<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"><channel><title>Frustration Magazine</title><description>Frustration Magazine, média indépendant et offensif qui relate la guerre des classes.</description><link>https://frustrationmagazine.fr/</link><language>fr-fr</language><image><url>https://frustrationmagazine.fr/img/favicon_light.png</url><title>Frustration Magazine</title><link>https://frustrationmagazine.fr</link></image><item><title>(Vidéo) Bourgeoisie, patriarcat et littérature : Nicolas Framont rencontre Adeline Dieudonné</title><link>https://frustrationmagazine.fr/adeline-dieudonne/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/adeline-dieudonne/</guid><description>&lt;p&gt;Rencontre | Adeline Dieudonné, « Dans la Jungle » | Frustration Magazine Adeline Dieudonné, autrice belge révélée par « La Vraie Vie » (2018), est de retour avec un nouveau roman : « Dans la Jungle » (éditions Iconoclaste). Un livre relatant un drame au sein d&amp;rsquo;une famille de la grande bourgeoisie du Brabant wallon, milieu dont elle est issue et [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 05 Jun 2026 10:57:50 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Rencontre | Adeline Dieudonné, « Dans la Jungle » | Frustration Magazine Adeline Dieudonné, autrice belge révélée par « La Vraie Vie » (2018), est de retour avec un nouveau roman : « Dans la Jungle » (éditions Iconoclaste). Un livre relatant un drame au sein d’une famille de la grande bourgeoisie du Brabant wallon, milieu dont elle est issue et qu’elle dissèque avec précision. Pourquoi situer cette histoire dans la bourgeoisie ? Comment la contrainte économique (ou son absence) change-t-elle la nature du contrôle coercitif ? Qu’est-ce que la jalousie dit de la propriété, et la propriété du féminicide ? Et pourquoi les infanticides restent-ils, encore aujourd’hui, traités comme des faits divers plutôt que comme des faits systémiques &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Féminisme</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Echec de Duralex : l’autogestion n’y est pour rien</title><link>https://frustrationmagazine.fr/echec-de-duralex-lautogestion-ny-est-pour-rien/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/echec-de-duralex-lautogestion-ny-est-pour-rien/</guid><description>&lt;p&gt;Moins de deux ans après sa reprise par ses salariés sous forme de société coopérative et participative (Scop), la verrerie Duralex a été placée en redressement judiciaire le 1er juin dernier. Cette procédure vise à protéger une entreprise en cessation de paiements en gelant temporairement une partie de ses dettes et en lui donnant du [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 05 Jun 2026 10:41:28 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Moins de deux ans après sa reprise par ses salariés sous forme de société coopérative et participative (Scop), la verrerie Duralex a été placée en redressement judiciaire le 1er juin dernier. Cette procédure vise à protéger une entreprise en cessation de paiements en gelant temporairement une partie de ses dettes et en lui donnant du temps pour tenter de rétablir sa situation financière sous le contrôle du tribunal de commerce. Pour beaucoup, cette situation constituerait une énième démonstration de l’impossibilité de l’autogestion : ses 243 salariés auraient voulu se passer des actionnaires et des patrons, prendre eux-mêmes les commandes de l’entreprise, et auraient finalement échoué. Pourtant, lorsqu’on regarde les faits d’un peu plus près, les raisons de l’échec sont ailleurs : cette coopérative n’a jamais disposé des moyens matériels et démocratiques qui lui auraient permis d’être viable et de fonctionner réellement comme une entreprise autogérée.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 2024, les salariés de Duralex, la verrerie basée à La Chapelle-Saint-Mesmin, près d’Orléans, la reprennent en Scop : &lt;a href=&quot;https://www.duralex.com/pages/page-la-scop?srsltid=AfmBOop6c5rYtCzNLGqfNZgz6l_g3ZGfeTPzEO2_F4z8-6NS-8P0Emfg&quot;&gt;60% d’entre-eux en deviennent associés majoritaire au capital&lt;/a&gt;. Une Scop (Société coopérative et participative) est &lt;a href=&quot;https://www.les-scop.coop/les-scop&quot;&gt;une société coopérative&lt;/a&gt; dont les salariés sont les associés majoritaires. Ils détiennent au moins 51 % du capital social et 65 % des droits de vote. Chaque salarié associé dispose d’une voix, quel que soit son statut, son ancienneté et le montant du capital investi. Les salariés votent pour nommer les dirigeants, répartir le bénéfice, décider des grandes orientations stratégiques au moins une fois par an, etc. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;A l’époque, ils  ne reprennent pas une entreprise prospère, loin de là. Bien avant la création de la Scop, l’entreprise a connu&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/04/24/duralex-affaibli-par-la-crise-de-l-energie-et-l-inflation-a-ete-place-en-redressement-judiciaire_6229724_3234.html&quot;&gt; plusieurs procédures collectives&lt;/a&gt; (dépôts de bilan et redressements judiciaires) ainsi qu’une succession de propriétaires et de plans de restructuration sans parvenir à retrouver une stabilité durable. À cela s’est ajoutée la crise énergétique provoquée par la guerre en Ukraine. Dans une industrie aussi énergivore que la verrerie, où les fours doivent fonctionner en continu à très haute température, la flambée des prix du gaz et de l’électricité a eu des conséquences considérables.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La principale faiblesse du projet existe dès le début dans l’insuffisance de son financement. Pour moderniser le site, renouveler les équipements et donner à l’entreprise une chance réelle d’augmenter suffisamment ses ventes pour retrouver l’équilibre financier, les besoins étaient estimés à environ quinze millions d’euros, mais cette somme n’a jamais été réunie. Moins de dix millions d’euros ont pu être mobilisés et une partie importante de ce montant provint de la vente du foncier industriel de Duralex à la métropole d’Orléans. Le reste des fonds vint essentiellement de la &lt;a href=&quot;https://www.les-scop.coop/le-mouvement-scop&quot;&gt;Confédération générale des Scops&lt;/a&gt; (un mouvement auquel peuvent adhérer les coopératives et qui les aide dans leur gestion, leur financement et participe à l’élaboration des textes législatifs les concernant), de banques coopératives, de collectivités locales et de quelques aides publiques (seulement 750 000 euros ont été apportés par l’État via sa banque publique d’investissement…), ainsi que d’un&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/300526/duralex-une-scop-mal-ficelee&quot;&gt; appel aux prêts du grand public l’automne dernier qui permis de récupérer 5 millions d’euros&lt;/a&gt;. Le succès de cette levée de fonds participative témoigne de l’attachement des Français à la marque Duralex, de leur souci de préserver les emplois, mais aussi de la sympathie suscitée par sa reprise en coopérative, ce qui montre que de tels projets peuvent connaître de vrais mobilisations populaires et se diffuser largement. Mais dès le départ, plusieurs millions d’euros manquaient donc à l’appel. Dans un secteur d’activité nécessitant des investissements lourds, des équipements coûteux et des dépenses énergétiques importantes, cette sous-capitalisation était une vraie menace sur la viabilité de l’entreprise.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Suite à la reprise en coopérative, la marque Duralex a retrouvé une visibilité importante auprès du grand public et le chiffre d’affaires a doublé en un an. Mais vendre davantage ne signifie pas automatiquement être profitable, si les coûts de production sont trop importants, ce qui a été le cas pour Duralex. Douze mois après la reprise, l’excédent brut d’exploitation (soit la différence entre les revenus de l’entreprises et les dépenses liées à son activité) était négatif de quatre millions d’euros,&lt;a href=&quot;https://www.capital.fr/entreprises-marches/bouleversement-chez-duralex-le-patron-et-son-fils-ecartes-par-le-conseil-dadministration-une-nouvelle-direction-mise-en-place-1525581&quot;&gt; nous apprend Capital&lt;/a&gt;. L’entreprise ne génère aujourd’hui pas encore un volume d’activité suffisant pour absorber ses coûts fixes, tandis que la faiblesse de ses fonds propres l’empêche de disposer du temps nécessaire pour atteindre son seuil de rentabilité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La situation de Duralex est d’autant plus difficile que la verrerie évolue dans un environnement extrêmement concurrentiel. Une grande partie de son activité dépend des marchés internationaux (elle vend majoritairement à l’exportation), où elle fait face à des producteurs asiatiques capables de pratiquer des prix beaucoup plus bas. Dans le même temps, comme les autres industriels européens, elle continue à subir des coûts énergétiques supérieurs à ceux de nombreux concurrents. Si elle est isolée, la reprise d’une entreprise par ses salariés ne permet pas de s’affranchir des contraintes générales du système économique. Une coopérative reste soumise aux mêmes rapports de force que n’importe quelle autre entreprise : concurrence internationale, coût du crédit, prix de l’énergie, accès aux marchés et besoins d’investissement.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une coopérative ou une affaire de famille ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Comme je l’explique dans mon livre &lt;em&gt;Autogestion générale&lt;/em&gt;, une Scop n’est pas synonyme d’autogestion. Changer le statut juridique d’une entreprise ne suffit pas à démocratiser son fonctionnement. Encore faut-il que le pouvoir, l’information et les décisions cessent d’être monopolisées par une poignée de dirigeants. Or plusieurs témoignages concernant Duralex décrivent exactement l’inverse : concentration du pouvoir, opacité financière et décisions prises de manière verticale. François Marciano, qui dirigeait déjà l’usine avant sa reprise par les salariés, est resté aux commandes de la nouvelle coopérative avant que sa gestion ne soit finalement contestée et qu’il soit écarté cette année. Entre-temps, il avait placé son fils à la direction financière de l’entreprise. Une étrange manière d’inaugurer une expérience censée incarner la démocratie économique. « &lt;em&gt;Selon plusieurs sources, François Marciano – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – aurait mis en œuvre une gestion « autocratique », son fils entretenant une forme d’opacité autour de l’état des finances de Duralex. Les tableaux de bord financiers, indispensables pour le suivi de la trésorerie de l’entreprise, étaient, selon nos informations, envoyés avec beaucoup de retard aux partenaires financiers de la Scop. Ce qui a suscité leur mécontentement&lt;/em&gt; »,&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/300526/duralex-une-scop-mal-ficelee&quot;&gt;écrivent nos confrères de Mediapart.&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’audit réalisé par l’État à la suite de son départ aurait révélé une situation plus dégradée que ce qu’il présentait aux financeurs. Des salariés ont également dénoncé des retards dans la modernisation de l’outil industriel ainsi qu’une stratégie privilégiant le marketing alors que les investissements productifs demeuraient insuffisants. Ainsi, les difficultés de l’entreprise ne viennent pas de son statut coopératif, mais au contraire notamment du fait qu’il n’y avait pas assez de démocratie dans l’entreprise, celle-ci semblant avoir reconduit les mécanismes hiérarchiques classiques et des décisions arbitraires qui risque de l’envoyer définitivement dans le mur, s’il n’y a pas de nouveaux capitaux pour la renflouer ou s’il n’y a pas d’offres sérieuses et sécurisantes pour l’emploi de reprise par un industriel. Une telle solution offrirait sans doute davantage de garanties financières à court terme, mais elle risquerait aussi de mettre un terme à l’expérience coopérative engagée en 2024.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;A nous d’œuvrer à une Autogestion générale &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;On le voit, la démocratie économique ne naît pas simplement d’un changement de statut juridique. Dans de nombreuses coopératives, la démocratie reste souvent cantonnée aux moments formels du vote : les salariés élisent leurs représentants, approuvent les grandes orientations ou participent aux assemblées générales, mais les décisions opérationnelles et stratégiques demeurent largement concentrées entre les mains d’une direction, qui dans le cas de Duralex était en plus la même qu’avant la reprise en Scop.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Autogestion générale, éditions Les Liens qui Libèrent * Frustration, Mai 2026&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;L’échec de Duralex apparaît ainsi moins comme la preuve de l’impossibilité de l’autogestion que comme celle des obstacles auxquels se heurtent les tentatives de démocratisation de l’économie dans un contexte de désindustrialisation, de sous-financement chronique et de dumping mondial. Il montre également que la question centrale n’est pas seulement celle de la propriété de l’entreprise, mais celle du pouvoir qui s’y exerce. À nous d’œuvrer à une &lt;em&gt;Autogestion générale, &lt;/em&gt;qui ne se limiterait pas aux murs de certaines entreprises, mais s’étendrait à l’ensemble de l’économie, en articulant : &lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Une démocratie radicale dans le travail : abolition de la notion de direction au profit de celle de coordination, mandats tournants et révocables, tirage au sort pour certaines fonctions, votes des salariés pour l’ensemble des grandes décisions et pas seulement une fois par an, etc. Tout cela dans un cadre général de très forte réduction du temps de travail. &lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Un contrôle collectif de l’investissement et une planification démocratique de la production reposant sur un pôle public bancaire placé sous la gouvernance conjointe des salariés et des usagers, ainsi que sur une caisse interentreprises financée par des cotisations obligatoires de l’ensemble des entreprises — des TPE aux grands groupes — sur le modèle de la Sécurité sociale.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;Une coopérative isolée dans un océan de concurrence ne peut à elle seule renverser les logiques du marché, c’est l’organisation de l’économie tout entière qui doit devenir l’objet de la délibération collective.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Désintox</category><category>Économie</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>La guerre et la domination masculine sont-elles inscrites dans la “nature humaine” ? Entretien avec l’anthropologue Christophe Darmangeat</title><link>https://frustrationmagazine.fr/christophe-darmangeat-domination-masculine-guerre/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/christophe-darmangeat-domination-masculine-guerre/</guid><description>&lt;p&gt;Christophe Darmangeat est un anthropologue marxiste. Il anime le blog La hutte des classes et est notamment l’auteur de Casus Belli : la guerre avant l’Etat, sorti l’année dernière aux Éditions La Découverte, ainsi que de Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : à l’origine de l’oppression des femmes, dont la quatrième édition [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 04 Jun 2026 12:36:50 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Christophe Darmangeat est un anthropologue marxiste. Il anime le blog &lt;a href=&quot;https://www.lahuttedesclasses.net/&quot;&gt;La hutte des classes &lt;/a&gt;et est notamment l’auteur de &lt;em&gt;Casus Belli : la guerre avant l’Etat&lt;/em&gt;, sorti l’année dernière aux Éditions La Découverte, ainsi que de &lt;em&gt;Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : à l’origine de l’oppression des femmes&lt;/em&gt;, dont la quatrième édition est elle aussi parue à La Découverte en 2025, où il traite respectivement, dans une langue accessible (et non dénuée d’humour), des origines de la guerre et de la domination masculine. Nous avons eu la chance de le rencontrer.  &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Les motivations des conflits&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous remettez en cause l’idée que la guerre primitive serait avant tout une lutte pour les ressources. Qu’est-ce qui motive alors les conflits dans ces sociétés ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a en réalité deux questions dans votre question. La première, c’est qu’on a eu tendance à appeler « guerre » n’importe quelle forme de conflit, ce qui brouille considérablement l’analyse. Pour se combattre, les sociétés pré-étatiques ont en fait imaginé toute une gamme de modalités qui ne sont précisément pas des guerres. Tout conflit pré-étatique n’est pas une guerre : c’est un point important.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la question des ressources à proprement parler, j’ai beaucoup travaillé le cas australien, pour lequel on dispose d’une documentation particulièrement riche. Il concerne des sociétés de chasseurs-cueilleurs (&lt;em&gt;ndlr : des groupes humains dont la subsistance repose sur la chasse, la pêche et la cueillette sans agriculture ni élevage)&lt;/em&gt;. Ce qui en ressort, c’est que les gens se battent pour deux raisons : les droits sur les femmes, et la vengeance, pour des torts réels ou supposés. La croyance à la sorcellerie ouvre d’ailleurs bien des portes : dès qu’il y a un mort, on peut accuser des voisins plus ou moins lointains d’en être responsables.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En Australie, les conflits autour des femmes sont généralement peu meurtriers. Ils se règlent physiquement, mais selon des procédures très codifiées – on peut parler de duels judiciaires collectifs – qui régulent et contiennent la violence. Les accusations de sorcellerie ou de meurtre, en revanche, peuvent dégénérer bien plus facilement. Une forme est la vendetta, où l’on cherche à équilibrer les morts de part et d’autre, ce qui peut néanmoins durer très longtemps et faire beaucoup de dégâts. Mais on peut ultimmement se lancer dans la guerre : soit pour « donner une leçon » aux adversaires, soit, dans les cas extrêmes, pour les exterminer jusqu’au dernier, nourrissons compris, s’assurant ainsi qu’ils ne recommenceront plus.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui m’a frappé, et franchement surpris,  c’est que je trouve très, très peu d’occurrences de conflits autour d’un terrain de chasse, d’un point d’eau, de ressources matérielles. C’est même une énigme que je n’ai pas complètement résolue : chez les animaux sociaux, les éthologues (&lt;em&gt;ndlr : les scientifiques qui étudient le règne animal, ses espèces, leur comportement, leur anatomie et leur évolution&lt;/em&gt;) attribuent unanimement les conflits à des questions de ressources. Mais chez les chasseurs-cueilleurs, on les trouve si rarement comme cause qu’on pourrait presque dire : jamais. Les données ethnologiques suggèrent que les ressources ne sont devenues un enjeu des conflits que bien plus tard, à partir de la sédentarisation (&lt;em&gt;ndlr : le processus par lequel des populations nomades ou semi-nomades s’établissent de façon permanente en un lieu fixe&lt;/em&gt;) et de l’agriculture. Et encore : même dans ces sociétés-là, on continue longtemps de se battre par vengeance plutôt que pour des territoires. On a l’impression qu’il faut des siècles, voire des millénaires, avant que les ressources deviennent véritablement l’enjeu central des conflits.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui fausse notre regard, évidemment, c’est notre myopie ethnocentriste (&lt;em&gt;ndlr : la tendance à percevoir et juger les autres cultures à travers le prisme de sa propre culture&lt;/em&gt;) : nous vivons dans des sociétés qui se battent depuis des millénaires pour la richesse, et nous projetons cette logique sur toutes les autres. Mais les données, me semble-t-il, disent le contraire. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Guerre et “nature humaine”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Quand on lit &lt;/em&gt;Casus Belli&lt;em&gt;, on comprend bien que les conflits violents, armés, existent depuis très longtemps. Du coup vous critiquez celles et ceux qui, pour des bonnes raisons morales ou politiques, refusent d’admettre que la guerre est très ancienne. Est-ce que pour autant on doit en conclure que “la guerre est dans la nature humaine” ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; &lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est la vieille question, en effet. Les indices dont on dispose ne sont pas décisifs : comme dans un procès, il y a des niveaux de preuve et des niveaux de présomption. Le débat reste ouvert, d’autant qu’on a très peu de traces archéologiques, qui seraient pourtant la preuve ultime. Mais en archéologie, plus c’est ancien, moins ça se conserve. Et les chasseurs-cueilleurs ne facilitent pas les choses : ils sont peu nombreux, mobiles, ne font presque jamais de cimetières, utilisent bien souvent des armes en matières périssables. Même s’ils se sont battus violemment, il y a peu de chances qu’on en retrouve la trace.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela dit, les indices dont on dispose pointent vers une très grande ancienneté des conflits collectifs chez les humains. Le problème, pour beaucoup de gens, c’est que cette ancienneté semble gênante : si la guerre est très ancienne, alors nous serions « faits comme ça », et si nous sommes faits comme ça, nous ne pourrions pas vivre autrement. On retrouve exactement le même raisonnement à propos de la domination masculine : c’est la copie conforme. Parfois c’est explicite, parfois non. Parfois les gens le revendiquent, parfois ils rejettent des idées où ils ont des biais sans forcément s’en rendre compte ; moi le premier, quand j’ai entrepris ce travail.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le problème avec l’expression « nature humaine », c’est qu’elle recouvre au moins deux choses très différentes. Dans un premier sens : si c’est pour dire que les humains ne sont pas des créatures célestes créées sur une page blanche, dont il faudrait absolument croire qu’à l’état spontané ils ne sont ni méchants, ni violents, ni dominateurs, alors oui, c’est ridicule. Ce n’est pas une vision matérialiste (&lt;em&gt;ndlr : le matérialisme est une approche qui explique les phénomènes sociaux, historiques ou humains par des conditions concrètes et matérielles — économie, rapports de production, besoins, plutôt que par des idées ou des valeurs&lt;/em&gt;). Les humains sont le produit d’une évolution biologique et sociale, et si la guerre ou la domination masculine s’avèrent être des phénomènes très anciens – peut-être même pré-humains, hérités d’une longue lignée de primates – alors dans ce sens-là, oui, elles sont inscrites dans la nature humaine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais il y a au moins un autre sens. La nature des humains, c’est précisément d’être culturels – si je peux me permettre ce petit paradoxe. Nous sommes une espèce animale extraordinairement originale de ce point de vue. Beaucoup d’espèces sont culturelles, mais nous le sommes de façon hyperbolique : nous sommes capables d’inventer de nouvelles formes sociales, d’arrêter de faire des choses que nous pratiquions depuis très longtemps, dès lors que les conditions changent. Le capitalisme, la propriété privée des moyens de production, le salariat : tout ça n’a pas toujours existé chez les humains, et pourtant ça a fini par arriver.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La violence collective peut donc venir de très loin et avoir été entretenue par des causes sociales et être néanmoins amenée, un jour, à disparaître, le jour où ces causes sociales seront transformées. Il n’y a aucune contradiction à penser qu’un phénomène est extrêmement ancien et qu’il peut cesser d’exister. Nous faisons évoluer nos propres rapports sociaux, et par la même occasion notre morale, et ce que nous considérons comme « naturel ». Parce que nous avons une petite tendance à confondre ce que nous faisons avec ce qui est normal, voire inévitable. Mais tout cela est parfaitement construit, par l’histoire, par la société, par la biologie, même si nous ne nous en rendons pas forcément compte.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous avez parlé des primates et effectivement vous faites des détours par l’éthologie (c’est-à-dire la science qui étudie le comportement animal dans son milieu naturel) en parlant notamment des loups, des bonobos et des chimpanzés. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai fait ce détour par les autres animaux sociaux pour voir si les phénomènes que je trouvais chez les humains étaient des inventions proprement humaines, ou si d’autres espèces les avaient développés de leur côté, voire si nous en avions hérité. J’ai essayé de dresser un petit panorama, qui ne porte pas que sur la guerre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est clair, c’est que les humains ont inventé toute une gamme de modalités de combat qui n’existent pas chez les animaux. La question de savoir si la « guerre » existe chez d’autres espèces est difficile à trancher avec la définition que j’ai utilisée, mais ce n’est pas la question la plus intéressante. Ce qui est en revanche une banalité de l’éthologie, c’est que des animaux sociaux s’entretuent entre groupes. Le chiffre qui m’a frappé concerne une espèce de loups, où l’on a compté que cinq à six fois plus d’individus mouraient dans des attaques entre meutes que pour toute autre cause.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La question de l’héritage, dans notre lignée de primates, de cette aptitude au combat est très compliquée, parce qu’on manque de données. Sur ce sujet, je ne peux que renvoyer à un collègue, Hugo Meijer, qui a écrit un livre sur les origines de la guerre et de la paix chez l’espèce humaine : le livre n’est pas encore sorti, mais il doit paraître prochainement en anglais et en français. En attendant, il a donné une conférence au Collège de France dans le cadre du séminaire de Jean-Jacques Hublin, disponible sur YouTube, qui résume l’argument en une heure.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;div&gt;

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&lt;p&gt;La conclusion, en tout cas, n’est pas tranchée. On peut penser que nous avons un héritage plutôt belliqueux. Mais on peut aussi affirmer avec certitude que les humains sont la seule espèce capable d’entretenir des relations de coopération entre groupes qui ne sont pas des groupes de reproduction. La coopération existe dans d’autres espèces, bien sûr, mais elle reste toujours limitée au groupe reproducteur et à ses annexes immédiates. Les humains sont les seuls capables de se lier d’amitié, si l’on peut dire, avec des groupes avec lesquels il n’y a pas de lien reproductif particulier.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il n’est donc pas sûr que les humains aient inventé la guerre. Mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce sont les humains qui ont inventé la paix. C’est aussi une façon de voir les choses qui peut donner un peu d’optimisme.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous citez rapidement Graeber et Wengrow dans votre introduction. Vous expliquez que dans &lt;/em&gt;Au commencement était&lt;em&gt;, ils parlent de guerres « pour de faux ». Vous semblez en désaccord. Où est le cœur du débat ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Leur livre n’est pas centré sur cette question, je le relevais simplement au passage. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il s’inscrit dans un problème plus large : quand on a observé certaines formes de combat chez des peuples non étatiques, on a été bien embarrassés. On voyait des gens se battre sans que ce soit des guerres – en tout cas, clairement pas des guerres comme les nôtres – et on ne savait ni comment les nommer ni comment les penser. J’en dresse une petite liste dans le livre. Le terme le plus courant a été « rituel », le mot joker des anthropologues et des archéologues quand ils ne comprennent pas quelque chose : on dit que c’est rituel, et hop, l’affaire est classée. J’ai presque écrit ce livre en me disant : je vais m’interdire d’employer ce mot, et essayer de comprendre vraiment ce que les gens font.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est dans ce cadre que s’inscrit l’expression « guerre pour de faux » chez Graeber et Wengrow. Mais si l’on parle, par exemple, de duel judiciaire, ce n’est pas du tout « pour de faux » et ce n’est pas du tout une guerre non plus. C’est doublement erroné. Ça fait certes moins de morts, mais ce n’est pas pour autant que c’est fictif – au cinéma : ça, ce sont des guerres pour de faux. Et quand des gens font une razzia (&lt;em&gt;ndlr : une attaque-éclair menée par un groupe armé pour piller des ressources, du bétail ou des personnes, pratique historiquement associée aux sociétés nomades&lt;/em&gt;) pour aller prendre des scalps, des esclaves, des têtes humaines, appeler ça « pour de faux » du point de vue du type qui se fait couper la tête ou ramener le scalp : je pense qu’il ne serait pas du tout d’accord. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette façon de parler n’est pas la bonne. Mais elle fait partie d’un problème plus large : les anthropologues avaient, à mon sens, assez mal compris toutes ces formes de conflit, étranges à nos yeux. Mon travail a précisément été de prendre l’affaire au sérieux, et de dire : arrêtons de traiter ces formes comme des anomalies. Il faut appeler un chat un chat, mais quand ce n’est pas un chat, justement, il ne faut pas l’appeler un chat.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Casus belli : La guerre avant l’État&lt;/em&gt;, Christophe Darmangeat, éditions La Découverte (2025), 23 euros, 384 pages&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le “matriarcat primitif”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous êtes catégorique sur le fait que le matriarcat, c’est-à-dire un système social dans lequel les femmes détiennent l’autorité politique, sociale et familiale dominante, n’a jamais existé. On imagine que prouver cela pour le passé préhistorique est difficile, comment on établit une absence comme celle-ci ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Formellement, on ne peut pas le prouver : c’est clair. Je ne &lt;em&gt;prouve&lt;/em&gt; pas que le matriarcat n’a jamais existé. Ce que je fais, c’est renverser la charge de la preuve. Comme la fameuse théière cosmique de Bertrand Russell (&lt;em&gt;ndlr : philosophe, logicien et militant britannique (1872–1970), cofondateur de la logique mathématique moderne&lt;/em&gt;) : ce n’est pas à moi de vous prouver qu’il n’y a pas une théière contenant du thé à la bergamote en train de graviter autour de Mars. C’est à ceux qui affirment son existence de la démontrer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi peut-on renverser la charge de la preuve ? Parce que sur des centaines de sociétés humaines observées, à des degrés très divers de développement technique, sur les cinq continents, on n’en a jamais vu une seule qui soit matriarcale. Pas une. Alors, comme pour la guerre tout à l’heure, le mot a une acception extrêmement flottante, et certains l’emploient dans un sens si large qu’ils finissent par en détecter partout. Mais laissons le mot de côté. Parlons de domination féminine : comme il existe des milliers de sociétés à domination masculine, plus ou moins prononcées, on n’a jamais observé une seule société humaine à domination féminine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ça interroge. Si la balle était tombée au hasard dans les différents trous, on aurait dû observer à peu près autant de sociétés dominées par les hommes que par les femmes, avec éventuellement quelques cas intermédiaires. Comment se fait-il que toutes les pièces soient tombées du même côté ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La conclusion la plus simple, c’est qu’une contrainte générale a exercé son effet sur l’ensemble de l’espèce humaine et que selon toute probabilité, cette contrainte s’exerçait également dans le passé. Ce n’est pas une preuve absolue, on peut penser le contraire, mais il faut alors expliquer pourquoi les choses auraient été différentes autrefois, et pourquoi elles sont devenues ce qu’elles sont dans les milliers de sociétés qu’on a observées. À ma connaissance, ceux qui soutiennent que les femmes ont dominé dans un lointain passé n’expliquent jamais pourquoi on n’en trouve plus aucune trace dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs ou de petits cultivateurs des trois ou quatre derniers siècles. Ceux qui disent que les femmes chassaient au même titre que les hommes n’expliquent pas pourquoi, chez tous les chasseurs-cueilleurs des cinq continents, c’était les hommes qui chassaient le gros gibier et non les femmes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le bon raisonnement, c’est celui du rasoir d’Ockham : on privilégie l’hypothèse la plus économique, à savoir en l’occurrence que la réalité du passé a dû ressembler, à peu de choses près, à ce qu’on a observé dans les derniers siècles. Si l’on pense le contraire, il faut apporter des éléments de preuve, qui, à mon sens, n’ont jamais été fournis.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous montrez que des féministes, y compris marxistes, utilisent l’idée du matriarcat primitif comme argument : il s’agit de prouver que les choses ont été différentes pour prouver qu’elles peuvent l’être à l’avenir. Pourquoi pensez-vous que cet argument est un piège ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a plusieurs niveaux de discussion. Le premier, c’est qu’on ne tranche pas sur la réalité du passé en fonction des conclusions qui nous arrangent ou non pour aujourd’hui. Si le passé était déplaisant, on n’a pas le droit de dire « je ne veux pas que ça se soit passé comme ça, parce que sinon ça veut dire qu’on est dans une impasse aujourd’hui ». Si quelque chose s’est réellement passée, elle constitue un fait qu’il faut reconnaître et étudier comme tel. Au niveau scientifique, on doit pouvoir raisonner indépendamment des conclusions qu’on pourrait en tirer politiquement pour le présent ou l’avenir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les marxistes sont un peu embarrassés sur ces questions. Sur la guerre, par exemple, beaucoup sont convaincus qu’elle est apparue au Néolithique (&lt;em&gt;ndlr : la période préhistorique (vers 10 000 à 3 000 av. J.-C.) marquée par la révolution agricole, la sédentarisation et l’apparition de la poterie et du polissage de la pierre&lt;/em&gt;), et pensent que c’est là la position marxiste. Sauf qu’Engels (&lt;em&gt;ndlr : philosophe et révolutionnaire allemand (1820–1895), co-auteur avec Marx du &lt;/em&gt;Manifeste du Parti communiste&lt;em&gt;, théoricien de l’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, et financeur des travaux de Marx&lt;/em&gt;) était convaincu du contraire : il le dit en deux ou trois phrases au passage. Sur les femmes, en revanche, Engels a suivi un anthropologue nommé Morgan, qui lui-même avait suivi un théoricien du nom de Bachofen, et qui croyaient pouvoir mettre en évidence une séquence où la domination sur les femmes serait née en conséquence de l’exploitation de classe. Or les données accumulées depuis lors ont rendu ce raisonnement indéfendable. On a observé des centaines de sociétés de chasseurs-cueilleurs et de petits cultivateurs, dépourvues de classes sociales, et dans lesquelles la domination masculine est très nette, et parfois absolument terrifiante. Il faudrait expliquer comment ce phénomène aurait surgi depuis deux cents ans chez des gens qui l’ignoraient auparavant. Ça n’a aucun sens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a une tentation – que je comprends, et à laquelle je cède moi-même parfois – de dire : l’humanité n’a pas toujours vécu dans l’inégalité économique, il y a eu des sociétés sans riches ni pauvres, ce qui prouve bien que ce n’est pas ancré dans nos gènes. Mais il faut être prudent avec cet argument. D’un côté, ça montre qu’on a pu vivre autrement. De l’autre, ça ne prouve pas en soi qu’on pourra revivre ainsi : c’est une question de conditions. Et inversement, il y a des choses qu’on a faites pendant des dizaines de millénaires et qu’on a fini par arrêter. Le cannibalisme, probablement pratiqué joyeusement pendant très longtemps, fait aujourd’hui horreur à peu près à tout le monde.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’argument d’une domination masculine tardive est séduisant, mais il est tout simplement faux. Ce qui permet d’espérer la fin de la domination masculine, ce n’est pas qu’elle n’aurait pas existé au Paléolithique (&lt;em&gt;ndlr : la plus longue période préhistorique (de -3 millions d’années à environ -10 000 ans) durant laquelle les humains vivaient de chasse et de cueillette, fabriquaient des outils en pierre taillée et développaient les premières formes d’art et de symbolisme&lt;/em&gt;), c’est que le capitalisme crée les conditions de sa disparition. C’est ça, le vrai raisonnement. Celui qu’Engels et Marx n’ont pas fait avec la netteté que permettent aujourd’hui nos connaissances archéologiques et ethnologiques, mais peu importe.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Capitalisme et émancipation &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Justement sur ce dernier point, vous dites que c’est le capitalisme, et lui seul, qui a créé les conditions objectives de l’égalité des sexes. À première vue, c’est une idée qui peut surprendre de la part d’un marxiste. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pas tant que ça, en réalité, du moins pour qui est familier avec les raisonnements de Marx. Pour Marx, le capitalisme, aussi horrible et abominable qu’il soit, avait précisément créé les conditions d’une autre société, par bien des aspects. Il n’a pas évoqué celui-là, mais il en a évoqué d’autres.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est une vieille discussion que Marx avait eue avec les socialistes de son époque : on ne construit pas n’importe quelle société à partir de n’importe quoi. Des gens disaient qu’on aurait pu avoir le socialisme au Moyen Âge ou dans l’Antiquité si seulement on avait été un peu moins bêtes. Marx se moquait d’eux : les conditions n’étaient pas réunies. Pour que le socialisme devienne plus qu’un doux rêve, il faut que l’humanité puisse être libérée du travail pénible, que les moyens de communication soient suffisamment développés pour que le globe forme un tout, etc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il me semble donc que mettre le doigt sur le fait que c’est le capitalisme qui a créé les conditions de l’émancipation des femmes, c’est un raisonnement du même ordre. D’abord parce qu’il a accumulé des moyens matériels et médicaux inconnus jusque-là : une essayiste nommée Véra Nikolski a beaucoup insisté sur ce point, et elle a parfaitement raison. Sans les machines qui ont à peu près supprimé les travaux de force, sans la médecine, l’obstétrique (&lt;em&gt;ndlr : la spécialité médicale consacrée à la grossesse, à l’accouchement et au post-partum&lt;/em&gt;), la contraception, qui ont réduit considérablement la mortalité infantile et permis aux femmes de réduire le nombre de grossesses et d’en choisir le moment, l’égalité moderne des sexes ne serait sûrement pas là où elle en est, même s’il reste encore bien du chemin à parcourir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour ma part,  j’avais insisté sur un autre aspect, plus social. Jusqu’au capitalisme, toutes les sociétés humaines sont, avec un peu d’exagération (mais pas tant que ça !), des sociétés d’apartheid sexuel. Des sociétés où hommes et femmes n’accomplissent pas les mêmes tâches, ne fréquentent pas les mêmes lieux, ne s’habillent pas de la même manière, n’ont parfois pas la même religion ou pas la même version de la religion, voire où les deux sexes parlent des langues différentes dans certains cas. Même si c’est à des degrés divers, toutes les sociétés humaines du passé ont été marquées par cette profonde division.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous vivons dans la première société de l’histoire qui affirme que le fait d’être un homme ou une femme ne devrait pas intervenir dans la vie sociale d’un individu. Le terme « égalité des sexes » n’est d’ailleurs pas tout à fait juste : mieux vaudrait parler d’indifférenciation sociale des sexes, ou de la disparition des genres. Exactement comme une société qui n’est plus raciste est une société où la couleur de votre peau ne devrait pas compter dans votre vie sociale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La société moderne est une exception unique parmi les milliers de sociétés connues. On a donc le droit de s’interroger sur les raisons de cette exception et il me semble que ces raisons tiennent à tout un ensemble de mutations entraînées par le capitalisme. Sans qu’il l’ait fait exprès, de la même façon que quand Marx disait que le capitalisme posait les bases d’une société débarrassée de l’exploitation du travail, ce n’était pas parce que les capitalistes étaient des bienfaiteurs de l’humanité ! Pour moi, ce raisonnement n’est donc pas seulement compatible avec le marxisme : c’est en réalité le raisonnement le plus marxiste qui soit.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Les origines de la domination masculine &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;En lisant &lt;/em&gt;Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était&lt;em&gt;, on comprend donc que la domination masculine précède les classes sociales, la propriété privée, et même les inégalités économiques. Vous notez que c’est un point de rupture avec Engels. Qu’est-ce qui l’explique alors ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est une vaste question, sur laquelle je suis plus prudent qu’il y a quinze ans. Ce dont je suis absolument certain,  c’est que la domination masculine a un lien avec ce qu’on appelle la division sexuelle des tâches. Dans toutes les sociétés humaines, en gros, les hommes font la grande chasse, le combat, la guerre, manient les armes les plus létales, s’occupent de la politique extérieure, tandis que les femmes tendent à être beaucoup plus centrées sur l’espace domestique. Ce qui tend à faire des femmes des êtres plus vulnérables, que les hommes « protègent » – mais on sait ce que valent certaines protections, qui finissent par devenir très pesantes ! Et quand les hommes ont besoin d’alliances, ce sont les femmes qui deviennent le moyen de ces alliances. C’est la constante qu’on retrouve absolument partout, chez les chasseurs-cueilleurs comme chez les petits cultivateurs.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Là où les situations varient, c’est que les femmes peuvent parfois disposer de contre-pouvoirs, notamment économiques : dans certaines sociétés, qui ne sont pas les plus nombreuses, elles possèdent les maisons, le produit des récoltes, et peuvent faire jeu plus ou moins égal avec les hommes. Et c’est précisément là qu’Engels, et avant lui Morgan, ont été victimes d’un effet de loupe. Morgan était le grand spécialiste des Iroquois, qui vivaient près de l’actuelle Montréal, et ces Indiens-là se trouvaient justement dans cette configuration, qui est en réalité très minoritaire. L’erreur de Morgan a été de prendre ce cas particulier pour une généralité. Engels lui a fait confiance, on ne peut pas le lui reprocher.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur les origines de la division sexuée des tâches, pour faire court : il est très compliqué d’avoir des certitudes, elle se perd dans la nuit des temps et on n’a pas de traces archéologiques. On ne sait même pas s’il s’agit d’un phénomène relativement récent, datant par exemple du Paléolithique supérieur, ce qui pour la préhistoire reste très récent, ou dont les racines plongent jusqu’aux Hominines . Deux grands scénarios sont possibles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Premier scénario : nous sommes issus d’une branche de primates où il n’y avait pas particulièrement de domination masculine. Mais le fait d’avoir instauré la division sexuelle du travail et de confier les moyens de la violence aux mâles a placé les hommes en position de force, position qui a ensuite été intériorisée, théorisée, légitimée par des mythes. Second scénario : nous venons d’une branche de primates où la domination masculine était déjà présente : les chimpanzés, nos cousins les plus proches, sont de gros machos ! Mais notre arbre généalogique proche est assez dégarni, et compte très peu d’espèces avec lesquelles faire des comparaisons. Quand on a deux cousins à égale distance qui se comportent de façon radicalement différente (-comme c’est le cas avec les chimpanzés et les bonobos), il est bien compliqué de savoir quel est notre héritage. Ce second scénario – celui d’une domination masculine héritée, puis en quelque sorte humanisée par la division sexuée du travail et l’idéologie – je ne voulais pas l’envisager dans les premières versions de mon livre. J’étais victime exactement des mêmes réticences que celles que je moquais tout à l’heure à propos de la « nature humaine » : le fait qu’on ait pu hériter de la domination masculine me semblait poser un problème politique. J’ai mis longtemps à comprendre que ce n’était pas le cas, et surtout qu’on n’a pas le droit d’écarter une hypothèse simplement parce qu’elle ne nous plaît pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je reste très prudent sur la question des origines : on marche vraiment sur des œufs. En revanche, sur l’existence de la division sexuelle du travail et de la domination masculine dans des sociétés sans classe, le dossier est solide : il compte des milliers de pages d’ethnologie (&lt;em&gt;ndlr : discipline qui étudie et compare les différentes cultures et sociétés humaines pour comprendre leurs modes de vie, leurs croyances et leurs organisations&lt;/em&gt;), y compris des témoignages qui viennent des premier-es concerné-es. Là, il n’y a pas photo.