Le peuple ou la classe ? Les ambiguïtés stratégiques de la France insoumise
La France Insoumise est-elle anticapitaliste, au sens d’une sortie du capitalisme et pour la mise en place d’un autre modèle ? Si on se fie tant au programme (améliorer les choses dans le cadre de l’ordre existant) qu’à la méthode (l’élection, la manifestation pacifiste, le mouvement “gazeux”) la réponse est au fond assez simple et le dire ne constitue même pas une critique : La France Insoumise n’est pas un parti anticapitaliste mais social-démocrate au sens strict. Elle vise à l’aménagement du capitalisme français par des mesures sociales de redistribution, des dispositifs de relance keynésienne, et une plus forte place de l’Etat dans l’économie, associée à des formes de cogestion – en priorisant largement, pour se faire, l’espace des politiques publiques par la conquête des institutions via les mécanismes électoraux existants. Ce qu’elle propose a déjà de quoi largement contrarier le capital et la bourgeoisie – qui le font bruyamment savoir – mais ce n’est pas là ce qui définit l’anticapitalisme (qui, dans sa définition la plus simple, signifie l’abolition de la propriété lucrative du capital). Qu’en est-il alors de la “production théorique” de la France Insoumise, qui grossit à mesure que son think tank, l’Institut la Boétie, augmente sa production ? C’est ce que nous allons voir avec son ouvrage Nouveau Peuple Nouvelle Gauche, publié par les Editions Amsterdam et coordonné par le sociologue Julien Talpin, ainsi qu’avec divers textes écrits en réaction. Comme nous allons le voir tout laisse à penser que, là où les constats empiriques devraient être la source de la production théorique qui détermine à son tour des nécessités stratégiques et organisationnelles, la France Insoumise fait le chemin inverse, mettant la théorie et les constats empiriques au service de sa stratégie première (la victoire à l’élection présidentielle), quitte à buter sur ses contradictions.
“Peuple vs oligarchie” à la place de “classe ouvrière vs bourgeoisie” ?
La première partie de Nouveau peuple, Nouvelle Gauche est celle d’un constat : la classe laborieuse contemporaine n’aurait rien à voir avec le prolétariat du mouvement ouvrier des siècles passées. Ce constat s’accompagne d’analyses fines des nouvelles réalités du travail salarié, des dynamiques de genre et racistes, de la spatialisation du capitalisme. Toutefois cette hétérogénéité, qui serait nouvelle, justifierait de se séparer de la centralité de la classe ouvrière ou du prolétariat, au profit de nouveaux signifiants, à savoir “le peuple” ou “les classes populaires” contre, non plus la bourgeoisie ou le capitalisme, mais “l’oligarchie” et le “néolibéralisme”.
La notion de classe et le capitalisme contemporain
La notion de classe, rappelle l’Institut la Boétie, ne se réduit pas à une simple échelle de revenus : elle renvoie à un antagonisme, un conflit entre groupes sociaux, et non à une répartition lisse et continue des individus.
Sur ce point, la philosophe Nancy Fraser explique, dans une discussion avec Jean-Luc Mélenchon, en introduction du livre que séparer la classe – qui relèverait de l’économie – du genre ou de la race – qui relèveraient de la culture ou de l’idéologie – revient à accepter l’idéologie capitaliste elle-même, qui construit artificiellement « l’économie » comme une sphère autonome. Le travail, dans cette perspective, englobe bien davantage que la production industrielle : il comprend toutes les formes d’activité visant à satisfaire des besoins humains, y compris celles qui se déroulent hors de l’économie officielle (comme le travail domestique des femmes).

Jean-Luc Mélenchon insiste lui sur la nature processuelle du capitalisme : non pas une chose, mais un flux, une rotation continue. La député France Insoumise Clémence Guetté va dans le même sens en affirmant que le capitalisme est devenu un phénomène total, dont la sphère marchande a tout envahi.
Une critique de la notion de classe moyenne
L’ouvrage s’attaque également à la notion de « classe moyenne », l’une des plus répandues dans le débat public et l’une des plus idéologiquement chargées – que nous avons aussi largement critiquée à Frustration. Pour Nancy Fraser lorsque des travailleuses et travailleurs se décrivent comme appartenant à la classe moyenne, ils n’expriment pas tant une réalité sociologique qu’une aspiration à la sécurité matérielle, à la stabilité, à l’accès aux services publics, “à un travail qui a du sens”, “à un logement et une éducation abordables”. Fraser ne rejette pas ces aspirations en elles-mêmes : la classe ouvrière devrait y avoir droit, à condition d’en défaire “les connotations consuméristes”.

Mélenchon va dans le même sens : la classe moyenne n’est pas, selon lui, une réalité sociale mais une construction idéologique au service du système, dont la seule existence tient à “la perception de soi fabriquée par le modèle publicitaire dominant”.
“Classes populaires” et “peuple” au lieu de “classe ouvrière” et « classe laborieuse » ?
La question des concepts que l’on mobilise n’est pas secondaire : les mots qu’on choisit pour désigner ceux au nom de qui on prétend agir disent beaucoup de ce qu’on pense de la société et de ce qu’on veut en faire. L’Institut la Boétie en est conscient, et prend soin de préciser que Nancy Fraser, qui est américaine, utilise l’expression working class. Pour l’Institut La Boétie, ce serait avant tout car l’expression française « classes populaires » n’aurait pas d’équivalent anglais. Soit. Mais cette explication laisse entière une question que l’ouvrage ne pose pas : pourquoi ne pas utiliser le terme de « classe laborieuse » ? C’est celui que nous privilégions à Frustration – il désigne l’ensemble de celles et ceux qui vivent de leur travail sans posséder les moyens de production, ou qui sont privés de travail, sans les connotations peut-être réductrices de « classe ouvrière » ni le flou sociologique de « classes populaires ».
Or c’est précisément ce flou que l’ouvrage, et la France Insoumise plus généralement, a fini par assumer, voire revendiquer. Mélenchon pose frontalement la thèse : après le temps des bourgeois et des prolétaires, nous serions entrés dans celui du conflit entre « peuple » et « oligarchie ». La substitution est présentée comme le reflet d’une réalité nouvelle – les mouvements sociaux contemporains se désignant eux-mêmes comme « le peuple ». Mais c’est précisément confondre le symptôme avec la cause : si le lexique de classe a reculé dans la conscience collective, c’est le résultat d’une défaite idéologique, pas la preuve que les classes et l’intérêt de ces signifiants ont disparu. Fraser elle-même émet une réserve de taille : “des termes valables aussi bien pour la Grèce ou la Rome antique” risquent d’être trop généraux pour être opératoires.

