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A-t-on besoin des bourgeois pour faire la révolution ?


Devant le public de l’université d’été de la France Insoumise, Mathieu Pigasse, banquier d’affaires, multimillionnaire, enrichi notamment grâce à de faramineuses commissions obtenues sur le dos de la dette souveraine grecque, est parfaitement à l’aise. Ses propos sont bien accueillis : “Le mur de la dette n’existe pas, a-t-il notamment déclaré. C’est un argument idéologique imposé pour nous dire qu’on ne peut rien faire”. Une déclaration inattendue de la part de quelqu’un qui vit de la restructuration des dettes d’Etat (actuellement en charge de la dette du Vénézuela, avec la bénédiction de Washington). Mais une déclaration rassurante : si un bourgeois le dit, c’est que c’est vrai, non ? Qu’importe s’il possède une bonne partie de la production audiovisuelle du pays et plusieurs médias. La même bienveillance a longtemps entouré, à la gauche radicale, le millionnaire Olivier Legrain, coauteur d’un livre sur la défense de l’indépendance des médias mais lui-même mécène de nombreux médias, qu’il espérait regrouper dans un grand groupe avec des filiales avant d’être visé par une plainte pour agression sexuelle. Au-delà de ces deux cas emblématiques, nous recevons régulièrement des messages ou lisons des commentaires de gens qui cherchent à nous convaincre que les classes laborieuses auraient besoin des bourgeois pour transformer la société. Pas tous, évidemment, mais une partie d’entre eux. La Révolution Française n’en est-elle pas l’exemple le plus emblématique, avec une alliance entre le peuple révolté et les bourgeois défendant avec éloquence sa misérable condition sur les bancs de la toute jeune Assemblée Nationale ? En réalité, il n’en est rien. Non seulement l’alliance avec la bourgeoisie s’est toujours terminée mal pour le reste de la population mais, au stade actuel de la lutte des classes, elle est un piège qui n’est pas pour rien dans la succession de défaites que nous subissons.

Qui sont les bourgeois ?

Une définition s’impose pour bien comprendre de quoi l’on parle ici. La bourgeoisie ne se définit pas par un style de vie ou même un niveau de revenu uniquement, mais d’abord et principalement par une place dans le processus de production capitaliste. La bourgeoisie est la classe qui possède le capital économique qui lui permet de diriger le travail des autres et d’alimenter l’accumulation en capital via l’exploitation de ce travail, ce qu’on appelle les moyens de production. Ces capitaux peuvent être de divers nature et d’une ampleur qui varie d’une famille à l’autre. Le capital immobilier désigne la propriété de la terre et des bâtiments (bureaux, commerces et logements) et le capital mobilier le patrimoine financier qui permet de contrôler des entreprises, comme actionnaire, de façon directe (comme PDG ou membre important de conseils d’administration) ou indirecte (via des intermédiaires : banques, fonds d’investissements ou encore gestionnaires de fortunes), de façon ouvertement intéressée ou en mettant en avant de nobles motifs (via le mécénat, des fondations, de la philanthropie… qui sans générer de profit immédiat alimente le pouvoir et la notoriété). Le capital donne du pouvoir sur la vie d’autrui, en particulier sur le travail ou les besoins des autres (se loger, se nourrir, se procurer des biens et des services marchandisés etc.). C’est d’abord ce rapport de pouvoir qui définit le statut de bourgeois.

On ne pense souvent qu’à la grande bourgeoisie, qui dirige l’économie via la direction de groupes dont ils sont PDG ou membres du conseil d’administration. Mais le rapport de domination qu’entretiennent des propriétaires de capitaux vis-à-vis du reste de la population ne s’arrête pas aux grandes fortunes. La petite bourgeoisie regroupe les propriétaires de moyen de production qui ont des capitaux et une influence locale, et non nationale ou internationale comme la grande bourgeoisie. On y trouve le petit et moyen patronat, les franges supérieures des professions libérales (avocats associés, médecins libéraux etc.). Il existe une définition concurrente de cette petite bourgeoisie qui, dans le sillage des travaux de Pierre Bourdieu dans les années 1970, désigne les détenteurs de capitaux culturels (culture légitime, diplôme etc.). Cette vision culturo-centrée des rapports de classe nous semble particulièrement datée dans une société qui a connu en plusieurs décennies une forte élévation du niveau moyen d’études et une tertiarisation de l’économie. En se concentrant sur la question du capital économique, des liens de subordination et donc du pouvoir sur autrui, on revient à une définition de la bourgeoisie qui évite le trouble créé par cette vision culturelle de la lutte des classes. Enfin, notons que dans un sens élargi, la bourgeoisie désigne aussi celles et ceux qui dirigent l’Etat qui, dans une économie mixte comme la nôtre, joue un rôle essentiel pour la bonne santé du capitalisme. Les hauts fonctionnaires, les dirigeants de la banque de France ou des grandes agences étatiques peuvent être considérés comme des bourgeois.

