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« Douce France » : Rachid Taha, la Seine de 1961 et les pancartes du 17 octobre 2026

Le 17 octobre dernier, entre deux slogans sur les prix du gazole et du logement, des lycéen.nes et des jeunes né.es bien après la guerre d’indépendance de l’Algérie brandissaient des pancartes sur le 17 octobre de 1961, le jour où la police de Papon a noyé des manifestants algériens dans la Seine. Une manière de rappeler, au milieu du mouvement contre la vie chère (et bien d’autres choses), que la question sociale et la question coloniale n’ont jamais fait chambre à part et que derrière tout ça, une interrogation revient à chaque génération : qui a le droit de se sentir chez soi ici ? Quarante ans en arrière, Rachid Taha posait déjà la question en reprenant « Douce France » de Charles Trenet : à qui appartient ce pays quand on chante le clocher avec un accent ? 

Samedi 17 octobre dernier, une partie de la rédaction de Frustration se tenait dans un rassemblement fixe à Paris. Dans la foule, il y a des lycéen·nes qui en ont après Parcoursup et des conditions d’apprentissage impossibles, mais on voit aussi des chasubles CGT et Solidaires ainsi que des gilets jaunes. Les pancartes parlent de SMIC, de loyers, de pleins d’essence à quatre-vingt-dix balles. J’en aperçois d’autres, tenues par des jeunes qui ont tout juste l’âge de remplir des vœux sur Parcoursup’, et elles parlent d’un autre 17 octobre, celui de 1961. Soixante-cinq ans après que soit peint sur les quais de la Seine : « Ici on noie les Algériens ». Je commence à les compter par réflexe. J’arrête vite, il y en a trop pour que ce soit un “hasard”.

PANCARTE ALGERIEN 1961
Pancartes tenues lors d'un rassemblement le 17 octobre 2026 / Farton Bink pour Frustration Magazine

Plus tard dans la journée, une autre foule se retrouvait sur le pont Saint-Michel pour jeter des fleurs dans la Seine. C’était la soixante-cinquième commémoration de cet évènement. Les fleurs ont flotté un moment puis sont parties avec le courant, à l’endroit même où des corps sont partis en 1961. Entre les mouvements de l’après-midi et du soir, les deux 17 octobre ont fini par se superposer. Tout cela nous ramène à une vieille question que la précampagne présidentielle et la couverture médiatique du 17 octobre dernier remettent insidieusement sur la table. Qui a le droit de dire « ma France » ? Qui peut s’en réclamer sans présenter des papiers ? Sans présenter un buste non couvert ou le contenu de son assiette à la cantine ? En 1986, le groupe lyonnais Carte de Séjour pose cette même question à sa manière en reprenant Douce France de Charles Trenet, une chanson écrite en 1943 par le plus français des chanteurs français.

Détourner la carte postale française de Trenet

Charles Trenet est un gamin de Narbonne qui “fait swinguer” la variété française. On le surnomme le Fou, et,  dans « Y’a d’la joie », il envoie la tour Eiffel se balader. En 1943, la joie se fait plus rare : Paris est occupé depuis trois ans et Trenet, comme une bonne partie du music-hall, continue de chanter. Il ira même chanter pour les prisonniers français en Allemagne, à la demande des Allemands. La presse collaborationniste, elle, s’amuse à décréter que « Trenet » serait l’anagramme de « Netter », un nom qu’elle suppose juif. C’est dans ce Paris-là qu’il écrit Douce France puis l’enregistre chez Columbia en 1947. La chanson parle d’un village, d’un clocher, d’une enfance insouciante, en somme, d’un pays de carte postale. 

