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C'est quoi le masculinisme ? Entretien avec Léa Clermont-Dion

Léa Clermont-Dion est professeure associée à l’Université de Concordia de Montréal. Elle est l’autrice de Porter Plainte, et réalisatrice de Je vous salue salope et La peur au ventre. Nous nous sommes entretenus avec elle à l’occasion de la publication de son dernier livre aux Éditions Payot : Les Mascus. Leur projet politique. 

Dans l’introduction de votre livre vous écrivez que le masculinisme, que vous distinguez du “machisme” et de “l’antiféminisme”, est bien “un véritable projet politique structuré” plutôt qu’une accumulation de discours ou d’actes misogynes. Comment se caractérise ce projet politique ? 

Il faut revenir sur ce qu’est le masculinisme. C’est un contre-mouvement réactionnaire au féminisme et aux avancées des droits des femmes. Il se distingue de l’antiféminisme par la place qu’il accorde à la prétendue crise de la masculinité. Les masculinistes affirment que cette crise est causée par les avancées des droits des femmes. En somme, ils considèrent que les hommes souffrent parce que les femmes ont acquis davantage de droits.

L’antiféminisme, par définition, se construit en réaction au féminisme, mais dans un sens plus large. La particularité du masculinisme, c’est précisément de faire de l’émancipation des femmes la cause des souffrances masculines.

Cette idée s’est notamment imposée dans les années 1980 et 1990, avec l’émergence de groupes de pères, autour de la question de la paternité. Les hommes estiment alors souffrir de la progression des droits des femmes, notamment en matière de garde des enfants.

Les mots et les concepts évoluent au fil du temps. Aujourd’hui, le terme « masculinisme » renvoie à une forme de militantisme plus large, qui réaffirme un principe fondamental : la domination des hommes sur les femmes. Aussi simple que cela puisse paraître, il s’agit bien de défendre une hiérarchie entre les sexes, mais aussi un ordre traditionnel.

Ce projet masculiniste s’articule autour de discours sur le rôle des femmes, qui rejoignent ceux que l’on retrouve à l’extrême droite. Le rôle des femmes serait avant tout reproductif : faire des enfants, prendre soin de son mari et de ses enfants, etc. Il ne s’agirait donc pas de favoriser leur émancipation, mais de les assigner à un rôle traditionnel.

On peut parler d’idéologie parce qu’il s’agit d’une vision du monde qui conçoit l’organisation sociale selon certains principes, notamment celui d’un ordre traditionnel. Cette vision est justifiée par un appel à la nature : c’est ce que j’appelle la naturalisation des discours. Les masculinistes affirment qu’il serait naturel que les femmes soient ainsi et que les hommes soient de telle autre façon. La société et le monde devraient donc être organisés en conséquence.

Mais le masculinisme ne se réduit pas à cette conception politique du monde. Ce que j’essaie de démontrer, c’est qu’il existe aussi des acteurs politiques, qu’ils se revendiquent explicitement du masculinisme ou non, ainsi qu’un écosystème structuré. Celui-ci comprend différentes organisations, comme les Men Going Their Own Way (MGTOW) (ndlr : mouvance dont les membres prônent le retrait des relations amoureuses et du mariage avec les femmes, qu’ils considèrent souvent comme défavorables aux hommes), les communautés de pick-up artists (ndlr : des hommes qui cherchent à systématiser la séduction des femmes à travers des techniques de manipulation psychologique fondées sur des rapports de domination et une vision sexiste des relations amoureuses) et d’autres groupes militants qui s’inscrivent dans cette mouvance.

Tout cela a des répercussions dans la sphère politique. Pour moi, le masculinisme comporte donc deux dimensions : une idéologie et un mouvement politique pluriel, qui s’incarne de différentes manières, pas seulement dans les partis traditionnels, mais aussi dans des mouvements sociaux.

Donc pour vous le masculinisme n’est pas tant une idéologie qui préexiste au féminisme que, justement, une réaction aux conquêtes féministes ?

C’est une réaction. Mais il y a un enjeu autour du terme lui-même : on entend souvent que le masculinisme serait l’équivalent du féminisme, parce que les deux mots se ressemblent. Pourtant, comme je le montre dans mon livre, leurs origines sémantiques ne suffisent pas à en faire des mouvements équivalents.

En anglais, d’ailleurs, on n’utilise généralement pas le terme masculinism, même si celui-ci a été reconnu par le dictionnaire Oxford. On parle plutôt de manosphere, la manosphère, ou de toxic masculinity, la masculinité toxique, qui ne désignent pas exactement la même chose. Nous sommes donc confrontés à un problème de vocabulaire. Assimiler le masculinisme au mouvement des femmes relève d’un mythe.

