La France est le deuxième pays du monde, après les Etats-Unis, qui a versé le plus de dividendes à ses actionnaires cette année. Cette information fait tâche dans une période où l’on nous dit que nous serions ruinés, que rien n’est possible et que tout doit être raboté, de préférence quand cela concerne les plus pauvres, les chômeurs et les retraités. Mais cette information n’a rien de surprenant : seuls les bourgeois et leurs journalistes feignent d’ignorer que le pays s’appauvrit parce que ses actionnaires se gavent. Nous l’écrivions encore tout récemment : le pouvoir de vivre des gens baisse et les marges des entreprises sont stables, tandis que les dividendes augmentent : forcément l’argent va quelque part. Le niveau d’inflation du prix du carburant, quant à lui, prend des millions de gens à la gorge. A 2,40 euros le litre de gazole, c’est-à-dire un plein entre 120 et 130 euros, se déplacer est devenu un luxe. Mais malheureusement, se déplacer n’est pas un luxe mais une nécessité. Le gouvernement pourrait agir en bloquant les prix du carburant comme cela a été fait en Italie, en Allemagne ou en Grèce. Mais ce gouvernement n’a qu’une seule boussole : ne pas faire payer les grandes entreprises mais nous faire payer nous. Esseulés par un été caniculaire provoqué par les mêmes qu’il refuse de faire payer, nous sommes toutes et tous à fleur de peau. Alors, parce que la vie est devenu impossible, un appel à relancer le mouvement des gilets jaunes circule sur les réseaux sociaux : le 17 octobre est annoncé. Pourquoi et comment le rejoindre ?
Les gilets jaunes : le seul mouvement national victorieux de l’ère Macron
Accueilli très favorablement par les grands médias et les politiques (on se souvient de Pascal Praud qui avait revêtu un gilet jaune en direct), le mouvement des gilets jaunes est intialement un mouvement de raz-le-bol fiscal qui combattait une taxe prétendument écologique sur le carburant. Prétendument car l’écologie qui pèse sur les plus pauvres, via des taxes sur la consommation qui sont toujours les plus injustes car non proportionnelles aux revenus des gens, ça ne marche pas. Cette écologie bourgeoise a été dénoncée par de calmes rassemblements sur les ronds-points un peu partout en France, en particulier dans les petites villes et la ruralité, avant de déboucher sur de grandes manifestations, la plupart du temps non déclarées, dans toutes les préfectures du pays, Paris inclus. La bourgeoisie française et le gouvernement ont été plusieurs semaines désemparés face à l’ampleur du mouvement et son caractère incontrôlable, avec une journée particulièrement insurrectionnelle le 1er décembre 2018. Le 8 décembre, une répression sans précédent, faite au mépris des lois, a permis à Macron de sauver provisoirement la situation mais le mouvement des gilets a ensuite duré près d’un an, avec des rassemblements tous les samedis, jusqu’à ce que le début de la pandémie de Covid 19 ne suspende le mouvement.
Qu’a-t-il obtenu ? Rien de moins que la suppression de la taxe contre laquelle il se battait. Qui peut se targuer d’un tel bilan ? La dernière fois qu’un mouvement social national a obtenu un recul c’était en 2006, quand Jacques Chirac, devant une contestation syndicale, étudiante et lycéenne qui dégénérait en grève et en émeute partout en France, avait dû reculer. Les grands mouvements sociaux qui ont suivi, et qui ont pourtant réuni des millions de gens en 2010 (contre une réforme des retraites qui tapait durement la fonction publique), 2016 (contre la loi travail de François Hollande qui a durablement affaibli le syndicalisme en France et qui a facilité les licenciements) et 2023 (contre le décalage à 64 ans de l’âge de départ à la retraite) n’ont pas eu la moindre issue positive. Mais le mouvement des gilets jaunes a obtenu plus que la suppression de la taxe carbone : une mesure de redistribution de richesse - chose impensable sous Macron - en faveur des salariés les plus pauvres, via une hausse de la prime d’activité : jusqu’à 90 euros par mois de plus pour une personne seule au SMIC. Soit 9 milliards mobilisés pour les travailleurs pauvres. Bien entendu, la prime d’activité a permis au patronat de ne pas passer à la caisse, puisque cette aide destinée aux bas salaires est payée par les contribuables. Mais cela reste une mesure qui a concrètement apporté une respiration à des milliers de gens.
