Notre Salut : banalité des collabos, film exceptionnel
Photo : © Condor Distribution Avec Notre Salut, sorti le 30 septembre, Emmanuel Marre, le coréalisateur du déjà très réussi Rien à Foutre, s’inspire de la correspondance de ses arrière-grands-parents et tranche net avec l’affligeante série de films récents sur la même période (Des Rayons et des Ombres, Moulin…) en évitant, notamment, tous les écueils du film pédagogique (La bataille De Gaulle). Et pour cause, on ne compte plus, dans cette catégorie, les films qui semblent pensés pour un public scolaire. Notre Salut suit Henri Marre, 49 ans, un homme ordinaire qui cherche à se faire une place dans le régime de Vichy en lui offrant ses compétences d’ingénieur. Sur un sujet aussi rebattu au cinéma, Emmanuel Marre parvient à proposer un regard neuf, qui entre en résonance avec les réflexions d’Hannah Arendt et celles de Johann Chapoutot.
Banalité
Dans sa réalisation, Notre Salut a beaucoup de ressemblances avec Rien à Foutre : sa manière d’éclairer ses personnages, la mobilité de sa caméra, l’usage de la musique… Appliqué à la Collaboration, c’est assez saisissant. Dans les deux films, Emmanuel Marre observe ses personnages au plus près, sans les surplomber ni chercher à nous dicter ce qu'il faut penser d'eux. Les plans prennent le temps de poser les situations tandis que la caméra décentre souvent son axe et les personnages comme pour tenter de les “capter sur le vif” à la façon d’un documentaire, une sensation renforcée par le grain de la photographie. Notre Salut nous fait découvrir le régime de Vichy non depuis le point de vue surplombant de l'Histoire, mais depuis le quotidien de ceux qui y travaillent, y font carrière et contribuent à son fonctionnement. Le fascisme apparaît comme un monde social dans lequel des individus ordinaires poursuivent leurs activités, leurs ambitions et leurs habitudes avec leur propre système de justifications.
À travers cette esthétique, Notre Salut parvient à créer une familiarité dérangeante, à nous donner à voir l’expression d’Hannah Arendt sur la “banalité du mal” (une filiation assumée par le réalisateur dans ses interviews). Dans notre entretien, la philosophe Aurore Mréjen, notamment autrice d’une Introduction à Hannah Arendt (2025, La Découverte), la définissait ainsi : “Le mal commis par celles et ceux qui refusent d’être des « personnes morales » endossant la responsabilité de leurs actions, peut se propager à une échelle gigantesque comme un champignon à la surface de la terre. Il n’a pas de limites et peut atteindre des extrêmes impensables parce qu’il lui manque une « radicalité » ou des racines, seules à même de donner un ancrage à la profondeur de la pensée.”
Cette banalité tient donc à la manière dont des individus renoncent à exercer leur faculté de jugement et se soustraient à la responsabilité de leurs actes, en se considérant comme de simples rouages d'un système qui les dépasse. Dans Notre Salut, la collaboration d’Henri Marre ne semble pas le fait d’une obsession antisémite mais de quelqu’un qui a renoncé à cette responsabilité. Il n’est pas un fanatique mais surtout quelqu’un qui cherche un emploi, une reconnaissance sociale, et qui voit dans le régime de Vichy une occasion de carrière. Les nazis eux-mêmes ne nous sont pas montrés, comme souvent dans le cinéma, comme des génies du mal cultivés et sadiques, mais plutôt comme des sortes de gestionnaires de projets. On les voit râler autour d’un déjeuner sur le manque de flexibilité de l’administration française. Aurore Mréjen encore : “Arendt explique que le pire mal est commis par des êtres humains qui ont échoué à se constituer en « quelqu’un », parce qu’ils refusent d’assumer ce qu’ils ont fait et ont démissionné de leurs facultés de penser et de juger par eux-mêmes. Ils ont ainsi volontairement renoncé à toute qualité personnelle”

Chercher à montrer cette banalité passe ici dans le fait de renoncer à une narration très classique (situation A → évènements → Situation B) pour privilégier la quotidienneté et l’attention à des détails très concrets : et pour cause, pour ces gens, la Collaboration est avant tout “un travail”. Emmanuel Marre n’hésite pas non plus à recourir à l’humour, ce qui nous donne à certains moments l’impression de voir The Office du temps de la Collaboration, ce qui favorise ce sentiment de familiarité. Cet humour ne cherche pas à désamorcer l'horreur de ce qui se joue mais repose sur le décalage entre la banalité des situations et la gravité de ce à quoi elles participent. C'est précisément parce que ces hommes peuvent être filmés comme des collègues ordinaires, occupés à leurs petites affaires, que leur participation à un régime criminel leur apparaît comme une activité professionnelle parmi d'autres.
D’une manière générale, Notre Salut a l’intelligence de refuser tout le spectaculaire de la guerre, ce qui n’est pas moins glaçant. Les chars allemands envahissent la zone “libre” ? Cela restera hors champ, on l’apprendra en même temps que nos personnages. La répression antisyndicale ? On s’attardera sur les fonctionnaires qui fixent des slogans vichystes sur une fresque d’un bâtiment de la CGT. Et le fascisme, effectivement, n’est pas que spectaculaire.
La technique est politique et la politique une technique
Henri Marre le dit : il est là pour apporter à Vichy ses techniques de management (“gagner en efficacité”) et son expérience en cabinet de conseil. Son langage est celui d’un technicien de bureau. Difficile de ne pas voir ici l’influence de Johann Chapoutot et de son Libres d’Obéir (2020), un livre où l’historien montre que le nazisme fut, aussi, une technique de gestion, une “modernisation” : « la liberté d’obéir, l’obligation de réussir ». Les cadres sont responsables des résultats mais disposent d’une autonomie pour atteindre leurs objectifs. Ce que Chapoutot rappelle souvent c’est que le nazisme appartient à la même modernité que nos sociétés contemporaines.

