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Interdire le voile : la nouvelle proposition pétainiste du RN


Quand on entend parler des lois racistes du passé, généralement cela nous semble un peu ahurissant et l’on se demande comment autant de gens ont pu y adhérer. Pourtant ce qu’il se passe en France et ce que propose l’extrême droite contre les musulmans et les musulmanes et du même ordre, celui d’une société d’apartheid où les policiers traqueront des femmes sur des motifs religieux pour les forcer à se dévoiler. 

Un statut spécial pour les musulmanes 

Le RN surfe sur la vieille obsession française pour le voile pour proposer une mesure qui rappelle la ségrégation raciale aux Etats-Unis ou les premières lois des statuts des Juifs sous Pétain : c’est-à-dire des mesures prises spécifiquement contre les individus d’une communauté pour les priver de droits accordés à tous (s’habiller comme l’on veut, être croyant etc). 

Le RN a évidemment précisé que la mesure concerne les musulmanes et non pas, par exemple “le personnel religieux” (les nonnes) et probablement pas, par exemple, les personnes en chimiothérapie qui se couvrent parfois. C’est donc le début d’un statut des musulmanes, où il faudra démontrer que la personne l’est. On commence à l’effleurer : ce genre de mesures n’a rien à voir avec la laïcité qui prévoit une forme de neutralité de l’Etat vis-à-vis de la religion, elle en est son contraire. 

Cela s’inscrit dans tout un arsenal de mesures où les musulmans et les musulmanes auraient droit d’être en France mais à condition qu’ils et elles arrêtent de l’être. Toute manifestation de leur foi ou même, plus largement, de formes d’arabité, sont considérées comme suspectes (on verra que l’islamophobie est bien un racisme). 

Petit à petit c’est tout un ensemble d’activités que la droite (et parfois la gauche) cherchent à leur interdire : aller à la plage ou à la piscine avec le maillot qu’elles souhaitent, suivre des enseignements à l’université (un lieu dans laquelle la neutralité politique et religieuse pour les étudiantes et étudiants n’a jamais été une obligation), exercer comme avocate, s’organiser dans des associations antiracistes, accompagner les enfants en sorties scolaires, faire du sport…  

Mais fondamentalement le sujet n’est pas et n’a jamais été que l’Islam. Il s’agit également de s’en prendre à tout ce qui est de près ou de loin associé dans l’imaginaire français blanc actuel aux Arabes : l’abaya, les barbershops, les kebabs, les boucheries halal (d’un coup les soi-disant vertus de l’entreprenariat cessent d’exister)… Ils sont accusés de tous les maux, jusqu’aux pénuries d’œufs. 

Dévoiler les femmes : une obsession coloniale 

Mais l’obsession pour le dévoilement des femmes musulmanes qui prend racine à l’extrême droite mais traverse largement le spectre politique jusqu’à certains pans du féminisme blanc et bourgeois en passant par les candidat macronistes à la présidentielle Gabriel Attal et Bruno Retailleau, a, au-delà de l’arsenal raciste plus général dans lequel il s’inscrit, une histoire spécifique liée à l’histoire de la colonisation française en Algérie. 

En Algérie française, le colonisateur était obsédé par l’idée de dévoiler les femmes. Cela se faisait, déjà (!) avec de pseudos arguments “féministes” sur le “patriarcat musulman”.  De la part de la France où, à l’époque, les femmes ne pouvaient pas travailler ni ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leurs maris, où la contraception et l’avortement étaient interdits, cela s’apparentait déjà à un sacré foutage de gueule. 

Affiche de propagande coloniale française en Algérie, 1958.