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la question des origines justement, Véra Nikolski et Nicolas Pichot viennent de publier un livre tout à fait stimulant, qui s’appelle &lt;em&gt;Pourquoi les Amazones n’existent pas&lt;/em&gt;, avec une hypothèse à la fois simple et séduisante, qui mérite évidemment d’être discutée, comme toute hypothèse.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous semblez toutefois rejeter les explications “biologisantes”. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors, « biologisante », il faut s’entendre sur le terme. Là, on entre dans des choses compliquées, et justement Bernard Lahire (&lt;em&gt;ndlr : un sociologue français&lt;/em&gt;) a récemment remis un peu d’ordre là-dedans en montrant que, dans ce qu’on appelle parfois « la biologie », ou les non-humains, il y a en réalité aussi du social.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui se transmet à travers les générations, éventuellement avec des modifications – le principe même du darwinisme -, ce n’est pas simplement de l’ADN. Ce sont aussi des comportements sociaux. Beaucoup d’espèces animales inventent de nouvelles institutions sociales, de nouveaux rapports sociaux. Il y a donc des mutations à ce niveau-là aussi. Alors, est-ce que c’est du biologique ? Pas vraiment, en tout cas pas du biologique au sens étroit dans lequel on emploie souvent le terme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est sûr, c’est que chez les humains il existe bien une dimension biologique. D’abord le sexe : c’est avant tout une définition biologique, qui a évidemment des conséquences corporelles. Il y a ce qu’on appelle le dimorphisme sexuel : dans toutes les populations humaines, les mâles sont en moyenne un peu plus grands, un peu plus costauds, notamment au niveau des membres supérieurs. Et puis il y a une grande division sexuée autour de la reproduction biologique. Quand monsieur et madame font un enfant, c’est madame qui assume 99 %, sinon 100 %, du travail biologique : grossesse, allaitement, etc. Donc tout cela constitue des contraintes assez fortes. Mais est-ce que cela épuise la question ? Bien sûr que non.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les éthologues, par exemple, essaient d’étudier ce que le dimorphisme sexuel nous dit du degré de domination masculine chez les primates. Et ce n’est pas simple. Je crois que la dernière étude importante sur le sujet, menée par Elise Huchard, une collègue du Muséum, montre qu’en gros, là où il existe un fort dimorphisme sexuel en faveur des mâles, on observe généralement une domination masculine. Mais là où ce dimorphisme est plus faible ou absent, on ne peut pas vraiment conclure statistiquement, même si ensuite chaque espèce présente évidemment des configurations particulières. Donc je ne rejette pas la dimension biologique. Simplement, elle est enchâssée, encastrée, entremêlée avec du social. Et encore une fois, le social n’est pas quelque chose de spécifiquement humain. C’est là que les choses deviennent compliquées à démêler.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’autant plus qu’on raisonne souvent sur des éléments qu’on ne possède pas. On peut observer les chimpanzés, les bonobos, les gorilles, les humains. Mais même le dernier ancêtre commun aux bonobos, aux chimpanzés et aux humains – qui vivait il y a environ huit millions d’années, on ne sait pas à quoi il ressemblait. On n’a aucun fossile, aucun squelette, et encore moins d’études comportementales. Donc c’est là que ça devient touchy.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Quand je disais que vous rejetiez les explications biologisantes, je pensais, par exemple, aux passages où vous expliquiez que la division du travail ne s’est pas faite stricto sensu sur la musculature puisque certaines femmes sont plus musclées que certains hommes. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut difficilement écarter complètement la biologie. Ce n’est peut-être pas un hasard si c’est globalement celui des deux sexes qui possède le plus de puissance musculaire, notamment dans les membres supérieurs, qui depuis très longtemps lance des épieux (&lt;em&gt;ndlr : des armes ou outils en forme de lance ou de pique, souvent utilisés autrefois pour la chasse au gros gibier (comme le sanglier) ou dans des contextes militaires anciens&lt;/em&gt;), des lances, etc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais ce qui est intéressant, c’est qu’on pourrait imaginer un raisonnement très simple : d’un côté les plus costauds, de l’autre les moins costauds, et les plus forts iraient à la chasse. Sauf que ce n’est pas comme ça que les choses se sont organisées. Très majoritairement – même s’il existe quelques exceptions marquantes – les femmes ne chassent pas et ce sont les hommes qui chassent. Y compris dans des cas où certaines femmes sont plus robustes que certains hommes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors là, plusieurs hypothèses existent. Soit il y a une autre rationalité qui intervient : par exemple, même si une femme est plus forte, comme c’est elle qui peut faire des enfants, il vaut peut-être mieux éviter qu’elle se fasse piétiner par un mammouth. Je caricature, mais ce n’est pas du tout une idée absurde. Soit on considère aussi que les humains ne se comportent pas toujours de manière parfaitement rationnelle ou consciente. Ils théorisent les choses sous forme de symboles, de mythes, de croyances. Peut-être qu’ils ont rigidifié à l’extrême quelque chose qui, au départ, avait une certaine logique pratique, puis y ont ajouté tout un ensemble de règles annexes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est évident dans beaucoup de manifestations de la division sexuelle du travail. Pourquoi, par exemple, les femmes ne déboucheraient-elles pas les bouteilles de vin ? Comme disait Alain Testart &lt;em&gt;(ndlr : un anthropologue français connu pour ses travaux sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs et l’origine des inégalités sociales&lt;/em&gt;), il est impossible de trouver une explication utilitaire à cela. On est uniquement dans une série d’associations symboliques qui finissent par produire des interdits ou des habitudes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Donc oui, sur le fond, on peut identifier de grandes tendances et essayer de comprendre comment elles émergent. Mais dès qu’on entre dans le détail, énormément de difficultés apparaissent.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Le communisme primitif n’est plus ce qu’il était : Aux origines de l’oppression des femmes&lt;/em&gt;, Christophe Darmangeat, La Découverte (4e édition, 2025), 15 euros&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans &lt;/em&gt;Casus Belli&lt;em&gt;, vous critiquez ceux qui, pour de bonnes raisons morales, refusent d’admettre des vérités déplaisantes sur la guerre. Vous faites la même critique à ceux qui défendent le matriarcat primitif. Est-ce le même biais à l’œuvre ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Oui, c’est exactement le même schéma.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a une version standard, et une version marxiste. Globalement, il y a une idée très largement partagée : si on montre que, jadis, les femmes n’étaient pas dominées par les hommes, alors cela prouve que la domination masculine n’est pas dans la nature humaine. Et donc que c’est un accident de l’histoire, et, par conséquent, que c’est quelque chose qu’on pourrait assez facilement abolir. Or tout est faux là-dedans.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les marxistes ajoutent une couche supplémentaire, c’est qu’Engels a mis noir sur blanc ce raisonnement. Du coup, ils ont parfois le sentiment que contester Engels pose un problème : si on dit qu’Engels s’est trompé, alors on n’est plus vraiment marxiste. Pourtant, Marx et Engels, de leur vivant, n’ont cessé de réviser un certain nombre de leurs analyses. Engels, dans sa préface de 1884, glisse même une phrase du type : « j’ai procédé à des révisions pour tenir compte, comme il se doit, de l’état actuel de la science ». On ne peut évidemment pas faire parler les morts, mais j’ai tendance à penser que s’il avait vécu quelques décennies de plus, il aurait profondément révisé sa thèse, tant elle a été contredite par les données ultérieures. Chez une partie des marxistes, il y a aussi cette idée de fidélité à des positions héritées, et la crainte que les abandonner reviendrait à céder à des idées réactionnaires. Moi-même, j’ai mis du temps à m’en convaincre, mais je pense aujourd’hui que ce n’est pas du tout le bon raisonnement. Mais, il faut le reconnaître, ce type de réflexes est humain.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour en revenir au fond, oui : c’est exactement le même type de raisonnement dans les deux cas. L’idée selon laquelle prouver que quelque chose a existé dans le passé constituerait un bon argument pour dire qu’il pourra exister dans le futur est fausse. C’est un narratif : une manière de raconter une histoire, mais pas un raisonnement scientifique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je prends souvent un exemple : le cannibalisme a probablement existé pendant des millions d’années. Pourtant, on a complètement cessé de le pratiquer. À l’inverse, les villes sont une invention très récente à l’échelle de l’histoire humaine. Néanmoins, les faire disparaître serait extrêmement difficile, sans parler des conditions écologiques ou démographiques que cela supposerait. Tout cela pour dire qu’il faut se méfier de ces enchaînements logiques séduisants, mais en réalité fragiles.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Peut-être que ma question va dépasser un peu votre travail, mais en lisant ces deux ouvrages, on comprend donc que la guerre et la domination masculine sont le produit de situations données. Vous dites que dans d’autres situations, on pourrait avoir autre chose. C’est en cela que ces constats ne sont pas forcément un point d’appui à des théories réactionnaires. Mais du coup est-ce que vous avez pu identifier des situations qui permettraient soit à la guerre d’être moins présente, soit à la domination masculine de disparaître – car vous précisez bien qu’elle n’a pas disparu dans le capitalisme contemporain ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



&lt;p&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je suis marxiste. Pour moi, l’humanité n’a clairement pas terminé son évolution sociale. À toutes les époques et dans toutes les sociétés, les gens ont tendance à penser que la manière dont ils vivent est la seule possible. Ils l’attribuent soit à la nature, soit à Dieu, soit à d’autres principes – peu importe – mais il y a toujours cette idée implicite qu’il n’existe pas vraiment d’autre horizon. Sauf dans de très rares moments, ou dans des franges très réduites de la population, c’est cette idée qui domine. Et pourtant, cela n’a jamais empêché les sociétés de changer, parfois brutalement, parfois sans même en avoir pleinement conscience. Il y a des transformations lentes, des changements à bas bruit, et parfois des ruptures beaucoup plus nettes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la domination masculine, en tout cas, je suis convaincu – en bon marxiste – que nous vivons une société où elle n’a pas disparu, mais où elle a quand même été sérieusement ébranlée. On ne s’en rend pas toujours compte, parce qu’on a le nez dedans : on voit surtout ce qui reste à faire. Et bien sûr qu’il reste énormément de choses, il suffit de regarder certains discours masculinistes ou certaines réactions politiques pour s’en convaincre. Mais si l’on prend un peu de recul historique, et qu’on regarde le chemin parcouru depuis deux siècles dans la plupart des pays occidentaux – et probablement ailleurs – on constate une transformation massive. On est arrivé à une situation où il est considéré comme normal qu’il n’existe plus aucune discrimination juridique entre les hommes et les femmes. Aujourd’hui, c’est devenu un minimum évident. Il faut mesurer ce que cela signifie : il y a deux cents ans, c’était tout simplement inconcevable. En deux siècles, le renversement est considérable, y compris au niveau des élites, même si cela s’est accompagné de beaucoup d’hypocrisie. Dans les faits, les femmes accèdent de plus en plus à des positions qui étaient auparavant réservées aux hommes. Là où cela résiste le plus, paradoxalement, ce n’est peut-être pas tant dans l’accès des femmes aux positions dites prestigieuses, que dans la réticence persistante des hommes à investir des tâches socialement dévalorisées : le soin des enfants, le ménage, etc. On n’est évidemment pas au bout du processus, mais le chemin parcouru est déjà considérable. Après, la question de savoir si le capitalisme peut aller plus loin est ouverte. Je n’ai pas de réponse tranchée. Mais ce qui me paraît clair, c’est que le problème de la disparition de la domination masculine est désormais posé à l’échelle de la société tout entière. Et ce n’est pas seulement vrai en France : à l’échelle historique et même préhistorique, c’est quelque chose de totalement inédit.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour la guerre, c’est un peu différent. On peut distinguer deux dimensions de la guerre. D’une part, les guerres interétatiques, celles auxquelles on pense spontanément. Et d’autre part, une forme de guerre interne aux sociétés : ce que j’appellerais la guerre sociale. L’État, ce n’est pas seulement une force tournée vers l’extérieur. C’est aussi une organisation capable de mobiliser la violence contre sa propre population, lorsque celle-ci conteste l’ordre établi. On l’a vu avec les Gilets jaunes en France, ou dans des situations beaucoup plus dures ailleurs. Je fais l’hypothèse que ces deux dimensions sont liées. Le même système capitaliste qui produit et entretient des inégalités massives, qui empêche une partie de la population d’accéder à des conditions de vie décentes, est aussi celui qui alimente la concurrence internationale et donc, potentiellement, la guerre. On dit souvent que la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. On peut tout aussi bien dire que c’est la continuation de la concurrence économique par d’autres moyens. Tant que ce système perdurera, il est difficile d’imaginer une disparition des guerres, qu’elles soient internes ou interétatiques. Penser qu’on pourrait simplement amener les capitalistes et les Etats qui défendent leurs intérêts à devenir raisonnables ou bienveillants me paraît assez illusoire. En revanche, je fais partie de ceux qui pensent que le capitalisme n’est pas un système éternel. Rien n’est éternel en ce monde, et les systèmes sociaux finissent toujours par être remplacés. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut donc imaginer, sans prétendre que cela adviendra demain, des formes sociales plus apaisées, plus rationnellement organisées à l’échelle mondiale, une économie qui ressemblerait davantage à une grande coopérative globale qu’à un champ de concurrence permanente. Sous certains aspects, d’ailleurs, cette coopération mondiale existe déjà. Il suffit de regarder n’importe quel objet autour de nous : il est le produit de chaînes de travail, de savoirs et de ressources réparties sur l’ensemble du globe. Mais cette coopération mondiale est schizophrène : elle existe sur le plan technique et économique, tout en étant traversée par des antagonismes politiques et sociaux profonds, qui s’exacerbent parfois jusqu’à la guerre.&lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Entretien réalisé par Rob Grams le 20 mai 2026&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h4&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Féminisme</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) CONTRE LE CAPITALISME, LE GRAND OUBLI DE LA GAUCHE ? – Guillaume Etiévant -Le Média</title><link>https://frustrationmagazine.fr/sortir-capitalisme-guillaume-etievant/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/sortir-capitalisme-guillaume-etievant/</guid><description>&lt;p&gt;Description Le Média : « Peut-on sortir du capitalisme sans passer par l’étatisme ? C’est la question centrale que pose Guillaume Etievant dans Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration Magazine x Les Liens qui Libèrent. Expert économique auprès des CSE et des syndicats, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine, il a également contribué aux programmes [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 15:28:08 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Le Média : « Peut-on sortir du capitalisme sans passer par l’étatisme ? C’est la question centrale que pose Guillaume Etievant dans Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration Magazine x Les Liens qui Libèrent. Expert économique auprès des CSE et des syndicats, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine, il a également contribué aux programmes économiques de Jean-Luc Mélenchon lors des campagnes présidentielles de 2012 et 2017. Dans cet entretien, Guillaume part d’un constat : le travail ne reste pas au travail. Il “contamine” la vie privée et familiale des salariés et cette emprise structure bien au-delà de l’usine. Face à ça, ni les nationalisations massives ni les structures coopératives ne suffisent, selon lui, à rompre avec les logiques capitalistes et les rapports de domination qu’elles reproduisent. Alors, l’autogestion généralisée comme horizon pour la gauche ? Et comment une force anticapitaliste conquiert et exerce le pouvoir, sans reproduire les réflexes des partis traditionnels, sans se couler dans les cadres de pensée bourgeois que la gauche peine encore à dépasser ? C’est ce à quoi l’on essaye de répondre dans ce nouvel épisode de On s’autorise à penser ! »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>Travail</category><category>Vidéo</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) GAGNER ? On l’a DÉJÀ FAIT ! 👉 Nicolas Framont XPLIK – Canard Réfractaire</title><link>https://frustrationmagazine.fr/canard-refractaire/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/canard-refractaire/</guid><description>&lt;p&gt;Pour soutenir le Canard Réfractaire : 🚨Campagne de financement annuelle : https://fr.tipeee.com/canard2026/ L&amp;rsquo;équipe du Canard Refractaire qui a travaillé sur cette vidéo : Tournage : Yohan Montage : @kurotoutsimplement4298 Titre &amp;amp; Miniature : Betsy &amp;amp; Nina&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 15:13:21 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Pour soutenir le Canard Réfractaire : 🚨Campagne de financement annuelle : &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/redirect?event=video_description&amp;amp;redir_token=QUFFLUhqbEM3WU8wVEM1VzhiUzBHRGlRR2prcElPaVdnUXxBQ3Jtc0tsRHJoTjJJR0xMU0dfcW1oZ0NhLURiN2NWV083S0hVamRGUFhnakQ0SXZlaGgzOC1EWjJ1YjhpTFhPdHBOcmtBOHB3SGVWd0J4Qi1sd3ZHVE1IdVhQZ1RBMWtRaE9JMmNURjRzNlZRalVVZy1kanAwOA&amp;amp;q=https%3A%2F%2Ffr.tipeee.com%2Fcanard2026%2F&amp;amp;v=v3eEKU_SRf4&quot; target=&quot;_blank&quot;&gt;https://fr.tipeee.com/canard2026/&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;L’équipe du Canard Refractaire qui a travaillé sur cette vidéo : &lt;br /&gt;Tournage : Yohan &lt;br /&gt;Montage : @kurotoutsimplement4298 &lt;br /&gt;Titre &amp;amp; Miniature : Betsy &amp;amp; Nina&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Vidéo</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna – Au Poste</title><link>https://frustrationmagazine.fr/rob-grams-cinema-classe/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/rob-grams-cinema-classe/</guid><description>&lt;p&gt;Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 14:55:35 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Au Poste : « Rob Grams : le cinéma français, art de classe et cécité sociale. Et actu cannoise avec Paf et Yuna »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Vidéo</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le biopic musical est-il un genre réactionnaire ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/biopic-musical/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/biopic-musical/</guid><description>&lt;p&gt;Sorti en avril 2026, Michael d&amp;rsquo;Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d&amp;rsquo;abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C&amp;rsquo;est le biopic [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 03 Jun 2026 14:17:49 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sorti en avril 2026, &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt; d’Antoine Fuqua cumule 788 millions de dollars au box-office mondial, des critiques assassines et une curiosité de production : le scénario original abordait les accusations d’abus sexuels sur enfants qui ont traversé la fin de vie de Michael Jackson. Il a été intégralement retourné pour les effacer. C’est le biopic parfait et c’est exactement le problème.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La mécanique du genre&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour faire un biopic musical, il faut d’abord acheter les droits des chansons. Et pour acheter les droits, il faut s’entendre avec l’estate (l’ensemble des ayants droit qui gèrent le patrimoine artistique et financier d’un artiste décédé : héritiers, exécuteurs testamentaires, avocats du catalogue). Ce détail logistique, qu’on présente comme une contrainte technique, est en réalité un conflit d’intérêt structurel qui oriente tout ce qui suit : la narration, les zones d’ombre, ce qu’on montre et surtout ce qu’on tait. Concernant &lt;em&gt;Michael &lt;/em&gt;John Branca, l’avocat historique de Michael Jackson et co-gestionnaire de son estate, est coproducteur du film. Graham King, le producteur exécutif, est le même homme qui avait déjà produit &lt;em&gt;Bohemian Rhapsody&lt;/em&gt; avec la bénédiction des membres survivants de Queen. Le résultat, dans les deux cas, est le même : un film qui ressemble à un biopic mais qui fonctionne comme un catalogue. Les chansons sont là, les anecdotes de genèse de Thriller sont là, la scénographie est là. Ce qui n’est pas là, c’est tout ce qui dérangerait les personnes qui ont signé les chèques. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le genre lui-même a une grammaire, un schéma narratif si répété qu’il est devenu invisible à force d’être universel.&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;Le schéma est tellement répété qu’on pourrait demander à ChatGPT de l’écrire : enfance difficile, talent qui éclot malgré tout, ascension fulgurante, descente aux enfers, rédemption du type réconciliation familiale ou mort qui transforme rétrospectivement toute la vie en tragédie noble. Ce schéma a un nom en narratologie : c’est le monomythe, le voyage du héros décrit par Joseph Campbell, et il s’applique aux super-héros comme aux artistes morts. Ce que ce schéma fait très bien, c’est de réduire toute existence à ses dimensions individuelles et psychologiques. Ce qu’il ne fait jamais, structurellement, c’est situer cette existence dans ses conditions matérielles : l’industrie musicale, les contrats d’exclusivité signés à l’adolescence, le racisme et le sexisme du showbiz, la manière dont le marché broie les corps qu’il a lui-même fabriqués. La souffrance du génie devient une épreuve initiatique individuelle, comprenez qu’elle ne serait jamais interrogée sur sa systémicité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que le biopic produit, au bout du compte, c’est une figure christique. La star qui souffre, qui transcende, qui nous donne sa musique comme elle nous donne sa vie, et elle meurt, souvent au bon moment narratif. Ce que cette structure dit aux spectateurs c’est que la grandeur est une affaire personnelle, que les grands artistes sont nés comme ça, que leurs souffrances étaient le prix de leur génie et non le résultat d’une industrie prédatrice. Elle efface par la même occasion celles et ceux qui ont été broyés sans en devenir des légendes, les milliers d’artistes signés, exploités et abandonnés dont personne ne fera jamais de biopic parce qu’ils n’ont pas eu le bon trauma au bon moment.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le cas Michael Jackson : l’industrie du déni&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Sur &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt;, le scénario original de John Logan comportait un troisième acte centré sur les &lt;a href=&quot;https://www.rollingstone.com/culture/culture-features/michael-jackson-child-sexual-abuse-allegations-timeline-785746/&quot;&gt;accusations de Jordan Chandler&lt;/a&gt;, treize ans en 1993, dont le père avait porté plainte pour abus sexuels sur mineur. L’affaire s’était conclue par un règlement financier (les chiffres varient selon les sources entre 20 et 25 millions de dollars)  assorti d’une clause interdisant toute dramatisation des Chandler dans un film. L’estate de Jackson, géré par l’avocat John Branca lui-même coproducteur du film, a relu et approuvé le scénario sans se remémorer cette clause. C’est un article du Financial Times de septembre 2024, révélant que l’estate avait versé des paiements à cinq autres accusateurs après la sortie de &lt;em&gt;Leaving Neverland&lt;/em&gt; en 2019, qui a mis la puce à l’oreille,  et la clause a été rappelée en catastrophe alors que le film était en post-production. Le troisième acte a été &lt;a href=&quot;https://www.indiewire.com/news/breaking-news/michael-jackson-biopic-reshoots-estate-deal-accuser-1235087938/&quot;&gt;intégralement retourné&lt;/a&gt; pour un coût estimé par &lt;a href=&quot;https://puck.news/the-never-ending-michael-jackson-movie-saga/&quot;&gt;Puck News &lt;/a&gt;à 50 millions de dollars supplémentaires. Ce qui est affreux, c’est que le script de Logan ne penchait pas pour les victimes : &lt;a href=&quot;https://puck.news/the-never-ending-michael-jackson-movie-saga/&quot;&gt;selon Puck&lt;/a&gt;, il présentait déjà les accusations Chandler comme une tentative d’extorsion. Même ça, c’était trop.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui rend le cas MJ particulièrement inconfortable à traiter, c’est qu’il oblige à tenir ensemble deux vérités qui ne s’annulent pas. Michael Jackson a très probablement été un enfant abusé : par son père, par une industrie qui l’a transformé en produit avant qu’il soit pubère, par une célébrité qui lui a retiré toute possibilité de développement affectif et sexuel ordinaire. Et Michael Jackson est très probablement un homme qui a abusé d’enfants. Ces deux choses coexistent. L’une n’efface pas l’autre, elle l’explique peut-être en partie, et c’est précisément pour ça qu’une fiction honnête sur sa vie serait dérangeante, non pas parce qu’elle parlerait de pédocriminalité, mais parce qu’elle obligerait à regarder comment on fabrique des prédateurs sexuels, quel rôle l’industrie y joue, et pourquoi on a collectivement choisi de regarder ailleurs pendant des décennies. &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt; choisit de n’en montrer qu’un tiers, l’enfant battu, pas l’adulte qui abuse, et produit une victime sans bourreaux et un génie sans ombres. On peut parler de mensonge sélectif à mon sens.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Et les biopics en général ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quelques films ont prouvé qu’on pouvait faire autrement : &lt;em&gt;Love &amp;amp; Mercy&lt;/em&gt; (2014) en montrant l’industrie comme machine de contrôle plutôt qu’en célébrant le génie de &lt;em&gt;Brian Wilson, Walk Hard&lt;/em&gt; (2007) en ridiculisant si méthodiquement les conventions du genre qu’il en révèle la nature idéologique. Mais pour chaque contre-exemple, il y a dix &lt;em&gt;Bohemian Rhapsody&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Rocketman&lt;/em&gt; (2019) transforme Elton John en figure christique dont l’homosexualité est un traumatisme à surmonter plutôt qu’une existence à habiter, &lt;em&gt;Back to Black&lt;/em&gt; (2023) réduit Amy Winehouse à ses addictions et à ses hommes toxiques sans jamais regarder l’industrie qui l’a laissée mourir en direct, &lt;em&gt;Elvis&lt;/em&gt; (Baz Luhrmann, 2022) fait du racisme culturel subi par Presley un ressort dramatique personnel tout en évacuant soigneusement la question de ce qu’il a pris aux artistes noirs sans jamais leur rendre, et passe sous silence sa relation avec Priscilla, rencontrée à 14 ans alors qu’il en avait 24, réduite dans le film à une silhouette décorative. &lt;em&gt;Priscilla&lt;/em&gt; (Sofia Coppola, 2023) tente de corriger le tir en lui rendant un point de vue, mais reste curieusement tiède sur ce que cette relation avait de fondamentalement prédatrice, préférant l’esthétique mélancolique à l’analyse. Dans les trois cas, le monomythe campbellien fait le même travail : il absorbe ce qui était une structure d’exploitation pour en faire le décor d’un destin individuel. C’est sa fonction idéologique centrale, il ne peut pas représenter les systèmes, seulement les héros.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que le cinéma a compris bien avant les biopics musicaux, c’est que raconter une vie n’oblige pas à lui donner un sens. &lt;em&gt;Barry Lyndon&lt;/em&gt; (Kubrick, 1975) est peut-être la démonstration la plus cruelle de ce que le schéma campbellien a de fondamentalement mensonger : Barry monte, Barry tombe, et Kubrick nous annonce le dénouement avec une neutralité de greffier avant même que ça arrive, comme pour dire qu’aucun de ces événements ne produit de signification particulière, qu’une vie n’est pas une fable et que chercher la morale est une activité pour les naïfs. On n’a même pas la satisfaction morale du Rise and Fall (la structure narrative classique où la chute du personnage vient « punir » son ambition et restaurer un ordre moral :&lt;em&gt;Scarface (De Palma) , Citizen Kane Citizen Kane, le mythe d’Icare etc.)&lt;/em&gt;. Le truc dure trois heures et laisse le spectateur face à un sentiment rare au cinéma : rien ne s’est résolu, personne n’a appris quoi que ce soit, rentrez chez vous, y’a plus rien à voir. En 2010, &lt;em&gt;The Social Network&lt;/em&gt; (David Fincher) essaye quelque chose de différent mais d’aussi radical avec la figure du “génie” (petit malin si on me demande). Le film s’ouvre sur une scène de rupture amoureuse : Zuckerberg et sa petite amie dans un bar, une conversation qui déraille, et le moment où on comprend que ce qui se joue là n’est pas une incompatibilité de caractères mais un rapport de classe, il la méprise parce qu’elle est inscrite dans une université d’État, pas à Harvard. C’est la première chose que Fincher nous dit sur son personnage, avant qu’on évoque le moindre algorithme : ce type est un snob, et son génie est indissociable de sa manière de hiérarchiser les gens. La suite du film ne fait que confirmer ce cadrage. Il y a cette scène où, après la rupture, Zuckerberg rentre chez lui et crée &lt;em&gt;FaceMash&lt;/em&gt;, un site qui permet de comparer les photos de filles du campus pour voter pour la plus jolie, site construit en une nuit, dans un état de rage froide, à partir des bases de données qu’il pirate. La scène est brillante parce qu’elle ne juge pas : elle montre simplement comment le produit technologique qui deviendra Facebook est né d’un mépris des femmes transformé en code. Tout le film se déroule dans un cadre de déposition judiciaire qui dit d’emblée : cette histoire finit mal, même si l’argent est là. La structure campbellienne est là en apparence, l’ascension, la trahison des associés, la solitude finale, mais elle est vidée de son contenu émotionnel. Le génie n’est pas une récompense c’est un logiciel (hahaha) produit par des biais d’exploitation et de domination.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;The Social Network&lt;/em&gt;, David Fincher, 2010.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Enfin, je ne peux que vous recommander &lt;em&gt;The Hours&lt;/em&gt; de Stephen Daldry, sorti en 2002, qui est peut-être la réponse la plus intéressante à nos questionnements : il part de Virginia Woolf, une femme, une autrice mais refuse de la laisser être seule dans son génie. La structure du film multiplie son intériorité à travers deux autres femmes dans deux autres époques, montrant que ce qu’elle a vécu et écrit n’appartient pas à son biopic personnel mais à une expérience collective de la contrainte et du désir d’exister autrement. C’est une transmission. Ces trois films posent chacun la même question que le biopic musical refuse obstinément : et si une vie ne voulait rien dire ? Et si le génie n’était pas une essence mais une circonstance ? Et si ce qui comptait n’était pas l’individu mais tout ce qui le traverse ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a quelque chose de vertigineux à regarder &lt;em&gt;Michael&lt;/em&gt; cartonner au box-office pendant que Wade Robson et James Safechuck attendent encore leur procès. 788 millions de dollars. Les droits musicaux sécurisés pour une décennie. Et les victimes présumées reléguées à l’unique espace que l’industrie leur a concédé : les documentaires mal distribués et les fils de discussion sur les réseaux sociaux. Le biopic décide quelles vies méritent d’exister, dans quel sens, et au profit de qui. C’est pour ça qu’il est réactionnaire, pas parce qu’il serait de droite au sens partisan du terme, mais parce qu’il produit systématiquement un récit du monde où les structures n’existent pas, où la souffrance est individuelle, où le génie tombe du ciel et où les victimes collatérales sont le prix acceptable d’une grande carrière. Un genre qui, à chaque nouveau film, rejoue la même scène : l’industrie qui se représente elle-même en train de pleurer sur ceux qu’elle a broyés, et qui s’en sort grandie. Bref, Joseph Campbell comme on disait.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi se fait-on tunneliser ? (Et comment s’en sortir ?)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/tunnels-parole/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/tunnels-parole/</guid><description>&lt;p&gt;“Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 02 Jun 2026 12:20:41 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;“&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Se prendre un tunnel&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;”, “&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;se faire tunneliser&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la subit. Fréquente dans les environnements professionnels, notamment là où les rapports d’expertise et de hiérarchie structurent la parole, cette “&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;tunnelisation&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;” procède également de biais liés au statut social ou au genre. Et puis, il y a aussi les tunnels du quotidiens (lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble,…) qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent en nous la même sensation d’accablement. Et si on éclairait ensemble le tunnel ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lundi, 9h15, salle polyvalente, réunion de service. Vos collègues prennent place autour de la table. Les corps sont en réunion, les esprits sont encore en week-end. Les biscuits dans la panière sont mangés machinalement — ils sont écoeurants, mais disparaissent quand même. Ce n’est pas de la faim, c’est de l’ennui. On débute par l’ordre du jour. Rapidement, les échanges patinent et s’enlisent. Constatant que tout ça ne va nulle part, vous sortez de votre demi-sommeil et prenez la parole, non pour sauver cette réunion (quelle idée !), mais pour retarder votre délitement mental en ramenant un peu de concret : “&lt;em&gt;Peut-être qu’on pourrait aborder ça autrement… en faisant un lien avec untel…&lt;/em&gt;” Mais votre intervention sera vite balayée. Vous espériez du concret ? C’était sans compter sur Philippe, cadre référent exécutif de proximité. Jusqu’ici silencieux, l’air grave et occupé à observer les autres participants comme un documentaire animalier, il interrompt votre phrase d’un bruit de gorge réprobateur. Il prend la parole, c’est son moment… et toujours la même rengaine. Il n’a clairement rien suivi mais veut quand même apporter ses lumières. Épisode n° 842 : Philippe enclenche le mode monologue, grands détours assurés ! Son discours est confus, la question centrale est diluée dans des considérations dont tout le monde se fout, le tout est agrémenté de réflexions personnelles et même d’une citation de Jacques Brel. Ce n’est jamais un dialogue. Auto-érotisé par sa propre voix, Phil fait les questions, les réponses et ne laisse AUCUNE place aux autres. Vous voyez la scène basculer dans le grand n’importe quoi, Philou est en train de vous tunneliser. Le fuseau horaire de l’ennui est officiellement dépassé. Bonus : votre mâchoire se crispe, vous promettant une belle semaine de douleurs cervicales. Et en plus, y’a plus de biscuit.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La domination par la parole dans le monde du travail.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans le monde du travail, nous sommes nombreux·ses à en faire le constat : les personnes occupant une position sociale et/ou hiérarchique élevée, ou reconnue socialement pour leur expérience, ont davantage tendance à interrompre, parler plus longtemps ou imposer les sujets de discussion. Parce qu’elles sont perçues socialement comme des personnes “&lt;em&gt;qui savent&lt;/em&gt;”, leur parole apparaît plus légitime et s’exprime avec plus d’assurance. Le tunnel verbal n’est pas qu’un problème de personnalité ou de communication ; il constitue une façon ordinaire d’exercer une domination par la parole. À travers les monologues imposés, l’absence de réciprocité dans les échanges ou l’invalidation de l’interlocuteur·ice, la parole circule uniquement du haut vers le bas et le message implicite est : “&lt;em&gt;Je parle, tu écoutes&lt;/em&gt;”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au contraire, les personnes occupant des positions subalternes intériorisent l’idée qu’il est très risqué de contester ou d’interrompre la hiérarchie. Ces croyances fonctionnent comme des règles d’autocensure. Beaucoup de travailleur·euse·s supposent d’avance que le silence est plus sûr. Il existe plusieurs croyances récurrentes qui freinent la libre expression des salarié·e·s : parler sans solution complète serait irresponsable ; contester un supérieur pourrait nuire à notre parcours professionnel ; exprimer un problème risquerait d’être perçu comme de la critique ; passer outre son manager serait une faute grave ; pointer des difficultés en public ferait perdre la face au chef,… Ces croyances sont souvent renforcées par les structures du monde du travail. Plus une organisation est verticale et valorise implicitement l’obéissance, la loyauté ou la maîtrise émotionnelle, plus les salarié·e·s apprennent qu’il vaut mieux se taire que prendre le risque d’être perçus comme perturbateurs. Il faut rajouter à cela la grande précarisation des travailleur·euse·s qui contribue à renforcer la docilité en créant des conditions d’incertitude et de dépendance qui limitent nos capacités de contestation. Un contrat d’intérim, un CDD ou un renouvellement en attente conditionnent souvent notre prise de parole. Faut-il la ramener au risque de se faire dégager ? Résultat : même face à un monologue totalement absurde et déconnecté, les gens se taisent. Ce silence finit par renforcer le comportement du supérieur. Moins il est contredit, plus il se sent légitime à monopoliser la parole. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Notons que ce type de situation dépasse largement le cadre professionnel. Les contextes sociaux où un “sachant” impose sa position surplombante sont nombreux : professeur universitaire multipliant les monologues aberrants face à des étudiants silencieux et désireux de valider leur semestre ; médecin spécialiste coupant la parole d’un ton agacé et condescendant sans répondre réellement aux inquiétudes du patient sur son diagnostic,…&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le contrôle de la parole : une pratique genrée…mais pas seulement.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 1975, deux sociologues américains, Don H. Zimmerman et Candace West, publient une étude qui va beaucoup faire parler d’elle : “&lt;a href=&quot;https://web.stanford.edu/~eckert/PDF/zimmermanwest1975.pdf&quot;&gt;&lt;em&gt;Sex Roles, Interruptions and Silences in Conversation&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;”. Leur but est d’observer ce qui se joue dans les conversations de tous les jours. Qui parle le plus ? Qui coupe la parole ? Qui est vraiment écouté ? En observant des échanges entre hommes et femmes, ils remarquent un phénomène fréquent : dans les discussions mixtes, les hommes interrompent davantage, prennent plus facilement la parole et imposent plus souvent leurs idées. Ces comportements s’expliquent par une socialisation différente selon le genre et des normes sociales valorisant davantage la domination verbale masculine. Les femmes sont, elles, davantage socialisées à l’écoute et à la coopération. Ce constat s’applique dans des situations quotidiennes : au cours d’une réunion, une collègue commence à partager une idée et reçoit peu de réactions ; un collègue la coupe avant la fin puis, quelques instants plus tard, il reformule la même idée qui sera mieux reçue par l’assemblée. Les hommes occupent davantage l’espace verbal et symbolique. Si cette étude date de 50 ans, on peut observer encore de nos jours que des phénomènes persistent comme le “&lt;em&gt;mansplaining&lt;/em&gt;” (quand un homme explique de manière condescendante à une femme quelque chose qu’elle connaît déjà). Les rapports de pouvoir dans la conversation n’ont donc pas disparu, loin de là. Mais l’étude de Zimmerman et West repose cependant sur une opposition hommes/femmes assez binaire. D’autres facteurs méritent pourtant d’être pris en compte…&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La domination par l’ancienneté : en finir avec le mythe de l’expérience accumulée.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La domination par l’ancienneté repose sur une croyance très répandue : plus une personne est âgée ou a “&lt;em&gt;de l’expérience&lt;/em&gt;”, plus elle serait naturellement légitime pour décider, expliquer ou imposer son point de vue. Cette croyance en l’ancienneté comme supplément d’expérience est rarement remise en question et sert même de fondement à la valorisation rétributive dans le monde du travail : les salaires augmentent avec l’ancienneté, quand bien même les conditions et la charge de travail restent similaires entre un salarié “&lt;em&gt;ancien&lt;/em&gt;” et un plus “&lt;em&gt;jeune&lt;/em&gt;”. Dans une série d’entretiens pour le podcast &lt;a href=&quot;https://www.collateral.media/post/cracker-l-%C3%A9poque-s%C3%A9bastien-charbonnier-%C3%A9pisode-1&quot;&gt;Cracker l’époque&lt;/a&gt;, Sébastien Charbonnier, chercheur en sciences de l’éducation, démonte le mythe de l’ancienneté et montre comment ce principe sert à justifier des rapports de domination. Selon lui, l’idée que l’ancienneté donne automatiquement plus de savoir repose sur une vision uniquement quantitative de l’expérience. Le message implicite serait en quelque sorte : “&lt;em&gt;J’ai vécu 20 ou 30 ans de plus que toi sur cette Terre donc je sais plus de choses que toi&lt;/em&gt;”. Comme si l’accumulation d’expériences de vie valait forcément apprentissage. Bien sûr, certaines expériences peuvent transformer profondément une personne. Elles bouleversent notre manière de voir, nous déplacent intérieurement et modifient durablement notre rapport au monde en ouvrant de nouvelles perspectives, puissantes et joyeuses. Ces expériences sont belles mais restent rares. La plupart du temps, les individus évoluent dans des habitudes et des cadres sociaux qui les conduisent à répéter les mêmes schémas tout au long de leur vie. Cette répétition vient alors renforcer l’impression de savoir et de maîtrise, sans forcément développer une réelle capacité de doute, de remise en question ou de prise en compte d’un autre point de vue. Répéter la même expérience foireuse pendant 30 ans ne la transforme pas en sagesse. Il y a donc une confusion entre les notions &lt;em&gt;quantitative&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;qualitative&lt;/em&gt; de l’expérience. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La domination de classe : qui peut parler, qui doit se taire.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans ses travaux, le sociologue Pierre Bourdieu montre que les groupes sociaux dominants imposent plus facilement leur manière de parler, penser et juger comme étant “&lt;em&gt;naturelle&lt;/em&gt;” ou “&lt;em&gt;légitime&lt;/em&gt;”. Les classes supérieures développent ainsi un sentiment d’autorité sociale qui leur permet de se sentir légitimes à diriger, couper la parole ou expliquer aux autres ce qu’ils devraient penser. Les classes dominantes ne dominent pas seulement par leur capital économique, mais aussi, entre autres choses, par la certitude que leur parole mérite davantage d’être écoutée. Les dominants définissent ce qui doit être considéré comme intelligent, valable ou crédible dans l’espace social.