<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss version="2.0" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"><channel><title>Frustration Magazine</title><description>Frustration Magazine, média indépendant et offensif qui relate la guerre des classes.</description><link>https://frustrationmagazine.fr/</link><language>fr-fr</language><image><url>https://frustrationmagazine.fr/img/favicon_light.png</url><title>Frustration Magazine</title><link>https://frustrationmagazine.fr</link></image><item><title>L’IA va-t-elle vraiment « tous nous tuer » ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/ia-risques/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/ia-risques/</guid><description>&lt;p&gt;“Les personnes qui construisent l&amp;rsquo;IA croient sincèrement qu&amp;rsquo;elle pourrait nous tuer tous d&amp;rsquo;ici la fin de la décennie”, c’est ce qu’a déclaré, dans un fil X, Jacob Coxon, un chercheur pour Anthropic, la société d’intelligence artificielle à l’origine de Claude, en annonçant sa démission. Si l’affirmation est très sensationnaliste, en ce qu’elle n’explique en rien [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 11 Sep 2026 10:10:17 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;“Les personnes qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait nous tuer tous d’ici la fin de la décennie”, c’est ce qu’a déclaré, &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://x.com/hilbertspaess/status/2097476203863224394&quot;&gt;&lt;strong&gt;dans un fil X,&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; Jacob Coxon, un chercheur pour Anthropic, la société d’intelligence artificielle à l’origine de Claude, en annonçant sa démission. Si l’affirmation est très sensationnaliste, en ce qu’elle n’explique en rien son affirmation (pourquoi ? comment ?), elle a toutefois le mérite de soulever un débat sur les dangers potentiels de l’IA. Mais ce genre de buzz ont aussi, on va le voir, des effets pervers.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Des risques réels&lt;/strong&gt;…&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les dangers de l’Intelligence Artificielle sont réels. Au-delà des bouleversements sociaux qu’elle génère – détruire des emplois ou la qualité de ceux-là, la dépendance technologique accrue qui nous fait perdre en capacités cognitives en externalisant toujours plus de tâches, la baisse d’originalité des créations (&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=z1Lx4nhEVik&quot;&gt;images laides&lt;/a&gt;, écriture lourde et sans âme…), la confusion entre fiction et réel, l’accroissement des technologies de surveillance et de contrôle, l’insoutenabilité écologique… –  l’IA présente aussi un risque de perte de contrôle. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sans que l’on en soit aux situations apocalyptiques imaginées par la science-fiction (&lt;em&gt;2001: L’Odyssée de l’espace, Terminator, Matrix…&lt;/em&gt;) nous avons d’ores et déjà assisté à des signaux prométhéens, ces moments où une technologie semble échapper à ses créateurs : l’année dernière, Grok, l’IA du milliardaire d’extrême droite Elon Musk, avait été modifiée pour donner des réponses moins progressistes aux utilisateurs et utilisatrices, mais le résultat produit avait été à l’opposé. &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/08/13/grok-l-ia-propriete-d-elon-musk-affirme-avoir-ete-suspendu-pour-avoir-accuse-israel-et-les-etats-unis-de-commettre-un-genocide-a-gaza_6628990_4408996.html?srsltid=AfmBOoo_c8EEvFNMW0EFIo8AsmPWKKTEnLo0W76IaZw033KeQ_O1C9--&quot;&gt;Grok s’était mis à défendre la Palestine et à dénoncer les tentatives de censure de ses créateurs&lt;/a&gt;. On avait dores et déjà un cas d’école d’une IA déployée mais atteignant un niveau de complexité la rendant difficilement maîtrisable par ses développeurs. Plus inquiétant : en juillet dernier, des “agents IA” (des intelligences artificielles capables d’agir de façon autonome pour accomplir une tâche ou atteindre un objectif) d’OpenAI (la société derrière ChatGPT) étaient parvenus, lors d’un test confiné (c’est-à-dire supposément réalisé dans un environnement contrôlé et isolé pour éviter que ses effets n’aient des conséquences à l’extérieur), à se connecter à internet et &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/pixels/article/2026/07/30/la-cyberattaque-de-hugging-face-par-des-ia-d-openai-expliquee-en-quatre-questions_6736657_4408996.html&quot;&gt;à pirater plusieurs entreprises en dehors de tout contrôle&lt;/a&gt;. On peut imaginer les conséquences de ce genre de dérives appliquées, par exemple, à des technologies militaires, comme &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-meilleur-des-mondes/guerre-augmentee-des-technologies-a-double-tranchant-9787816&quot;&gt;les drones où des formes d’IA sont déjà implémentées&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De là à parler de “fin de l’humanité” d’ici quelques années, il y a une marge. Mais des risques conséquents existent, bien que Jacob Coxon se soit gardé de les développer. Ils portent sur des super-intelligences artificielles qui s’empareraient, soit sur commande d’Etats ou de groupes para-étatiques, soit de manière autonome et incontrôlée, d’infrastructures critiques (des réseaux de communication, de marchés financiers, de réseaux électriques…). Les autres risques portent sur des cyberattaques massives ou sur &lt;a href=&quot;https://fr.euronews.com/sante/2026/06/05/les-geants-de-la-tech-les-failles-de-lia-peuvent-livrer-des-armes-biologiques-a-des-malfai&quot;&gt;l’aide au développement d’armes biologiques&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces situations restent pour le moment théoriques. Le point le plus intéressant abordé par Jacob Coxon est la sorte de dilemme du prisonnier dans lequel viennent de s’enfermer les Etats et les grosses entreprises d’intelligence artificielle : “Chez Anthropic, les enjeux sont bien compris, mais ils sont engagés dans une course pour y arriver en premier – ils estiment que personne d’autre n’agira de manière responsable, donc ils doivent le faire eux-mêmes, malgré le risque. Accepter cette course et entrer dans la « phase finale » est un pari empreint d’orgueil démesuré qui ne devrait pas être lancé depuis (…) une entreprise privée.”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Autrement dit tout le monde connaît les risques mais personne ne freine pour éviter que la concurrence (une autre entreprise ou un autre Etat) ne prenne les devants. C’est un bon exemple de comment une avancée technologique devient en quelque sorte “autonome” (ici dans tous les sens du terme).&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;…Mais aussi des enjeux de communication&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Toutefois ces déclarations catastrophistes servent aussi plusieurs intérêts. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le premier est plutôt louable : il s’agit d’alerter pour tenter de pousser pour un ralentissement et davantage de régulations, &lt;a href=&quot;https://www.channelnews.fr/lonu-juge-la-regulation-mondiale-de-lia-beaucoup-trop-lente-158738&quot;&gt;ce qui manque cruellement aujourd’hui.