A Frustration, nous parlons régulièrement d’un groupe intermédiaire et dépendant de la bourgeoisie, qui se nomme souvent “bourgeoisie culturelle”, terme auquel nous préférons celui de sous-bourgeoisie. Ce sont les cadres du capitalisme, qui occupent des postes à revenu élevé, qui disposent d’un peu de capital (via un patrimoine immobilier par exemple) mais qui tirent d’abord leur place du rôle clé qu’ils jouent dans l’ensemble du dispositif. Les DRH, les directeurs régionaux dans des entreprises ou des administrations, les grands consultants, mais aussi les rédacteurs en chef de magazine ou de chaîne TV ou radio, ainsi que les éditorialistes font partie de ce sous-groupe. Récemment, nous avons aussi évoqué la catégorie un peu hybride des “bourgeois-schlag” : des individus souvent jeunes, qui vivent pour un temps une vie précaire choisie, singent une certaine galère financière mais disposent, par leur famille, de capitaux prêts à être transmis à tout moment. Ce sont les ayant droits de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie.

Quand on parle des bourgeois comme catégorie politique, on a tendance à englober ces quatre catégories, c’est-à-dire au-delà d’une définition strictement marxiste de la bourgeoisie. Dans cet article, on s’efforcera de distinguer ces différents groupes.

De 1789 à 1871, la bourgeoisie française est la pire alliée du peuple

L’idée selon laquelle l’aide de la classe bourgeoise est essentielle pour réussir une révolution – ou du moins un changement radical de la société – provient d’une réécriture de l’histoire de la Révolution française qui s’est imposée à nous via le système scolaire et des récits journalistiques paresseux. Uni au sein du “tiers-état”, le peuple se serait opposé au clergé et à la noblesse, dignement représenté par de charismatiques avocats. En réalité, si c’est bien des membres du prolétariat parisien qui ont pris la Bastille le 14 juillet 1789 (et qui ont sacrifié leurs vies lors des différentes émeutes qui ont ponctué la période), si les “sans-culottes”, ces révolutionnaires agités, toujours prêts à prendre les armes contre une royauté déclinante, étaient des membres du bas peuple, si ce sont bien des révoltes paysannes partout dans le pays qui ont poussé les nobles à renoncer à (une petite partie) de leurs privilèges le 4 août 1789, ceux qui ont pris en main le pouvoir politique au moment de la révolution sont des bourgeois. Avocats, médecins, marchands, patrons, leur soin à prendre des lois favorables à leurs affaires et opposées aux intérêts d’une classe ouvrière déjà nombreuse n’est plus à démontrer. Seuls Maximilien de Robespierre, Babeuf et quelques autres membres du tiers Etat tentent d’obtenir des lois favorables au plus grand nombre, comme le blocage des prix du pain (alors base de l’alimentation), mais ils sont rapidement écartés du pouvoir et leurs noms sont voués au gémonie de la “Terreur”, moment historique dont la violence est depuis monté en épingle pour nous retirer toute envie de changement profond (car “ce serait la Terreur”). La période révolutionnaire qui voit la bourgeoisie prendre le dessus sur l’aristocratie se traduit par des régressions pour les travailleurs, dont la loi Le Chapelier est un bon exemple : votée en juin 1791, elle interdit tout regroupement ouvrier au sein de guildes, de corporations ou de syndicats. C’est une régression importante, qui réduit considérablement le rapport de force des travailleurs face au patronat. Celui-ci s’enrichit considérablement au cours de la période révolutionnaire, puis sous l’Empire de Napoléon Bonaparte, dont les guerres incessantes enrichissent la classe possédante sans qu’elle n’y expose sa progéniture puisqu’il était possible de contourner la conscription en s’achetant un remplaçant . La bourgeoisie “révolutionnaire” refuse d’abolir l’esclavage dans les colonies et son opposition au clergé lui permet de récupérer à bas prix un nombre considérable de propriété. 