Est-ce que le mouvement des femmes fait l’apologie de la violence à l’égard des hommes ? Certains voudraient nous faire croire que oui, mais la réponse est non. Le mouvement féministe a pour objet même de revendiquer des droits qui ne sont pas encore acquis.

Il faut donc être attentif à ces termes et bien les définir.

Et donc, pourquoi, selon vous, les discours masculinistes séduisent autant de jeunes hommes ? 

Ces discours sont aujourd’hui particulièrement séduisants. Les temps ont beaucoup changé depuis les premières manifestations du masculinisme, tel qu’on le connaît depuis les années 1980. On a assisté à une normalisation des discours masculinistes, favorisée notamment par la structure même des réseaux sociaux et le rôle des grandes entreprises du numérique, les GAFAM (ndlr : désignent les cinq géants américains du numérique : Google, Apple, Facebook (aujourd’hui Meta), Amazon et Microsoft) 

Pour comprendre leur prolifération, il faut s’intéresser au fonctionnement des plateformes. Je ne suis pas déterministe, mais je constate que celles-ci offrent un espace de diffusion qui permet à ces discours de se propager et de gagner en visibilité.

Je me suis notamment intéressée à Meta, même si j’aurais pu étudier YouTube. En janvier 2025, après l’élection de Donald Trump, Mark Zuckerberg (ndlr : cofondateur et PDG de Meta, l’entreprise qui possède Facebook, Instagram et WhatsApp) a annoncé un changement majeur de la politique de modération de ses plateformes. Jusqu’alors, celle-ci visait notamment à limiter la diffusion de discours haineux, même si elle était imparfaite et parfois hasardeuse. Désormais, Meta entend réduire ces interventions et assouplir ses règles sur certains sujets.

Qui en paie le prix ? Les personnes LGBTQ+, les féministes et les femmes, notamment, qui sont exposées à des discours transphobes et misogynes. Ce tournant de Zuckerberg n’est pas neutre : il s’inscrit dans une orientation idéologique qu’il assume de plus en plus ouvertement.

En 2024, Zuckerberg s’est également rapproché de l’administration Trump. Il avait auparavant entretenu des relations différentes avec l’administration Biden. Pendant la pandémie, il avait notamment été confronté aux demandes de l’administration américaine concernant le retrait de contenus complotistes ou antivaccins. Il a mal vécu ce qu’il percevait comme une tentative de contrôle de la parole sur ses plateformes. Il défend désormais une conception très américaine et libertarienne de la liberté d’expression, placée au-dessus de toute autre considération. Cette orientation contribue à rendre ces discours plus visibles. À cela s’ajoute le recul des mécanismes de lutte contre la désinformation et la suppression de certains garde-fous qui permettaient de limiter leur diffusion. Le résultat, c’est un véritable désordre informationnel, dans lequel ces voix peuvent s’exprimer et se propager sans être aussi efficacement encadrées.

On voit ainsi circuler des affirmations complètement absurdes. Des influenceurs masculinistes prétendent, par exemple, qu’il ne faudrait pas boire l’eau du robinet parce que les femmes urinent dans les toilettes et que l’eau contiendrait donc des œstrogènes (ndlr : des hormones sexuelles qui jouent un rôle essentiel dans le développement et le fonctionnement du système reproducteur féminin, mais qui sont également présentes chez les hommes, notamment dans la régulation des os et de la libido) susceptibles d’émasculer les hommes. Ce type de discours est extrêmement présent.

On retrouve aussi des figures comme Andrew Tate, qui continue de diffuser ses idées malgré les accusations de violences sexuelles dont il fait l’objet. Ses vidéos ont accumulé des milliards de vues. Il contribue à amplifier ces discours et à s’imposer comme un modèle. Et il n’est pas seul : de nombreux petits Andrew Tate émergent en France, au Québec, aux États-Unis et partout dans le monde.

L’influenceur masculiniste Andrew Tate. Crédit : By Anything Goes With James English, CC BY 3.0
L’influenceur masculiniste Andrew Tate. Crédit : By Anything Goes With James English, CC BY 3.0

Pourquoi les jeunes hommes adhèrent-ils à ces discours aujourd’hui ? D’abord parce qu’ils y sont exposés : ils les voient et les entendent partout. Une étude de l’University College London a notamment montré à quel point les algorithmes peuvent rapidement orienter les recommandations vers des contenus misogynes. Les jeunes hommes qui consomment des contenus sur le fitness, ceux qui sont psychologiquement vulnérables, qui traversent une rupture amoureuse ou qui ne vont pas bien peuvent être particulièrement ciblés. Or, ils se posent des questions tout à fait ordinaires pour leur âge : qu’est-ce qui m’attend dans la vie ? Comment vais-je gagner ma vie ? Nous traversons une crise du logement et une période de grande précarité économique. Les jeunes se demandent comment ils vont pouvoir payer leur loyer, avoir une vie confortable, devenir riches, fonder une famille ou rencontrer quelqu’un. L’avenir est anxiogène.