Dans son texte intitulé “La France Insoumise est-elle anticapitaliste ?”, sorte de réponse à ce livre ainsi qu’à d’autres productions théoriques de la France Insoumise, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, critique cette dilution du concept de classe. Ce que LFI opère, selon lui, c’est une redéfinition de la classe par ses seules conditions de vie hors travail. Le producteur disparaît, et avec lui “la lutte contre propriété lucrative”. Pour LFI, « Nous », le peuple, serait celles et ceux que les oligarques auraient ségrégés des “réseaux” ; « Eux », ce sont ceux qui en tiendraient les commandes. Lordon formule l’alternative clairement : soit « peuple » n’est qu’ ”une proposition imaginaire destinée à produire l’agrégation là où « ouvrier » ne le peut plus”, soit il prétend “au rang de concept de théorie politique”, et alors il doit intégrer la dimension productive et la lutte contre la propriété lucrative, faute de quoi il reste creux. Dire « peuple » sans avoir précisé qu’on l’entendait “comme la classe anti-propriété lucrative”, c’est, au moment de passer aux actes, s’exposer à de sérieux malentendus “avec tous ceux qui n’avaient pas compris ça comme ça”.
L’hétérogénéité de la classe laborieuse n’est pas une nouveauté
L’un des postulats centraux de l’ouvrage est que l’hétérogénéité des classes populaires constituerait un défi inédit pour la gauche contemporaine. Julien Talpin la présente comme « un fait social » fondamental, et l’Institut la Boétie explique qu’au XXe siècle, la gauche se serait structurée autour d’un sujet bien identifié – la classe ouvrière – dont les contours seraient devenus flous depuis plusieurs décennies. Le diagnostic est présenté comme une rupture historique appelant une réponse théorique nouvelle. Mais les textes de l’ouvrage racontent par moment une tout autre histoire.
Samuel Hayat, chercheur en science politique, y rappelle qu’au milieu du XIXe siècle, “les trois millions d’ouvriers et ouvrières” français se répartissaient “dans plus d’un million d’entreprises”, dominées par le secteur textile, dans un monde industriel où la grande usine était encore minoritaire. La conscience de classe ouvrière s’est développée “dès les années 1830”, bien avant l’industrialisation usinière, chez des travailleurs aux conditions très diverses dont la situation n’avait que peu à voir avec le prolétaire d’usine décrit par Marx. La classe ouvrière, comme l’a montré l’historien E.P. Thompson pour le cas anglais, n’a jamais été “le simple résultat mécanique de l’industrialisation”. Julian Mischi, auteur de plusieurs livres sur le Parti Communiste Français, le confirme pour ce même PCF : la classe ouvrière que le parti entendait défendre et organiser ne se réduisait pas au seul monde ouvrier industriel, elle incluait paysans, artisans, petits commerçants, enseignants, employés de bureau. “Les milieux communistes constituaient des espaces” où coexistaient “ouvriers d’usine, enseignants, femmes au foyer, ingénieurs, paysans, universitaires, employés de bureau, techniciens”. Les chercheurs en science politique Raul Gomez et José Lopes le précisent même en chiffres : “dans les années 1970, le groupe social soutenant le plus le PCF après les ouvriers était celui des techniciens, employés de bureau et autres travailleurs des services”.

L’hétérogénéité n’est donc pas une nouveauté mais une constante. Prétendre le contraire sert à fabriquer un passé mythifié pour mieux légitimer une rupture théorique dans le présent. C’est d’ailleurs ce que pointait la philosophe Camille Lizop pour Frustration Magazine : la mobilisation de la catégorie de « classes populaires » à partir des années 1970 – qui est analysée dans le livre par la sociologue Sarah Abdelnour – ne reflète pas tant une transformation objective de la réalité sociale qu’un recul idéologique. Là encore, le symptôme est pris pour la cause.
Marx et Engels l’écrivaient dès 1845-1846, cités par Clémence Guetté elle-même : “les individus ne constituent une classe que pour autant qu’ils ont à soutenir une lutte commune contre une autre classe”. Ce qui fait la classe, c’est le conflit, pas l’homogénéité. L’hétérogénéité n’a donc jamais été un obstacle théorique : elle n’en devient un que si l’on abandonne l’analyse de classe au profit d’une sociologie des conditions de vie.
La classe laborieuse aujourd’hui
La transformation de la classe laborieuse depuis les années 1970 est l’un des fils conducteurs de l’ouvrage. Sarah Abdelnour, sociologue du travail, en dresse un tableau précis : la crise de 1973, “la désindustrialisation”, “l’éclatement des collectifs de travail” et “l’allongement de la scolarité ont fragilisé le groupe ouvrier et sa conscience d’unité”. “Si les ouvriers représentaient près de la moitié de la population active française en 1975”, ils n’en constituent plus qu’un cinquième aujourd’hui – tout en restant, fait souvent occulté, “un homme sur trois en emploi”. L’activité ouvrière n’a pas disparu mais s’est déplacée vers de nouveaux secteurs comme la logistique ou le transport. Plus largement, près de la moitié des actifs occupent désormais des “positions subalternes” à faible rémunération, ce qu’Abdelnour désigne comme “un vaste « salariat d’exécution »”, signe d’une prolétarisation progressive des services. Julien Mischi, chercheur en sciences sociales, confirme : “les ouvriers n’ont pas disparu mais (…) travaillent davantage dans de petites unités de production”, “plus éparpillées, plus précaires” comme le note également Samuel Hayat, chercheur en science politique.
Cette précarisation prend des formes multiples. Neuf embauches sur dix se font aujourd’hui en CDD ou en intérim. Le droit du travail est contourné par la transformation de salariés en travailleurs prétendument indépendants : les auto-entrepreneurs dont 90%, selon l’Insee, “gagnent moins que le SMIC” trois ans après leur lancement. Ce sont avant tout les employeurs qui bénéficient du dispositif, en externalisant leur main-d’œuvre et en s’épargnant cotisations patronales et coûteuses procédures de licenciement. Abdelnour fait le parallèle entre les travailleurs qui s’inscrivent sur des plateformes numériques et leurs aïeux du XIXe siècle qui se faisaient “embaucher à la journée” et “payés à la tâche”. À cela s’ajoutent des formes de travail niées dans leur dimension même de travail : bénévolat, service civique, stages, et désormais le “workfare” (un système d’aide sociale conditionné à l’obligation pour les bénéficiaires d’effectuer un travail ou une formation en échange de leurs prestations), dont la réforme du RSA conditionnant le versement à quinze heures d’activité hebdomadaire est l’illustration la plus récente.