Rachid Taha naît en 1958 à Sig, dans l’ouest algérien. En 1968, il rejoint avec sa famille son père dans les Vosges, où celui-ci fait tourner les machines d’un tissage. À 19 ans, il retrouve ses parents aux Minguettes, à Vénissieux, puis enchaîne les petits boulots, dont un poste à l’usine Majorette de Rillieux-la-Pape où il nettoie des petites voitures avant l’emballage. Il y rencontre les frères Mohamed et Mokhtar Amini. Au début des années 1980 naît Carte de Séjour (Taha au chant, Mohamed Amini à la guitare, Mokhtar à la basse, Djamel Dif à la batterie). Le groupe joue du rock, du punk, mais pour la critique, des Arabes avec une guitare, ça fait du raï. En 1983, un policier tire sur Toumi Djaïdja aux Minguettes, des jeunes de Vénissieux partent à pied réclamer l’égalité jusqu’à Paris. Le groupe Carte de Séjour les attend au point d’arrivée. Les journaux ont déjà trouvé le titre:  la « Marche des beurs », plus folklorique et moins encombrante qu’une marche pour l’égalité. En 1985, place de la Concorde, au concert de SOS Racisme, Taha lance au micro : « Charles Trenet, on peut le chanter nous ? » Carte de Séjour et Taha reprendront “Douce France”, quelque temps plus tard.


Douce France, je l’ai découverte au lycée, lors d’une sortie scolaire au musée de l’Histoire de l’immigration, présentée avec un carton comme une œuvre exposée. Drôle, pour un musée de l’immigration, cette démarche de prendre une chanson et d’en “faire une oeuvre” d’un mètre cube, comme s'ils inventaient l’eau tiède et que la reprise de Taha n’était pas une oeuvre avant d’avoir acquis l’immense reconnaissance d’être exposée dans un lieu de culture légitime. Ce musée/palais a été construit pour l’Exposition coloniale de 1931, qui a longtemps abrité le musée des Colonies et dont les murs narrent encore l’Empire en fresques et en bas-reliefs. À son ouverture en 2007, huit historiens sur douze ont claqué la porte de son conseil scientifique, parce qu’entre autre, Sarkozy essayait d’inventer un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Françoise Vergès et Seumboy ont tiré de la Porte Dorée (Quartier où se situe ledit musée) un livre : “De la violence coloniale dans l’espace public”, publié chez SHED (oui, Shed dont nous parlions ici) et que je ne saurais que trop vous recommander. On nous avait donc emmené·es, enfants d’immigré·es pour une bonne partie de la classe, apprendre calmement notre histoire chez ceux qui avaient eu la magnanimité de la mettre en vitrine. D’abord, de vastes peintures et sculptures de l’Empire à l’entrée de l’édifice, puis Carte de Séjour/ Rachid Taha approprié et sanctifié vers la fin de son expo permanente, quand le cauchemar prit fin, croyez-moi, on était tous.tes bien content.es de passer à l’aquarium du sous-sol. 

 Entrée et façade du palais de la Porte Dorée à Paris / AlSepPhoenix / Travail personnel
Entrée et façade du palais de la Porte Dorée à Paris / AlSepPhoenix / Travail personnel

L’Algérie, la France, la mémoire et nous

En 1830, la France débarque à Alger et colonise l’Algérie. En 1848, elle découpe le pays en trois départements, comme on installe une véranda pour agrandir son salon. Les colons votent et les « indigènes » obéissent, et à partir de 1881, un Code de l’indigénat les expose à des sanctions sans juge pour des motifs aussi flous que des « propos irrespectueux ». Le 8 mai 1945, pendant que Paris fête la chute du nazisme, des Algériens défilent à Sétif avec un drapeau qui n’est pas “le bon”. La répression et les tueries à Sétif, Guelma et Kherrata font des milliers de morts. Neuf ans plus tard commence une guerre qui durera jusqu’en 1962 (la France attendra 1999 pour la qualifier par son vrai nom, guerre d’indépendance). Pendant tout ce temps, les Algérien.nes installé.es en métropole ont (pour certains) des papiers français. L’administration leur a même trouvé une étiquette, « Français musulmans d’Algérie », en somme, un truc assez long pour qu’on comprenne bien qu’ils ne sont pas véritablement français.

