Le fascisme gagne-t-il la France ? Entretien avec Ugo Palheta
Ugo Palheta est sociologue et codirecteur de publication dans la revue Contretemps. Il a notamment coordonné l’ouvrage collectif Extrême droite : la résistible ascension (éditions Amsterdam, 2024) et anime un podcast sur le fascisme intitulé “Minuit dans le siècle” sur la plateforme Spectre. Il a publié en mai dernier Comment le fascisme gagne la France (La Découverte), une édition augmentée du livre La Possibilité du fascisme, paru en 2018. À cette occasion, nous revenons avec lui sur sa définition du fascisme, sur le processus de fascisation dans lequel la France est engagée, sur la sociologie du vote pour le Rassemblement national et sur les moyens de lutte contre ces phénomènes qui n’ont rien d’inéluctables. Un entretien réalisé par Rob Grams. Photographie par Farton Bink
Qu’est-ce que le fascisme ?
Comment dĂ©finis-tu le fascisme ?Â
C’est une question difficile qui a fait couler beaucoup d’encre entre historiens, notamment autour d’un dĂ©bat assez spĂ©cifique sur lequel il est toujours intĂ©ressant de revenir : y a t-il eu ou non un fascisme français ? Le rĂ©gime de Vichy Ă©tait-il fasciste ? Une thèse Ă©trange a longtemps prĂ©valu chez les historiens français, parfois qualifiĂ©e de thèse “immunitaire”, selon laquelle il y aurait eu une “allergie française” au fascisme, que la France aurait Ă©tĂ© protĂ©gĂ©e en quelque sorte par ses institutions et valeurs rĂ©publicaines. Aujourd’hui cela est Ă©videmment très peu convaincant en raison de beaucoup de travaux d’historiens Ă©trangers sur Vichy, sur les ligues d’extrĂŞme droite dans les annĂ©es 1930, sur les origines du fascisme avec Zeev Sternhell qui a travaillĂ© sur le prĂ©-fascisme et la synthèse intellectuelle fasciste dont il montre qu’elle serait nĂ©e en France Ă la fin du XIXe siècle.Â

Une première difficultĂ© qu’on a sur cette question c’est que le fascisme peut qualifier beaucoup de choses : des rĂ©gimes, des mouvements ou des partis, des idĂ©es, des mĂ©thodes, des affects, des stratĂ©gies… Donc selon ce sur quoi on rĂ©flĂ©chit (des partis qui ne sont pas au pouvoir, des rĂ©gimes, des idĂ©es), on va insister sur des choses diffĂ©rentes : la violence paramilitaire, l’alliance avec le capital, l’ancrage de ses cadres dans la petite bourgeoisie, la spĂ©cificitĂ© et le rĂ´le de son idĂ©ologie, etc.Â
Une autre difficultĂ© c’est qu’on a une image conventionnelle du fascisme qui hante Ă peu près tous les cerveaux : des milliers de jeunes hommes qui dĂ©filent en uniforme, le bras tendu, qui agressent des gens, dĂ©truisent des vitrines de magasins juifs ou d’autres minoritĂ©s… Et si on ne retrouve pas ça, le rĂ©flexe c’est de s’imaginer qu’on n’a pas affaire Ă quelque chose qui a Ă voir avec le fascisme. Il y a une focalisation sur cette dimension spectaculaire du fascisme de l’entre-deux-guerres et sur sa forme organisationnelle spĂ©cifique Ă cette Ă©poque, Ă savoir le parti militarisĂ© de masse. Or prĂ©cisĂ©ment c’est, Ă mon sens, ce qui ne revient pas et a peu de chances de revenir dans le contexte politique, idĂ©ologique et culturel qui est le nĂ´tre.Â

Ce qui ne veut pas dire que le nĂ©ofascisme, le fascisme de notre temps, ne serait pas violent ou mĂŞme moins violent, mais les formes de la violence nĂ©ofasciste ne sont pas et ne seront pas identiques, pas plus que les stratĂ©gies ou les modes d’organisation des nĂ©ofascistes. Ça ne veut pas non plus dire qu’il est exclu qu’émergent et se dĂ©veloppent des partis qui ressembleraient aux partis nazis ou fascistes italiens : on l’a vu avec Aube DorĂ©e en Grèce au dĂ©but des annĂ©es 2010. Dans certains contextes particuliers, cette forme spĂ©cifique peut renaĂ®tre mais en rĂ©alitĂ© Aube DorĂ©e est toujours restĂ©e très loin de ce qu’a pu ĂŞtre, en termes de masses mobilisĂ©es, le parti fasciste italien ou le parti nazi, et son succès a Ă©tĂ© non seulement moindre mais Ă©phĂ©mère.Â
Donc la manière la plus productive d’apprĂ©hender le fascisme, Ă mon sens, parce qu’elle permet de penser les fascismes historiques et les nĂ©ofascismes du XXIe siècle, c’est de partir de ce qu’est le projet de sociĂ©tĂ© et le projet politique du fascisme, qui dĂ©coule de sa vision du monde (plus que d’une doctrine Ă proprement parler). Car ce cĹ“ur idĂ©ologique, c’est bien ce qui reste, ce qui est permanent malgrĂ© des stratĂ©gies diffĂ©rentes qui constituent des formes d’adaptation Ă des conjonctures politiques et des contextes culturels changeants et singuliers.Â
Cette vision du monde, on peut la rĂ©sumer Ă travers un certain nombre d’élĂ©ments qui sont articulĂ©s les uns avec les autres :  Â
- l’obsession du déclin, de la décadence, de la décomposition d’une communauté considérée comme organique et fixe (communauté pensée comme nationale, civilisationnelle et/ou raciale)
- une paranoĂŻa civilisationnelle et/ou raciale qui permet de rapporter ce dĂ©clin Ă la prĂ©sence sur “notre” sol d’immigrĂ©s, de minoritĂ©s et de groupes considĂ©rĂ©s comme fondamentalement allogènes, intrinsèquement Ă©trangers et radicalement hostiles, qui dĂ©truiraient par leur seule prĂ©sence “notre” communautĂ© (nation, civilisation et/ou race), l’empĂŞcheraient de rester fidèle Ă son “identité” profonde, de retourner Ă ses “racines” (Ă©videmment immĂ©moriales), et de retrouver sa “grandeur” (“make America great again”). Tous les maux de la nation ou de la civilisation sont ainsi expliquĂ©s par cette prĂ©sence sur le sol national et continental.Â
- la haine de l’égalitĂ© et de l’ensemble des mouvements qui portent cette exigence, soit le mouvement syndical (en tant qu’il lutte contre les inĂ©galitĂ©s de classe), le mouvement fĂ©ministe, le mouvement antiraciste, le mouvement LGBTQIA+ etc., l’ensemble de la gauche sociale et politique sont haĂŻs par l’extrĂŞme droite partout dans le monde (et Ă©videmment en premier lieu ses franges radicales, d’oĂą l’anti-communisme fondamental de cette famille politique).Â
- l’idée qu’une renaissance nationale ou civilisationnelle est possible sous la stricte condition d’épurer le corps de la nation ou de la civilisation, d’un point de vue ethno-racial et politique, de ses ennemis fondamentaux – les minorités, les immigrés post-coloniaux et plus largement du Sud Global – mais aussi des “traîtres”, c’est-à -dire les mouvements de gauche et d’émancipation qui non seulement pactiseraient avec ces “ennemis”, qui fractureraient l’unité de la nation en pratiquant la lutte des classes, féministe ou antiraciste, et qui affaibliraient celle-ci en cherchant à dissoudre des hiérarchies considérées comme “naturelles”.
- un mélange propre au fascisme d’ultra-conservatisme (l’attachement justement à ces hiérarchies de genre, raciales, de classe, etc.) et de subversion, de révolte, à travers un discours, une symbolique et un imaginaire de la rupture, ce qui donne au fascisme et au néofascisme ce caractère de révolte réactionnaire tout à fait singulier et explosif, qui donne une partie de son impulsion politique et éthique au fascisme, sa capacité à s’implanter dans les masses en se connectant à des idées et affects contradictoires.
Ce qui demeure entre le fascisme de l’entre-deux-guerres et le nĂ©ofascisme contemporain c’est cette matrice-lĂ , qui a des dimensions politiques, idĂ©ologiques et stratĂ©giques, notamment toute cette idĂ©e de “troisième voie” (ni gauche ni droite, ni socialiste ni capitaliste). Peut-ĂŞtre qu’il est utile de dire pourquoi les stratĂ©gies autour de l’exercice de la violence par des appareils paramilitaires ne perdurent pas, du moins Ă une Ă©chelle de masse. Il y a Ă mon avis deux raisons essentielles :Â
- Il n’y a pas le mĂŞme “matĂ©riau humain” que dans le contexte post-1918, c’est-Ă -dire des millions de jeunes hommes qui avaient fait la guerre, enrĂ´lĂ©s dans les armĂ©es de la Première Guerre mondiale, avaient fait cette expĂ©rience de brutalisation de masse dans les tranchĂ©es, et qui, pour une partie d’entre eux (car il y eut aussi beaucoup d’anti-militaristes parmi les anciens combattants), ont nourri les rangs fascistes.Â
- StratĂ©giquement le fascisme classique avait besoin de ces milices pour dĂ©raciner physiquement le mouvement ouvrier qui Ă©tait beaucoup plus implantĂ©, ancrĂ© et puissant dans les communautĂ©s ouvrières, y compris dans les campagnes italiennes de certaines rĂ©gions oĂą il Ă©tait très fort et avait conquis toute une sĂ©rie de droits juste après la Première Guerre mondiale. Il y avait donc une “nĂ©cessité” de la violence de masse et des appareils paramilitaires dans le contexte particulier de l’après-Première Guerre mondiale.Â
Notre contexte est diffĂ©rent mais stratĂ©giquement il y a cette idĂ©e de la troisième voie : “nous sommes Ă la fois une alternative aux partis bourgeois et Ă la gauche”, les deux vendant la nation, comme le dit Marine Le Pen, “au mondialisme d’en haut, du totalitarisme financier”, et au “mondialisme d’en bas” “islamiste” “nourri par l’immigration de masse”. Marine Le Pen, et tous les dirigeants de l’extrĂŞme droite au niveau mondial, s’inscrivent clairement dans cette stratĂ©gie politique de la troisième voie qui consiste Ă s’ériger en alternative vis-Ă -vis des partis bourgeois et des partis ouvriers ou de gauche.Â
Si je comprends bien, pour toi, extrĂŞme droite et fascisme sont synonymes ?
Pas tout Ă fait. On pourrait faire un exercice de typologie assez savant en distinguant des extrĂŞmes droites traditionaliste/royaliste, bonapartiste, fasciste, etc. Aujourd’hui, il me semble que l’exercice typologique devrait davantage conduire Ă distinguer les extrĂŞmes droites Ă partir de leurs stratĂ©gies idĂ©ologiques : une branche libertarienne-autoritaire (Trump ou Milei), une branche libĂ©rale-rĂ©actionnaire (Meloni ou Orban) et une branche social-nativiste (Marine Le Pen). Mais je prĂ©cise qu’on a souvent trop tendance, Ă partir de ces typologies, Ă imaginer que les frontières entre ces courants seraient infranchissables, alors que, le plus souvent, ils ont Ă©tĂ© capables de collaborer, d’agir voire de gouverner ensemble.Â