La restauration de la monarchie, après la chute de Bonaparte dont les aventures finissent par échauder la bourgeoisie (notamment la guerre contre l’Angleterre qui coupe la France de ses colonies), ouvre au retour d’une monarchie libérale. Aujourd’hui, on dirait “pro-business”. Cette monarchie permet au capitalisme français d’embrasser pleinement la “révolution industrielle” qui n’est rien d’autre que l’exploitation accélérée d’une classe ouvrière sans droits. Plus qu’un appétit révolutionnaire ou transformateur, la bourgeoisie française s’est contentée de rendre le système politique compatible avec le nouveau modèle économique qu’elle avait bâti en parallèle du féodalisme sur lequel le pouvoir monarchique et de la noblesse reposait. Ce capitalisme bâtit sur la traite négrière, la colonisation et le commerce international avait besoin d’en finir avec l’Ancien régime, et si la bourgeoisie a su enrober son discours d’idéaux universels, c’est d’abord pour ses intérêts économiques et politiques à elles qu’elle s’est battue. Par exemple, si une frange de la bourgeoisie est républicaine dès le début du XIXe siècle, son idée de la République diffère fondamentalement de celle d’un mouvement ouvrier qui commence à se constituer et se solidifier au milieu du siècle. La révolution de 1848 fait voler en éclat l’idée d’une alliance “républicaine” entre bourgeois et prolétaires.

La Commune de 1871 et sa répression sanglante constitue une guerre civile de classe dont peu de manuel d’Histoire parlent

Cette révolution, peu connue, définit pourtant largement la société dans laquelle nous vivons encore. En février 1848, un soulèvement impulsé à Paris par les partisans de la République et alimenté par un contexte économique et social calamiteux aboutit à la chute du roi Louis-Philippe. Un gouvernement provisoire dirigé par Alphonse de Lamartine entreprend quelques mesures sociales, après avoir refusé le drapeau rouge des révoltés au profit du drapeau tricolore (qui devient le drapeau national pour de bon à ce moment-là). Dans son gouvernement provisoire, des socialistes ouvriers comme Louis Blanc côtoient des conservateurs bourgeois mais les rares tentatives pour instaurer plus de justice sociale, comme la mise en place de l’impôt sur le revenu (au détriment des impôts sur la consommation qui prévalaient) sont rejetés par une Assemblée nationale bourgeoise. Cette alliance inédite se termine dans le sang : en juin 1848, la fermeture des ateliers nationaux, expérimentation de programme de travaux publics qui fournissaient alors un revenu de base à une immense masse d’ouvrières et ouvriers mises au chômage par le contexte économique et la fuite des capitaux consécutive à la chute de la monarchie, provoque des soulèvements dans l’Est parisien. Une immense répression est orchestrée avec l’aide de l’armée et de la garde nationale, corps de petits bourgeois en armes instaurée pendant la première révolution française pour protéger leurs propriétés. Des milliers de victimes sont à déplorer du côté de la classe ouvrière parisienne, et des milliers d’autres rebelles sont déportés en Algérie, devenue colonie française sous la monarchie restaurée, au plus grand bonheur d’une bourgeoisie capitaliste qui prospère sur un empire colonial grandissant.