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Publiée en 2019 dans le &lt;a href=&quot;https://psycnet.apa.org/record/2019-25778-001?doi=1&quot;&gt;&lt;em&gt;Journal of Personality and Social Psychology&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, une étude de chercheurs de l’université de Virginie (États-Unis) vient confirmer que les différences de classes sociales ont des effets sur l’aisance sociale des individus. Menée sur un échantillon de 150 000 personnes aux États-Unis et au Mexique, l’étude révèle que, comparativement aux individus de classe sociale modeste, les individus de classe sociale aisée sont plus confiants en eux et affirmés socialement : “&lt;em&gt;Dans les classes supérieures, les gens sont encouragés à se différencier des autres, à exprimer ce qu’ils pensent et ressentent et à énoncer avec confiance leurs idées et leurs opinions, même lorsqu’ils manquent de connaissances précises. En contraste, les personnes de la classe ouvrière sont conditionnées pour embrasser les valeurs de l’humilité, de l’authenticité et de la conscience de sa place dans la hiérarchie&lt;/em&gt;” (&lt;a href=&quot;https://www.independent.co.uk/news/science/posh-people-think-they-re-better-university-of-virginia-social-inequality-a8921876.html&quot;&gt;Peter Belmi, chercheur et directeur de l’étude&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Tunnels-pouvoirs d’en haut, tunnels-détresse d’en bas&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il y a aussi les tunnels du quotidien, ceux qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent la même sensation d’accablement. Lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble, quelqu’un vous accapare sans relâche. La voisine qui vous intercepte pour parler de son dégât des eaux, tonton Michel qui vous raconte par le menu son opération de la cataracte, … s’il existe des tunnels-pouvoirs, il y a aussi des tunnels-détresse/impuissance. L’effet de capture est similaire, mais son origine diffère profondément. Né de la solitude, du désir débordant de plaire ou du besoin de se déverser sur quelqu’un enfin disponible, le tunnel-détresse est l’expression maladroite d’une parole qui ne trouve jamais place ailleurs et aspire tout le cadre de la relation. C’est peut-être là toute l’ambiguïté du tunnel verbal : il peut être un outil de pouvoir ou un symptôme d’impuissance, une manière d’écraser autrui ou une tentative de ne pas disparaître. Le paradoxe du tunnel-détresse est qu’il détruit parfois ce qu’il vient chercher : un lien réel. Ainsi, couper court peut produire un effet de confirmation : la personne perçoit une fermeture généralisée du monde à son égard. Alors comment faire ? Il faut peut-être distinguer l’accueil d’une parole et la disponibilité illimitée. On peut reconnaître le besoin de l’autre sans accepter d’être transformé en réceptacle sans fond. Poser calmement une limite temporelle permet, par exemple, de ne pas transformer cette limite en jugement global. “&lt;em&gt;Je suis désolé, je dois partir. Mais nous pourrons reprendre cette discussion plus tard, si vous voulez&lt;/em&gt;”. Cela contribue à maintenir une possibilité minimale de lien, ou du moins à éviter d’aggraver le sentiment d’exclusion déjà éprouvé par la personne. C’est aussi ramener dans l’échange l’existence de deux présences, et pas d’une seule.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lorsqu’une personne s’étend longuement auprès de vous pour exprimer des plaintes, il est intéressant d’interroger ce qui se joue, en termes de rapports sociaux : sommes-nous face à un·e égal·e qui cherche une oreille attentive, ou bien dans un rapport social où l’on attend de nous que l’on absorbe passivement une parole dominante ? Cet aspect nous permet d’ajuster notre réaction. On peut ainsi s’épargner sans égard les tunnels des CSP+, notables, professions libérales qui projettent leur panique bourgeoise sur l’état du monde, tout en reproduisant des rapports de pouvoir : “&lt;em&gt;Les jeunes ne veulent plus travailler… génération d’assistés… les pauvres consomment mal… on peut plus rien dire…&lt;/em&gt;”. La bourgeoisie dispose déjà d’un capital social et relationnel lui assurant d’autres espaces d’écoute – merci pour elle. En revanche, lorsqu’il s’agit de personnes dominées professionnellement ou socialement, et en souffrance, il semble important d’accorder du temps et de l’attention à leur parole, précisément parce qu’elles ont moins accès à cette reconnaissance. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;“Et si c’était moi le tunneliseur ?”&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce matin, en salle de pause, vous expliquez à Carole, avec grand sérieux, qu’un bon classeur à levier se reconnaît d’abord à la qualité de son “clac”. Ce bruit net et satisfaisant du mécanisme qui se referme correctement, c’est, selon vous, la base de toute stabilité administrative…Tiens, c’est étrange, Carole semble vous écouter mais ses pieds sont tournés vers le couloir, sa main fermement accrochée à la poignée de porte. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Soudain, une question vous hante :  “&lt;em&gt;Et si j’étais, moi aussi, médaillé d’or dans la catégorie tunnel ?&lt;/em&gt;”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il est tentant de croire que le tunneliseur est toujours l’autre. Pourtant, il nous arrive à tous·tes de tunneliser. Certains sujets agissent comme des vortex émotionnels (les peines amoureuses, les blessures narcissiques, les angoisses existentielles, … ) et lorsque nous en parlons, notre souffrance occupe tout l’espace. Dans ces moments-là, la conversation cesse d’être un échange pour devenir un exutoire. Un signe qui doit nous alerter est notre difficulté à quitter le sujet, même lorsque l’autre tente doucement d’ouvrir sur d’autres choses ; ou encore cette sensation d’être absorbé par notre propre récit au point de ne plus percevoir les réactions, la fatigue ou le silence de notre interlocuteur·rice. La détresse, par exemple, peut créer une bulle émotionnelle qui rétrécit momentanément le monde. Être attentif à cela, c’est développer une forme de lucidité relationnelle. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Comment sortir du tunnel : interrompre l’autorité, construire la solidarité.&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En ce qui concerne le tunnel en réunion, n’hésitez pas à intervenir lorsqu’un supérieur ou un collègue monopolise la parole. Certaines formulations permettent d’interrompre un monologue avec subtilité tout en reprenant la main : “&lt;em&gt;Pardon de vous couper, j’aimerais revenir sur un point précis avant d’aller plus loin”&lt;/em&gt; ou encore “&lt;em&gt;Avant de continuer, il me semble utile de distinguer deux points&lt;/em&gt;”. Ces interruptions tranquilles permettent parfois de réintroduire du dialogue. De même, il est toujours intéressant de construire des formes de solidarités entre collègues : lorsqu’une personne se fait interrompre, ou invisibiliser, un simple “&lt;em&gt;Attendez, laissez Sylvie terminer s’il vous plaît&lt;/em&gt;” ou “&lt;em&gt;Marc avait commencé un point important tout à l’heure&lt;/em&gt;” peut aider à rééquilibrer la discussion. De la même manière, acquiescer, soutenir et valider l’idée d’un·e collègue qui s’exprime aide à renforcer sa légitimité lorsqu’il·elle hésite ou cherche ses mots, cela donne de la force. Enfin, il ne faut pas se laisser impressionner par certains anciens qui mettent en scène leur expérience comme un argument d’autorité incontestable – “&lt;em&gt;Quand tu auras mon expérience, on en reparlera&lt;/em&gt;”. Derrière ces postures se cachent souvent l’exagération, l’anecdote embellie et le besoin de performer une supériorité symbolique. Cette démonstration de puissance traduit surtout la fragilité de celui qui cherche à l’imposer. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces quelques conseils ne sont pas des fins en soi. Ils s’inscrivent nécessairement dans une solution plus large et systémique qui consiste à s’orienter vers des formes d’organisation sociale plus horizontales, fondées sur la coopération et la reconnaissance mutuelle plutôt que sur des rapports hiérarchiques. Une telle orientation ne supprimera sans doute pas toutes les tensions propres aux relations sociales, mais elle favorisera des interactions plus ouvertes et réciproques où personne n’arrive en se posant en sachant et en considérant autrui comme ignorant. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans cette perspective, il s’opère un changement de cadre : un comportement jugé dominant dans un contexte donné peut prendre un sens différent lorsqu’il est replacé dans un environnement plus favorable. Ainsi, interrompre quelqu’un ou terminer ses phrases ne sera plus perçu comme une manière de dominer la conversation, mais comme une marque d’enthousiasme, d’accord et d’implication dans l’échange, caractéristique de relations plus égalitaires.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et si la tunnelisation était l’un des nombreux symptômes (et pas le plus violent, on en est bien conscient) de la radicalisation autoritaire du capitalisme ? Une société qui donne de plus en plus de pouvoir à une minorité et à ses serviteurs, qui sacralise les hiérarchies quelles qu’elles soient (la sacro-sainte parole des adultes, celle des chefs, celle des anciens, …) mais qui, par ailleurs, plonge une grande partie de la population dans la solitude et les troubles psy ? Forcément, nos liens se dégradent et la distribution de la parole se déséquilibre encore davantage. Face à ces tunnels sans fin, on pourrait être tenté de déserter (la cantine, la machine à café, les fêtes des voisins…) et c’est parfaitement compréhensible. Mais pour celles et ceux qui croient dans la possibilité de maintenir des relations de qualité dans une société qui la dégrade chaque jour, comprendre la tunnelisation et la combattre n’est pas une mission négligeable.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Santé &amp; Psycho</category><author>Maxime Devars</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Guillaume Etiévant : La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait) – Hors-Série</title><link>https://frustrationmagazine.fr/hors-serie-guillaume-etievant/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/hors-serie-guillaume-etievant/</guid><description>&lt;p&gt;Description Hors-Série : « La France insoumise et la sortie de l&amp;rsquo;Union européenne (extrait) Guillaume Etiévant invité de Judith Bernard pour Dans le texte sur www.hors-serie.net  » Pour s&amp;rsquo;abonner à Hors-Série et voir l&amp;rsquo;intégralité de l&amp;rsquo;entretien c&amp;rsquo;est par ici : https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 01 Jun 2026 16:55:59 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Hors-Série : « La France insoumise et la sortie de l’Union européenne (extrait) &lt;br /&gt;Guillaume Etiévant invité de Judith Bernard pour Dans le texte sur &lt;a href=&quot;http://www.hors-serie.net&quot;&gt;www.hors-serie.net&lt;/a&gt;  » &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Pour s’abonner à Hors-Série et voir l’intégralité de l’entretien c’est par ici : &lt;a href=&quot;https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/&quot;&gt;https://www.hors-serie.net/emissions/autogestion-generale/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>International</category><category>Politique politicienne</category><category>Vidéo</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Lettre d’une mère frustrée au gouvernement</title><link>https://frustrationmagazine.fr/lettre-mere/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/lettre-mere/</guid><description>&lt;p&gt;Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c&amp;rsquo;est la lettre au gouvernement d&amp;rsquo;une mère anonyme, reçu en début d&amp;rsquo;année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 29 May 2026 15:42:59 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vos Frustrations&lt;/em&gt; est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui, c’est la lettre au gouvernement d’une mère anonyme, reçu en début d’année 2026, que nous publions. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lorsque j’ai vu que, pour relancer la natalité, vous avez décidé d’envoyer une lettre à tous les Français âgés de 29 ans pour les inciter à faire des enfants, je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit. Quel mépris. Je n’ai pas les mots pour exprimer ce que vous m’inspirez, car les mots à ma disposition ne me semblent pas suffisants pour décrire votre comportement. Celui auquel j’ai pensé est « mépris », mais j’ai aussi pensé à « dégoût » ou à « indécence ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai accouché d’un petit garçon il y a deux ans. Un accouchement classique : pas de césarienne, pas de péridurale. Bien sûr, j’ai quand même ressenti une fatigue physique et psychique : 48 heures de contractions, les douleurs mammaires, l’énorme responsabilité (synonyme d’angoisse pour beaucoup d’entre nous, les nouveaux parents) d’avoir à veiller sur un petit être nuit et jour pour la première fois ; ça fatigue un petit peu quand même.&lt;br /&gt;Ça semble évident, mais je le dis quand même : l’arrivée d’un enfant, même dans de bonnes conditions, c’est-à-dire après un accouchement sans complication, est un bouleversement physique et psychique pour les parents, et surtout pour la maman.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au bout de trois jours de congé, mon compagnon repart travailler. Il est en CDD au moment où j’accouche. Il devrait pouvoir prétendre à 28 jours de congé paternité, mais son patron lui a bien fait comprendre que, s’il souhaite prendre ses congés, il peut oublier le CDI à l’issue de son CDD.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je m’occupe donc seule d’un nouveau-né. La majorité des bébés ne dorment pas bien la nuit et, même si mon compagnon, qui n’est pas avec moi la journée, fait tout pour m’aider la nuit, il n’a pas de sein, donc il ne peut pas l’allaiter. Là encore, ça semble évident, mais apparemment pas pour vous, élite de la nation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je dois donc préciser que je dors peu, voire pas du tout, la nuit et que je m’occupe seule de mon bébé et des tâches ménagères. Là encore, les mots me manquent pour vous faire ressentir l’épuisement physique et psychique de veiller sur un bébé dont la survie repose entièrement sur vos seules épaules. Entre l’allaitement et le manque de sommeil, je perds 10 kg.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je tiens, je m’occupe de mon bébé, je reprends le travail quand mon fils a trois mois, presque avec soulagement, car je vais enfin pouvoir avoir un relais. J’ai la chance d’avoir une place en crèche. Mais un enfant qui entre en collectivité, c’est normal, est tout le temps malade, surtout le premier hiver. Le docteur lui diagnostique de l’asthme. Il multiplie les détresses respiratoires, et moi les nuits blanches.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai droit à trois jours « enfant malade » auprès de mon employeur, et conjoint aucun. Dès les deux premières semaines de crèche, j’ai épuisé le quota des jours enfant malade. À l’avenir, je vais devoir poser des congés sans solde ou aller travailler en laissant mon bébé de trois mois à la crèche où, malgré tout le professionnalisme des assistantes maternelles, elles ne peuvent pas, avec six à neuf enfants à gérer par personne, prendre soin de mon fils malade.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors qu’est-ce qu’on choisit, messieurs et dames du gouvernement ? Prendre soin de son enfant malade ou payer son loyer ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’enchaîne les nuits blanches, j’allaite mon fils la nuit, je travaille le jour. Je ne fais pas de pause à midi pour faire mes heures et aller à la crèche au plus vite récupérer mon enfant fiévreux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Des crises de larmes, d’angoisse, des cauchemars à répétition. Jusqu’au moment où je perds pied avec la réalité : j’ai des hallucinations et je m’automutile, seule solution que je trouve dans mon esprit épuisé pour rendre visible mon mal-être, et finalement solution que je perçois comme rationnelle après avoir épuisé toutes les autres alternatives pour survivre et avoir de l’aide.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mon conjoint appelle le 15. Je suis finalement orientée vers une structure mobile de santé spécialisée en périnatalité. Merci aux autres femmes que j’y ai rencontrées : elles aussi dans la détresse, elles commencent à me faire réaliser que mon problème n’est pas qu’individuel.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette structure m’oriente vers une psychiatre, et celle-ci me conseille également un suivi chez un psychologue. La psychiatre me diagnostique une dépression du post-partum. Mais je ne comprends pas ce diagnostic ; encore aujourd’hui, je ne suis pas d’accord. « C’est une dépression du post-partum », c’est ce qu’elle dit. « Il faut faire du sport. Vous avez essayé la cohérence cardiaque ? »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Malgré mon état d’épuisement général, je réponds que je mets au défi n’importe qui d’aller bien en se réveillant dix fois par nuit, de continuer à performer au travail, de tirer son lait dans les toilettes, d’être constamment seule, sans aucun relais autre que le papa qui rentre à 19 heures.&lt;br /&gt;Dans ma journée, au-delà de ne pas pouvoir dormir, le corps médical me conseille de faire du sport et de la méditation pour être moins déprimée. Sérieusement ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On me conseille de suivre une thérapie. La psychologue que je rencontre me demande de parler de mon enfance et du lien avec ma mère. Mais moi, je veux parler de l’injustice que je ressens : qu’on cherche des causes à ma dépression dans mon enfance alors que je sais que c’est l’absence de sommeil, l’impossibilité d’être aidée ou relayée, la précarité financière, la crainte de perdre mon emploi qui m’ont conduite à la dépression, et que la méditation et le jogging ne peuvent rien pour moi.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ma colère ne serait pas normale, elle ne serait pas légitime. Je devrais être heureuse : tout va bien. Alors pourquoi votre lettre me donne-t-elle tellement la haine ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Car je vous entends déjà me répondre : « Le politique ne peut rien. Le post-partum, c’est hormonal, tout ça. » Ah bon, vraiment ? Est-ce que mes hormones sont responsables du fait que :&lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Ma mère de 64 ans ne peut pas être un relais, car elle travaille encore : elle n’a pas suffisamment cotisé d’après vos lois pour pouvoir s’arrêter de travailler et avoir une retraite décente.&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Ce sont mes hormones aussi si, au bout de trois jours de congé, mon compagnon a dû repartir travailler par peur, dans le cas inverse, d’être licencié à la fin de son CDD ? Pour rappel, le congé paternité en France n’est pas obligatoire, c’est au libre choix du papa (libre de risquer de se faire virer surtout).&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;C’est sûrement la faute à une enfance malheureuse ou à mes hormones si je vis dans un désert médical et que, lorsque je sentais la crise arriver, avant le gouffre de la dépression, quand j’ai appelé à l’aide, je n’ai pu trouver aucun relais. La PMI est saturée. Le docteur vient de partir à la retraite. Ils ne peuvent pas me recevoir.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;Pour les futurs parents, messieurs et dames du gouvernement, vous devriez ajouter quelques petites informations à cette lettre. Les trois premières années de la vie d’un enfant sont extrêmement difficiles, mais quand l’enfant commence à dormir, ça va quand même un peu mieux. Bon, à part quand, dans cette période-là, vous découvrez l’existence d’un certain M. Duplomb.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quand j’étais enceinte, une amie m’a dit : « Tu verras, avoir un enfant, c’est avoir peur constamment. » Je confirme. Être parent dans une société capitaliste, c’est vivre avec la peur constante que votre enfant soit empoisonné aux pesticides ou que vous l’ayez peut-être déjà empoisonné durant la grossesse, que les germes du cancer soient passés de vous à lui.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans mon cas, j’ai vécu ma grossesse à quelques kilomètres en aval de Lyon et je me suis donc certainement fait intoxiquée aux PFAS pendant toute ma grossesse. Ma peur n’est pas irrationnelle. Elle est légitime et basée sur la science.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ajoutez dans la lettre, s’il vous plaît, que, d’après Santé Publique France, le cancer est une épidémie, car son incidence augmente dans toutes les catégories de population. Que les cancers ont doublé depuis 1990 en France et qu’aujourd’hui, en France, 500 enfants meurent chaque année d’un cancer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans votre lettre, pouvez-vous répondre à ma question : s’il échappe à la maladie, est-ce que vous allez me le prendre pour en faire un soldat ? Pour l’envoyer se faire tuer loin de moi ? Pour l’envoyer massacrer les enfants d’autres femmes au nom des puissants, et pour leurs intérêts ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans la liste des mots que j’ai cherchés pour caractériser votre lettre, j’ai pensé à « ignorance », mais ce mot-là, je vous le refuse. Car vous savez. Vous savez que les lois que vous votez nous empoisonnent, nous isolent, nous précarisent, nous détruisent.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Membres du gouvernement, voici ma réponse à votre lettre honteuse pour inciter les Français à procréer. J’aime mon enfant viscéralement. J’en crève d’amour pour lui et je vous hais de sacrifier sa santé et le temps que nous pourrions passer tous les deux à profiter de cette vie pour des intérêts économiques, pour vos petites carrières politiques minables. Car c’est de cela qu’il s’agit. Vous sacrifiez mon enfant (le mien ou celui d’une autre), vous nous sacrifiez.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’en suis à me demander si je dois me battre pour assurer l’avenir de mon fils à très court terme  c’est-à-dire un logement, du chauffage, de la nourriture (de préférence pas trop polluée aux nitrates)  ou si je dois me battre pour son avenir avec le risque de me faire éborgner ou gazer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je vous déteste, vous qui me volez mon temps, vous qui m’obligez à des choix impossibles, vous qui me forcez à me battre pour éviter que des substances toxiques l’empoisonnent et vous qui pensez à l’envoyer se faire tuer pour des guerres qui n’ont, de tout temps, servi que les intérêts des puissants. Vous me volez du temps que je pourrais vivre avec lui sans craindre qu’il meure d’une mort qui aurait pu être évitable. Et ce n’est pas juste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Vous aviez le pouvoir de changer les choses, vous ne l’avez pas fait. Alors j’ajoute d’autres mots à la liste, à côté de mépris, pour évoquer ce que votre lettre m’inspire : gâchis, injustice, indécence.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Vos frustrations</category><author>Une Mère Frustrée</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Comment Master Poulet a cuisiné la gauche bourgeoise </title><link>https://frustrationmagazine.fr/comment-master-poulet-a-cuisine-la-gauche-bourgeoise/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/comment-master-poulet-a-cuisine-la-gauche-bourgeoise/</guid><description>&lt;p&gt;Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s&amp;rsquo;apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n&amp;rsquo;écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet. Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 28 May 2026 14:41:00 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s’apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n’écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à la sortie du métro. Trois jours après, la mairie socialiste de Karim Bouamrane fait condamner le bâtiment avec des blocs de béton et des grilles métalliques. Le tribunal administratif de Montreuil déclare ça « manifestement illégal ». La mairie est forcée de retirer ses blocs. Elle avait aussi, en attendant, fait déposer des pots de fleurs malodorants devant l’entrée pour décourager les clients d’approcher. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen depuis 2020, présenté l’été dernier comme candidat sérieux à Matignon, a mobilisé la puissance publique contre une rôtisserie.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;« La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen »&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;C’est la phrase officielle de la municipalité. Le genre de discours qui donne un habillage de gauche à une politique arbitraire : parce qu’en face du Master Poulet condamné (littéralement en face, de l’autre côté de la rue), il y a un Burger King qui n’a jamais été inquiété par la mairie. La malbouffe internationale, standardisée et mondialisée ne pose donc pas de problème à la mairie. Et si le sujet n’était donc pas l’alimentation pour le Maire ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Master Poulet, c’est une enseigne de poulet halal, pas cher, dont la clientèle est majoritairement racisée et populaire. Le genre de clientèle que les projets de « qualité de vie » de la mairie n’ont précisément pas prévu de garder dans le décor. Karim Bouamrane ne vise pas spécifiquement Master Poulet en soi, mais sa clientèle qu’il ne veut pas voir occuper l’espace public du centre-ville qu’il veut dédier à une autre population. Pourquoi ? Dans le numéro annuel de &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; consacré à la ville, nous expliquions dans un article que l’occupation de l’espace publique par des personnes racisées était un problème pour les gentrificateurs, d’où la pression grandissante sur les épiceries de nuit et les salons de coiffure afro. La fameuse phrase de Booba pourrait être de nouveau mobilisée &lt;em&gt;« si j’traine en bas de chez toi, j’fais chuter le prix de l’immobilier ».&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le 21ème arrondissement de Paris&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Bouamrane a une formule qu’il ressort à chaque interview (si on a la patience de d’abord d’écouter sa success story libérale du fils d’immigré devenu maire de banlieue) : Saint-Ouen serait le 21ème arrondissement de Paris. Le village olympique construit pour 2024, converti depuis en logements neufs, a transformé des quartiers entiers du Vieux Saint-Ouen. Des centaines de logements sociaux détruits ou réhabilités : &lt;a href=&quot;https://www.saint-ouen.fr/vie-quotidienne/urbanisme/renovation-urbaine/&quot;&gt;à Cordon, 256 logements Semiso seront détruits; côté Vieux Saint-Ouen, 231 logements devront être remplacés&lt;/a&gt;. La mairie a promis aux familles de les reloger sans augmentation de loyer. Mais l’objectif était aussi de changer la population &lt;a href=&quot;https://batinfo.com/actualite/a-saint-ouen-une-renovation-urbaine-a-plusieurs-millions-deuros-suscite-des-questions_23241&quot;&gt;à travers des programmes pour « catégories intermédiaires »&lt;/a&gt;, infirmières et enseignants qui remplacent des ouvriers et des employés. Ce que la mairie appelle une politique de mixité, c’est une formule passe-partout pour habiller l’éviction en politique sociale : le prix d’un deux-pièces à Saint-Ouen &lt;a href=&quot;https://blog.appartmaison.fr/actualite-immobilier/a-saint-ouen-la-gentrification-nocculte-pas-les-realites-dune-ville-populaire/&quot;&gt;a grimpé de 52,9% en cinq ans, un record absolu en Seine-Saint-Denis.&lt;/a&gt; Dans une ville où le taux de pauvreté atteignait encore 26% en 2017, presque le double de la moyenne nationale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces gens-là ne pourront plus se loger ici et leurs enfants encore moins pour concrétiser le 21ème arrondissement : les Parisiens fuient la ville à cause des prix exorbitants des loyers, donc des mairies de petite couronne veulent faire de la place pour eux. Et si vous vous demandez : où iront les plus pauvres ? Toujours plus loin de Paris, jusqu’à ce que la gentrification les rattrape.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Racisme d’aménagement&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il y a deux niveaux dans ce que fait la mairie de Bouamrane, et il faut les distinguer parce qu’ils se renforcent l’un l’autre. Le premier, c’est le logement. Les destructions, les relogements, les programmes neufs vendus à des catégories sociales plus élevées, la pression du marché immobilier parisien qui remonte vers les banlieues, tout ça chasse physiquement les habitants de Saint-Ouen, qui sont dans leur immense majorité des familles racisées, issues de l’immigration maghrébine et subsaharienne. Le second, c’est l’espace public. Et c’est là que l’affaire Master Poulet intervient : parce que même ceux qui restent, qui tiennent encore un appartement, qui résistent à la hausse des loyers, se voient progressivement signifier qu’ils ne sont pas le public visé par le centre-ville rénové. Les commerces qui leur correspondent ferment par manque de fréquentation ou n’obtiennent plus d’autorisation. Les espaces se dessinent et se structurent pour une population qui n’est pas encore là mais qu’on espère attirer. L’espace public devient une vitrine, et dans cette vitrine, une rôtisserie halal ou l’on peut manger pour 3 euros 50, ça fait désordre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est du racisme d’aménagement. Pas nécessairement intentionnel dans sa forme la plus consciente, on peut laisser le bénéfice du doute sur les arrière-pensées individuelles malgré tout, mais mécaniquement, dans ses effets sur des populations réelles, c’est l’organisation de l’espace public par et pour des catégories blanches et aisées au détriment de populations racisées et populaires. Ce racisme se structure lui-même sur les lectures racistes conscientes ou inconscientes des investisseurs et des populations blanches qui veulent inonder la petite couronne parisienne : la présence de personnes racisées dans l’espace publique est constamment associée à l’insécurité, à la peur, au bruit ou à la violence.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le PS municipal dans les banlieues proches de Paris joue depuis vingt ans un rôle très précis dans la mécanique de la gentrification en lui donnant un visage présentable. La gentrification pilotée par des élus de droite est assez assumée. Pilotée par des élus socialistes, elle se drape dans le vocabulaire de l’émancipation et de la mixité, elle obtient des financements d’État au titre de la politique de la ville, et elle use des questions de sécurité et de tranquillité publique pour faire fermer des lieux fréquentés par les classes populaires. Mathieu Delafosse, maire de Montpellier est un bon exemple sur le sujet.&lt;/p&gt;



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&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;J’ai fait procéder ce matin à la pose de blocs de béton devant l’épicerie de nuit située au pied de la tour Saint-Martin.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pour rappel, ce commerce avait été la cible d’un incendie criminel dans lequel un jeune homme de 19 ans avait trouvé la mort. L’enquête est toujours en… &lt;a href=&quot;https://t.co/uIqWdTARVZ&quot;&gt;pic.twitter.com/uIqWdTARVZ&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;— Michaël Delafosse – Maire de Montpellier (@MDelafosse) &lt;a href=&quot;https://x.com/MDelafosse/status/2053882515690000673?ref_src=twsrc%5Etfw&quot;&gt;May 11, 2026&lt;/a&gt;&lt;/blockquote&gt;
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&lt;p&gt;Des mairies veulent donc condamner physiquement des commerces parce qu’ils ne correspondent pas à l’image qu’ils veulent donner de leur centre-ville en pleine revalorisation foncière. Ça s’inscrit dans un processus de dix ans de transformation d’une ville populaire en produit d’appel pour cadres parisiens. La formule de Bouamrane est juste finalement : l’objectif est de faire de Saint-Ouen un nouvel arrondissement parisien, mais pas pour ceux qui y habitent, pour les Parisiens et au détriment des banlieues.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le 18 avril, le tribunal administratif de Montreuil a ordonné à la mairie de retirer les blocs de béton sous 48 heures. Depuis le maire de Saint-Ouen écume les plateaux pour mener sa campagne contre le fast-food et épuise peu à peu ses possibilités juridiques car l’objectif n’est pas tant de gagner, car il est difficile pour un maire de faire fermer des commerces sans motif, mais d’épuiser financièrement la rôtisserie à coups de frais de justice et d’avocats.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Politique politicienne</category><author>Amine Snoussi</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Bretons, Kabyles : l’improbable amitié</title><link>https://frustrationmagazine.fr/bretons-kabyles/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/bretons-kabyles/</guid><description>&lt;p&gt;Mon père a passé une bonne partie de sa vie à mettre Tri Yann à fond sur l&amp;rsquo;autoroute du soleil. Des Nantais qui chantent en breton et en français des histoires de soldats morts dans la boue, des lettres d’amour échangées avec leurs épouses restées à Nantes. Personne ne lui a jamais demandé pourquoi. Ça [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 27 May 2026 13:58:13 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mon père a passé une bonne partie de sa vie à mettre Tri Yann à fond sur l’autoroute du soleil. Des Nantais qui chantent en breton et en français des histoires de soldats morts dans la boue, des lettres d’amour échangées avec leurs épouses restées à Nantes. Personne ne lui a jamais demandé pourquoi. Ça semblait évident et il nous l’a simplement transmis à mon frère et moi. Pourtant, mon père n’est pas particulièrement breton. Il est d’origine amazigh et issu de la première génération de descendants d’immigrés algériens. Des années plus tard, dans la France à Macron, je tombe sur un reel Instagram qui cartonne : une salle des fêtes parisienne, des Kabyles et des Bretons en costumes traditionnels qui dansent ensemble, 4 000 partages. Et la question que j’aurais dû poser depuis longtemps s’est enfin formulée : c’est quoi, ce truc ? Eh bien c’est le résultat d’une histoire longue et politique, celle de deux peuples à qui la France et l’Algérie ont dit la même chose : &lt;em&gt;vous n’existez pas, rangez votre langue, oubliez votre nom.&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La France, championne toutes catégories de l’écrasement des peuples&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il faut d’abord nommer les choses correctement, et c’est plus compliqué qu’il n’y paraît, parce qu’il y a ici deux politiques distinctes qui se ressemblent sans être identiques. Ce que la Bretagne a subi, c’est le jacobinisme, du nom du club révolutionnaire qui, dès 1793, pose comme principe que la République est une et indivisible : une seule langue, une seule loi, un seul peuple. Ce que la Kabylie a subi, c’est d’abord le colonialisme de la France en Algérie, au sens strict et historique du terme : une conquête militaire, une occupation étrangère, un système de domination raciale et économique codifié dans la loi, avec ses colons, ses terres volées, et son cortège de violences qu’on ne peut pas mettre sur le même plan qu’une politique scolaire humiliante. Confondre les deux serait une erreur intellectuelle et une injustice envers l’histoire algérienne. Mais les distinguer ne suffit pas non plus à expliquer pourquoi ces deux histoires se regardent dans les yeux depuis un siècle. Parce que sous leurs différences de nature et d’échelle, elles partagent un mécanisme commun : l’État français, républicain chez lui, colonial ailleurs, et souvent les deux en même temps, commence toujours par la même opération. Il s’attaque à la langue. Il efface le nom. Il décide que certains peuples n’existent pas en tant que tels.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour la Bretagne, ce mécanisme prend la forme d’une entreprise méthodique d’éradication culturelle qui dure deux siècles. Le breton, langue celtique parlée par des millions de personnes, est interdit dans les écoles publiques dès les grandes lois Ferry de 1881-1882, celles-là même qu’on célèbre comme le triomphe de la laïcité et du progrès. Les instituteurs sont chargés d’une mission de « civilisation » : faire entrer les enfants bretons dans la langue nationale par tous les moyens, y compris humiliants. Le symbole de cette époque, c’est &lt;em&gt;le symbole&lt;/em&gt; justement, un objet (sabot, caillou, brique selon les versions) qu’on accrochait au cou de l’élève surpris à parler breton, et dont il ne pouvait se débarrasser qu’en dénonçant un camarade. Un mécanisme de surveillance mutuelle. La fameuse plaque « il est interdit de cracher par terre et de parler breton », dont l’authenticité exacte est débattue mais dont la réalité symbolique est totale, cristallise cette équivalence : la langue d’un peuple mise au niveau d’un crachat. Et pendant qu’on effaçait la langue, on effaçait aussi les gens : le mot « plouc », aujourd’hui insulte générique pour désigner un “rustre inculte”, vient directement des toponymes bretons commençant par &lt;em&gt;Plou-&lt;/em&gt;  (du latin &lt;em&gt;plebs&lt;/em&gt;) la communauté paroissiale comme Plougastel, Plouarzel ou Ploumanac’h. Quand les paysans bretons débarquaient à Paris au XIXe et XXe siècles, on se moquait d’eux en les appelant « les gens de Plou-quelque-chose ». La langue d’un peuple était devenue une blague. Son identité, une tare. À côté de l’éradication culturelle, la désindustrialisation des années 1960-70 achève le travail : la planification économique gaulliste sacrifie délibérément les régions périphériques, la Bretagne en tête, pour concentrer les investissements en Île-de-France. Les Bretons partent. Ils s’entassent dans les banlieues parisiennes. Déracinés, moqués, invisibilisés. Ce n’est pas du colonialisme. Mais quand on regarde les outils, interdire la langue, moquer l’identité, vider le territoire de sa population, on comprend pourquoi certain.es militant.es breton.nes des années 60 ont lu Fanon et se sont reconnus dans certaines pages.Ce schéma est la marque de fabrique de l’État français où qu’il pose ses valises coloniales, y compris, et surtout, de l’autre côté de la Méditerranée. Quand la France débarque en Algérie en 1830, elle y pratique quelque chose d’une tout autre nature que ce qu’elle a fait en Bretagne : une conquête militaire brutale, un système de spoliation des terres codifié dans la loi, une hiérarchie raciale explicite entre colons et colonisés, des massacres. C’est du colonialisme au sens plein du terme. Pour les Algériens dans leur ensemble, la domination française c’est d’abord ça : un régime d’infériorisation légale, économique et physique qui dure cent trente-deux ans. Mais dans ce cadre colonial, il y a un peuple qui subit une couche supplémentaire d’effacement, et c’est là que la mécanique devient familière. Les Imazighen, les peuples indigènes d’Afrique du Nord qui se nomment ainsi, « les hommes libres », que les Romains appelaient déjà “Berbers” et dont les Kabyles forment la communauté la plus nombreuse, voient leur langue, Tamazight, niée par la France coloniale au profit du français, langue du dominant. D’ailleurs, chez  les romains, on relèvera que la racine du mot berbers vient du latin &lt;em&gt;barbarus&lt;/em&gt;. Lui-même issu d’une onomatopée grecque, &lt;em&gt;bar-bar&lt;/em&gt;, qui imitait le son de ceux qu’on n’arrivait pas à comprendre. Un « bla-bla » moqueur pour désigner quiconque ne parlait pas grec ou latin. Même logique qu’en Bretagne donc, même outil : écraser la langue pour écraser le peuple. La Kabylie résiste, âprement, durablement, en témoignent les insurrections du XIXe siècle, la participation forcée aux deux guerres mondiales dans des troupes coloniales, puis l’engagement massif dans la guerre d’indépendance algérienne. La logique voudrait qu’après 1962, l’État algérien reconnaisse enfin ce peuple. Il n’en fait rien. Pire : il reprend le même dispositif et le retourne contre les siens. L’arabisation forcée devient politique d’État, l’arabe classique, langue que ne parlent spontanément ni les Algériens arabophones ni les Kabyles, est imposé dans l’administration, l’école, la vie publique. Tamazight est effacée des programmes scolaires, des actes officiels, de l’espace public. Quand les Kabyles descendent dans la rue en avril 1980 pour réclamer la reconnaissance de leur langue et de leur culture, c’est ce qu’on appellera le Printemps berbère, les forces algériennes les matraque. Le parallèle n’est plus seulement avec la France coloniale, c’est avec la France dans son ensemble, jacobine et coloniale à la fois, qui a toujours su manier les deux outils ensemble : la conquête militaire pour les uns, l’éradication culturelle pour les autres, et souvent les deux pour les mêmes. Deux États, deux histoires, deux légitimités opposées, mais le même message adressé aux communautés.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Pendant la guerre d’Algérie, certains Bretons ont fait le lien&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour comprendre pourquoi une partie du mouvement breton regarde la guerre d’Algérie autrement que le reste de la France (et surtout pourquoi mon daron est fan de musique bretonne), il faut d’abord comprendre ce que Tri Yann font vraiment quand ils jouent. Tri Yann est un groupe qui fouille les archives, les vieux poèmes, les chants de conscrits, les textes que la République préférerait qu’on oublie, et qui les remet debout sur scène. &lt;em&gt;Kerfank 1870&lt;/em&gt;, parue sur l’album &lt;em&gt;Urba&lt;/em&gt; en 1978, en est l’exemple parfait. La chanson raconte un épisode réel, tragique et soigneusement ignoré par l’histoire officielle : en 1870, une Armée de Bretagne est levée pour combattre la Prusse. L’état-major parisien ne l’envoie pas au front. Il la laisse pourrir des mois dans la boue d’un camp de la Sarthe, à Conlie, que les soldats bretons surnomment &lt;em&gt;Kerfank&lt;/em&gt;, la ville de boue. Ils y meurent de froid et de malnutrition. Le détail qui tue : quand les soldats supplient leur général de les renvoyer chez eux en criant &lt;em&gt;« d’ar gêr ! » &lt;/em&gt;(“à la maison”) le général français croit les entendre réclamer la guerre, &lt;em&gt;« d’ar ger »&lt;/em&gt; sonnant vaguement comme &lt;em&gt;« à la guerre »&lt;/em&gt; à une oreille qui ne parle pas breton. Il loue leur ardeur combative. Ils crèvent dans la boue. C’est ça que Tri Yann chante : la Bretagne envoyée mourir pour une France qui ne comprend même pas sa langue, et s’en fout. Ce n’est pas du folklore. C’est un réquisitoire. Et le réquisitoire ne s’arrête pas à 1870, parce que la France n’a pas arrêté d’envoyer mourir les peuples qu’elle dominait. En 1910, le lieutenant-colonel Charles Mangin publie &lt;em&gt;La Force noire&lt;/em&gt;, dans lequel il théorise le recours massif aux soldats des colonies africaines pour compenser la faiblesse démographique française face à l’Allemagne. Il voit dans l’Afrique coloniale un « réservoir inépuisable de soldats », constituant selon lui une « incomparable puissance de choc ». Le raisonnement de Mangin est doublement raciste. D’un côté, il considère que les soldats africains et nord-africains ont une disposition “&lt;em&gt;naturelle”&lt;/em&gt;, quasi-biologique, pour le combat : une ardeur guerrière innée, un rapport à la mort différent, une endurance physique supérieure. C’est le regard raciste scientifique de l’époque : les Noirs feraient de bons soldats parce qu’ils seraient intrinsèquement adaptés à la guerre, une « race de guerriers ». Ce que Mangin habille en éloge, “&lt;em&gt;vous êtes de formidables combattants”&lt;/em&gt;, est en réalité une négation : vous n’êtes pas des citoyens, vous n’êtes pas des hommes à protéger, vous êtes une ressource militaire à consommer. C’est le même mécanisme que Conlie, mais en miroir : le général français &lt;em&gt;croit&lt;/em&gt; comprendre ses soldats bretons qui crient &lt;em&gt;d’ar gêr&lt;/em&gt;, il entend « à la guerre » là où ils supplient qu’on les renvoie chez eux, et les laisse crever dans sa méprise. Mangin &lt;em&gt;croit&lt;/em&gt; comprendre ses tirailleurs aussi, il pense lire en eux une nature guerrière, une ardeur innée, et les envoie crever dans sa certitude. Dans les deux cas, c’est la même structure : un État qui projette sur les corps dominés ce dont il a besoin, et appelle ça de la connaissance. Les tirailleurs algériens, sénégalais, marocains, dont de nombreux Kabyles, sont envoyés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale puis de la Seconde, au nom d’une France qui, entre deux conflits, continuait de nier leur langue, leurs droits, leur existence. Le soldat breton mort de froid dans la boue de Conlie et le tirailleur kabyle fauché au Chemin des Dames ne se connaissaient pas. Mais ils avaient le même employeur. Et le même statut : de la chair à canon pour un État qui ne les comptait pas vraiment parmi les siens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Gambetta nous avait promis&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Qu’on serait bientôt, libérés dans nos campagnes&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Gambetta nous avait promis&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Qu’on serait bientôt, libérés dans nos campagnes&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Gambetta, tu nous as menti&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Tu nous tiens parqués dans la boue devant Conlie&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Gambetta, tu nous as menti&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Tu nous tiens parqués dans la boue devant Conlie&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Féniassant de fauteuils en lits, tu nous vois d’en bas&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Vive la Prusse et la France !