Au XXe siècle, les deux grandes branches de l’extrĂŞme droite qui ont eu un impact historique c’est l’extrĂŞme droite fasciste et nĂ©ofasciste et l’extrĂŞme droite militaire. L’extrĂŞme droite militaire, cela renvoie par exemple Ă Franco, Ă Pinochet, aux colonels grecs qui prennent le pouvoir par un coup d’État en 1967. Leur force, la source de leur pouvoir, c’est Ă©videmment leur ancrage dans l’appareil militaire et ils se basent sur une stratĂ©gie qui est celle du coup de force, en s’appuyant sur les forces rĂ©gulières de l’armĂ©e, sans chercher vĂ©ritablement Ă construire une assise dans la population.Â
Aujourd’hui, dans la France de 2025, je ne crois pas que le danger soit celui d’un coup d’État de la part d’une extrĂŞme droite militaire, mĂŞme si on a vu les textes il y a quelques annĂ©es montrant qu’il y a un ancrage d’extrĂŞme droite dans des secteurs importants de l’armĂ©e, y compris au plus haut niveau de la hiĂ©rarchie militaire. Ce qui me semble le plus dangereux, c’est plutĂ´t la branche politique, donc l’extrĂŞme droite nĂ©ofasciste, celle qui a travaillĂ© depuis des dĂ©cennies Ă remodeler l’hĂ©ritage politique, stratĂ©gique et programmatique du fascisme, gĂ©nĂ©ralement sans s’en rĂ©clamer explicitement, tout en maintenant le socle idĂ©ologique anti-immigrĂ©s et raciste (notamment islamophobe), et en faisant des clins d’œil en direction de ceux et celles qui sont attachĂ©s Ă cette tradition politique.Â

Par exemple, quand Marine Le Pen invite dans un tweet Ă relire Jean Raspail au moment de sa mort, un Ă©crivain raciste qui avait Ă©crit un roman d’anticipation dĂ©crivant une guerre civile raciale, elle sait très bien ce qu’elle fait : elle s’inscrit dans une histoire, dans une famille politique. Elle est militante depuis plus de quarante ans de ce courant politique, elle connaĂ®t très bien ses rĂ©fĂ©rents idĂ©ologiques, programmatiques et littĂ©raires, elle s’inscrit dans cette histoire fasciste contrairement Ă ce qu’ont pu dire rĂ©cemment des idĂ©ologues mĂ©diatiques comme Michel Onfray, Marcel Gauchet, David Pujadas ou Alain Finkielkraut, selon lesquels Marine Le Pen et le RN auraient rompu avec l’hĂ©ritage de l’extrĂŞme droite.Â
Tu reprends l’idĂ©e de l’historien Robert Paxton que le retour du fascisme doit pas ĂŞtre envisagĂ© comme un retour Ă l’identique du fascisme historique, mais plutĂ´t comme l’émergence d’un “équivalent fonctionnel”. Mais alors c’est quoi la fonction du fascisme ?Â
Cette question est intĂ©ressante car souvent, du cĂ´tĂ© de la gauche radicale, il y a une thèse rapide et facile, sinon fausse, qui est que la fonction du fascisme c’est d’être le “dernier rempart” de la bourgeoisie face Ă une rĂ©volution imminente, Ă une offensive des classes populaires, Ă une insurrection de la classe ouvrière. Or ce n’est pas comme ça que se prĂ©sentent les choses. Le fascisme se dĂ©veloppe en 1921-1922 avec des fonds qui viennent effectivement des grands propriĂ©taires terriens pour briser le mouvement ouvrier dans les campagnes. Mais clairement, quand Mussolini arrive au pouvoir, il n’y a pas de “menace” rĂ©volutionnaire imminente : bien sĂ»r il y a la grande peur qu’ont suscitĂ© chez les possĂ©dants la RĂ©volution russe de 1917 puis le “bienno rosso” en Italie (les deux annĂ©es rouges, 1919-1920). Mais c’est plutĂ´t parce que cette rĂ©volution a Ă©tĂ© dĂ©faite, parce que le parti socialiste italien s’est montrĂ© incapable de tirer parti de la combativitĂ© ouvrière pour prendre le pouvoir et engager une transformation radicale de la sociĂ©tĂ© italienne que les fascistes ont pu arriver au pouvoir dans ce climat de dĂ©moralisation et de dĂ©sorientation au sein de la classe travailleuse.Â

De la mĂŞme manière, en Allemagne, les nazis arrivent au pouvoir plutĂ´t Ă froid. La pĂ©riode 1929-1933 n’est pas une pĂ©riode de montĂ©e des luttes ouvrières et populaires : il y a des mobilisations, parfois importantes et mĂŞme radicales, mais elles restent dĂ©fensives. Cette sĂ©quence diffère de ce point de vue de la sĂ©quence 1918-1923, marquĂ©e par une instabilitĂ© politique beaucoup plus forte et un mouvement ouvrier nettement plus Ă l’offensive, avec des tentatives insurrectionnelles. 1923, c’est aussi l’annĂ©e oĂą les nazis tentent pathĂ©tiquement de prendre le pouvoir avec le putsch de la Brasserie mais sont laminĂ©s militairement. Hitler se retrouve en prison, moins d’un an d’ailleurs (ce qui n’est pas beaucoup pour une tentative d’insurrection et ce qui montre la complicitĂ© de l’appareil judiciaire avec les nazis tout au long de la pĂ©riode), et il opte alors dĂ©finitivement pour une stratĂ©gie lĂ©gale d’accès au pouvoir.Â
Le dernier rempart de la bourgeoisie, Ă vrai dire, ce sont plutĂ´t les appareils de rĂ©pression de l’État, en particulier l’armĂ©e, qui est gĂ©nĂ©ralement un bastion rĂ©actionnaire. Mais si le fascisme n’est pas le dernier rempart, Ă quoi sert-il ? Il a bien une fonction historique du point de vue de la bourgeoisie. Si une fraction importante des Ă©lites politiques, Ă©conomiques et mĂ©diatiques donnent le pouvoir sur un plateau aux fascistes, c’est afin de restabiliser l’ordre politique dans un contexte oĂą aucune majoritĂ© parlementaire ne parvient Ă se dĂ©gager et oĂą la situation politique est bloquĂ©e, au bord de la crise de rĂ©gime.Â

Dans ce genre de situations, la bourgeoisie n’est pas vĂ©ritablement menacĂ©e dans ses intĂ©rĂŞts fondamentaux (la crise n’est pas rĂ©volutionnaire ou prĂ©-rĂ©volutionnaire), mais du fait de l’instabilitĂ© gouvernementale chronique, elle ne parvient pas – ou pas complètement – Ă imposer ses politiques. Les partis bourgeois traditionnels, qui assurent sa domination dans le champ politique, sont trop discrĂ©ditĂ©s, leur lĂ©gitimitĂ© dans la population est trop effritĂ©e. La bourgeoisie a donc besoin de trouver un relais Ă vocation hĂ©gĂ©monique dans le champ politique, colmater les brèches et reprendre l’initiative face Ă des mouvements populaires incapables de prendre le pouvoir mais suffisamment forts pour bloquer une partie de ses politiques.Â
C’est intéressant de voir ça parce que le fascisme est souvent vu comme un gros bâton pour taper sur la tête des classes populaires. Moi je pense que c’est un peu différent en réalité : le plus gros bâton dont dispose la bourgeoisie c’est l’armée. Et d’ailleurs elle cherche toujours à l’utiliser quand il y a une menace révolutionnaire, ou même simplement lorsqu’une politique de gauche réellement ambitieuse menace ses intérêts, même sous une forme parfaitement réformiste (Espagne 1936, Chili d’Allende 1973). Pour prendre le cas chilien, on voit alors l’ensemble des classes dominantes s’entendre avec des généraux, comploter avec les dirigeants étatsuniens et la CIA, et alors des avions viennent mitrailler le palais d’Allende qui est acculé au suicide, les militants de gauche sont entassés et massacrés dans des stades, etc.

Ce que la bourgeoisie attend du fascisme, en l’intĂ©grant Ă une grande coalition des droites, c’est d’entraĂ®ner sa base sociale et de la mettre au service d’une politique bourgeoise, supposant de dĂ©truire les mouvements ouvriers et populaires et de restabiliser le système politique, tout cela sans avoir Ă passer par un coup d’État militaire. Je rappelle en passant que, dans tous les cas historiques que l’on connaĂ®t, les fascistes sont arrivĂ©s au pouvoir dans le cadre d’une coalition des droites, et, dans les cas italiens et allemands, dans une position minoritaire en termes de nombre de portefeuilles ministĂ©riels par rapport aux ministres qui venaient de la droite traditionnelle (conservatrice ou libĂ©rale).Â
Les fascistes se sont toutefois toujours assurĂ©s d’avoir la position de chef de gouvernement – Hitler l’avait dit, il ne voulait pas ĂŞtre autre chose que chancelier – et le ministère de l’IntĂ©rieur pour disposer des forces de police. Ă€ partir de lĂ , les fascistes font ce Ă quoi ils aspirent, Ă savoir rebâtir l’appareil d’État Ă leur profit : pour les opportunistes s’assurer des postes de pouvoir et des sources de revenus, et pour les plus idĂ©ologues et fanatiques mettre en Ĺ“uvre leur projet de sociĂ©tĂ©.Â

La fonction historique du fascisme, du point de vue des classes dominantes, est donc davantage hégémonique que militaire (faire face à une montée révolutionnaire des classes populaires, un soulèvement en cours ou imminent, etc.). Cela étant dit, il s’agit bien de mater l’ensemble des contestations. Dans le contexte présent : non pas seulement les contestations syndicales et ouvrières, mais bien évidemment les mouvements antifascistes, antiracistes, anti-guerre, écolo-radicaux, féministes et LGBTQIA+. Faire taire toutes ces contestations pour restabiliser l’ordre politique, mais plus profondément pour rebâtir l’ordre politique autour de l’idée de “hiérarchie naturelle” et d’un projet de “renaissance nationale”.
Tu t’opposes donc Ă une approche marxiste un peu obtuse et très orthodoxe qui ne considère le fascisme que comme un outil de la classe capitaliste. Qu’est-ce qui pose problème avec cette approche ? Est-ce que le fascisme a une autonomie vis-Ă -vis de cette classe capitaliste ?Â
Je pense que sur la question du fascisme, comme sur celle du racisme d’ailleurs, il ne faut pas opposer mais articuler une approche par en haut et une approche par en bas.Â

