Pourquoi Glucksmann n'est pas le bienvenu en manif ?
Raphaël Glucksmann est allé chouiner sur TF1 car il ne peut pas mettre un pied en manif sans se faire huer, insulter ou recevoir des projectiles. Sans surprise, et bien que la dernière fois qu’il se soit pris de la peinture sur la tronche c’était de la part de communistes ligériens, il a accusé la France Insoumise d’être à la manœuvre. En même temps, pourquoi se priver puisque dans la France de Macron on peut accuser LFI d’être derrière tout ce qui nous déplaît sur Terre. Sauf que voilà, s’il est vrai que Glucksmann n’est pas très bien accueilli dans les mouvements sociaux, il y a peut être des raisons plus objectives à cela, au hasard ses propres prises de positions et le bilan calamiteux du Parti socialiste en matière de droit de manifester.
17-24 octobre : “tout ce qui permet de rétablir l’ordre civil est bienvenu”
Là où les manifestants se sont réjouis de la réussite du 17 octobre qui a fait trembler le pouvoir, Raphaël Glucksmann, lui, a été complètement paniqué et s’est vautré dans la fange répressive du gouvernement. Avec l’air grave, il a déclaré qu’il fallait une réponse “extrêmement ferme” et que “tout ce qui permet de rétablir l’ordre civil est bienvenu”, soutenant par la même occasion la mise en place de couvre-feux comme à l’époque de l’Occupation.
“Tout” on a vu, dans le concret, ce que ça a été : menaces d’interdiction de la France Insoumise, stratégie de fermeture des réseaux sociaux, interdictions de manifester, envoi de l’armée, du RAID, de la BRI et du GIGN, manipulation des services de renseignement, géolocalisation, reconnaissance faciale, mains arrachées, lacrymo partout, couvre-feux, hélicoptères, des milliers d’arrestations, des gardes à vue de 72 heures, une justice expéditive et aux ordres etc
Son groupuscule Place Publique est par ailleurs le seul parti de gauche à avoir refusé de se joindre aux recours juridiques contre les interdictions de manifester.
Réforme des retraites : difficile de manifester quand on défend le statu quo
Raphaël Glucksmann n’a pas beaucoup manifesté en 2023 lors de l’immense mouvement contre la réforme des retraites. Il faut dire que ses propositions en la matière ne risquaient pas de rencontrer un vif enthousiasme. Aurélien Rousseau, le directeur de campagne de Raphaël Glucksmann jusqu’en juin 2026 n’est autre que l’ancien directeur de cabinet d’Elisabeth Borne, la ministre qui a porté la réforme des retraites, tandis que Marguerite Cazeneuve qui coordonne désormais le programme de Glucksmann fût conseillère d’Emmanuel Macron, Edouard Philippe et de Jean Castex et une grande partisane de la réforme.
Si Glucksmann s’oppose sur le papier au départ à 64 ans, il entend graver dans le marbre le départ à 62 ans contre la position historique de la gauche qui défend le départ à 60 ans, mais sans faire de ces 62 ans un “totem absolu”. Après tout : “certains doivent partir plus tard, c’est la justice” dit-il.
Mais tout le monde sait lire entre les lignes, c’est la stratégie François Hollande avec la réforme Touraine de 2014 (du nom de Marisol Touraine qui soutient vivement Glucksmann) qui, malgré une campagne électorale sur “la retraite à 60 ans” avait allongé la durée de cotisation. La technique consiste à maintenir l’objectif d’équilibre financier du système et le respect des traités européens, à mobiliser l'arnaque de la "pénibilité", à renoncer au retour à 60 ans et à renvoyer les arbitrages à une “négociation avec les partenaires sociaux” : on commence à connaître la douille.
Difficile d’aller dans une manifestation contre un génocide qu’on nie
Raphaël Glucksmann n’est sans doute pas le bienvenu dans les manifestations contre le génocide à Gaza. La raison en est assez simple : il refuse catégoriquement de qualifier ce qui s’y déroule de génocide, là où il n’a pas de problème à utiliser le terme s’agissant des Ouighours. Raphaël Glucksmann n’a pas hésité à s’opposer plus frontalement à la mobilisation comme lorsqu’il soutenait l’évacuation des étudiantes et étudiants bloquant Sciences Po Paris.

C’est notamment Carole Delga, présidente socialiste de la région Occitanie et un des soutiens les plus influents à la campagne présidentielle de Raphaël Glucksmann qui avait demandé l’interdiction de toutes les manifestations en faveur de la Palestine.
Le bilan lamentable du Parti Socialiste en matière de droit de manifester
Raphaël Glucksmann est le candidat du Parti Socialiste après une primaire où il incarnait sa frange la plus droitière. Et en matière de droit de manifester c’est peu dire que le PS a un bilan calamiteux. Les politicards misent toujours sur la mauvaise mémoire des français, c’est pourquoi il est intéressant de rappeler que ce qu’on a vécu sous le macronisme n’a été au fond que la perpétuation accentuée du quinquennat Hollande : Macron était d’ailleurs ministre de l’Economie à l’époque.
En 2012, à peine arrivé au pouvoir le PS envoie 1 200 gendarmes et CRS pour attaquer Notre Dame des Landes. La violence des expulsions comme celle de la répression des manifestations en soutien suscite une indignation nationale. C’était annonciateur de la suite.
En juillet 2014, alors qu’Israël lance - déjà - une opération de massacre contre la population gazaouie (“bordure protectrice”) Valls, Premier ministre, théorise la nécessité d’interdire les manifestations de soutien à la Palestine. C’est ensuite le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve qui donne les instructions aux préfets pour l’émission des arrêtés d’interdiction. Il déclarait “assumer totalement” ces interdictions de manifester.