&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;Gambetta, tu nous as trahi, on te voit d’en haut&lt;/em&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;em&gt;À bas Guillaume et Chanzy “&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Kerfank 1870, &lt;/em&gt;Tri Yann, 1978&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le mouvement breton qui écoute ça et qui, vingt ans plus tard, regarde la guerre d’Algérie, est un mouvement politique fracturé, traversé de tensions idéologiques profondes, dont l’aile gauche est en train d’opérer une mue radicale. D’un côté, il y a l’héritage encombrant d’un nationalisme breton de droite, voire d’extrême droite, qui a compromis une partie du mouvement pendant l’Occupation, certains militants ayant collaboré avec l’Allemagne nazie dans l’espoir d’une autonomie bretonne, une tache indélébile que la gauche bretonne d’après-guerre devra porter et refuser. De l’autre, une nouvelle génération de militants qui lisent Frantz Fanon, qui suivent les décolonisations en Afrique et en Asie, et qui font une connexion théorique explosive : “ce que la France fait en Algérie, elle le fait chez nous depuis des siècles, à une échelle et avec une violence différentes, mais avec le même logiciel”. Ce cadre d’analyse a un nom, forgé dans ces années-là par des intellectuels occitans et bretons : le « colonialisme intérieur », concept qui s’appuie directement sur les théories anticoloniales de Fanon et d’Aimé Césaire pour décrire la domination culturelle, économique et linguistique exercée par le centre (Paris) sur ses périphéries (Bretagne, Occitanie, Pays Basque). C’est dans ce contexte qu’en 1964 est fondée l’UDB, l’Union Démocratique Bretonne, organisation explicitement socialiste et anti-impérialiste, dont les textes fondateurs établissent sans ambiguïté le parallèle entre la cause bretonne et les luttes de libération nationale dans le monde. L’UDB ne cache pas ses références : tiers-mondisme, critique du capitalisme, solidarité avec les peuples colonisés. La Bretagne est une pièce du puzzle mondial de la domination des États-nations sur les peuples sans État. &lt;em&gt;(Ndlr : pour des sources primaires sur l’UDB et ses positions, les archives du journal Le Peuple breton, organe de l’UDB fondé en 1964, sont la référence directe, consultables en partie à la Bibliothèque nationale de France.)&lt;/em&gt;C’est dans cette effervescence intellectuelle que le livre-manifeste arrive, celui qui cristallise tout : &lt;em&gt;Comment peut-on être Breton ?&lt;/em&gt;, publié en 1970 aux éditions du Seuil par Morvan Lebesque, journaliste au &lt;em&gt;Canard Enchaîné&lt;/em&gt; et Breton de cœur autant que d’histoire personnelle. Le titre pastiche Montesquieu, &lt;em&gt;Comment peut-on être Persan ?&lt;/em&gt;, et c’est tout sauf innocent : Lebesque retourne l’outil de la culture française dominante contre elle-même pour poser la question de la légitimité de l’existence des peuples niés. Il y formule ce que les militants bretons de gauche pensaient depuis dix ans : la France a tenté d’effacer la Bretagne. Le livre fait explicitement le lien avec la guerre d’Algérie, avec les indépendances africaines, avec toutes les luttes où un État central écrase une identité périphérique, et devient une référence pour une génération entière, y compris au-delà de la Bretagne, les Occitans de Robert Lafont, les Basques, les Corses s’en emparent. Ce qui est frappant, avec le recul, c’est que ce texte ne parle pas seulement aux Bretons. Il parle à tous ceux que la République a effacés en souriant. Et dans les foyers kabyles où des pères faisaient tourner les vinyles d’Alan Stivel, quelque chose dans ce refus-là, cette façon de dire &lt;em&gt;on existe et on ne lâchera pas notre langue&lt;/em&gt;, résonnait comme un écho familier. Il faut d’ailleurs mesurer à quel point Tri Yann et Lebesque formaient, dans ces années-là, un seul et même geste politique : en 1976, le groupe met en musique des extraits directs de &lt;em&gt;Comment peut-on être Breton ?&lt;/em&gt; pour en faire la chanson titre de leur album, &lt;em&gt;La Découverte ou l’Ignorance&lt;/em&gt;. Le livre devient chanson, la chanson tourne sur les platines, et la question de Lebesque, &lt;em&gt;suis-je même Breton ? Et d’abord, pourquoi l’être ?&lt;/em&gt; sort des librairies militantes pour entrer dans les cuisines, les voitures, les autoroutes du retour. Ce passage du texte à la musique n’est pas anodin : c’est exactement ce que font, au même moment, les poètes et chanteurs kabyles. Idir met en musique des textes traditionnels, Lounès Matoub fait de ses chansons des tracts. La musique se fait le véhicule de ce que l’État ne veut pas laisser circuler autrement.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Le chanteur et musicien Lounès Matoub&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Aujourd’hui : une fraternité qui s’assume&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le reel de &lt;strong&gt;zayen_chanteur_&lt;/strong&gt; qui tourne en ce moment sur Instagram montre une salle des fêtes parisienne, des gens en costumes traditionnels bretons et kabyles qui dansent ensemble, une annonce pour un événement dans le 14e arrondissement. Et il &lt;a href=&quot;http://cartonne.il&quot;&gt;cartonne.Il&lt;/a&gt; cumule près de 4 000 likes, 200 commentaires, 4 000 partages. Ce n’est pas anodin. Ce succès-là dit quelque chose de précis sur ce que les gens reconnaissent dans cette image, sur ce qu’elle active. Paris est depuis un siècle le lieu où se croisent plusieurs diasporas construites par la même logique d’arrachement parmis elles : les Bretons déracinés par la désindustrialisation et l’exode rural, anciennement entassés à Montparnasse et dans les banlieues ouvrières du Nord et de l’Ouest parisien, et les algériens immigrés par la misère coloniale puis postcoloniale, dans les mêmes banlieues, souvent les mêmes immeubles, souvent les mêmes usines. Dans Paris, loin de leurs terres et dans la même position de minoritaires culturels face à un État qui ne les a jamais vraiment vus, ces deux communautés ne se sont pas ignorées. Elles se sont reconnues. Et ce que le reel documente en 2026, c’est que cette reconnaissance n’est pas restée informelle, elle se célèbre désormais dans des espaces dédiés, en costumes, en musique, en danses.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Le reel posté par @zayen_chanteur_ sur Instagram&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce qui est peut-être le plus politique dans tout ça, c’est précisément ce que cette fraternité refuse d’être. Elle refuse d’être le folklore digeste qu’on programme dans les festivals d’été pour faire couleur locale. Elle refuse d’être le multiculturalisme de façade que les mairies instrumentalisent dans leurs campagnes de communication. Elle se construit en dehors des institutions qui ont passé des décennies à nier ces deux cultures, et elle n’a pas besoin de leur validation pour exister. En 2016, après des décennies de lutte, Tamazight a été reconnue langue officielle en Algérie, tout en restant juridiquement inférieure à l’arabe. En France, la Constitution reconnaît depuis 2008 que les langues régionales « appartiennent au patrimoine » du pays, formule de musée qui range le breton dans la même vitrine que les châteaux de la Loire. Les deux peuples n’ont pas fini leur combat. Mais ils ont trouvé, dans cette salle des fêtes du 14e arrondissement, quelque chose que les États ne peuvent ni leur accorder ni leur retirer : la certitude partagée qu’ils ne sont pas seuls à tenir bon et qu’il y aura toujours, je l’espère, une mère ou un père pour transmettre ça à leurs enfants dans une bagnole.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Musique</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Socialiser le capital : une méthode</title><link>https://frustrationmagazine.fr/socialiser-le-capital-une-methode/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/socialiser-le-capital-une-methode/</guid><description>&lt;p&gt;Le 13 mai dernier est sorti le troisième ouvrage de la collection que nous dirigeons, en collaboration avec les éditions Les Liens qui Libèrent : Frustration X LLL. Cette collection a pour but de rendre accessible des analyses, des documents et des théories critiques de l’ordre dominant, dans des livres à la fois radicaux et [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 22 May 2026 14:48:36 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le 13 mai dernier est sorti le troisième ouvrage de la collection que nous dirigeons, en collaboration avec les éditions Les Liens qui Libèrent : Frustration X LLL. Cette collection a pour but de rendre accessible des analyses, des documents et des théories critiques de l’ordre dominant, dans des livres à la fois radicaux et clairs, à mettre dans toutes les mains. Dans Autogestion générale, Guillaume Etiévant, expert économique auprès des syndicalistes et co-rédacteur en chef de notre magazine, propose, à partir de plusieurs exemples historiques dont il s’inspire, une méthode de sortie du capitalisme. Voici quelques extraits du livre qui en résument la dynamique.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je ne crois pas qu’il soit possible d’instaurer par décret une autogestion généralisée. Dans le contexte actuel, comme je l’ai dit précédemment, elle n’apparaît que dans deux situations : lorsque des créateurs d’entreprise choisissent délibérément ce mode de gestion dès la fondation de leur activité, ou lorsque des salariés menacés par la fermeture d’une entreprise arrivent à la reprendre collectivement pour la sauver. Dans la situation présente, il faut donc réfléchir à des revendications transitoires, susceptibles d’être portées par les salariés au sein même des entreprises et, idéalement, intégrées à des programmes politiques, même si cela prendra du temps, compte tenu de la faible propension des partis actuellement à défendre des mesures anticapitalistes et de leurs chances très limitées d’accéder au pouvoir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;(…)&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La socialisation du capital me semble être une revendication essentielle, qui doit gagner en visibilité et en présence dans le débat public, bien plus que &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/pourquoi-taxer-les-riches-ne-doit-pas-etre-notre-reponse-a-tout&quot;&gt;d’autres thèmes récurrents comme la taxation des riches&lt;/a&gt;. Le principe est simple : les salariés doivent détenir une part substantielle des entreprises, parce qu’ils en sont les véritables créateurs de valeur. Sur cette base, on pourrait défendre la création d’actions inaliénables accordées aux salariés, non cessibles et sans droit à dividende, rompant ainsi avec la logique capitaliste classique. Une telle mesure pourrait sembler technique au premier abord, mais elle possède un potentiel transformateur profond. Les mentalités, on le sait, peuvent évoluer : par exemple, malgré les résistances et les retours en arrière, la place des femmes dans la société occidentale a connu des avancées majeures au fil des décennies. Rien n’interdit d’imaginer un mouvement en partie similaire autour de l’idée que les salariés doivent s’approprier collectivement les entreprises, jusqu’à en faire une évidence sociale et politique. Comme l’écrit&lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/V%C3%ADctor_Alba&quot;&gt; Victor Alba&lt;/a&gt;, dans son livre &lt;em&gt;En finir avec les patrons. Les collectivisations de 1936 en Espagne : &lt;/em&gt; « &lt;em&gt;pour qu’un véritable changement ait lieu, il faut que la conviction que les ouvriers peuvent bien mieux diriger ne soit pas propre aux travailleurs de telle ou telle entreprise ou en rapport avec celle-ci, mais que tous les travailleurs la partagent et y voient un moyen de changer l’économie, de l’humaniser, et de la mettre au service de toute la société &lt;/em&gt;».&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Autogestion générale&lt;/em&gt;, Guillaume Etiévant, Editions Les liens qui libèrent, sorti en mai 2026, 17 euros.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Je propose une démarche consistant à ce que, chaque année, une partie des fonds propres issus des bénéfices de l’entreprise devienne la propriété des salariés. La première fois que j’ai travaillé sur cette idée, c’était au sein de la Commission économie du Parti de Gauche, sans connaître, à l’époque, les précédents historiques qui l’avaient déjà incarnée. Cette proposition avait été introduite au sein de nos travaux par Pierre Nicolas, syndicaliste CGT, qui en avait fait un axe revendicatif au sein de l’entreprise Renault où il travaillait. À mon sens, ce qui rend cette idée percutante, c’est qu’elle part d’un constat simple : les profits existent, produits chaque année par le travail collectif, et ce profit devrait progressivement appartenir à ceux qui l’ont généré, mais pas sous forme de rémunération : sous forme de pouvoir. Et cela se réaliserait sans nationaliser et sans exproprier. Chaque année, un pourcentage du capital changerait de nature. Il se transformerait progressivement en propriété collective. Et ce capital-là grossirait avec le temps. Les salariés deviendraient copropriétaires de leur entreprise, jusqu’à la détenir collectivement. L’entreprise deviendrait ce qu’elle aurait toujours dû être, une communauté de travail.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Voici concrètement comment j’envisage cette socialisation progressive. Dans le fonctionnement actuel de l’économie capitaliste, l’Assemblée Générale Ordinaire Annuelle (AGOA) des actionnaires approuve chaque année les comptes de l’entreprise de l’exercice qui s’est clôturé et décide de l’affectation du bénéfice net (soit les revenus moins toutes les charges de l’exercice). Les actionnaires votent alors pour orienter ce bénéfice soit vers une distribution de dividendes, versés sur leurs comptes en banque personnels, soit vers une mise en réserve, qui vient renforcer les fonds propres de l’entreprise. Autrement dit, les actionnaires arbitrent entre deux destinations possibles du profit, qui sont en réalité deux poches des mêmes propriétaires : d’un côté, leur compte bancaire personnel (via les dividendes), de l’autre, le compte bancaire de l’entreprise qu’ils détiennent. Dans les deux cas, le capital reste entre leurs mains, simplement alloué à des usages différents. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On peut envisager un système entièrement repensé dans lequel, chaque année, une fraction du bénéfice net est attribuée à une propriété collective des salariés, via le Comité social et économique (CSE), et conservée sous forme de fonds propres dans l’entreprise. Cette part des fonds propres donne lieu à l’émission de nouvelles actions de l’entreprise, qui octroie au CSE les droits de vote équivalent à leur pourcentage de détention de l’entreprise lors de l’AG des actionnaires. Ces titres, appelés &lt;em&gt;actions du travail, &lt;/em&gt;ne donnent pas droit à dividende (ni à aucun autre type de rémunération individuelle) et sont incessibles. Cela permet de substituer progressivement les capitaux rémunérés par des capitaux non rémunérés. Sur les parts du bénéfice restantes, les actionnaires peuvent soit se les verser en dividendes, soit les affecter aux fonds propres de l’entreprise. Avec ce système, plus les actionnaires se versent des dividendes, plus ils en perdent rapidement la propriété et donc le contrôle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;(…)&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je propose l’instauration d’un taux fixe de socialisation du profit, autrement dit une règle politique par laquelle une part déterminée du bénéfice net réalisé par l’entreprise devient chaque année propriété collective des travailleurs, via le CSE. Ce choix, certes arbitraire dans sa détermination chiffrée, est nécessaire pour engager une dynamique de transformation du régime de propriété sans attendre une révolution brutale des rapports de production. En 2024, les entreprises du CAC 40,&lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/les-groupes-du-cac-40-distribuent-une-part-toujours-plus-importante-de-leurs-profits-a-leurs-actionnaires-2172567&quot;&gt; ont distribué 54 % de leur bénéfice net sous forme de dividendes à leurs actionnaires&lt;/a&gt;. Cela signifie que seulement 46 % des profits sont restés dans les fonds propres. Ce mécanisme constitue le cœur de l’accumulation capitaliste : la part non distribuée du profit vient renforcer la propriété privée des détenteurs du capital, augmentant leur rente future. L’enjeu est donc de détourner cette dynamique d’accumulation pour engager une dépossession progressive de la classe capitaliste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La réforme que j’imagine impose un plafond obligatoire : les dividendes ne peuvent excéder 40 % du bénéfice net. Les actionnaires sont ainsi contraints de réduire leurs distributions actuelles (54 %) pour se conformer à cette nouvelle règle. Cette contrainte ne supprime pas le revenu du capital, mais elle réduit immédiatement son amplitude et réoriente structurellement le devenir du surplus non distribué. Les 60 % restants du bénéfice cessent d’alimenter l’accumulation privée et deviennent un capital socialisé, propriété non lucrative des salariés. Dans ce cadre, si les actionnaires versent le maximum autorisé (40 %), la totalité de la part réinvestie devient propriété collective du travail, ce qui accélère la perte de leur contrôle sur les moyens de production. À l’inverse, s’ils choisissent de verser moins, une portion plus importante des fonds propres reste sous leur contrôle, ralentissant mécaniquement le processus de socialisation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette réforme n’annule donc pas immédiatement le revenu du capital, mais elle le prive peu à peu de sa base matérielle de reproduction : la détention exclusive du capital accumulé. Elle constitue un dispositif stratégique dans une transition post-capitaliste, car elle rend visible l’antagonisme structurel entre le capital et le travail, tout en construisant les institutions concrètes d’un pouvoir salarial dans l’entreprise. C’est une logique de rupture graduelle, qui combine la critique du capitalisme à une perspective d’autogestion par l’appropriation progressive des moyens de production.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;(…)&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Évidemment, la mise en œuvre de ce projet ne se ferait pas sans résistance. Il se heurterait aux barons des multinationales, à leurs relais politiques dociles, et aux institutions européennes et internationales qui verrouillent le système économique. Mais il donne une perspective offensive, à l’opposé des batailles purement défensives qui nous enferment. Je souhaite le proposer ici sans dogmatisme, sans croire que c’est la solution à tout. Ce n’est pas un modèle fermé, c’est une ouverture à la discussion. Tout ce qui compte, peut-être, c’est de ne plus se laisser dévorer vivant par le système tel qu’il est, et de garder cette ambition : que dans les entreprises ceux qui travaillent soient ceux qui décident. Tout commence là.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Image de couverture : Farton Bink&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi nous sommes dirigés par des criminels sociaux</title><link>https://frustrationmagazine.fr/criminels-sociaux/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/criminels-sociaux/</guid><description>&lt;p&gt;Les mots nous manquent parfois pour qualifier la violence de ceux qui nous dirigent. Parce qu’ils se cachent souvent derrière un vocabulaire technocratique, qui vient justifier de façon rationnelle les décisions, parce qu’ils bénéficient d’un système médiatique qui invisibilise leur violence, un Emmanuel Macron, un Edouard Philippe, ou un François Hollande sont tenus loin de [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 21 May 2026 12:12:18 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les mots nous manquent parfois pour qualifier la violence de ceux qui nous dirigent. Parce qu’ils se cachent souvent derrière un vocabulaire technocratique, qui vient justifier de façon rationnelle les décisions, parce qu’ils bénéficient d’un système médiatique qui invisibilise leur violence, un Emmanuel Macron, un Edouard Philippe, ou un François Hollande sont tenus loin de fléaux qu’ils ont consciemment participé à créer : la violence policière décomplexée et hors de contrôle, la mortalité infantile en hausse à cause d’un système de santé défaillant, une hausse des troubles psychiatrique ou encore un doublement du nombre de personnes vivant dans la rue depuis 2012. Il en va de même des PDG qui lancent de vastes plans de licenciement avec l’accord de leurs conseils d’administration. Le plus souvent, ils sont décrits comme des visionnaires courageux qui ont su prendre des décisions difficiles. Cette complaisance n’a-t-elle pas assez duré ? N’est-il pas temps de désigner ces gens pour ce qu’ils sont ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Récemment, le streamer états-unien Hasan Piker – immense star de la gauche radicale outre-atlantique –  a remis au goût du jour l’expression de “criminel social” pour parler de Brian Thompson, PDG de l’assurance de santé privé United Healthcare, connu pour avoir été assassiné en pleine rue par un vengeur masqué. Luigi Mangione, 28 ans, est accusé d’avoir commis ce crime, en décembre 2024. &lt;a href=&quot;https://x.com/PirateWires/status/2047027303306363352&quot;&gt;Interrogé sur cette affaire le 22 avril dernier,&lt;/a&gt; Piker disait ceci &lt;em&gt;“Friedrich Engels a écrit sur le concept de “Meurtre social”. Et Brian Thompson, comme PDG d’une assurance santé, était impliqué dans un nombre hallucinant de meurtres sociaux, de formes systématisée de violences : la violence structurelle de la pauvreté, celle d’un système de santé verrouillé par la quête du profit dans ce pays et les conséquences de cela sont un niveau considérable de douleur, de violence, de morts”&lt;/em&gt;. Et c’est parce qu’il avait commis ces crimes sociaux que son assassinat a été parfaitement compris par énormément de gens, explique Piker. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Qu’est-ce qu’un crime social ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Friedrich Engels, surtout connu pour être l’acolyte de Karl Marx, coauteur avec lui du &lt;em&gt;Manifeste du parti communiste&lt;/em&gt;, a décrit ce concept dans un livre publié en 1845 et intitulé &lt;em&gt;La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844&lt;/em&gt;. Il s’agit d’une étude des conséquences de la révolution industrielle sur les conditions de vie des ouvrières et ouvriers anglais, et le tableau est sombre : la pauvreté extrême, les maladies qui se multiplient dans des centres urbains ayant reçu un afflux de travailleuses et travailleurs dans le besoin et surtout l’exploitation intense en vigueur dans l’industrie le dégoute. Voici ce qu’il dit du meurtre social : &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Lorsqu’un individu cause à autrui un préjudice tel qu’il entraîne la mort, nous appelons cela un homicide; si l’auteur sait à l’avance que son geste entraînera la mort, nous appelons son acte un meurtre. Mais lorsque la société met des centaines de prolétaires dans une situation telle qu’ils sont nécessairement exposés à une mort prématurée et anormale (…) lorsqu’elle ôte à des milliers d’êtres les moyens d’existence indispensables, leur imposant d’autres conditions de vie, telles qu’il leur est impossible de subsister, lorsqu’elle les contraint par le bras puissant de la loi, à de­meu­rer dans cette situation jusqu’à ce que mort s’ensuive, ce qui en est la conséquence inévi­table; lorsqu’elle sait, lorsqu’elle ne sait que trop, que ces milliers d’êtres seront victimes de ces conditions d’existence, et que cependant elle les laisse subsister, alors c’est bien un meur­tre, tout pareil à celui commis par un individu, si ce n’est qu’il est ici plus dissimulé, plus perfide, un meurtre contre lequel personne ne peut se défendre, qui ne ressemble pas à un meurtre, parce qu’on ne voit pas le meurtrier, parce que le meurtrier c’est tout le monde et per­sonne, parce que la mort de la victime semble naturelle, et que c’est pécher moins par action que par omission. Mais ce n’en est pas moins un meurtre.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans la définition d’Engels, un meurtre social implique donc : &lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;Des conditions de vie dégradées qui exposent à une mort prématurée&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Des conditions de vie dégradées qui sont créés par une organisation sociale (“la société”)&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Des conditions de vie dont la dangerosité est connue par les autorités&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Une responsabilité diluée (il n’y a pas un seul responsable)&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;S’il y a crime social, existe-t-il des criminels sociaux ? Dans le passage où il évoque spécifiquement le concept de crime social, Engels dit que c’est “la société” qui les commet. Mais dans le reste de son livre, il charge la bourgeoisie anglaise : &lt;em&gt;“Le bourgeois se moque éperdument de savoir si ses ouvriers meurent de faim ou pas, &lt;/em&gt;écrit-il, &lt;em&gt;pourvu que lui gagne de l’argent. Toutes les conditions de vie sont évaluées au critère du bénéfice, et tout ce qui ne procure pas d’argent est idiot, irréalisable, utopique”.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Brian Thompson, dont Luigi Mangione est le meurtrier présumé, est accusé par Hasan Piker d’avoir commis des crimes sociaux parce qu’il était un acteur clef du monde des assurances santé états-uniennes qui, chaque année, sont accusées d’être à l’origine de dizaines de milliers de morts faute de soin, en raison d’une mauvaise couverture assurantielle ou d’un refus de prise en charge de la part des assurances santé. United Healthcare s’était engagée, dans les années qui ont précédé l’assassinat de son PDG, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/luigi-mangione/&quot;&gt;dans une politique de refus systémique de prise en charge de soins&lt;/a&gt; de ses assurés pour augmenter ses profits, &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/replay-magazine/france-2/envoye-special/video-formation-pour-refuser-des-soins-conversations-ecourtees-automatiquement-une-ex-employee-de-unitedhealthcare-decrit-les-methodes-du-principal-assureur-sante-americain_7250133.html&quot;&gt;par tout un tas de truchements administratifs&lt;/a&gt;. On retrouve dans les actes dont Thompson était l’un des principaux coordinateurs les caractéristiques du crime social définis par Engels : des morts prématurées, des conditions de vies sciemment dégradées par une organisation du système de santé, une connaissance des conséquences de cette organisation sociale. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quid de la responsabilité diluée ? Comme PDG de United Healthcare, Brian Thompson a joué un rôle clef dans la politique assurantielle de l’entreprise – sous son mandat, les profits de UHC ont considérablement augmenté… Il n’est pas le seul à avoir appuyé sur la gâchette, sa responsabilité est diluée dans une série de décisions bureaucratiques et commerciales – ce que j’ai appelé dans mon livre &lt;em&gt;Saint Luigi&lt;/em&gt; “donner la mort par Powerpoint”. Une violence filtrée, euphémisée par une série de procédures qui gomme la responsabilité et ceux qui l’exercent, via un grand nombre d’intermédiaires. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Qu’en est-il en France ? Connaissons-nous des crimes sociaux et donc des criminels ? &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;1 – La politique du logement et les morts dans la rue : &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le nombre de Sans Domicile Fixe &lt;a href=&quot;https://www.entourage.social/blog/le-nombre-de-personnes-sdf-en-france-des-chiffres-alarmants-et-des-consequences-lourdes-2&quot;&gt;a doublé, en France, entre 2012 et &lt;/a&gt;&lt;a href=&quot;http://2024.le&quot;&gt;2024.&lt;/a&gt; Le nombre d’enfants qui vivent dans la rue &lt;a href=&quot;https://unicef.hosting.augure.com/Augure_UNICEF/r/ContenuEnLigne/Download?id=CAD42683-E8FC-47F7-81B7-C26A1CAD41A1&amp;amp;filename=DP_Barom%C3%A8tre%20Enfants%20%C3%A0%20la%20rue%202024_FAS%20UNICEF.pdf&quot;&gt;a considérablement augmenté depuis 2020&lt;/a&gt;.  En 2024, 912 personnes sans domicile sont mortes, a comptabilisé le collectif Les Morts de la rue dans son rapport annuel, contre … 86 en 2002. Ce rapport indique que l’âge moyen de ces décès est de 48 ans, soit 32 années de moins que la moyenne en population générale. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La mort des personnes sans abri est un authentique crime social. Il s’agit bien de morts prématurées liées à des conditions de vie qui ont été créées par la société. Et son évolution prouve que cela n’a rien de naturel ou d’inévitable : une organisation sociale conduit à cet état de fait. Quels sont les facteurs qui favorisent le fait de voir autant de gens vivre dans la rue ? D’abord, la cherté et l’inaccessibilité du logement. Le “marché immobilier”, dérégulé dans les années 80, s’est emballé sans politique d’encadrement d’ampleur. Entre 1984 et 2018, le montant total de loyers perçus en France a été multiplié par 2,2, après inflation, selon l’Observatoire des inégalités. Dans le budget des Français, la part du logement est passée de 9 % en 1959 à 23 % en 2019. Parallèlement à ce “marché” qui est en fait le monopole de multipropriétaires et de promoteurs, le parc de logement dit “sociaux” subit une baisse des investissements publics voire une privatisation larvée :&lt;a href=&quot;https://www.lavoixdunord.fr/470591/article/2018-10-16/handicap-privatisation-des-hlm-loyers-ce-que-dit-la-loi-elan&quot;&gt;la loi ELAN adoptée par les macronistes &lt;/a&gt;en 2018 facilite ainsi considérablement la vente des logements sociaux à des groupes privés. Toute une partie des personnes sans logement sont extra-européenne et subissent donc des barrières administratives de plus en plus grande à l’obtention de droits sociaux, à l’emploi, et donc au logement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les lois immigration votées sous Macron ont considérablement compliqué les parcours administratifs tandis que les préfectures &lt;a href=&quot;https://www.rue89lyon.fr/2025/12/17/journee-internationale-migrants-manifestation-18-decembre-lyon/&quot;&gt;pratiquent des délais impossibles &lt;/a&gt;pour les demandes de titres de séjour. Pour couronner le tout, les gouvernements successifs ont renforcé la législation favorisant les expulsions de locataires : En 2024, 24 556 ménages ont été expulsés de leur logement avec le concours de la force publique, soit une hausse de 29 % en un an et de 223 % en vingt ans, &lt;a href=&quot;https://www.fondationpourlelogement.fr/la-loi-kasbarian-berge-2-ans-apres-de-la-prevention-a-lexpulsion/&quot;&gt;nous informe la Fondation pour le Logement des défavorisés &lt;/a&gt;(ex Fondation Abbé Pierre). Qui sont les criminels sociaux responsables de cette situation ? L’ensemble des politiques qui, depuis le début des années 2000, ont pris des lois favorables aux multipropriétaires et aux promoteurs, ont compliqué l’accès aux droits des réfugiés, n’ont rien fait pour lutter &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/05/les-agences-immobilieres-confrontees-a-un-racisme-devenu-sans-fard-la-gene-a-change-de-camp_6669592_3224.html&quot;&gt;contre les discriminations hallucinantes pratiquées par les agences immobilières&lt;/a&gt;, ont affaibli le parc de logement social… Nous avons les noms : Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron et leurs ministres du logement qui ont renoncé à lutter contre le logement cher ou bien au contraire ont lutté en faveur des multiples propriétaires, comme Guillaume Kasbarian, dont la loi a considérablement affaibli les locataires en difficulté et &lt;a href=&quot;https://www.fondationpourlelogement.fr/la-loi-kasbarian-berge-2-ans-apres-de-la-prevention-a-lexpulsion/&quot;&gt;joué un rôle direct dans l’augmentation des expulsions. &lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;2 – L’appauvrissement des chômeurs et la mort au chômage : &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La lutte contre le chômage est, depuis les années 1990, l’objectif affiché de tous les gouvernements. Au nom de cette lutte, ils ont réduit le droit du travail, facilité les licenciements et multiplié les cadeaux fiscaux et exonérations de cotisations sociales aux entreprises privées pour favoriser leur “compétitivité”, sans effet notable et malgré des dépenses publiques massives (270 milliards par an désormais, c’est-à-dire le premier poste de dépense de l’Etat). Mais plutôt que de lutter contre le chômage, ils ont surtout lutté contre les chômeurs : depuis 2018, il n’y a quasi pas une année sans que des mesures de restriction du droit au chômage soient annoncées. A partir de 2021, de nouvelles règles de calcul de l’indemnisation chômage &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/12/23/assurance-chomage-premiers-effets-concrets-de-la-reforme_6155490_823448.html&quot;&gt;ont entraîné une forte baisse de celle-ci&lt;/a&gt;. Tandis que la réforme de 2023, qui réduit la durée d’indemnisation maximale à 18 mois, &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/economie/emploi/la-reforme-de-l-assurance-chomage-a-raccourci-a-18-mois-la-duree-maximale-d-indemnisation-le-nombre-de-personnes-en-fin-de-droit-a-bondi-de-77-depuis_AV-202512180596.html&quot;&gt;a entraîné en deux ans une hausse de 77% des radiations pour fin de droits&lt;/a&gt;, faisant basculer des milliers de personnes dans la pauvreté totale. Après le chômage, c’est le RSA qui s’impose : 646,52 euros mensuels pour une personne seule, donc très en deçà du seuil de pauvreté, dont la version la plus basse&lt;a href=&quot;https://www.inegalites.fr/A-quels-niveaux-se-situent-les-seuils-de-pauvrete-en-France#:~:text=En%20France%2C%20le%20seuil%20de,du%20niveau%20de%20vie%20m%C3%A9dian.&quot;&gt;est fixée à 859 euros par mois.&lt;/a&gt; Réduire l’amplitude de l’assurance-chômage, c’est donc créer directement de la pauvreté. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et c’est d’autant plus cruel que dans le même temps, les gouvernements socialistes puis macronistes ont facilité les licenciements de masse, avec notamment la loi El Khomri de 2016 et la loi Pénicaud de 2017 : ces deux lois ont rendu possible des plans de licenciement même sans motif économique réel. Et contester son licenciement est devenu beaucoup plus difficile et hasardeux, puisque les indemnités exigées par les Prud’hommes pour un licenciement sans cause réelle et sérieuse ont été plafonnées par un barème. Depuis le 1er mars, o&lt;a href=&quot;https://www.cgt.fr/actualites/justice-droit-du-travail/justice-prudhomale-le-timbre-fiscal-de-50-euros-pour-saisir-les-prudhommes-une-atteinte-au-droit&quot;&gt;n doit même payer 50 euros &lt;/a&gt;pour accéder à la justice prud’homale. Non seulement, dans la France de Macron, il est plus facile de se faire mettre au chômage, mais être chômeur expose de plus en plus à la pauvreté. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et pas seulement : le chômage expose à une surmortalité, &lt;a href=&quot;https://basta.media/14-000-deces-par-an-lies-au-chomage-pas-du-tout-une-priorite-de-l-etat-France-Travail&quot;&gt;de l’ordre de 300%&lt;/a&gt; par rapport à la moyenne. &lt;a href=&quot;https://basta.media/14-000-deces-par-an-lies-au-chomage-pas-du-tout-une-priorite-de-l-etat-France-Travail&quot;&gt;On estime à 14000 le nombre de décès annuels &lt;/a&gt;liés au chômage. Le crime social du chômage de masse est clair. Les responsables ? On peut en lister un grand nombre : d’abord, les patrons et actionnaires des entreprises qui licencient sans vergogne. Ensuite, les ministres et présidents qui ont fait adopter des lois facilitant ces licenciements (Hollande et El Khomri, Macron et Pénicaud) puis les responsables politiques qui tiennent des discours anti-chômeurs et qui conçoivent des lois pour attaquer leurs conditions de vie. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;3 – La dégradation du système de santé et les morts prématurées faute de soin : &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;De 2020 à 2022, le système de santé français s’est quasi effondré face à l’épidémie de covid. Comme d’autres systèmes de santé dans le monde, il s’est avéré incapable de pouvoir prendre en charge un afflux de malade, &lt;a href=&quot;https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/infographies-covid-19-en-cinq-ans-combien-y-a-t-il-eu-de-morts-du-coronavirus-en-france-02e5a754-f9d1-11ef-a6a4-567d76e1951c&quot;&gt;et 167 000 personnes sont mortes de cette maladie,&lt;/a&gt; tandis que plusieurs milliers d’autres en subissent encore une forme longue et chronique. Cette épidémie mal gérée, où ce sont des atteintes graves aux libertés publiques qui ont été mises en œuvre pour compenser la faiblesse d’un système de santé dégradée par deux décennies de plan d’économies mis en œuvre par la droite comme les socialistes, n’a même pas servi d’électrochoc. Après de grands discours, les dirigeants du pays ont continué à faire voter des plans d’économie sur le système hospitalier, et ont renoncé à toute véritable ambition pour lutter contre les inégalités d’accès au soin. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un signe récent et alarmant de cette dégradation continue et l’augmentation de la mortalité infantile, importante depuis 2020. &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-question-du-jour/comment-expliquer-la-hausse-de-la-mortalite-infantile-en-france-5554902&quot;&gt;La fermeture des petites maternités jouerait un rôle significatif dans cette situation&lt;/a&gt;. Là encore les responsables sont bien connus : ce sont celles et ceux qui ont voté des plans d’économies sur le système hospitalier, qui ont renoncé à toute législation encadrant davantage l’exercice de la médecine libérale (les socialistes avaient promis, sous Hollande, la mise en place du tiers payant généralisé… on attend encore). Par conséquent,&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/03/17/acces-au-soin-alors-que-les-delais-pour-obtenir-un-rendez-vous-s-allongent-73-des-francais-disent-avoir-renonce-a-un-soin-dans-les-cinq-dernieres-annees_6671700_3224.html&quot;&gt;une part majoritaire (73% !) de la population renonce à des soins,&lt;/a&gt; pour des raisons financières mais aussi par peur d’être mal pris en charge… On en est là. A cela s’ajoute une absence explicite et assumée contre les facteurs environnementaux de risques sanitaires, en particulier les polluants chimiques que sont les pesticides, ou les ingrédients de produits transformés. En France, mieux vaut voir sa population subir ce qui est désormais décrit par les spécialistes comme une épidémie de cancer –&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/10/10/cancer-pourquoi-la-france-fait-partie-des-pays-les-plus-touches-au-monde_6645641_3244.html&quot;&gt;à laquelle le pays est surexposé par rapport à ses voisins –&lt;/a&gt; que de s’en prendre à la toute puissante industrie agroalimentaire et à ses lobbies.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce ne sont que quelques exemples de crimes sociaux connus de tous – on aurait pu ajouter les centaines de personnes tués par la police ou les morts au travail – parfaitement assumés par une classe politique qui les nie ou les souhaite, pour la prospérité d’une classe possédante qui a besoin de ces morts pour continuer à profiter pleinement. Le concept de crime social, et donc celui de criminels sociaux, nous permet de désigner ces choses par leur nom, et d’arrêter de les traiter comme de tristes fléaux d’une époque cruelle. Cela nous rappelle que les criminels sociaux doivent rendre compte de leurs actes et que la société devrait pouvoir se protéger de leurs méfaits. Actuellement, ils règnent et dictent des règles des jeux qui leur accorde l’immunité. Mais pour combien de temps encore ?&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Édito</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) AUTOGESTION GÉNÉRALE : Comment sortir du capitalisme ? (avec GUILLAUME ETIÉVANT et NICOLAS FRAMONT)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/autogestion-generale/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/autogestion-generale/</guid><description>&lt;p&gt;📖 Soirée de lancement I Autogestion Générale de Guillaume Étievant | Le Merle Moqueur, 7 mai 2026. Le 7 mai, à la librairie Le Merle Moqueur à Paris, Guillaume Étievant présentait son livre Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration x Les Liens qui Libèrent, en conversation avec Nicolas Framont, co-rédacteur en chef de Frustration [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 20 May 2026 10:27:15 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;📖 Soirée de lancement I Autogestion Générale de Guillaume Étievant | Le Merle Moqueur, 7 mai 2026. Le 7 mai, à la librairie Le Merle Moqueur à Paris, Guillaume Étievant présentait son livre Autogestion Générale, paru dans la collection Frustration x Les Liens qui Libèrent, en conversation avec Nicolas Framont, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine. Pourquoi « sortir du capitalisme » reste un slogan creux tant qu’on n’a pas répondu à la question du travail, qui décide dans les entreprises, et comment. Guillaume Étievant, expert auprès des syndicats et ancien responsable du programme économique du Parti de Gauche, défend une voie à la fois radicale et concrète : la socialisation progressive des entreprises, non par nationalisation autoritaire (qui ne fait que remplacer un exploiteur par un autre), mais par une conquête du pouvoir par les travailleuses et les travailleurs eux-mêmes. Une soirée pour rendre la fin du capitalisme plus facile à imaginer que la fin du monde.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Le cinéma a un problème avec le v***</title><link>https://frustrationmagazine.fr/cinema-v/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/cinema-v/</guid><description>&lt;p&gt;J&amp;rsquo;en ai marre. J&amp;rsquo;adore le cinéma et surtout, le cinéma de genre, d&amp;rsquo;horreur, vraiment, profondément, sans honte. Mais j&amp;rsquo;en ai marre de voir des v**** utilisés comme ressorts dramatiques dans des films qui n&amp;rsquo;ont rien à dire sur le v***, ou pire, qui ont des choses très précises à en dire et qu&amp;rsquo;on aurait préféré [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 19 May 2026 12:43:35 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J’en ai marre. J’adore le cinéma et surtout, le cinéma de genre, d’horreur, vraiment, profondément, sans honte. Mais j’en ai marre de voir des v**** utilisés comme ressorts dramatiques dans des films qui n’ont rien à dire sur le v***, ou pire, qui ont des choses très précises à en dire et qu’on aurait préféré ne pas entendre. J’en ai marre de devoir choisir entre fermer les yeux et avaler le truc comme si c’était normal. J’en ai marre que « c’est un grand film » serve d’argument suffisant pour ne pas poser la question. Le cinéma a un problème avec le ****. Pas en tant que réalité sociale, ça, il s’en accommode très bien. Avec le fait de le filmer, de le montrer, de le vendre comme ressort dramatique depuis soixante ans, en se drapant tantôt dans l’art, tantôt dans le réalisme, tantôt dans un pseudo-féminisme fainéant. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Trigger Warning / Avertissement&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cet article traite de représentations de v&lt;em&gt;* et de violences s&lt;/em&gt;* au cinéma, avec des descriptions de scènes et d’actes fictifs comme réels commis sur des actrices, ou des personnages. Si ce sujet est susceptible de vous affecter, je ne vous en conseille pas la lecture, prenez soin de vous.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt; ⚠️Alerte divulgachis : Les films suivants sont analysés en détail, révélations d’intrigue incluses : &lt;em&gt;Revenge&lt;/em&gt; (Coralie Fargeat, 2017), &lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt; (Zoë Kravitz, 2024), &lt;em&gt;Festen&lt;/em&gt; (Thomas Vinterberg, 1998), &lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt; (Rob Jabbaz, 2021).