Frantz Fanon, le célèbre psychiatre et penseur anticolonialiste martiniquais qui a analysé les effets psychologiques et sociaux du colonialisme et défendu la lutte pour la libération des peuples colonisés, avait bien repéré les soubassements à l’oeuvre dans l’agacement ressenti par le colonisateur face au voile – le même genre qui pousse à vouloir forcer des femmes à se mettre en bikini contre leur volonté sur la plage au prétexte de vouloir “les libérer”. Il écrivait ainsi : « dévoiler cette femme, c’est mettre en évidence la beauté (…) briser sa résistance, la faire disponible pour l’aventure », « cette femme qui voit sans être vue frustre le colonisateur ». Il en notait ainsi la dimension nettement sexuelle y voyant une “pénétration (…) dans la société autochtone”, un “viol du colonisateur”. Le voile “frustre le colonisateur” qui ​​« veut voir (et) réagit agressivement devant cette limitation de sa perception ». Il notait d’ailleurs l’effet concret que cela a créé, à savoir que le voile est aussi devenu pour beaucoup un geste de résistance à l’oppression coloniale : « à l’offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppose le culte du voile ». 

Ce que Fanon identifie là n’est ni plus ni moins qu’une forme de Male Gaze, ce “regard masculin” qui traite l’espace public comme un espace d’évaluation permanente des corps féminins. Une femme voilée échappe à ce circuit. Elle circule dans la rue sans offrir son apparence à la consommation visuelle, sans participer à ce rituel d’exposition qui conditionne, pour beaucoup d’hommes, leur rapport aux femmes dans l’espace public. Les gens qui veulent interdire le voile sont, pour beaucoup, les mêmes qui militent contre l’IVG et trouvent le féminisme hystérique. Leur soudaine sollicitude pour le sort des femmes musulmanes détonne un peu dans des trajectoires politiques consacrées à rogner les droits des femmes depuis des décennies. Un corps qui refuse de se rendre lisible dans l’espace public, qui sort du circuit de l’évaluation masculine, ça conteste un droit de regard que ces hommes considèrent comme acquis. Cela titille de vieux affects réactionnaires, et les énerve pour de vrai. Les masculinistes ont tellement intégré le droit de regard sur les corps des femmes dans l’espace public qu’ils n’en voient même plus le caractère construit. Pour eux c’est un état de fait, une loi quasi naturelle : les femmes circulent dans la rue pour que les hommes les regardent et les évaluent. La femme voilée qui refuse de participer à cet arrangement leur pose un problème très concret, qui va bien au-delà du champs religieux ou de l’identitaire. Elle sort du système d’évaluation dans lequel ils organisent leur rapport au monde. Une femme voilée, dans cette logique, ne fait pas d’effort, refuse la mise en jeu de sa valeur, s’exclut du marché. Qu’ils appellent ça « laïcité » ou « émancipation », la frustration qu’ils expriment est celle, très banale, de quelqu’un à qui on refuse quelque chose qu’il croyait lui être dû.

L’absurdité de l’argument “féministe”

L’argument féministe, sorti dans ce contexte par des gens qui se sont continuellement opposés à toutes les luttes féministes depuis deux siècles, est d’une absurdité sans nom.  L’idée avancée est que les femmes voilées n’auraient aucune forme d’agentivité (la capacité d’une personne ou d’un groupe à agir par lui-même, à faire des choix plutôt que de simplement subir ce qui lui arrive), le porteraient souvent contre leur gré, ou à minima seraient soumises et contraintes de le faire par leurs maris, leurs frères ou des réseaux islamistes. Comme l’expliquait Françoise Vergès dans notre abécédaire, cette rhétorique a été servie sur un plateau à l’extrême droite par des féministes blanches de gauche

Faisons un exercice de pensée et acceptons ce postulat (qui est évidemment faux) simplement le temps de la démonstration : il s’agirait donc de traquer et verbaliser des personnes qu’on prétend libérer, de mettre des amendes aux victimes que l’on aurait identifiées. Quelle inversion où c’est la personne considérée comme aliénée qui est punie ! Avec ce raisonnement on pourrait aussi bien mettre des amendes aux femmes battues car l’on s’oppose aux violences conjugales, ou aux ouvrière et ouvriers car l’on est contre l’exploitation au travail… On le voit : même les gens qui défendent cette position n’y croient pas eux mêmes et, même sous l’angle blanc paternaliste qui envisage les musulmans comme de grands enfants à civiliser et à éduquer, ne cherchent qu’à nuire aux femmes musulmanes. 