La précarité touche particulièrement les femmes. L’économiste Rachel Silvera rappelle qu’une famille sur quatre est aujourd’hui monoparentale contre 10% dans les années 1970. Dans 82% de ces cas, c’est la mère qui élève seule ses enfants. Ces femmes voient leurs conditions de vie se dégrader plus vite que celles des pères en solo, et la pauvreté y est nettement plus fréquente : 40% de leurs enfants vivent dans un logement social.
La précarité engendre par ailleurs une forme particulière de conscience sociale. Les sociologues Clara Deville et Pierre Gilbert décrivent ce qu’ils appellent une « conscience triangulaire » : une double distance, à la fois “vis-à-vis des élites” et vis-à-vis des plus pauvres, souvent les Noirs et les Arabes, perçus comme des « assistés » non méritants. Une dynamique qui nourrit les divisions au sein même des classes laborieuses.
Sur le plan syndical, Sophie Béroud, autrice de plusieurs ouvrages sur l’évolution des syndicats, note qu’une fraction croissante de syndiqués CGT se retrouve isolée sur son lieu de travail, sans section ni syndicat dans leur établissement. Dans les secteurs précaires – commerce, restauration rapide, services -, l’engagement syndical suppose un investissement bénévole difficile à concilier avec des horaires éclatés, qui plus est dans des espaces syndicaux souvent “fermés et codés”.

Pour les chercheurs en science politique Raul Gomez et José Lopes, le diplôme, jadis passeport vers la stabilité, est devenu “un indicateur bien moins fiable” : entre 10% et 25% de la main-d’œuvre occidentale est aujourd’hui hautement diplômée mais aux revenus faibles ou moyens. C’est d’ailleurs pourquoi, selon eux, les travailleurs socioculturels se sont largement tournés vers la gauche, non par seule affinité culturelle, mais pour des raisons “matérielles concrètes” : “stagnation des salaires”, dégradation des conditions de travail, perte de reconnaissance sociale. Ce sont d’ailleurs les fractions les plus précaires et les plus exposées au chômage qui soutiennent le plus la gauche de rupture – le vote pour LFI étant, selon Piketty et Cagé cités par Clémence Guetté, plus populaire que le vote Le Pen. Elle précise : “en 2022, Jean-Luc Mélenchon a obtenu 34% des voix des personnes gagnant moins de 900 euros nets par mois”. Le professeur de sociologie politique Vincent Tiberj explique d’ailleurs que “ce sont les fractions les plus stables des classes populaires qui se tournent vers l’extrême droite, et bien souvent des électeurs qui votaient déjà à droite”.
Clémence Guetté tire de ce tableau une conclusion stratégique : aucune réalité sociologique n’entraîne mécaniquement une appartenance politique. Il s’agit de construire “une réalité politique à partir de cette réalité sociologique”.
Le capitalisme produit une géographie spécifique
La dimension spatiale de la domination de classe est aussi au cœur de l’analyse proposée par l’ouvrage. Nancy Fraser l’explique : les rapports sociaux qui définissent la classe ne se limitent pas au seul rapport de production mais “incluent les inégalités spatiales et urbaines, la domination culturelle et symbolique, les rapports aux services publics (…). La géographie inégale du développement capitaliste, avec sa division centre/périphérie, aussi bien coloniale que post-coloniale (…) est inhérente” à la logique capitaliste elle-même. La division entre villes et campagnes est à lire dans ce même registre, urbanisation et dépossession rurale étant les deux faces d’une même médaille « avec des implications écologiques majeures” : les agro-industries qui empoisonnent terres, semences et air sont les mêmes qui rendent inaccessibles aux travailleurs et travailleuses une alimentation de qualité.
Clara Deville et Pierre Gilbert ancrent cette analyse dans l’histoire française. C’est la modernisation hausmannienne de la fin du XIXe siècle – les grands travaux de rénovation urbaine menés à Paris sous le Second Empire par le baron Haussmann, qui a rasé les quartiers populaires insalubres pour les remplacer par de larges boulevards, des immeubles bourgeois et des infrastructures modernes – qui, en rejetant les industries vers les périphéries, a fait des banlieues “des bastions ouvriers et le terreau du municipalisme socialiste et communiste”. Les deux sociologues s’attaquent à la thèse de la « fracture territoriale » entre ruraux et urbains qu’ils jugent intenable : elle postule “l’existence de deux populations distinctes et fixes”, ignorant les circulations permanentes entre ces espaces, notamment sous l’effet de la gentrification qui repousse toujours plus loin des centres les classes laborieuses. La réalité est en effet plus fine : de profondes inégalités séparent les milieux ruraux attractifs de ceux en déclin, tandis que campagnes en déclin et cités partagent des mêmes caractéristiques : éloignement des bonnes écoles, des transports en commun efficaces, des emplois dans des secteurs porteurs, et sous-dotation en services publics. Les quartiers prioritaires comptent ainsi “1,2 fois moins de médecins généralistes et de pharmacies par habitant-e que le reste des unités urbaines auxquelles ils appartiennent”, un déficit comparable à celui des campagnes. C’est précisément cette fracture territoriale mythifiée qui, selon Deville et Gilbert, nourrit les divisions au sein des classes laborieuses sur des ressorts racistes et islamophobes, et fournit un terreau à l’extrême droite.
Racisme et islamophobie dans le capitalisme contemporain
L’ouvrage aborde la question du racisme en refusant de le traiter comme un phénomène séparé de la structure de classe. Nancy Fraser rappelle que “la division “raciale” est elle-même un rapport de classe d’un certain type (…) Au sein même des centres historiques du capitalisme (…) les populations non blanches (…) sont reléguées dans les banlieues ou les ghettos” où s’accumulent “logements insalubres”, “écoles dégradées” et “exposition aux catastrophes climatiques” – des conditions qui “les distinguent des populations laborieuses du groupe racial majoritaire”, lesquelles subissent néanmoins elles aussi des “injustices spatiales liées à leur classe” : “flambée des loyers”, “longs trajets domicile-travail”, “dégradation des services publics” et déserts médicaux. “Les populations soumises à la domination impérialiste” ont quant à elles “été privées de moyens de se défendre, de protection étatique” et de “leurs propres formes de protection communautaires” conférant à leur situation un statut “racialisé”.
Mélenchon formule la même idée : “le discours raciste n’est pas une diversion par rapport au sujet central de l’exploitation, mais un des instruments directs de celle-ci”. Fraser précise : l’intersectionnalité ne désigne pas une simple juxtaposition de catégories séparées qui se croiseraient de l’extérieur, mais “l’idée que la race, le genre et la classe se constituent mutuellement et sont intrinsèquement liés”.