C’est alors que ces coachs arrivent avec leurs solutions. Leur activité commerciale rappelle celle des coachs de vie : ils promettent de vous expliquer comment être heureux, réussir et reprendre le contrôle de votre existence, à condition de leur verser de l’argent, parfois plusieurs milliers d’euros.

C’est ainsi que s’opère, selon moi, une forme de manipulation, progressivement, mais sûrement, auprès de milliers, voire de millions de jeunes.

Vous dites ne jamais avoir vu une telle libération de la parole misogyne. Selon vous, pourquoi maintenant ? Est-ce que c'est à cause de ce qu'on vient de dire ou est-ce qu'il y a aussi d'autres phénomènes qui expliquent que ça se passe maintenant ? 

Il faut le dire et le nommer : cette libération de la parole misogyne est sans précédent, du moins si l’on considère les trente dernières années. Au cours du siècle dernier, nous avons réalisé des avancées et obtenu des conquêtes importantes.

Mais quand j’entends des propos inadmissibles, comme ceux d’Andrew Tate qui propose de retirer le droit de vote aux femmes, je me demande dans quelle dystopie nous vivons. Comment se fait-il qu’il soit autant encensé ?

Pourquoi maintenant ? Je pense que nous sommes à une époque charnière. La droite est partout, et l’extrême droite gagne en popularité. Elle légitime une parole fallacieuse, souvent dénuée de fondement. Toutes les conditions semblent réunies pour que ces discours soient mis en avant.

Quand on étudie l’histoire du fascisme, on retrouve certains codes récurrents, notamment le virilisme, la valorisation de la force et de la domination. Ces caractéristiques se manifestaient déjà à différentes époques marquées par des dynamiques fascistes. Jonathan Durand Folco, qui a notamment étudié le fascisme au Québec, s’est intéressé à ces codes physiques de la virilité. Je retrouve aujourd’hui certaines de ces représentations.

Le contexte politique international joue également un rôle. Trump, Bolsonaro, Poutine : tout cela contribue, selon moi, à l’avènement d’une époque où des prédateurs règnent partout.

Et il y a d’autres prédateurs, à mes yeux, à la tête de grandes organisations : les GAFAM,  Elon Musk (ndlr : entrepreneur milliardaire né en Afrique du Sud, dirigeant de Tesla et SpaceX et propriétaire du réseau social X), mais aussi des figures libertariennes influentes de la Silicon Valley (ndlr : une région de Californie, aux États-Unis, qui concentre de nombreuses entreprises technologiques, comme Apple, Google et Meta, ainsi que des start-up et des investisseurs, et constitue un centre majeur du capitalisme numérique mondial) , comme Peter Thiel (ndlr : milliardaire américain, cofondateur de PayPal et investisseur dans la Silicon Valley, connu pour ses positions libertariennes et conservatrices, son soutien à Donald Trump et son influence dans les milieux technologiques et politiques américains. Il a également cofondé Palantir, une entreprise spécialisée dans l’analyse de données, notamment pour les services de renseignement et les forces armées. Il défend une vision du pouvoir qui accorde une place centrale aux entrepreneurs et se montre très critique envers la démocratie libérale et la régulation étatique), s’inscrivent dans cette même dynamique.

L’alt-right (ndlr : courant d’extrême droite américain apparu dans les années 2010, caractérisé notamment par le nationalisme blanc, le racisme, l’opposition au féminisme et le rejet du multiculturalisme, qui s’est développé en partie sur Internet) porte un projet politique qui se rapproche du suprémacisme blanc. Cela peut sembler radical de le dire ainsi, mais lorsqu’on examine attentivement les discours et les idées, c’est extrêmement inquiétant. Il existe des codes et des références à peine dissimulés.

Justement : on associe assez aisément le masculinisme à l’extrême droite, mais vous en faites aussi un produit du néolibéralisme. Est-ce que vous pouvez nous expliquer le lien que vous faites entre les deux ?

Pour moi, ces discours et ces groupes s’inscrivent dans un contexte que l’on pourrait qualifier de capitalisme algorithmique, voire d’« ubercapitalisme ».