L’approche par en haut c’est effectivement montrer Ă quel point le fascisme trouve des complicitĂ©s structurelles au sein de la classe capitaliste. Dans le cas de Trump, le cas est encore plus fragrant puisque c’est un milliardaire qui entre dans le champ politique et devient lui-mĂŞme un dirigeant nĂ©ofasciste. Ce n’est pas l’unique cas que l’on connaĂ®t dans l’histoire oĂą des riches et des magnats cherchent Ă construire une carrière politique. Johann Chapoutot donne un exemple de ce type Ă travers Alfred Hungenberg, un magnat de l’industrie qui achète un empire de presse et qui devient ministre de l’extrĂŞme droite allemande non-nazie.Â
C’est très important d’avoir en tĂŞte cette histoire par en haut du fascisme, des liens qu’il noue de manière souvent très volontariste avec les classes possĂ©dantes (les capitalistes, les grands propriĂ©taires terriens, les gĂ©nĂ©raux de l’armĂ©e…). Dans le cas du mouvement nazi, des personnes comme Goering et Ribbentrop organisaient des dĂ®ners et des meetings avec des membres Ă©minents de la bourgeoisie, du patronat, pour les rassurer et faciliter leur accès au pouvoir. Aujourd’hui on peut se rĂ©fĂ©rer aux travaux de Marlène Benquet sur les grands financeurs de l’extrĂŞme droite libertarienne.Â

C’est une dimension très importante Ă avoir en tĂŞte, notamment pour battre en brèche tout le discours des fascistes eux-mĂŞmes qui se prĂ©sentent comme une prĂ©tendue alternative au “système”, comme des gens qui voudraient la “rupture”. “Système” est d’ailleurs un terme typiquement fasciste : les nazis l’employaient de manière systĂ©matique. Quand ils parlaient de la RĂ©publique de Weimar avant leur arrivĂ©e au pouvoir ils parlaient par exemple de “l’époque du système” (“Systemzeit”). Ce terme a toujours Ă©tĂ© confortable car chacun peut y mettre ce qu’il veut : le système c’est quoi ?Â
L’approche par en bas du fascisme suppose de considĂ©rer que la force de l’extrĂŞme droite fasciste, par exemple par rapport Ă l’extrĂŞme droite militaire (des gĂ©nĂ©raux qui font un coup d’État et imposent une dictature d’extrĂŞme droite), c’est de parvenir Ă construire une base sociale et de trouver l’oreille de millions de personnes. Donc elle bâtit tout un discours et une rhĂ©torique, mobilise des Ă©motions et des affects, dĂ©veloppe un certain style et des formes d’humour, soigne ses apparitions publiques, la scĂ©nographie de ses meetings, etc. Dans l’entre-deux-guerres, Hitler arrivait gĂ©nĂ©ralement en avion pour ses meetings, donnant un sentiment de puissance et lui permettant de prendre la parole plusieurs fois dans une mĂŞme journĂ©e en diffĂ©rents points de l’Allemagne. Aujourd’hui Milei arrive avec sa tronçonneuse et se met en scène avec Elon Musk.Â
Tout cela participe d’une stratĂ©gie visant Ă sĂ©duire les “masses”, voire Ă les organiser et les mobiliser si nĂ©cessaire. Et, de fait, les mouvements d’extrĂŞme droite, dans certains contextes historiques, parviennent Ă bâtir une forme d’adhĂ©sion de masse Ă leur vision du monde, Ă leurs projets : une adhĂ©sion plus ou moins intellectuellement motivĂ©e et rationalisĂ©e, plus ou moins Ă©motionnelle. Sur la base de cette adhĂ©sion, ils vont chercher ensuite Ă mobiliser activement leurs sympathisants dans la rue et Ă les encadrer idĂ©ologiquement, particulièrement dans l’entre-deux-guerres qui a constituĂ© un contexte exceptionnel de politisation de masse, beaucoup plus intense qu’aujourd’hui.Â
Aujourd’hui, nous vivons après quarante ans de nĂ©olibĂ©ralisme. Or le nĂ©olibĂ©ralisme ne devrait pas ĂŞtre rĂ©duit Ă une politique de marchandisation, privatisation, etc. Il est aussi une politique de dĂ©politisation : “il n’y a pas d’alternative” comme disait Thatcher, autrement dit il faut laisser “le marché” (c’est-Ă -dire les capital et les impĂ©ratifs d’accumulation) gouverner et discipliner les politiques publiques. Dans ce contexte historique, aussi bien la gauche et le mouvement ouvrier que l’extrĂŞme droite ont plus de mal Ă mobiliser leurs partisans dans la rue que dans l’entre-deux-guerres, mĂŞme s’il faut souligner qu’en France la capacitĂ© de la gauche sociale et politique (partis, syndicats, collectifs, etc.) Ă mobiliser dans la rue demeure beaucoup plus importante que celle de l’extrĂŞme droite. NĂ©anmoins, la France pourrait ne pas rester longtemps Ă©trangère Ă ces mobilisations d’extrĂŞme droite de rue – sous la forme de tentatives de coups d’État ou de pogroms anti-immigrĂ©s ou anti-Musulmans – qui renaissent Ă une Ă©chelle inconnue depuis l’après-guerre aux États-Unis, au BrĂ©sil, en Angleterre, en Allemagne ou en Espagne, sans mĂŞme parler du cas indien oĂą le nĂ©ofascisme suprĂ©maciste hindou bĂ©nĂ©ficie depuis longtemps d’une base de masse et de milices armĂ©es. Â
C’est important d’interroger les raisons pour lesquelles des segments entiers de la classe travailleuse mais aussi de la petite bourgeoisie et de la paysannerie ont pu adhĂ©rer Ă cette vision du monde fasciste, sans forcĂ©ment adhĂ©rer au parti lui-mĂŞme mais en se retrouvant mĂŞme minimalement dans ce projet-lĂ . Toute une partie de la paysannerie allemande a par exemple votĂ© pour les nazis. Il faut donc se mĂ©fier de l’idĂ©e qu’il suffirait que la bourgeoisie appuie sur un bouton, finance les nazis pour que ces derniers obtiennent plus de 30% aux Ă©lections. C’est plus compliquĂ© : s’ils ont obtenu jusqu’à 37% aux Ă©lections c’est qu’ils sont parvenus Ă politiser une sĂ©rie d’attentes, d’intĂ©rĂŞts, d’aspirations, de dĂ©sirs, d’affects, qui n’ont pas Ă©tĂ© créés de toutes pièces par les financeurs bourgeois, qui Ă©taient prĂ©sents dans au moins une partie des classes populaires comme dans toutes les couches sociales, et qui pouvaient renvoyer Ă une histoire longue (celle de l’antisĂ©mitisme par exemple).Â
Je dis volontairement “classes populaires” car la classe ouvrière – en Italie comme en Allemagne – est le groupe social qui a Ă©tĂ© le moins pĂ©nĂ©trĂ© par le mouvement fasciste. Cela ne veut pas dire que les fascistes n’y ont aucune influence, mais dans les deux cas l’adhĂ©sion au fascisme a Ă©tĂ© beaucoup plus forte dans les couches moyennes salariĂ©es et la petite bourgeoisie que dans la classe ouvrière. Aujourd’hui c’est variable d’une sociĂ©tĂ© Ă une autre.Â
Dans le cas du Front National en France et de Marine Le Pen, ce serait se mettre la tĂŞte dans le sable que de dire qu’ils n’ont pas de base sociale dans une partie des classes populaires, mĂŞme s’ils sont aussi très forts dans une partie de ce qu’on appelle les classes moyennes (notamment les petits indĂ©pendants). Et ce n’est pas juste un sous-produit du soutien des mĂ©dias BollorĂ©, d’une stratĂ©gie d’endoctrinement qui passerait par CNews, etc. : cela s’est construit bien avant que BollorĂ© ne bâtisse un empire mĂ©diatique et cela s’inscrit dans des dynamiques Ă©conomiques, sociales, politiques et idĂ©ologiques de long terme, dans lesquelles la gauche – en particulier le PS – a une Ă©norme responsabilitĂ©. Toutes choses que j’essaie de montrer dans le livre.Â
Tu parles de rhĂ©torique anti-système. C’était effectivement mobilisĂ© par le RN auparavant mais est-ce que tu ne trouves pas qu’aujourd’hui il essaye plutĂ´t d’apparaĂ®tre comme une droite “lĂ©gitime” et “sĂ©rieuse” ?Â
Oui, mais tout dĂ©pend du moment dans lequel on se trouve, de l’étape dans le processus de montĂ©e du fascisme vers le pouvoir. La rĂ©volte rĂ©actionnaire, ce mĂ©lange bizarre d’ultra-conservatisme et d’appel subversif Ă dĂ©truire “le système”, varie selon les conjonctures et les besoins stratĂ©giques et tactiques des fascistes.Â

Dans les années 1980, ils ont beaucoup plus une rhétorique conservatrice car leur objectif à ce moment-là est de conquérir une partie de la base sociale de la droite traditionnelle. Et c’est ce qu’ils font : l’essentiel de la première base sociale du Front national ce sont des gens qui votaient à droite auparavant. Ils vont avoir une stratégie différente à partir des années 1990 car ils voient bien que le mouvement ouvrier et le Parti communiste sont en déclin très prononcés et qu’il y a la possibilité de se développer dans les territoires de vieille implantation de la gauche (PCF mais aussi PS) : le bassin minier dans le Pas-de-Calais, la Lorraine antérieurement sidérurgique… C’est dans le cadre de cette stratégie qu’il vont commencer à développer une rhétorique dite “sociale” et antisystème plus prononcée, notamment contre l’Europe alors qu’auparavant, jusqu’au début des années 1990, ils étaient pro-Europe car, dans leur vision et leur imaginaire, elle permettait de se défendre face à l’Union soviétique.
Toute cette stratĂ©gie a Ă©tĂ© accentuĂ©e dans les annĂ©es 2010 par Marine Le Pen, notamment dans le contexte de remontĂ©e des luttes sociales qui a marquĂ© le cycle 1995-2010. Je pense que Marine Le Pen a bien senti que quelque chose se passait dans la sociĂ©tĂ© française en termes de conflictualitĂ© sociale et de refus du nĂ©olibĂ©ralisme, et qu’il y avait nĂ©cessitĂ© pour le FN de parler davantage de la “question sociale”. Il y a aussi eu l’arrivĂ©e au pouvoir de François Hollande qui a menĂ© une politique de fait très Ă droite sur le plan Ă©conomique et social. Les dirigeants du FN se sont certainement dit qu’il y avait lĂ une opportunitĂ© de se dĂ©velopper dans des rĂ©gions oĂą la gauche Ă©tait historiquement forte mais oĂą elle Ă©tait en train de se discrĂ©diter, et oĂą il y avait donc intĂ©rĂŞt Ă mobiliser un discours “social”.Â