Julien Talpin, sociologue, retrace la façon dont LFI a progressivement investi ces enjeux. Lors de la marche contre l’islamophobie du 10 novembre 2019 organisée après des tirs sur une mosquée à Bayonne, dans un climat puant également marqué par l’humiliation d’une mère voilée au sein du conseil régional de Bourgogne, la plupart des organisations partisanes, syndicales et associatives de gauche font le choix d’y participer, dans un contexte où le terme même d’ « islamophobie » reste largement disqualifié dans le débat public français. “Une partie de la gauche se fait plus active sur l’enjeu des violences policière, autour du Comité Adama ou de l’affaire Théo”. En juin 2020, dans le sillage “de l’assassinat de George Floyd aux États-Unis, des manifestations d’une ampleur inédite sont organisées partout en France sur l’enjeu du racisme policier.” Ce tournant est perçu par certains mouvements antiracistes et issus des quartiers “comme une victoire idéologique et stratégique”. Il produit des effets électoraux mesurables : lors de la présidentielle de 2022, “une bonne partie (…) des figures historiques de la cause des quartiers appellent – pour la première fois – à voter pour Jean-Luc Mélenchon”. Lors “des révoltes consécutives à la mort de Nahel Merzouk”, nombre de représentants de gauche soulignent “la dimension politique de la colère”, certains allant jusqu’à refuser “de condamner la violence en déclarant la comprendre”. La participation de la France Insoumise aux mobilisations pour la paix à Gaza, ainsi que la centralité accordée à ce sujet, résonnent par ailleurs fortement avec la sensibilité de nombreux habitantes et habitants des quartiers populaires à la cause palestinienne.
Une droitisation à relativiser ?
Vincent Tiberj, professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux, conteste l’idée d’une droitisation généralisée de la société française. En s’appuyant sur de nombreuses enquêtes d’opinion, il met en évidence des évolutions qui semblent contredire ce diagnostic : acceptation massive de l’homosexualité (de 29 % en 1981 à 80–90 % aujourd’hui), baisse de la part de Français estimant qu’il y a « trop d’immigrés » (de 69 % en 1988 à 53 % aujourd’hui), ou encore soutien très large à des mesures économiques portées par la gauche, notamment celles de la France insoumise.
Ces données sont importantes, et elles fissurent effectivement le récit simpliste d’un basculement global à droite. Mais elles posent d’autres questions : que mesurent-elles exactement ? Une évolution des opinions doit aussi être analysée au prisme de leur intensité et de leur centralité dans la politisation de celles et ceux qui les partagent. Ainsi, l’acceptation croissante de l’homosexualité ne saurait suffire à conclure à un progrès linéaire des attitudes. Elle peut coexister avec le déplacement d’autres formes de rejet – en particulier, aujourd’hui à l’égard des personnes trans – qui deviennent, elles, des objets centraux de la conflictualité chez les personnes de droite. Autrement dit, une obsession peut en remplacer une autre, sans que cela traduise réellement une dynamique d’émancipation. De la même manière, le recul du sentiment, dans la population générale, qu’il y a « trop d’immigrés » n’implique pas que la question migratoire ait perdu en importance en général. Elle peut au contraire s’être reconfigurée comme enjeu prioritaire, structurant plus fortement les choix politiques qu’autrefois, y compris chez des individus dont les réponses aux enquêtes apparaissent plus modérées. Ce décalage entre opinions déclarées et hiérarchisation des enjeux est central : on peut adhérer à certaines positions économiques de gauche tout en étant politiquement mobilisé d’abord par des affects ou des représentations racistes.
Ce point apparaît avec encore plus de netteté lorsque l’on considère le soutien massif aux propositions socio-économiques de la gauche (retraite à 60 ans, hausse du SMIC, taxation des dividendes). Ce constat, loin de clore le débat, en déplace les termes : si ces mesures font consensus, pourquoi ne structurent-elles pas le champ politique ? Une réponse possible tient précisément dans la concurrence des enjeux, et dans le fait que des formes de politisation racistes ou sécuritaires peuvent primer, dans les pratiques électorales, sur des préférences économiques pourtant largement partagées.
C’est d’ailleurs ce qui conduit Vincent Tiberj à déplacer l’analyse vers le rôle des élites médiatiques et politiques. La droitisation ne serait pas un phénomène « par le bas », mais « par le haut » : elle se construit dans les espaces de production du discours public, où certaines thématiques s’imposent, se banalisent et finissent par structurer l’agenda. La surreprésentation de figures éditoriales comme Eugénie Bastié, Alexandre Devecchio ou Geoffroy Lejeune, et la mise en scène d’un supposé « bon sens populaire » participent de cette construction. Des dispositifs médiatiques comme Les Grandes Gueules en offrent une illustration particulièrement nette : sous couvert de donner la parole au « peuple », ils sélectionnent en réalité des profils – petits patrons, professions libérales – largement éloignés des conditions de vie des classes populaires. Cette mise en scène biaisée du populaire alimente le récit de sa droitisation.
Ce diagnostic est prolongé par les travaux de Raul Gomez et José Lopes, qui déconstruisent l’idée d’une classe laborieuse intrinsèquement conservatrice. Le niveau de diplôme joue un rôle sur les inclinaisons progressistes envers les minorités, mais les enquêtes montrent qu’une majorité d’ouvriers et d’employés ne partagent pas des positions hostiles à l’immigration ou aux droits LGBTQIA+.
La “nouvelle gauche” contre “l’ancienne gauche” ?
Les évolutions sociologiques de la classe laborieuse nécessiteraient une “nouvelle gauche” qu’incarnerait la France Insoumise. Si on rejoint pour l’essentiel l’ouvrage sur son analyse de la faillite des partis sociaux-démocrates (Parti Socialiste, Parti Communiste Français, Ecologistes…) en France et en Europe, ainsi que de celle d’une partie des syndicats, on est un peu plus sceptiques sur les leçons stratégiques à en tirer comme nous le verrons ensuite.