&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le deuxième est plus paradoxal : l’insistance médiatique sur les piratages par des agents IA ou ici sur une intelligence artificielle qui serait si puissante qu’elle en deviendrait capable de détruire l’humanité, permet de remettre ces entreprises au cœur de l’actualité. Elle en donne une image d’une technologie surpuissante, aux potentialités infinies (et exagérées pour le moment). Elle crée aussi le sentiment qu’il ne faudrait pas “qu’elle tombe entre de mauvaises mains” et peut donc, contre-intuitivement, servir d’argument supplémentaire pour la développer plus rapidement que les autres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour poursuivre leurs activités les entreprises d’IA ont besoin d’investissements absolument massifs sans retours immédiats –&lt;a href=&quot;https://www.agefi.fr/news/economie-marches/rentabiliser-les-investissements-de-lia-sera-exigeant-mais-pas-impossible&quot;&gt; L’AGEFI notait&lt;/a&gt; que “&lt;em&gt;les dépenses pour déployer l’IA représenteront environ 9 000 milliards de dollars d’ici à 2030 et devront créer 20 % du bénéfice mondial des entreprises en valeur pour avoir du sens&lt;/em&gt;”. Ces démonstrations paradoxales de puissance peuvent donc servir leurs stratégies. Tout cela arrive précisément dans un moment où l’IA pourrait aussi constituer une énorme bulle spéculative comme à &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/zoom-zoom-zen/zoom-zoom-zen-du-vendredi-06-juin-2025-4381890&quot;&gt;l’époque de la bulle internet des années 1999-2000&lt;/a&gt;. Pour être plus clair : ces entreprises cherchent des ressources financières énormes mais il est fort possible que &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/10/17/bulle-de-l-ia-et-record-de-l-or-deux-interrogations-qui-animent-les-marches-financiers_6647721_3234.html?srsltid=AfmBOoqwFJTtMII3fNTVTZY5rOMNzI2bpN4B8v4GC2j4JeOzoDFg-v8f&quot;&gt;celles-ci soient grandement sur-valorisées,&lt;/a&gt; c’est-à-dire qu’elles soient en incapacité de remplir leurs promesses de revenus et de profits futurs pour les capitalistes, ce qui pourrait faire s’effondrer l’édifice.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À ce stade, les déclarations spectaculaires comme celle de Jacob Coxon ne sont pas démontrées, mais il est vrai que nous sommes, dès aujourd’hui, en train de confier des capacités toujours plus importantes à des systèmes dont les effets sont imparfaitement maîtrisés, dans un contexte de compétition généralisé qui est celui de la mondialisation capitaliste, où les Etats et les entreprises ont intérêt à poursuivre la course plutôt qu’à la ralentir. Il faut donc prendre au sérieux les risques de l’IA mais sans reprendre à notre compte le discours de toute-puissance que ses promoteurs contribuent eux-mêmes à diffuser. Car présenter l’IA comme une technologie presque magique, capable demain de tout faire voire même de nous détruire, peut renforcer paradoxalement son prestige et l’urgence de continuer à investir dans son développement. Le véritable danger n’est pas seulement la possibilité d’une intelligence artificielle devenue autonome mais aussi celui des entreprises et des Etats qui, au nom de la peur de se faire dépasser, acceptent de lui donner toujours plus de pouvoir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Au moment de la publication de l’article nous apprenons que Mediapart a publié une analyse similaire sur certains points, &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/090926/pourquoi-les-specialistes-de-l-ia-croient-qu-elle-pourrait-tuer-tous-les-humains&quot;&gt;&lt;em&gt;que nous vous invitons à lire également&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Édito</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>TVA sociale : l’impôt qui fait payer les consommateurs à la place des actionnaires</title><link>https://frustrationmagazine.fr/tva/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/tva/</guid><description>&lt;p&gt;La TVA, on sait malheureusement trop bien ce que c’est, car on la paye quasiment tous les jours dès qu’on fait le moindre achat. Cet impôt indirect sur la consommation est particulièrement injuste : tout le monde paye le même taux, mais les ménages les plus modestes y consacrent une part bien plus importante de [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 10 Sep 2026 15:57:04 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La TVA, on sait malheureusement trop bien ce que c’est, car on la paye quasiment tous les jours dès qu’on fait le moindre achat. Cet impôt indirect sur la consommation est particulièrement injuste : tout le monde paye le même taux, mais les ménages les plus modestes y consacrent une part bien plus importante de leurs revenus, car ils en dépensent la quasi totalité pour leurs besoins quotidiens, tandis que les riches en épargnent ou en placent une très grande partie. La TVA contribue ainsi à creuser les inégalités, en pesant proportionnellement davantage sur les foyers pauvres que sur les plus fortunés. Alors, comment la TVA pourrait-elle être « sociale », comme&lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.publicsenat.fr/actualites/emploi/presidentielle-le-regain-dinteret-pour-la-tva-sociale-idee-clivante-pour-augmenter-le-salaire-net&quot;&gt;&lt;strong&gt; le propose en particulier François Hollande&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;, d’autant plus dans le contexte d’inflation que nous traversons ? Et dans quelle mesure cette proposition serait un énième cadeau fait aux actionnaires et parachèverait le démantèlement de la sécurité sociale ? Décryptons tout cela.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le site du ministère de l’économie &lt;a href=&quot;https://www.economie.gouv.fr/facileco/quentend-par-tva-sociale&quot;&gt;clarifie les choses directement&lt;/a&gt; :                    &lt;strong&gt;«&lt;/strong&gt;&lt;em&gt;Contrairement à ce que l’expression « TVA sociale » pourrait laisser penser, il ne s’agit pas de créer une nouvelle taxe sur la valeur ajoutée ou d’augmenter le taux de TVA pour financer des mesures destinées à améliorer la condition d’une catégorie de la population (salariés, personnes à faibles revenus…).&lt;/em&gt;». Alors pourquoi on l’appelle « sociale » cette hausse de la TVA ? Parce qu’elle vient compenser une baisse des cotisations sociales, qu’elles soient salariales ou patronales. « &lt;em&gt;Ce qu’on appelle mettre en place un dispositif de TVA sociale consiste, d’une part, à diminuer les cotisations patronales (et éventuellement salariales) et, d’autre part, à augmenter le taux de TVA (taux réduit et / ou taux normal) et à affecter au budget de la Sécurité sociale les recettes fiscales correspondantes.&lt;/em&gt; », explique le site du ministère.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Faire payer les consommateurs à la place des actionnaire&lt;/strong&gt;s&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Rappelons qu’à l’origine, en 1945, la Sécurité sociale n’était pas du tout financée par la TVA et par aucun impôt en réalité. Elle était financée exclusivement par les cotisations sociales (salariales et patronales), assises sur les salaires. Ce choix était lié au fait qu’on considérait que la Sécu était une assurance collective des travailleurs, gérée par les représentants des salariés et des employeurs eux-mêmes, plutôt qu’un dispositif étatique financé par l’impôt.  Dans ce modèle, qui survit partiellement aujourd’hui, il y a donc d’une part les cotisations salariales, qui sont prélevées sur le salaire brut, qu’on voit donc sur notre bulletin de paye et réduisent notre salaire net, et d’autres part les cotisations patronales, qui sont versées en plus par l’employeur. Ces deux cotisations sont bien une partie du salaire du travailleur, mais socialisé : l’entreprise ne lui verse pas directement mais il est mutualisé pour financer les retraites, la santé, l’assurance chômage.