Il faut toujours revenir à une lecture économique des phénomènes. Ce n’est pas seulement une question culturelle. J’aime beaucoup la philosophe américaine Nancy Fraser, qui nous invite à articuler l’analyse du capitalisme et celle des enjeux culturels. Si l’on néglige cette dimension économique, il nous manque une partie essentielle de l’analyse.

La philosophe marxiste américaine Nancy Fraser.
La philosophe marxiste américaine Nancy Fraser.

Le contexte actuel, marqué par de nouvelles formes de commerce en ligne et de production de valeur, est inédit. Ce sont de nouvelles manières de produire du capital, et la haine est lucrative. Il faut donc revenir à la responsabilité de quelques grands acteurs qui contribuent à semer le désordre. C’est aussi ce qui m’intéressait dans le fait de publier ce livre chez Payot, une maison d’édition française : le phénomène est international. On l’oublie parfois lorsqu’on parle de masculinisme.

Au cœur de cette réflexion, il y a aussi des individus qui se déshumanisent. Le capitalisme crée et renforce cette déshumanisation ainsi que la perte de liens sociaux. Nous sommes de plus en plus isolés, nous ne faisons plus véritablement société.

Les hommes qui adhèrent à ces discours ne sont pas nécessairement des victimes, ni simplement des individus manipulés. Ils sont influencés par des leaders d’opinion qui sont eux-mêmes les acteurs d’un système plus vaste : celui du néolibéralisme algorithmique.

Le chercheur Dan Schiller parlait déjà de capitalisme numérique il y a plusieurs années. C’est bien de cela qu’il s’agit : nous avons perdu une partie de nos liens sociaux, et je considère que le néolibéralisme contribue à cette situation. C’est assez ironique, finalement, parce que le système entretient une souffrance à laquelle il prétend ensuite apporter des solutions. On dit à ces hommes qu’ils souffrent, puis on leur propose des réponses qui risquent en réalité d’aggraver leur souffrance. Le masculinisme est, à mes yeux, l’une des expressions de ce système.

Avant l’apparition des réseaux sociaux et des grandes plateformes numériques, il existait déjà des échanges économiques. Mais aujourd’hui, la violence peut être directement récompensée financièrement. Elle génère des revenus. Andrew Tate est devenu extrêmement riche, et beaucoup d’autres ont créé des entreprises sur ce modèle. Ils ont compris qu’il était possible de tirer profit de ces discours. C’est là tout le paradoxe : le néolibéralisme contribue notamment à produire la détresse de certains hommes, puis on leur propose d’y répondre en les faisant adhérer encore davantage au système qui l’alimente.

Je voudrais toutefois préciser une chose pour éviter tout malentendu : je persiste à penser que le masculinisme instrumentalise la masculinité pour renforcer un projet de domination. Cela ne signifie pas que j’inclus tous les hommes dans ce mouvement. Je pense au contraire que le masculinisme fait souffrir les hommes autant que les femmes. Comme le patriarcat et le sexisme, c’est un système étouffant pour tout le monde.

On a parlé des hommes masculinistes mais il peut arriver que des femmes participent également à la diffusion d’idées masculinistes. C’est le cas des trad wives que vous abordez dans le livre. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce dont il s’agit et comment on explique que des femmes se prêtent aussi à ce jeu ?

Je ne considère pas que les rapports sociaux soient déterminés par la nature des individus. Il peut y avoir des femmes violentes, comme des femmes qui contribuent à reproduire les inégalités. Margaret Thatcher (ndlr : femme politique britannique du Parti conservateur, Première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990, connue pour avoir mené une politique néolibérale fondée sur les privatisations, la dérégulation, l’affaiblissement des syndicats et la réduction du rôle économique de l’État), par exemple, n’était pas particulièrement douce et gentille ! Je refuse donc toute essentialisation : il existe des femmes qui participent à des projets d’extrême droite ou masculinistes

Les trad wives en sont un bon exemple. Elles contribuent, d’une part, à la commercialisation de discours haineux, même lorsque cette dimension n’est pas toujours assumée. D’autre part, elles reprennent une conception du rôle des femmes que l’on retrouve au cœur du projet masculiniste : celui de la docilité et de la soumission aux hommes, en particulier à leur mari.

Certaines expliquent qu’elles trouvent le monde actuel trop compliqué, que le monde woke les angoisse et qu’elles préfèrent s’en retirer pour se consacrer à leur famille. Elles présentent ce choix comme un refuge, voire comme une forme d’émancipation. Mais la réalité est plus complexe.

Les trad wives ne sont pas simplement des femmes qui restent au foyer : elles constituent aussi un courant politique qui entretient des liens avec le suprémacisme blanc. Elles contribuent ainsi à reproduire et à légitimer des rapports d’oppression visant des groupes marginalisés.