Pour autant, le mouvement des gilets n’est pas parvenu à obtenir la réalisation de ses revendications principales : le Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC), qui visait à pouvoir faire passer par référendum populaire des mesures, en concurrence du seul pouvoir exécutif et législatif. Et le retour de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) pour faire payer les riches. On notera, malgré ces échecs, que c’est aussi le seul mouvement social qui, ces vingt dernières années, est parvenu en quelques semaines à sortir d’une simple posture défensive pour aller vers de l’offensif et du propositionnel.
Un mouvement social à 6 mois de la présidentielle ?
Ce qui est intéressant dans les appels à se rassembler le 17 octobre, c’est qu’ils interviennent dans une temporalité qui n’a rien à voir avec celle du premier mouvement gilets jaunes. Souvenez-vous, à l’époque un jeune président était propulsé par des médias en pâmoison et de riches donateurs. Cette victoire programmée par le monde du capitalisme français semblait attendre son climax avec le triomphe de la France à la coupe du monde de football, l’été 2018. Les bourgeois exultaient : alors que les lois de démolitions du droit du travail et de la sécurité sociale s’enchaînaient, il était possible d’imaginer une conversion de la population aux idéaux de la start up nation et de l’ubérisation. Le mouvement des gilets jaunes est venu immédiatement stopper cette dynamique et Macron ne doit son maintien en poste qu’à la pandémie de Covid 19 puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
En octobre 2026, les choses ont bien changé : le gouvernement au pouvoir se maintient grâce à une fragile majorité constituée d’un PS qui ne le censure pas et d’un parti présidentiel qui a largement perdu les dernières élections législatives, prévues par Macron pour mettre le RN au pouvoir. L’élection présidentielle se profile dans quelques mois. Pour beaucoup de gens, et dans notre système politique, cette élection est censée solder tous nos différends en permettant à un camp de l’emporter et d’imposer son règne aux autres. Mais beaucoup de gens pensent certainement que ça ne sera pas le cas. En effet, la majorité des candidats soutiennent des mesures qui vont aggraver les difficultés sociales actuelles : le RN veut protéger les multipropriétaires et mettre fin au faible encadrement des loyers qui existait dans certaines grandes villes, ce qui va conduire à faire exploser les loyers et donc le coût de la vie. Philippe et Attal, les représentants de Macron, souhaitent tous deux augmenter l’âge de départ à la retraite. Seule la France insoumise et ses satellites veulent agir sur les prix, le logement et améliorer les conditions de travail des gens.
Mais qui peut attendre avril 2027 ? Autour de moi, des gens perdent de l’argent en allant travailler : leur carburant coûte trop cher et leur employeur refuse d’augmenter leurs salaires. Dans le secteur public, culturel ou associatif, d’autres subissent des coupes budgétaires drastiques et voient leur revenu chuter. Les dépenses alimentaires et les dépenses de logements mettent une bonne moitié pauvre de la population dans d’énormes difficultés : les sacrifices sont de plus en plus grands et l’on se demande quand les choses iront mieux. Beaucoup de gens basculent carrément dans la pauvreté, et les autres tentent d’aider leurs proches qui sont le plus dans la galère. Peut-on attendre 6 mois à ce rythme et alors même que le gouvernement prévoit d’augmenter notre fardeau en continuant de tailler dans les dépenses sociales ? Et pour quelle issue quand on connaît l’intense mobilisation des grands médias contre tout changement politique réel ?
Plus grand-monde n’est prêt à attendre 6 mois de plus en regardant la grande bourgeoisie se gaver comme jamais, comme si elle prenait le plus possible avant la prochaine élection : entre les dividendes records et les aides publiques aux entreprises qui atteignent des sommets, creusant une dette dont on nous accuse ensuite d’être la cause, chaque semaine contient son info scandaleuse et écoeurante. Un mouvement social qui dure et qui place la question sociale au centre du débat public est la meilleure chose qui puisse nous arriver, que l’on espère fort pour la présidentielle comme quand on en est désabusé.