Aujourd’hui elle estime qu’elle a conquis durablement des pans entiers de l’électorat populaire. Son but est donc diffĂ©rent : il est Ă nouveau d’aller Ă la pĂŞche Ă l’électorat de la droite traditionnelle, donc il faut donner des gages de sĂ©rieux Ă©conomique, c’est-Ă -dire d’orthodoxie nĂ©olibĂ©rale, Ă la bourgeoisie mais aussi Ă toutes les couches sociales qui sont idĂ©ologiquement sous la coupe de la bourgeoisie. Donc la rhĂ©torique “anti-système” est mise en sourdine, sans jamais disparaĂ®tre complètement car elle sait que, dans le contexte français, il y a une conflictualitĂ© importante qui peut remonter Ă diffĂ©rents moments : Gilets jaunes, mouvements pour les retraites… Et on voit que certains dĂ©putĂ©s ou dirigeants – Philippot il y a 10 ans ou Tanguy aujourd’hui – ont pour fonction de rĂ©activer rĂ©gulièrement le discours “social” pour montrer que le FN/RN n’oublie pas les ouvriers, les “petits”, etc.Â
Il faut bien voir que les courants fascistes et nĂ©ofascistes sont fondamentalement opportunistes en matière Ă©conomique et sociale, particulièrement lorsqu’ils ne sont pas au pouvoir. Marine Le Pen et le noyau dirigeant du FN/RN savent qu’ils peuvent appuyer sur la touche “anti-système” du piano si nĂ©cessaire, mais en ce moment ils prĂ©fèrent appuyer sur d’autres touches, celles qui sĂ©duisent le Medef, les clientèles traditionnelles de la droite qui se situent davantage dans les classes moyennes et favorisĂ©es, d’oĂą l’exposition importante de Bardella, qui joue cette carte depuis deux ou trois ans.Â
La fascisationÂ
Pour Frustration, j’ai dĂ©veloppĂ© l’idĂ©e d’un dĂ©jĂ -lĂ fasciste. C’est un dĂ©tournement du concept de Friot et de son dĂ©jĂ -lĂ communiste, oĂą il dit qu’on n’est pas dans une sociĂ©tĂ© communiste mais qu’on a dores et dĂ©jĂ des Ă©lĂ©ments de communisme. Donc c’est un peu la mĂŞme idĂ©e inversĂ©e : on n’est pas encore dans le fascisme, mĂŞme pas sur qu’on y aille stricto-sensu, mais on a dès aujourd’hui des Ă©lĂ©ments de fascisme. Tu penses quoi de cette idĂ©e ?Â
J’en pense du bien et ça rejoint ce que j’ai essayé de théoriser à l’aide du concept de “fascisation”. Ce concept a été employé dans l’entre-deux-guerres et les années 1970 de diverses manières, parfois de façons qui ne me plaisent pas. J’ai commencé à l’employer en 2020 dans un article pour dire à peu près cela. Dans le livre que nous avions publié avec Ludivine Bantigny en 2021 on écrit à peu de choses près : “Le fascisme est à la fois là et pas là .” Il est là dans le sens où un processus de fascisation est engagé, au sens où le fonctionnement et la matérialité de l’État ont déjà commencé à changer en se concentrant sur des groupes considérés comme des cibles faciles, des bouc-émissaires si on veut : les exilés, les réfugiés, les immigrés du Sud global, les minorités, notamment la minorité musulmane, et les Roms, qui font l’objet non seulement de discriminations mais de procédures illégales, d’un racisme d’État pour être tout à fait clair. Par exemple, bien des mesures prises par les mairies contre les Roms – notamment sur la scolarisation des enfants – sont illégales. On a vu arriver, depuis vingt ans, toute une série de lois, de circulaires et de législations islamophobes sous couvert de laïcité, et qui constituent les éléments d’un régime d’exception à l’encontre de la population musulmane en France.

C’est cela que je dĂ©signe par “fascisation” : il n’y a pas un rĂ©gime fasciste achevĂ©, dans la sociĂ©tĂ© française, c’est Ă©vident, mais il y a des Ă©lĂ©ments du processus de fascisation qui ont Ă©tĂ© enclenchĂ©s, non pas par les fascistes au pouvoir, mais par des agents de fascisation, les “fascisateurs” dit FrĂ©dĂ©ric Lordon, que sont aussi bien Emmanuel Macron, François Hollande, Manuel Valls que le fascisateur premier qu’a Ă©tĂ© Nicolas Sarkozy. Dans Comment le fascisme gagne la France, de manière plus prĂ©cise que dans la première Ă©dition, j’essaye de retracer, dans le chapitre sur l’autoritarisme, la manière dont les gouvernements qui se sont succĂ©dĂ© au pouvoir depuis une vingtaine d’annĂ©es et l’arrivĂ©e de Nicolas Sarkozy au ministère de l’IntĂ©rieur en 2002 ont engagĂ© la France dans ce processus de fascisation qui nous a emmenĂ©s lĂ oĂą nous sommes : dans un État policier et non loin d’une arrivĂ©e au pouvoir de l’extrĂŞme droite.Â
Tu dis qu’il “serait erronĂ© et dangereux de prĂ©tendre” que l’accès au pouvoir du RN ne ferait “que prolonger les politiques d’ores et dĂ©jĂ menĂ©es”. Pourquoi ? Je me pose la question notamment en comparaison avec d’autres pays en particulier la Hongrie, l’Italie et la Suède. Est-ce que les politiques racistes et rĂ©pressives y sont radicalement plus fortes qu’en France ? Sur certains sujets prĂ©cis, par exemple la rĂ©pression du mouvement pour la Palestine, je sais qu’elle a Ă©tĂ© tendanciellement moins forte en Italie et en Suède qu’en France : moins de confĂ©rences interdites, moins d’interdictions de manifester et de violences policières… Un des Ă©lĂ©ments de polĂ©miques sur mes articles sur la fascisation provenait d’un malentendu : des lectrices et lecteurs ont pensĂ© que je disais que le RN s’était recentrĂ© alors mĂŞme que je disais que le centre s’est extrĂŞme-droitisĂ©, ce qui n’est pas la mĂŞme chose. Pour le dire autrement : qu’est-ce qui diffĂ©rencie aujourd’hui tant que ça notre gouvernement actuel et les gouvernements d’extrĂŞme droite ? Qu’est-ce qui fait que ce serait forcĂ©ment d’intensitĂ© beaucoup plus forte en cas d’arrivĂ©e du RN au pouvoir ?Â
D’abord j’ai essayĂ© de montrer dans La Nouvelle Internationale fasciste que, dans le processus de fascisation, il y a deux tendances concomitantes et qui se renforcent : une normalisation du fascisme et une fascisation du normal ; une “mainstreamisation” de l’extrĂŞme droite et une extrĂ©misation de la droite. Ensuite, quand je dis que l’extrĂŞme droite au pouvoir ne ferait pas que “prolonger les politiques d’ores et dĂ©jĂ menĂ©es”, cela signifie qu’elle ne se contenterait pas des lĂ©gislations en vigueur, notamment en matière d’immigration, de droit des Ă©trangers, de libertĂ© de la presse, de libertĂ©s publiques et de droits dĂ©mocratiques.Â

Pour moi la comparaison n’est pas simple à manier entre pays. La meilleure comparaison c’est plutôt avant-après : est-ce que, quand l’extrême droite arrive dans un pays, quelque chose change – ou peut changer, si les luttes populaires ne l’empêchent pas – de manière substantielle ? Est-ce qu’il y a des formes de continuité entre Obama et Trump ou Biden et Trump, par exemple en matière de politiques migratoires ? Oui, c’est évident, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire, et s’en tenir là c’est à mon avis aussi naïf que ceux qui s’imaginent que les centristes n’ont rien à voir avec la fascisation. C’est rater le fait que l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite ouvre toujours la possibilité d’un saut qualitatif, qui est un saut dans le vide du point de vue des groupes opprimés, du mouvement ouvrier et des droits démocratiques.
Dans le cas du trumpisme par exemple, il ne s’agit donc pas de dĂ©douaner Barack Obama de ce qu’il a fait entre 2008 et 2016 et de dire qu’avant Trump c’était très bien et après c’est devenu l’horreur. Il y a toujours des Ă©lĂ©ments de continuitĂ© mais aussi de rupture. Cela est aussi vrai du fascisme de l’entre-deux-guerres : Hitler prolonge ce que BrĂĽning, Von Schleicher et Von Papen ont fait quand ils Ă©taient au pouvoir entre 1930 et 1933. Mais il ne s’en tient pas lĂ , il veut et va aller beaucoup plus loin. Ensuite, le degrĂ© auquel les fascistes vont aller plus loin en matière de politiques migratoires, sur la presse, les libertĂ©s publiques et la dĂ©mocratie, cela dĂ©pend essentiellement des rapports de force sociaux et politiques, du type de coalitions que construisent les fascistes et des appuis dont ils bĂ©nĂ©ficient dans l’État, du type de rĂ©sistances qui leur sont opposĂ©es, des besoins qu’ils ont pour se maintenir au pouvoir de mater telle ou telle rĂ©sistance ou pas, etc. Â

Si on essaie de prendre tout ça en compte, il est Ă mon avis assez Ă©vident que la criminalisation du mouvement de solidaritĂ© avec la Palestine a commencĂ© avant Trump. Celui-ci ne se contente pas de la prolonger, il l’amplifie et l’accĂ©lère, notamment Ă travers la politisation d’une agence fĂ©dĂ©rale comme ICE (la police anti-immigration), qui lui permet d’intervenir partout dans le pays et semble ainsi en train de devenir une sorte de garde prĂ©torienne du prĂ©sident Trump (plus en rĂ©alitĂ© que les milices extra-parlementaire du type Proud Boys, etc.).Â
On pourrait dire la mĂŞme chose pour Milei sous plein d’aspects : les politiques austĂ©ritaires et nĂ©olibĂ©rales, mais aussi de rĂ©pression, menĂ©es par le centre-gauche et la droite en Argentine, sont amplifiĂ©es de manière très radicale, y compris les attaques et la rĂ©pression contre le mouvement ouvrier. Cela ne veut pas dire qu’il parvient Ă imposer toutes ses politiques ipso facto parce qu’il est au pouvoir : on le voit bien avec l’expĂ©rience de Bolsonaro au BrĂ©sil. Ce n’est pas parce que les nĂ©ofascistes arrivent au pouvoir qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent. D’autant plus que, contrairement Ă l’entre-deux-guerres, ils n’ont gĂ©nĂ©ralement pas avec eux un mouvement de masse aussi structurĂ© et implantĂ© que les dirigeants fascistes de l’époque, qui pouvaient mettre ça dans la balance, face aux rĂ©sistances du mouvement ouvrier mais aussi aux rĂ©sistances de certaines fractions des classes dominantes ou des Ă©lites Ă©tatiques.Â