Ce qui est particulièrement troublant, c’est que tout cela se présente sous une esthétique de la douceur et de la bienveillance. On prépare une petite tarte, on sourit, on laisse pousser ses cheveux… Tout semble inoffensif. Pourtant, derrière cette image se dessine une conception traditionnelle de la place des femmes, au service du projet masculiniste.

Ces femmes monétisent elles aussi un projet politique qui est loin d’être inoffensif. Les trad wives ne sont qu’une de ses manifestations : il existe d’autres formes d’engagement féminin en faveur de ces idées.

Des chercheuses ont beaucoup travaillé sur ces questions, notamment Catharine MacKinnon aux États-Unis, ainsi que Magali Della Souda en France. Il y a également les travaux de Sara R. Farris sur le fémonationalisme, qui désigne notamment la manière dont certains discours féministes sont instrumentalisés pour justifier l’oppression d’autres groupes, en particulier des femmes musulmanes.

Les femmes participent donc elles aussi au projet masculiniste lorsqu’elles adhèrent, explicitement ou non, à cette conception hiérarchique des rapports entre les sexes.

Pourquoi le font-elles ? Je n’ai pas de réponse définitive à cette question, et les travaux existants ne permettent pas nécessairement de trancher. Mais je pense que la peur joue un rôle central. Comme les hommes masculinistes qui redoutent les avancées des droits des femmes et la perte de leurs privilèges, ces femmes peuvent se sentir insécurisées face au monde qui vient.

Le conservatisme se nourrit largement de la peur du changement social. On s’accroche aux valeurs traditionnelles parce que les transformations en cours nous bouleversent et nous mettent mal à l’aise. On nous dit, en quelque sorte, que la manière dont nous avons vécu pendant quinze ou vingt ans ne fonctionne plus et qu’il va falloir changer. Cette perspective peut susciter une réaction de repli. Je pense que cette peur contribue à expliquer pourquoi certaines femmes s’inscrivent elles aussi dans ce projet politique.

J’ai l’impression que le capitalisme contemporain produit aussi une grosse crise de sens. Il est possible que l’extrême droite ait un petit coup d’avance sur cette question en proposant un retour à un passé imaginaire, face à laquelle la proposition dominante de la gauche, celui d’un aménagement à la marge du capitalisme, ne résiste pas. Alors même que beaucoup de ce que ces gens craignent - la brisure du lien, des boulots à la fois précaires, peu intéressants, vides de finalité… - est un produit de ce capitalisme.   

C’est très intéressant, cette idée d’une crise de la quête de sens.

Nous vivons peut-être dans des sociétés sécularisées où nous avons du mal à comprendre un monde qui évolue très vite, et à trouver un sens à nos vies. L’extrême droite apporte des réponses rapides, avec des idées qui semblent simples à mettre en œuvre. La recette est claire. Son discours est moins complexe que celui d’une certaine gauche, qui intellectualise beaucoup les problèmes et remet constamment les choses en question.

On constate aussi que la gauche a perdu une partie de son lien avec les ouvriers et les classes populaires. Il existe une gauche plus déconnectée, parfois plus bourgeoise, qui ne parvient pas toujours à parler à monsieur et madame Tout-le-Monde.

Vous parlez à propos de la “manosphère française” d’une “french touch”. Qui en sont les principaux acteurs ? Qu’est-ce qui la singularise par rapport à la manosphère anglo-saxonne ? 

Parmi les principaux acteurs, on peut citer Julien Rochedy, Alex Hitchens, Papacito et le Raptor. Mais je voudrais m’attarder sur deux d’entre eux, qui me semblent particulièrement représentatifs de deux courants : Julien Rochedy et le Raptor.

Julien Rochedy accompagné des membres du bureau du FNJ lors de la campagne présidentielle de 2012. Crédit : Par Rémi Noyon - CC BY 2.0
Julien Rochedy accompagné des membres du bureau du FNJ lors de la campagne présidentielle de 2012. Crédit : Par Rémi Noyon - CC BY 2.0

