Non, Sophie Binet, Glucksmann ne rompra pas avec le macronisme
Dimanche 11 octobre, une minuscule fraction de la société française a désigné Raphaël Glucksmann candidat de la « gauche sociale-démocrate » c’est-à-dire hors LFI. Le soir du résultat, avec son regard de ravi de la crèche, Raphaël Glucksmann avait l’air de quelqu’un qui vient de gagner la présidentielle et en est même à la fois surpris et paniqué. Il a fallu un jet de farine en entrant dans son taxi pour le ramener sur terre : il est très loin de l’Élysée, et il n’est même pas le candidat de la gauche. Le lendemain, interrogée sur LCI, Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, lui reconnaissait sa volonté de battre l’extrême droite et de rompre avec le macronisme. Sans vouloir donner trop d’importance à une réponse improvisée sur un plateau TV, cela pose une question fondamentale : que peut et que doit faire un syndicalisme de classe dans la recomposition politique en cours ?
Un peu plus de 120 000 personnes ont voté lors des primaires du Parti socialiste. Glucksmann a obtenu deux tiers des voix, Olivier Faure, patron du PS, à peine une sur sept. En 2011, la primaire socialiste avait mobilisé près de trois millions de personnes. On nous vend pourtant une participation « au-dessus des attentes », ce qui en dit long sur à quel point ses organisateurs en attendaient peu. Parmi les inscrits, on observe environ 68 000 adhérents du PS, 28 000 de Place publique, le parti de Glucksmann, et 43 000 personnes inscrites sur une plateforme en ligne pour 15 euros. Un montant qui permet de cibler un électorat aisé, d’autant plus que le montant était défiscalisable de l’impôt sur le revenu, ce qui profitait uniquement à ceux qui touchent un revenu suffisant pour être imposable. En bref, participer à cette primaire coûtait plus cher à un pauvre qu’à un bourgeois, c’était sans doute l’objectif recherché. Ajoutez à cela le vote uniquement en ligne, des débats télévisés interminables et barbants sur des querelles d’appareil, et vous obtenez un électorat sur mesure pour Glucksmann : des diplômés urbains qui ont le temps et l’assurance nécessaires pour se sentir légitimes à choisir.
Le lendemain de la désignation de Glucksmann, sur LCI, Sophie Binet déclarait : « Raphaël Glucksmann a dit deux choses importantes : il veut battre l’extrême droite et rompre avec le macronisme, et donc pour cela il n’y a pas d’autre solution que de s’unir et se rassembler à gauche. J’attends qu’il nous dise ce qu’il veut faire pour les travailleurs et les travailleuses. » On aurait tort de surinterpréter une réponse donnée à chaud, au lendemain d’un scrutin, face à une journaliste qui cherche de manière insistante (et insupportable) la petite phrase. La secrétaire générale de la CGT a fait ce que font souvent les dirigeants syndicaux dans ce genre d’exercice : rester dans les clous en ne tranchant pour aucun candidat sans pour autant fermer aucune porte et puis ramener la discussion au contenu des programmes. Mais cette improvisation a le mérite de révéler un dilemme qui travaille tout le syndicalisme de transformation sociale à l’approche de 2027 : comment se positionner face aux différents candidats se revendiquant de la gauche ? Défendre l’union de la gauche est une rhétorique qui se veut consensuelle. Mais celle-ci n’aura pas lieu. Glucksmann l’a dit lui-même le soir de sa victoire et il avait prévenu avant : il n’y aura pas d’accord avec La France insoumise en vue des présidentielles -quand il s’agira de sauver des postes de députés aux législatives qui suivront, le discours sera sans doute bien différent-. La gauche incarnée par le PS et Glucksmann, même si un bon nombre de syndicalistes CGT en font encore partie, n’apportera en réalité jamais rien aux travailleurs et aux travailleurs. Pourquoi continuer à faire semblant de penser que ça peut être le cas au nom d’une impossible union de la gauche, qui ne veut plus rien dire ?