Cette seconde République bourgeoise finit comme la première : un Bonaparte, le neveu de Napoléon 1er, offre à la bourgeoisie un cadre politique autoritaire bien plus rassurant qu’une République avec son suffrage universel. Le Second Empire de Napoléon III marque la fin de l’alliance de circonstance entre bourgeois et classes laborieuses et le véritable âge d’or d’une classe bourgeoise soutenue par un Etat à son service. La défaite contre la Prusse en 1871, le siège de Paris par l’armée nouvellement allemande (puisque le chancelier Bismarck en profite pour unifier l’Allemagne à Versailles après sa victoire) marque un épisode très significatif est très marquant de ce que République bourgeoise veut dire : Adolphe Thiers, chef du gouvernement de la République qui succède à l’empire (Napoléon III est carrément fait prisonnier par les allemands, ce nul), probablement l’un des personnages dont la moindre ville possède un boulevard à son nom, orchestre la répression de la Commune de Paris, premier gouvernement socialiste et ouvrier de notre histoire, dont les répliques à Narbonne, Lyon et Marseille sont également matées dans le sang. 

Durant notre histoire révolutionnaire et à travers les fondements de la République française, la bourgeoisie n’a eu de cesse de briser toute velléité d’émancipation des classes laborieuses, et a mis tout son savoir-faire au service de cette ambition patronale et coloniale. 

Entre 1871 à 2012, la gauche bourgeoise a liquidé le mouvement ouvrier

Dans les décennies qui suivent la Commune de Paris, la République perd de sa dimension subversive et elle est progressivement intégrée par une noblesse qui s’est hybridée, par mariage et alliance, à la bourgeoisie. Elle poursuit l’œuvre coloniale des monarchies et des empires et parachève la puissance commerciale de la France et de sa classe possédante. Cependant, l’instauration du suffrage masculin (on dit souvent “universel” mais les femmes en étaient exclues) permet au mouvement ouvrier socialiste d’intégrer progressivement le parlement républicain tandis que le syndicalisme est enfin légalisé à la fin du XIXème siècle. Si la CGT anarcho-syndicaliste de l’époque refuse le jeu électoral et prévoit la lutte des classes par les grèves, le sabotage et les insurrections, une frange du mouvement ouvrier intègre des partis politiques, unifiés en SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905. Porteuse d’un discours anticolonialiste, internationaliste et soutenant la lutte des classes, la SFIO s’embourgeoise au début du XXème siècle. Son dirigeant de fait, Jean Jaurès, a un profil symptomatique de l’évolution sociologique du parti : issu de la petite bourgeoisie, normalien et universitaire, il devient un député modéré, qui vote notamment des crédits coloniaux. Il devient socialiste sur le tard, fonde le journal l’Humanité mais défend une ligne réformiste, opposée aux révolutionnaires encore très nombreux à la SFIO qu’il contribue à créer. Contre le délire militariste de la bourgeoisie de l’époque, il maintient une ligne pacifiste contre la montée des tensions avec l’Allemagne, mais cette ligne est brutalement abandonnée par la SFIO après son assassinat en juillet 1914. Le parti qui représente le mouvement ouvrier français votent les crédits de guerre en août et rejoignent le gouvernement “d’union sacrée” qui se met en place pendant la guerre. Le soutien à cette guerre, massacre d’ampleur des classes ouvrières et paysannes européennes, est la première d’une longue série de trahisons que la SFIO et les partis qui lui succèdent (dans les années 1970 le Parti Socialiste en est l’héritier), commettent au nom du mouvement ouvrier. Dans les années 2010, les adhérents du PS sont majoritairement des cadres et professions intellectuelles supérieures.

Dans son essai sur les partis politiques, le sociologue Robert Michels montre les tendances à la promotion interne rapide de ses membres les plus nés

Comment expliquer l’embourgeoisement de la SFIO puis du Parti socialiste, pourtant représentants historiques du mouvement ouvrier ? Dans un essai percutant publié pour la première fois en 1914, le sociologue Robert Michels décrit les tendances oligarchiques “naturelles” des partis politiques. “L’organisation, écrit-il, est la source d’où naît la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui délèguent”. Très fataliste, son ouvrage permet néanmoins de comprendre les micro-mécanismes qui dépossèdent lentement les ouvrières et ouvriers des partis ouvriers au profit des universitaires, des hauts fonctionnaires et d’intellectuels qui se mettent à les diriger pour leur compte, mais en y mêlant progressivement tout ce que l’idéologie bourgeoise républicaine contient au début du XXème siècle : le nationalisme, le colonialisme, le respect de la propriété privée et la modération politique. Parce qu’ils sont plus éloquents, qu’ils ont plus de temps, qu’ils bénéficient du prestige social lié à leurs professions, les petits bourgeois deviennent plus vite chefs et cadres des partis politiques. En laissant ainsi le pouvoir de les représenter à des bourgeois, la classe ouvrière française – cette tendance s’est retrouvée dans les autres pays européens – a laissé ces gens pleins de bonne volonté et de compassion transformer progressivement les idéaux du mouvement ouvrier pour les rendre solubles dans la République bourgeoise.