Ce rapport technique à la Collaboration s’incarne dans le film par le langage libéral et managérial, une langue de déshumanisation qui transforme les décisions politiques en problèmes d’organisation. Dès la première scène on débat pour savoir si le terme “coopération” ne serait pas plus adapté que celui de “collaboration”. Dans une autre, peut-être la plus angoissante, la déportation des Juifs devient une pure question logistique. À propos du nazi Eichmann, Arendt note, selon Mréjen “sa propension à ne parler que par clichés et phrases toutes faites, à ne pas s’approprier ce qu’il dit en utilisant les règles de langage inventées par les nazis. Elle se caractérise aussi par une absence d’imagination, cette aptitude à se mettre à la place d’autrui.” Plus récemment on peut penser à la LCN, “Langue du Capitalisme Néolibéral”, que développait Sandra Lucbert à propos du management à France Télécom dans Personne ne sort les fusils : “il semblait que toute une logique sociale se cristallisait dans un système langagier, qu'il s'agissait pour moi de démonter”, une langue “dans laquelle nous sommes ligotés au point de ne pouvoir penser hors de ses coordonnées”. Par le langage, les méthodes d’organisation se font passer pour neutres alors même qu’elles participent d’un projet politique. En présentant les décisions comme de simples nécessités techniques, ce langage permet aux individus de se réfugier derrière leurs fonctions et leurs compétences plutôt que d’interroger la finalité de leurs actes.
De ce point de vue, le personnage de Meaux est particulièrement intéressant. Il incarne une espèce de modéré, qui prétend être un catholique social plutôt qu’un maréchaliste convaincu : il refuse la francisque, s’imagine tempérer les choses de l’intérieur, mais participe pleinement à la machine pétainiste.
Représenter le passé pour penser le présent : des anachronismes volontaires
Notre Salut s’assume pleinement comme un écho à notre présent et propose une vision non fossilisée, non muséifiée, du film historique. En refusant de donner au passé une étrangeté visuelle et langagière, Emmanuel Marre fait de ses personnages des individus dont les comportements nous sont immédiatement reconnaissables.
S'il s'agit, à notre sens, du meilleur rôle offert à Swann Arlaud, c'est toute la direction d'acteurs qui est exceptionnelle : jusqu'aux personnages les plus secondaires, aucun ne sonne faux. En lien avec ce que nous disions à propos de The Social Reckoning, ici la parole n’est pas purement informative, mais aussi expression du corps et des rapports de pouvoir. Tout le monde ne finit pas ses phrases, les uns parlent par-dessus les autres. Cela devrait être évident : c'est ainsi que les gens parlent dans la réalité. Mais cette manière de faire est devenue si rare au cinéma aujourd'hui qu'elle mérite d'être soulignée. Les dialogues sont souvent le point faible du cinéma français contemporain et Emmanuel Marre témoigne ici d’un grand talent de dialoguiste. En fait, ses personnages parlent comme aujourd’hui, un anachronisme volontaire qui fait montre d’une très grande justesse sur l’éthos et le vocabulaire des cadres, du monde de l’entreprise, de la bourgeoisie de droite, des politicards, de l’administration et de la gouvernance.
Ce que cherche à faire Notre Salut, c'est abolir la distance, sans cesse briser l'altérité radicale avec ce que l'on voit, nous faire ressentir à quel point cette période ressemble à la nôtre et mettre au jour les continuités entre le fascisme et les logiques de la modernité capitaliste. Bref, la Collaboration n’est pas un monde drastiquement étranger au nôtre. Cela passe par les musiques contemporaines, des scènes diurnes très lumineuses qui cassent la palette sombre habituelle qui donne souvent aux films sur la seconde guerre mondiale une dimension presque surréaliste ou à tout le moins très passéifiée. L’irruption soudaine d’images d’archives vient toutefois nous rappeler que si l’on est dans un film, on parle ici de quelque chose qui a bien existé.

La grande réussite de Notre Salut réside dans sa capacité à nous empêcher de nous rassurer en faisant du fascisme une lointaine anomalie historique. Henri Marre est un homme qui met ses compétences au service d’un régime criminel mais qui se pense essentiellement comme un professionnel compétent et raisonnable. Emmanuel Marre montre comment la technique, son langage et ses impératifs d’efficacité sont les instruments d’un projet politique qui se conçoit à peine comme tel. Le fascisme n’a pas besoin que chacun de ses agents soit un fanatique : il lui suffit de gens qui renoncent à leur propre responsabilité pour se considérer comme un simple rouage. C’est parce que ces mécanismes nous sont très familiers que le film inquiète tant.
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