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quand il était président, Sarkozy avait mis en place la TVA sociale, mais une fois arrivé au pouvoir en 2012, François Hollande l’avait abrogé pour respecter sa promesse de campagne. Quelques mois plus tard,&lt;a href=&quot;https://www.luipresident.fr/francois-hollande/engagement/abrogation-tva-sociale-251/&quot;&gt; il avait toutefois décidé d’augmenter la TVA&lt;/a&gt; pour financer le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi bénéficiant aux entreprises (de 19,6 à 20% pour le taux normal et de 7 à 10% pour le taux intermédiaire). C’était donc bien une TVA sociale qui ne disait pas son nom, puisque le CICE venait compenser une partie des cotisations patronales et a ensuite été carrément transformé en exonération de cotisations sociales. Macron a ensuite poursuivi cette logique, avec&lt;a href=&quot;https://www.senat.fr/rap/a18-108/a18-10814.html&quot;&gt; une nouvelle étape en 2019&lt;/a&gt;. Jusqu’alors, l’État compensait les exonérations de cotisations patronales qu’il décidait, principalement via des dotations budgétaires classiques. À partir de 2019, le gouvernement a décidé de compenser les exonérations de cotisations patronales par une affectation d’une fraction de TVA, plutôt que par un financement budgétaire direct. Ce changement, passé relativement inaperçu, a institutionnalisé le financement de la Sécurité sociale par la taxation de la consommation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;François Hollande, dans son livre programme qui vient de sortir, souhaite accentuer cette pente, en défendant la mise en œuvre d’une TVA sociale. La hausse de la TVA qu’il défend (qui passerait de 20% à 24%) compenserait une baisse des cotisations salariales, ce qui permettrait d’augmenter les salaires nets. Il suit ainsi les préconisations du Medef, qui indique dans&lt;a href=&quot;https://www.medef.com/uploads/media/node/0020/08/17512-cartes-sur-table-2026.pdf&quot;&gt; son document programme publié le mois dernier&lt;/a&gt; que « &lt;em&gt;Il faut trouver les moyens d’augmenter le salaire net en allégeant le poids des prélèvements sur le travail. Cela suppose de réformer le financement de la protection sociale pour permettre aux rémunérations de progresser sans alourdir le coût du travail pour les employeurs »&lt;/em&gt;. Il rejoint ainsi la même logique que Glucksmann : une fiscalisation supplémentaire de la protection sociale, permettant d’augmenter les salaires net sans faire payer les employeurs, Glucksmann privilégiant pour sa part&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/augmenter-les-salaires-sans-faire-payer-les-patrons-la-nouvelle-arnaque-de-raphael-glucksmann&quot;&gt; la hausse de l’imposition de l’héritage pour y parvenir&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La proposition de Hollande est cependant encore plus critiquable : augmenter la TVA revient à augmenter les prix pour tous les consommateurs, afin de compenser des cotisations jusqu’alors payées par les employeurs. L’argument avancé est qu’il serait impossible et injuste de faire reposer le financement de la protection sociale exclusivement sur les revenus du travail, alors même que les dirigeants politiques ont renoncé à réduire durablement le chômage. « &lt;em&gt;Il faudrait donc élargir l’assiette de financement à l’ensemble de la population, via la taxation de la consommation populaire. Pour financer cette mesure, pour les travailleurs, pour ceux qui ont un emploi aujourd’hui et qui auront une meilleure rémunération, il faut faire que la Sécurité sociale, pour partie, ne repose plus simplement sur les cotisations sociales&lt;/em&gt;« , explique François Hollande. En gros, puisque Hollande a renoncé à créer des emplois, il veut faire payer plus de taxes à ceux qui n’en ont pas. Les employeurs payeraient ainsi moins de cotisations sur nos salaires, mais nous les payerions à leur place via des prix beaucoup plus élevés. Certes, Hollande propose en parallèle de baisser de 5,5% à 0% le taux de TVA sur les produits de première nécessité. Mais on sait que ce genre de mesure est toujours un cadeau de plus aux entreprises, qui ont tendance à profiter de la baisse de TVA pour augmenter leur prix auprès des consommateurs.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Aujourd’hui, les cotisations sociales représentent déjà moins de la moitié du financement de la Sécu&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Mais c’est, comme nous l’avons dit, malheureusement déjà le cas. En 2023,&lt;a href=&quot;https://www.previssima.fr/actualite/tva-sociale-tout-comprendre-a-cette-piste-de-financement-du-modele-social-francais.html&quot;&gt; plus de 28 % des recettes de TVA collectées par l’État&lt;/a&gt; ont été directement affectées au financement de la Sécurité sociale, pour un montant de 48,4 milliards d’euros, principalement destiné à compenser les exonérations de cotisations patronales. Mais la fiscalisation du financement de la sécurité sociale et de l’assurance chômage ne se limite pas à la hausse de la TVA. En particulier, en 2018,&lt;a href=&quot;https://www.senat.fr/rap/a17-068/a17-0689.html&quot;&gt; la loi de financement de la Sécurité sociale&lt;/a&gt; entraîna le fait que les salariés du secteur privé ne cotisent plus du tout pour la maladie-maternité et le chômage, ces cotisations salariales ont été supprimées et compensées par une hausse de la CSG (impôt prélevé à la source sur la plupart des revenus). Les cotisations salariales ne financent ainsi plus que les retraites. A la fin des années 1990, les cotisations sociales représentaient encore&lt;a href=&quot;https://www.fipeco.fr/fiche/Quel-financement-pour-la-s%C3%A9curit%C3%A9-sociale-%3F&quot;&gt; 90 % des recettes de l’ensemble des administrations de sécurité sociale&lt;/a&gt;. Aujourd’hui, suite à toutes ces réformes, les cotisations sociales ne représentent plus qu’environ 48 % des ressources totales de la Sécurité sociale, tandis que la CSG en constitue 20 %. Le reste, soit près d’un quart des ressources, provient d’impôts et taxes affectés, parmi lesquels la TVA occupe une place croissante.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ainsi, cette bascule progressive du financement du travail vers la taxation de la consommation et la CSG a transformé en profondeur le financement de notre modèle social, mais également sa gouvernance. Historiquement, la gouvernance de la sécurité sociale était largement gérée par les représentants des travailleurs eux-mêmes et non pas par l’Etat. De 1946 à 1967,&lt;a href=&quot;https://www.frontsyndical-classe.org/2015/12/la-secu-elle-est-a-nous-une-autre-histoire-de-la-cgt-par-bernard-friot-et-christine-jaske.html&quot;&gt; comme le rappelle le sociologue Bernard Friot,&lt;/a&gt; les caisses de Sécurité sociale étaient dirigées par des conseils d’administration où les représentants des salariés majoritairement issus de la CGT détenaient la majorité absolue. Ce pouvoir ouvrier fut fortement réduit en 1967 par une réforme qui instaura le paritarisme : les représentants des salariés et les représentants du patronat ont disposé désormais du même nombre de sièges dans les caisses. Depuis, le rôle de l’État n’a cessé de se renforcer. Aujourd’hui, les syndicats sont toujours présents dans les conseils d’administration des caisses, mais leur pouvoir de décision est quasi inexistant. Les grandes orientations financières de la Sécurité sociale sont désormais largement déterminées par le gouvernement et le Parlement, notamment à travers les lois de financement de la Sécurité sociale. Les caisses doivent respecter des objectifs de dépenses et des règles budgétaires définis au niveau national,  elles n’ont plus d’autonomie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La gouvernance de l’assurance chômage a, quant à elle,&lt;a href=&quot;https://www.unedic.org/lassurance-chomage-en-france/decryptage/l-unedic-est-elle-une-administration-publique&quot;&gt; suivi une trajectoire un peu différente&lt;/a&gt;. Depuis