Le 5 octobre 1961, la préfecture de police impose un couvre-feu de 20h30 à 5h30, à eux seuls. L’homme a qui l’on doit cette brillante idée s’appelle Maurice Papon : il a été préfet de Constantine et trois jours plus tôt, aux obsèques d’un policier tué par le FLN, il aurait promis « Pour un coup reçu, nous en porterons dix ». Le 17 octobre 1961, la Fédération de France du FLN appelle à manifester contre le couvre-feu, sans armes. Selon les historiens Jim House et Neil MacMaster, 20 000 à 30 000 Algérien·nes rejoignent Paris, peut-être jusqu’à 50 000, beaucoup en habits du dimanche, venues des bidonvilles de Nanterre et des foyers de travailleurs. La police tire au pont de Neuilly et près du Rex, matraque et embarque plus de onze mille personnes vers le Palais des sports et le stade de Coubertin, puis elle  jette des hommes dans la Seine. Le soir même, la préfecture annonce deux morts. Trente-sept ans plus tard, les rapports commandés par l’État en comptent entre 38 et 48. Les historiens montent parfois jusqu’à une centaine pour la nuit et environ trois cents sur l’automne. Une partie des archives a disparu entre-temps, ce qui arrange tout le monde bien sûr, sauf les familles ainsi que celles et ceux qui partagent l’origine des défunts. En 2012, Hollande parle de « sanglante répression ». En 2021, Macron juge « inexcusables » les crimes commis sous l’autorité de Papon, sans même présenter d’excuses. En mars 2024, l’Assemblée vote une résolution par 67 voix contre 11, devant des bancs à moitié vides. La plaque du pont Saint-Michel qui a été déposée par la Ville de Paris en 2001, elle, ne nomme personne.

plaque algériens saint michel
Le 17 octobre 2019, la maire socialiste de Paris, Anne Hidalgo, en présence du secrétaire général du ministère algérien des Affaires étrangères, Rachid Bladehane, a soulevé la plaque de 2001 et dévoilé une œuvre d'art en acier, représentant les silhouettes évidées des manifestants découpées dans les eaux de la Seine / Crédits : Algeria-SP / Travail personnel

En 2011, la réalisatrice algérienne Yasmina Adi sort Ici on noie les Algériens, qui reprend pour titre le graffiti des quais. Trois ans plus tôt, elle avait déjà consacré un film à Sétif. Ici, on noie les Algériens oppose les archives de la préfecture de police, de la presse et de la radio de l’époque aux voix de celles et ceux qui ont vécu la nuit, parmi lesquelles des mères qui ont perdu fils et/ou maris. Beaucoup y parlent pour la première fois, certain.es avait même tu tout cela des dizaines d’années auprès de leurs enfants et petits-enfants. Les pancartes de Bastille étaient tenues par ces mêmes petits-enfants qui l’ont ramené dans une manif sur les salaires et le prix du plein. Ceux qu’on a noyés en 1961 étaient des ouvriers sous-payés, logés dans la boue de Nanterre et contrôlés à la sortie de l’usine. L’exploitation et le racisme d’État marchent de concert, et leurs héritier.es n’ont attendu la permission de personne pour le rappeler ce samedi 17 octobre 2026. C’est comme cela que la mémoire a fini par atterrir chez des lycéen·nes : par des films, des livres et des vidéos qui circulent, bien plus que par les programmes scolaires ou les visites dans le pseudo “musée” de la porte dorée.

ici on noie les algériens
Photographie graffiti "Ici on noie les Algériens", peint sur les quais de la Seine après le massacre du 17 octobre 1961 / Crédits : Jean Texier et Claude Angeli