La déchéance du PS, du PCF et des Écologistes
L’ouvrage consacre de longs développements à expliquer l’effondrement de la gauche traditionnelle. Pour l’économiste Bruno Amable, le déclin de la social-démocratie s’explique par l’impasse d’une stratégie qui a consisté, à partir des années 1980, à se détourner délibérément des classes laborieuses “pour accompagner les transformations néolibérales de la société” (“privatisations, libéralisation, flexibilisation, précarisation”). Ce faisant, les partis sociaux-démocrates se sont disqualifiés aux yeux des groupes sociaux dont les attentes s’orientaient vers une alternative à ces transformations. Pour lui, le rapport Terra Nova (un think tank français, proche du Parti socialiste, qui produit des rapports et recommandations de politique publique orientés vers une gauche libérale) de 2012 cristallise cette orientation : il recommandait explicitement au PS de renoncer à sa « coalition historique de classe », au motif que la classe ouvrière n’en serait plus le cœur et qu’elle porterait des « valeurs culturelles » conservatrices incompatibles avec le projet de la gauche. La nouvelle base sociale de la gauche serait à chercher du côté des diplômés, des jeunes, des femmes et des minorités, une catégorie floue sociologiquement, qui conduit Amable à poser la question évidente : pourquoi ces groupes ne se soucieraient-ils plus du pouvoir d’achat, du droit du travail ou des services publics ? Pourquoi les jeunes, les femmes et les minorités ne pourraient-ils pas appartenir à la classe laborieuse ? Le calcul politique sous-jacent de ce rapport est le suivant : proposer une politique économique néolibérale orientée vers les classes supérieures, tout en comptant sur le vote utile des électeurs de gauche hostiles au néolibéralisme, qui seraient peu enclins à s’abstenir ou à voter à droite. Ce raisonnement a produit ce qu’Amable et Palombarini ont appelé le « bloc bourgeois » : une alliance excluant les classes laborieuses au profit de groupes issus de l’ancien bloc de droite. Les scores électoraux témoignent de l’échec de ce calcul.
Julien Talpin retrace de son côté la progressive rupture entre cette gauche et les quartiers populaires issus de l’immigration post-coloniale. La création de SOS Racisme sous contrôle du Parti socialiste, l’incapacité de celui-ci à entendre les revendications contre les violences policières, la disqualification des grèves ouvrières composées de travailleurs musulmans, l’impossibilité pour les élus communistes et socialistes d’offrir une place aux classes populaires issues de l’immigration, autant de jalons d’une mésentente qui n’a cessé de s’approfondir. Le quinquennat Hollande en représente l’aboutissement : promesse de récépissé non tenue en cas de contrôles policiers, discours stigmatisants, “projet de déchéance de nationalité après les attentats de 2015”, politique économique “où l’adversaire n’est plus vraiment la finance”. L’aile droite du PS demeure fortement islamophobe, et jusqu’au secrétaire général du PCF, Fabien Roussel, qui accréditait la notion de « racisme anti-blancs ».
Le déclin du PCF suit en effet une trajectoire parallèle. Julien Mischi rappelle qu’il fut le premier parti de gauche du pays jusqu’à la fin des années 1970, avant d’entrer dans une phase de déclin accéléré par l’effondrement des régimes communistes en 1989-1991. “Ses écosystèmes locaux se sont disloqués” à partir des années 1980, l’engagement associatif et syndical s’est autonomisé, et la bonne résistance électorale dans les mairies a paradoxalement accéléré la professionnalisation de l’engagement communiste autour des collectivités territoriales, au détriment du lien avec les classes laborieuses. Clémence Guetté résume le bilan en chiffres : là où Georges Marchais obtenait 15,35% à la présidentielle de 1981, Fabien Roussel n’en a recueilli que 2,3% en 2022.
Gomez et Lopes confirment à l’échelle européenne que les tentatives des partis sociaux-démocrates de récupérer un électorat populaire en adoptant des positions plus nationalistes ou anti-immigration ont partout échoué à élargir leur base, tandis que Tristan Haute note que “l’adoption de politiques de rigueur budgétaire ou de restriction des aides sociales aux immigrés s’est révélée électoralement désastreuse”, démobilisant les bases jeunes et populaires
Des difficultés similaires chez les syndicats
Nouveau Peuple, Nouvelle gauche propose également une analyse et une critique du syndicalisme dominant. Sophie Béroud, autrice de plusieurs livres sur les évolutions du syndicalisme, note que les syndicats demeurent “parmi les rares organisations dotées d’une base sociale” où figurent encore des employés et des ouvriers dans leurs directions, mais cette base est en réalité étroite : “ce sont surtout (…) les fractions les plus stabilisées”, en CDI ou bénéficiant d’un emploi à statut, travaillant dans de grandes entreprises. “Une large partie du prolétariat contemporain, la plus exposée à la précarité” reste “très en marge des syndicats”. Le mouvement syndical “dans son ensemble est traversé depuis la fin du XXe siècle par un processus de distanciation vis-à-vis du politique et de repli sur la sphère des relations professionnelles”. “Le quotidien de l’activité syndicale (…) se réduit (…) le plus souvent à la routine des élus et délégués” qui préparent les réunions du CSE ou négocient avec la direction. “Les campagnes électorales (…) créent rarement de véritables espaces de discussion”.
Cette dépolitisation est à la fois structurelle et assumée. “Toutes les organisations syndicales valorisent, dans leurs discours” l’autonomie vis-à-vis de la sphère partisane. FO va jusqu’à refuser “toute incursion dans le domaine politique”, ne donnant aucune consigne de vote et refusant de participer aux manifestations contre le RN. La CGT a quant à elle atténué ses références marxistes : “la lutte des classes et la défense de la classe ouvrière ont été remplacées par une référence plus large au salariat” et ne met plus particulièrement en avant les classes laborieuses comme actrices du changement social et politique.
Elle ajoute : “sur le plan de la formation, le bilan est contrasté. Le syndicalisme constitue encore (…) une école de formation” qui confère “un sentiment de légitimité à intervenir sur (…) différents sujets” mais la plupart des organisations “forment surtout leurs militants à des enjeux techniques : (…) gérer un CSE, (…) conduire une négociation”. L’objectif d’une formation plus politique “est présent dans des organisations comme la CGT, la FSU et Solidaires”, mais il est bien moins affirmé là “où l’activité syndicale est pensée sous le signe de l’expertise et du “dialogue social” (…). Les syndicats (…) éprouvent de grandes difficultés à convaincre les salariés que des alternatives existent à la mise en concurrence permanente (…). Les difficultés à tenir des assemblées générales sur les lieux de travail ont (…) marqué le mouvement social de 2023 contre la réforme des retraites”.