La victoire de François Mitterrand en 1981 parachève ce processus, déjà bien entamé lors de ses précédents passages des socialistes au pouvoir, en transformant un programme de rupture avec le capitalisme en une fuite en avant vers plus de financiarisation de l’économie, et en vidant de sa substance toutes les mesures radicales qu’il portait. Les cadres du parti socialiste, issus du monde des grandes écoles et de la haute fonction publique, ont fait corps avec les institutions existantes pour ne rien changer. Le PS est devenu une pièce essentielle du jeu électoral bourgeois jusqu’en 2017, lorsqu’il est marginalisé par sa mue partielle en macronisme, synthèse bourgeoise ultime entre gauche caviar et droite libérale. 

Au cours de l’histoire du mouvement ouvrier et des mouvements paysans, nombreux sont les courants qui ont très vite identifié le problème fondamental de faire alliance avec des bourgeois, même de bonne volonté. L’anarcho-syndicalisme qui était majoritaire à la CGT au début du XXème siècle ainsi que l’anarchisme qui était la terreur des régimes russes, états-uniens mais aussi de la République bourgeoise française à cette époque, sont des tentatives pour faire totalement sécession de la bourgeoisie, de ses valeurs et de ses institutions. Aux Etats-Unis, les Industrial Workers of the World (IWW) ou les anarchistes menés par Emma Goldmann menacent considérablement l’ordre bourgeois, mais subissent une intense répression rendue possible par la première guerre mondiale et la montée du nationalisme. Les tentatives de faire sans la bourgeoisie, hors de son contrôle, sont aussi les plus réprimées par elle. La répression sans frein et hors la loi du mouvement des gilets jaunes, en 2018, est une nouvelle manifestation de cette constante. 

Que faire de la bourgeoisie dans nos luttes ?

En 1920, les militants révolutionnaires quittent la SFIO et fondent le Parti Communiste. Ce sont des divergences politiques qui engendrent cette rupture mais elle est aussi sociologique : le PC se constitue ouvertement comme un parti ouvrier, qui promeut des dirigeants ouvriers et se méfie des intellectuels et de la bourgeoisie. Le monde ouvrier constitue pendant des décennies la majeure partie des effectifs du PCF, et les ministres envoyés, après la libération, aux gouvernements qui se succèdent. C’est le cas d’Ambroise Croizat, ouvrier et ministre du travail de 1945 à 1947. Il meurt jeune, en 1951, d’un cancer du poumon, contrairement à nos ministres actuels qui, parce que bourgeois, vivent vieux et en bonne santé et rêvent de détruire le droit à la retraite que Croizat a créé en participant, avec l’aide de la CGT et des militants ouvriers, la sécurité sociale.

Le PCF a veillé pendant des décennies à empêcher l’embourgeoisement de ses élus et dirigeants, notamment en plafonnant leurs revenus. Pour autant, dans les années 2000, le parti connaît une forme d’embourgeoisement via la bureaucratisation de son fonctionnement. Le sociologue Julian Mischi montre, dans son essai  Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, que l’ambition ouvriériste a été largement abandonnée, avec seulement 10% d’ouvriers dans les instances dirigeantes du parti en 2003. Avec cette faible représentation populaire et cette mutation vers un parti d’élus et de fonctionnaires, au fonctionnement presque familial, le discours de lutte des classes s’est étiolé. Un dirigeant comme Fabien Roussel représente bien cette mue sociologique et idéologique. C’est un professionnel communiste depuis toujours, d’abord journaliste à l’Humanité puis attaché parlementaire et enfin député. Il représente bien cette classe politique, véritable sous-groupe républicain de la bourgeoisie française, dont le profil est également très répandu parmi les cadres et députés de la France Insoumise.