Une chanson, deux imaginaires

Revenons à Carte de Séjour et leur reprise de Douce France. En mars 1986, grâce à la proportionnelle, le Front national entre à l’Assemblée avec trente-cinq députés. Chirac s’installe à Matignon pour la première cohabitation, et sa majorité prépare une réforme du Code de la nationalité. Pour les enfants d’immigrés nés en France, devenir français ne doit plus aller de soi, il faudra le demander, le mériter et surtout le prouver encore et toujours, en attestant de sa bonne foi et en s’intégrant. Pour le même Chirac dont on ne se rappelle que trop de l’immonde sortie sur “le bruit et l’odeur”. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, en marge des manifs étudiantes contre la loi Devaquet, des policiers poursuivent Malik Oussekine, 22 ans, fils d’immigrés algériens, jusque dans le hall d’un immeuble de la rue Monsieur-le-Prince, là les policiers assassinent Malik.


Trois semaines avant la mort de Malik, le 19 novembre, Jack Lang et Charles Trenet distribuent eux-mêmes le 45 tours aux député·es, en réponse au projet de réforme. Le groupe vient de devenir un argument à qui on ne demande pas d’avis sur son utilisation ou sur sa récupération politique. Le Parti socialiste tient sa mascotte de l’intégration réussie, des fils d’Algériens qui chantent Trenet, quoi de plus rassurant ? Il faut dire que le terrain était préparé : depuis 1984, SOS Racisme, avec ses badges en forme de main, avait pris la place des marcheurs de 1983. Une partie d’entre eux a vu passer la récupération en temps réel. L’antiracisme de la gauche de gouvernement préfère les immigrés sympathiques aux immigrés qui réclament, et Taha le dira plus tard, en plein Hôtel de ville de Lyon, en dénonçant cette manie de trier les « gentils » et les « méchants ». Pendant ce temps, les radios ne passent pas le groupe et les disques se vendent mal. 

Il faut dire que le texte n’a pas bougé d’une virgule. Dans la bouche de Trenet, le village et le clocher semble couler de source. Taha reprend les mêmes mots en forçant son accent. Il endosse le stéréotype qu’on lui colle et force le regard et l’écoute de celles et ceux qui pensent qu’un arabe français est un péquenaud de village réinséré. Quand il dit «Cher pays de mon enfance », on entend Sig et/ou la banlieue lyonnaise, et la douceur de Trenet devient une question posée à un  pays. En 1987, à la télé, il parle sagement d’une « chanson d’espoir » mais des années plus tard, il lâche le morceau : c’était chanté par ironie pour une France qui n’avait rien de doux avec les immigrés. Le malentendu a toujours été là : puisque Taha ne touche pas aux paroles, chacun peut y entendre ce qu’il veut, et la gauche de 1986 a choisi d’y entendre une déclaration d’amour, la preuve que « eux aussi » aiment la France des terroirs et des clochers. 

Le 17 octobre 2026, au pont Saint-Michel, les fleurs sont tombées dans l’eau, et la Seine les a emportées comme elle emporte tout ce qu’on lui “confie” dans cette ville. Parmi celles et ceux qui les ont lancées, il y avait les jeunes de l’après-midi, avec leurs pancartes froissées par la journée. Certain.es n’avaient pas encore l’âge de Malik Oussekine. Quarante ans ont passé depuis que Carte de Séjour s’est retrouvé, sans le savoir, entre les mains de député·es. Taha est mort en 2018, la réforme de la nationalité a fini par passer sous un autre nom, et la France reste à peu près aussi douce qu’un contrôle d’identité quand vous portez un hoodie noir. Les petits-enfants de 1961 n’attendent plus qu’un gouvernement trouve le bon adjectif, ni qu’un musée range leur histoire entre deux expos et un aquarium. Ils se souviennent de la nuit où ces mêmes institutions ont noyé les leurs. Ceux-là chanteront bien ce qu’ils veulent chanter, et arracheront, de la même façon, tout ce qui leur a été confisqué.

Farton Bink
Farton Bink
Vidéaste et co-rédactrice en chef
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