sa création en 1958, l’Unédic (l’organisme qui finance l’assurance chômage, tandis que France Travail se charge du versement des allocations) est gérée paritairement par les représentants des salariés et des employeurs. Les syndicats y conservent aujourd’hui un rôle plus important dans la définition des règles que dans la gouvernance de la Sécurité sociale. Ce sont les représentants des salariés et des employeurs qui négocient notamment les conditions d’accès aux allocations chômage, leur durée et leur niveau, mais l’État encadre désormais fortement ces négociations. En effet, depuis 2018, le gouvernement fixe un cadre aux discussions en imposant notamment des objectifs et des contraintes financières. Si les « partenaires sociaux » ne parviennent pas à un accord, l’État peut reprendre la main et fixer lui-même les règles par décret. Ainsi, ces dernières années, certaines réformes régressives ont été négociées et acceptées par une partie des organisations syndicales (conventions d’assurance chômage&lt;a href=&quot;https://www.unedic.org/la-reglementation/conventions-d-assurance-chomage/convention-du-14-mai-2014-relative-a-l-indemnisation-du-chomage&quot;&gt; de 2014&lt;/a&gt; et&lt;a href=&quot;https://www.unedic.org/actualites/les-partenaires-sociaux-signent-la-convention-dassurance-chomage-2017&quot;&gt; de 2017&lt;/a&gt;, accord conclu&lt;a href=&quot;https://www.unedic.org/actualites/signature-de-la-nouvelle-convention-d-assurance-chomage-du-15-novembre-2024&quot;&gt; en novembre 2024&lt;/a&gt;, etc.) tandis que d’autres ont été imposées par le gouvernement lorsque les négociations n’ont pas abouti (&lt;a href=&quot;https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/questions/QANR5L15QE20710&quot;&gt;en 2019&lt;/a&gt; et&lt;a href=&quot;https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/textes/l16b2617_proposition-resolution.pdf&quot;&gt; en 2024&lt;/a&gt; notamment).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Derrière le vocabulaire technocratique de « TVA sociale » se cache donc une opération très ancienne : faire progressivement payer à la population ce que les entreprises, et donc les bourgeois qui les détiennent, refusent de financer. Chaque point de cotisation sociale remplacé par un point supplémentaire de TVA, c’est une part de la richesse que nous créons qui échappe au monde du travail, et un peu plus de pouvoir transféré vers le gouvernement. C’est une dépossession du travail menée à bas bruit depuis quarante ans.  Combien de temps encore nous laisserons négocier nos droits à notre place, dans des « instances paritaires » vidées de leur substance et sous la tutelle de gouvernements autoritaires qui reprennent la main dès que la négociation ne va pas dans leur sens ? La Sécu a été conquise par des ouvriers qui ont su poser leurs propres conditions et gérer eux-mêmes leurs institutions. La façon dont les candidats veulent financer la sécurité sociale est l’un des meilleurs indicateurs pour savoir s’ils pro-bourgeois ou pro-classes laborieuses. S’ils veulent la financer avec des impôts injustes que tout le monde paye, ils ne pensent qu’à défendre le patronat et le capital. S’ils veulent la financer via une hausse des cotisations patronales pour faire contribuer davantage ceux qui se gavent, alors ils sont de notre côté. C’est simple, basique, et tout le reste n’est que de la posture.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Édito</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Interdire le voile : la nouvelle proposition pétainiste du RN</title><link>https://frustrationmagazine.fr/interdire-voile-rn/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/interdire-voile-rn/</guid><description>&lt;p&gt;Quand on entend parler des lois racistes du passé, généralement cela nous semble un peu ahurissant et l’on se demande comment autant de gens ont pu y adhérer. Pourtant ce qu’il se passe en France et ce que propose l’extrême droite contre les musulmans et les musulmanes et du même ordre, celui d’une société d’apartheid [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 09 Sep 2026 18:07:43 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Quand on entend parler des lois racistes du passé, généralement cela nous semble un peu ahurissant et l’on se demande comment autant de gens ont pu y adhérer. Pourtant ce qu’il se passe en France et ce que propose l’extrême droite contre les musulmans et les musulmanes et du même ordre, celui d’une société d’apartheid où les policiers traqueront des femmes sur des motifs religieux pour les forcer à se dévoiler. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Un statut spécial pour les musulmanes &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le RN surfe sur la vieille obsession française pour le voile pour proposer une mesure qui rappelle la ségrégation raciale aux Etats-Unis ou les premières lois des statuts des Juifs sous Pétain : c’est-à-dire des mesures prises spécifiquement contre les individus d’une communauté pour les priver de droits accordés à tous (s’habiller comme l’on veut, être croyant etc). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le RN a évidemment précisé que la mesure concerne les musulmanes et non pas, par exemple “le personnel religieux” (les nonnes) et probablement pas, par exemple, les personnes en chimiothérapie qui se couvrent parfois. C’est donc le début d’un statut des musulmanes, où il faudra démontrer que la personne l’est. On commence à l’effleurer : ce genre de mesures n’a rien à voir avec la laïcité qui prévoit une forme de neutralité de l’Etat vis-à-vis de la religion, elle en est son contraire. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela s’inscrit dans tout un arsenal de mesures où les musulmans et les musulmanes auraient droit d’être en France mais à condition qu’ils et elles arrêtent de l’être. Toute manifestation de leur foi ou même, plus largement, de formes d’arabité, sont considérées comme suspectes (on verra que l’islamophobie est bien un racisme). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Petit à petit c’est tout un ensemble d’activités que la droite (et parfois la gauche) cherchent à leur interdire : &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/08/26/comment-le-burkini-est-devenu-la-polemique-du-mois-d-aout_4988517_4355770.html?srsltid=AfmBOooSvQA-574zkNqbg8-BrC8DqaHb1j_B8xn98q6TjR6ghU67Sr9T&quot;&gt;aller à la plage&lt;/a&gt; ou &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/lyon/la-justice-confirme-l-annulation-de-la-baignade-en-burkini-dans-les-piscines-municipales-de-grenoble-20260626&quot;&gt;à la piscine&lt;/a&gt; avec le maillot qu’elles souhaitent, &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/voile-a-l-universite-c-est-une-question-qui-ne-devrait-pas-se-poser-5314909&quot;&gt;suivre des enseignements à l’université&lt;/a&gt; (un lieu dans laquelle la neutralité politique et religieuse pour les étudiantes et étudiants n’a jamais été une obligation), &lt;a href=&quot;https://www.actu-juridique.fr/professions/avocats/flash-le-conseil-detat-valide-linterdiction-des-signes-distinctifs-avec-la-robe-davocat/&quot;&gt;exercer comme avocate&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/09/25/le-conseil-d-etat-valide-la-dissolution-du-ccif-et-de-barakacity_6095981_3224.html?srsltid=AfmBOorj4l4ZoNag2ERgKSGuAlQteGSDQGQw3mTOYH4icCQm5zc1jNBC&quot;&gt;s’organiser dans des associations antiracistes&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/politique/gouvernement/retailleau-veut-interdire-le-voile-aux-accompagnatrices-lors-des-sorties-scolaires-ce-que-dit-la-loi_AN-202501070497.html&quot;&gt;accompagner les enfants en sorties scolaires&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/fausse-laicite-vraie-islamophobie-letat-veut-traquer-les-musulmanes-dans-le-sport&quot;&gt;faire du sport&lt;/a&gt;…  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais fondamentalement le sujet n’est pas et n’a jamais été que l’Islam. Il s’agit également de s’en prendre à tout ce qui est de près ou de loin associé dans l’imaginaire français blanc actuel aux Arabes : &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/abaya&quot;&gt;l’abaya,&lt;/a&gt; &lt;a href=&quot;https://rmc.bfmtv.com/actualites/societe/kebabs-barber-tous-les-2m-c-est-la-meme-chose-un-maire-veut-reprendre-la-main-sur-le-commerce-local_AV-202504070187.html&quot;&gt;les barbershops, les kebabs&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://x.com/RTLFrance/status/1925069703103578601&quot;&gt;les boucheries halal&lt;/a&gt; (d’un coup les soi-disant vertus de l’entreprenariat cessent d’exister)… Ils sont accusés de tous les maux, &lt;a href=&quot;https://www.humanite.fr/medias/bfmtv/les-musulmans-fautifs-dune-penurie-doeufs&quot;&gt;jusqu’aux pénuries d’œufs.