Dans son enquête sur la sociologie du PCF, le sociologie Julian Mischi montre que l’embourgeoisement de sa direction coïncide avec l’abandon d’un véritable discours de lutte des classes (au delà du folklore)

“La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle.” Karl Marx, dans L’idéologie allemande, explique pourquoi nos idées sont liées, voire découlent, de notre place dans les rapports de production. Mais est-ce si mécanique que ça ? N’y-a-t-il pas du jeu dans les structures qui peuvent expliquer que des gens qui vivent très confortablement puissent épouser clairement et sans ambiguïté une cause qui pourrait porter préjudice à leurs intérêts ? 

C’est plutôt cette idée qui s’est imposée dans la conception dominante de l’engagement politique, y compris à gauche. Si le genre, l’appartenance ethnique ou l’orientation sexuelle sont largement considérés comme des caractéristiques qui peuvent nous rendre illégitime à mener un combat, ou du moins à le commenter, la position de classe ne fait guère débat. Elle n’est interrogée, dans les milieux militants progressistes, que sous l’angle du “classisme”, qui correspondrait à un ensemble de préjugés “anti-pauvres” qu’il faudrait combattre en évitant d’être méprisants et de vendre les pintes de bière trop chères lors des évènements publics.

J’en ai parlé longuement dans cet article : les personnes sous-bourgeoises et petites-bourgeoises, voire les ayants-droits de la bourgeoisie qui évoluent dans le monde politique rivalisent d’éloquence pour réussir à se trouver un grand-père agriculteur, invoquent leur enfance “en province” pour se donner un genre prolo (étant entendu que tout le monde est pauvre en dehors de Paris) et misent à fond sur leur origine sociale plutôt que sur leur position de classe actuelle. “Oui mais mes parents étaient instit’”, “oui mais ma mère étaient femme de ménage” (venant d’un eurodéputé RN, de Gérald Darmanin ou du ministre du travail auteur de la réforme des retraites de 2023), “oui mais quand j’étais gamin c’était pas facile tous les jours”... La classe sociale devient un arrière-plan culturel, facile à déformer au gré de son storytelling, processus dont les politiciens et les intellectuels sont les experts toute catégorie, mais aussi les patrons “partis de rien”. Dans la bourgeoisie culturelle, la philanthropie, le soutien à des artistes engagés, les “récits de transfuge” en littérature ou au cinéma permettent à ses membres d’endosser à leur guise le costume de l’origine populaire, pour mieux asseoir une domination de classe.

Or, l’origine sociale ne dit pas tout. Elle ne dit même pas grand chose : la société capitaliste française comporte des mobilités sociales possibles, parfois directement liées à l’évolution de la structure économique (le capitalisme français des années 2020 a besoin de travailleurs plus qualifiés que du temps de nos parents ou de nos grands parents), qui n’ont rien de miraculeuses. Les souvenirs d’enfances précaires marquent les individus, peuvent leur donner une sensibilité sociale que n’auraient pas des gens ayant grandi dans la soie, mais ce sont bien leurs intérêts de classe et leur environnement social actuel qui forgent leurs représentations du moment. 

Peut-on “déconstruire” son appartenance de fait à la bourgeoisie ou à la sous-bourgeoisie ? Puisqu’il s’agit d’intérêts matériels qui sont à l’œuvre, et qui forgent une grande partie de nos représentations, c’est bien sur ces possessions et ces places matérielles qu’il faut agir. Autrement dit, on peut se retirer de la bourgeoisie, mais à condition de se priver de tout le capital qui permet d’en faire partie. C’est pourquoi l’action des partis sur les rémunérations de leurs élus est vertueuse. Mais elle est largement abandonnée à gauche : LFI ne pratique par exemple aucune limitation d’indemnité. On entend souvent dire que les fortes rémunérations des élus les protègent de la corruption, alors qu’elles les exposent en fait à une corruption de classe : quand on touche des hauts revenus, qu’on évolue dans les beaux quartiers de Paris (où se situent Assemblée, Sénat et les ministères), on est exposé à la bourgeoisie et à ses charmes et son rapport à l’argent se transforme, qu’on le veuille ou non.