Mais si je reviens Ă ta question : prenons l’exemple d’Orban, au pouvoir depuis une quinzaine d’annĂ©es en Hongrie. Il est Ă©vident que sur le plan des politiques migratoires, de la libertĂ© de la presse, des libertĂ©s acadĂ©miques, de la libertĂ© d’expression, donc de droits dĂ©mocratiques Ă©lĂ©mentaires, il y a eu un changement qualitatif avec ce qu’il y avait avant, c’est-Ă -dire les sociaux-dĂ©mocrates qui avaient trahi les espoirs de vague redistribution des richesses qui avaient Ă©tĂ© portĂ©s sur eux et qui avaient permis, ce faisant, le retour au pouvoir d’Orban. Comme dans bien d’autres cas, l’extrĂŞme droite est arrivĂ©e au pouvoir sur la base de la dĂ©ception qu’a engendrĂ© le centre-gauche au pouvoir.Â
Les cas italiens et suĂ©dois sont diffĂ©rents. En Suède, le parti d’extrĂŞme droite n’est Ă ce stade qu’une force d’appoint au Parlement, il n’est mĂŞme pas au gouvernement. Le cas italien est intĂ©ressant mais j’indiquerais quand mĂŞme que nous ne sommes pas Ă la fin du processus : il faudra juger Meloni une fois que cette expĂ©rience de pouvoir sera plus avancĂ©e, il pourrait y avoir des sauts qualitatifs dans les mois et annĂ©es Ă venir. Par ailleurs l’Italie est un cas oĂą les coalitions droite-extrĂŞme droite existent depuis près de trente ans. Ce n’est pas la première fois que l’extrĂŞme droite nĂ©ofasciste arrive au pouvoir mais c’est la première fois qu’elle est en position dominante. Par rapport Ă la France surtout, l’Italie se caractĂ©rise par un niveau relativement faible de conflictualitĂ© sociale. Il y a des rĂ©sistances en Italie, c’est indĂ©niable, notamment le mouvement pour la Palestine qui est en vĂ©ritĂ© plus fort qu’en France, des centres sociaux qui peuvent nourrir une combativitĂ© dans pas mal de villes italiennes, des syndicats de base qui peuvent ĂŞtre remuants, mais il y a beaucoup moins de capacitĂ©s Ă se projeter Ă l’échelle nationale, Ă travers des mouvements de masse qui dĂ©stabilisent le pouvoir politique, ainsi qu’à se transcrire sur le champ politique. La gauche de rupture est groupusculaire en Italie sur la scène Ă©lectorale : il n’y a pas de “menaces” de ce point de vue lĂ , pour Meloni et la coalition au pouvoir.Â

La diffĂ©rence avec la France c’est que si le RN arrive au pouvoir, c’est avec un arsenal juridique, rĂ©glementaire et Ă©tatique qui est dĂ©jĂ très avancĂ© du fait de la fascisation impulsĂ©e depuis Sarkozy. Il a tout un rĂ©pertoire d’actions immĂ©diatement disponibles qu’il pourra utiliser contre des mouvements sociaux plus massifs et radicaux en France ces dix dernières annĂ©es qu’en Italie, et contre une gauche qui constitue malgrĂ© tout un concurrent pour le RN, contrairement au cas Italien oĂą ce qu’il y a en face ce sont le Mouvement 5 Ă©toiles et le Parti dĂ©mocrate, donc rien qui ressemble de près ou de loin Ă une gauche de rupture, et ces partis ne sont pas actuellement en capacitĂ© de battre la coalition des droites.Â
Les fascistes ne s’amusent pas à utiliser la force de manière extrêmement brutale juste par plaisir s’ils pensent que cela ne va pas leur rapporter quelque chose, s’ils escomptent qu’ils pourraient perdre du crédit. En Italie, la situation pourrait changer radicalement si le niveau de conflictualité s’élevait de manière nette et si la gauche de rupture devenait réellement une “menace” pour les partis actuellement au pouvoir. On en est loin il est vrai. Pour prendre un exemple, la CGIL, la principale confédération syndicale italienne, a invité Meloni a faire un discours à son congrès en mars 2023, quelque chose de tout à fait inimaginable pour la CGT en France. Meloni, dans ce contexte-là , n’a aucun intérêt à s’engager dans un déchaînement répressif, mais par contre elle a clairement renforcé son pouvoir (avec la réforme constitutionnelle de l’an passé, qui donne plus de pouvoir à l’exécutif) et avec le décret-loi sécurité imposé au printemps dernier, elle a accru la criminalisation de toutes les formes de contestation militante, en prévision d’une remontée de la combativité populaire.
Tu parles de rupture et de continuitĂ©, ce que je constate aussi. Tu dis que l’on assiste Ă des sauts rĂ©pressifs et racistes quand l’extrĂŞme droite arrive au pouvoir. En cela je suis d’accord. Mais ce qui me pose question c’est que je vois moi dĂ©jĂ un saut rĂ©pressif et une rupture avec Macron. Il y avait dĂ©jĂ les Ă©lĂ©ments prĂ©sents avec le PS et le gouvernement Hollande et la rĂ©pression de la loi Travail. Les anti-racistes rappellent qu’il y avait dĂ©jĂ la rĂ©pression et les violences policières dans les quartiers populaires, ce qui est vrai. Mais mĂŞme sur ce thème, avec Nahel, le niveau de violence a Ă©tĂ© extrĂŞmement fort : un adolescent tuĂ© d’une balle dans la tĂŞte Ă bout portant, des morts dans la protestation qui a suivi… J’ai l’impression que le barrage s’est fait sur la promesse d’éviter ce saut rĂ©pressif, mais que tous les Ă©lĂ©ments qu’on incluait dans ce saut rĂ©pressif se sont finalement produits lors des deux quinquennats Macron. Je suis donc d’accord qu’avec un gouvernement labellisĂ© d’extrĂŞme droite cela irait encore plus loin, que ce serait amplifiĂ©, mais j’ai aussi l’impression que ce serait aussi amplifiĂ© avec un prĂ©sident qui ne viendrait pas de l’extrĂŞme droite comme GĂ©rald Darmanin ou Bruno Retailleau.Â
Comme je le disais plus haut, la fascisation peut passer par la mainstreamisation des nĂ©ofascistes traditionnels ou par la fascisation des droites traditionnelles (en rĂ©alitĂ© elle passe bien souvent par les deux tendances). Trump c’est plutĂ´t un personnage de la droite qui se fascise. Aujourd’hui beaucoup d’historiens du fascisme n’ont aucun problème Ă dire que Trump s’inscrit en continuitĂ© avec le fascisme. Et pourtant il n’a pas un mouvement fasciste de masse derrière lui, et lui ne vient pas des groupuscules suprĂ©macistes ou nĂ©onazis, il vient de la droite traditionnelle.Â

Je n’ai donc aucun problème de principe Ă tenir compte de ce que tu dis. Pour prĂ©ciser : ma vision c’est que le processus de fascisation n’est pas un processus linĂ©aire, il passe toujours par une sĂ©rie de ruptures, liĂ©es Ă des dĂ©faites sociales, Ă des Ă©checs politiques des gauches, ou Ă des refus de combattre (c’est flagrant dans le cas de l’islamophobie). L’arrivĂ©e au pouvoir de Macron s’inscrit dans une trajectoire qui a commencĂ© antĂ©rieurement avec Sarkozy et Hollande, avec des points de rupture que j’ai essayĂ© de documenter dans Comment le fascisme gagne la France, mais l’expĂ©rience Macron au pouvoir constitue aussi une rupture claire, qu’on peut mesurer mĂŞme en termes simplement quantitatifs. Il suffit de prendre les chiffres que donne Paul Rocher sur l’usage des armes dites non-lĂ©tales mais qui mutilent et qui tuent (qu’on pense Ă RĂ©mi Fraisse, Ă Zineb Redouane ou Ă Mohamed Bendriss), ou encore la multiplication des interdictions de manifestations de la part de la prĂ©fecture de police de Paris. En termes statistiques il y a bien une rupture nette.Â
Qu’est-ce que ça peut ĂŞtre “plus que ça” ? Ça peut ĂŞtre plus de dissolutions, y compris d’organisations ayant un ancrage de masse. Une fois qu’on a dissout le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), le collectif Palestine vaincra, la Coordination contre le racisme et l’islamophobie, la Jeune garde, Urgence Palestine, que reste t-il ? Il reste la gauche rĂ©volutionnaire (NPA, LO, RP…), mais aussi les syndicats Ă©tudiants (l’UNEF comme cela a Ă©tĂ© mentionnĂ© par la droite il y a quelques annĂ©es), et mĂŞme la CGT ou la FI. Je ne sais pas si on prend suffisamment au sĂ©rieux le fait que le principal dirigeant de la droite française il y a quelques annĂ©es, Eric Ciotti, maintenant passĂ© sous la coupe du RN, a rĂ©clamĂ© la dissolution de la France Insoumise, le principal groupe parlementaire de gauche. En termes d’élĂ©ments de langage fascisants balancĂ©s comme ça dans l’espace public, on ne fait pas mieux.Â

On peut toujours se dire que le pire a Ă©tĂ© atteint, mais ce n’est simplement pas vrai : on peut encore aller bien plus loin. Je ne dis certainement pas ça pour faire passer en sous-main l’idĂ©e “contentons nous du macronisme sinon ce sera pire”. PlutĂ´t pour dire que le macronisme a mis le curseur très haut en termes de rĂ©pression des manifestations et de recul des libertĂ©s publiques ; si l’extrĂŞme droite parvient au pouvoir, “plus loin” signifiera alors l’armĂ©e dans les quartiers populaires, la police tirant Ă balles rĂ©elles sur des manifestants, la dissolution d’organisations syndicales et politiques, etc. Il y a aussi un Ă©lĂ©ment de contexte supplĂ©mentaire : le niveau de conflictualitĂ© sociale et politique tout Ă fait singulier qu’on retrouve en France par rapport Ă l’ensemble de l’Europe de l’Ouest, qui contraindrait sans doute l’extrĂŞme droite en France Ă recourir Ă des moyens de rĂ©pression beaucoup plus importants qu’en Italie, en Allemagne ou en Grande-Bretagne.Â
Je pense que c’est pour cela que le livre n’a pas bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une grande mĂ©diatisation en 2018, du moins dans les mĂ©dias mainstream du genre LibĂ©ration ou Le Monde. C’est Ă la fois un livre qui alertait sur le fascisme mais qui n’était aucunement complaisant avec le macronisme, qui cherchait Ă tenir les deux bouts : dĂ©noncer le macronisme pour ce qu’il fait en termes de rĂ©gression sociale mais aussi en ce qu’il favorise la montĂ©e du fascisme, tout en rappelant que le fascisme est un danger mortel pour les droits dĂ©mocratiques les plus Ă©lĂ©mentaires, pour les minoritĂ©s, les classes populaires dans leur ensemble, le mouvement ouvrier, etc.Â