&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;J’ai grandi avec ces films. Pas tous, pas exprès, mais ils étaient là, d’abord dans des bruits de couloirs au lycée, puis dans les listes de « classiques qu’il faut avoir vus », dans les conversations entre cinéphiles, dans les festivals où on applaudissait debout des œuvres qui mettaient des viols en scène avec une complaisance que personne ne nommait vraiment. On parlait de « puissance formelle », de « prise de risque », de « regard sans concession sur la violence humaine ». On ne parlait pas de ce que ça faisait à celles et ceux qui regardaient depuis l’autre côté de l’écran. Cet article est une tentative de poser cette question, avec la conviction que prendre le cinéma au sérieux, c’est aussi lui demander des comptes.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;De Bergman à &lt;em&gt;Megan is Missing&lt;/em&gt; : une longue histoire de la complaisance&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;br /&gt;La question n’est pas nouvelle. Elle a soixante-cinq ans, et personne n’a jamais vraiment voulu y répondre. En 1960, Ingmar Bergman présente La Source, un film médiéval suédois, Oscar du meilleur film étranger, qui a la particularité d’être le premier de l’histoire du cinéma à montrer un viol plein champ, sans détour. Ce que Bergman comprend malgré tout l’enjeu éthique de cette représentation, c’est que l’horreur du viol ne se montre pas : elle se lit, dans ce qui reste et sa caméra reste sur le visage de la victime après l’acte, capturant l’hébétude et l’effondrement plutôt que l’acte lui-même. Un journal suédois pose publiquement la question dès la sortie du film : cette scène était-elle nécessaire ? Les lecteurs répondent majoritairement non, Bergman finira par renier l’œuvre, et la question aurait dû orienter tout ce qui allait suivre. Elle n’a orienté personne.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les années 70 produisent une déferlante, et pas n’importe laquelle. En 1975, Laura Mulvey publie &lt;em&gt;Visual Pleasure and Narrative Cinema&lt;/em&gt;, l’essai fondateur qui théorise le &lt;strong&gt;&lt;em&gt;male gaze&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;,  ce regard masculin qui structure le cinéma dominant, où la femme est un objet passif pour un spectateur implicitement masculin, actif, voyeur, dont le plaisir de regarder organise toute la mise en scène. Cette théorie arrive au moment exact où le cinéma d’auteur occidental se gargarise de sa liberté retrouvée. Après avoir subi les censures des années 50-60 , il en profite pour filmer des viols comme jamais. Dans Les Chiens de paille de Peckinpah (1971),  ce que peu de gens savent, c’est que la scène de viol n’existait pas dans le roman original,  Peckinpah l’a ajoutée, la justifiant par les thèses d’un anthropologue sur les instincts animaux, et filme Amy en train de sembler consentir à son agression, glissement nauséeux que la version censurée aggrave encore en coupant le second viol qui aurait rendu la violence sans ambiguïté. Orange mécanique de Kubrick la même année stylise le viol en chorégraphie sur fond de Singin’ in the Rain : rendre un viol beau, c’est le rendre regardable, et le rendre regardable c’est en faire un objet de plaisir esthétique pour celui qui regarde, ce qui est exactement le problème. On peut néanmoins accorder à Kubrick une intention que beaucoup de ses successeurs n’ont pas eue : ce dilemme, il le pose délibérément au spectateur, le coince dans sa propre complicité esthétique, lui fait ressentir le malaise d’avoir trouvé quelque chose de beau là où il n’aurait pas dû. Délivrance de Boorman (1972) opère en apparence un déplacement intéressant en mettant en scène un homme violé, mais en fait immédiatement le catalyseur de la « virilité blessée » des autres personnages masculins, la victime réduite à un déclencheur sans vie intérieure. Ces trois films se défendent tous d’une intention critique sur la violence et ses mécanismes, mais ce qu’ils produisent en réalité, c’est exactement ce que Mulvey venait de nommer : la souffrance d’un corps comme matériau narratif pour le regard et le plaisir de quelqu’un d’autre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le problème, on va le voir, ne s’arrête pas à l’écran. &lt;em&gt;Le Dernier Tango à Paris&lt;/em&gt; de Bertolucci (1972) le démontre avec une brutalité qui n’a pas pris une ride : Maria Schneider, dix-neuf ans, n’avait pas été prévenue de la scène de sodomie avec du beurre, imaginée le matin même par Bertolucci et Brando qui voulaient, selon les propres mots du réalisateur avouant la chose en 2013, qu’elle « ressente la rage et l’humiliation plutôt qu’elle ne les joue ». C’est la logique du &lt;em&gt;male gaze&lt;/em&gt; portée jusqu’à son aboutissement logique : le corps de la femme n’est plus seulement un objet à l’écran, il devient un matériau à utiliser sur le plateau, et sa détresse authentique devient de la matière première artistique. Schneider parlera d’avoir « perdu sept ans de sa vie » après ce film. En France, &lt;em&gt;Les Valseuses&lt;/em&gt; de Blier (1974) empochait six millions de spectateurs en présentant des agressions sexuelles comme de la liberté, Brigitte Fossey qualifiera la scène du train d&apos; »horrible, horrible, horrible » cinquante ans plus tard, pendant que Blier ne reniait rien de la « violence unique » de son film. &lt;em&gt;El Topo&lt;/em&gt; de Jodorowsky (1970) va jusqu’à la confession : « Je l’ai vraiment violée », se vante-t-il de son actrice Mara Lorenzio, qui n’a plus jamais tourné après ce film. Il se rétractera en 2019, invoquant une « publicité surréaliste », que ce soit véridique ou tout simplement con et lâche, l’idée même qu’un viol puisse servir de stratégie promotionnelle révèle un rapport au corps des femmes qui est lui-même le problème, indépendamment de ce qui s’est réellement passé dans ce désert. &lt;em&gt;Irréversible&lt;/em&gt; de Noé (2002) clôt le siècle avec onze minutes de plan-séquence à Cannes, des pompiers pour les évanouissements, et une controverse qui hésite encore à se résoudre. Puis la vague 2000-2010 fait disparaître la prétention artistique en conservant le contenu : &lt;em&gt;Megan is Missing&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Eden Lake&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;A Serbian Film&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;The Girl Next Door&lt;/em&gt;, adapté du meurtre réel de Sylvia Likens par un auteur qui avait aggravé les tortures par rapport à ce qui s’était réellement passé, parce que la réalité, apparemment, ne suffisait pas. Ce que tous ces films partagent, au-delà de leurs intentions déclarées, c’est la même architecture fondamentale : le viol comme ressort narratif, le corps violenté comme permission de regarder.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le rape &amp;amp; revenge : un genre qui se retourne contre lui-même&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le &lt;em&gt;rape and revenge&lt;/em&gt; mérite qu’on s’y arrête. Le terme désigne un sous-genre cinématographique codifié, né dans les années 70, dont le scénario repose sur une structure en trois actes immuables : une femme (la plupart du temps) est violée, elle survit, elle se venge. Pas de détour, pas d’ambiguïté sur la destination, le genre porte son programme dans son nom. Ce qui le distingue du thriller de vengeance classique, c’est que le viol n’est pas un événement hors-champ dont on apprend l’existence par un dialogue ou une ellipse : il est montré, filmé, souvent longuement, comme condition préalable à tout ce qui suit. La question que ce genre pose, et que personne dans le milieu du cinéma n’a vraiment eu envie de trancher, est celle-ci : est-ce qu’un genre entièrement construit sur le viol comme acte fondateur peut être féministe ? La logique narrative a sa cohérence propre, le viol est montré graphiquement pour que la vengeance soit « gagnée », pour que le spectateur soit suffisamment révulsé et outré pour trouver les meurtres qui suivent non seulement justifiés mais jouissifs.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La défense la plus sérieuse du genre vient de Carol J. Clover, qui dans &lt;em&gt;Men, Women and Chainsaws&lt;/em&gt; (1992) fait une observation contre-intuitive : le &lt;em&gt;rape and revenge&lt;/em&gt; force le spectateur masculin à s’identifier à une victime féminine, ce que le cinéma mainstream ne fait presque jamais. L’héroïne n’est pas secourue, elle se venge elle-même, avec une violence égale ou supérieure à celle qu’elle a subie, et c’est elle qui occupe le centre actif du récit sur la durée. Il y a quelque chose de réel dans cet argument, et il serait malhonnête de le balayer. Mais il se heurte à une limite que Clover elle-même n’esquive pas complètement : pour que l’identification fonctionne, pour que le spectateur soit « suffisamment outré », il faut d’abord lui montrer quelque chose. Et ce quelque chose, c’est trente minutes de viol dans &lt;em&gt;I Spit on Your Grave&lt;/em&gt;. Trente minutes pendant lesquelles Jennifer est agressée, humiliée, laissée pour morte, tandis que la caméra s’attarde avec une complaisance que la « justification narrative » ne suffit pas à expliquer. Si l’objectif était de provoquer la révulsion et l’empathie, on peut se dire de manière un peu facile que quelques secondes auraient suffi, pour ma part, je ne crois pas qu’une représentation graphique, tout au moins de cette durée, puisse tout simplement se justifier d’une manière ou d’une autre. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De toute façon, l’argument féministe du genre se retourne contre lui-même. La structure du &lt;em&gt;rape and revenge&lt;/em&gt; présuppose que la souffrance de la personne victime doit être montrée en détail pour que sa vengeance soit légitime, autrement dit, que la valeur de sa colère est proportionnelle à la quantité de violence que le spectateur a été autorisé à lui infliger du regard. L’agentivité de l’héroïne est réelle dans la seconde moitié du film, mais elle arrive après une mise en scène prolongée de sa victimisation, et elle ne rachète pas ce qu’on a demandé au spectateur de regarder, voire de cautionner, avant. Ce n’est pas un hasard si la structure du genre a été massivement récupérée par des films qui n’avaient aucune prétention féministe. Parce que la forme leur offrait exactement ce dont ils avaient besoin : un prétexte scénaristique solide pour filmer des viols graphiques, avec la vengeance comme caution morale et la dénonciation comme alibi. Le &lt;em&gt;rape and revenge&lt;/em&gt; féministe n’existe sans doute pas. Mais il aurait fourni le moule dans lequel coule, depuis cinquante ans, beaucoup de contenus qui n’ont de féministe que certaine aspirations malhonnêtes.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Réalisme, dénonciation, vengeance : trois arguments, un seul résultat douteux&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il existe une poignée d’arguments que les réalisateurs de ces films ont répétés pendant cinquante ans avec la régularité d’un catéchisme, et il est temps de les examiner pour ce qu’ils sont. Le premier : il faut montrer pour que ça choque vraiment, pour que le spectateur comprenne la gravité. C’est l’argument le plus répandu, et le plus fragile. La gravité d’un viol n’a jamais eu besoin d’être montrée en détail pour être comprise, et si une audience a besoin de voir pour comprendre que c’est grave, c’est un problème qui vient d’ailleurs, d’une culture qui a normalisé la violence sexuelle au point de la rendre abstraite, et ce n’est certainement pas en la filmant encore plus longuement qu’on y remédiera. Le deuxième argument : ‘’c’est réaliste’’. Le réalisme est un choix esthétique, pas une obligation morale,  chaque décision de cadrage, de durée, de lumière, chaque cut est une intention, et « c’est comme ça que ça se passe » ne dit rien sur pourquoi on a décidé que le spectateur devait le voir. Le troisième argument est le plus révélateur parce qu’il est le plus honnête : c’est pour que la vengeance soit justifiée, pour que le plaisir de la vengeance fonctionne. Cet argument-là mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il admet quelque chose que les deux premiers refusaient d’admettre, que le viol est là comme mise en place narrative, que la souffrance de la victime est le carburant nécessaire au moteur émotionnel du film, que la victime est, fondamentalement, un matériau scénaristique. La logique est celle d’un sacrifice : on inflige quelque chose au regard du spectateur pour lui donner le droit de jouir de ce qui suit. Ce n’est pas de la dénonciation. C’est de la comptabilité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt; de Rob Jabbaz (2021) est intéressant précisément parce qu’il ne se donne même plus la peine de ces justifications. Le pitch : un virus mute et libère les « instincts les plus profonds » de l’être humain, et ces instincts, selon le film, sont le viol, le meurtre, le cannibalisme. Les infectés violent en masse, “joyeusement”, dans des bains de sang gores qui ont valu au film tous les prix, toutes les salutations distinguées des festivals fantastiques où il a circulé. Le film assume d’ailleurs ouvertement son inspiration : le comic &lt;em&gt;Crossed&lt;/em&gt; de Garth Ennis, série connue pour avoir systématisé cette même prémisse, un virus qui transforme les humains en créatures sadiques dont l’une des premières premières pulsions est le viol. Ce n’est pas un détail : choisir &lt;em&gt;Crossed&lt;/em&gt; comme modèle, c’est choisir une œuvre dont la violence sexuelle n’est pas un commentaire sur la société mais un spectacle en soi, et c’est cette filiation que &lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt; revendique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Jabbaz présente tout ça comme une satire sociale sur la pandémie et la déliquescence du lien social, la violence comme révélateur de ce que la civilisation dissimule. C’est là que le problème devient éthique avant d’être esthétique, et qu’il faut prendre le temps de le démêler correctement. Le postulat de &lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt; repose sur une vision de la nature humaine qu’on appelle l’essentialisme : l’idée qu’il existe une « vérité profonde » des êtres, antérieure à toute construction sociale ou culturelle, que la civilisation recouvre sans jamais l’effacer. Appliqué au viol, cela donne : les hommes (&lt;em&gt;cis&lt;/em&gt;) violent parce que quelque chose en eux le veut, et la société ne fait que contenir cette pulsion. Ôtez le vernis, par un virus, par la guerre, par n’importe quel chaos, et la vérité se révèle, parfois avec la facilité d’un verre de punch (Climax, Gaspard Noé, 2018). C’est une idée très ancienne, très répandue dans la culture populaire, et que les sciences sociales ont largement démonté. Susan Brownmiller, dans &lt;em&gt;Against Our Will&lt;/em&gt; (1975), a été l’une des premières à théoriser le viol non comme une pulsion sexuelle mais comme un instrument de domination politique, un mécanisme d’intimidation collectif des femmes par les hommes, structurel et appris, pas biologique. Angela Davis, qui dans &lt;em&gt;Women, Race and Class&lt;/em&gt; (1981) démonte méthodiquement les angles racistes de l’analyse de Brownmiller, jusqu’à l’accuser de réactiver le mythe du violeur noir, pose néanmoins le même socle : le viol est une construction sociale, conditionnée par des rapports de pouvoir économiques et politiques. Ce n’est pas une opinion militante. C’est un consensus scientifique solide, construit sur des décennies de travaux croisant des disciplines théoriques (féminisme, marxisme etc.) et scientifiques (histoire, sociologie, anthropologie et d’autres). Ce que &lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt; pose en prémisse, que la violence sexuelle est ce qui reste quand on enlève le “vernis de l’humanité”, est donc non seulement faux, mais politiquement orienté. C’est, mot pour mot, l’argumentaire que certains violeurs utilisent pour se défendre devant les tribunaux. Et c’est aussi, plus largement, le récit que des pensées réactionnaires mobilisent depuis longtemps pour naturaliser la domination masculine blanche : si l’homme violent est l’homme vrai, alors l’égalité n’est qu’une illusion fragile que le « réel » finira par dissoudre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui rend cette thèse particulièrement inquiétante dans &lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt;, c’est moins sa présence que son esthétisation, et l’esthétisation n’est pas un détail formel, c’est un geste politique. Les infectés du film ne violent pas dans la détresse ou l’aliénation : ils le font en souriant, avec une jubilation évidente, dans des décors saturés de couleurs vives et de sang parfaitement éclairé. La violence sexuelle est mise en scène avec le même soin formel que n’importe quelle séquence d’action, chorégraphiée, rythmée, photographiée pour être regardée. Or rendre quelque chose beau à regarder, c’est le rendre désirable, ou du moins tolérable, consommable, acceptable comme matière à divertissement. C’est précisément là que l’essentialisme bascule vers quelque chose qu’on peut qualifier de fascisant, pas parce que Jabbaz est fasciste, mais parce que l’idée que la brutalité constitue la vérité profonde de l’homme libéré de ses contraintes est une idée que le fascisme a historiquement utilisée pour glorifier la violence comme authenticité, comme retour à une nature que la « civilisation décadente » aurait corrompue. Ce n’est pas un rapprochement rhétorique : c’est une généalogie réelle qui mérite d’être nommée. La surenchère gore fonctionne ici comme écran de fumée parfait : tout le monde parle des effets pratiques, de l’hommage aux films de Catégorie III hongkongais, du courage formel de montrer ce que d’autres n’osent pas, et très peu parlent de ce que le film dit, sous le carnage, sur les raisons pour lesquelles les hommes violent. Et ce que &lt;em&gt;The Sadness&lt;/em&gt; dit là-dessus, c’est que c’est dans leur nature, et que ma vessie est une lanterne.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Toutes les victimes ne se valent pas à l’écran&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il y a une question que cet article n’a pas encore posée frontalement, et il serait malhonnête de la laisser en marge : dans tous ces films, qui est la victime ? La réponse, si on parcourt le corpus, est d’une cohérence troublante. Les victimes de viol que le cinéma mainstream juge dignes d’un film, d’une affiche, d’une vengeance cinématographique, sont presque exclusivement des femmes blanches. C’est tout bonnement un énoncé politique sur ‘qui mérite la sympathie du spectateur’, sur ‘quel corps est suffisamment précieux pour que sa violation constitue un crime narratif’. Angela Davis l’avait formulé dès 1978 dans &lt;em&gt;Women, Race and Class&lt;/em&gt; : le mythe de la victime de viol légitime a historiquement été construit autour de la femme blanche, tandis que les violences faites aux femmes noires étaient systématiquement minimisées, ignorées ou sexualisées différemment. Le cinéma n’a fait que reproduire et amplifier cette hiérarchie.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;Le Droit de tuer &lt;/em&gt;de Joel Schumacher (1996) est un cas d’école, d’autant plus intéressant qu’il se croit du côté du bien. Une fillette noire de dix ans est violée et laissée pour morte par deux hommes blancs racistes dans le Mississippi. Son père, interprété par Samuel L. Jackson, les abat. Jusque-là, la prémisse est radicale : pour une fois, la victime n’est pas blanche, et la vengeance appartient à sa propre famille plutôt qu’à un héros extérieur. Mais le film ne tarde pas à se recentrer là où Hollywood se sent à l’aise : sur Matthew McConaughey, l’avocat blanc qui va sauver le père noir. La fillette violée disparaît du récit après la scène d’agression. Elle a rempli sa fonction narrative : motiver les hommes autour d’elle. Son viol est le carburant d’une histoire qui ne lui appartient pas, dans un film qui prétend parler de justice raciale tout en plaçant un homme blanc au centre de la résolution. C’est le white saviorism à l’état pur, et il est d’autant plus pervers qu’il se drape dans une sensibilité progressiste.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt; de Zoé Kravitz constitue une tentative sincère de rompre avec cette logique, son héroïne Frida est une femme noire, le film porte une vraie critique de classe dans sa première heure, et ces choix ne sont pas anodins. Mais comme on le verra plus loin, il ne tire pas entièrement les conséquences raciales de ce qu’il a mis en place. La dimension est là dans le casting, partiellement dans le propos.  Ce n’est pas une trahison, c’est une limite. Et cette limite dit quelque chose sur la difficulté, même pour des cinéastes bien intentionnées, à porter les logiques de genre, race et classe sans en perdre une en chemin.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Des tentatives pour sortir du trope : pourquoi c’est si difficile ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Des cinéastes ont pourtant cherché à travailler autrement, et certains y sont parvenus, avec des degrés de réussite variables qui en disent long sur la difficulté à se défaire de codes qui sont moins dans les intentions que dans les réflexes, moins dans les cerveaux de ceux qui filment que dans la grammaire même du cinéma qu’on a tous absorbé.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Revenge&lt;/em&gt; de Coralie Fargeat (2017) est sans doute la tentative la plus discutée. Fargeat ne filme pas le viol dans son intégralité, mais elle ne le place pas non plus entièrement hors-champ. Les “attouchements” qui précèdent la pénétration sont montrés, et il faut être précis : ce sont déjà des agressions sexuelles, pas une mise en contexte ou une montée dramatique, et le fait que le film les montre sans leur accorder le même soin dans l’ellipse qu’à la pénétration révèle quelque chose de probablement inconscient mais de révélateur sur la hiérarchie que même les cinéastes féministes reproduisent où certaines violences sexuelles sont acceptables à montrer parce qu’elles ne constituent pas « le vrai viol ». C’est la définition pénale du viol, la pénétration, qui bénéficie de la protection du hors-champ, pas l’agression sexuelle qui la précède et qui est pourtant, pour la personne qui la subit, tout aussi réelle et insupportable. Ce que le film reproduit sans le vouloir, c’est exactement la hiérarchie juridique et culturelle qui minimise les agressions « inférieures au viol », comme si Jennifer n’était vraiment victime qu’à partir d’un certain seuil de violence. La pénétration elle-même est ellipsée par un montage très cut qui suit Dimitri quittant la pièce, et c’est là, paradoxalement, que le film trouve sa force politique réelle. Le spectateur n’est pas placé dans la position du voyeur de l’acte complet, mais dans celle du complice qui regarde ailleurs, qui sait, et qui choisit de fermer la porte. Fargeat filme ce que le genre évite soigneusement : non pas l’acte dans sa totalité, mais le réseau de silences et de complicités qui le rend possible. Cette contradiction, montrer ce qui précède, ellipser ce qui suit, n’efface pas la justesse du geste, mais elle dit quelque chose sur les limites de ce qu’on arrive encore à penser comme violence filmable.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Elle inverse ensuite le dispositif du &lt;em&gt;male gaze&lt;/em&gt; en retournant la caméra sur les corps masculins : c’est Kevin Janssens qui passe les vingt dernières minutes nu, son corps filmé sans érotisation, comme une surface vulnérable, saignante, en train de perdre. C’est une décision de mise en scène qui déplace structurellement la question de qui regarde et qui est regardé, qui est sujet et qui est objet. Cela dit et comme on l’a vu, &lt;em&gt;Revenge&lt;/em&gt; n’est pas sans angles morts, et les nommer est nécessaire précisément parce que le film mérite mieux que l’indulgence militante. Le film commence par filmer Jennifer exactement comme ses agresseurs la regardent, corps sexualisé, cadrages morcelés sur la chair, imagerie publicitaire saturée, en affirmant que c’est pour mieux dénoncer le regard masculin. L’argument tient théoriquement, mais il suppose que le spectateur soit suffisamment outillé pour distinguer un &lt;em&gt;male gaze&lt;/em&gt; critique d’un &lt;em&gt;male gaze&lt;/em&gt; ordinaire, et rien dans la mise en scène ne l’y aide pendant ces trente premières minutes. Utiliser le regard masculin pour le critiquer, c’est quand même le produire, et celui qui est venu pour ça l’aura eu avant que le film ne retourne sa veste. Il y a là une contradiction que Fargeat n’a pas résolue, et qui touche à quelque chose de plus profond : peut-on déconstruire un dispositif de l’intérieur sans en reproduire les effets ? Et Jennifer reste, malgré la puissance de sa vengeance, un personnage dont la vie intérieure se résume à survivre et à tuer, sa transformation est physique, spectaculaire, mais sa reconstruction psychologique n’existe pas dans le film. &lt;em&gt;Revenge&lt;/em&gt; ouvre une brèche réelle dans le genre. Il n’en sort pas complètement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt; de Zoë Kravitz (2024) pose une question différente et plus intéressante encore. Le film traite des viols répétés de femmes par un milliardaire sur son île privée, allégorie transparente de l’affaire Weinstein, de l’affaire Epstein, de toute une géographie sociale du prédateur protégé par sa richesse et par le silence de ceux qui l’entourent. Le dispositif narratif central est le suivant : les victimes ne savent pas qu’elles sont des victimes, parce qu’une drogue leur efface la mémoire après chaque agression. Ce choix n’est pas qu’un ressort de thriller, c’est une métaphore précise du mécanisme de la culture du viol : les personnes qui ne se souviennent pas, qui doutent de leur propre expérience, qui reconstituent la vérité par fragments. Kravitz refuse de montrer les viols dans le cours normal du récit et choisit de filmer ce qui reste, un malaise diffus, des lacunes, une sensation que quelque chose ne va pas sans qu’on puisse nommer quoi. C’est formellement courageux. Mais au moment du twist, quand la vérité éclate enfin, le film montre brièvement les agressions, et c’est précisément là qu’il se trahit. Après avoir construit toute une première heure sur l’idée que la violence n’a pas besoin d’être vue pour être ressentie, il cède au réflexe du genre au moment où il faudrait le plus tenir : comme si le spectateur avait besoin d’une preuve visuelle pour croire ce que le film venait de passer une heure à lui faire ressentir, du point de vue des victimes. C’est une contradiction formelle qui révèle une hésitation plus profonde. Kravitz ne fait pas entièrement confiance à son propre dispositif. Ou alors, elle se rappelle d’un coup, que le film sera vu par des hommes dominants et qu’il faut quand même un peu tout leur expliquer, à ceux-là meme qui likent des tiktok idiots sur le manque de 2nd degrés des femmes. Il faut aller se faire voir au bout d’un moment.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Mais la limite la plus révélatrice du film est ailleurs, dans sa conclusion. Frida retourne le poison contre son agresseur, prend le contrôle, et l’épilogue la montre à la place de Slater King : CEO, puissante, dominant la même salle de gala où elle était invisible au début. La vengeance est accomplie. Une “certaine” justice est rendue, j’aurais tendance à appeler ça de la substitution. Frida ne questionne pas la structure qui a rendu les viols possibles, elle en hérite, se l’approprie. Elle ne répond pas au pouvoir de l’argent et du silence en les déconstruisant, elle y accède. C’est le problème du féminisme libéral résumé en une scène : l’émancipation comme ascension individuelle, la victoire comme occupation de la place du dominant plutôt que comme remise en question de l’existence de cette place. &lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt; pose les bonnes questions et les referme avec les réponses du système qu’il prétend dénoncer. Il faut être honnête sur ce que cette critique implique. Zoë Kravitz est une réalisatrice noire qui accède à un budget hollywoodien pour faire un film sur les violences sexuelles systémiques commises par des hommes blancs puissants, et qui le fait avec une vraie conscience politique. La limite que je pointe n’est pas un échec personnel de sa vision, c’est le résultat d’un système dans lequel elle évolue comme tout le monde : celui où une femme noire qui veut faire un film ambitieux sur le viol et le pouvoir doit quand même passer par des studios, des producteurs, des distributeurs qui ont leurs propres exigences sur ce qu’une fin « satisfaisante » doit ressembler. Il est plus facile d’imaginer la fin du patriarcat que la convergence de toutes les luttes qui permettraient de le démanteler vraiment. Et &lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt; en est peut-être la démonstration involontaire : le film arrive à articuler classe, genre et race dans son dispositif narratif, mais bute sur la conclusion parce que la conclusion, dans l’industrie cinématographique, a un prix. Ce que &lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt; n’arrive pas à imaginer, ce n’est pas une autre façon de subir, c’est une autre façon de sortir. Une victoire qui ne ressemble pas à une promotion.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que Thomas Vinterberg avait compris dans Festen (1998) mérite qu’on le nomme, parce que le film fait quelque chose que presque personne n’a tenté avant ni après lui : il traite de viols incestueux répétés sur des années et n’en montre pas une seconde. Pas d’acte, pas de reconstitution, pas de flashback traumatique avec un étalonnage douteux. Un fils se lève pendant le dîner d’anniversaire de son père et dit la vérité à voix haute sur les viols incestueux qu’il a subi, dans une salle remplie de gens qui préféreraient ne rien entendre.. Et Vinterberg fait alors un choix de mise en scène qui est peut-être le plus radical de tout ce qu’on a traversé dans cet article : la caméra reste sur les visages des invités qui écoutent, pas sur celui de Christian qui parle. Ce que le film montre c’est la réception du crime. Les rires nerveux. Les regards qui glissent ailleurs. La mère qui fixe son assiette. Le frère qui explose. Puis les clés confisquées pour empêcher les gens de partir, les portes fermées, le groupe qui se referme sur lui-même pour expulser l’accusateur plutôt que l’accusé, parce que la vérité menace l’ordre de la fête bien plus que le crime ne l’a jamais menacé. Ce déplacement du regard est vertigineux parce qu’il pose une question que les autres films évitent soigneusement : qu’est-ce qu’on fait, collectivement, de ce qu’on sait ? Le viol dans Festen est une parole qui cherche à exister dans un espace social qui refuse de la recevoir. Et Vinterberg filme cet espace et non pas l’acte, évitant les écueils graphiques et éthiques évoqués plus haut et s’offrant, au passage, une critique de classe sur l’inceste. Il met le spectateur exactement là où se trouvent les invités : contraint d’entendre, incapable de partir, forcé de choisir ce qu’il fait de ce qu’on vient de lui dire. Festen est dérangeant non pas parce qu’il montre quelque chose d’insupportable à voir, mais parce qu’il montre quelque chose d’insupportable à reconnaître, la façon dont une collectivité entière choisit, activement, de ne pas voir. C’est infiniment plus difficile à regarder qu’un plan-séquence de onze minutes avec une caméra tremblante et répugnante. 13:00 Il faut néanmoins noter que &lt;em&gt;Festen&lt;/em&gt; n’appartient à aucun des genres qu’on a traversés dans cet article, ce n’est pas un film d’horreur, pas un thriller, encore moins un &lt;em&gt;rape and revenge &lt;/em&gt;(quoique). C’est un drame familial, tourné en vidéo numérique, qui se déroule presque entièrement dans une salle à manger. Vinterberg ne cherche pas à faire un film uniquement sur le viol, il fait un film sur une famille, sur une fête, sur ce qu’une vérité tue pendant des décennies fait à un groupe humain quand elle remonte à la surface. Le fait que ce soit précisément ce film-là, avec ces ambitions-là et ces contraintes-là, qui constitue, à mon sens, une des tentatives les plus abouties de parler de violences sexuelles au cinéma sans les reproduire, dit quelque chose d’assez cinglant sur ce que le genre horrifique n’a toujours pas réussi à faire en cinquante ans d’essais.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors pourquoi est-ce si difficile ? Pas parce que les cinéastes manqueraient de &lt;em&gt;bonne volonté&lt;/em&gt; : &lt;em&gt;Revenge&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Blink Twice&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Festen&lt;/em&gt; le prouvent chacun à leur façon. Mais parce que le cinéma est une industrie avant d’être un art, et que cette industrie a passé cinquante ans à construire un langage visuel dans lequel la violence sexuelle faite aux femmes est un outil narratif rentable, testé, efficace. Ces codes ne tombent pas du ciel, ils ont été créés par des hommes, maintenus par des hommes, financés par des hommes, et défendus par des hommes chaque fois qu’une critique féministe pointait le problème. La responsabilité est réelle et elle est individuelle autant que collective : chaque réalisateur qui choisit de filmer un viol en plan fixe fait un choix, chaque producteur qui finance ce choix en fait un autre, chaque festival qui récompense le résultat en fait un troisième. Dire que les codes sont dans la grammaire du médium ne revient pas à dire que personne n’en est responsable, c’est dire que la responsabilité est distribuée sur toute une chaîne de décisions, et que changer les choses exige d’intervenir à chaque maillon, pas seulement au niveau du réalisateur. &lt;em&gt;Festen&lt;/em&gt; ne s’en sort pas si mal,  non pas parce que le Dogme95 serait une recette magique  (Vinterberg lui-même en abandonnera les principes rapidement) mais parce qu’il a fait le choix délibéré de ne pas être un film de genre (horreur/thriller), de ne pas jouer sur le même terrain, de ne pas chercher le même public. Ce n’est pas un hasard. La vraie rupture n’est pas formelle, elle est économique et politique : tant que la violence sexuelle à l’écran génère de l’audience et de l’argent, aucun ajustement de mise en scène ne suffira à en changer la fonction. Ce qu’on filme, pourquoi on le filme, et qui décide qu’on peut le financer, ces trois questions ne se séparent pas aussi facilement qu’on voudrait le croire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La question n’est pas de censurer, d’interdire, d’établir une liste de ce qu’on a le droit de filmer. Elle est plus simple et plus exigeante que ça : pourquoi ? Pourquoi ce plan fixe, pourquoi cette durée, pourquoi ce cadrage, à qui ça s’adresse et qu’est-ce que ça produit dans la tête et le corps de ceux qui regardent. Ce sont des questions qu’on pose à n’importe quelle autre décision de mise en scène, et il n’y a aucune raison de ne pas les poser à celle-là. Le cinéma qui représente les violences sexuelles sans se les poser n’est pas courageux. Il est simplement à l’aise avec quelque chose qui devrait le mettre mal à l’aise. Et ça, c’est un choix, pas une fatalité.  Acceptez de vous poser les bonnes questions, et cessez de nous imposer des visions qui nous foutent au fond du trou après le générique de fin.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Féminisme</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi tant de journalistes jettent l’éponge</title><link>https://frustrationmagazine.fr/journalistes-depart/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/journalistes-depart/</guid><description>&lt;p&gt;Les journalistes le restent de moins en moins longtemps, 40 % d’entre eux quittent la profession sept ans après leur première carte de presse. Un tri social qui écarte les enfants de pauvres : plus durement touché·es par la précarité et le sentiment d’illégitimité. Je suis journaliste indépendante, je parle habituellement plutôt de pop culture [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 18 May 2026 16:24:56 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les journalistes le restent de moins en moins longtemps, 40 % d’entre eux quittent la profession sept ans après leur première carte de presse. Un tri social qui écarte les enfants de pauvres : plus durement touché·es par la précarité et le sentiment d’illégitimité. Je suis journaliste indépendante, je parle habituellement plutôt de pop culture et de numérique. Comme beaucoup des témoignages que vous trouverez dans cet article, je ne me suis jamais, vraiment, sentie à ma place en tant que journaliste. Cet article est donc un état des lieux (sûrement un peu cathartique) d’une désillusion qui se fait dans la douleur.  Attention, cet article contient des descriptions d’états psychiques abîmés par le travail, qui peuvent être éprouvants à la lecture pour des personnes qui traverseraient elles-mêmes ces états. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Le journalisme mène à tout, à condition d’en sortir&lt;/em&gt; » : L’écrivain Jules Janin nous avait prévenus, il y a 200 ans. D’après le chercheur Samuel Bourron, les journalistes sont 40 % à faire ce choix, après seulement sept ans de métier. Pour Laurent Bigot, directeur de l’École publique de journalisme de Tours (EPJT), ces départs s’inscrivent en fait dans un contexte de « &lt;em&gt;mobilités professionnelles globales au sein des plus jeunes générations&lt;/em&gt; ». Il rappelle par ailleurs qu’aucune étude d’ampleur ne permet réellement de différencier le journalisme d’autres professions. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous ne faisons pas le même constat. J’ai interrogé huit partant·es hors du journalisme. Toustes expriment la désillusion, la précarité et les doutes. Et dressent le portrait d’un « &lt;em&gt;métier passion&lt;/em&gt; » qui épuise en particulier les journalistes issu·es de la « diversité » (un terme bien flou, peut-être volontairement). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les journalistes adorent les chiffres, sauf quand il s’agit de leur propre sociologie. Il est compliqué de définir qui ils et elles sont. Les données de la commission de la carte de presse (CCIJP) restent très généraux. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous pouvons tout de même avoir une idée de qui sont les journalistes en regardant à qui iels s’intéressent. L’Arcom a publié en 2024 un rapport sur la représentation de la diversité de la société dans les médias entre 2013 et 2023. Le constat y est bien plus clair. On y voit surtout des hommes, actifs, de classes socio-professionnelles supérieures, blancs, valides et habitant en ville. Aurait-on ici notre journaliste type ? &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Certains chiffres de ce rapport sont alarmants. La représentation des personnes en situation de précarité peine à dépasser les 1 % quand ils et elles représentent 14 % de la population française selon l’Insee. Un &lt;em&gt;bourgeois gaze &lt;/em&gt;qui&lt;em&gt; &lt;/em&gt;se ressent dans la manière dont les spectateurs perçoivent les journalistes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Difficile alors de faire les étonnés face aux résultats du baromètre &lt;em&gt;La Croix&lt;/em&gt; sur la confiance dans les médias. Plus de la moitié des Français pensent que les journalistes sont privilégiés et éloignés des préoccupations des Français. Ils nourrissent pour 44 % une fatigue informationnelle, liée au fait que les médias parlent « toujours des mêmes sujets ».  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« &lt;em&gt;Il y a encore énormément de biais dans le traitement médiatique actuel&lt;/em&gt; ». Pascale Colisson, responsable pédagogique et référente égalité à l’Institut pratique du journalisme (IPJ), une des 16 écoles reconnues. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces biais peuvent venir créer des stéréotypes sur ce à quoi ressemble (et ne ressemble pas) un journaliste  : « &lt;em&gt;Quand je dis que je suis journaliste, souvent on ne me croit pas. On me répond&lt;/em&gt; “arrête de mytho, toi tu es Youtubeur”. &lt;em&gt;Ça renvoie l’idée qu’un jeune, métisse […] ne peut pas être journaliste de télévision&lt;/em&gt; » explique Luigy Lacides dans une vidéo publiée sur son compte Insta professionnel.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;a href=&quot;https://www.instagram.com/p/DV6a85PCt8E/&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt; &lt;br /&gt;Pascale Colisson a réalisé une thèse sur les pratiques des jeunes journalistes issu·es de la diversité, définie comme: «&lt;em&gt;des jeunes journalistes, plus représentatifs de la société française en termes d’origine sociale, ethnoculturelle, de genre, d’orientation sexuelle&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une définition qui coïncide étrangement avec le portrait que font Jean-Marie Charon et Adénora Pigeolet des partant·es dans &lt;em&gt;Hier journalistes : ils ont quitté la profession&lt;/em&gt;. D’abord, ce sont majoritairement des partantes. Un constat que j’ai également fait en travaillant sur le sujet.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Iels sont aussi issu·es des classes moyennes et populaires. Entendez fils et filles de : profs (primaire et secondaire), infirmier·ère·s, petit·es commerçant·es, employé·e·s et ouvrier·e·s. Des profils représentatifs de notre échantillon des personnes, qui, d’après Jean-Marie Charon, que nous avons interrogé, « &lt;em&gt;ne se seraient pas senti·es légitimes dans le journalisme, iels-mêmes faisant le lien avec leur origine sociale&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lire aussi :&lt;/strong&gt; &lt;a href=&quot;https://www.observatoiredesmedias.com/2020/11/22/qui-sont-les-journalistes-qui-quittent-la-profession/&quot;&gt;Qui sont les journalistes qui quittent la profession ? – L’Observatoire des médias&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le sentiment de ne pas être à sa place&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le tri social s’opère bien souvent avant même l’entrée en rédaction. Pour « devenir » journaliste, il faut d’abord pouvoir payer son ticket d’entrée en école de journalisme. Entre les concours payants, les écoles privées à plusieurs milliers d’euros et les frais de déplacement, la barrière est d’abord monétaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Angélique, passée par l’une des écoles les plus prestigieuses, se souvient du décalage financier brutal avec ses camarades. « &lt;em&gt;J’arrive dans un monde où quasi tout le monde vient d’un milieu social supérieur au mien. Où c’était inconcevable de ne pas dépenser 150 € pour un week-end d’intégration&lt;/em&gt; », explique-t-elle, alors qu’elle devait cumuler des heures de garde d’enfants pour financer sa scolarité. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais c’est souvent la différence de capital culturel qui est la plus violente à vivre. Le fait d’avoir moins de ressources culturelles légitimes (savoirs légitimes, maîtrise de la langue selon les codes dominants) à mobiliser qui crée un sentiment d’illégitimité. Romane a pris la décision de quitter le journalisme fin 2024. Elle se souvient de son premier jour, à l’Académie ESJ, une classe préparatoire pour aspirant·es journalistes. « &lt;em&gt;Je me suis installé dans l’amphi, j’ai senti de suite que je ne m’y plaisais pas et que je ne ferais pas ça toute ma vie.&lt;/em&gt;» &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;div&gt;