Quelle stratégie ? Une surfocalisation électorale et institutionnelle
De ces riches constats sur les évolutions sociologiques de la classe laborieuse et sur l’échec des partis traditionnels de la gauche, dont on ne partage pas toute la conceptualisation qui en est tirée (l’hétérogénéité du prolétariat qui serait une difficulté nouvelle, “le peuple” ou les “classes populaires” qui seraient des catégories plus nettes et mobilisatrices que la classe ouvrière ou le prolétariat, l’accès aux réseaux qui serait désormais plus déterminant que la sphère de la production…), découlent une stratégie qui se prétend être de rupture. Pourtant, on va le voir, le dépassement du capitalisme semble ici avant tout de l’ordre du slogan. La surfocalisation électorale, qui fait de la conquête des institutions l’alpha et l’omega de la stratégie “révolutionnaire” de LFI, montre que, de “révolutionnaire” , celle-ci n’a en réalité que le nom. Pris dans ce paradigme, le “peuple” est avant tout perçu comme une clientèle électorale qu’il s’agit de capter en vue de la présidentielle de 2027 – ce qui explique largement la sociologie actuelle des responsables et militants de gauche ainsi que la structuration de la France Insoumise en “mouvement gazeux”.
Un dépassement du capitalisme ?
L’ouvrage, mais plus largement la France Insoumise, affiche des ambitions de “rupture”. Clémence Guetté appelle à « opposer une résistance sans faille au système économique dominant » et à « faire peuple ensemble contre le rouleau compresseur néolibéral ». Mais la formulation trahit d’emblée ses limites : c’est bien une résistance qui est proposée, et non un renversement, et non pas contre le capitalisme en général, mais contre sa forme contemporaine : le néolibéralisme. La nuance n’est pas mince.

Frédéric Lordon en a tiré les conséquences : “disputer aux “oligarques “la maîtrise des réseaux ne peut pas faire le compte en matière d’anticapitalisme”, car cela revient à se battre sur le seul front du mode de reproduction, “en oubliant celui du mode de production, qui est pourtant le lieu originaire (…) de la logique capitaliste fondamentale. Par un paradoxe tout à fait inattendu, la nouvelle doctrine de la FI reproduit à sa manière le geste idéologique le plus caractéristique du néolibéralisme” lui-même : “effacer la figure du producteur au profit de celle du consommateur”. “Un “contrôle des réseaux” qui n’inclurait pas le contrôle et l’abolition de la propriété lucrative, “du côté de la production comme de la reproduction, ne constitue pas une rupture avec le capitalisme”. LFI a le droit de ne pas être anticapitaliste mais ce qui pose problème, selon Lordon, “c’est de capter les bénéfices symboliques d’une posture” sans en assumer les conséquences : “il ne suffit pas de se déclarer pour « la rupture »”, encore faut-il dire la rupture avec quoi. “Que LFI rompe avec bien des choses” et notamment avec une “gauche institutionnelle devenue de droite”, Lordon le reconnaît volontiers. “Rompre avec ce capitalisme, sans doute ; avec le capitalisme, non (…) Si « révolution » signifie changement radical de l’état des choses”, et si cet état des choses est capitaliste, alors la révolution signifie “s’en prendre à ce qui en fait l’essence (…) la propriété lucrative”. On ne peut s’empêcher, note Lordon, d’entendre la “« révolution citoyenne » comme une reprise de la “voie démocratique vers le socialisme” d’Allende. Dont on sait pourtant comment elle tourna”. Conclusion de Lordon : “l’anticapitalisme et la révolution de LFI ont tout du toc”.
Une obsession pour les élections
Nous l’avons déjà noté (et critiqué), La France Insoumise fait de l’élection, en particulier présidentielle, l’alpha et l’oméga de sa stratégie. L’Institut la Boétie le formule d’ailleurs sans détour : “il faut (…) construire des blocs électoraux majoritaires. En un mot : gagner.”
Il en suit que tout le raisonnement stratégique semble subordonné à cet objectif. Tristan Haute, chercheur en sociologie électorale, abonde : “la gauche (…) doit (…) élargir sa base électorale”. Il indique par exemple qu’ “accroître la place donnée à la question de la rémunération du travail pourrait être pertinent”. Mais c’est précisément là que le raisonnement prend les choses à l’envers : ce n’est pas pour élargir une base électorale que nous devrions insister sur la rémunération du travail, c’est parce que c’est au cœur de l’exploitation capitaliste.
Julien Mischi fournit le contraste historique qui éclaire ce que LFI n’est pas. Dans le Parti Communiste Français de la première moitié du XXe siècle, et malgré toutes les justes critiques que l’on doit faire à un parti qui était largement stalinien, l’engagement “ne se réduisait pas au combat électoral : un dirigeant communiste n’était pas forcément détenteur d’un mandat électif”. Les défenseurs d’un “parti prolétarien et révolutionnaire” voulaient précisément “un parti qui ne soit pas uniquement électoral, où la classe ouvrière, à travers ses militants, pourrait contrôler les députés”. LFI a construit le modèle inverse : “une machine électorale tournée vers le scrutin présidentiel”, où “l’investissement dans les campagnes primait sur le développement de réseaux militants pérennes et structurés (…) LFI n’a pas à proprement parler d’adhérents, seulement des soutiens recueillis sur internet. Ce mode « gazeux » d’organisation a été justifié au nom de l’efficacité électorale (…) Du côté des classes populaires, l’engagement insoumis s’opère essentiellement dans les urnes, sans trouver de débouché militant”. Mischi le dit pourtant clairement : “une (…) politisation émancipatrice suppose (…) de prendre de la distance avec les éternelles urgences du calendrier électoral”.
Clémence Guetté tente d’anticiper et de répondre à cette critique en affirmant que “la stratégie de la révolution citoyenne inclut les processus électoraux” sans s’y limiter, et que les victoires électorales doivent être considérées comme des étapes “dans un processus long de transformation de la société”. Mais l’argument ne tient pas vraiment : quand on présente les victoires électorales comme des étapes, l’argument de la capitulation future semble être déjà là, intégré à la doctrine. Mais surtout, quels sont les autres temps, les autres étapes stratégiques ? L’ouvrage reste remarquablement silencieux sur ce point. Une stratégie révolutionnaire qui s’échelonne en plusieurs temps devrait être capable de les nommer…
Dans son texte critique pour Révolution Permanente, l’intellectuel et militant Paul Morao formule le problème avec précision : “le danger est de substituer le combat pour permettre aux classes populaires de se constituer en sujet unifié, indépendant, qui assume le caractère antagonique de ses intérêts par rapport à ceux des classes dominantes, à une stratégie qui réduit les secteurs exploités et opprimés à une masse de manœuvre électorale.” C’est bien ce à quoi aboutit, dans les faits, la surfocalisation électorale de LFI.
