The Social Reckoning : la soupe libérale face aux GAFAM
CTMG / Sony Pictures Avec The Social Network (2010) David Fincher avait réussi à faire ce qu’Aaron Sorkin (pourtant scénariste du premier) n’a pas su avec son Social Reckoning, à savoir : faire un film fascinant sur un sujet chiant comme la mort (chiant comme Zuckerberg).
Mou sur la forme…
Ce qui frappe tout de suite par rapport à son aîné, The Social Network, c’est que The Social Reckoning est un film sans aucune espèce d’inventivité : c’est didactique à mort, c’est “bavard”, non pas en ce que filmer la parole serait un problème mais en ce qu’elle ne sert ici qu’à ce qu’elle dit, c’est-à-dire à donner des informations. C’est un peu comme si on vous lisait un article, en gros.
La présence d’acteurs talentueux, notamment Mikey Madison révélée grâce à Anora, n’atténue pas le fait que ceux-là doivent se débattre avec des personnages sans personnalité, qui ne sont que des figures. Aucun cliché nous est vraiment épargné : de la musique lourdingue qui souligne un discours lui-même lourdingue, jusqu’aux pénibles panneaux explicatifs de fin. Finalement Aaron Sorkin est peut-être davantage nostalgique du “film de journalisme” que du journalisme à proprement parler - un genre en lui-même souvent assez rebutant. Même pris dans cette catégorie, The Social Reckoning fait moins bien sur la forme comme sur le fond que ses prédécesseurs contemporains (The Big Short d’Adam McKay, The Laundromat de Steven Soderbergh…), déjà pas franchement des prouesses cinématographiques, mais des incarnations un peu plus cohérentes de ce cinéma pédagogique « de gauche »
…mou sur le fond
Prenons donc plutôt le film pour ce qu’il est, non pas une œuvre d’art, à peine un divertissement (c’est ennuyeux), mais une sorte de présentation, de discours, qui entend nous “apprendre des trucs”. La grande révélation du film c’est que, sur Facebook, les fachos se verraient conseiller davantage de contenus et de groupes fachos… Zuckerberg était au courant mais a tout de même validé les modifications d’algorithme en ce sens pour favoriser les profits de l’entreprise. Wahou. Ça dépote. The Social Reckoning fait plus mine de nous apprendre des choses que de nous en apprendre réellement : le film sera aussi vite oublié que les informations qu’il prétend nous apporter. C’est embêtant pour un long-métrage qui valorise autant la « vraie » information.
Globalement on peut dire que The Social Reckoning passe à côté de tout ce qu’il peut y avoir d’intéressant dans son sujet. Par exemple : c’est quoi la vie d’un patron comme ça, à la tête d’une fortune de 238 milliards de dollars ? On en voit quelques éléments, peut-être les scènes les plus réussies : le training de cet être robotique pour faire face au Congrès, l’absence de temps, le canapé en kevlar… C’est peu. Il ne suffit visiblement pas de prendre Jeremy Strong pour faire du Succession. Le seul intérêt de la démarche est éventuellement de décentrer par rapport au personnage de Zuckerberg : effectivement on n’analyse pas un empire en ne s’intéressant qu’à son incarnation, mais on va le voir, le film n’y parvient pas vraiment.
Sur le personnage de Frances Haugen : qu’est ce qui pousse réellement quelqu’un à devenir lanceuse d’alerte ? Ici on se contentera de quelques saynètes un peu ridicules : elle tombe sur la vidéo d’une ancienne connaissance vaguement de gauche devenue d’extrême droite, elle entend les plaintes d’une gamine harcelée à une table voisine dans un restaurant… C’est lourd et on n’y croit pas.
Depuis la sortie de The Social Network il y a seize ans, les réseaux sociaux n’ont fait qu'agrandir leur emprise sur nous : la gestion de soi comme d’un capital, voilà un sujet passionnant que The Social Reckoning n’évoque que très très superficiellement.
En fait l’objectif principal de The Social Reckoning est assez limpide : il est de dénoncer la désinformation, qui serait permise et accentuée par les algorithmes de Facebook. Mais il le fait sans jamais vraiment nous dire qui désinforme qui sur quoi : c’est quand même embêtant. On se contentera donc ici aussi, à titre d’illustrations, de quelques abrutis en second plans éructant les discours les plus clichés possibles sur la 5G et les vaccins (“j’ai lu ça sur Facebook !”).
Cela vient en reflet d’une confiance aussi touchante qu’absolue et naïve envers la presse bourgeoise. Et pourtant la rumeur et le complotisme n’ont pas attendu les réseaux sociaux : si ceux-là ont sans doute augmenté la contagiosité, la rapidité de la diffusion et l’instrumentalisation des biais cognitifs qui y ont partie liée, la nature du phénomène n’a pas changé. The Social Reckoning est ainsi une glorification, une véritable tribune en faveur du “fact-checking”. Mais lorsqu’on célèbre le fact checking il s’agit là aussi de se poser quelques questions. Déjà : qui va fact-checker ? Il est assez ouvertement attendu dans le long-métrage que cela soit Facebook qui délivre la vérité à ses utilisateurs et utilisatrices. Mais de fait, les “réinformateurs” sont parfois des propagandistes comme les autres, et il suffit, pour s’en convaincre, de voir qui porte ce combat en France (Julien Pain, Conspiracy Watch etc). De cette question en découle une autre : qui fact-checkera les fact-checkeurs ?