Julien Rochedy est un ancien cadre du Front national, aujourd’hui très proche des mouvements de droite radicale. Je me suis intéressée à ses prises de parole sur YouTube, notamment à ses interventions dans des podcasts. On y trouve un discours maîtrisé, pseudo-intellectuel, qui rappelle celui de certaines figures de l’alt-right américaine. Il mobilise les grands auteurs de la pensée classique, de Platon à Socrate, pour justifier un ordre traditionnel et essentialiser les rapports entre les sexes : les hommes seraient ainsi, les femmes autrement. Il tient des propos particulièrement inquiétants sur le pouvoir, qu’il présente comme fondamentalement viril. Selon cette conception, les hommes seraient plus aptes à exercer le pouvoir et à diriger, tandis que les femmes seraient moins capables de leadership et auraient vocation à s’occuper des enfants. Il valorise ainsi la virilité comme une forme d’accomplissement et comme le sommet d’un certain mode de vie. Ce qui me paraît intéressant chez lui, c’est qu’il vient du monde politique et qu’il mobilise un langage pseudo-politique pour diffuser ses idées masculinistes. Bien sûr, il ne se revendique pas nécessairement du masculinisme. D’ailleurs, peu d’acteurs de cette mouvance se présentent explicitement comme masculinistes. Mais lorsqu’on analyse son discours, on retrouve les ressorts classiques de cette idéologie, notamment l’appel à la nature pour justifier les rôles sociaux traditionnels. Il y a aussi une dimension esthétique. Son apparence est soignée, son style est travaillé. C’est intéressant parce que, dans la manosphère américaine, comme en France, on retrouve souvent l’idée que les gens de gauche seraient mal habillés, négligés ou peu attirants. Ces influenceurs cherchent à se distinguer en affichant une apparence maîtrisée, qui participe à leur mise en scène de la réussite et de la virilité.

Le Raptor est lui aussi très représentatif, mais il incarne une autre évolution du masculinisme au cours des dernières années. À ses débuts, il était anonyme sur YouTube et produisait des vidéos sarcastiques, avec un humour caustique dirigé contre les féministes, les personnes homosexuelles et les personnes immigrées. Il s’en prenait notamment aux wokes, même si le terme n’était pas encore aussi répandu à l’époque. Derrière l’humour et la provocation, on trouvait déjà des propos xénophobes et misogynes. Je pense notamment à Marion Séclin, que je connais bien et qui apparaît dans mon film Je vous salue salope. Elle a subi une campagne d’une extrême violence après avoir dénoncé le harcèlement de rue. Le Raptor a contribué à cette campagne en publiant une vidéo particulièrement violente contre elle. Marion a ensuite reçu des dizaines de milliers de menaces de mort et de viol. Cette violence était extrême. À mes yeux, le Raptor aurait dû être reconnu coupable d’incitation à la haine, mais cela n’a pas été le cas. Il a continué à s’exprimer, dans un contexte où les réseaux sociaux évoluaient et où la parole masculiniste gagnait en visibilité. Aujourd’hui, le Raptor a changé de positionnement. Il est devenu une sorte de coach : il propose des contenus sur la séduction, le sport et le fitness, et commercialise des produits destinés à la musculation. Il a compris qu’il pouvait rendre son discours plus rentable en l’adoucissant en apparence et en adoptant les codes du développement personnel. Il met en avant la musculature, la force et la virilité. Il continue de défendre des arguments comparables à ceux de ses débuts, mais dans une forme plus soignée : l’image est travaillée, l’éclairage est meilleur, le ton semble plus posé. Il ne donne plus l’impression d’être simplement un provocateur furieux derrière son écran. Son discours paraît désormais plus raisonnable, plus accessible.

C’est précisément ce que j’entends par la normalisation des influenceurs masculinistes : ils ne renoncent pas nécessairement à leurs idées, mais apprennent à les présenter sous une forme plus acceptable et à les intégrer à des activités commerciales.

D’autres acteurs suivent des trajectoires comparables. Alex Hitchens, par exemple, propose également des formations payantes. Quant à Papacito, son ton oscille entre une provocation très ordurière et un discours plus posé, selon les moments et les effets recherchés. La provocation permet aussi d’attirer l’attention et de générer des interactions.

Si j’ai choisi de m’intéresser particulièrement à Julien Rochedy et au Raptor, c’est parce qu’ils incarnent, chacun à leur manière, deux évolutions significatives de la manosphère française : d’un côté, la légitimation pseudo-intellectuelle d’un ordre traditionnel ; de l’autre, la transformation de la provocation masculiniste en une activité commerciale fondée sur la promesse de réussite personnelle.

Selon vous, quels sont les moyens à disposition pour lutter efficacement contre le masculinisme ? Vous donnez notamment en exemple positif certains programmes à l'œuvre au Danemark.