&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Dévoiler les femmes : une obsession coloniale &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Mais l’obsession pour le dévoilement des femmes musulmanes qui prend racine à l’extrême droite mais traverse largement le spectre politique&lt;a href=&quot;https://www.nouvelobs.com/societe/20130329.OBS6221/badinter-plaide-pour-que-la-loi-sur-le-voile-soit-etendue.html&quot;&gt; jusqu’à certains pans du féminisme blanc et bourgeois&lt;/a&gt; en passant par les candidat macronistes à la présidentielle &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=_GaDjl3on4Q&quot;&gt;Gabriel Attal &lt;/a&gt;et &lt;a href=&quot;https://www.tf1.fr/tmc/quotidien-avec-yann-barthes/videos/a-bas-le-voile-le-discours-choc-de-bruno-retailleau-lors-du-meeting-pour-la-republique-contre-lislamisme-78466039.html&quot;&gt;Bruno Retailleau&lt;/a&gt;, a, au-delà de l’arsenal raciste plus général dans lequel il s’inscrit, une histoire spécifique liée à l’histoire de la colonisation française en Algérie. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En Algérie française, le colonisateur était obsédé par l’idée de dévoiler les femmes. Cela se faisait, déjà (!) avec de pseudos arguments “féministes” sur le “patriarcat musulman”.  De la part de la France où, à l’époque, les femmes ne pouvaient pas travailler ni ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leurs maris, où la contraception et l’avortement étaient interdits, cela s’apparentait déjà à un sacré foutage de gueule. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Affiche de propagande coloniale française en Algérie, 1958.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/frantz-fanon/&quot;&gt;Frantz Fanon,&lt;/a&gt; le célèbre psychiatre et penseur anticolonialiste martiniquais qui a analysé les effets psychologiques et sociaux du colonialisme et défendu la lutte pour la libération des peuples colonisés, avait bien repéré les soubassements à l’oeuvre dans l’agacement ressenti par le colonisateur face au voile – le même genre qui pousse à vouloir forcer des femmes à se mettre en bikini contre leur volonté sur la plage au prétexte de vouloir “les libérer”. Il écrivait ainsi : « &lt;em&gt;dévoiler cette femme, c’est mettre en évidence la beauté (…) briser sa résistance, la faire disponible pour l’aventure&lt;/em&gt; », « &lt;em&gt;cette femme qui voit sans être vue frustre le colonisateur&lt;/em&gt; ». Il en notait ainsi la dimension nettement sexuelle y voyant une “&lt;em&gt;pénétration (…) dans la société autochtone&lt;/em&gt;”, un “&lt;em&gt;viol du colonisateur&lt;/em&gt;”. Le voile “&lt;em&gt;frustre le colonisateur&lt;/em&gt;” qui ​​« &lt;em&gt;veut voir (et) réagit agressivement devant cette limitation de sa perception&lt;/em&gt; ». Il notait d’ailleurs l’effet concret que cela a créé, à savoir que le voile est aussi devenu pour beaucoup un geste de résistance à l’oppression coloniale : « &lt;em&gt;à l’offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppose le culte du voile&lt;/em&gt; ». &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que Fanon identifie là n’est ni plus ni moins qu’une forme de Male Gaze, ce “regard masculin” qui traite l’espace public comme un espace d’évaluation permanente des corps féminins. Une femme voilée échappe à ce circuit. Elle circule dans la rue sans offrir son apparence à la consommation visuelle, sans participer à ce rituel d’exposition qui conditionne, pour beaucoup d’hommes, leur rapport aux femmes dans l’espace public. Les gens qui veulent interdire le voile sont, pour beaucoup, les mêmes qui militent contre l’IVG et trouvent le féminisme hystérique. Leur soudaine sollicitude pour le sort des femmes musulmanes détonne un peu dans des trajectoires politiques consacrées à rogner les droits des femmes depuis des décennies. Un corps qui refuse de se rendre lisible dans l’espace public, qui sort du circuit de l’évaluation masculine, ça conteste un droit de regard que ces hommes considèrent comme acquis. Cela titille de vieux affects réactionnaires, et les énerve pour de vrai. Les masculinistes ont tellement intégré le droit de regard sur les corps des femmes dans l’espace public qu’ils n’en voient même plus le caractère construit. Pour eux c’est un état de fait, une loi quasi naturelle : les femmes circulent dans la rue pour que les hommes les regardent et les évaluent. La femme voilée qui refuse de participer à cet arrangement leur pose un problème très concret, qui va bien au-delà du champs religieux ou de l’identitaire. Elle sort du système d’évaluation dans lequel ils organisent leur rapport au monde. Une femme voilée, dans cette logique, ne fait pas d’effort, refuse la mise en jeu de sa valeur, s’exclut du marché. Qu’ils appellent ça « laïcité » ou « émancipation », la frustration qu’ils expriment est celle, très banale, de quelqu’un à qui on refuse quelque chose qu’il croyait lui être dû.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;L’absurdité de l’argument “féministe”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’argument féministe, sorti dans ce contexte par des gens qui se sont continuellement opposés à toutes les luttes féministes depuis deux siècles, est d’une absurdité sans nom.  L’idée avancée est que les femmes voilées n’auraient aucune forme d’agentivité (la capacité d’une personne ou d’un groupe à agir par lui-même, à faire des choix plutôt que de simplement subir ce qui lui arrive), le porteraient souvent contre leur gré, ou à minima seraient soumises et contraintes de le faire par leurs maris, leurs frères ou des réseaux islamistes. &lt;a href=&quot;https://youtu.be/FLldoM-orXc?si=0vVCCQSLc2EpCfLJ&amp;amp;t=1596&quot;&gt;Comme l’expliquait Françoise Vergès dans notre abécédaire&lt;/a&gt;, cette rhétorique a été servie sur un plateau à l’extrême droite par des féministes blanches de gauche&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Faisons un exercice de pensée et acceptons ce postulat (qui est évidemment faux) simplement le temps de la démonstration : il s’agirait donc de traquer et verbaliser des personnes qu’on prétend libérer, de mettre des amendes aux victimes que l’on aurait identifiées. Quelle inversion où c’est la personne considérée comme aliénée qui est punie ! Avec ce raisonnement on pourrait aussi bien mettre des amendes aux femmes battues car l’on s’oppose aux violences conjugales, ou aux ouvrière et ouvriers car l’on est contre l’exploitation au travail… On le voit : même les gens qui défendent cette position n’y croient pas eux mêmes et, même sous l’angle blanc paternaliste qui envisage les musulmans comme de grands enfants à civiliser et à éduquer, ne cherchent qu’à nuire aux femmes musulmanes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Proposez à ces mêmes gens de débattre des discriminations à l’embauche subies par les femmes qui portent des prénoms d’origine nord-africaine, ou des féminicides dans des familles auxquelles personne n’avait accordé la moindre attention jusqu’à ce qu’une femme y soit tuée et la sollicitude s’évapore presque par magie à chaque fois. Le « féminisme » agité autour du voile a ceci de très pratique qu’il ne demande “rien à personne”(de blanc), ne change aucun rapport de force, et ne requiert des femmes musulmanes qu’une seule chose, “enlever un bout de tissu”. Se faisant il outrepasse aussi très bien de leur demander leur avis. Les femmes voilées qui témoignent publiquement de leur choix, qui expliquent ce que le port du voile représente pour elles sont soit ignorées soit soupçonnées d’être trop aliénées pour savoir ce qu’elles disent. Un féminisme qui réclame l’émancipation des femmes tout en refusant de les entendre n’en est en réalité tout simplement pas un.