&lt;/div&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Angélique a grandi à Outreau (dans le département du Pas-de-Calais), dans un milieu qu’elle qualifie « classe populaire / classe moyenne moins ». Celle qui a « &lt;em&gt;découvert&lt;/em&gt; Le Monde &lt;em&gt;à 18 ans&lt;/em&gt; » ressent vite et fort le décalage avec ses camarades et certains intervenant·es. « &lt;em&gt;Une fois, j’ai proposé un sujet sur les gens qui trient le poisson à Boulogne-sur-Mer, un métier difficile qui raconte la pénibilité, on m’a répondu&lt;/em&gt; “tout le monde s’en fout”.»&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De mon côté, un moment a été particulièrement marquant lorsque je passais les concours de journalisme. Admissible malgré de nombreuses fautes d’orthographe dans mon dossier, je me rends à mon premier oral. Les examinateur•rices me reprochent une première fois les fautes. Logique. Puis ils insistent, insistent, jusqu’au moment où l’un•e d’elleux lâche : “&lt;em&gt;vous n’avez pas un•e membre de votre famille ou quelqu’un éduqué•e qui aurait pu relire votre dossier&lt;/em&gt;”. Je ne me souviens plus de la suite de l’oral. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai aussi le souvenir amer des cours de fichage de l’actualité. Je devais me battre pour imposer mes sujets. Les Game Awards : refusé, « les jeux vidéo c’est niche », le mouvement #MeToo téléréalité : « pas pertinent », la fin de la tutelle de Britney Spears : « c’est du people ». Les sujets pop culture ou réseaux sociaux sont délaissés au profit de la politique ou de l’international. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Angélique souligne aussi l’approche pernicieuse des sujets sur les classes populaires : « &lt;em&gt;On avait une option “quartier”. &lt;/em&gt;[…]&lt;em&gt; Et l’un des quartiers, c’était chez moi, à Outreau. Je voyais certains camarades découvrir interloqués. &lt;/em&gt;» Elle remarque qu’ils étaient plusieurs à avoir une approche misérabiliste « &lt;em&gt;un peu à la &lt;/em&gt;“oh là là, les pauvres gens” ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pascale Colisson note que de nombreux·ses journalistes pointent le discours ambivalent des médias : un appel de façade aux profils atypiques, mais une difficulté à leur laisser une place concrète dans les rédactions. « &lt;em&gt;On va les ramener à leur atypie dans les sujets qu’on leur propose, tout en étant suspicieux si ce sont eux qui proposent les mêmes sujets.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Lire aussi :&lt;/strong&gt; &lt;a href=&quot;https://guitinews.fr/a-la-loupe/enquete-entre-deni-et-inaction-le-racisme-ancre-ecoles-de-journalisme/&quot;&gt;Enquête : Entre déni et inaction, le racisme s’ancre dans les écoles de journalisme – Guiti News&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;« J’ai perdu de l’argent pour me forger de l’expérience. »&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Et ce précieux diplôme ne protège pas de la précarité. Une fois dans le « grand bain », les diplômé·es subissent une douche froide financière. En 2009, la moitié des premières cartes de presse étaient des CDI ; dix ans plus tard, plus de 70 % des débutants sont à la pige ou en CDD. Des chiffres occultent les journalistes qui n’ont pas la carte de presse, bien souvent, car leurs revenus sont trop faibles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Jean-Marie Charon le rappelle : 68 % des jeunes journalistes (jusqu’à 30 ans) vivent sous le seuil de pauvreté, et parfois très en dessous. « &lt;em&gt;La pige par exemple, c’est quelque chose d’inenvisageable dès lors qu’il n’y a pas de tapis financier &lt;/em&gt;» : des parents qui aident, un·e conjoint·e avec des revenus stables ou alors un chômage d’alternance.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Agathe* est journaliste radio, elle anime le compte Instagram @lafabriquedujournalisme, sur lequel elle explique son métier. En 2022, master reconnu en poche, elle se lance dans la pige à Radio France. Pendant un an et demi, elle enchaîne les contrats courts aux quatre coins de l’Hexagone. Sur l’une de ses premières piges à Chambéry, elle est même déficitaire : « &lt;em&gt;En payant le trajet, j’ai perdu de l’argent pour me forger de l’expérience &lt;/em&gt;».&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Compte Instagram de Agathe @lafabriquedujournalisme&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le stress est permanent. Après avoir essuyé un énième refus pour un poste régulier. Elle rentre chez elle en pleurs. « &lt;em&gt;Je me disais : &lt;/em&gt;“si je donne un coup de volant et que je me plante dans un platane. Ce ne serait pas très grave”&lt;em&gt;.&lt;/em&gt;»&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Comparé·es à des paquets de pâtes&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour Angélique, l’épuisement a commencé dès l’alternance. &lt;a href=&quot;https://www.tiktok.com/@_angeelixx_/video/7618900064966053152?lang=fr&quot;&gt;Une expérience qu’elle a racontée sur TikTok.&lt;/a&gt; Seule alternante issue d’une école reconnue, volontaire avec une envie d’être sur le terrain: « &lt;em&gt;Mon chef en a profité&lt;/em&gt; ». « &lt;em&gt;J’étais dans une situation où je ne pouvais pas dire non, je dépassais largement les limites du droit du travail.&lt;/em&gt; » Astreintes non rémunérées, remplacements au pied levé, annulation de rendez-vous médicaux… Elle finit par craquer. Lorsqu’elle alerte son responsable de spécialité à l’école, celui-ci lui rétorque qu’elle doit « &lt;em&gt;se remettre en question, car le métier fonctionne comme ça&lt;/em&gt; ». &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Puisque le métier fonctionne comme ça, les jeunes journalistes multiplient les expériences jusqu’à finir dégouté·es. « &lt;em&gt;Pour les jeunes issus de milieux défavorisés, la situation devient rapidement intenable. Ils cumulent, puis finissent soit par renoncer, soit par tomber malades &lt;/em&gt;» observe Jean-Marie Charon. Si la moitié des actifs envisagent de changer de métier (&lt;a href=&quot;https://www.centre-inffo.fr/site-centre-inffo/actualites-centre-inffo/4e-barometre-formation-emploi-2023&quot;&gt;Baromètre de Centre Inffo, 2023&lt;/a&gt;), le départ des journalistes se fait encore trop souvent dans la douleur, dans la sueur, dans les larmes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Adèle a travaillé dans plusieurs médias locaux et n’en retient « &lt;em&gt;aucune bonne expérience &lt;/em&gt;». En CDD dans un média local du Nord-Est, elle se souvient de situations caricaturales : « &lt;em&gt;On nous demandait cinq papiers par jour. Et si on partait à 19 h, on avait des remarques du type “&lt;/em&gt;Ah bah t’as pris ton aprem&lt;em&gt;”&lt;/em&gt; ». À cela s’ajoutaient des blagues sexistes et homophobes de collègues. « &lt;em&gt;Elles ne m’étaient jamais directement adressées, mais en tant que femme lesbienne, c’était très dur psychologiquement.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.arretsurimages.net/articles/a-la-manche-libre-les-lgbt-nont-plus-le-droit-de-cite&quot;&gt;À la « Manche Libre », les LGBT n’ont plus le droit de cité – Par Daniel Lauret | Arrêt sur images&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Autre rédaction, autres problèmes. Cette fois-ci avec le management. Adèle y décrit une « &lt;em&gt;ambiance horrible&lt;/em&gt; », avec une directrice commerciale qui compare « &lt;em&gt;les gens à des paquets de pâtes&lt;/em&gt; ». Épuisée, elle décide de dire stop à ce métier qui l’a mis « &lt;em&gt;dans un état lamentable&lt;/em&gt; » et se réoriente vers le métier de professeure documentaliste. Elle exprimera ses désillusions sur TikTok et Instagram. Sur les huit journalistes interrogé·es par &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, la quasi-totalité a décrit des problèmes graves avec leur hiérarchie, allant parfois jusqu’au harcèlement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Romane a vécu une expérience similaire dans une locale parisienne après un premier contrat dans une rédaction « &lt;em&gt;géniale, dans une rédaction bienveillante, où on me laissait ma place&lt;/em&gt; ». Elle décrit une « &lt;em&gt;descente aux enfers, avec une rédactrice en cheffe qui (lui) faisait vivre un calvaire&lt;/em&gt; ». Dévalorisation de son travail, articles volontairement peu intéressants… Alors que le poste est censé déboucher sur un CDI, Romane met fin à son CDD au bout de deux mois et demi de manière anticipée. Après à peine trois années de carrière, elle se retrouve sans rien « &lt;em&gt;avec un bon traumatisme et un suivi psy&lt;/em&gt; ». Elle décide d’arrêter.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour Célia*, un séjour à l’hôpital la forcera à l’arrêt. Elle rejoint en janvier 2023 une chaîne de télévision locale. Les premiers mois se passent bien, on lui laisse le temps de se familiariser avec les outils et elle arrive même à « &lt;em&gt;poser (ses) limites : signalement des heures sup, pas d’appels pro durant les week-ends&lt;/em&gt; ». Elle obtient son CDI à la fin de l’année et en profite pour devenir déléguée du personnel suppléante : « &lt;em&gt;comme j’étais stabilisée, je me sentais de devoir protéger les postes plus précaires&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’année 2024 rime avec la multiplication des tâches pour le même nombre d’heures, la réduction des délais « &lt;em&gt;entre le terrain, la route, le tournage, le montage et la gestion des réseaux, cela devenait intenable&lt;/em&gt; ».  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À cela s’ajoutent des comportements harcelants de la rédactrice en cheffe adjointe : « &lt;em&gt;elle prend en grippe de&lt;/em&gt; &lt;em&gt;manière cyclique un·e journaliste :&lt;/em&gt; &lt;em&gt;humiliations en conf de rédac, critique des propositions, reportages volontairement compliqué&lt;/em&gt;s&lt;em&gt; ou pas intéressants&lt;/em&gt; ». Après des signalements au CSE, Célia devient, elle-même, la cible de sa supérieure. « &lt;em&gt;Au moment des JO 2024, un collègue est harcelé sur les réseaux et la direction ne réagit pas, je m’en mêle et pour la première fois, elle m’engueule frontalement devant tout le monde.&lt;/em&gt; » Célia continue le travail de manière mécanique. Après une ultime humiliation en conférence de réaction, Célia quitte la salle en pleurant. Sa cheffe la suit et la « &lt;em&gt;bombarde de reproches personnels &lt;/em&gt;». En novembre 2024, elle finit aux urgences psychiatriques. Une expérience qu’elle raconte encore tremblante. Début 2026, elle a été licenciée pour inaptitude. L’enquête lancée sur le comportement de sa rédactrice en cheffe n’a rien donné. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Célia regarde avec amertume sa carrière passée. Si elle n’a pas encore décidé de rester ou non dans la profession, elle se rend compte qu’elle a « &lt;em&gt;beaucoup donné. C’est sûrement lié à mon milieu d’origine, mais j’ai eu le sentiment de devoir travailler beaucoup plus, et pour quel résultat ? &lt;/em&gt;»&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Le constat est glaçant : selon le quinzième numéro de la revue &lt;em&gt;Hesa Mag&lt;/em&gt;, éditée par la Fédération européenne du journalisme, 100 % des journalistes estiment que leurs conditions de travail se détériorent, et 82 % se déclarent en surcharge de travail. Les sorties du secteur ne se distribuent pas au hasard. Géraud Lafarge a étudié les parcours des diplomé·s du journalisme &lt;a href=&quot;https://sms.hypotheses.org/24146&quot;&gt;dans un ouvrage sorti en 2018. &lt;/a&gt;Les boursiers sont moins nombreux à rester journalistes une fois le diplôme en poche (72 % contre 85 % en moyenne).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourtant, toutes les écoles qui nous ont répondu nous assurent faire attention à la diversité « particulièrement sociale ». Des initiatives tentent de briser ce plafond de verre. L’association &lt;em&gt;La Chance&lt;/em&gt; ou la prépa « Égalité des Chances » revendiquent des taux d’intégration dans les écoles de plus de 70 %. Des établissements comme l’école de journalisme de Cannes et l’IPJ revendiquent entre 30 et 50 % de boursier·ères. La référente égalité de l’IPJ, Pascale Colisson, dont l’école a obtenu le label diversité, explique avoir mené un travail « &lt;em&gt;pour que tout le monde puisse trouver sa place dans nos épreuves&lt;/em&gt; &lt;em&gt;de culture G &lt;/em&gt;».&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;« Nous ne pouvons pas faire grand-chose »&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les écoles de journalisme admettent un suivi minimum de leurs ancien·nes élèves. Au-delà des enquêtes à six mois et deux ans, rien n’est fait, si ce n’est les encourager à s’appuyer sur le réseautage des anciens. « &lt;em&gt;Je ne pense pas qu’en tant qu’école nous puissions faire grand-chose contre celles et ceux&lt;/em&gt; &lt;em&gt;qui s’en vont&lt;/em&gt; » concède Philippe Contisouza, référent égalité de l’école de journalisme de Cannes, l’un des deux BUT reconnus par la profession. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;« &lt;em&gt;La situation concrète des métiers est clairement exposée aux élèves, notamment celle de la radio. Ils ont conscience de la réalité de la profession&lt;/em&gt; » poursuit le référent. « &lt;em&gt;On n’est pas là pour les empêcher de faire ce qu’ils veulent &lt;/em&gt;» renchérit Pascale Colisson de l’IPJ.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour cette dernière le constat est clair : « &lt;em&gt;Si vous voulez de la diversité dans les rédacs, il faut réfléchir à la question de la précarité. Pour beaucoup de jeunes issus des classes populaires, réussir c’est aussi gagner de l’argent &lt;/em&gt;». Agathe Legrand (@lafabriquedujournalisme) ajoute : « &lt;em&gt;Quand tu n’as aucune marge de manœuvre, l’argent doit rentrer. Et le journalisme, c’est un métier où gagner un revenu stable peut mettre énormément de temps &lt;/em&gt;». &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;«&lt;em&gt; Il faudrait mieux prendre en compte les spécificités de parcours. &lt;/em&gt;» propose Angélique, aujourd’hui professeure documentaliste. « &lt;em&gt;Quand tu commences dans le journalisme, tu as une jauge de tolérance à l’épuisement. Ceux qui n’ont jamais eu de galères financières, qui n’ont jamais travaillé, démarrent avec plus de cuillières. Mais quand tu as déjà encaissé, enchaîné les petits boulots, alors chaque stage raté, chaque remarque de tes supérieur·es, vient te prendre des cuillères déjà pas bien nombreuses.&lt;/em&gt; »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un sacrifice d’autant plus difficile que « &lt;em&gt;ces journalistes ne cherchent pas forcément à produire un contre-discours, mais juste à intégrer leur réalité dans la banalité de l’information&lt;/em&gt; » note Pascale Colisson. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les médias sont très en retard par rapport aux évolutions de la société. Alors est-il seulement possible d’en changer les représentations ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À titre personnel, je pense que non. Prendre en compte la pluralité des vécus, des parcours, des revenus demande une volonté et des moyens que les médias ne sont, pour la plupart, pas prêts à mettre. Tant que la production de l’information sera contrainte à des logiques de rentabilité, elle laissera sur le carreau les personnes qui ne peuvent tenir le rythme de production, elle oubliera les récits qui ne se vendent pas ou qui ne plaisent pas aux actionnaires. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Deux solutions s’offrent à nous. Essayer, tant bien que mal, d’introduire d’autres récits dans les principaux médias, en y sacrifiant parfois sa santé mentale. Ou créer une autre ligne édito, produire un contre-discours, en y mettant les moyens, créer des postes de vigilance (&lt;em&gt;gender editor, race editor…)&lt;/em&gt;, former les journalistes, prendre le temps nécessaire à la production, rémunérer plus justement et garder toujours un regard critique sur nos pratiques.&lt;/p&gt;



&lt;hr /&gt;



&lt;p&gt;*1 Zoé Keunebroek est passée par l’Académie ESJ et l’EPJT. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;*2 Entre-temps, après avoir mené des démarches pour passer le CAPES, Agathe a trouvé un CDD dans une autre région.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;*3 Le prénom a été modifié&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Médias</category><category>Travail</category><author>Zoé Keunebroek</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Les injonctions à la “régulation des émotions” sont-elles contre-révolutionnaires?”</title><link>https://frustrationmagazine.fr/emotions-regulation/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/emotions-regulation/</guid><description>&lt;p&gt;“Travailler sur soi”, “réguler ses émotions”, ”gérer son stress”&amp;#8230; ces injonctions comportementales, qui nous invitent à nous gérer, à nous contrôler, à nous détendre, viennent entre autres de la psychologie dite positive et comportementale étasunienne. Elles se sont diffusées d’une part dans le monde du travail à travers la notion de compétences, savoir-être et autre [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 14 May 2026 11:53:54 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;“Travailler sur soi”, “réguler ses émotions”, ”gérer son stress”… ces injonctions comportementales, qui nous invitent à nous gérer, à nous contrôler, à nous détendre, viennent entre autres de la psychologie dite positive et comportementale étasunienne. Elles se sont diffusées d’une part dans le monde du travail à travers la notion de compétences, savoir-être et autre soft skills; d’autre part dans le monde de l’éducation à travers la notion de compétences psychosociales ou “social emotional learning”, promues par l’OMS. Quels sont les liens entre ces notions ? Qu’est-ce que les injonctions à s’auto-contrôler font aux individus ? Dans un monde capitaliste, que font-elles à nos colères, et à nos luttes ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;« Compétences » : du concept qui a saboté le syndicalisme à la star des politiques publiques&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans le cadre de mon boulot de prof en lycée agricole puis d’intervenante en éducation à la sexualité, j’ai beaucoup entendu parler des “Compétences Psycho Sociales”. &lt;a href=&quot;https://www.santepubliquefrance.fr/competences-psychosociales&quot;&gt;Santé publique France&lt;/a&gt; recommande aux professionnels de l’éducation de les mettre en œuvre dès l’école primaire, à travers des exercices et ateliers, dans un but de mieux-être, d’amélioration du climat scolaire, de prévention des comportements à risque, tout en admettant dans le dernier référentiel 2026 ne pas pouvoir en évaluer l’impact faute d’outils de mesure. Il existe de plus en plus de formations aux CPS destinées aux professionnels de l’éducation, de l’associatif, ou du management. Peut-être que la notion de CPS ne vous dira rien, mais peut-être que celle de “savoir-être” vous parlera davantage, ou encore celle de “soft skills”, qu’on entend plutôt dans le monde du travail. Car oui, les CPS sont autant un concept éducatif que managérial.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quelles sont ces compétences? Les voici, regroupées en trois catégories: &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Le principe des CPS, c’est qu’être un “bon humain”, ça se travaille (ou ça s’hérite?) : il faut &lt;em&gt;être assertif (&lt;/em&gt;c’est savoir dire “tu me soules” mais poliment: “je souhaite mettre fin à notre échange&lt;em&gt;”), réguler ses émotions&lt;/em&gt; (c’est s’isoler pour méditer au lieu de s’énerver), &lt;em&gt;communiquer de façon constructive et positive&lt;/em&gt; (c’est dire “je pense que pour le bien-être de notre relation il faudrait que l’on ait une discussion” au lieu de “faut qu’on parle”), &lt;em&gt;s’auto évaluer positivement &lt;/em&gt;(ne plus se regarder dans le miroir en se disant “je suis une merde” mais se dire “je suis une 10/10”). On va donc acquérir ces compétences en travaillant sur soi, se gérer, se réguler, se développer, s’optimiser, comme un projet ou un logiciel. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La chercheuse &lt;a href=&quot;https://shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2021-2-page-175?lang=fr#s1n2&quot;&gt;Marina Schwimmer&lt;/a&gt; reprend les concepts du philosophe Michel Foucault de &lt;em&gt;gouvernementalité néolibérale&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;techniques de soi&lt;/em&gt; pour désigner l’idéologie du “bien-être à l’école”: les activités comme la météo des émotions (identifier et exprimer ses émotions en les comparant à la météo, – orage, soleil, pluie etc.), l’arbre de la gratitude (dire merci à ses camarades, enseignants, parents ou à soi-même pour une action qui nous a fait du bien), la cocotte de l’attention (renforcer la concentration, avec de la visualisation, créer un climat de classe serein), ou les pratiques comme la pleine conscience, le yoga, la cohérence cardiaque, sont censées apprendre aux élèves à supporter l’anxiété générée par des conditions de vie difficiles, la pression de la performance, les classes surchargées, les journées à rallonge, la maltraitance institutionnelle, mais sans jamais les remettre en question. Il y a ainsi une grande partie des CPS dédiée à la gestion du stress comme compétence à acquérir, et ce dès la primaire (une forme de préparation au monde du travail ?)&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Moi, j’ai été formée à l’école “éducation populaire politique”, où l’on se désintoxique collectivement de la langue de bois, donc quand j’entends &lt;em&gt;compétence&lt;/em&gt;, déjà, je tique. Lepage nous rappelle dans &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=q2VyR875gwU&amp;amp;t=3108s&quot;&gt;Incultures 2 &lt;/a&gt;(&lt;em&gt;à partir de 50 min&lt;/em&gt;) que l’introduction des compétences dans le travail a été une façon pour le patronat post mai 68 de tuer la révolte sociale et les syndicats: “&lt;em&gt;un &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;métier&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; ça permet de se mettre ensemble autour d’un savoir faire et de faire du syndicalisme, une &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;compétence&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; c’est individuel, ça permet juste d’être évalué sur son comportement&lt;/em&gt;”. C’est ce qu’explique très bien également &lt;a href=&quot;https://www.fnasfo.fr/vie-syndicale/daniele-linhart-tout-a-commence-un-jour-de-1972/&quot;&gt;ce texte de Force Ouvrière&lt;/a&gt; en faisant référence, comme Lepage, aux assises du patronat à Marseille en 1972.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les CPS naissent d’ailleurs dans les années 1970 aux Etats-Unis, sous l’impulsion de psychologues (elles sont appelées alors “Life Skills Education”), au moment même où les patronats des pays industrialisés cherchent à casser les solidarités et les contestations des travailleurs, et où l’hégémonie néolibérale commence à se construire. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;A &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; aussi, on se méfie du vocabulaire capitaliste, surtout quand il est repris par les institutions. Dans “La guerre des mots”, Selim Derkaoui et Nicolas Framont nous disent par exemple de la&lt;em&gt;résilience&lt;/em&gt;, qui est une CPS: “&lt;em&gt;Face à la violence des choix politiques et managériaux, salariés et citoyens sont sommés, individuellement, de se blinder, de prendre sur eux, de réguler leurs émotions, pour ne pas emmerder le monde (bourgeois) et remettre en cause ce qui leur arrive&lt;/em&gt;”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En février 2026, un &lt;a href=&quot;https://www.santepubliquefrance.fr/docs/les-competences-psychosociales.-un-referentiel-operationnel-a-destination-des-professionnels-experts-et-formateurs-cps.-tome-ii&quot;&gt;nouveau référentiel CPS&lt;/a&gt; beaucoup plus poussé est publié par Santé Publique France. L’enseignante et militante syndicale Stéphanie de Vanssay, créatrice du site “dérives scolaires”, alerte sur le rapprochement de plus en plus fort avec les tendances New Age, pseudo-thérapeutiques ou spirituelles. Elle l’avait déjà fait dans son article &lt;a href=&quot;https://derives-scolaires.fr/doit-on-jeter-les-cps-avec-les-charlatans/&quot;&gt;doit-on jeter les CPS avec les charlatans&lt;/a&gt;: “&lt;em&gt;On peut remarquer que la 4e CPS inclut l’expression « pleine conscience ». Selon une chercheuse entendue en conférence, cette inclusion résulterait d’un lobbying intense des promoteurs de la méditation de pleine conscience.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le site &lt;a href=&quot;https://questionsdeduc.wordpress.com/2025/04/29/competences-psychosociales-lecole-nest-pas-un-laboratoire-emotionnel/&quot;&gt;question deduc&lt;/a&gt; alerte lui aussi sur cette “CPS mania”: “&lt;em&gt;La mission éducative est ici confondue avec une mission quasi-thérapeutique d’autorégulation émotionnelle permanente. &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Où est passé l’apprentissage de l’esprit critique, la confrontation au réel, l’engagement collectif&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Voici un extrait des nouvelles CPS version 2026: &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Au-delà de la mobilisation lunaire des termes “Soi interne” et “Soi sujet” relevant d’une psychologisation excessive, à tendance presque ésotérique (voir le “S” majuscule), je ne peux m’empêcher de penser: on estime donc que la réponse à donner par exemple, à des jeunes vivant la précarité, la violence sociale, subissant leur orientation scolaire, ressentant de la colère légitime, c’est “gérez vos impulsions, renforcez votre autocontrôle, améliorez votre Soi interne”. Je ne sais pas vous, mais moi je trouve ça terrifiant.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Une approche comportementale des problématiques sociales : ou pourquoi les CSP+ ont de meilleures Compétences Psycho-Sociales&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’instauration d’une hégémonie néolibérale correspond donc du point de vue historique à l’instauration d’une hégémonie de la psychologie, notamment comportementale. &lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikolas_Rose&quot;&gt;Nikolas Rose écrivait dès les années 1990&lt;/a&gt; dans “Governing the soul” que la psychologisation des problèmes sociaux amène à une dépolitisation: en transformant des problèmes collectifs (violences, addictions, échec scolaire etc.) en déficits individuels de compétences ou de régulation émotionnelle, on détourne le regard des structures sociales qui les produisent. Rose mobilisait aussi la théorie de Foucault pour expliquer ce phénomène: un individu qui s’auto-gouverne, s’auto-améliore (cf la CPS “autocontrôle”), se rend ainsi plus compatible avec les exigences économiques de productivité.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour autant, il est tout à fait normal de chercher à mieux se comprendre, à mieux communiquer, le recours aux thérapies comportementales ou à la méditation est tout à fait compréhensible et peut réellement aider à aller mieux. Marina Schwimmer reconnaît que tout n’est pas à jeter dans les CPS: elles peuvent favoriser le développement cognitif et une meilleure maîtrise de soi, qui, bien qu’elle serve une &lt;em&gt;normalisation émotionnelle&lt;/em&gt; à des fins productivistes, permet, si ce n’est d’être libre, du moins de naviguer dans ce système capitaliste de façon fonctionnelle, et donc, peut-être, de moins souffrir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai par ailleurs interrogé pour cet article une amie et collègue, intervenante en éducation à la sexualité, formée aux CPS, qui me disait “&lt;em&gt;Dans notre travail, ces compétences permettent de travailler sur l’empathie et la négociation (notamment autour des vss), la pensée critique, les normes et les valeurs, ou l’expression et la régulation des émotions&lt;/em&gt;”. Elle me disait aussi: “&lt;em&gt;on sent que tous les jeunes ne sont pas outillés de la même manière : par exemple pour certain·es, nommer les émotions c’est déjà difficile, alors que d’autres sont déjà dans l’exercice de la régulation des émotions&lt;/em&gt;”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En effet, la capacité à “se gérer”, “se réguler”, “communiquer positivement”, ce sont avant tout des compétences qui correspondent à une classe sociale privilégiée, blanche, masculine. Les émotions comme la colère, la frustration, ou l’angoisse, sont jugées problématiques, pathologiques, “antisociales” (terme employé dans les programmes CPS qui promeuvent des comportements “prosociaux”). Selon &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=5gJTSCGi10E&amp;amp;t=303s&quot;&gt;Claire Touzard&lt;/a&gt; ou encore &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=-fdbfWWnLMw&quot;&gt;Mathieu Bellahsen&lt;/a&gt;, ces émotions dites négatives sont pourtant une réponse logique et légitime à un monde violent, raciste, sexiste, qui nous exploite. Tous deux alertent sur le risque de dépolitisation de la santé mentale: ni la multiplication des diagnostics ni celle des injonctions à prendre soin de soi ne résoudront le chaos personnel et collectif généré par le système capitaliste et sa violence sur les corps et les esprits. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans “Sortir de la maison hantée, comment l’hystérie continue d’enfermer les femmes”, de Pauline Chanu, on voit bien que les CPS ne disent rien des structures et des rapports de domination: les femmes en lutte contre leur conjoint violent sont souvent jugées folles, instables émotionnellements, inaptes. Au contraire, la violence des hommes (blancs, CSP +) passe inaperçue car ils sont souvent selon l’autrice “&lt;em&gt;disponibles et coopérants&lt;/em&gt;” avec les forces de police/justice ou les services sociaux. On voit bien ici que l’approche purement comportementale est dangereuse: un bon comportement “pro-social” (communication positive, constructive) peut cacher une grande violence. Celle-ci est pernicieuse, moins visible que celle “anti-sociale” définie par les CPS. Elle se joue dans l’intimité (contrôle coercitif dans la famille, le couple), ou elle est une violence qui n’est pas identifiée comme telle (domination économique, décisions politiques mortifères, exploitation des travailleurs). Une violence polie et donc invisible, en somme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Aux Etats-Unis, l’activiste et éducatrice Dena Simmons dénonçait il y a quelques années l’absence totale d’analyse politique dans les programmes CPS, arguant que prétendre développer les émotions et l’empathie en refusant de nommer les contextes de racisme et d’injustice que vivent les enfants, c’est de la “&lt;em&gt;suprématie blanche avec un câlin&lt;/em&gt;”. Elle dit: “&lt;em&gt;essayez de dire à un enfant dans la pauvreté de ‘respirer’ face au racisme, c’est insultant&lt;/em&gt;”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.the74million.org/article/social-emotional-learning-racial-reckoning-yale-center-departure/&quot;&gt;L’article de la revue The74&lt;/a&gt; rapporte les propos d’autres salariées du “Yale Center for Emotional Intelligence” où travaillait Denna Simmons: «&lt;em&gt; Nous étions découragés de soulever les questions d’équité, comme le pipeline école-prison, les pratiques disciplinaires racistes et le décalage culturel souvent constaté entre les élèves et les enseignants&lt;/em&gt; ». Par exemple, une éducatrice, Karina Medved-Wu, voulait illustrer le “désespoir” dans le cadre d’une séance CPS, à travers l’histoire d’un parent retenu dans un centre de détention de ICE, &lt;a href=&quot;https://www.rtbf.be/article/comment-ice-seme-la-peur-au-sein-de-toute-la-population-americaine-11664329&quot;&gt;la police de l’immigration étasunienne&lt;/a&gt;. On lui a expliqué que ce n’était pas assez neutre, et le parent a été remplacé par un “chat fugitif”. Simmons a reçu plusieurs avertissements par les dirigeants du centre qui l’accusaient de ne pas être suffisamment neutre (j’avais écrit un&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/neutralite&quot;&gt; article &lt;/a&gt;au sujet de la neutralité comme outil d’intimidation politique) et a finalement décidé de créer sa propre structure. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;CPS ou soft skills, gérer des élèves comme on gère des salariés: un marché rentable&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En me renseignant sur le centre de Yale, j’ai trouvé des informations très intéressantes: financé par le département étasunien de l’Éducation, la fondation Bill &amp;amp; Melinda Gates ou encore la Chan Zuckerberg Initiative, son programme est utilisé dans environ 2 500 écoles et organisations dans le monde. La &lt;a href=&quot;https://www.marketsandmarkets.com/Market-Reports/social-emotional-learning-market-245017024.html&quot;&gt;formation aux CPS&lt;/a&gt; et aux &lt;a href=&quot;https://www.databridgemarketresearch.com/reports/global-soft-skills-training-market&quot;&gt;soft skills&lt;/a&gt; est un marché qui représente environ 35 milliards de dollars. Ces projets pédagogiques, – comme l’arbre de la gratitude -, promus et financés par des milliardaires qui concentrent les richesses, détruisent la planète et les humains, ne peuvent être lus autrement à mon sens que comme des outils de pacification sociale, bras armés idéologiques du capitalisme. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France, nombre d’organismes de formation proposent des programmes spécifiques sur les CPS: c’est le cas de grosses institutions comme Promotion Santé qui va plutôt former des acteurs associatifs (qui propose par exemple une formation CPS spéciale ‘public précaire’), mais on va aussi trouver des structures qui n’ont parfois rien à voir avec le monde associatif ou de l’éducation. C’est là que la fusion éducation/entreprise est la plus visible et interpellante: certaines compétences, comme la &lt;em&gt;conscience de soi&lt;/em&gt;, sont présentes aussi bien dans le programme “Leading with impact” de HEC Paris pour devenir un “leader authentique” que dans la partie “compétence émotionnelle” à destination des élèves. Et ces formations, évidemment, représentent une manne financière énorme. On trouve des centaines de ces formations “soft skills” dans les grandes écoles. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ainsi, à Sciences Po Paris, pour la modique somme de 12 800€, on peut suivre &lt;a href=&quot;https://www.sciencespo.fr/executive-education/fr/programmes-pour-les-individus/certificats/certificat-sciences-po-transformations-enjeux-de-societe-et-leadership/&quot;&gt;une formation certifiante&lt;/a&gt; de quelques jours qui nous permet de: “&lt;em&gt;Renforcer &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;l’intelligence émotionnelle &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;: comprendre &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;le rôle des émotions&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; dans la décision et les relations de travail, &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;développer la conscience de soi&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;, l’écoute et la qualité du feedback”.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://iscipa.fr/certification-qualiopi/nos-formations/formation-systemique/gestion-emotions-entreprise/%20:&quot;&gt;Certains organismes de formation&lt;/a&gt; moins prestigieux, plutôt orientés ressources humaines, proposent des formations à plusieurs milliers d’euros dans lesquelles on va apprendre à : &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Développer la conscience de soi&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; et la &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;gestion des émotions&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; au travail, comprendre l’impact des émotions sur la communication et la performance, apprendre à &lt;/em&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;transformer le stress en ressource positive, améliorer la régulation émotionnelle&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;em&gt; dans les situations professionnelles”.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;“Transformer le stress en ressource positive”: n’est-ce pas la façon la plus sournoise de renvoyer la responsabilité d’une organisation du travail défaillante et source de souffrance aux individus et à leur “mauvaise gestion des émotions”? Je pense que beaucoup d’entre nous ont déjà traversé ça: j’ai vécu plusieurs burnout dans le monde associatif et dans l’enseignement, et on m’a systématiquement renvoyé que je “prenais trop les choses à coeur”, que j’étais “trop sensible”, que je ne savais pas gérer le stress. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour ne rien gâcher, les institutions publiques s’y mettent aussi à fond. Laissez moi vous présenter la “roue des soft skills” qu’on peut trouver sur le site du &lt;a href=&quot;https://www.cmvrh.developpement-durable.gouv.fr/soft-skills-vous-avez-dit-soft-skills-a4390.html&quot;&gt;centre ministériel de valorisation des ressources humaines&lt;/a&gt;, qui personnellement, me donne envie de me flinguer:&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;La synthèse monde éducatif/entreprise est déjà effective, comme le rappelle le site &lt;a href=&quot;https://derives-scolaires.fr/doit-on-jeter-les-cps-avec-les-charlatans/&quot;&gt;dérives scolaires&lt;/a&gt;: “&lt;em&gt;La création récente d’un «collectif CPS» composé d’associations et d’entreprises est particulièrement préoccupante, surtout s’il intervient dans les écoles et forme des enseignants. En effet, certains acteurs de ce collectif s’appuient sur la méditation, la CNV, le coaching, la psychologie positive et d’autres pratiques qui suscitent de vraies interrogations.”&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Se réguler sans résister, une émancipation impossible&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;On l’a vu, les CPS peuvent étouffer les rages de classe, de race, de genre, être mobilisées pour tenir les individus responsables de tout ce qui leur arrive, les désancrer de leur structure existentielle de base, matérielle &lt;em&gt;(si tu es angoissé ou tendu ce n’est pas parce que tu ne sais pas comment payer tes factures, que tu subis du racisme ou que tu es traumatisée par des violences sexuelles, c’est parce que tu ne sais pas gérer tes émotions ou réguler ton stress&lt;/em&gt;). C’est ça que fait l’hégémonie des approches comportementalistes à la lutte collective contre les structures d’exploitation et de domination: en gérant ses émotions individuellement, on intériorise le problème, mais on ne le politise pas forcément.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les institutions qui gèrent nos vies (école, travail, institutions étatiques/juridiques/policières etc) produisent de la violence et de la précarité, maintiennent un système compétitif et inégalitaire, mais ce sont elles qui promeuvent les “compétences psychosociales”. Bien sûr qu’on doit rejeter le stress, mais pas pour être plus fonctionnel au travail, on doit le rejeter comme symptôme d’un monde qui nous bouffe, nous asphyxie, dans une perspective révolutionnaire.  Et si au lieu, -ou en plus-, d’éduquer aux “compétences psychosociales”, on éduquait aux “compétences politiques”? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est ce qu’essayent de faire des personnes que j’admire énormément, dans le milieu de l’éducation populaire politique, dans la lignée de la &lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9dagogie_des_opprim%C3%A9s#:~:text=P%C3%A9dagogie%20des%20opprim%C3%A9s%20traduit%20la,oppresseurs%20et%20recommence%20le%20cycle.&quot;&gt;pédagogie de l’opprimé&lt;/a&gt; de Paulo Freire: comme Nadège Aïcha Néchadi et son collectif “&lt;a href=&quot;https://www.lesfemmesontdelavoix.org/&quot;&gt;Les Femmes Ont de la Voix&lt;/a&gt;”, qui propose des ateliers notamment en milieu scolaire sur les questions d’antiracisme, avec une approche politique et non comportementale (de type “déconstruction des préjugés individuels”); ou encore Fernando Zamora, qui a créé récemment une &lt;a href=&quot;https://conferences-gesticulees.net/conferences/qui-a-tue-issam/&quot;&gt;conférence gesticulée portant sur les violences policières&lt;/a&gt; et l’a jouée devant des lycéens de Noisy-le-Sec médusés qu’on puisse (enfin?) aborder ce sujet à l’école. Je crois profondément que ce type d’échanges, d’espaces de discussions qui parlent des conditions de vie et du système politique, est bien plus libérateur et constructif qu’un atelier de régulation des émotions (même si, encore une fois, l’un n’empêche pas l’autre). Si vous travaillez dans le domaine de l’éducation et que vous cherchez des ressources, le site créé par &lt;a href=&quot;https://sebformation.wordpress.com/&quot;&gt;Sébastien Hovart&lt;/a&gt; répertorie un grand nombre d’outils et activités.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En tant qu’animatrice et formatrice en éducation populaire, je rêve qu’on puisse aller au-delà d’une éducation à des compétences individuelles de &lt;em&gt;gestion de soi,&lt;/em&gt; que l’on ose contrer l’hégémonie néolibérale comportementaliste par de l’&lt;em&gt;éducation politique collective&lt;/em&gt;, où toutes les émotions auraient leur place. Il y a quelques semaines, j’ai rejoint le collectif Cancer Colère, dont le but est de politiser le cancer en dénonçant la violence chimique de l’agro-industrie qui s’exerce sur les corps, avec la complicité des gouvernements. Comme son nom l’indique, pas de régulation des émotions ici: la colère est la bienvenue, elle est motrice, elle est politique, elle a une bonne raison d’être. &lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/deuils-capitalisme
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https://frustrationmagazine.fr/juliette-collet-feminisme
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https://frustrationmagazine.fr/entretien-la-reunion