Proposez à ces mêmes gens de débattre des discriminations à l’embauche subies par les femmes qui portent des prénoms d’origine nord-africaine, ou des féminicides dans des familles auxquelles personne n’avait accordé la moindre attention jusqu’à ce qu’une femme y soit tuée et la sollicitude s’évapore presque par magie à chaque fois. Le « féminisme » agité autour du voile a ceci de très pratique qu’il ne demande “rien à personne”(de blanc), ne change aucun rapport de force, et ne requiert des femmes musulmanes qu’une seule chose, “enlever un bout de tissu”. Se faisant il outrepasse aussi très bien de leur demander leur avis. Les femmes voilées qui témoignent publiquement de leur choix, qui expliquent ce que le port du voile représente pour elles sont soit ignorées soit soupçonnées d’être trop aliénées pour savoir ce qu’elles disent. Un féminisme qui réclame l’émancipation des femmes tout en refusant de les entendre n’en est en réalité tout simplement pas un.

Sur l’argument de la “contrainte”, oui, j’imagine qu’elle peut exister dans certaines familles musulmanes, comme elle existe dans des familles catholiques, dans les familles où l’on demande à une enfant de ‘s’habiller correctement’ pour le repas du dimanche (comprenez de porter un vêtement plus ‘distingué’ que confortable), dans à peu près tous les espaces où des hommes exercent une pression sur l’apparence des femmes qui les entourent. Personne ne propose d’interdire le maquillage pour émanciper les femmes de ces injonctions-là. Ce qui distingue le voile dans ce débat, c’est qu’il est porté par des femmes arabes et musulmanes, et que leur autonomie, contrairement à celle des autres, est par définition suspecte. Si l’objectif était vraiment de protéger des femmes contraintes, les outils juridiques existent déjà, contraindre quelqu’un à se vêtir ou à se dévêtir contre sa volonté est punissable (tiens… c’est exactement ce qui est proposé ici par le R.N) Ce que propose le parti d’extrême droite revient à interdire le mariage pour lutter contre les mariages forcés, punir toutes les femmes voilées, y compris celles qui ont choisi de l’être, au motif que certaines d’entre elles ne l’auraient pas choisi. L’argument est donc parfaitement inentendable. 

Le patriarcat tolère qu’on demande aux femmes de « donner plus » : être plus visibles, plus disponibles dans le regard des autres. Ce qu’il ne supporte pas en revanche c’est qu’on lui demande de soustraire quelque chose. La femme voilée qui sort du circuit du regard masculin refuse une injonction, pour celà le système de pensée fasciste n’a aucun cadre pour le gérer autrement que par la force. Le « donner plus » a pourtant ses propres limites  car le « donner trop » existe aussi dans cette logique, et c’est précisément ce qu’invoque l’OPJ qui demande à une victime de viol venue porter plainte comment elle était habillée le jour des faits. Les femmes n’ont tout simplement pas le droit de paramétrer elles-mêmes la visibilité de leur corps dans l’espace public. Trop visible, c’est leur ‘’faute’’. Pas assez visible, c’est une oppression qu’il faut corriger par la loi. Dans les deux cas, la décision appartient à quelqu’un d’autre que les principales concernées.

L’absurdité de l’argument sur la “laïcité”

La laïcité française a été pensée comme une séparation entre l’Etat et l’Eglise catholique ainsi que comme une réponse aux guerres de religions qui ont détruit l’Europe. Il s’agissait donc d’assurer la neutralité de l’Etat en matière de religion ET d’assurer la liberté de culte et de conscience. C’est l’article 1er de notre constitution : la République est laïque et “assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances” 

Contrairement à la confusion désormais instaurée, la laïcité consiste donc, pour les agents de l’Etat à ne pas exprimer ses convictions religieuses et à assurer la liberté de chacun de croire et de pratiquer sa foi, et non pas d’interdire la religion aux usagers des services publics ou bien dans l’espace public et dans la rue. 

Dans l’espace public, chacun a le droit d’afficher ses convictions religieuses. Interdire le voile est donc une violation du principe de laïcité et du principe du neutralité : d’ailleurs cette loi s’appliquera spécifiquement aux musulmanes, il ne s’agit pas d’interdire tous les signes religieux (la kippa, qui est un autre couvre chef religieux, n’est pas visé par la proposition par exemple). 