Oui, le programme Fri for Mobberi, qui introduit dès la petite enfance, à la crèche, des activités consacrées à l’empathie. L’idée est de travailler sur l’empathie sans culpabiliser les enfants. On n’est donc pas dans la culpabilisation, mais dans l’apprentissage de l’empathie. La violence est notamment liée à la difficulté à canaliser ses émotions, ses impulsions et ses frustrations. Lorsqu’on ne parvient pas à les maîtriser, elles peuvent se traduire par des gestes ou des paroles violentes. C’est aussi l’une des sources de l’intolérance. Je trouve ce programme intéressant parce qu’il est pensé de manière globale, de la petite enfance à l’enseignement supérieur. Tout est organisé autour d’une valeur cardinale : l’empathie. Dans les dispositifs que j’ai pu observer, elle est travaillée de multiples façons, grâce à des pédagogies innovantes et à des exercices originaux que je ne connaissais pas. Il existe, par exemple, des activités destinées aux tout-petits, dès trois ans, qui les invitent à réfléchir à ce qui se passe dans le dos d’une autre personne, à ce qu’elle peut ressentir ou à ce qu’ils ne peuvent pas voir. Il y a toute une diversité de pratiques que je trouve vraiment intéressantes.

Ces programmes ont permis de faire fortement reculer l’intimidation : la baisse des violences à l’école a été marquée.

Au Québec, nous avons vraiment besoin de ce type de dispositif, tant les violences scolaires sont préoccupantes. Plusieurs rapports ont déjà alerté sur cette situation. Il y a quelques semaines, j’ai reçu le message d’une personne travaillant dans un établissement scolaire, qui m’a signalé l’existence d’une pétition visant à légaliser le viol. Hugo Décrypte en a parlé, et cela a suscité un certain scandale. J’ai également eu connaissance d’une autre pétition, qui circulait dans la classe d’une enseignante que je connais, pour interdire la lecture de textes mettant en scène des femmes au travail. Ce sont des signaux d’alarme : ils montrent qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas.

En France aussi, le Haut Conseil à l’égalité a mis en évidence une forte hostilité envers le féminisme. Il existe toute une série d’indicateurs qui doivent nous alerter. L’éducation est donc une partie de la réponse, mais je voudrais aussi insister sur la nécessité de réaffirmer la capacité d’action de l’État face aux GAFAM.

Ces entreprises sont devenues plus puissantes que certains États. Au Canada, nous sommes très en retard sur ces questions. La délégation aux droits des femmes du Sénat a notamment recommandé que les réseaux sociaux soient considérés comme des éditeurs et que la publicité y soit supprimée. Ce sont deux pistes concrètes issues de consultations, et je trouve ces propositions intéressantes. Il faut revenir à un système plus égalitaire, notamment pour contrer ce néolibéralisme débridé.

Les choses évoluent aussi très vite avec l’intelligence artificielle générative. J’ai peur que nous perdions bientôt le contrôle de ces technologies : nous en avons déjà largement perdu une partie. Il faut donc renforcer notre souveraineté numérique. Mais cela suppose que les responsables politiques aient réellement la volonté d’agir. Or, ici, cela ne semble pas non plus être une priorité à l’heure actuelle.

Justement sur cette “capacité d’action de l’Etat” : bien que ça ne soit pas le cœur de votre propos, vous assumez aussi une approche sécuritaire faite de surveillance, essentiellement en ce qui concerne la “menace incel”. Comment vous situez-vous par rapport aux féministes anticarcérales par exemple ? Pour le dire autrement, est-ce que les mouvements d’émancipation ne se tirent pas parfois une balle dans le pied lorsqu’ils demandent le renforcement de moyens répressifs qui sont au final le plus souvent utilisés contre eux ? Je prends des exemples récents : nous avons eu l’attaque du collège d’Aubagne dont le jeune suspect semble adhérer à la mouvance True Crime Community, qui elle-même n’est pas à des années lumières du mouvement incel, ainsi qu’un attentat terroriste négrophobe à Trappes. Cela arrive pourtant dans une période spécifique où les renseignements et l’antiterrorisme sont extrêmement actifs… contre le mouvement social. On a la prolongation  des gardes-à-vue jusqu’à 72 heures. On a l’hypothèse de bloquer les réseaux sociaux. Le 24 octobre, le pouvoir est parvenu à faire en sorte que le #24octobre soit sept fois moins présent que celui du  #17octobre la semaine précédente et à faire supprimer quasi en temps réel une centaine de contenus. Donc finalement ces outils existent déjà, mais ils sont utilisés “contre nous” (au sens large). 

Il faut faire attention. C’est précisément là que se situe la contradiction. En même temps, il est difficile de faire abstraction de la radicalisation. 

J’ai parlé du masculinisme, mais les incels, c’est tout à fait autre chose. Andrew Tate, par exemple, est une figure de la manosphère qui se présente comme un « mâle alpha ». Il s’agit d’hommes qui ont des relations avec des femmes, mais qui veulent les contrôler et les considèrent, en quelque sorte, comme des objets. Les incels, eux, ont renoncé aux relations avec les femmes, leur en veulent et nourrissent du ressentiment à leur égard, notamment envers les hommes qui ont du succès auprès d’elles. On est donc dans un registre très différent, qui peut être dangereux.