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</content:encoded><category>Santé &amp; Psycho</category><author>Juliette Collet</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>MADLEENS : un documentaire de lutte pour Gaza</title><link>https://frustrationmagazine.fr/madleens/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/madleens/</guid><description>&lt;p&gt;Nous vivons depuis deux ans dans un monde où les puissances occidentales participent à un génocide à Gaza soit de manière active par l’appui à Israël soit par une complicité passive qui passe par le refus de prendre les mesures qui s’imposent pour contraindre ce denier. Pourtant le cinéma &amp;#8211; art populaire qui a su [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 11 May 2026 10:31:38 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Nous vivons depuis deux ans dans un monde où &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret&quot;&gt;les puissances occidentales participent à un génocide à Gaza&lt;/a&gt; soit de manière active par l’appui à Israël soit par une complicité passive qui passe par le refus de prendre les mesures qui s’imposent pour contraindre ce denier. Pourtant le cinéma – art populaire qui a su être en connexion avec le réel et le monde à plusieurs reprises dans son histoire – n’a pas eu beaucoup à dire sur la Palestine. Pendant la dernière Berlinale,&lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/culture/cinema/berlinale-2026-une-edition-qui-flirte-avec-lapolitique-fiction-20260217_PQYMOTMZTRDWBKKP4U5A4RFAPY/?redirected=2899&quot;&gt; le célèbre réalisateur allemand Wim Wenders justifiait sa volonté de silencier ce sujet au prétexte ahurissant que le cinéma serait “le contraire de la politique”&lt;/a&gt;. Heureusement à travers le monde, nombre de cinéastes voient les choses autrement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est le cas du collectif qui a réalisé un film documentaire autour de Thousands Madleens to Gaza, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/madleen&quot;&gt;dont nous avions parlé dans Frustration&lt;/a&gt;. En octobre 2025, neuf bateaux civils tentant de rejoindre Gaza furent interceptés dans les eaux internationales par la marine israélienne.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’autres flottilles ont pris la mer depuis. La deuxième vague est partie de Marseille le 4 avril 2026. Dans la nuit du 29 au 30 avril, une flottille du Global Sumud Flotilla était attaquée par l’armée israélienne dans les eaux internationales en totale violation du droit international. Evidemment, les Occidentaux n’ont pas été les seuls à vouloir briser le blocus, comme avec &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/soumoud-gaza-blocus-farton-bink&quot;&gt;la caravane Al Soumoud &lt;/a&gt;qui avait été beaucoup moins relayée dans nos médias.     &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce film d’une cinquantaine de minutes propose tout d’abord une généalogie, un historique assez pédagogique et accessible du projet colonial israélien, rappelant qu’&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/pascal-boniface-israel-palestine/&quot;&gt;il ne s’agit pas d’un “conflit religieux”&lt;/a&gt; comme des médias paresseux tentent parfois de le caricaturer, avant d’expliquer l’organisation et les buts de ces flottilles. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il remplit la fonction importante de documenter par nous mêmes les actions de résistance à l’ordre impérialiste plutôt que d’attendre que cela soit fait par le biais des médias dominants qui lui sont souvent entièrement dévoués et soumis. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Madleen, le nom du documentaire comme de la flottille, est une référence à Madleen Kullab, la première pêcheuse professionnelle à Gaza, née en 1995 dans un camp de réfugiés. Elle a créé le Madleen Club qui forme des femmes gazaouies à la pêche. Son bateau, comme sa maison, ont été détruits par l’armée israélienne mais celle-ci est devenue un symbole.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le film est en libre accès, vous pouvez activer les sous-titres français dans les paramètres. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Récemment, sur conseils de leurs partenaires palestiniens, Thousand Madleens a décidé de réorienter son action. Il s’agira moins d’actions maritimes et davantage de se recentrer sur le soutien aux syndicats et groupes de base en lutte contre les industries et les gouvernements qui soutiennent le génocide, ainsi que de relancer la mobilisation en Europe. Ce qui leur semble le plus urgent à ce stade : des actions fortes et ciblées sur la production et le transfert des armes utilisées par Israël. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>International</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) SORTIR de la VILLE CAPITALISTE (Avec Nicolas FRAMONT, Emma CONQUET et le collectif Causeur.euses)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/ville-nicolas-framont-emma-conquet/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/ville-nicolas-framont-emma-conquet/</guid><description>&lt;p&gt;« Comment sortir de a ville capitaliste ? » Rencontre avec Nicolas Framont &amp;amp; Emma Conquet | Monte-en-l&amp;rsquo;air, 8 avril 2026. Le 8 avril dernier, à la librairie Le Monte-en-l&amp;rsquo;air à Paris, Nicolas Framont (co-rédacteur en chef de Frustration Magazine) et Emma Conquet (journaliste dans le Lot) étaient invités par l&amp;rsquo;association Causeur.euses, collectif d&amp;rsquo;architectes et d&amp;rsquo;étudiant·es en [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 11 May 2026 10:14:48 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;« Comment sortir de a ville capitaliste ? » Rencontre avec Nicolas Framont &amp;amp; Emma Conquet | Monte-en-l’air, 8 avril 2026. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le 8 avril dernier, à la librairie Le Monte-en-l’air à Paris, Nicolas Framont (co-rédacteur en chef de Frustration Magazine) et Emma Conquet (journaliste dans le Lot) étaient invités par l’association Causeur.euses, collectif d’architectes et d’étudiant·es en architecture pour une soirée de discussion autour du numéro annuel de Frustration Magazine consacré à la ville capitaliste. Au programme ? : L’urban gaze, ce prisme urbain et bourgeois qui déforme la représentation des territoires ruraux dans les médias, la ville comme machine à produire du capital, la bétonisation au nom de l’écologie, et la marchandisation de nos besoins les plus fondamentaux.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>TUTO : Faire baisser son loyer (et emmerder son proprio)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/tuto-loyer/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/tuto-loyer/</guid><description>&lt;p&gt;Pour les locataires, l’exploitation par la bourgeoisie ne s’arrête pas aux portes de l’entreprise, elle se poursuit quand on rentre chez soi et qu’un rentier cherche de nouveau à tirer le maximum d’un besoin vital &amp;#8211; le logement &amp;#8211; en dépensant le moins possible. C’est bien le but d’avoir constitué l’habitation en marché : organiser [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 07 May 2026 12:12:02 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Pour les locataires, l’exploitation par la bourgeoisie ne s’arrête pas aux portes de l’entreprise, elle se poursuit quand on rentre chez soi et qu’un rentier cherche de nouveau à tirer le maximum d’un besoin vital – le logement – en dépensant le moins possible. C’est bien le but d’avoir constitué l’habitation en marché : organiser la rareté, réduire les coûts, faire payer le maximum. C’est pour ça que les loyers deviennent délirants dans toutes les grandes villes, où tout le monde n’habite pas par choix mais souvent par nécessité professionnelle. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Toutefois, du fait de beaucoup de combats, ce marché n’est pas encore entièrement dérégulé et quelques obligations s’imposent aux propriétaires, que ce soit sur les critères d’attribution (des tas de propriétaires font des demandes illégales pour les dossiers de candidature ou mettent en application, de fait, des critères discriminatoires), l’insalubrité, l’isolation et, pour ce qui nous intéresse aujourd’hui, les loyers. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Dans de nombreuses villes, il existe un loyer “maximum”&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En effet dans ce qu’on appelle les “zones tendues”, c’est-à-dire les zones géographiques où la demande de logements dépasse largement l’offre disponible – ce qui crée des difficultés d’accès au logement et une forte pression sur les prix – il existe un dispositif qui est très loin d’être toujours respecté et dont les locataires n’ont malheureusement pas toujours connaissance – qui s’appelle “l’encadrement des loyers”, c’est-à-dire un plafond, un prix maximum au delà duquel le loyer devient illégal selon les caractéristiques du logement (la zone géographique, s’il est meublé ou non, le nombre de pièces, l’époque de construction de la maison ou de l’immeuble…). Ce loyer maximum est fixé par arrêté préfectoral.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France ce dispositif s’applique notamment à Paris (depuis 2019), et de nombreuses villes de la proche banlieue (Aubervilliers, Epinay-sur-Seine, L’Ile-Saint-Denis, La Courneuve, Pierrefitte-sur-Seine, Saint-Denis, Saint-Ouens, Stains, Villetaneuse, Bagnolet, Bobigny, Bondy, Le Pré-Saint-Gervais, Les Lilas, Montreuil, Noisy-le-Sec, Pantin, Romainville) à Lille, Hellemmes, Lomme (depuis 2020), à Lyon et Villeurbanne (depuis 2021), à Montpellier (depuis 2022), à Bordeaux (depuis 2022) et dans quelques autres. Si vous habitez dans une de ces villes, ce tuto est pour vous.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Car si le dispositif ne s’applique pas en amont, et que de très nombreux propriétaires s’en foutent en se disant que le rapport de force leur est largement favorable (ce qui est vrai), ce qui se traduit par la mise en ligne de très nombreuses annonces qui ne le respectent pas (&lt;a href=&quot;https://www.actu-juridique.fr/fiscalite/droit-fiscal/seine-saint-denis-et-paris-lencadrement-des-loyers-mal-respecte/&quot;&gt;en Seine-Saint-Denis, 47% des annonces de location de logements sont ainsi illégales&lt;/a&gt;, généralement d’au moins 150 euros), il n’en reste pas moins qu’une fois le bail signé, la démarche pour faire valoir ses droits – qui n’est pas si lourde – prend du temps mais fonctionne assez bien. Le propriétaire qui ne respecte pas le plafond s’expose à une amende pouvant aller jusqu’à 5 000 euros mais surtout cela conduit à faire baisser votre loyer et l’oblige à vous rembourser le trop-perçu au cours des mois. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Savoir si votre loyer dépasse le loyer maximal&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Mais alors comment savoir si votre proprio vous arnaque et s’en met plein les fouilles de manière illégale sur votre dos ? Bonne nouvelle : il existe plein de simulateurs gratuits. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Des outils simples et gratuits existent pour savoir si votre propriétaire vous arnaque. &lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Si vous êtes à Paris, rendez vous ici : &lt;a href=&quot;https://www.paris.fr/pages/l-encadrement-des-loyers-parisiens-en-vigueur-le-1er-aout-2712&quot;&gt;https://www.paris.fr/pages/l-encadrement-des-loyers-parisiens-en-vigueur-le-1er-aout-2712&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour la petite couronne, soit Est Ensemble : &lt;a href=&quot;https://loyers.est-ensemble.fr/&quot;&gt;https://loyers.est-ensemble.fr/&lt;/a&gt; , soit Plaine Commune : &lt;a href=&quot;http://www.referenceloyer.drihl.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/plaine-commune/&quot;&gt;http://www.referenceloyer.drihl.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/plaine-commune/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si vous êtes à Lille, c’est par ici : &lt;a href=&quot;https://encadrement-loyers.lille.fr/&quot;&gt;https://encadrement-loyers.lille.fr/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour Lyon et Villeurbanne c’est là : &lt;a href=&quot;https://www.toodego.com/rechercher/detail/20004-verifier-quun-loyer-est-conforme-a-lencadrement-des-loyers/&quot;&gt;https://www.toodego.com/rechercher/detail/20004-verifier-quun-loyer-est-conforme-a-lencadrement-des-loyers/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour les autres villes (et savoir si la votre est concernée) il existe aussi un outil national : &lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/simulateur/calcul/encadrementDesLoyers&quot;&gt;https://www.service-public.gouv.fr/simulateur/calcul/encadrementDesLoyers&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Vous aurez besoin de l’adresse exacte du logement, du nombre de pièces, de la surface en m2, du type de location (meublé ou vide) et – plus difficile – de l’époque de construction du bâtiment (cela est généralement indiqué dans le bail et si ce n’est pas le cas les simulateurs proposent souvent des outils pour trouver l’information). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui vous intéressera ensuite est “le loyer de référence majoré”, le mot savant pour désigner le plafond légal que le propriétaire n’a pas le droit de dépasser. À noter que les juristes bourgeois et les capitalistes de l’immobilier ont inventé une douille : “le complément de loyer” qui correspondrait à des caractéristiques “exceptionnelles” (une vue incroyable, une terrasse, des équipements de fou…) et qui justifierait d’outrepasser le plafond – mais pour être valide, ce complément, qui reste relativement rare, doit être indiqué dans votre bail. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si votre loyer dépasse le montant maximum, bonne nouvelle : les démarches pour faire respecter ses droits ont, dans ce domaine, tendance à fonctionner – cela vous permet d’une part de faire baisser votre loyer à la limite maximale ainsi que de récupérer le trop-perçu. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Bien sûr, comme tout rapport de force, il doit être mis en perspective avec votre situation et c’est à vous de l’évaluer en amont : cela va engendrer des tensions avec le propriétaire, cela peut faire courir un risque sur le renouvellement de votre bail (généralement 1 an pour les meublés, 3 ans pour les non-meublés), plus rarement l’information sur votre dossier peut circuler. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Première étape : la négo à l’amiable (la mise en demeure)&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Avant d’employer les grands moyens, le mieux est de commencer par informer son propriétaire et de lui proposer une solution à l’amiable.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Pour cela, l’idéal est d’envoyer &lt;a href=&quot;https://www.laposte.fr/lettre-recommandee-en-ligne?at_medium=sl&amp;amp;at_campaign=BGPN_COUR_PART_LREL_Recommande_HM_TXT&amp;amp;at_platform=google&amp;amp;at_creation=Recommande-cour-3rd_53678662998&amp;amp;at_variant=726515761830&amp;amp;at_network=search&amp;amp;at_term=lettre+recommand%C3%A9e+avec+accus%C3%A9+de+r%C3%A9ception&amp;amp;at_detail_placement=53678662998&amp;amp;gclsrc=aw.ds&amp;amp;gad_source=1&amp;amp;gad_campaignid=12405231274&amp;amp;gclid=CjwKCAjwzevPBhBaEiwAplAxvjj2cUpUzaG4AvApJAeyC5XL6tXtlHagaqK2j2cyCijiibUbxAH4NhoC2YEQAvD_BwE&quot;&gt;un courrier recommandé avec accusé de réception&lt;/a&gt;. Cette méthode d’envoi vous permet d’avoir une preuve d’envoi (un récépissé qui prouve que vous avez bien envoyé le courrier à une date précise) ainsi qu’un accusé de réception (AR), c’est-à-dire un petit carton ou une notification électronique que le destinataire doit signer à réception du courrier et qui vous est envoyé – cela prouve que le propriétaire (ou l’agence) a bien reçu votre lettre, à quelle date et qu’il ne peut pas prétendre ne pas l’avoir vue. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Vous pouvez le faire en bureau de poste (c’est le plus simple) en apportant une lettre cachetée et en demandant un “recommandé avec accusé de réception”. Le guichetier va coller les étiquettes et vous remettre le récépissé. Cela coûte environ 5-6 euros. Il est aussi possible de le faire en ligne sur &lt;a href=&quot;http://laposte.fr&quot;&gt;laposte.fr&lt;/a&gt; : vous téléversez votre lettre au format PDF, la Poste l’imprime et l’envoie pour vous. C’est pratique si vous n’avez pas d’imprimante. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour votre lettre vous aurez besoin du résultat du simulateur officiel (que vous joindrez), votre bail (qui indique le loyer exact hors charge) et le calcul précis du dépassement (ex : « mon loyer est de 900 € alors que le plafond est de 750 € »). Vous pouvez donc demander la baisse du loyer à hauteur du plafond légal, et si vous êtes un peu gourmand-e, le remboursement du trop-perçu depuis le début du bail. Pensez à faire une copie de la lettre pour vous. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Voici un modèle de lettre que vous pouvez utiliser : &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Votre Prénom NOM]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Votre adresse]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Code postal – Ville]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Téléphone / Email]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Nom du propriétaire]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Adresse du propriétaire]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Fait à [Ville], le [Date]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Objet : Demande de mise en conformité du loyer – Encadrement des loyers&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Envoi par lettre recommandée avec accusé de réception&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Madame, Monsieur,&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Locataire du logement situé au [adresse complète du logement] depuis le [date de signature du bail], je me permets de vous contacter au sujet du montant du loyer actuellement en vigueur.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;En vérifiant sur le simulateur officiel de l’encadrement des loyers, il apparaît que le loyer de référence majoré applicable à mon logement s’élève à [montant du plafond légal] € par mois, compte tenu de ses caractéristiques (logement [meublé/vide], [nombre de pièces] pièces, [surface] m², construit en [époque de construction]).&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Or, le loyer mentionné dans mon bail est de [montant de votre loyer] € par mois hors charges, soit un dépassement de [montant du dépassement] € par rapport au plafond légal.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Conformément à la réglementation en vigueur (loi ELAN du 23 novembre 2018 et arrêté préfectoral applicable), je vous demande de bien vouloir :&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;1. Ramener mon loyer au niveau du loyer de référence majoré, soit [montant du plafond légal] € par mois, à compter du prochain terme de loyer ;&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;2. Me rembourser le trop-perçu calculé depuis la date de prise d’effet du bail.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Je souhaite sincèrement régler cette situation à l’amiable et dans un esprit constructif. Si toutefois je ne recevais pas de réponse favorable dans un délai de 30 jours à compter de la réception de ce courrier, je me verrais contraint(e) de saisir la Commission Départementale de Conciliation compétente.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Restant disponible pour en discuter, je vous adresse, Madame, Monsieur, mes salutations respectueuses.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Votre signature]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;[Votre Prénom NOM]&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans les faits, beaucoup de propriétaires cèdent dès la lettre recommandée, surtout s’ils savent que le dossier est solide et que vous mentionnez la CDC. Le simple fait de montrer que vous connaissez vos droits peut changer la dynamique. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Deuxième étape : La Commission Départementale de Conciliation (CDC) – ça commence à chauffer&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Vous avez envoyé votre lettre recommandée, mais, au bout de deux mois, votre proprio ou votre agence, comme à son habitude, vous ignore ? On va devoir monter d’un cran. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il s’agit de saisir la Commission Départementale de Conciliation. Cette saisine est gratuite, elle est aussi obligatoire avant tout recours judiciaire. Elle est composée à égalité de représentants des bailleurs et des locataires et son objectif est d’établir le dialogue pour éviter le recours au tribunal. Si un accord intervient, les termes font l’objet d’un document signé des deux parties. En l’absence d’accord, la commission émet un avis de non-conciliation qui permet ensuite de saisir le tribunal.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La démarche est assez simple. Pour pouvoir la saisir il faut obligatoirement que vous ayez envoyé la lettre recommandée et qu’à celle-ci vous n’ayez soit pas reçu de réponse dans les 2 mois, soit avoir essuyé un refus. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Comment saisir la CDC ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Dans tous les cas il vous faudra réunir une copie de votre bail, une copie de votre lettre recommandée au proprio ainsi que l’accusé de réception, la réponse du propriétaire s’il y en a eu une, le résultat du simulateur officiel montrant le dépassement et tout autre document que vous jugerez utile (l’annonce de location, les échanges de mails…). Pensez bien à garder tous les originaux chez vous. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La première façon de saisir la CDC est par lettre recommandée avec AR (maintenant vous savez faire). Il va vous falloir remplir un formulaire de saisine, celui-ci est à télécharger sur le site de la préfecture ou de la DDETS (Direction Départementale de l’Emploi, du Travail et des Solidarités). Il demande généralement vos coordonnées, les coordonnées du propriétaire, l’objet du litige (ici le “dépassement du loyer de référence majoré”) et un résumé des faits. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour trouver le site de la préfecture ou DDETS de n’importe quel département, tapez simplement sur Google « CDC conciliation loyer + [nom du département] » ou « DDETS + [numéro du département] + conciliation ».  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ensuite vous mettez tout dans une enveloppe (le formulaire rempli et signé, toutes les pièces justificatives en copie et une lettre d’accompagnement courte expliquant votre demande) et zou, vous envoyez en recommandé avec AR à l’adresse de la CDC de votre département. Vous recevrez d’abord un accusé de réception du dossier puis une convocation pour la séance, au moins 15 jours à l’avance, avec la date, l’heure et le lieu.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La deuxième solution, c’est en main propre. Vous remplissez le même dossier que pour la saisine par courrier mais vous vous rendez directement au secrétariat de la CDC, qui se trouve généralement dans les locaux de la DDETS ou de la préfecture de votre département, et vous remettez votre dossier en main propre à l’agent d’accueil. Pensez bien à demander un récépissé : ce sera la preuve que votre dossier a été déposé et à telle date. L’intérêt est que vous pourrez vérifier sur place que dossier est bien complet – l’agent pourra vous signaler s’il vous manque une pièce. Toutefois vérifiez bien les horaires d’ouverture, ces guichets sont souvent ouverts uniquement le matin…&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La troisième solution, c’est directement en ligne. Vous trouvez le formulaire en ligne sur le site de la DDETS ou de la préfecture de votre département et le remplissez directement en ligne avec les mêmes infos que pour le courrier en joignant les justificatifs en format numérique. Vous validez et envoyez le formulaire et vous recevrez un accusé de réception par mail qui vous confirmera que votre dossier a bien été reçu. Toutefois cette option n’existe pas partout, c’est selon les départements. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Et ensuite ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Une fois que vous aurez reçu votre convocation, il vous faudra vous présenter en personne (avec la possibilité de vous faire accompagner). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À la suite de la conciliation, soit un accord sera trouvé – un document est alors signé par les deux parties, ce qui est contraignant juridiquement, soit il n’y a pas d’accord et vous devrez alors passer à l’étape suivante… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les cas de non-accords c’est généralement quand le proprio n’a même pas la décence de se pointer (la CDC ne peut pas le forcer à venir) elle émet alors automatiquement un avis de non-conciliation. Les proprios peuvent aussi accepter de baisser le loyer pour l’avenir mais ont plus de mal avec l’idée de rembourser les sommes déjà perçues (ça chiffre vite). &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Troisième étape : saisir le tribunal – ça rigole plus du tout&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Vous avez envoyé gentiment votre lettre recommandée avec AR et votre proprio vous a ri au nez, vous avez saisi la CDC et il ne s’est même pas pointé… On va devoir passer aux choses sérieuses. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour rappel, pour pouvoir saisir le tribunal, les deux précédentes étapes sont obligatoires. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il va falloir vous tourner vers le tribunal judiciaire du lieu où se situe le logement et plus précisément vers le juge des contentieux de la Protection, c’est-à-dire le juge spécialisé dans les litiges locatifs. Vous avez trois ans à partir de la signature du bail pour agir en justice (après cela il y a prescription). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la manière de faire, cela va dépendre de votre situation : si le trop-perçu total est inférieur à 5 000 euros (la majorité des cas quand même : généralement les proprios arnaquent d’une centaine d’euros par mois, ce qui représente quand même 1 200 euros par an, mais qui vous permet généralement d’être en dessous du seuil des 5 000), vous pouvez saisir le tribunal vous-même, sans avocat, via une déclaration au greffe : c’est gratuit et relativement simple. Si le trop-perçu dépasse 5 000 €, il vous sera conseillé de prendre un avocat (ce qui peut même être obligatoire dans certains cas).&lt;br /&gt;À ce stade vous pouvez aussi vous tourner vers des assos de locataires, qui vous accompagnent tout au long de vos démarches, gratuitement ou pour une cotisation assez modeste. Si vous gagnez moins de 1 650 euros net vous êtes éligible à l’aide juridictionnelle – c’est quand l’Etat prend en charge tout ou une partie des honoraires d’avocat car il considère que vos revenus sont insuffisants pour que vous puissiez vous en payer un. Le mieux est de vous tourner vers l’ADIL (Agence Départementale d’Information sur le Logement) de votre département : c’est gratuit et elle vous aidera à vous orienter à la fois vers les assos locales et à vous expliquer si vous êtes éligible à l’aide juridictionnelle. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Vous préparez un document qu’on appelle “déclaration au greffe” avec votre nom, prénom adresse, les coordonnées du propriétaires, l’objet de votre demande (ici la réduction du loyer et le remboursement du trop-perçu, au point on en est ce serait dommage de pas aller jusqu’au bout), le montant réclamé et un résumé des faits. Vous joignez la copie du bail, l’avis de non-conciliation de la CDC, le résultat du simulateur officiel, le calcul détaillé du trop-perçu mois par mois, une copie de votre lettre recommandée au proprio avec AR et tout échange écrit avec le proprio. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Vous pouvez trouver le tribunal judiciaire correspondant à votre localisation à cette adresse : &lt;a href=&quot;https://www.justice.fr/recherche/annuaires&quot;&gt;https://www.justice.fr/recherche/annuaires&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ensuite vous pouvez : &lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;soit vous déplacer directement au tribunal judiciaire de votre ville, demander le greffe du juge des contentieux de la protection et déposer votre dossier en main propre. Pensez bien à demander le récépissé de dépôt. On vous conseille également d’appeler le greffe en amont pour vérifier leurs horaires d’accueil et confirmer les documents à apporter (vous trouverez le numéro via l’annuaire indiqué juste au dessus)&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;soit vous pouvez envoyer un courrier recommandé avec AR (maintenant vous êtes expert-e). Le seul inconvénient est que vous ne pourrez pas vérifier sur place que tout est bien en ordre. &lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;Le principal inconvénient de cette étape est sa longueur : il faut généralement compter plusieurs mois voire un an entre le dépôt de la demande et le jugement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Néanmoins vos chances sont assez élevées : les locataires gagnent très souvent quand le dossier est solide. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;À Paris, un dispositif spécial : le signalement en ligne&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;À Paris, les proprios sont particulièrement rapaces et n’hésitent pas à profiter goulûment de la crise du logement pour louer des appartements minuscules, minables voire insalubres à des prix exorbitants, tout en vous donnant l’impression de vous faire une fleur. &lt;a href=&quot;https://www.senat.fr/leg/exposes-des-motifs/ppl24-736-expose.html&quot;&gt;Environ un tiers des annonces publiées dépassent le plafond légal&lt;/a&gt;.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il existe pour cette ville un dispositif particulier. Il ne s’agit pas d’une étape supplémentaire par rapport à celles que nous avons signalées mais plutôt d’une voie parallèle et vous pouvez procéder au signalement au moment que vous souhaitez. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela consiste à signaler le dépassement du loyer maximal sur la plateforme dédiée, accessible à cette adresse : &lt;a href=&quot;http://teleservices.paris.fr/encadrementdesloyers/jsp/site/Portal.jsp?page=check-my-rent&quot;&gt;teleservices.paris.fr/encadrementdesloyers/jsp/site/Portal.jsp?page=check-my-rent&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une fois le signalement effectué, la mairie va vérifier la conformité du loyer. S’il n’est effectivement pas conforme, elle va envoyer une mise en demeure au propriétaire. Si le propriétaire ne régularise pas, elle peut prononcer une amende (jusqu’à 5 000 euros) et vous orientera vers les démarches possibles auprès du juge des contentieux de la protection. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les proprios parient sur votre ignorance et votre résignation. Ils savent que la majorité des locataires ne savent pas que leurs droits existent, et que parmi ceux qui le savent, beaucoup hésiteront à se lancer dans des démarches qui leur semblent compliquées ou risquées. Pourtant, comme on vient de le voir, les outils existent, les démarches sont accessibles, souvent gratuites, et les locataires qui vont jusqu’au bout ont de très bonnes chances de gagner. Chaque loyer ramené à son plafond légal, c’est un proprio qui comprend que l’impunité a des limites. Se faire siphonner 150 euros par mois pendant trois ans, ça représente 5 400 euros qui sortent de votre poche pour aller dans celle d’un rentier qui parie sur votre passivité. La meilleure façon de faire changer les choses, c’est de faire savoir autour de vous que ces droits existent : parlez-en à vos voisins, à vos collègues, partagez ce guide. Plus on sera nombreux à faire valoir nos droits, moins ils nous arnaqueront.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Économie</category><category>Édito</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Qu’est-ce que la suprématie blanche ? Entretien avec Amandine Gay</title><link>https://frustrationmagazine.fr/amandine-gay/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/amandine-gay/</guid><description>&lt;p&gt;Amandine Gay est activiste afroféministe, autrice et réalisatrice (Ouvrir la Voix, 2017 ; Une histoire à soi, 2021; Ballroom, 2025). L’année dernière elle publiait Vivre, libre. Exister au coeur de la suprématie blanche aux Éditions La Découverte, dans lequel elle articule témoignage personnel et théorie (amenée de manière très accessible) autour de la domination raciste [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 06 May 2026 07:56:11 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Amandine Gay est activiste afroféministe, autrice et réalisatrice (&lt;em&gt;Ouvrir la Voix&lt;/em&gt;, 2017 ; &lt;em&gt;Une histoire à soi,&lt;/em&gt; 2021; &lt;em&gt;Ballroom&lt;/em&gt;, 2025). L’année dernière elle publiait &lt;em&gt;Vivre, libre. Exister au coeur de la suprématie blanche&lt;/em&gt; aux Éditions La Découverte, dans lequel elle articule témoignage personnel et théorie (amenée de manière très accessible) autour de la domination raciste toujours exercée contre les personnes noires. Nous l’avons rencontrée pour en discuter. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La suprématie blanche&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous utilisez le terme de suprématie blanche, que vous définissez longuement au cours du livre. Qu’est-ce qui le distingue et le rend plus précis que celui de racisme par exemple ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans le contexte francophone, la limite du mot « racisme », c’est qu’il recouvre beaucoup trop de réalités qui sont en fait des manifestations de la suprématie blanche en tant que régime politique. L’idée, c’est d’introduire la notion de régime politique pour l’oppression raciale, comme on peut avoir un régime politique pour l’oppression de genre avec le terme de patriarcat. Le racisme, ça peut faire référence au racisme scientifique du XVIIe siècle, à des remarques racistes du quotidien, au racisme systémique dans les institutions. Ce sont en réalité des manifestations du fait qu’il existe un régime politique d’oppression raciale. La suprématie blanche, c’est l’idée d’avoir un terme qui désigne un régime, comme on a le patriarcat, l’hétéronormativité (&lt;em&gt;ndlr : le système social qui pose l’hétérosexualité comme norme naturelle et universelle, rendant invisibles ou déviantes toutes les autres orientations sexuelles et identités de genre&lt;/em&gt;) ou le validisme (&lt;em&gt;ndlr : le système de discrimination et de domination qui hiérarchise les individus selon leurs capacités physiques et mentales, en posant le corps valide comme norme et en marginalisant les personnes handicapées.&lt;/em&gt;)&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Pour revenir un peu sur les origines de cette suprématie blanche : à propos des Lumières vous parlez de “gaslighting philosophique”. Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je commence le livre avec un chapitre où j’explique la pensée de Charles Mills, un philosophe d’origine jamaïcaine qui a fait sa carrière aux États-Unis et qui est encore très peu connu dans le contexte francophone, alors qu’il a écrit en 1997 un livre qui a vraiment remué la philosophie occidentale, et qui &lt;a href=&quot;https://memoiredencrier.com/catalogue/le-contrat-racial/&quot;&gt;n’a été traduit en français qu’en 2023&lt;/a&gt;. Pour moi, il était important de revenir aux fondements de la théorie du contrat social (&lt;em&gt;ndlr : concept philosophique désignant l’accord fictif par lequel des individus renoncent à une partie de leur liberté naturelle pour fonder une société politique légitime fondée sur la volonté collective&lt;/em&gt;), justement pour montrer que la race n’est pas du tout une anecdote, une note de bas de page, mais qu’elle est au contraire constituante de cette théorie. Parce qu’un des arguments qu’on nous oppose toujours quand on veut aborder les questions raciales en France, c’est la philosophie des Lumières : liberté, égalité, fraternité. Mills, lui, revient aux origines de la philosophie continentale moderne pour montrer qu’elle n’incluait pas tout le monde.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Charles W. Mills est l’auteur en 1997 de &lt;em&gt;Le Contrat racial&lt;/em&gt;, qui ne fut publié en français qu’en 2023 (éditions Mémoire d’encrier). &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Il fait commencer son analyse en 1492 avec les conquêtes coloniales et la question de ce que celles-ci font des peuples autochtones des Amériques. Et ce qu’il montre, c’est que dès le départ, il ne s’agit pas de rencontres entre les peuples, mais d’exploiter des territoires, des ressources et des êtres humains. De ces conquêtes naissent de grands débats théologiques et politiques. Pour les autochtones, la conclusion est que les colonisateurs peuvent les convertir au catholicisme : s’ils acceptent, on leur laisse la vie sauve, sinon on les tue. Ensuite, une fois les territoires conquis, il faut les exploiter : la main-d’œuvre va être importée d’Afrique. Et pour ces personnes-là, les controverses de l’époque aboutissent à la conclusion qu’elles ne sont pas des êtres humains, ce qui se traduit juridiquement, en France, par le Code noir (&lt;em&gt;ndlr : l’édit royal promulgué par Louis XIV en 1685 qui codifiait juridiquement l’esclavage dans les colonies françaises, réglementant le statut des personnes esclavisées comme propriété et légitimant leur exploitation et leur répression)&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que Mills dit, c’est qu’au moment où se développent les théories du contrat social, les contours de l’humanité ont déjà été délimités et en ont déjà été exclus les autochtones des Amériques et les Africains déportés en esclavage. Ce qu’on nous présente comme un contrat social est en réalité un contrat racial. La suprématie blanche n’est pas un accident de parcours de la philosophie moderne occidentale : elle en est le cœur.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour moi, ça a été une révélation. Je viens de la sociologie, pas de la philosophie, et j’avais toujours été mal à l’aise face à cette dissonance entre le développement du contrat social et la traite et l’esclavage. Mais à chaque fois que je posais la question, à l’école en France, on m’expliquait que non, il n’y avait pas de contradiction, que la race n’avait pas vraiment de sens. Maintenant qu’on a accès à la pensée de Mills en français, il me semblait essentiel de commencer le livre par là, pour montrer que tout régime politique a aussi un socle théorique.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La féminité hégémonique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Dans le livre, vous attaquez à tous les points durs de cette suprématie blanche, notamment quand vous évoquez la féminité hégémonique, définie dans le livre comme celle “des femmes blanches, bourgeoises, hétérosexuelles et valides”. Vous écrivez que les femmes noires subissent de la violence de la part des femmes blanches, mais que jusqu’ici vous aviez préféré ne pas en parler pour ne pas donner du grain à moudre aux antiféministes. Qu’est-ce qui a motivé ce changement d’approche ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’en avais quand même parlé, mais en privé, entre féministes. Ce qui a changé, c’est la découverte du concept de violence latérale, qui m’a donné les outils pour en parler publiquement sans que ça puisse être retourné contre le féminisme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce concept vient d’une chercheuse canadienne qui a beaucoup travaillé avec les communautés autochtones. L’idée de départ, c’est d’observer qu’un groupe opprimé par un pouvoir colonial omniprésent, face auquel il a le sentiment de ne pas pouvoir réagir, va développer des violences internes : suicides, alcoolisme, violences intrafamiliales, inceste. Plus l’écrasement est fort et durable, plus la violence se retourne contre les pairs au sein du groupe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce concept me permettait de poser la question de la violence entre femmes sans nier ce qui est premier : dans un système patriarcal, la violence légitime appartient aux hommes – les féminicides, les guerres, la violence systémique… Mais ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas de violence au sein des groupes minorisés. Et dans la classe des femmes, parce que je me situe dans une perspective afroféministe matérialiste (ndlr : &lt;em&gt;l’afroféminisme matérialiste est un courant qui articule l’analyse des rapports de race, de genre et de classe pour penser l’oppression spécifique des femmes noires comme produit de structures sociales et économiques imbriquées, et non de simples préjugés culturels&lt;/em&gt;), on n’est pas toutes pareilles. Si vous êtes blanche, bourgeoise, française, valide, hétérosexuelle, vous êtes potentiellement en mesure d’opprimer votre femme de ménage sans papiers d’origine maghrébine.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui m’intéresse, c’est d’identifier les endroits où nous-mêmes on perpétue de la violence ou de l’oppression. C’est le travail que personne n’a envie de faire, et encore moins dans les milieux qui se revendiquent progressistes, où il y a souvent une confusion entre l’identité et le combat qu’on mène, et une sorte d’a priori moral : on serait de bonnes personnes parce qu’on est anticapitalistes, pour le droit à l’avortement, etc. Cette approche morale des luttes sociales est problématique, parce que pour transformer la société, il faut être capable de se transformer soi-même et de regarder honnêtement les axes sur lesquels on est dominant.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est pourquoi je parle aussi de &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/domination-adulte&quot;&gt;domination adulte&lt;/a&gt; : il y a au moins un axe sur lequel tous les êtres humains sont en capacité d’opprimer quelqu’un une fois adultes. On n’est jamais intégralement une personne opprimée. Ce qui ne veut pas dire que tout s’équivaut : l’argument « une femme noire diplômée peut opprimer un ouvrier blanc » a souvent été utilisé pour faire taire les minorités dans les groupes opprimés, en oubliant que cet ouvrier peut toujours la violer ou la frapper. Ce qui m’intéresse, c’est de penser en termes d’axes d’oppression croisés, plutôt que de se concevoir comme un être unidimensionnel défini par une seule positionnalité. On est toujours sur plusieurs axes à la fois.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Sur cette violence latérale entre femmes, vous analysez aussi les « larmes comme armes » des femmes blanches, les “white women tears”. Qu’est-ce que ça signifie et comment cela se manifeste ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La question centrale, c’est : qui peut mobiliser quels outils pour opprimer qui ? Dans une société régie par la suprématie blanche, il existe des stéréotypes partagés par l’ensemble de la population : la « femme noire en colère », la fétichisation sexuelle des femmes noires, la docilité supposée des femmes asiatiques, etc. Ces stéréotypes sont présents dans l’imaginaire collectif et donc mobilisables par les individus. Ce qui se passe alors, c’est un déplacement : un conflit politique – une critique légitime formulée par des femmes racisées – va être retourné en agression.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je donne un exemple concret dans le livre, parce que c’est arrivé plusieurs fois dans ma vie,  celui d’un événement universitaire sur l’intersectionnalité, organisé par des femmes blanches, plus âgées, avec des postes à responsabilité (fonctionnaires, en CDI…) et sur lequel elles n’ont programmé aucune personne racisée. Nous sommes un groupe de femmes racisées dans la salle. La seule chose que nous faisons, c’est poser une question : est-ce que la blanchité du panel est un choix ? Ce n’est pas une interruption violente, c’est une question politiquement légitime dans le cadre d’un colloque public.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La réponse est immédiatement agressive et défensive. Et dans la salle, ça crée aussitôt une crispation parce que si une femme blanche crie sur une femme noire, le présupposé collectif, c’est que c’est la femme noire qui a tort, que c’est elle qui a agressé. Quoi qu’il se soit passé. Une autre femme noire lui répond, en signalant que ça fait deux jours qu’on ne peut pas poser de questions sans être rejetées. La femme en question tente d’abord de passer en force en rappelant son statut : « je suis anthropologue depuis vingt ans, je n’ai pas à recevoir ça de vous » puis, face à la résistance, elle renverse la violence : elle se met à pleurer. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est ça, les &lt;em&gt;white women tears&lt;/em&gt;. Ce mécanisme, c’est la mobilisation de la féminité hégémonique – la fragilité, la douceur, l’image de la femme telle qu’elle devrait être – comme arme politique. Les femmes blanches peuvent être opprimées par le patriarcat et par les injonctions liées à cette féminité. Mais elles peuvent aussi, précisément parce qu’elles en incarnent le modèle dominant, la retourner contre celles qui en sont exclues. Ce qui m’importe, c’est de le thématiser clairement : quand on est dans un conflit politique, on est dans un conflit politique. Il n’est pas acceptable de le transposer sur le terrain émotionnel et affectif pour masquer la relation de pouvoir. Dans ce cas précis, nous étions quatre ou cinq jeunes femmes racisées, étudiantes ou hors du monde universitaire, face à des personnes bien plus installées, plus âgées, et blanches.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nommer ce mécanisme, c’est aussi un outil pour les femmes racisées : pour qu’elles comprennent que les moments où elles ont été agressées, mais où les larmes d’une femme blanche les ont fait passer pour les personnes violentes, étaient bien réels et politiques.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Un autre exemple parlant dans votre livre est celui où vous racontez votre expérience lors d’une journée d’étude d’une organisation vouée à promouvoir l’égalité entre femmes et hommes dans l’audiovisuel.&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que cet exemple illustre, c’est quelque chose de très ancien : l’exclusion des femmes noires de la catégorie « femme » elle-même. Le Combahee River Collective (&lt;em&gt;ndlr : un groupe féministe noir américain fondé en 1974&lt;/em&gt;) le formulait déjà en 1977 dans leur manifeste puis dans &lt;em&gt;All the Women Are White, All the Blacks Are Men, But Some of Us Are Brave&lt;/em&gt;. L’universel n’est pas neutre. Quand on dit « les femmes », on pense aux femmes blanches. Et donc quand je me retrouve dans un rassemblement pour l’égalité femmes-hommes dans le cinéma, je sais que l’écrasante majorité des femmes blanches autour de moi ne pense pas à toutes les femmes. C’est ça qui est important à comprendre : les mots qu’on emploie ne sont jamais neutres, et ne s’appliquent pas automatiquement à tout le monde.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Santé et trauma racial&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;On a assisté depuis une dizaine d’années à de nombreuses luttes autour des questions de santé : chlordécone, vaccins contre la Covid-19, loi Duplomb, déserts médicaux… Vous développez longuement le concept d&apos; »oppression raciale-biomédicale ». Est-ce que vous pouvez nous expliquer de quoi il s’agit ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est un ensemble de discriminations dans l’accès à la santé auquel font face les personnes racisées, et qui opère à plusieurs niveaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’abord dans la recherche : on va moins s’intéresser à la prévalence de certaines maladies chez les personnes noires, moins étudier la façon dont elles fonctionnent dans ces populations. Ensuite dans le soin lui-même : il y a les stéréotypes – le fameux « syndrome méditerranéen » : l’idée que la douleur exprimée par les personnes racisées est par nature exagérée – qui aboutissent concrètement au fait que les personnes noires reçoivent moins d’antalgiques que les personnes blanches à situation égale. Il y a aussi de vrais errements médicaux liés à des présupposés racistes. Je donne l’exemple dans le livre de ce qui s’est passé en région parisienne à la fin des années 1980 : des grossesses compliquées de femmes d’Afrique subsaharienne ayant subi des mutilations génitales se terminent fréquemment en césarienne, et de là se développe un protocole systématique appliqué à toutes les femmes noires, étendu ensuite aux femmes sud-asiatiques. Il a fallu que la société civile et des médecins noirs produisent des recherches pour montrer qu’appliquer ce protocole par exemple dans la Caraïbe n’avait aucun sens.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Avant de définir tout ça, je fais un détour historique et notamment par la figure de celui qui est considéré comme le père de la gynécologie moderne, qui s’est fait la main sur des femmes esclavagisées dans le sud des États-Unis, avant de devenir le gynécologue de l’impératrice Eugénie à Paris et de donner des conférences dans la capitale. C’est ça que je veux montrer : ces circulations de la suprématie blanche dans l’Atlantique noir (&lt;em&gt;ndlr : concept forgé par Paul Gilroy désignant l’espace culturel et politique transnational créé par la diaspora africaine à travers l’océan Atlantique, né de la traite esclavagiste&lt;/em&gt;) sont très puissantes, et leurs effets perdurent.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce détour est aussi important pour comprendre la défiance des communautés noires vis-à-vis de la médecine, une défiance qu’on ne peut pas regarder comme on regarde, par exemple, le mouvement anti-vax blanc. Au Cameroun, les traumatismes liés aux campagnes de vaccination coloniales, où des gens se sont retrouvés avec la gangrène ou l’hépatite, se transmettent de façon intergénérationnelle, jusque dans la culture populaire, dans des chansons. Cette défiance est rationnelle. Et elle est d’autant plus problématique que ce sont ces mêmes communautés qui sont les plus touchées par les manifestations physiques du stress lié à l’oppression raciale. On est dans un vrai cercle vicieux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et puis il y a les politiques de santé publique elles-mêmes : en Guadeloupe et en Martinique, des cubis de trois litres de rhum sont en vente libre au supermarché, pendant que manger sainement reste hors de portée pour beaucoup. Les yaourts vendus dans la Caraïbe contiennent 30 % de sucre en plus que ceux vendus en métropole et les communautés noires souffrent beaucoup plus du diabète. Ce à quoi on a accès, pourquoi l’alcool est la chose la moins chère dans un supermarché caribéen : ce sont aussi des enjeux d’oppression raciale biomédicale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous venez de parler du stress lié à l’oppression raciale. Pouvez-vous nous parler de cette notion  ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est un concept développé par Robert T. Carter, un psychologue afro-américain, qui part d’une question simple : qu’est-ce qui distingue les effets psychiques, émotionnels et physiques de l’oppression raciale du stress post-traumatique classique ? Le PTSD est lié à un événement isolé : un bombardement, un accident de voiture…. Vous pouvez nommer le moment, et c’est à partir de lui que se construisent les symptômes : l’anxiété, les déclencheurs, les flashbacks.