"C'est Marseille bébé !" Cher Pablo,
Tu as écrit une lettre à tes “camarades gauchistes” où tu souhaites leur apprendre à distinguer le “romantisme de l’action révolutionnaire”. On vous invite à la lire pour comprendre notre réponse.
Pour être honnête on n'est pas vraiment sûr que ça soit à nous que tu ais écrit car après tout nous ne sommes pas “camarades” - ce qui supposerait réellement des luttes partagées - et nous ne sommes pas non plus sûrs d’être des gauchistes, même si nous avons connu pires insultes. Au moins, tu as l’amabilité de ne pas ajouter le préfixe de circonstance depuis quelques années dans le débat public (“islamo-”) : peut-être que c’est ça, au fond, la différence entre la gauche et la droite aujourd’hui.
C’est quoi d’ailleurs le gauchisme ? Pour Lénine, qui a popularisé le terme avec sa Maladie infantile du communisme, ce sont globalement ceux qui refusent les organisations, la bureaucratie, le parlementarisme (en fait ceux qui contestaient son leadership). Tu passes peut-être à côté du fait que les “gauchistes” que Lénine a fait copieusement massacrer étaient possiblement les seuls qui auraient pu éviter à l’URSS de devenir ce qu’elle est devenue (alors même que l’on a pas de doute, qu’en bon humaniste, tu trouves toi aussi à y redire). Mais par conséquent on ne se lassera pas de savourer toute l’ironie de voir sans cesse la petite bourgeoisie de gauche qualifier tous ceux qui sont plus conséquents qu’elle de gauchistes : car si le sort qui a été réservés aux gauchistes n’a pas été folichon, celui que Lénine le bolchevique a fait subir aux gens comme toi n’est guère plus enviable... C’est peu dire. Tu nous rappelles un peu Didier Lallement citant Trotsky, il semblerait surtout que la mobilisation vague d’un lexique marxisme-léniniste serve ici de masque à une pulsion d’ordre.
Mais comme nous, essayes de ne pas prendre trop personnellement ce que tu vas te manger : ce n’est pas contre toi, c’est contre ce que tu incarnes ici. Comme beaucoup de bourgeois culturels il parait même que tu es sympa, et il est sans doute agréable de prendre un café avec toi pour parler d’un super podcast féministe ou du dernier sondage qui donne Mélenchon passant le premier tour puis perdant au second. Mais le bourgeois culturel vit dans les centres-villes des grandes métropoles, et quand ceux-ci commencent à cramer, d’un coup, on le découvre vite nettement moins sympa, moins “progressiste”, il montre même franchement les crocs. Tu ne fais visiblement pas exception.
Tout ceci est-il bien raisonnable ? La violence n’est-ce pas mal ? La solution ne serait-elle pas plutôt une belle alliance de Glucksmann à Tondelier ? Si on répond à ta lettre c’est en ce qu’elle est un cas d’école d’une gauche dépassée, qui sent que tout lui échappe et voudrait reprendre le contrôle en blablatant. Tu livres un cas exemplaire de bourgeoisplaining, celui qui, depuis une position privilégiée d’observateur, explique toujours que la populace ne lutte jamais de la bonne façon. Il faut lui expliquer comment faire ! Sauf que, voilà, en ce moment, elle n’est pas trop aux ordres. Ni de la police, ni de la gauche.
Alors à côté de quoi serions nous passés ? Dans une thèse digne des plus grands textes de la philosophie et l’histoire politique, tu nous expliques que la révolution avait encore du sens en 1789, mais qu’en 2026, avec les acquis exceptionnels de la démocratie libérale - le “suffrage universel” et “les libertés politiques” - elle n’a plus de sens ou, du moins, elle ne peut passer que par les “urnes”. Et pour cause. Pablo Pillaud-Vivien était sans doute un peu jeune en 2005, mais il a bien voté pour l’alternance en 2012. Pas de bol. Son PS a fait le contraire de ce qu’il avait promis. Pas grave : la prochaine (dans 20 ans ?) ce sera la bonne ! Il a re-voté Nouveau Front Populaire en 2024, cette fois : victoire ! La gauche était en tête ! Youpi ! Fichtre… ça n’a rien changé. C’est pas grave, la prochaine c’est la bonne, c’est sûr ! Et à la fin t’as le RN au pouvoir et la France insoumise interdite. Pas youpi.
Tu nous expliques que la révolte pourrait offrir “au parti de l’ordre le prétexte et les conditions de sa victoire”. C’est le sempiternelle “ça sert l’extrême droite”. À ce stade, on se demande bien ce qui ne sert pas l’extrême droite. Voter Mélenchon ? Ça sert l’extrême droite. Vouloir sortir de l’Union européenne ? Ça sert l’extrême droite. Défendre les libertés publiques ? Ça sert l’extrême droite. La liberté d’expression ? Ça sert l’extrême droite. Se révolter aussi, visiblement. T’est-il passé par l’esprit que répéter en boucle que tout sert l’extrême droite pourrait servir l’extrême droite ? Et que certains puissent dissimuler leurs propres désirs d’ordre derrière ceux du “parti de l’ordre” ?