Ă€ un moment oĂą on dĂ©nonçait la rĂ©pression des Gilets jaunes, on me demandait pourquoi je m’embĂŞtais Ă analyser l’extrĂŞme droite et pointer le danger qu’elle reprĂ©sente, alors qu’il fallait se concentrer sur la dĂ©nonciation du macronisme. Le problème c’est que la bourgeoisie ne met jamais tous ses Ĺ“ufs dans le mĂŞme panier, elle dĂ©veloppe toujours des liens avec plusieurs partis capables de dĂ©fendre ses intĂ©rĂŞts dans le champ politique. La Macronie est le parti du capital, cela pourrait aussi ĂŞtre LR ou le RN. Le RN dĂ©fendrait assurĂ©ment les intĂ©rĂŞts du capital mais en s’appuyant sur une autre coalition, une coalition sociale plus large intĂ©grant une partie des classes populaires.Â
C’est ce qui m’inquiète beaucoup : contrairement à la Macronie, le RN a conquis une réelle base sociale à l’intersection des classes populaires et des couches moyennes. C’est quelque chose qu’il peut mettre dans la balance auprès du patronat en disant “nous allons pouvoir mettre en place les politiques que vous voulez, et cela va mieux passer car des gens nous suivent et sont d’accord avec nous. On leur fera miroiter la dégradation des droits d’autres groupes” – une manière en quelque sorte d’augmenter le “salaire psychologique de la blanchité” (pour parler comme le sociologue africain-américain Du Bois) : en dégradant la valeur sociale et symbolique des autres, des groupes altérisés et minorisés, des Musulmans et des immigrés, on rehausse automatiquement celle des natifs (même si matériellement on ne leur offre rien ou presque).
Sociologie du RNÂ
Tu dis que contrairement Ă ce que disent Thomas Piketty et Julia CagĂ©, le vote en faveur du RN n’est pas “un vote par dĂ©faut ou par dĂ©pit”. Pourquoi ?Â
Ce n’est pas la chose la plus contestable qu’ils disent, mais cela reste très contestable. D’abord, s’il s’agissait uniquement d’un vote par défaut ou par dépit, on comprendrait mal pourquoi les électeurs et électrices du RN sont aussi stables dans leur vote aujourd’hui. Contrairement aux années 1990 où il y avait un vote assez volatile entre la droite, l’extrême droite et l’abstention, aujourd’hui les électeurs ou électrices du RN se reportent d’une élection à une autre vers le candidat RN, y compris quand le candidat est inconnu localement, là où ce n’était pas autant le cas dans les années 1990 et où on votait pour la marque Jean-Marie Le Pen parce que c’était un tribun charismatique et on était convaincus ou séduits par ses apparitions dans les débats télévisés, mais aux élections locales on votait pour d’autres partis, notamment les partis de droite.

Aujourd’hui une partie de la population considère le RN comme son parti. Je pense qu’il faut vraiment le mesurer. C’est plus fort dans certains segments sociaux, dans certains territoires. Il n’y a pas un portrait robot de l’électeur RN mais il y a des centres de gravitĂ©, des zones de force. Par exemple, dans le segment des franges stabilisĂ©es des classes populaires, blanches et gĂ©nĂ©ralement propriĂ©taires de leur logement dans des zones pĂ©ri-urbaines, semi-rurales, ou rurales, c’est plus fort. Dans la petite bourgeoise traditionnelle : les petits indĂ©pendants, petits artisans, petits commerçants, petits agriculteurs, il y a Ă©galement un très fort vote pour le RN, aussi fort que dans le premier segment si on prend les Ă©lections 2024. Ce sont lĂ deux grosses zones de force socialement du vote RN dans lesquelles ce n’est pas un vote par dĂ©faut.Â
Par ailleurs, Piketty et CagĂ© manquent complètement un rĂ©sultat des enquĂŞtes quantitatives et qualitatives, Ă savoir qu’au centre de la reprĂ©sentation du monde de ces Ă©lecteurs et Ă©lectrices RN, de leurs aspirations, de leurs “dĂ©sirs socio-politiques” pour parler comme FĂ©licien Faury, il y a le racisme et la xĂ©nophobie. Piketty et CagĂ© veulent nous expliquer que c’est un vote qui exprime uniquement une sorte de rĂ©volte contre la mondialisation et une souffrance sociale vis-Ă -vis de l’affaiblissement des services publics dans toute une sĂ©rie de territoires. Cela peut exprimer ça mais ce n’est presque jamais dĂ©connectĂ© de tout un discours et d’une reprĂ©sentation de la sociĂ©tĂ© française qui serait radicalement menacĂ©e, dans son existence mĂŞme, par l’immigration, les minoritĂ©s, mais aussi une haine de la gauche et des mouvements qui portent une exigence d’égalitĂ© comme le mouvement antiraciste.Â

MĂŞme sur le plan Ă©conomique et social, en rĂ©alitĂ© les segments des classes populaires qui votent pour le RN ne sont pas forcĂ©ment ceux qui rĂ©clament le plus des politiques de gauche. Si on Ă©coute Julia CagĂ© on a l’impression qu’il suffirait que la gauche se mette Ă parler de services publics – ce qu’elle n’a jamais cessĂ© de faire si on prend la gauche de rupture, que ce soit le PC ou LFI – pour que les franges des classes populaires qui votent RN se tournent vers elle. Pourtant, si on regarde les questions “bread and butter”, comme on dit en anglais, c’est-Ă -dire les questions strictement matĂ©rielles, il n’y a pas photo entre le programme de la gauche (du Nouveau Front populaire) et celui du RN. Il y a donc bien quelque chose d’autre qui, parfois, se substitue ou se connecte aux questions matĂ©rielles et qui vient expliquer le vote RN chez ces ouvriers ou employĂ©s, quelque chose qui par ailleurs fait ciment entre les diffĂ©rents Ă©lectorats du RN, entre les bourgeois qui votent RN et certaines franges de la classe travailleuse qui vote RN. Ce ciment-lĂ , c’est ce que je dis dans le livre mais aussi dans ma contribution dans ExtrĂŞme droite : la rĂ©sistible ascension (2024, Ă©ditions Amsterdam), c’est la centralitĂ© de la xĂ©nophobie et du racisme dans le vote RN, une reprĂ©sentation raciale et raciste des problèmes et menaces auxquelles est confrontĂ©e la population française.  Â
L’insécurité : un argument de l’extrême droite ?
Un des arguments de l’extrême droite c’est la “lutte contre l’insécurité”. Comment on pense ce sujet quand on est de gauche ? Est-ce qu’on doit l’éviter parce que c’est pas notre domaine ? Est-ce que l’évoquer c’est prendre le risque, comme beaucoup de gens à gauche, de se mettre à parler comme la droite ou l’extrême droite ?
Sur l’analyse de la place de l’insĂ©curitĂ© dans le vote RN, il faut bien noter qu’il n’y a pas de relation mĂ©canique entre l’expĂ©rience de la dĂ©linquance et de l’insĂ©curitĂ© d’un cĂ´tĂ© et le vote RN de l’autre. On peut avoir des territoires oĂą le niveau de dĂ©linquance est très faible et le vote RN très important, et inversement. En rĂ©alitĂ©, les enquĂŞtes montrent qu’un facteur très important de la perception de l’insĂ©curitĂ© est la perception de l’immigration : plus on perçoit l’immigration comme un problème, plus on a tendance Ă considĂ©rer que l’insĂ©curitĂ© est très Ă©levĂ©e.Â
D’ailleurs, c’est un point de mĂ©thode important mais quand on interprète les motivations du vote chez les Ă©lecteurs de l’extrĂŞme droite, il ne faut pas les regarder indĂ©pendamment les unes des autres, comme si elles ne faisaient que s’additionner (le pouvoir d’achat, l’insĂ©curitĂ©, l’immigration, etc.). Elles sont connectĂ©es les unes aux autres et lĂ encore, c’est bien souvent la xĂ©nophobie et le racisme qui font ciment, qui leur donnent une cohĂ©rence et qui fournissent une forme de causalitĂ© malĂ©fique (les immigrĂ©s et minoritĂ©s comme responsables et coupables de tous les maux). Par exemple le pouvoir d’achat n’est pas souvent vu par les Ă©lecteurs du RN comme un problème liĂ© aux conflits de classe, Ă la rapacitĂ© des bourgeois, des patrons ou des actionnaires, il est plutĂ´t apprĂ©hendĂ© via le discours : “Ils prennent toutes les aides, l’État ne donne qu’à eux, j’aurais plus si je payais moins d’impĂ´ts, des impĂ´ts qui vont Ă des gens qui ne le mĂ©ritent pas et ne devraient pas ĂŞtre lĂ .”Â
Pour revenir Ă ta question, je ne pense pas que la gauche devrait esquiver la question de l’insĂ©curitĂ©, mais je ne pense pas qu’elle devrait l’aborder comme les droites ou l’extrĂŞme droite, c’est-Ă -dire d’une manière policière. D’abord il y a tout un discours important et intĂ©ressant que la gauche doit tenir : l’insĂ©curitĂ© ce n’est pas que l’insĂ©curitĂ© en termes de dĂ©linquance, c’est aussi l’insĂ©curitĂ© sociale, la prĂ©carisation des conditions d’existence, du travail, du logement, etc. C’est quelque chose qui peut parler Ă des millions de gens, cette insĂ©curisation de leurs conditions de vie. C’est très important d’insĂ©rer la question de l’insĂ©curitĂ© dans un paysage plus large qui porte sur l’insĂ©curisation par les politiques nĂ©olibĂ©rales de larges pans de la sociĂ©tĂ© française, notamment dans les classes populaires et intermĂ©diaires, donc 80% de la population, Ă travers eux ou leurs enfants. Sur la scène scolaire, Parcoursup est par exemple une vaste entreprise Ă insĂ©curiser.Â