En finir avec « l’engagement politique »

L’embourgeoisement des partis et des mouvements sociaux ainsi que la dérive idéologique que cela produit systématiquement depuis un siècle ne se résoudra pas en demandant aux bourgeois engagés de travailler sur eux-même et de faire don de leur patrimoine. Pas plus que la défiance populaire forte dont le mouvement des gilets jaunes – qui rejetait tout parti et syndicat – était un symptômes parmi tant d’autres. C’est en construisant des organisations accessibles aux membres des classes laborieuses, dans leur diversité, et surtout construites par elles.

Cela demande un changement complet de paradigme dans la façon dont l’engagement politique de gauche est pensé depuis plusieurs décennies. D’abord, la politique de gauche actuelle relève de “convictions” et non de pratiques, d’abord d’idées et ensuite d’action. L’engagement est le concept maître de la politique progressiste, et on peut presque dire que c’est intrinsèquement une notion bourgeoise : il s’agirait de choisir un camp, une idéologie, de lire des tonnes de livres pour solidifier sa pensée puis d’agir en conséquence. “Éduque-toi” est devenu le mot d’ordre de l’engagement progressiste radical, qui ressemble de plus en plus à une prépa concours de grandes écoles. Mais si l’engagement politique est affaire de compétence, alors il apparaît en effet légitime de confier le pouvoir à des normaliens, des énarques et des polytechniciens, et les bons conseils de Matthieu Pigasse, pourtant magnat des médias et banquier d’affaire, peuvent être accueillis avec bienveillance. Si c’est la “compétence” notre moteur, alors seuls les bourgeois diplômés peuvent effectivement nous aider. Pas parce qu’ils sont plus intelligents ou cultivés par essence, mais parce qu’ils ont le temps d’accumuler des savoirs et l’art de dire les choses avec assurance, même quand ils n’ont ni expérience ni connaissance. Avec ce raisonnement et cette vision bourgeoisie de la politique, on maintient leur monopole sur nos vies pendant un siècle de plus.

À la racine du mouvement ouvrier, on trouve des idées, bien sûr, mais aussi et surtout des pratiques de coopération et de solidarité directement utiles. L’engagement sacrificiel, qui impose une discipline intellectuelle, morale et des réunions de 3h en soirée, n’est matériellement pas accessible à une grande partie des salariés du privé qui travaillent désormais en horaire atypique, ou de nuit. L’engagement actuel procède aussi d’effets d’entre soi, dans des organisations qui ne sont guère accueillantes, où l’on ne se rend pas si l’on ne connaît personne, et où toutes les instances dirigeantes ou, disons, “qui comptent vraiment” se situent à Paris. Paris, au XIXème siècle, était le bastion de la classe ouvrière française. Reconquise et disciplinée à la fin de du siècle suivant, elle est désormais largement le monopole des différentes composantes de la bourgeoisie qui se sont répartis ses arrondissements. La centralité parisienne de la lutte sociale et syndicale doit à tout prix être remise en cause. 

L’embourgeoisement a fait de l’engagement politique ou syndical un statut que seuls des cadres bien formés et bien compétents sont à même d’exercer. Cette conception de la politique explique largement la désaffection dont elle souffre dans les classes laborieuses. Le Rassemblement National, parti cofondé par un nazi et au service explicite de la bourgeoisie française, a fait son opération la plus astucieuse en pratiquant une sorte d’ouvriérisme dans son recrutement récent, en mettant en avant des personnes issues (de façon réelle ou exagérée) de milieux populaires, et peu diplômés. Face à cela, la réaction d’une partie de la gauche est de railler leur manque de diplôme, alors que c’est précisément ce qui fait leur force de frappe, face à un camp progressiste constitué de bons élèves souvent agaçants aux yeux du reste de la population. 

Une organisation qui prône la lutte des classes et qui veut faire gagner les classes laborieuses doit prôner un certain séparatisme social et, sans stigmatiser les petits, moyens et grands bourgeois de bonne volonté, les détrôner de l’ascendant qu’ils exercent sur la politique, le syndicalisme et le mouvement social. Sans cela, nous sommes condamnés à une nouvelle décennie de défaites, de renoncements et de trahisons.

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Nicolas Framont
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