En 2014, le jeune militant écologiste Rémi Fraisse de 22 ans est tué par un gendarme lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens. Le PS était à la fois au pouvoir au niveau national (Hollande-Valls et Cazeneuve à l’Intérieur), mais aussi à la tête des collectivités locales impliquées. Le barrage était lui-même un projet local 100% PS, défendu par le Conseil général du Tarn : ce sont les élus locaux qui réclament l’intervention. De leur côté ce sont Valls et Cazeneuve qui fixent la “doctrine de maintien de l’ordre” face aux zones à défendre et c’est de leur fait si des grenades offensives sont utilisées malgré leur dangerosité largement connues. Plus tard Cazeneuve déclarera : “Ce ne sont pas les attentats qui m’ont fait gagner le respect de mes hommes, mais bien Sivens”. La France sera ensuite condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme.
À la suite des attentats du 13 novembre 2015, le gouvernement socialiste décrète l'état d'urgence. Initialement présenté comme un outil antiterroriste, celui-ci est immédiatement élargi par l'exécutif PS pour verrouiller l'espace public durant la conférence sur le climat (COP21) à Paris, puis durant le conflit social de la Loi Travail.
Ainsi à l'approche de la COP21, le ministère de l'Intérieur toujours dirigé par Bernard Cazeneuve ordonne aux préfets d'utiliser les pouvoirs de l'état d'urgence pour neutraliser préventivement la contestation écologiste. Au moins 24 militants de la Confédération paysanne, de la coalition Climat 21 ou anticapitalistes sont assignés à résidence avec l'obligation de pointer trois fois par jour au commissariat et l'interdiction de quitter leur commune (alors même qu'aucun d'eux, évidemment, n’est lié à une entreprise terroriste). Par la suite les parlementaires PS valident l'élargissement des compétences des préfets, leur donnant le droit d'interdire le séjour ou la circulation de toute personne « cherchant à entraver l'action des pouvoirs publics », un motif extrêmement large qui a facilité le blocage des manifestants. Le Conseil de l’Europe avait constaté et dénoncé un “abus de l’état d’urgence contre le droit de réunion et le droit de grève”. À l’époque, le très proche conseiller de Glucksmann, Aurélien Rousseau, n’était autre que le directeur adjoint du cabinet de Manuel Valls.
À l’été 2016, la Loi Travail - qui n’était pas dans le programme de Hollande et qui allait même à son encontre c’est bien de le rappeler - déclenche une contestation sociale massive (grèves, syndicats dans la rue, mouvement « Nuit debout »…). C’est Boris Vallaud, aujourd’hui fidèle soutien de Glucksmann, qui préconise à Hollande l’utilisation du 49.3 pour passer en force cette loi antisociale. L'état d'urgence est une fois de plus utilisé de manière directe par le ministère de l'Intérieur, dirigé par Bernard Cazeneuve, pour entraver la mobilisation. Les préfets nommés par le gouvernement PS délivrent massivement des arrêtés d'interdiction de manifester visant nommément des militants syndicaux, des étudiants ou des figures du mouvement "Nuit debout". Certains militants anticapitalistes et syndicaux sont assignés à résidence ou interdits de paraître dans des périmètres entiers de villes les jours de manifestation. C’est également à ce moment qu’un tournant brutal est pris dans la “doctrine du maintien de l’ordre” : Les forces de l'ordre systématisent l'usage du « nassage » (encercler les manifestants pour bloquer le cortège) et des charges entraînant de nombreuses blessures parmi les manifestants pacifiques et les journalistes. C'est également à ce moment-là que l'utilisation du LBD et des grenades de désencerclement se systématise, causant des mutilations et blessures graves (comme la perte d'un œil). En marge des défilés, la police procède à des vagues d'arrestations massives, souvent sans suites judiciaires, qualifiées par les associations de défense des droits de l'homme de « gardes à vue politiques » visant à vider les cortèges.
Que le PS soit rendu comptable de son bilan, c'est la moindre des choses. D’autant que l’on ne parle pas ni d’un lointain passé, ni d’une rupture. La doctrine de maintien de l’ordre subie sous Macron a été pensée par Cazeneuve : c’était lui qui était à la manœuvre contre les ZAD, contre les pro-palestiniens, contre les écologistes et contre les manifestants de la Loi Travail. Et devinez avec qui Glucksmann affiche sans cesse sa proximité ? C’est bien avec Cazeneuve qu’il s’affichait en novembre 2025 pour “rassembler la social-démocratie” et c’est encore avec lui qu’il déjeunait ce 24 octobre quelques jours après sa victoire à la primaire. La Dépêche a confirmé qu’il cherche activement son soutien.
Raphaël Glucksmann pleurniche donc de ne pas être accueilli à bras ouverts dans les manifestations et accuse La France Insoumise. Mais pourquoi les mouvements sociaux réserveraient-ils un bon accueil aux politiciens qui défendent l’opposé de ce pourquoi ils se battent ? Quand on soutient le « rétablissement de l’ordre civil », la fin des libertés publiques, quand on défend une réforme des retraites qui entérine l’essentiel du recul imposé par Hollande puis Macron, quand on refuse de nommer le génocide à Gaza et qu’on soutient l’évacuation des étudiants mobilisés, il ne faut pas s’étonner que les manifestants voient en vous un ennemi. Le problème de descendre dans la rue, c’est que ce n’est pas un plateau de télévision : on risque d’y rencontrer des gens qui ont de bonnes raisons de se souvenir de ce que vous avez dit et de ce que vous avez fait.
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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