En attendant, quelles “mobilisations populaires” ont obtenu des choses ces dernières décennies ? Celle de la réforme des retraites qui a mis des millions de gens en grève et dans les rues en 2023 ? Encore raté. En fait c’est simple : les Gilets jaunes et les paysans. Leur point commun ? Des actions très perturbatrices du cours normal des choses. En fait l'histoire des conquêtes sociales mêle souvent pression de la rue, grèves dures, désordre et voies institutionnelles. Tu le reconnais pour 1789, mais tu traites le présent comme si ces leviers étaient disjoints.
Tu nous reproches d’inciter à l’insurrection sans en subir les risques. On te cite : “camarade, ce qui m’énerve un peu, c’est quand tu écris des messages enflammés, tu partages des vidéos, tu célèbres les émeutiers. Mais ceux qui courent devant les policiers, eux, ne sont pas derrière un écran. Ce sont souvent des jeunes qui s’exposent aux coups, aux blessures, aux arrestations arbitraires et aux poursuites judiciaires. Ils peuvent y laisser un œil, une main, des années de leur vie. Et quand la condamnation tombe et qu’il y a la prison au bout du chemin, quand il faut payer un avocat, quand la famille se retrouve seule face à la machine judiciaire, qui sera là ? (...) Je ne reproche pas à ceux qui prennent des risques de ne pas en faire assez. Je reproche à ceux qui les encouragent de n’en prendre aucun.”
Mais contrairement à la vision complotiste du pouvoir que tu relayes sous une forme nouvelle, il faut bien comprendre que ce n’est pas parce que des « gauchistes » auraient dit « chargez !! cassez !! C’est le grand soir !! » que des centaines de milliers de personnes se sont d’un coup mis à sortir des parcours établis et à pratiquer l’action directe. C’est du vécu qui s’exprime, pas des mots d’ordre ni des consignes. Mais cela est difficile à comprendre quand toute notre construction mentale est hiérarchique, verticale, avec des bourgeois donnant des ordres et un petit peuple qui obéit.
Effectivement, l’éthique contraint à ne pas inciter d’autres à prendre des risques qu’on ne prendrait pas soi-même. D’ailleurs, on ne le fait jamais vraiment : on insiste plutôt sur la désobéissance civile, sur la grève, sur le blocage… Et on n’aime pas beaucoup ceux qui, se croyant brillants stratèges, en envoient d’autres au casse-pipe. Mais tu passes quand même à côté de pas mal choses. La première d’entre elles c’est que cela fait bien longtemps que l’on n’a pas besoin d’être radical, pas besoin d’être émeutier, pour être visé par la puissance répressive de l'État. Et passons sur les adresses de nos familles qui circulent sur les réseaux sociaux pour nous punir de nos écrits. Dans la France de Macron, aller en manifestation dans les cortèges autorisés que tu adores tant peut suffire à se faire arrêter, à perdre “un œil”, “une main” ou “des années de sa vie”. Hasard ou non du calendrier, cette révolte s’est déroulée un 17 octobre. En 1961, même régime qu’aujourd’hui, même Ve République, même syndicats, même “suffrage universel”, mais quand les Algériens manifestaient pacifiquement, on les jetait dans la Seine. “Rien à foutre, j’étais pas né” répond David Lisnard. Nous, nous n’en n’avons pas rien à foutre : notre mémoire nous sert.
Le présent aussi : tu passes à côté que ni les formidables libertés politiques que tu décris, ni l’élection, ne suffisent pas à caractériser une démocratie réelle, c’est-à-dire un espace où nous déciderions de nos vies par nous-mêmes. As-tu remarqué que l’on puisse, selon tes critères, être une démocratie et, dans le même temps, commettre un génocide ? En attendant, ici, c’est peut-être sous couvre-feu, avec l’armée dans les rues et des partis politiques interdits que tu pourras tenter “la transformation sociale par l’urne”. Sans doute quelques dérives oui, mais, au fond, quelle belle démocratie.
Que l’on se réjouisse ou que l’on pleure devant des vitrines brisées et des abribus cassés, cela ne change rien au réel : ils ont été détruits. Ne reste plus alors que ce qu’on peut décider de comprendre ou non. On peut considérer que les “casseurs” sont des “sauvages”, des “barbares” : que contrairement à nous, les politisés, ils n’ont aucun but, ils ont juste la joie de détruire chevronnés au corps. Tout le monde comprend bien le profond racisme de la proposition sans toujours oser aller au bout du raisonnement. À l’époque de la Révolution française, justement, Olympes de Gouge reprochait aux esclaves révoltés - ces casseurs qui ne pouvaient qu’être manipulés par des puissances étrangères hostiles - de détruire les plantations et leur conseillait d’attendre patiemment que les bienfaits de la République arrivent jusqu’à eux : « Cruels, en imitant les tyrans, vous les justifiez. La plupart de vos Maîtres étaient humains et bienfaisants, et dans votre aveugle rage vous ne distinguez pas les victimes innocentes de vos persécuteurs » disait-elle, très en colère.