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Avec l’oppression raciale, ce qui est compliqué pour ses patients, c’est précisément qu’ils ne peuvent pas nommer un moment. Et ça, c’est quelque chose que j’ai toujours beaucoup ressenti : les gens s’attendent à ce qu’on leur raconte l’anecdote la plus raciste qu’on ait vécue. Mais ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. Ce sont des agressions du quotidien, répétées, à des niveaux plus ou moins manifestes, qui créent une vigilance constante.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Carter s’intéresse alors aux études menées sur le genre, parce qu’il existe davantage de recherches sur les effets du stress lié au patriarcat chez les femmes et notamment sur le cortisol. Le cortisol, c’est l’hormone du stress, mais c’est aussi ce qui nous permet de nous lever le matin : dans un corps régulé, il y a un pic le matin, puis ça redescend. Ce qui se passe pour les femmes, et pour l’écrasante majorité des minorités, c’est une production quasi constante de cortisol. Parce que ce n’est pas juste “on sort de chez soi le matin et on a besoin d’un petit coup de boost”, on sort de chez soi et un homme nous suit, un autre nous insulte, on arrive au travail et il faut éviter le collègue aux mains baladeuses. À partir de ces recherches sur les femmes, Carter applique le même cadre aux personnes noires, en y ajoutant une dimension : les agressions ne sont pas seulement directes. Voir en boucle des images d’hommes noirs tués à la télévision, c’est aussi une source de stress traumatique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il identifie trois types de symptômes. Des troubles cognitifs d’abord : troubles du sommeil, anxiété de performance… Des troubles physiques ensuite : diabète, hypertension artérielle, maladies cardiovasculaires… Et des troubles comportementaux enfin, dont les addictions, ainsi que des troubles psychiques comme la paranoïa.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que j’ai trouvé vraiment important là-dedans, c’est que ça donne un cadre à des choses qui peuvent être reconnues même en France. On sait qu’il y a une hypertension artérielle plus élevée chez les personnes noires, le monde médical l’admet. Mais la question qu’on ne pose pas encore, c’est : pourquoi ? Quelles en sont les causes ? Ce que propose Carter, c’est de dire que le stress lié à la race en est une, via cette production constante de cortisol. Des recherches existent en Grande-Bretagne et aux États-Unis. En France, on n’en est même pas là. Et c’est pour ça aussi que j’écris ce genre de chapitre : parce qu’on a besoin d’être soignés correctement. Et qu’aujourd’hui, l’absence de statistiques ethno-raciales dans le monde médical français, c’est une catastrophe, au moins au niveau de la recherche.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Travail, création et industrie culturelle&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Vous décrivez l’extractivisme mais aussi le “reste-à-ta-placisme” dont vous faites l’objet en tant que réalisatrice et militante noire. Est-ce qu’il y a un moment où vous avez commencé à les refuser plus frontalement ? Et si oui, est-ce que ça a eu un coût ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ça revient à ma positionnalité. Je suis une femme noire, mais je suis adoptée dans une famille blanche, diplômée de Sciences Po : j’ai une certaine capacité à savoir jusqu’où je peux aller avec le monde blanc. La fois où je n’avais pas bien mesuré ce que je pouvais me permettre de dire, c’était sur Dominique Boutonnat &lt;em&gt;(ndlr : président du Centre national du cinéma (CNC) de 2019 à 2024&lt;/em&gt;). Ça a clairement mis un coup à ma carrière à ce moment-là, et c’est pour ça que je me suis éloignée un temps du cinéma pour me tourner vers la télévision. Mais j’avais écrit publiquement que ce n’était pas normal qu’il reste en poste alors qu’il était mis en examen pour agression sexuelle sur son neveu. C’était avant qu’il soit renouvelé, puis condamné, puis contraint à démissionner. Ce jour-là, je ne me suis pas dit « j’ai envie de partager quelque chose » : je me suis dit que c’était scandaleux, et que je ne voulais pas être du côté des gens qui se taisent. C’est plutôt ça qui guide mes prises de risque.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’ai aussi signé la tribune de novembre 2023 des artistes en soutien à la Palestine, à un moment où c’était extrêmement tendu de s’exprimer sur la question. Il y a des moments où s’exprimer politiquement est plus important que de protéger sa carrière. Mais je me suis d’abord dit : ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir faire ce choix-là.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Moi, je me suis organisée en sachant qu’à un moment donné, le sol pourrait se dérober et que je devrais peut-être partir. J’ai acheté un appartement en 2022. Je peux enseigner, j’ai travaillé en restauration, je parle plusieurs langues, j’ai la résidence permanente au Canada. Une de mes grandes angoisses était de vieillir dans des conditions précaires, elle s’est dissipée depuis que j’ai cet appartement. Avoir des ressources, c’est ce qui permet de prendre des risques calculés. Et beaucoup de femmes noires ne peuvent pas se le permettre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est pour ça qu’on est si peu nombreuses comme réalisatrices en France. Celles qui vivent du cinéma en particulier, on est cinq ou six, Maïmouna Doucouré, Mati Diop, quelques autres. Beaucoup de femmes noires font du documentaire parce que c’est là où il y a moins d’argent en jeu, et donc moins de barrières. Et si on regarde les CV de celles qui ont réussi à tenir, tout le monde a des diplômes, tout le monde a des outils pour faire face à des institutions qui nous sont hostiles par définition. On est obligées d’être politisées et surarmées parce que si on était « juste des artistes », on ne s’en sortirait pas.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Coalitions et perspectives politiques&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Sur cette prise de risque différencié selon le statut, il y a un exemple évocateur dans le livre où vous racontez une intervention à la ZAD de Notre Dame des Landes où vous avez expliqué aux participants et participantes que “le fait de pouvoir se permettre d’occuper illégalement un territoire, de se présenter avec des dreadlocks en entretien d’embauche ou d‘avoir un trou de sept ans dans son CV relevait autant du privilège blanc que du privilège de classe”. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; &lt;strong&gt;&lt;em&gt;Sur les perspectives stratégiques, vous en donnez vers la fin du livre. Notamment vous préférez la notion de « coalition » à celle de « convergence des luttes ». Quelle est la différence concrète, sur le plan militant ?&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La convergence, ça suppose un centre. Et s’il y a un centre, il y a une lutte principale, des personnes qui la mènent et qui déterminent les axes d’action, et les autres, les minoritaires, qui peuvent venir rejoindre. Historiquement, ça veut aussi dire que ces personnes-là se retrouvent souvent dans les tâches de sécurité, dans les coulisses de l’organisation. Quand j’entends « convergence », j’entends « un chef ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La coalition, c’est autre chose : différents groupes se retrouvent et se mettent d’accord sur un agenda commun. Par définition, c’est une approche beaucoup plus horizontale. Ça ne suppose pas que tout soit aligné politiquement : ce n’est jamais le cas. Mais ça demande de travailler à partir de critères simples et clairs. Je donne l’exemple dans le livre de la Rainbow Coalition de Fred Hampton, qui rassemblait les Black Panthers, des radicaux portoricains, des nationalistes blancs des quartiers populaires de Chicago… : le terrain commun, c’était la lutte contre la précarité, contre la gentrification, contre les violences policières. Pas un programme de 150 points que personne n’a le temps de lire et qui s’adresse à qui, d’ailleurs ?&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Fred Hampton était le leader du Black Panther Party de l’Illinois et l’initiateur de la Rainbow Coalition. Il est mort assassiné dans son sommeil par le FBI à l’âge de 21 ans. &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Ce que ça implique, c’est aussi de reconnaître qu’on n’est pas toujours des alliés objectifs. Même dans la lutte anticapitaliste, à partir du moment où certains vont hériter et d’autres non, on n’est pas dans la même position. Les conséquences ne sont pas les mêmes pour un syndicaliste blanc issu d’une famille de propriétaires que pour Rachel Kéké. On le voit très concrètement avec les représailles subies par les femmes qui ont mené la lutte des femmes de chambre à l’hôtel Ibis. Ça ne veut pas dire que la radicalité n’a pas de place, au contraire, il en faut, et ce sont les personnes qui peuvent prendre ces risques qui doivent les prendre. Mais il faut être honnête sur qui peut se le permettre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La coalition, pour moi, ça demande d’être capable de faire face au conflit, de déterminer collectivement l’agenda, et de travailler sur des enjeux nets et précis. C’est aussi pour ça que je fais des films, que &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=vb8jMnr3T0Y&quot;&gt;je fais un podcast,&lt;/a&gt; parce que tout le monde ne peut pas lire des livres de sociologie, et que la question de l’accessibilité est une question politique. Avec qui veut-on lutter, qui veut-on atteindre ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et puis il y a une dimension qui me tient à cœur : on n’est pas là pour reproduire les rapports de pouvoir qui existent dans la société. Je ne fais pas confiance aux gens qui me vendent des idées de révolution quand je vois que ce sont les mêmes qui commettent des agressions sexuelles, monopolisent la parole dans les assemblées et veulent être les seuls à déterminer l’agenda. Ça, ce n’est pas ma révolution.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Il y a un point qui est intéressant, voire même surprenant :  vous dites que lutter contre les systèmes de domination, y compris la suprématie blanche, revient à “libérer les oppresseurs malgré eux”. Pourquoi ? &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Parce que le fait d’être opprimé nous donne quelque chose de particulier : un regard très clair sur le monde dans lequel on vit. Comme on n’appartient pas à la norme et qu’on en est exclu en permanence, on la voit, on la comprend, on est forcé de l’analyser; parce qu’on en a besoin pour survivre. Par définition, plus une personne est proche de la norme, moins elle la perçoit. Elle a la sensation que la norme, c’est la réalité. Et donc elle est, elle aussi, aveuglée par le système.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je donne un exemple dans le livre qui m’a vraiment frappée. Je faisais des ateliers d’éducation populaire sur la justice reproductive (&lt;em&gt;ndlr : un cadre politique et théorique, développé par des femmes noires américaines, qui dépasse le simple droit à l’avortement pour revendiquer le droit d’avoir ou de ne pas avoir des enfants dans des conditions dignes et sûres&lt;/em&gt;) avec des copines afroféministes, et l’une d’elles expliquait qu’elle prévient toujours son public en début de conférence qu’elle devra peut-être s’interrompre pour aller aux toilettes à cause de ses règles hémorragiques. Et en l’écoutant, j’ai réalisé que j’avais passé quinze ans à travailler avec la peur au ventre que ma protection ne tienne pas pendant une heure et demie d’intervention, sur un plateau, devant des élèves…, sans jamais me dire que j’avais le droit de le nommer, de m’autoriser une pause. Même moi, qui suis militante, qui travaille sur ces questions : ça ne m’avait pas traversé l’esprit. C’est ça, apprendre dans l’adversité. Quand on comprend que les règles n’ont pas été faites pour nous, on voit des choses que les autres ne voient pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mon travail ne s’adresse pas aux suprémacistes blancs convaincus : s’ils sont convaincus, c’est leur affaire. Ce qui m’intéresse, c’est toutes les personnes qui sont dans le système sans même avoir compris qu’il y a un système. Et ça, ça vient aussi de mon parcours. Quand j’ai commencé à militer, vers 18-19 ans, je suis d’abord allée vers des collectifs anticapitalistes et de décroissance, en région lyonnaise. Et très vite, j’y ai trouvé une forme de violence épistémique : beaucoup de gens issus de familles de gauche, qui avaient déjà tout le vocabulaire, qui partaient du principe que tout le monde savait de quoi ils parlaient. Des réunions censées être ouvertes à tous, mais où l’on passait le temps à jargonner et à s’embrouiller sur des points de détail du marxisme. Si des gens ont fait l’effort de venir jusqu’à vous – et c’est déjà un effort – et que vous faites ça, vous avez perdu.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Tout mon travail depuis le début, c’est de construire ce pont. Il y a tout une partie de la population qui ne sait pas ce qui lui arrive, ni pourquoi. Il y a des femmes noires qui n’avaient pas conscience que ce qu’elles vivaient était systémique avant de voir mes films. L’idée d’&lt;em&gt;Ouvrir la voix&lt;/em&gt;, c’est simple : vingt-quatre femmes noires parlent de leur vie, et une fois que vous entendez tout le monde parler de la fétichisation sexuelle que vous avez vécue, vous vous dites que ce n’est pas normal, et de là naît l’envie de s’engager. On a besoin de cette étape, pour les opprimés, mais aussi pour les oppresseurs. Parce qu’il y en a parmi eux qui ne voient vraiment pas la structure, et qui, si on la leur montre et qu’ils sont de bonne foi, peuvent faire le travail. Mais il faut que quelqu’un leur montre le monde tel qu’il est, comme dans &lt;em&gt;Matrix&lt;/em&gt;. Ce sont les opprimés qui ont cette capacité-là. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Le milieu militant et universitaire semble parfois se positionner en opposition à cette volonté d’accessibilité, alors que, parfois, nommer des oppressions peut avoir un effet libérateur pour certaines personnes, sûrement plus que de pratiquer une écriture à usage interne au milieu militant et académique. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que je trouve intéressant en ce moment, c’est qu’il y a un vrai retour de l’intérêt pour le marxisme dans les communautés noires, ce qui était très difficile il y a dix ans. À l’époque, on était en plein dans l’idée que le capitalisme allait nous sauver, et on avait vraiment du mal, dans les espaces afroféministes matérialistes, à intéresser les membres de nos communautés à ces questions-là. Là, je sens que quelque chose a changé. Il y a par exemple un collectif très jeune qui vient de se former avec des gens de 18 à 25 ans, &lt;a href=&quot;https://pnlr.fr/&quot;&gt;Peaux Noires, Lignes Rouges &lt;/a&gt;qui ont déjà un comité afroféministe intégré, ce qui est très différent de ma génération, où dès qu’on était sur des positions radicales, on était d’emblée opposés aux féministes. Chez eux, ça fait partie du collectif d’entrée de jeu.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je suis aussi intervenue récemment à&lt;a href=&quot;https://www.tantquejeserainoire.com/&quot;&gt; l’école Savoir, Pouvoir, constituée par une association afroféministe sur la justice reproductive&lt;/a&gt;, et on a pu parler longuement des questions d’exploitation des femmes noires, des rapports de classe et de pouvoir, avec un discours accessible, moins théorique, mais qui ne cède rien sur le fond. Et ça accroche. Ce n’est pas une enquête sociologique, mais pour avoir vécu le moment où c’était vraiment dur de parler de ces questions dans les communautés noires, je vois bien qu’il s’est passé quelque chose. Les gens ne sont pas hermétiques. Une fois qu’on leur a expliqué, ils savent où se mobiliser.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Vivre, libre. Exister au cœur de la suprématie blanche &lt;/em&gt;(2025)&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;Amandine Gay, Editions La Découverte, 256 pages, 21 euros&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un entretien réalisé par Rob Grams le 30 avril 2026&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/sondages-touzet
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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Entretien</category><category>Féminisme</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Santé &amp; Psycho</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Faut-il en finir avec les sondages ? Entretien avec Hugo Touzet</title><link>https://frustrationmagazine.fr/sondages-touzet/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/sondages-touzet/</guid><description>&lt;p&gt;Désormais, les sondages politiques occupent une grande partie de l’actualité médiatique. Parfois même, ils font l’actualité : tel sondage montrant que Jordan Bardella gagnerait au second tour face à Jean-Luc Mélenchon, tel autre montrant qu’Emmanuel Macron aurait regagné quelques miettes de popularité, ou bien une grande question de société posée aux Français, qui seraient ainsi [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 05 May 2026 11:05:02 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Désormais, les sondages politiques occupent une grande partie de l’actualité médiatique. Parfois même, ils font l’actualité : tel sondage montrant que Jordan Bardella gagnerait au second tour face à Jean-Luc Mélenchon, tel autre montrant qu’Emmanuel Macron aurait regagné quelques miettes de popularité, ou bien une grande question de société posée aux Français, qui seraient ainsi majoritaire à vouloir (faire) travailler (les autres) le 1er mai… Sur les réseaux sociaux et dans les conversations ordinaires, la fiabilité de ces sondages est largement remise en question. Ne sont-ils pas une façon de manipuler nos comportements politiques et sociaux, en créant artificiellement un conformisme idéologique pour nous pousser à ne rien oser changer (puisque les autres ne le veulent pas) ? Pour en parler, je me suis tourné vers Hugo Touzet, qui  est sociologue (post-doctorant au Centre national de la recherche scientifique (CNRS)) et qui a travaillé pendant plusieurs années sur les instituts de sondage, dans lesquels il s’est immergé pour mener l’enquête ayant conduit à sa thèse. Il a récemment publié le résultat de ses travaux dans &lt;em&gt;Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs&lt;/em&gt; (éditions de l’EHESS).&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Durant ta thèse qui a conduit à l’écriture de ce livre, tu t’es immergé dans le monde des instituts de sondage en y travaillant toi-même. Qui sont les sondeurs ? Au-delà des figures médiatiques qui surgissent sur nos écrans le temps d’une soirée électorale, qui fait vraiment le job ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les sondeurs (et les sondeuses, car la profession est majoritairement féminisée) sont des personnes très diplômé·es, formé·es aux sciences humaines et sociales, qui ont souvent fait de la recherche à l’université, au moins en master. Ils et elles sont également relativement jeunes, à la fois en âge et en ancienneté dans la profession, puisqu’une large majorité a moins de 40 ans et moins de 10 ans de carrière à son actif. Cela s’explique par les conditions de travail relativement difficiles au sein de ces « instituts » – dont il faut rappeler qu’ils sont en fait des entreprises privées. Les sondeur·ses travaillent à flux tendu, gèrent de nombreuses enquêtes en même temps, dans des délais contraints et régulièrement en situation de sous-effectif. Au total, l’ensemble des sondeur·ses d’opinion, répartis entre une dizaine d’instituts, représentent à peine 100 à 120 personnes. Il y a donc également des difficultés à progresser dans cet environnement très restreint et très concurrentiel. C’est une autre explication du nombre important de reconversions que j’ai pu observer dans les instituts.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;La critique des sondages semble aussi vieille que les sondages eux-mêmes. La plus connue est celle du sociologue Pierre Bourdieu dans un article publié en 1973 dans &lt;/em&gt;Les Temps Modernes&lt;em&gt; est devenu depuis un classique souvent cité par les militants, “l’opinion publique n’existe pas”. Dans cet article, il ne critique pas tant les techniques des instituts de sondage que la pertinence même de poser des questions à des gens et de le traduire comme ce que penserait “l’opinion publique française”. Il dit à ce sujet : “cette opinion publique est un artefact pur et simple dont la fonction est de dissimuler que l’état de l’opinion à un moment donné du temps est un système de forces, de tensions et qu’il n’est rien de plus inadéquat pour représenter l’état de l’opinion qu’un pourcentage”. Que penses-tu de cette critique ? Faut-il selon toi l’actualiser ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il y a plusieurs dimensions dans ta question. D’abord, ce qu’il faut bien comprendre c’est que l’opinion publique est toujours dépendante de l’instrument qui la mesure. En ce sens, elle n’existe pas comme des fleurs dans un champ qu’il suffirait de cueillir, pour reprendre une métaphore de Georges Gurvitch, un sociologue des années 1950. Avant les sondages, d’autres méthodes permettaient de mesurer « l’opinion publique » mais ce n’était alors pas la même chose que l’on mesurait. Les travaux de Bourdieu sont utiles pour rappeler que l’opinion publique n’a pas de définition universelle, qu’elle est toujours un objet de luttes et donc un objet politique. Quand on dit par exemple que « le peuple est dans la rue » pour parler des mouvements sociaux, on se réfère à une autre forme d’opinion publique. De même lorsque Gérald Darmanin, au sujet de la délinquance, dit qu’il préfère se référer au « bon sens du boucher-charcutier de Tourcoing » qu’aux études de l’Insee, il convoque un sens encore différent. Pour être précis, il faudrait donc plutôt parler d’une opinion publique « sondagière ». Mais est-ce à dire qu’elle « n’existe pas » ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans la conférence de Bourdieu que tu mentionnes, il défend un argument que l’on pourrait résumer ainsi : les sondages, en faisant comme s’il y avait un consensus sur les questions qui méritent d’être posées, sont en réalité un instrument des classes dominantes pour imposer leurs idées dans la société. Cela me semble devoir être réactualisé. D’abord parce qu’il s’exprime en 1972, à une époque où il n’existe que trois instituts de sondages et que commander un sondage est long et coûteux. On peut donc en effet considérer que seuls les « dominants » ont les moyens d’utiliser cet instrument. Mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. Le passage aux sondages administrés par internet a fait considérablement chuter les coûts et les temps de production. Dès lors, quasiment n’importe quelle association ou parti politique peut en commander, quel que soit son bord politique. Le journal l’&lt;em&gt;Humanité &lt;/em&gt;commande ainsi régulièrement des sondages qui attestent que « la lutte des classes est une réalité pour 83 % des Français ». En revanche, là où l’analyse de Bourdieu reste pertinente, c’est que tout le monde n’a pas la même capacité à donner une force sociale à son sondage. Et le sondage de &lt;em&gt;l’Humanité&lt;/em&gt; que j’ai cité n’a évidemment absolument pas le même effet sur le débat public que n’importe quel sondage sur l’immigration, le sentiment d’insécurité ou la peur de l’endettement. Cela nous invite donc à déplacer le regard et ne pas considérer les sondages en eux-mêmes, mais dans l’environnement médiatique plus général.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Hugo Touzet (crédit Adrien Thibault)&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Dans ta conclusion, tu cites une nouvelle d’Isaac Asimov, auteur de science-fiction, qui imagine en 1955 un monde où le président des Etats-Unis serait désigné par un ordinateur, qui aurait lui-même sélectionné l’homme le plus normal du pays et lui aurait posé une série de questions clefs. Est-ce que le monde des instituts de sondage ne cherche pas à nous imposer une vie politique où il faudrait se concentrer sur les candidats ayant la meilleure chance de gagner et orienter toute l’attention médiatique vers eux, créant de fait une sorte de désignation sondagière ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Historiquement, les sondeur·ses ont toujours insisté sur leur rôle indispensable dans le bon fonctionnement de la démocratie. Avec les sondages on peut savoir ce que pensent les citoyen·nes sur tous les sujets, à tout moment, alors que l’on avait auparavant comme indicateur que les groupes d’intérêt et les élections. Cette rhétorique est particulièrement efficace, et elle est présente aussi bien chez les premiers sondeurs dans les années 1930 que chez ceux et celles qui exercent aujourd’hui. L’idée c’est que grâce aux sondages on peut mieux prendre en compte l’avis du peuple, mais aussi que les gens sont en capacité de bien évaluer les rapports de forces pour se faire leur propre opinion. On peut considérer que cet argument est en partie légitime, mais il omet que les sondages ne sont jamais un outil neutre et donc qu’en sélectionnant tel ou tel candidat·e on exclut aussi de fait tel ou tel autre. Encore une fois, il est important de ne pas considérer les sondages seuls, mais dans leurs interactions avec leurs commanditaires, notamment les médias et les partis politiques. La sociologie a bien montré qu’en réalité le pouvoir des médias est moins de vous dire « quoi penser » mais plutôt « à quoi penser ». En multipliant les sondages sur des scénarios électoraux hypothétiques, en « testant » telle ou telle personnalité, les instituts contribuent donc à cet écosystème plus large qui délimite le périmètre de ce(ux) qui est légitime, crédible, etc. Heureusement, l’histoire n’a eu de cesse de montrer que bien des scénarios « prévus par les sondages » ne se sont pas réalisés !&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Puisqu’on vit apparemment dans “le jour sans fin”, la bourgeoisie, tous les cinq ans, prépare les esprits à l’arrivée de son nouveau candidat miracle – Édouard Philippe – qui affrontera Jordan Bardella et serait “le seul susceptible de l’emporter” face à lui, selon des sondages récents. Est-ce qu’une bonne fois pour toute tu peux nous dire ce que vaut ce genre de sondage, à un an d’une élection présidentielle ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si l’on s’accorde sur l’idée que les sondages peuvent « prédire » qui sera le ou la prochaine présidente, alors nous aurions dû déjà voir à l’Élysée Dominique Strauss-Khan ou encore François Fillon. Il faut rappeler (comme le font d’ailleurs formellement des sondeur·ses) que les sondages ne sont jamais des prédictions. Ils capturent, sous certaines conditions, un état des opinions à un moment précis. Mais on peut s’interroger sur le sens qu’il y a à interroger les individus sur une élection dont on ne sait pour le moment pas qui seront les candidat·es ni pour la gauche, ni pour l’extrême droite, ni pour ce qui se trouve encore entre les deux. À un an des élections, les sondages d’intention de vote sont sûrement très utiles pour les états-major des partis qui essayent d’établir des stratégies, très utiles pour les médias qui ont un traitement du politique par le seul prisme de la politique « politicienne » institutionnelle, mais totalement inadaptés pour anticiper un résultat. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’abord, parce que la vie politique, c’est-à-dire les crises diplomatiques, les mouvements sociaux, les catastrophes naturelles, les réformes à venir, les campagnes électorales, etc. est une dynamique permanente dont il n’est pas possible de prédire les manifestations et les effets. Ensuite parce que la manière même de produire les sondages les rend inopérants comme instrument prédictif à si long terme. En effet, les sondages d’intention de vote se basent sur les répondant·es « certain·es » d’aller voter. Or, plus on est loin d’une élection, plus les catégories « certain·es » d’aller voter ont des caractéristiques spécifiques, très éloignées du corps électoral dans son ensemble : ce sont principalement les profils les plus politisés, les plus diplômés, les plus élevés dans la hiérarchie sociale et professionnelle. En somme, des individus tendanciellement plus au centre ou à droite sur l’échiquier politique. À l’inverse, les catégories les plus populaires, nombreuses dans l’électorat de la gauche radicale, se tiennent plus à distance de la politique institutionnelle et s’intéressent aux enjeux électoraux davantage lorsque l’on se situe au cœur de la campagne, à l’approche du scrutin.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme on vient de le voir, ce genre de sondage contribue déjà à installer des figures dans le paysage. Mais on parle d’une élection dont on ne sait pas qui sera candidat·e : est-ce que Marine Le Pen sera inéligible ? Est-ce qu’il y aura une primaire de la gauche ? Qui succédera à Emmanuel Macron dans son bloc…&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;A gauche, la critique des sondages est ancienne, et récurrente. Pour Jean-Luc Mélenchon par exemple, ce serait un “horoscope” à utiliser avec une distance ironique. Pourtant, les candidats et partis de gauche ne cessent d’invoquer les sondages quand ils vont dans leur sens. Est-ce que tu as l’impression que la critique des sondages existe fondamentalement à gauche (j’entends la gauche institutionnelle) ou bien il n’y a qu’un rapport opportuniste à cette critique ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je pense qu’il y a une évolution assez récente que l’on peut dater avec l’émergence comme une force politique importante de la France insoumise. Je reprends régulièrement cette citation de Jean-Luc Mélenchon en 2021 lors d’une conférence à SciencesPo Paris : « Nous avons changé de ligne, nous les insoumis. Il y a quelques années, avec les liens étroits que nous avions avec les disciples de Pierre Bourdieu, tout le monde était sur la ligne dure “l’opinion publique n’existe pas, le sondage crée sa propre réalité, donc on n’en parle pas, ça nous intéresse pas, c’est une escroquerie”. On a tenu un temps comme ça, mais comme ça a un pouvoir d’injonction absolument incomparable, vaut mieux changer de tactique ». Et on a effectivement pu voir se développer une expertise assez importante, avec par exemple Manuel Bompard qui s’est mis à critiquer régulièrement les sondages en décortiquant précisément les chiffres, les notices de production, interrogeant les incohérences internes, etc. Plus récemment on peut mentionner le travail d’Antoine Léaument qui a mené une commission d’enquête à l’Assemblée nationale au cours de laquelle ont été auditionnés l’ensemble des responsables d’instituts (je recommande d’ailleurs le visionnage de ces auditions, c’était particulièrement intéressant), des universitaires, et où des documents ont été collectés, notamment des résultats bruts de sondages, pour interroger les méthodes de redressement. Cela n’empêche évidemment pas la France insoumise, comme l’ensemble du personnel politique, d’entretenir un rapport que tu nommes opportuniste à la critique : les critiquer vertement, et les publiciser quand ils sont favorables. Les sondages sont un élément du débat public, et comme pour les médias par exemple, on va souvent observer une tension entre leur critique et leur utilisation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Récemment, &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://tetu.com/2026/03/09/politique-election-presidentielle-2027-sondage-tetu-ifop-intentions-vote-homos-lgbt/&quot;&gt;&lt;em&gt;c’est un sondage diffusé par le magazine LGBT macroniste Têtu&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; qui était très commenté sur les réseaux sociaux. On y apprenait que 32% des LGBT sondés pensaient voter RN en 2027. Ça vaut quoi ce genre de sondage catégoriel ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;D’abord, on pourrait s’amuser à observer que, selon le même sondage, le score du RN pour la population générale est de 42 % et conclure que les LGBT sont moins susceptibles de voter à l’extrême droite que l’ensemble de l’électorat. Or, le cadrage qui en est fait, adossé à de belles images de Jordan Bardella, est que les LGBT sont très nombreux à se tourner vers le RN, contribuant – on y reviendra sûrement après – à normaliser et banaliser ce parti. Dans le détail, on observe des éléments intéressants, notamment des différences importantes entre les gays et les lesbiennes, mais le sondage ne porte en réalité que sur « 292 gays et lesbiennes » comme l’indique la notice, ce qui limite la possibilité de produire des analyses fines. Par ailleurs, concernant les personnes LGBT, on sait que la représentativité statistique est difficile à établir, faute de données de référence et en raison de définitions variables de l’identification sexuelle (autopositionnement, pratiques, conjugalité), il faut donc prendre ces résultats avec de grosses pincettes. Concernant les formes de politisation spécifiques des personnes LGBT, et notamment gays et lesbiennes, il y a des travaux de sociologie passionnants, &lt;a href=&quot;https://www.septentrion.com/fr/book/?GCOI=27574100589030&quot;&gt;comme ceux de Hugo Bouvard &lt;/a&gt;ou de &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/06/28/les-homosexuels-qui-votent-rassemblement-national-ne-politisent-pas-leur-identite-sexuelle_6245061_3224.html&quot;&gt;Mickaël Durand&lt;/a&gt;  vers lesquels j’inciterais plutôt vos lecteur·ices à se tourner si ces sujets les intéressent !&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Qui sont les porte-parole des Instituts de sondage qu’on voit à la télé ? Sont-ils biaisés &lt;em&gt;politiquement &lt;/em&gt;selon toi ? &lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les sondeurs les plus médiatiques, principalement des hommes, souvent directeurs du département opinion de leur institut, sont appelés « speakers » dans le langage de la profession ou « politologues » dans celui des médias qui les invitent régulièrement. Ils jouent un rôle très important pour leur profession puisqu’ils entretiennent ce rapport historique du sondage avec la démocratie. Mais ils sont également en retour très largement dépendants des médias qui leur offrent une visibilité importante. Ils doivent donc être capables d’intégrer les codes et les attentes des dispositifs médiatiques, voire de les anticiper. Cela les conduits à aller plus loin dans les analyses produites que ne le font la majorité des sondeurs et sondeuses. Ils ne se contentent pas de restituer les résultats de leurs sondages, mais cherchent à les interpréter, à y donner du sens, en reprenant souvent à leur compte des grilles de lecture préétablies et largement partagées par d’autres acteurs du débat public qu’ils côtoient : journalistes « vedettes », éditorialistes, etc. Il y a donc des effets assez classiques en sociologie « d’homogamie sociale », un mot un peu compliqué pour dire simplement que des gens qui partagent des mêmes milieux, des mêmes intérêts, des mêmes caractéristiques sociales en viennent à partager également les mêmes visions du monde. Ajoute à cela des querelles personnelles (&lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/politique/la-france-insoumise/des-discours-incitants-a-la-discrimination-lfi-saisit-la-justice-apres-un-sondage-ifop-sur-l-islam-en-france_AD-202512050785.html&quot;&gt;voire juridiques&lt;/a&gt;) et le travail de critique répété de LFI à l’encontre des sondages, et ça te donne un parfait cocktail de tensions.  &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Que penses-tu des travaux et des propos du sociologue Vincent Tiberj qui montre que la droitisation de la France est largement un mythe ? Trouverais-tu pertinent de parler –&lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/mythe-droitisation&quot;&gt; &lt;em&gt;comme je le fais dans cet article&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; – de guerre psychologique visant à briser le moral des féministes, antiracistes et anticapitalistes en leur démontrant, par sondage, qu’ils sont une minorité de plus en plus petite au milieu d’un océan de réactionnaires ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je partage assez largement les constats et les analyses de Vincent Tiberj. Ils constituent un appui solide pour penser autrement la lutte politique : on n’agit pas de la même manière selon que l’on pense ses idées minoritaires ou au contraire très largement soutenues. D’ailleurs, sans avoir besoin de lire le livre de Vincent (ce que je recommande néanmoins vivement) on peut observer ce mythe de la droitisation en regardant les résultats des dernières élections législatives : non seulement le RN ne les a pas remportées, mais il est arrivé en troisième position, grâce à une mobilisation sans précédent du mouvement social, mais également d’un ensemble de pans de la société qui ne prennent que rarement  la parole sur ces enjeux (je pense à différents ordres professionnels par exemple). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour autant, l’offensive des milieux réactionnaires est réelle et dans cette bataille, les sondages d’opinion sont un outils largement mobilisé. J’avais essayé de montrer &lt;a href=&quot;https://shs.cairn.info/revue-savoiragir-2025-1-page-85?lang=fr&quot;&gt;dans cet article &lt;/a&gt;comment les sondages, sans qu’il s’agisse d’un projet volontaire de la profession, contribuent à la normalisation des idées d’extrême droite. Là encore il faut en revenir au lien avec les commanditaires, et comprendre les sondages comme un outil éditorial à la disposition de médias qui les commandent. Lorsque le cadrage se fait d’abord sur des thèmes de la droite et de l’extrême droite comme la sécurité, l’immigration ou la délinquance (au sens où il s’agit de thèmes qui comptent beaucoup plus pour ces électorats que pour l’ensemble des Français·es), il invisibilise d’autres sujets, sur lesquels il y a pourtant une adhésion large dans la population, en matière d’écologie, de partage des richesses, de système de santé ou encore d’éducation par exemple.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Penses-tu qu’il faut interdire les sondages politiques ?&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si l’on faisait cela, Vincent Tiberj n’aurait jamais pu écrire son livre, qui repose sur des enquêtes par sondage ! On ne pourrait pas avoir chaque année le baromètre de la CNCDH qui nous rappelle que plus d’un sympathisant RN sur deux se déclare ouvertement « raciste ». La Fondation pour le logement ne pourrait pas nous informer qu’en 2025, 41 % de la population a eu froid à l’intérieur de son logement et l’on ne saurait pas que 86 % des Français·es soutiennent la taxe Zucman. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je suis volontairement provocateur pour insister une nouvelle fois sur l’importance de distinguer l’usage légitime d’un outil pour éclairer des phénomènes sociaux, et son utilisation par des acteurs avec un agenda politique très clair. De ce point de vue, la discussion est assez proche de celle des médias : le débat ne porte pas sur la question de l’interdiction des médias, mais sur la trop faible absence de régulation du secteur. Pour moi l’enjeu est moins l’interdiction des sondages politiques, que de questionner la possibilité pour un secteur aussi important pour le débat démocratique d’évoluer librement avec aussi peu de régulation et une absence de contrôle de la qualité de l’immense majorité des sondages politiques publiés (la Commission des sondages, sorte d’Arcom des sondages, ne se saisit que des sondages d’intention de vote). Comment se fait-il par exemple qu’un sondage puisse demander aux gens de classer leurs « personnalités politiques préférées », en leur soumettant&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/france/070126/le-barometre-des-personnalites-preferees-des-francais-nouvel-outil-de-propagande-de-bollore&quot;&gt; une liste de 24 noms&lt;/a&gt; avec seulement 4 se situant à gauche (dont Raphaël Glucksmann et François Hollande…) sans que la Commission n’y trouve rien à redire ? &lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Entretien</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) « Pourquoi on a cassé la vitre ? » FRUSTYLE (feat Costa‬ et ‪Tata Drapi‬ )</title><link>https://frustrationmagazine.fr/costa-frustyle/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/costa-frustyle/</guid><description>&lt;p&gt;🎤 Frustyle / Épisode 4 : Rap engagé, antifascisme et violences policières avec Costa ! Dans ce quatrième épisode de Frustyle, Amine Snoussi et Tata Drapi reçoivent Costa, rappeur dont le nouvel album « Pourquoi on a cassé la vitre » est dispo dans les bacs ! Costa revient sur son process d&amp;rsquo;écriture et sur cette conviction [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 04 May 2026 16:45:48 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;🎤 Frustyle / Épisode 4 : Rap engagé, antifascisme et violences policières avec Costa ! Dans ce quatrième épisode de Frustyle, Amine Snoussi et Tata Drapi reçoivent Costa, rappeur dont le nouvel album « Pourquoi on a cassé la vitre » est dispo dans les bacs ! &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Costa revient sur son process d’écriture et sur cette conviction qui structure toute sa musique : rendre les idées de gauche accessibles à tout le monde, les vulgariser là où l’extrême droite a depuis longtemps l’avantage de la simplicité. On parle aussi du clip tourné en pleine manif avec Médine et des feats du projet, dont 2L, avec qui il partage ce même désir de rendre la gauche un peu plus stylée !&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;📲 Retrouvez Costa sur Instagram : @Costa.blf&lt;br /&gt;📲 Retrouvez Tata Drapi sur Instagram : @tatadrapi &lt;br /&gt;📲 Retrouvez Amine Snoussi sur Instagram : @am.snoussi&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Créé et présenté par Amine Snoussi &lt;br /&gt;Monté par Farton Bink&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Entretien</category><category>Musique</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Table ronde – Journalisme ou militantisme, faut-il choisir ? – Brûle Media</title><link>https://frustrationmagazine.fr/journalisme-militantisme/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/journalisme-militantisme/</guid><description>&lt;p&gt;Description Brûle Media : « Les nouveaux médias indépendants entretiennent de plus en plus un lien direct avec les luttes sociales, écologiques ou politiques. Au quotidien, il nous arrive à présent fréquemment de nous demander si nous devons à tout prix maintenir une frontière entre journalisme et militantisme, ou si, au contraire, le contexte politique nous [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 04 May 2026 12:14:35 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description Brûle Media : « Les nouveaux médias indépendants entretiennent de plus en plus un lien direct avec les luttes sociales, écologiques ou politiques. Au quotidien, il nous arrive à présent fréquemment de nous demander si nous devons à tout prix maintenir une frontière entre journalisme et militantisme, ou si, au contraire, le contexte politique nous impose d’assumer une forme d’hybridation avec les mouvements de terrain. Face à la défiance envers les médias traditionnels, de nombreuses initiatives éditoriales choisissent d’expérimenter d’autres formes : enquêtes collaboratives, travail avec des collectifs militants, ou participation directe aux mobilisations. Ces pratiques renouvellent le rôle du journaliste, mais interrogent aussi les notions d’indépendance, de crédibilité et d’engagement. Comment raconter les luttes sans s’en éloigner ? Faut-il repenser la frontière entre information et engagement ? Les médias indépendants doivent-ils devenir des espaces hybrides, à la fois journalistiques et militants ? Table ronde organisée par Brûle dans le cadre du Festival des Médias Indépendants au Ground Control le 26 avril 2026. 🎤 Avec : · Nicolas Framont, sociologue, essayiste et rédacteur en chef de Frustration Magazine · Emmanuelle Josse, cofondatrice et corédactrice en chef de la revue La Déferlante · Aymeric Dlavo, auteur, journaliste et cofondateur du Canard Réfractaire · Marius Uhl, comédien et rédacteur en chef adjoint de Motus &amp;amp; langue pendue Modération : Charlotte Meyer »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Médias</category><category>Vidéo</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item></channel></rss>