Mais lĂ encore je ne veux pas Ă©viter la question : la gauche devrait avoir un discours sur l’insĂ©curitĂ©. Simplement, chaque fois que des reprĂ©sentants autoproclamĂ©s de la gauche depuis quarante ans prĂ©tendent aborder cette question, ils le font en mobilisant des arguments de droite : rĂ©clamer plus de commissariats, de flics municipaux, d’armement, etc. Bien souvent aussi parce que ce sont des Ă©lus locaux qui portent ça. Au plan local, il est peut-ĂŞtre plus difficile d’imaginer une politique de gauche qui permettrait de rĂ©soudre l’insĂ©curitĂ©, parce qu’en fait la position de la gauche en matière d’insĂ©curitĂ© devrait commencer par dire : la rĂ©pression ne permet pas d’affronter le problème de l’insĂ©curitĂ©. La preuve par les États-Unis, qui sont Ă la fois la sociĂ©tĂ© oĂą, depuis les annĂ©es 1980, le niveau de rĂ©pression et d’emprisonnement est de loin le plus Ă©levĂ© au monde et un pays oĂą le niveau de dĂ©linquance est le plus Ă©levĂ© dans les pays occidentaux.Â
Ça ne constitue donc pas une solution magique Ă la dĂ©linquance qui peut effectivement avoir des consĂ©quences insupportables pour les gens qui vivent dans les territoires oĂą la criminalitĂ© est Ă©levĂ©e. En rĂ©alitĂ© c’est Ă la fois la prĂ©carisation de masse et surtout le dĂ©calage entre cette prĂ©carisation et les idĂ©aux d’enrichissement par tous les moyens que promeut la sociĂ©tĂ© capitaliste, qui crĂ©ent cet appel Ă la dĂ©linquance. Si vous dites en permanence que la valeur d’un individu se ramène Ă sa richesse et que par ailleurs vous affirmez qu’il faut tout faire pour s’enrichir, s’élever socialement, ne vous Ă©tonnez pas si ceux qui sont en bas de l’échelle fassent tout pour s’enrichir, y compris utilisent des moyens violents. Il est donc impossible d’imaginer rĂ©duire considĂ©rablement l’insĂ©curitĂ© sans une politique anticapitaliste. La gauche devrait avoir le courage de porter ce discours lĂ .Â
Ça veut aussi dire que les politiques que l’on propose en matière Ă©conomique et sociale auraient pour effet Ă moyen et long terme de rĂ©duire la dĂ©linquance. Mais ne nous mentons pas : la dĂ©linquance est lĂ et le problème ne sera pas rĂ©solu en quelques jours ou semaines. Il ne l’est d’ailleurs pas non plus par les politiques ultra-rĂ©pressives : on fout des milliers de gamins et de jeunes hommes en prison et ça ne change rien. Il y a au passage des questions plus spĂ©cifiques autour des drogues : il y a une politique de gauche Ă dĂ©velopper en la matière que l’essentiel de la gauche a du mal Ă assumer. J’ai trouvĂ© intĂ©ressant que la France insoumise cherche Ă prendre au sĂ©rieux cette question lĂ dans la pĂ©riode rĂ©cente ; c’est important Ă la fois sur un plan de santĂ© publique, sur un plan social et effectivement sur le plan de la lutte contre la criminalitĂ©.Â
Le RN est-il condamnĂ© Ă gagner ?Â
En juillet 2024, le RN a perdu les élections législatives alors que tout le monde le donnait gagnant. Tu notes que c’était “inattendu”. Comment l’expliquer ?
C’était inattendu au regard de la quasi-totalitĂ© des sondages qui donnaient le RN alliĂ© Ă Ciotti gagnant, parfois mĂŞme avec une majoritĂ© absolue Ă l’AssemblĂ©e. En rĂ©alitĂ© on pouvait malgrĂ© tout s’attendre Ă ce qu’il n’y ait pas, Ă ce stade, une majoritĂ© de l’électorat pour donner les clĂ©s de l’appareil d’État au RN. Mais le temps nous est comptĂ© et sans penser que l’arrivĂ©e au pouvoir de l’extrĂŞme droite est inĂ©vitable il y a effectivement quelque chose qui a Ă©voluĂ© au cours des dernières annĂ©es qui rend son arrivĂ©e au pouvoir plus probable. Notamment le fait que sur le plan Ă©lectoral des segments entiers des classes moyennes et favorisĂ©es, qui votaient traditionnellement Ă droite, se dĂ©portent de manière croissante vers l’extrĂŞme droite. Sur le plan des soutiens mĂ©diatiques et financiers, on voit très bien la pĂ©nĂ©tration de l’extrĂŞme droite dans une partie du patronat, une lĂ©gitimation croissante de ses positions : le RN apparaĂ®t aujourd’hui, pour des franges de plus en plus larges du patronat, comme une solution possible Ă la situation de blocage politique de la sociĂ©tĂ© française, Ă la quasi-crise de rĂ©gime dans laquelle elle est en train de s’enfoncer.Â

Ça pousse Ă cet aboutissement que serait une coalition des droites dominĂ©e par l’extrĂŞme droite, comme en Italie par exemple. Si le patronat français regarde du cĂ´tĂ© de l’Italie il peut d’ailleurs se dire qu’il n’a, du point de vue de ses intĂ©rĂŞts, absolument rien Ă craindre du RN. Il y a eu une Ă©poque oĂą le parti des Le Pen parlait de sortir de l’Union europĂ©enne et de l’euro, mais c’est fini. De mĂŞme, toutes les promesses sociales qu’il faisait il y a dix ans ont Ă©tĂ© oubliĂ©es. Bardella, une semaine avant l’élection lĂ©gislative, a dit que finalement il ne ferait pas tout de suite l’abrogation de la rĂ©forme des retraites, c’est-Ă -dire qu’elle serait très certainement enterrĂ©e. A cette Ă©tape de son ascension, le RN cherche Ă donner des gages Ă ces franges-lĂ de l’électorat, la droite traditionnelle et le patronat, et chez eux il est clair qu’on prĂ©fèrera toujours l’extrĂŞme droite Ă une gauche qui n’a pas tout Ă fait renoncĂ© Ă amĂ©liorer les conditions de vie des classes populaires, mĂŞme une gauche parfaitement rĂ©formiste.Â
Par ailleurs on voit l’espace politique de la Nupes et du NFP se dĂ©liter : le Parti socialiste, mais aussi le Parti communiste sous direction de Roussel, pour des raisons boutiquières, ont fait exploser ce cadre-lĂ . Ce n’est pas en premier lieu l’attitude des dirigeants de la France insoumise qui a disloquĂ© les coalitions de gauche, contrairement Ă ce qui est gĂ©nĂ©ralement affirmĂ©. En rĂ©alitĂ©, la France insoumise, en 2024, avait proposĂ© aux europĂ©ennes une liste Nupes avec la tĂŞte de liste aux Écologistes, qui l’ont refusĂ©e. Chacun, pris dans ses petits calculs boutiquiers, a cherchĂ© Ă jouer sa carte. Le PS n’a en rĂ©alitĂ© jamais acceptĂ© le programme de la Nupes et du NFP, et dès qu’il l’a pu, a trahi les promesses qu’il avait pu faire dans la pĂ©riode antĂ©rieure. Vieille histoire depuis 1981, et mĂŞme depuis 1914… Le problème c’est que la seule solution, du point de vue de la gauche, serait d’avoir un bloc politique et social qui permette d’affronter et l’extrĂŞme centre macroniste et l’extrĂŞme droite nĂ©ofasciste, ce qui suppose un programme de rupture pour pouvoir s’adresser largement aux classes populaires, Ă la jeunesse et aux minoritĂ©s, Ă tous ceux et toutes celles qui ont un intĂ©rĂŞt Ă changer de sociĂ©tĂ©.Â
Comment lutter contre le fascisme ?Â
Est-ce que le barrage Ă©lectoral est une mĂ©thode efficace contre le fascisme, ou bien est-ce quand on en est au stade de cette question c’est qu’on a dĂ©jĂ plus ou moins perdu ? Tu dis Ă un moment qu’ “aucun front rĂ©publicain ne mettra fin Ă une dynamique fasciste”. Pourquoi ?Â
Le barrage devrait ĂŞtre conçu comme une pure opĂ©ration tactique dans un moment très prĂ©cis : un entre-deux tours d’une Ă©lection prĂ©sidentielle. Je ne suis pas contre poser des dĂ©bats tactiques : vaut-il mieux affronter Macron ou Le Pen ? Le mot d’ordre de 2022 Ă©tait “battre Marine Le Pen dans les urnes pour battre Macron dans la rue ensuite”. Pourquoi pas. Reste que l’essentiel du temps on ne devrait pas avoir ce dĂ©bat d’ordre tactique mais avoir un dĂ©bat de type stratĂ©gique : comment fait-on reculer la dynamique fasciste ? Comment Ă©largir le bloc de gauche sur un programme qui peut parler aux attentes des classes populaires, des minoritĂ©s et de la jeunesse ? Comment obtenir des victoires sociales face Ă la Macronie ? Etc.Â
Le barrage n’est pas une mĂ©thode efficace contre le fascisme. Il peut ĂŞtre utile dans un moment très prĂ©cis et conjoncturel mais ne constitue pas une rĂ©ponse. Plus largement je suis très mĂ©fiant face Ă tous les discours “tout sauf Le Pen”, “tout sauf Bardella”, “tout sauf Trump”, ou mĂŞme “tout sauf Berlusconi” dans les annĂ©es 1990, car cela aboutit Ă la progression de ces forces. Quand toute ta stratĂ©gie est fondĂ©e sur le barrage, cela a au moins deux dĂ©fauts : 1. tu ne construis plus ton camp que nĂ©gativement, comme ce qui va permettre “d’éviter le pire”, mais le chemin du moins pire mène souvent, prĂ©cisĂ©ment, vers le pire 2. cela laisse le monopole de l’alternative au système et Ă l’ordre Ă©tabli Ă l’extrĂŞme droite. Tu te construis toi-mĂŞme comme une force de conservation du système et tu confortes la rhĂ©torique de ces partis d’extrĂŞme droite comme “ennemis du système”.Â