Bien sûr, Pablo, tu es de gauche. Les sauvageons, tu ne veux pas les exterminer ou les dégager, tu penses qu’il faudrait mieux les éduquer. Ce que tu as moins bien compris que Nunez c’est que l’heure est à choisir son camp. Et c’est bien là le désaccord : on peut aussi considérer que même une action sauvage est politique en elle-même. Auquel cas on commence à penser et on réfléchit sur ce qu’elle exprime et sur ce qu’elle fait. “Personne ne prendra la Bastille pour libérer les prisonniers politiques dans les jours qui viennent.” nous dis-tu. Tu touches un point. Dans la longue histoire de la révolte, se battre pour l’amnistie s’est fait plus d’une fois. Et effectivement, exiger l’amnistie de ceux qui sont en train de se faire broyer par un système judiciaire qui n’a plus grand chose d’un Etat de droit (un constat qui contraste avec tes thèses), est la moindre des choses. Bas-toi pour ça et tu verras que l’on te suivra. Tu te demandes qui les défendra, et justement, pas grand monde ne les défends, d’ailleurs il n’est pas même sûr qu’il soit encore légal de les défendre. En tout cas on a bien compris que ce ne sera pas toi.
Tu nous expliques enfin que l’émeute est virile et donc qu’elle est mauvaise, sans doute un peu mascu. Par effet miroir l’élection serait sans doute féminine ou féministe ? Le problème ici c’est que tu confonds force et virilité, vitalité et masculinité. Sois un peu honnête : c’est le bourgeois en toi qui craint la destruction, et non pas ta “part féminine”. Il se trouve que le 17 octobre, on “couvrait” la manif et que ce narratif du féminisme blanc et libéral ne correspond pas à ce que nous avons vu. Nous, ce qu’on a vu et que les caméras planquées derrière les rangées de CRS n’ont pas capturé, ce sont, aussi, des très jeunes femmes exultant de joie. On en a même vu utiliser parfois leur voile pour dissimuler leurs visages. Non seulement les femmes étaient présentes le 17 octobre, mais pour beaucoup elles étaient en première ligne. Et en fait ça n’a rien d’une nouveauté. Sais-tu, par exemple, le rôle joué par les femmes dans la révolution algérienne ? Trop “viriles” les poseuses de bombes ? C’était de la casse faut dire. Les petits commerçants de l’époque n’ont pas apprécié le FLN. Et le Black Panther Party ? Sais-tu d’ailleurs qu’à l’époque de l’Algérie française comme à celle de la ségrégation on disposait déjà de tout ce que tu adores : le suffrage universel etc ? Comment t’affrontes-tu à ces questions via ton fétichisme des institutions ?
Ce que tu nous expliques surtout c’est que l’émeute n’est pas la révolution. Tu te construis un adversaire imbécile, ce qui est bien confortable. Crois-tu vraiment que quiconque pense que “les vitrines brisées annoncent la chute du capitalisme” ? T’es-t-il apparut que l’on pouvait considérer l'émeute comme un symptôme de la conflictualité sociale, un moyen - pour ceux qui s’y adonnent - de rendre le maintien de l'ordre coûteux, une rupture avec la normalité politique ou simplement un élément parmi d'autres d'un mouvement beaucoup plus large ? Et si, en fait, ce n’était pas toi qui te focalisait un peu trop sur les vitrines ? Tu sais, il y a une sacré marge entre dire que la violence politique ne constitue pas, à elle seule, une stratégie révolutionnaire (c’est exact) et affirmer que la violence est toujours politiquement inefficace ou moralement condamnable quelles que soient les circonstances (ce que tu sembles faire).
Ce qu’il est temps d’enfin comprendre lorsqu’on prétend, comme tu le fais, à la transformation sociale c’est que les institutions ne sont pas des espaces neutres, que les mobilisations peuvent être domestiquées et que les transformations historiques ne se déroulent pas toujours (peut-être même jamais) selon les formes convenues et prévues par les organisations politiques. Romanticiser la politique spectaculaire n’est pas beaucoup plus sain que de célébrer, parfois un peu naïvement, le geste émeutier. Tu veux parler stratégie alors parlons-en. Un gouvernement élu peut-il transformer durablement les rapports de production sans rencontrer la résistance de l'appareil d'État, des propriétaires, des marchés financiers et des institutions européennes ? Comment articuler cette volonté de conquête électorale que tu épouses avec la mobilisation des travailleuses et des travailleurs, l’autogestion, la désobéissance et la conflictualité sociale ? À quelles conditions une victoire institutionnelle devient-elle une transformation structurelle plutôt qu'une intégration des forces contestataires à l'ordre existant ? Voilà ce à quoi il faut répondre, et pas dans dix ans.
Rédaction
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