Les abstentionnistes sont politisés et sont davantage que des électeurs potentiels
L’ouvrage reconnaît lucidement que “l’abstention est aujourd’hui le parti majoritaire des milieux populaires”. Vincent Tiberj, professeur de sociologie politique à Sciences Po Bordeaux , le précise : “les abstentionnistes ne sont plus des « sans-avis » mais (…) des « démissionnaires » qui rejettent l’offre politique et la représentation”. Ils “sont de plus en plus nombreux, notamment depuis les mandats de François Hollande et d’Emmanuel Macron”, et très inégalement répartis dans la population : chez les millennials, un tiers des ouvriers, plus d’un quart des employés et plus d’un tiers des plus pauvres “s’abstiennent régulièrement”. Tiberj rappelle utilement que “ne pas prendre en compte l’abstentionnisme fausse la lecture des comportements électoraux”, il est ainsi “faux d’affirmer que Jordan Bardella a été soutenu par 54% des ouvriers aux européennes de 2024”, puisqu’ “un ouvrier sur deux n’est pas allé voter”, ce qui divise “par deux le nombre réel de voix ouvrières pour le RN”.
Les sociologues Clara Deville et Pierre Gilbert vont dans le même sens : dans les espaces populaires, “si l’abstention domine, l’intérêt pour la politique n’est pas absent : il prend simplement des formes peu légitimes, peu audibles depuis les espaces centraux. Quand les cités se révoltent à l’été 2023 ou quand les campagnes prennent les ronds-points lors du mouvement des Gilets jaunes, les réactions se teintent de mépris social : les premières sont renvoyées à leur prétendu penchant pour “l’émeute”, les secondes à leurs tendances violentes”. Élisabeth Godefroy, doctorante en science politique à Sciences Po Bordeaux précise que plus d’un “tiers des Gilets jaunes interrogés refusent de se situer sur l’axe gauche-droite” et que parmi ceux qui acceptaient de le faire, 44% se situaient à gauche, contre 15% à droite.
Pourtant, même ces constats lucides finissent par être réabsorbés dans la logique électorale. Julien Talpin note que les fractions les plus précarisées “votent davantage quand on défend directement leurs intérêts”, et qu’il existe un bloc urgent à mobiliser : “celui des abstentionnistes progressistes”. Tristan Haute confirme que “ce groupe pourrait représenter quatre millions d’électeurs et d’électrices potentiel-les pour la gauche”. Mais les abstentionnistes sont ici avant tout vus comme un réservoir de voix : une masse à mobiliser en vue du prochain scrutin, pas comme des acteurs politiques dont il faudrait comprendre et respecter le refus. Peut-être faudrait-il envisager d’en tirer la leçon inverse : une partie de la population souhaite exister politiquement autrement que par le vote ou la forme partisane. Ce désir mérite d’être pris au sérieux en lui-même, notamment dans son potentiel révolutionnaire, pas seulement instrumentalisé en vue d’élections dont les résultats s’avèrent toujours assez décevants et peu réjouissants en termes d’avancées réelles.
Tristan Haute le reconnaît d’ailleurs à demi-mot : “le travail de remobilisation (…) devra se mener sur le long terme en dépassant les seules échéances électorales”. Mais cette ouverture reste sans contenu concret dans l’ouvrage. La conclusion de Clémence Guetté referme la boucle : “pour que les classes laborieuses retournent aux urnes, elles doivent voir très concrètement ce que le programme leur apporte”. Tout est dit : l’horizon reste l’urne, et les classes laborieuses, la clientèle à convaincre.
Tristan Haute soulève enfin un paradoxe que l’ouvrage ne résout pas : la stratégie proposée n’est pas suffisante en cas de second tour. On a parfois l’impression à lire LFI, et le slogan répété ad nauseam des “400 000 voix qui auraient manqué en 2022” a plutôt tendance à la conforter, que l’objectif inavoué serait celui-ci : aller jusqu’au second tour et perdre.
Des organisations de gauche dominées par la bourgeoisie ?
Le constat est posé sans détour par le sociologue Julien Talpin : les organisations de gauche (partis politiques, ONG, associations, syndicats) “peinent à offrir une place centrale aux catégories populaires (…) Le mal est (…) profond.” Là où “les militants du PCF résidaient souvent en cité, c’est désormais beaucoup moins le cas”, et “la sociologie du personnel politique de gauche, insoumis compris, demeure en décalage très net” avec celle des habitants de banlieue. Julien Mischi en fournit le diagnostic historique : “le PS-SFIO était animé par une élite issue de la bourgeoisie intellectuelle, où prédominaient les hommes de lettres et de droit”. Le PCF avait précisément rompu avec ce modèle à partir du milieu des années 1920, en s’ouvriérisant délibérément via “des dispositifs de sélection et de promotion de militants d’origine populaire”, des “cellules d’entreprise”, des cursus de formation militante où “ouvriers et paysans étaient prioritaires” ainsi qu’un “contrôle biographique” des cadres en devenir. Ce “volontarisme organisationnel” avait permis une promotion réelle des classes laborieuses au sein de l’appareil et des institutions. Aujourd’hui, “les nouveaux dirigeants communistes sont moins issus des mondes populaires (…) socialisés à la politique non pas dans le cadre de combats syndicaux mais comme collaborateurs d’élus (…) ou à travers des études supérieures en lien avec le métier politique. Les profils militants ayant une expérience syndicale (…) en milieu populaire ne trouvent guère leur place dans des partis de gauche dominés par des catégories diplômées (…) Les classes laborieuses sont reléguées à des tâches pratiques d’appui, tandis que les fonctions dirigeantes et représentatives sont monopolisées par les classes moyennes et supérieures”.
Talpin propose des pistes : travail actif de recrutement ciblé sur les quartiers populaires, ancrage local, participation aux luttes du quotidien, pratiques de community organizing. Il concède lui-même que les modes d’action ne doivent pas être “uniquement centrés sur les enjeux électoraux”. C’est évident mais encore une fois cette ouverture n’est qu’effleurée, jamais vraiment approfondie. Et quand il s’agit de justifier pourquoi des organisations de la classe laborieuse devraient être dirigées par la classe laborieuse elle-même, la réponse de l’ouvrage est révélatrice : pour en faire des « incubateurs de futures candidatures ». L’émancipation autonome des classes laborieuses est ainsi réduite à une pépinière électorale.