Ce que l’histoire du PS devrait apprendre aux syndicats
Depuis le tournant de la rigueur de 1983, le PS gère et accentue l’économie de marché, en protégeant d’abord les bourgeois et le patronat, au nom de la sacro-sainte « crédibilité » auprès des marchés financiers. Le quinquennat Hollande a atteint des sommets dans ce domaine : crédit massif d’impôt aux entreprises sans contrepartie, loi Travail (succédant à de multiples autres lois dégradant le droit du travail) facilitant les licenciements et inversant la hiérarchie des normes, passée au 49.3 pendant que la CGT et de nombreux Français manifestaient sans succès des mois durant. Depuis 2017, les classes laborieuses en ont tiré les conclusions et sont parties vers LFI, vers l’abstention, parfois vers l’extrême droite. Les électeurs socialistes les plus aisés, eux, ont rejoint Macron sans état d’âme.
Nous l’avons suffisamment écrit, le PS n’a plus rien à voir avec le monde du travail. D’ailleurs, pendant la campagne de la primaire, une question principale a occupé les débats : faut-il s’allier avec LFI ? Sur les salaires trop bas, la souffrance au travail, les loyers délirants, presque rien. Le sujet de débat au sein du PS, c’est le clivage entre les « modérés » sérieux et les « extrêmes ». L’opposition entre ceux qui possèdent et ceux qui travaillent a disparu. Cette histoire concerne directement les syndicats. Jusqu’au début des années 1980, la social-démocratie désignait un compromis : le capital se retrouvait obligé de lâcher une partie des gains de productivité aux salariés, avec des hausses de salaires, la Sécurité sociale, les services publics, le droit du travail. En échange, le mouvement ouvrier renonçait implicitement à toucher à la propriété des moyens de production. Les patrons n’avaient rien lâché par bonté d’âme, mais y étaient obligés par des syndicats puissants organisant des grèves massives et des partis communistes soutenus par le bloc soviétique. Le compromis social-démocrate a été arraché par le mouvement syndical et les partis l’ont ensuite traduit en lois.
Ce rapport de force a disparu. La mondialisation financière a mis les travailleuses et les travailleurs du monde entier en concurrence. Les traités européens ont gravé l’austérité dans le marbre et nous empêchent d’utiliser la monnaie pour rendre la production française plus compétitive en la dévaluant. La désindustrialisation, la généralisation du recours à la sous-traitance et de l’auto-entrepreneuriat, la démolition du droit du travail ont affaibli les syndicats. Les possédants n’ont plus peur de rien, donc ils n’ont plus rien à céder. Une gauche qui se prétend « social-démocrate » sans reconstruire ce rapport de force promet un compromis que personne, en face, n’a de raison d’accepter. Au fond, en résumant le fait d’être de gauche à s’opposer au RN et au macronisme, Sophie Binet semble admettre implicitement cette situation en n’attendant pas grand-chose de plus de la candidature Glucksmann.
Glucksmann, la relève de la macronie
Mais elle se trompe profondément en pensant que Glucksmann s’oppose au macronisme. Si Glucksmann ne cesse de dénoncer le « duel Macron/Le Pen », la composition de son entourage démontre son macronisme profond : c’est à dire une recomposition des élites gouvernantes qui, sentant le macronisme s’épuiser, cherchent un nouveau candidat pour prolonger ses orientations sous une fausse étiquette de gauche. Le cas du député Place Publique Sacha Houlié est emblématique, il faisait partie de la « bande de Poitiers », les jeunes fidèles des débuts d’En marche. On peut citer également Marguerite Cazeneuve, qui est chargée de la coordination du programme de Glucksmann, ancienne associée junior chez McKinsey, elle a été conseillère d’Emmanuel Macron à l’Élysée et d’Édouard Philippe entre 2017 et 2020, puis cheffe du pôle santé et protection sociale auprès de Jean Castex à Matignon jusqu’en mars 2021, avant de devenir numéro deux de l’Assurance maladie. Autrement dit, la conception du projet d’une « gauche de gouvernement » est remise à l’une des responsables de la politique du premier quinquennat Macron. Pour compléter le tableau, son père et son frère siègent comme députés dans le groupe macroniste à l’Assemblée nationale, et son mari, Aurélien Rousseau, fut brièvement ministre de la Santé d’Élisabeth Borne en 2023, avant de devenir député de Place publique. Enfin le coordinateur de la campagne de Glucksmann est l’avocat Simon Bernard, ancien conseiller parlementaire d’Élisabeth Borne, la Première ministre de la réforme des retraites et du 49.3 à répétition.