L’utilisation de l’argument de la laïcité s’appuie sur l’imaginaire complotiste de l’islamisation : la France serait en passe de devenir une sorte de république musulmane, avec la charia, des réseaux islamistes oeuvreraient secrètement à tous les niveaux etc. C’est tout le délire autour d’un grand complot frériste ou islamo-gauchiste. Pris ainsi cela permet de prendre la laïcité non pas simplement comme l’égalité des religions face à l’Etat, la liberté de croyance et de culte, et la séparation de l’Eglise d’avec l’Etat, mais comme la réactivation d’un combat de l’Etat en faveur de la sécularisation et contre la religion catholique et son influence. Les catholiques ayant été matés, ce serait maintenant au tour des musulmans. Cette rhétorique permet à l’extrême droite de tabler plus large et de récupérer dans leur idéologie une partie de la gauche bouffe-curés qui trouve ici une possibilité de déculpabilisation pour ses pulsions racistes. 

Sauf que voilà, non seulement les Musulmans ne font pas d’entrisme mais ils sont même exclus d’absolument partout. Aucune grande institution d’État française n’est actuellement présidée par un Musulman (même l’Institut du monde arabe était présidé par… Jack Lang, et désormais par Anne-Claire Legendre). Parmi les principaux partis (PS, LR, Renaissance, LFI, RN, EELV…), aucun n’est actuellement présidé par une personne musulmane. Aucune des entreprises du CAC 40 n’est dirigée (PDG ou président du conseil d’administration) par une personne s’identifiant publiquement comme musulmane. Autrement dit, alors que les Musulmans représentent 6 à 9 millions de personnes en France, ils sont totalement absents des sphères et leviers de pouvoir. La laïcité est, pour l’extrême droite, un pur argument de façade pour le ségrégationnisme. 

Derrière l’islamophobie : le racisme

Ce qui distinguerait l’interdiction du voile d’autres mesures racistes du passé est qu’elle s’en prendrait à la religion, à la culture plutôt qu’à une race supposée. Ainsi s’il renonçait à être musulman, le musulman ne serait plus pourchassé. 

Mais une partie de l’extrême droite est plus honnête et plus frontale sur ses intentions. Ainsi l’influenceur suprémaciste blanc Daniel Conversano tweetait en aout dernier : “j’ai peur qu’en enlevant leurs voiles, on réalise qu’en dessous, elles sont toujours Arabes…”. 

Eric Zemmour, lui aussi probable candidat à la présidentielle 2027, commençait par dire être “totalement d’accord” avec cette interdiction mais précisait qu’il ne s’agit pas de lutter contre l’islamisme mais bien contre l’Islam et les Arabes. Il ramenait ça, comme toujours, en utilisant le langage du génocide, à la question “du nombre et de la démographie”, question qui ne se réglerait que par “la remigration” (l’euphémisme que l’extrême droite utilise pour parler de la déportation de millions de personnes sur des critères raciaux et religieux). Cela confirme que l’interdiction du voile proposée par le Rassemblement National n’est qu’une première étape vers un programme raciste bien plus radical dans lequel les sornettes autour de la “femme soumise” ou de la “laïcité” sont très secondaires.  

La proposition de l’extrême droite d’interdire le port du voile pose plus largement la question de savoir si l’on a encore le droit d’être musulman en France. Les bourgeois de droite prétendent “libérer” les femmes en leur imposant la manière dont elles doivent s’habiller, défendre la laïcité en restreignant la liberté de conscience et ciblent spécifiquement les musulmans, ce qui finit par fabriquer un statut particulier pour ces derniers comme dans les périodes les plus racistes de l’Histoire. L’histoire coloniale française nous rappelle d’ailleurs que cette volonté de dévoiler n’a jamais été neutre et procédait déjà d’un rapport de domination raciste. Lorsqu’un Etat commence à déterminer quels citoyens peuvent manifester leur religion, à traquer dans l’espace public celles dont la tenue permet de les identifier comme musulmanes et à justifier cette discrimination par leur propre émancipation, le problème n’est plus le voile mais bien l’instauration d’une forme de régime d’apartheid. 

Farton Bink & Rob Grams

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