Le témoignage d’Hélène, Gilet jaune parisienne, décrit par Élisabeth Godefroy, est de ce point de vue une bonne illustration : ce qu’elle déplore dans son passage par le Parti de Gauche (le parti de Jean-Luc Mélenchon) dans les années 2010, c’est la domination “de cadres “imbus de pouvoir”” et “l’inefficacité des « manifs saucisses-merguez » jugées domestiquées”. Les mouvements sociaux récents – Nuit debout, Gilets jaunes… – ont précisément tenu les partis à distance, les voyant “comme des ferments de division ou de trahison”. Elle ajoute que “les Gilets jaunes ont rappelé la capacité des classes laborieuses (…) à se mobiliser par elles-mêmes et pour l’intérêt général” sans partis, sans direction centrale, sans agenda électoral. Les tentatives de récupération électorale du mouvement en 2019 ont suscité de vives critiques en son sein et essuyé un échec prévisible.
Julien Mischi semble conscient de ces contradictions lorsqu’il indique que “le parti à construire mérite d’être à l’image de la société souhaitée”. Une organisation qui prétend transformer radicalement les rapports de pouvoir tout en reproduisant en son sein la domination des classes supérieures sur les classes laborieuses ne fait que confirmer, dans sa propre structure, l’ordre qu’elle prétend renverser.
Reconstruire des communautés
Julien Talpin tranche par moment avec le reste du propos. L’essentiel, dit-il, ne se joue pas dans la bataille culturelle, il se joue “à la base, sur le terrain, dans les interactions concrètes (…) Dans les territoires acquis au RN, les gens ne sont tout simplement plus exposés au quotidien à des discours et à des militants de gauche. À l’heure où le fascisme est à nos portes, il ne suffira pas de crier au loup. Il faut s’organiser et se préparer (…) L’unification de la classe (..) est le fruit d’un travail politique et organisationnel préalable. Il est urgent de reconstruire des organisations populaires de masse, des partis, des mouvements, des syndicats, des associations, des coopératives et des maisons du peuple.”
D’autres luttes et organisations sont possibles
Finalement, ce sont les luttes concrètes que discutent l’ouvrage qui semblent les plus porteuses. L’exemple des grévistes de l’hôtel Ibis Batignolles, mobilisées pendant près de deux ans, est à cet égard emblématique. Comme le souligne l’économiste Rachel Silvera, ces femmes de chambre ont obtenu des avancées significatives (hausses de salaires et requalification de leur statut) au prix d’une mobilisation longue, structurée et soutenue par des réseaux militants et des caisses de grève. La grève des ouvrières de Vertbaudet en 2023 est également citée. Elle a débouché sur une augmentation salariale, des embauches en CDI et une absence de sanctions, autant de gains arrachés après une mobilisation dure, marquée par une répression violente. Là encore, l’ouvrage insiste à juste titre sur le caractère exemplaire de ces luttes. Mais il reste plus discret sur ce qu’elles impliquent stratégiquement : comment généraliser ces expériences ? Comment transformer ces victoires locales en rapport de force durable ?

Le mouvement des Gilets jaunes, analysé par Elisabeth Godefroy, devrait lui aussi aboutir à des conclusions stratégiques plus radicales. Par son ampleur – plusieurs millions de participants – et par son évolution, le mouvement constitue un moment de politisation massif. Parti d’une contestation fiscale, il s’élargit rapidement à des revendications sociales, puis démocratiques, autour notamment du référendum d’initiative citoyenne. Surtout, il révèle une caractéristique décisive : une volonté d’autonomie vis-à-vis des organisations politiques traditionnelles. Près de la moitié des participants n’avaient jamais été engagés auparavant, et une majorité rejetait explicitement les partis. Ce rejet n’empêche pas des formes de convergence : syndicats, collectifs militants, organisations politiques ont tenté de s’y articuler, parfois avec succès, comme dans certaines mobilisations locales où s’est opérée une véritable « imbrication des luttes ». Mais là encore, le livre oscille entre deux constats sans les résoudre pleinement : d’un côté, la richesse de ces dynamiques autonomes ; de l’autre, la difficulté à les structurer durablement. Les luttes existent, mais elles peinent à se sédimenter en organisations.
L’ensemble de ces exemples converge vers cette idée : d’autres formes de lutte et d’organisation sont non seulement possibles, mais déjà à l’œuvre. Pourtant, c’est précisément ici que le livre semble s’arrêter. Il peine à penser les conditions de leur généralisation et de leur articulation politique au-delà des objectifs électoraux.
Au terme de cette lecture, il apparaît qu’une tension centrale traverse l’ensemble de l’ouvrage et, au-delà, la stratégie de la France insoumise elle-même. D’un côté, Nouveau peuple, nouvelle gauche propose des diagnostics empiriques souvent solides sur les évolutions de la classe laborieuse, l’imbrication des rapports de dominations et l’importance des luttes concrètes. De l’autre, les conclusions conceptuelles et stratégiques qui en sont tirées apparaissent en décalage avec ces constats. Car si l’ouvrage reconnaît la fragmentation du salariat, la défiance envers les institutions, la richesse des mobilisations autonomes ou encore les limites du syndicalisme et des partis traditionnels, il continue pourtant de faire de la conquête électorale – et en particulier présidentielle – l’horizon indépassable de toute stratégie politique. Cette contradiction n’est pas secondaire : elle conduit à réinterpréter l’ensemble des phénomènes décrits à l’aune d’un objectif qui leur est en grande partie extérieur. Les classes laborieuses y apparaissent moins comme des sujets politiques en construction que comme une base électorale à reconquérir. Plus largement, la substitution du « peuple » à la classe, la focalisation sur les « réseaux » plutôt que sur les rapports de production, ou encore l’insistance sur la « résistance au néolibéralisme » plutôt que sur la rupture avec le capitalisme traduisent le déplacement théorique qui tente de valider à priori cette orientation stratégique. Loin de constituer une refondation, cette « nouvelle gauche » semble ainsi osciller entre un renouvellement réel de certains diagnostics et une reconduction, sous des formes actualisées, des limites classiques de la social-démocratie. C’est peut-être là que réside l’intérêt principal – mais aussi la limite – de l’ouvrage : dans ce qu’il donne à voir, parfois malgré lui, des impasses actuelles de la France Insoumise. Car les pistes les plus fécondes qu’il esquisse ne se situent pas dans le jeu électoral, mais dans les expériences de lutte, d’auto-organisation et de politisation par le bas qu’il documente sans en tirer toutes les conséquences. Nouveau peuple, nouvelle gauche éclaire moins les voies d’un dépassement du capitalisme qu’il ne révèle, en creux, les contradictions d’une stratégie qui prétend s’en réclamer sans jamais vraiment s’en donner les moyens.

Rob Grams
Co-rédacteur en chef