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur l’argument de la “contrainte”, oui, j’imagine qu’elle peut exister dans certaines familles musulmanes, comme elle existe dans des familles catholiques, dans les familles où l’on demande à une enfant de ‘s’habiller correctement’ pour le repas du dimanche (comprenez de porter un vêtement plus ‘distingué’ que confortable), dans à peu près tous les espaces où des hommes exercent une pression sur l’apparence des femmes qui les entourent. Personne ne propose d’interdire le maquillage pour émanciper les femmes de ces injonctions-là. Ce qui distingue le voile dans ce débat, c’est qu’il est porté par des femmes arabes et musulmanes, et que leur autonomie, contrairement à celle des autres, est par définition suspecte. Si l’objectif était vraiment de protéger des femmes contraintes, les outils juridiques existent déjà, contraindre quelqu’un à se vêtir ou à se dévêtir contre sa volonté est punissable (tiens… c’est exactement ce qui est proposé ici par le R.N) Ce que propose le parti d’extrême droite revient à interdire le mariage pour lutter contre les mariages forcés, punir toutes les femmes voilées, y compris celles qui ont choisi de l’être, au motif que certaines d’entre elles ne l’auraient pas choisi. L’argument est donc parfaitement inentendable. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le patriarcat tolère qu’on demande aux femmes de « donner plus » : être plus visibles, plus disponibles dans le regard des autres. Ce qu’il ne supporte pas en revanche c’est qu’on lui demande de soustraire quelque chose. La femme voilée qui sort du circuit du regard masculin refuse une injonction, pour celà le système de pensée fasciste n’a aucun cadre pour le gérer autrement que par la force. Le « donner plus » a pourtant ses propres limites  car le « donner trop » existe aussi dans cette logique, et c’est précisément ce qu’invoque l’OPJ qui demande à une victime de viol venue porter plainte comment elle était habillée le jour des faits. Les femmes n’ont tout simplement pas le droit de paramétrer elles-mêmes la visibilité de leur corps dans l’espace public. Trop visible, c’est leur ‘’faute’’. Pas assez visible, c’est une oppression qu’il faut corriger par la loi. Dans les deux cas, la décision appartient à quelqu’un d’autre que les principales concernées.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;L’absurdité de l’argument sur la “laïcité”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La laïcité française a été pensée comme une séparation entre l’Etat et l’Eglise catholique ainsi que comme une réponse aux guerres de religions qui ont détruit l’Europe. Il s’agissait donc d’assurer la neutralité de l’Etat en matière de religion ET d’assurer la liberté de culte et de conscience. C’est l’article 1er de notre constitution : la République est laïque et “assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances” &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Contrairement à la confusion désormais instaurée, la laïcité consiste donc, pour les agents de l’Etat à ne pas exprimer ses convictions religieuses et à assurer la liberté de chacun de croire et de pratiquer sa foi, et non pas d’interdire la religion aux usagers des services publics ou bien dans l’espace public et dans la rue. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans l’espace public, chacun a le droit d’afficher ses convictions religieuses. Interdire le voile est donc une violation du principe de laïcité et du principe du neutralité : d’ailleurs cette loi s’appliquera spécifiquement aux musulmanes, il ne s’agit pas d’interdire tous les signes religieux (la kippa, qui est un autre couvre chef religieux, n’est pas visé par la proposition par exemple). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’utilisation de l’argument de la laïcité s’appuie sur l’imaginaire complotiste de l’islamisation : la France serait en passe de devenir une sorte de république musulmane, avec la charia, des réseaux islamistes oeuvreraient secrètement à tous les niveaux etc. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/complot-musulman&quot;&gt;C’est tout le délire autour d’un grand complot frériste&lt;/a&gt; ou islamo-gauchiste. Pris ainsi cela permet de prendre la laïcité non pas simplement comme l’égalité des religions face à l’Etat, la liberté de croyance et de culte, et la séparation de l’Eglise d’avec l’Etat, mais comme la réactivation d’un combat de l’Etat en faveur de la sécularisation et contre la religion catholique et son influence. Les catholiques ayant été matés, ce serait maintenant au tour des musulmans. Cette rhétorique permet à l’extrême droite de tabler plus large et de récupérer dans leur idéologie une partie de la gauche bouffe-curés qui trouve ici une possibilité de déculpabilisation pour ses pulsions racistes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sauf que voilà, non seulement les Musulmans ne font pas d’entrisme mais ils sont même exclus d’absolument partout. Aucune grande institution d’État française n’est actuellement présidée par un Musulman (même l’Institut du monde arabe était présidé par… Jack Lang, et désormais par Anne-Claire Legendre). Parmi les principaux partis (PS, LR, Renaissance, LFI, RN, EELV…), aucun n’est actuellement présidé par une personne musulmane. Aucune des entreprises du CAC 40 n’est dirigée (PDG ou président du conseil d’administration) par une personne s’identifiant publiquement comme musulmane. Autrement dit, alors que les Musulmans représentent 6 à 9 millions de personnes en France, ils sont totalement absents des sphères et leviers de pouvoir. La laïcité est, pour l’extrême droite, un pur argument de façade pour le ségrégationnisme. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Derrière l’islamophobie : le racisme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce qui distinguerait l’interdiction du voile d’autres mesures racistes du passé est qu’elle s’en prendrait à la religion, à la culture plutôt qu’à une race supposée. Ainsi s’il renonçait à être musulman, le musulman ne serait plus pourchassé. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais une partie de l’extrême droite est plus honnête et plus frontale sur ses intentions. Ainsi l’influenceur suprémaciste blanc Daniel Conversano tweetait en aout dernier : “j’ai peur qu’en enlevant leurs voiles, on réalise qu’en dessous, elles sont toujours Arabes…”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Eric Zemmour, lui aussi &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/politique/reconquete/presidentielle-2027-eric-zemmour-annoncera-s-il-est-candidat-avant-decembre_AV-202609030686.html&quot;&gt;probable candidat à la présidentielle 2027&lt;/a&gt;, commençait par dire être “totalement d’accord” avec cette interdiction mais précisait qu’il ne s’agit pas de lutter contre l’islamisme mais bien contre l’Islam et les Arabes. Il ramenait ça, comme toujours, en utilisant &lt;a href=&quot;https://x.com/ZemmourEric/status/2094749945827848216&quot;&gt;le langage du génocide, à la question “du nombre et de la démographie”, question qui ne se réglerait que par “la remigration”&lt;/a&gt; (l’euphémisme que l’extrême droite utilise pour parler de la déportation de millions de personnes sur des critères raciaux et religieux). Cela confirme que l’interdiction du voile proposée par le Rassemblement National n’est qu’une première étape vers un programme raciste bien plus radical dans lequel les sornettes autour de la “femme soumise” ou de la “laïcité” sont très secondaires.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La proposition de l’extrême droite d’interdire le port du voile pose plus largement la question de savoir si l’on a encore le droit d’être musulman en France. Les bourgeois de droite prétendent “libérer” les femmes en leur imposant la manière dont elles doivent s’habiller, défendre la laïcité en restreignant la liberté de conscience et ciblent spécifiquement les musulmans, ce qui finit par fabriquer un statut particulier pour ces derniers comme dans les périodes les plus racistes de l’Histoire. L’histoire coloniale française nous rappelle d’ailleurs que cette volonté de dévoiler n’a jamais été neutre et procédait déjà d’un rapport de domination raciste. Lorsqu’un Etat commence à déterminer quels citoyens peuvent manifester leur religion, à traquer dans l’espace public celles dont la tenue permet de les identifier comme musulmanes et à justifier cette discrimination par leur propre émancipation, le problème n’est plus le voile mais bien l’instauration d’une forme de régime d’apartheid. &lt;/p&gt;



&lt;h4&gt;Farton Bink &amp;amp; Rob Grams&lt;/h4&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Féminisme</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>L’AfD : c’est quoi ce parti de gros nazis dégénérés qui raffle tout en Allemagne ? </title><link>https://frustrationmagazine.fr/afd/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/afd/</guid><description>&lt;p&gt;Coup de tonnerre en Allemagne : un parti néonazi, l’AfD, vient de remporter un succès historique dans un land de l’est (l’Allemagne est un pays fédéral qui agrège 16 petits Etats) qui pourrait en annoncer d’autres. Après des décennies de politiques néolibérales menées conjointement par la gauche et la droite, les mêmes causes ont donc [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 08 Sep 2026 14:21:50 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Coup de tonnerre en Allemagne : un parti néonazi, l’AfD, vient de remporter un succès historique dans un land de l’est (l’Allemagne est un pays fédéral qui agrège 16 petits Etats) qui pourrait en annoncer d’autres. Après des décennies de politiques néolibérales menées conjointement par la gauche et la droite, les mêmes causes ont donc produit les mêmes effets… Mais qu’est-ce que l’AfD, ce parti allemand fondé en 2013, et y a-t-il lieu de s’inquiéter ? (oui)&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une obsession anti-musulmans et contre l’immigration&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Comme la droite et l’extrême droite française, l’AFD est anti-migrants et anti-musulmans. Mais, néonazis oblige, leur rhétorique est ouvertement meurtrière : &lt;a href=&quot;https://www.timesofisrael.com/anti-migrant-anti-muslim-and-anti-merkel-germanys-afd-set-to-enter-parliament/&quot;&gt;ses dirigeants (comme la co-fodondatrice Frauke Petry – désormais démissionnaire) ont ainsi affirmé que les gardes-frontières allemands devraient pouvoir tirer sur les immigrants, et souhaité qu’un homme politique allemand d’origine turque soit “éliminé en Anatolie”&lt;/a&gt;. Le porte-parole du groupe parlementaire du parti en 2020, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/28/en-allemagne-l-afd-exclut-un-de-ses-cadres-qui-a-propose-de-gazer-les-refugies_6053944_3210.html&quot;&gt;Christian Lüth, avait aussi été très explicite en demandant à ce que les réfugiés soient “abattus” ou “gazés”&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’AfD soutient que &lt;a href=&quot;https://www.theatlantic.com/international/archive/2016/05/afd-germany-anti-immigration/484700/&quot;&gt;“l’Islam ne fait pas partie de l’Allemagne”&lt;/a&gt; et fait campagne avec des slogans comme &lt;a href=&quot;https://www.cnbc.com/2017/09/25/germany-far-right-afd-party-5-things-you-need-to-know.html&quot;&gt;“les bikinis pas les burkas !” &lt;/a&gt;(ça vous rappelle quelque chose ?)&lt;a href=&quot;https://www.cnbc.com/2017/09/25/germany-far-right-afd-party-5-things-you-need-to-know.html&quot;&gt;. Une autre affiche montre un porc et affirme que “l’islam ne correspond pas à notre cuisine”&lt;/a&gt;.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’AfD est soutenu par Pegida (acronyme de “patriotes contre l’islamisation de l’Occident”), un mouvement qui organisait des marches islamophobes assez massives. &lt;a href=&quot;https://www.irishtimes.com/news/world/europe/afd-embraces-pegida-ahead-of-german-election-1.3226952&quot;&gt;Son leader, Lutz Bachmann (par ailleurs trafiquant de drogue), &lt;/a&gt;qui parlait des réfugiés comme de “&lt;a href=&quot;https://www.irishtimes.com/news/world/europe/afd-embraces-pegida-ahead-of-german-election-1.3226952&quot;&gt;vermines&lt;/a&gt;”, appelait ainsi à voter pour le parti. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La question religieuse est présente mais fondamentalement c’est bien la suprématie de la race blanche que l’AfD mobilise régulièrement. &lt;a href=&quot;https://www.newsweek.com/germany-afd-election-669994&quot;&gt;Une affiche montrant une femme blanche enceinte affirmait ainsi : “Nouveaux Allemands? Nous les ferons nous-mêmes »&lt;/a&gt;. Björn Höcke, chef de l’AfD dans l’État de Thuringe, parlait lui du &lt;a href=&quot;https://www.spiegel.de/international/germany/interview-with-frauke-petry-of-the-alternative-for-germany-a-1084493.html&quot;&gt;“comportement reproducteur des autres cultures”&lt;/a&gt;. Sur son site, l’AfD insistait sur la priorité qu’il fallait donner au &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2024/01/10/en-allemagne-des-responsables-du-parti-d-extreme-droite-afd-envisagent-l-expulsion-en-masse-d-allemands-d-origine-etrangere_6210063_3210.html&quot;&gt;“changement démographique” par rapport au “changement climatique”&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Les médias indépendants avaient révélé une réunion secrète où &lt;a href=&quot;https://correctiv.org/top-stories/2024/01/10/plan-secret-contre-lallemagne/&quot;&gt;l’AfD ,avec d’autres néonazis et des entrepreneurs, travaillaient sur un plan de déportation massive des musulmans et des immigrés&lt;/a&gt; (la “remigration”). Ils envisagaient ainsi de &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2024/01/10/en-allemagne-des-responsables-du-parti-d-extreme-droite-afd-envisagent-l-expulsion-en-masse-d-allemands-d-origine-etrangere_6210063_3210.html&quot;&gt;déporter 2 millions de “citoyens allemands non assimilés”&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce racisme n’est pas purement discursif et se traduit en actes. La Saxe, où l’AfD vient de faire une percée exceptionnelle en remportant 44% des voix, est aussi &lt;a href=&quot;https://www.dw.com/en/german-man-sentenced-to-prison-for-refugee-home-attack/a-19343317&quot;&gt;l’Etat allemand qui a connu le plus d’attaques racistes de toute l’Allemagne&lt;/a&gt; : &lt;a href=&quot;https://www.dw.com/en/bautzen-seeks-solutions-after-refugee-shelter-burning/a-19066745&quot;&gt;des fascistes y ont notamment incendié des abris pour réfugiés&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://www.theguardian.com/world/2016/feb/19/mob-chanting-bus-refugees-germany-politicians&quot;&gt;ont attaqué des bus transportant des réfugiés syriens&lt;/a&gt;. Ces attaques ne se limitent toutefois pas à la Saxe : &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2020/02/20/allemagne-au-moins-huit-morts-dans-deux-fusillades-a-hanau_6030139_3210.html?srsltid=AfmBOooQigOokSEiONXueSiHsWqx4SkV5djZKCGUkZJbGsDnwrxaPEds&quot;&gt;en 2020, c’est à Hanau, près de Francfort, où un attentat d’extrême droite avait fait 9 morts&lt;/a&gt;, la plupart d’origine kurde. Le terroriste, qui parlait dans un manifeste de “peuples à éliminer” avait tiré sur deux bars à chicha.