Tout le monde peut devenir gilet jaune : faire mieux que le 10 septembre 2025
La tension médiatique monte autour du spectre du retour des gilets jaunes. Ce spectre qui hante la France depuis 2018 provoque déjà quelques angles d’attaques savoureux de la part de la presse bourgeoise. Ainsi, un homme présenté comme “ex-figure médiatique des gilets jaunes”, Thierry-Paul Valette, fait depuis lundi 14 septembre le tour des plateaux TV pour dire qu’il est défavorable à un retour du mouvement social emblématique. Il répète à qui veut l’entendre que ça sera dangereux, violent, terrible : “Ce ne sont pas des appels à des mouvements citoyens, ce sont des appels à tout casser, à tout casser, aux émeutes. Je n’ai pas envie de revivre l’Arc de Triomphe et pas que” raconte-t-il à RMC, la chaîne de Rodolphe Saadé (patron de CMA-CGM, ayant contribué à l’origine de la crise inflationniste de 2022-2023). “L’information” est aussitôt reprise par le Parisien, quotidien propriété de Bernard Arnault, l’homme le plus riche du pays, qui rapporte les propos alarmants du personnage : “je pense qu’il y aura des morts”. BFM TV (Rodolphe Saadé encore) embraye en réinvitant ce même monsieur vient raconter que le contexte a changé et que le mouvement social n’est pas nécessaire. Ses propos sont également repris par La Dépêche, propriété de Jean-Michel Baylet, figure du centre-gauche. Qui est ce Thierry-Paul Valette, nouvelle mémoire vivante du mouvement de 2018 ? Antiquaire parisien, il s’active dans le monde politique depuis les années 2010, au côté des socialistes comme des macronistes, et il est à l’initiative de tout un tas d'associations et de think tank plus ou moins coquilles vides. Durant le mouvement des gilets jaunes, il ne fait pas partie des figures médiatiques les plus connues mais prend rapidement position contre sa montée en radicalité, avant d’appeler à voter Macron aux élections européennes de 2019. En 2023, il a annoncé se retirer des gilets jaunes pour se lancer en politique et se présenter aux élections. On ne comprend donc pas bien quelle est la légitimité de ce monsieur à représenter un mouvement essentiellement non-parisien par ailleurs. Sa légitimité est dans ce qu’il dit et qui plait beaucoup aux grands médias qui l’invitent.
Le spectre des gilets jaunes fait donc peur aux pouvoirs politiques et médiatiques depuis longtemps, et c’est l’année dernière que nous sommes parvenus à l’invoquer, en vue du mouvement du 10 septembre, qui a provoqué par anticipation la chute du gouvernement Bayrou. Ce mouvement, qui a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes sur des actions de blocage de l'économie, n’a hélas pas tenu plus d’une seule journée. Plusieurs raisons expliquent ce semi-échec :
- Une grande défiance a entouré la naissance de ce mouvement. Dès qu’une plateforme de revendication a été lancée par des anonymes, le monde militant et ses médias se sont méfiés. Des confrères nous ont même contacté pour savoir si, à Frustration, nous étions à l’origine de l’appel. La crainte répandue était celle d’une initiative de l’extrême-droite, crainte relayée et alimentée par la secrétaire générale de la CGT fin août 2025. Cette défiance doit cesser au sujet du 17 octobre : oui, des gens d’extrême-droite peuvent faire partie de celles et ceux qui font tourner des appels à manifester sur les réseaux sociaux. C’est possible. Mais le RN ne soutient certainement pas ce mouvement, lui qui n’aspire qu’à pouvoir imposer ses sujets racistes dans le débat public. Or, un mouvement social lié à la question des prix et du pouvoir de vivre ne va faire que remettre les questions socio-économiques au cœur du débat médiatique. C’est le pire scénario pour lui. Donc qu’importe “l’origine” de l’appel. A partir du moment où des masses de gens s’en emparent, que des revendications émergent dans l’action, alors qu’importe “l’origine”. Un mouvement est ce qu’il fait, pas ce que ses fondateurs disent : un grand nombre des initiateurs des gilets jaunes étaient en fait de droite, comme ce triste sire Thierry-Paul Valette ou Jacline Mouraud, star médiatique du mouvement qui a dénoncé sa radicalisation très vite avant de devenir porte-parole d’Eric Zemmour, rien que ça. Mais ils n’ont rien pu faire contre ce que le mouvement était devenu : une révolte pour la justice sociale.