Tout cela n’a rien d’étonnant, Glucksmann incarne parfaitement l’idéologie macroniste. Il a fait ses classes très très loin du monde du travail. Fils du philosophe André Glucksmann, avec lequel il a soutenu Nicolas Sarkozy en 2007, il a grandi dans les cercles de l’intelligentsia parisienne et était rédacteur au sein de la revue Le Meilleur des mondes, favorable à l’invasion américaine de l’Irak. Il a failli être candidat d’un groupuscule ultra libéral. Pire, à partir de 2009, il devient le conseiller spécial du président géorgien Mikheïl Saakachvili, champion d’une libéralisation économique à marche forcée à coup de répression et de torture des opposants. Dans une enquête publiée par Marianne en avril 2024, puis mise à jour cet été, le journaliste d’investigation Marc Endeweld nous apprend que Glucksmann organisait en Géorgie des réunions entre généraux, financiers et marchands d’armes. Chez lui, la politique se pense d’abord en termes géopolitiques : l’Occident soi-disant démocratique face aux autocraties. Quand ces dictatures répriment les opposants il se scandalise, quand la même chose se passe dans des pays qu’il juge partageant ses valeurs il s’en fout éperdument.
Et quoi qu’il arrive, l’exploitation et la domination des possédants passent au second plan. Avec sa moraline à géométrie variable, sa gauche des pseudo « valeurs », sans conflit de classe, il a largement de quoi rassurer la bourgeoisie, voire d’être son candidat idéal, d’autant plus que de l’autre côté, le « bloc central » cherche encore son candidat, entre Édouard Philippe et Gabriel Attal. À la veille de la primaire, Attal a proposé un grand rassemblement allant de la gauche sociale-démocrate à la droite républicaine. Ces trois candidats sont en effet des produits concurrents sur le même marché. Leurs électeurs vivent dans les mêmes quartiers, mettent leurs enfants dans les mêmes écoles, et partagent la même peur : l'arrivée au pouvoir de LFI. Le RN à la limite sera un moindre mal pour eux, le macronisme ayant déjà incorporé des pans entiers de son programme.
Face à cette recomposition, l’équilibre esquissé par Sophie Binet sur LCI ne tient pas : combattre l’extrême droite, rejeter le macronisme et appeler à l’union. C’est une position veut rassembler large, mais elle repose sur une union qui n’aura pas lieu, et elle oblige à faire semblant de découvrir des candidats dont on connaît déjà les idées, celles de Glucksmann ne se distinguant pas des macronistes. Ne devrait-elle pas plutôt assumer un syndicalisme de classe qui indique quel programme sert les travailleurs ? On me répondra qu’une confédération syndicale ne peut pas trancher sans diviser ses rangs. Mais un syndicat existe aussi pour aider les travailleurs à voir clair dans leurs intérêts. D’ailleurs, la charte d’Amiens, brandie souvent pour justifier l’absence de soutien à LFI, mériterait d’être relue. Ce texte de 1906 tient les partis à distance, certes, mais dans une visée révolutionnaire. Il confie au syndicalisme une « double besogne », défendre les salariés au quotidien et préparer « l’émancipation intégrale » par « l’expropriation capitaliste », et fait du syndicat lui-même l’instrument de cette transformation. L’indépendance qu’il défend n’est toutefois pas une neutralité entre ceux qui veulent s’attaquer au capital et ceux qui servent ses intérêts, c’est plutôt le refus d’attendre des urnes ce que seule la lutte peut arracher. Une position syndicale cohérente consisterait à dire deux choses. D’abord, que Glucksmann défend les intérêts de la bourgeoisie, et que son programme ne propose absolument rien qui vise à améliorer la condition des salariés. Ensuite, que La France insoumise porte aujourd’hui le programme le plus avancé en matière de droits des travailleurs, mais que cela ne suffira pas, car l’essentiel ne se jouera pas dans les urnes, mais dans la lutte qui est en train de se construire actuellement.