Au Canada, nous avons encore connu un attentat en juin dernier. Je le dis parce que notre pays a malheureusement été le théâtre du premier attentat antiféministe de masse, le 6 décembre 1989, lorsque Marc Lépine a tué quatorze femmes parce qu’elles étaient des femmes. Nous prenons donc cette question au sérieux. 

La DGSI a elle-même évoqué la possibilité que cette menace soit suffisamment grave pour être prise en compte au même titre que le djihadisme. J’aurais besoin d’entendre davantage les services concernés sur ce sujet. Cette semaine, j’ai participé à une conférence à laquelle assistait le Parquet national antiterroriste, et ses représentants m’ont semblé assez prudents dans leurs déclarations. On sent que les institutions prennent de plus en plus en considération cette question, notamment à travers ce qui se passe sur les réseaux sociaux, mais leur positionnement n’est pas encore tout à fait clair. On peut exiger de ces instances davantage de transparence. Ce n’est pas parce qu’elles s’intéressent aux incels qu’elles sont exemptes de critiques quant à leurs méthodes.

Pour ma part, je ne me considère pas comme anticarcérale, notamment parce que j’ai moi-même porté plainte. En revanche, je suis critique des abus des forces de l’ordre et des services de sécurité. La réponse sécuritaire ne peut donc pas constituer une solution à elle seule.

Il faut reconnaître le rôle que ces institutions peuvent jouer dans la prévention de certains actes, tout en continuant à les critiquer. Mais cela suppose de la transparence, qui me semble aujourd’hui insuffisante sur ces questions. J’essaie d’en apprendre davantage sur leurs pratiques et leur vision du problème, mais je dispose de peu d’informations. Or, on invoque toujours la sécurité pour justifier le manque de transparence. J’aimerais pouvoir entendre davantage ces institutions, notamment sur ce qu’elles entendent exactement par « incel ». Qu’est-ce qui entre dans cette catégorie ? Sur quels critères s’appuie-t-on ? Est-ce que nous nous accordons au moins sur ce que recouvre le terme ?

À Montréal, j’ai étudié le manifeste d’un tueur qui avait fait deux victimes. J’ai lu ce document de deux cents pages et j’y ai retrouvé des structures argumentatives qui reviennent d’un manifeste à l’autre. On y parlait notamment d’hypergamie (ndlr : le fait de choisir un partenaire amoureux ou conjugal d’un statut social, économique ou symbolique supérieur au sien, un concept souvent mobilisé dans les discours masculinistes pour présenter ce comportement comme une caractéristique naturelle des femmes), mais aussi de la volonté de remplacer les femmes par des robots. C’est un thème qui revient également dans d’autres discours de cette mouvance.

J’espère donc qu’il existe une véritable vigilance à cet égard. Mais, encore une fois, il faut pouvoir examiner les pratiques des institutions et les critiquer pour comprendre ce qu’elles font réellement. La transparence est indispensable.

Par quoi se caractériserait un modèle masculin alternatif à celui fondé sur la domination et la virilité ? Un de vos sous chapitre est notamment intitulé “comment parler à son fils” : qu’est-ce qui doit changer concrètement dans l’éducation des jeunes garçons ? 

Je ne veux pas donner un guide moral à tout le monde. Pour moi, c’est très simple : la question centrale, c’est l’égalité dans nos relations. Est-ce qu’on respecte le consentement ? Est-ce qu’on fait preuve de violence ? Est-ce qu’on considère les femmes comme des êtres inférieurs ?

Il faut aussi apprendre aux garçons à exprimer leurs émotions. Dans le modèle masculin traditionnel, elles n’ont pas leur place : on se moque de la vulnérabilité.Cela rejoint justement notre discussion sur la crise de sens produite par le néolibéralisme. Il faut être une machine, être performant. Les masculinistes reprennent eux aussi cette injonction : soyez plus performants, travaillez, levez-vous tôt, adoptez un mode de vie ascétique pour réussir, gagner de l’argent et travailler toujours davantage. Mais il n’y a pas de véritable réflexion sur soi, ni de place pour la vulnérabilité.Il faut donc aussi créer des espaces dans lesquels les garçons et les hommes peuvent exprimer leur vulnérabilité. Cela me semble essentiel.

Un entretien réalisé par Rob Grams le 29 octobre 2026

Léa Clermont-Dion, Les Mascus, leur projet politique, éditions Payot, octobre 2026, 114 pages, 5 euros
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