- Les Assemblées générales de préparation du 10 septembre ont permis une capture par la gauche militante et ses mauvais réflexes d’un mouvement social potentiellement très divers socialement. Les mauvais réflexes, ce sont la primauté de la parole sur l’action, le tri des participants ou les tentatives maladroites de noyautage. Une révolte qui fait peur au pouvoir est nécessairement maladroite, floue idéologiquement et mixte socialement. En recentrant la participation à un mouvement à la présence à des AG à rallonge type Nuit Debout, on referme socialement ce même mouvement. Acceptons l'indéterminé, rendons-nous sur les points de rassemblement sans idée préconçues et faisons confiance au sens que prendra la colère.
- Ce que nous pouvons attendre des syndicats, et ce que les syndicalistes peuvent faire, c’est le lancement de préavis de grève illimité dans tous les secteurs professionnels pour permettre à ceux qui le peuvent de se mettre en grève pour une durée indéterminée. Pas de proposer des journées de mobilisation isolées comme les syndicats l’ont fait, dès le 18 septembre 2025, soit disant pour encourager - en réalité pour concurrencer et étouffer - la mobilisation du 10 septembre. Nous n’avons pas besoin de méthodes qui ont prouvé leur inefficacité. Nous devons repartir à zéro, et cela nécessite donc de ne pas proposer des initiatives perdues d’avance.
Comment se préparer au 17 octobre ?
La parole donnée à Valette - et d’autres pantins suivront pour répéter la même chose - est une menace à peine dissimulée à l’égard de celles et ceux qui espèrent une reprise du mouvement des gilets jaunes. On sait que 2018 le pouvoir a renforcé son arsenal répressif, préférant acheter des blindés plutôt que des canadairs, et que la loi autorise la police à agir comme bon lui semble (des rassemblements sont organisés contre la loi “permis de tuer” le 20 septembre prochain).
Seul le nombre nous protégera de la répression. Il est effectivement inutile de se rendre à 10 pour quelques actions spectaculaires si c’est l’incarcération ou la mutilation qui nous attend. Nous avons donc un mois pour motiver le plus de gens possibles à nous accompagner. Amis, collègues, proches, toutes et tous doivent être convaincus de l’opportunité de se rejoindre, entre personnes de confiance, sur le lieu de rassemblement le plus proche de chez soi. Une fois sur place, sortir de la défiance qui nous caractérise souvent dans un pays polarisé. Ne pas prendre les gens de haut, amener ses idées de façon claire et décomplexée. Par exemple, demander la baisse des taxes sur le carburant ne suffit pas : le problème ce n’est pas uniquement l’Etat, ce sont les compagnies pétrolières, la grande distribution, les entreprises de transport maritime. Elles aussi, il est grand temps de les faire passer à la caisse.
Nous avons une nouvelle chance de faire basculer le scénario tout établi que la classe bourgeoise a prévu pour nous : une victoire de l’extrême-droite favorisée par une saturation médiatique de ces débats. Nous pouvons même espérer obtenir de quoi soulager les vies de beaucoup d’entre nous. Nous pouvons rêver à un Macron qui se retire avant la fin, humiliation suprême qu’on serait mal avisé de refuser de lui infliger, après le mal qu’il nous a fait. Mais pour cela, nous devons accepter de faire confiance à nos semblables, et présupposer que les classes laborieuses, lorsqu’elles sont réunies, se mettent d’accord pour obtenir le meilleur, et pour le plus grand nombre.
Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
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