Je ne nie pas qu’il puisse y avoir des dĂ©bats tactiques pour savoir s’il vaut mieux Ă©viter que l’extrĂŞme droite arrive au pouvoir. Cela s’est par exemple passĂ© au BrĂ©sil. Il y avait un candidat du Parti des travailleurs (PT) qui s’appelait Haddad, face Ă Bolsonaro en 2018. Je pense qu’il fallait voter Haddad contre Bolsonaro dans ce moment prĂ©cis, mais je pense aussi que la politique du PT, sous Dilma Rousseff notamment, a favorisĂ© l’arrivĂ©e au pouvoir de Bolsonaro : il y a eu certaines amĂ©liorations sociales mais le PT a toujours respectĂ© le cadre nĂ©olibĂ©ral.Â
Plus gĂ©nĂ©ralement, si l’on veut affronter la dynamique fasciste, au BrĂ©sil, en France ou aux États-Unis, il faut construire une gauche vĂ©ritable sur un programme de rupture avec les politiques nĂ©olibĂ©rales, racistes et productivistes, et Ă©largir l’espace de cette gauche par une politique qui vise l’hĂ©gĂ©monie, en allant sur la ligne de front, hors des zones de force de la gauche actuelle, donc dans des territoires oĂą elle est faible ou inexistante, en construisant des fronts et en portant une politique d’égalitĂ©, de justice sociale et de contrĂ´le populaire. Ce sont typiquement ce qu’ont fait les Soulèvements de la Terre en alliance avec la CGT, Solidaires, la ConfĂ©dĂ©ration paysanne, des collectifs citoyens locaux, dans des territoires du Poitou autour de luttes spĂ©cifiques, notamment de Sainte-Soline. C’est très important car on va sur la ligne de front dans des territoires oĂą, contrairement au XXe arrondissement de Paris, l’extrĂŞme droite est Ă©lectoralement forte.Â
Par quoi passe un renouveau de la lutte antifasciste ?Â
Ça passe déjà par comprendre que l’antifascisme est à la fois une lutte spécifique et sectorielle – qui vise à porter attention au RN et aux groupuscules, à faire un travail de veille, à s’assurer que l’extrême droite ne s’implante pas là où elle n’est pas dans telle ou telle ville, université, quartier, village… – et l’antifascisme comme élément fondamental, comme ciment, certes défensif, de la politique d’émancipation. On a vu en juin-juillet 2024 qu’il y a eu une coalition de forces entre féministes, antiracistes, syndicalistes, médias indépendants, etc. car tout le monde se sent attaqué par l’extrême droite, pressent que celle-ci, au pouvoir en coalition avec les droites, serait un saut qualitatif, qu’elle irait encore plus loin dans le recul des droits des minorités, des droits démocratiques, de ceux de la presse indépendante… et donc qu’il faut se coaliser pour la battre autour d’un programme alternatif. Le NFP a eu plein de défauts mais permettait d’imaginer d’engager une rupture avec les politiques qui nous ont menés jusque là depuis quarante ans.
Après, Ă une Ă©chelle large, mĂŞme si tout ne se rĂ©sume pas Ă une question de rĂ©cits ou de “narratifs”, il faut rĂ©ussir Ă dĂ©construire les rĂ©cits de normalisation du RN et de l’inĂ©luctabilitĂ© de son arrivĂ©e au pouvoir car cela est dĂ©sarmant et dĂ©sespĂ©rant. Or le dĂ©sespoir prĂŞte Ă l’inaction.Â
Il me semble que dans la rĂ©ponse Ă l’extrĂŞme droite et sa possible arrivĂ©e au pouvoir, il y a plusieurs choses :Â
1. Ne pas opposer, comme le font Roussel et Ruffin, les combats sociaux traditionnels (autour des questions matérielles) avec des combats qui sont aussi des combats pour l’égalité, qui sont consubstantiels de la lutte pour l’émancipation du genre humain. La lutte pour l’égalité est indivisible : il n’y a pas à opposer la lutte pour des meilleurs salaires et les services publics aux luttes féministes et antiracistes. D’ailleurs, le candidat qui a cherché à les articuler (Mélenchon) a fait 22% et celui qui a cherché à les opposer (Roussel) a fait 2,28%, ce qui montre que le fait de mettre sous le tapis les questions qui fâchent et de se concentrer sur les questions matérielles, prétendument unifiantes à elles seules, ne constitue pas une solution magique qui permettrait de faire renaître la gauche. Nulle part cela n’a marché. En France depuis trente ans, tous les gens qui ont fait ça ont échoué à percer.
2. Ne pas opposer les batailles sociales et Ă©lectorales. La bataille Ă©lectorale est une lutte sociale et politique Ă part entière, une lutte populaire au sens plein du terme. Ce n’est pas ma tasse de thĂ© personnellement mais on ne peut pas se laver les mains des questions Ă©lectorales : on a besoin de luttes sociales fortes, ce qui est le fondement de la puissance des mouvements d’émancipation, mais qui arrivent Ă se transcrire Ă une Ă©chelle de masse dans le champ politique, donc aussi sur le terrain Ă©lectoral. Pour imaginer des formes de transformations rĂ©volutionnaires au XXIe siècle, on aura besoin d’une dialectique entre victoires sociales et Ă©lectorales. Je pense qu’on ne peut pas esquiver cette question lĂ .Â
3. Ne pas concevoir la bataille culturelle et des idĂ©es comme uniquement des intellectuels qui Ă©crivent des livres, des articles, des tribunes… Il faut bien sĂ»r ces articles, ces livres, des sites, des mĂ©dias indĂ©pendants comme Frustration, Blast ou Contretemps, c’est important, c’est crucial. Mais la bataille culturelle c’est avant tout une bataille militante, d’organisation, une bataille syndicale aussi, pour faire en sorte que dans des universitĂ©s, des lieux de travail, des quartiers, des villages, il y ait des idĂ©es qui se transmettent, des gens qui les fassent vivre et les incarnent. Ce que raconte BenoĂ®t Coquard sur les classes populaires rurales qu’il a Ă©tudiĂ©es est important : il faut que les idĂ©es d’égalitĂ©, de justice sociale, les idĂ©es de gauche pour faire vite, soient incarnĂ©es par des figures au niveau local. Aujourd’hui c’est en partie le problème dans certains territoires : elles n’existent plus, elles ne sont plus portĂ©es par des individus, des organisations, des mouvements ou des collectifs. Il y a tout un tissu Ă faire renaĂ®tre et Ă renforcer, notamment dans les zones oĂą la gauche sociale et politique est faible.Â
4. Il faut dĂ©masquer, dĂ©mystifier, dĂ©construire l’extrĂŞme droite et son programme. Pas tant pour convaincre le cĹ“ur de l’électorat de l’extrĂŞme droite qui, pour l’essentiel, ne basculera jamais Ă gauche, mais pour les segments pĂ©riphĂ©riques de cet Ă©lectorat, les plus rĂ©cents, mais surtout en direction de celles et ceux qui pourraient basculer dans les annĂ©es Ă venir, qui se posent des questions entre la gauche et la droite, Ă©galement ceux qui vont se politiser dans les annĂ©es qui viennent, qui ont actuellement entre treize et seize ans et qui vont devenir des citoyens et peut-ĂŞtre des militants plus tard. Il y a donc une bataille culturelle Ă mener pour dĂ©montrer que l’extrĂŞme droite c’est le parti de l’oppression mais aussi l’autre parti du capital, qu’elle n’est pas une alternative au système et Ă l’ordre Ă©tabli.Â
5. Il ne s’agit pas simplement de dire qu’il faut mettre de l’argent dans les services publics et augmenter les salaires, mais aussi d’essayer en permanence de prouver que c’est possible, que ce n’est pas utopique. Beaucoup de gens sont d’accord avec ça mais pensent que ce n’est pas possible de le faire. Par ailleurs il faut continuer de mener les batailles sur les questions oĂą nous sommes minoritaires car nous le serons encore plus si nous ne le faisons pas : leurs avancĂ©es sont faites de nos reculs en matière notamment de politiques migratoires, d’islamophobie, de violences policières. Il faut marteler un certain nombre de positions quand bien mĂŞme nous sommes minoritaires, afin de diffuser un autre discours, comme par exemple sur l’insĂ©curitĂ©, la drogue, la prison.Â
6. Enfin, il y a dans cette bataille culturelle la nécessité de ne pas s’en tenir à des propositions d’urgence ou à des positions défensives mais de connecter ces revendications à un projet d’ensemble, un projet de société. Sur ce terrain nous sommes encore beaucoup trop timorés car nous avons hérité des années 1980-1990 une sorte de peur d’aborder l’horizon utopique de la transformation sociale, celle d’une société radicalement émancipée du capitalisme, de l’impérialisme, du productivisme et du racisme. Nous devons essayer de dessiner les contours de la société que nous souhaitons : socialiste, éco-socialiste, communiste, autogestionnaire… Tous ces termes ne sont pas équivalents mais il faut être capable de prononcer ces mots-là et de discuter ce qu’ils recouvrent. Cela ne veut pas dire que du jour au lendemain nous allons convaincre largement mais souvenons-nous qu’une des forces du mouvement communiste au XXe siècle, et même des mouvements socialistes depuis les années 1830, a été d’être porteur d’une alternative qui pouvait être identifiée par les exploité·e·s et les opprimé·e·s comme un monde meilleur, désirable. Il ne faut pas renoncer à ça. C’est une faiblesse actuelle de la gauche : par opportunisme on peut se dire qu’il ne faut pas aborder ces enjeux, qu’il faut se concentrer sur les questions matérielles immédiates. Mais à long terme, renoncer à désigner cet horizon c’est s’enfermer dans la gestion du quotidien et, du point de vue d’une politique d’émancipation, avoir perdu d’avance.
Propos recueillis le 1er septembre 2025 par Rob GramsÂ
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
Plus d'articles


Extrême droite, comment en est-on arrivé là ?
Rob GramsAntiracismeOn a vu, lu, jouéPolitique politicienneAlors que le spectre d’un départ du gouvernement Bayrou avant le 10 septembre se fait de plus en plus fort, celui d’une cohabitation avec le Rassemblement national, possiblement souhaité par Macron lui-même, ré-émerge aussi. Il faut dire qu’en France, l’extrême droite est parvenue à s’imposer comme une force politique majeure, à apparaître pour des millions de Françaises et de Français comme l’opposition au système, tout en nourrissant et en exprimant des affects racistes puissants. Mais [...]

Marx écologiste : on vous explique le communisme de la décroissance
Charles PlantadeÉcologieOn a vu, lu, jouéDans le contexte des grandes crises écologiques – dérèglements climatiques, effondrement de la biodiversité, scandales de pollutions à répétition… — le mot d’ordre de la « décroissance » (on revient sur le mot dans cinq minutes) connaît un regain d’intérêt ces dernières années, de l’encyclique du pape François Laudato si’ à la petite hype internet autour de l’économiste Timothée Parrique. Tellement que Macron, en bon roquet de la big tech, s’est senti obligé de sortir sa vanne sur les [...]

Créer un Réseau de Résistance Citoyenne: mode d’emploi
RCC SaintesVos frustrationsTout début juillet 2024, un groupe d’ami.e.s et de camarades de Saintes, en Charente-maritime, se réunissaient pour discuter d’un avenir sombre, annoncée (à tort) par tous les médias : la victoire au second tour des élections législatives anticipées du Rassemblement national et la nomination de Jordan Bardella comme Premier ministre. L’objectif était de créer un collectif, nommé “réseau de résistance citoyenne”, pour organiser la vie sous un régime d’extrême droite, l’entraide, le soutien [...]