Ensuite, et cette question est plus essentielle que les deux premières : le “Fact Check” sert-il seulement à quelque chose ? Médiapart a révélé que Jordan Bardella aurait tenu des propos antisémites dans un cadre privé lorsqu’il était adolescent, et l’a accompagné de preuves. Au-delà de l’intérêt discutable d’une telle révélation (le président raciste d’un parti raciste et antisémite a tenu des propos antisémites quand il était ado : bon), le fait est que la presse a déjà apporté les éléments, mais il suffit à Bardella de répondre que cela est faux, alors tout le monde s’en fout. Ce qu’il est important de comprendre c’est que la post-vérité n’est pas tant une confusion entre le faux et la vérité qu’un désintérêt sincère pour le vrai. Ce n’est donc pas en assénant avec paternalisme des faits qu’on s’attaque au cœur du problème. The Social Reckoning qui fait de l’émeute du 6 janvier 2021 contre le Capitole l’aboutissement du phénomène de la désinformation, semble sincèrement penser que si les contenus affirmant que l’élection de Joe Biden avait été truquée avaient été accompagnés de “notes de la communauté” indiquant “non non tout s’est bien déroulé selon les règles :)” cela aurait suffi à calmer les trumpistes. Mais les affirmations de Trump ont été constamment “fact-checkés” par la presse, figurez-vous. Ce à côté de quoi passe largement The Social Reckoning c’est que nous ne sommes pas ici dans le domaine du fait mais dans celui de la croyance. Trump affirme aussi qu’il a évité la bastos qui lui était destinée grâce à l’intervention du Christ : voilà encore une affirmation qu’on pourrait fact-checker mais on voit bien que ça ne changera pas grand-chose pour ceux qui veulent y croire.
Fondamentalement, pour Aaron Sorkin, le danger est que les gens puissent s’exprimer librement, sans filtre - plus que tout autre chose c’est ça qui menacerait “la démocratie” . Reconnaissons lui quand même qu’ici les « extrémistes » - pour reprendre le vocabulaire du film - c’est assez clair : c’est l’extrême droite. Mais l'extrémisme non qualifié, on sait quand même ce que c’est : une catégorie de pensée du centrisme. Peut être considéré comme extrémiste tout propos, toute pensée, qui veut changer l’ordre établi. Au hasard : l’anticapitalisme. Surprise : les contenus anticapitalistes ne font pas partie de ceux qui sont promus par ces plateformes. En revanche, ils font bien partie de ceux qui peuvent être censurés, du fait même de la logique portée par Social Reckoning (une logique de maintien de l’ordre). En fait The Social Reckoning est un film démocrate, non pas au sens de son attachement à la démocratie, mais au sens du parti de Joe Biden - l’équivalent du macronisme ici. “Démocrate” au sens où la liberté d’expression c’est bien tant que ça reste dans les limites étroites de l’extrême centre.
Nous n’avons aucune illusion sur les réseaux sociaux. Ils ne sont pas nos alliés : ils sont l’exploitation par nous même et par le capital de notre « temps libre », la valorisation marchande de tout ce qu’il y a encore d’humain en nous (nos interactions, nos liens), ils sont un instrument de surveillance et de contrôle aussi bien vertical que horizontal… mais nous savons qu’ils ouvrent encore, parfois, des brèches : ce n’est pas pour rien si les dictatures n’en veulent pas pour le moment - ce n’est donc pas pour rien non plus que les macronistes les détestent. Le 17 octobre a montré que dès que ça chauffe un peu la question de les bloquer réapparaît.
Le centrisme n’aime pas le conflit (le paradoxe étant que c’est aussi ce qui est reproché à Facebook) donc même quand il dénonce l’extrême droite il le fait à sa manière : on parle des extrêmes en général. La “Karen” raciste qui ouvre le film profère d’injures racistes des policiers qui l'interpellent et diffuse la vidéo de son action sur les réseaux sociaux : bref elle fait ce qui est aujourd’hui une manière de se protéger d’une police raciste. Une pierre deux coups : face, on dénonce le racisme et les white women tears bien sûr, mais pile, plus discrètement, on se demande s’il est bien raisonnable de diffuser sur les réseaux sociaux son interpellation par de sympathiques policiers racisés. On parle de Donald Trump mais on ne le nomme jamais : c’est un président, mais ça pourrait bien en être un autre.
La thèse du film tourne en rond : le problème est le pouvoir démentiel du capital, la solution est cherchée du côté du politique et quémandée auprès de l’Etat : “plus de censure s’il vous plaît !” Mais on fait quoi, justement, quand la désinformation vient de l’Etat lui-même ? Puisque l’Etat n’est plus que le domestique du capital et ce, bien qu’il puisse être traversé par ses contradictions internes. Pas de réponse : ce n’est pas grave en soi, mais face à un film qui fait autant la leçon pendant deux heures c’est quand même un peu frustrant. C’est ballot d’avoir autant d’argent (autour de 40 millions de dollars quand même) pour faire un film qui ne fait que dire des choses, quand on a soi même si peu à dire de son propre sujet…
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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