La question électorale n’est en effet qu’une partie du problème. La principale se joue dans la lutte. Quand des appels à manifester le 17 octobre contre la vie chère ont commencé à circuler sur les réseaux sociaux à la fin de l’été, la direction de la CGT est d’abord restée prudente, jugeant le phénomène difficile à caractériser et a annoncé une journée de mobilisation le 5 novembre pour l’enjamber. Elle s’y est finalement ralliée une fois les lycées bloqués et le mouvement lancé. La CGT reprend ainsi un mauvais réflexe : en 2018, la confédération avait regardé de loin la mobilisation des Gilets jaunes, les soupçonnant d’être manipulés par l’extrême droite, avant de chercher une « convergence » avec plusieurs semaines de retard. Les mobilisations qui naissent hors des structures sont souvent tenues à distance, puis rejointes par les syndicats quand ils ne peuvent plus faire autrement, puis ramenées vers un calendrier que l’appareil contrôle et finalement les étouffent.
Ce réflexe s’explique par la place qu’occupent les confédérations syndicales. Leur légitimité se construit en grande partie dans le « dialogue social » institutionnalisé et les réunions à Matignon. Ce cadre pousse à mesurer le niveau de conflictualité pour rester des interlocuteurs potentiels du pouvoir. Il produit le type de réponse que Sophie Binet a donnée sur LCI. Mais ce cadre est en train de se vider, car les gouvernements successifs écrasent les syndicats et les mouvements sociaux les plus vivants surgissent en dehors de tout cadre. Un syndicalisme qui continue de jouer selon ces règles se retrouve ainsi en commentateur du véritable conflit social plutôt qu’acteur.
Reconstruire le rapport de force
Tout ramène au même point. Les grandes conquêtes sociales du siècle dernier ont été imposées par les mobilisations avant d’être inscrites dans la loi. En 1936, les congés payés et les conventions collectives sont sortis des usines occupées bien davantage que du programme du Front populaire, c’est la grève qui a contraint le patronat à signer les accords de Matignon. D’ici 2027, un syndicalisme de classe pourrait s’inspirer de 1936. D’abord, fixer lui-même ses exigences : hausse générale des salaires et indexation sur les prix, droit de veto des représentants du personnel dans les entreprises, fin des cadeaux fiscaux aux entreprises, retour de la retraite à 60 ans, investissements massifs dans les services publics, etc. Puis confronter publiquement chaque programme à ces exigences, et dire clairement lesquels vont dans leur sens. Cela ne revient pas à se mettre au service d’un parti.
Et avant cela, surtout, contribuer massivement aux mouvements des lycéens et du 17 octobre. Ces mouvements ont besoin de ce que les syndicats peuvent apporter et apportent encore aujourd’hui dans de nombreuses entreprises : la grève sur les lieux de travail, celle qui bloque la production et fait plier les patrons. Sophie Binet se demande ce que Raphaël Glucksmann veut faire pour les travailleurs. Mais l’histoire montre que la réponse dépendra surtout de ce que les travailleurs seront capables d’imposer, quel que soit le vainqueur en 2027. Nous avons besoin d’un mouvement syndical offensif, pour se battre dès aujourd’hui contre le pouvoir et préparer, dans le même temps, l’opposition future aux régressions massives que le président choisi par la bourgeoisie, qu’il soit issu du RN ou de la macronie, mènera à coup sûr. Mais également pour se tenir prêt à une hypothèse aujourd’hui improbable : l’arrivée de La France insoumise au pouvoir. Une telle victoire serait loin de suffire à elle seule. Elle devrait s’appuyer sur une mobilisation massive, capable à la fois de la pousser bien au-delà de son programme et de tenir tête à la pression du patronat et des institutions internationales, qui ne manqueraient pas de se déchaîner.
Photo de couverture : Mathieu Delmestre, Public domain, via Wikimedia Commons
Guillaume Étievant
Co-rédacteur en chef
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