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme en France où les macronistes ont fait passer le programme du RN sur l’immigration, grâce aux voix des députés du parti de l’extrême droite, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2025/01/29/en-allemagne-la-cdu-fait-sauter-le-cordon-sanitaire-avec-l-extreme-droite_6522492_3210.html&quot;&gt;l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (le CDU) a elle aussi fait passer ses mesures xénophobes via une alliance avec l’AfD&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Négationnisme, révisionnisme et nazisme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Si la priorité est mise par l’AfD contre les musulmans, l’extrême droite allemande n’a pas pour autant oublié son antisémitisme. C’est sans surprise que &lt;a href=&quot;https://x.com/20Minutes/status/2096992060741976569&quot;&gt;des militants du parti célébraient la victoire avec des saluts &lt;/a&gt;hitlériens. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour l’AfD, &lt;a href=&quot;https://www.nytimes.com/2017/01/18/world/europe/germany-afd-alternative-bjorn-hocke.html&quot;&gt;l’Allemagne n’a pas a se repentir de son passé nazi&lt;/a&gt;. Björn Höcke &lt;a href=&quot;https://www.timesofisrael.com/anti-migrant-anti-muslim-and-anti-merkel-germanys-afd-set-to-enter-parliament/&quot;&gt;qualifiait ainsi le mémorial de l’Holocauste à Berlin de “monument de la honte”&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.wsj.com/articles/german-politicians-comments-about-hitler-stoke-debate-1488912569&quot;&gt;refusait de qualifier Hitler de “mal absolu”&lt;/a&gt; et &lt;a href=&quot;https://taz.de/Thueringer-AfD-Chef-vor-Gericht/!6003387/&quot;&gt;reprenait le slogan de la SA “Tout pour l’Allemagne !&lt;/a&gt;”. Alexander Gauland avait lui aussi manifesté son refus que l’Allemagne expie son passé nazie. Il était allé plus loin en affirmant que l’Allemagne avait le « &lt;a href=&quot;https://www.irishtimes.com/news/world/europe/afd-embraces-pegida-ahead-of-german-election-1.3226952&quot;&gt;droit d’être fière des réalisations des soldats allemands dans deux guerres mondiales&lt;/a&gt; ». C’est d’ailleurs peu de temps après son salut nazi, que &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2025/05/02/en-allemagne-le-parti-afd-classe-comme-mouvement-extremiste-de-droite-avere-par-le-renseignement-interieur_6602268_3210.html&quot;&gt;le milliardaire d’extrême droite Elon Musk,&lt;/a&gt; avait appelé les allemands à être “fiers d’être allemands” et à soutenir l’AfD, déclarant qu’elle était la seule à pouvoir “sauver l’Allemagne”. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;“Nous protégerons nos enfants”. Cette affiche réelle de l’AfD, où l’on voit les deux parents faire un salut nazi comme symbole d’un toit de maison pour la famille aryenne, sait très bien ce qu’elle fait. &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Dans son livre intitulé &lt;em&gt;Le Communisme vert et la dictature des minorités,&lt;/em&gt; Wolfgang Gedeon, élu de l’AfD dans un land du sud était lui aussi très explicite et écrivait que « &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/07/06/97001-20160706FILWWW00226-allemagne-crise-au-sein-du-parti-afd-apres-des-propos-antisemites.php&quot;&gt;&lt;em&gt;le judaïsme du Talmud est l’ennemi intérieur de l’Occident chrétien&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;« . Dans ce livre il condamnait également le &lt;a href=&quot;https://www.tabletmag.com/sections/news/articles/germanys-hot-new-party&quot;&gt;“culte d’être gay”, “l’holocauste de l’avortement” et la “religion civile” de la Shoah&lt;/a&gt; et expliquait que l’interdiction du négationnisme, l’immigration et l’antiracisme seraient le fruit d’une conspiration juive. La leader de l’AfD à l’époque s’était opposée à son exclusion. Christian Lüth, porte-parole du groupe parlementaire en 2020 dont nous avons parlé plus tôt, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/28/en-allemagne-l-afd-exclut-un-de-ses-cadres-qui-a-propose-de-gazer-les-refugies_6053944_3210.html&quot;&gt;se définissait lui comme “fasciste” et revendiquait ses “origines aryennes”&lt;/a&gt; tandis qu’un autre député, &lt;a href=&quot;https://www.bbc.com/news/world-europe-68931170&quot;&gt;Matthias Helferich,&lt;/a&gt; déclarait sur Facebook être le “visage sympathique du nazisme”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.handelsblatt.com/politik/deutschland/alternative-fuer-deutschland-fall-von-holocaust-leugnung-in-der-afd/12191980.html&quot;&gt;Un autre membre du parti avait lui partagé un article de blog &lt;/a&gt;affirmant que “le zyklon-B a été utilisé pour protéger la vie. Aucun Juif n’a été tué dans une chambre à gaz ou avec un camion”. Le député européen Maximilien Krah s’était illustré en déclarant qu&apos; »&lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/politique/parlement-europeen-le-rn-ne-siegera-plus-avec-ses-allies-allemands-de-l-afd-20240521&quot;&gt;un SS n’était pas automatiquement un criminel&lt;/a&gt;« &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les références se font parfois plus discrètes comme quand, par exemple, &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/culture/patrimoine/berlin-defend-le-bauhaus-face-aux-attaques-hostiles-a-la-democratie-venues-de-l-extreme-droite-20260823&quot;&gt;l’AfD décrit le mouvement architectural du Bauhaus comme une “négation de l’identité” allemande &lt;/a&gt;et un “signe manifeste de trouble identitaire”, reprenant sous une forme nouvelle la rhétorique nazie sur ce dernier qui voyait en lui un “art dégénéré”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.zeit.de/politik/deutschland/2013-04/parteitag-alternative-deutschland&quot;&gt;Officiellement, l’AfD prétend n’être ni de gauche, ni de droite,&lt;/a&gt; mais c’est là, précisément, une caractéristique constante du fascisme, comme l’avait montré l’historien de référence Zeev Sternhell dans &lt;a href=&quot;https://www.gallimard.fr/catalogue/ni-droite-ni-gauche/9782070443826&quot;&gt;&lt;em&gt;Ni droite, ni gauche : l’idéologie fasciste en France&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme souvent avec l’extrême droite, malgré son institutionnalisation, l’AfD a recyclé les membres des groupuscules néonazis, &lt;a href=&quot;https://basta.media/En-Allemagne-les-deputes-de-l-AfD-emploient-des-assistants-neo-nazis-au&quot;&gt;notamment comme assistants parlementaires&lt;/a&gt;. Ce fut par exemple &lt;a href=&quot;https://www.bbc.com/news/world-europe-68931170&quot;&gt;le cas du collaborateur du député Jürgen Pohl &lt;/a&gt;qui faisait partie du groupe de hooligans néonazis New Society Boys. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Paradoxe de l’époque, l’AfD, en dépit de ses obsessions antisémites, multiplie les marques de soutien à Israël. Son ancienne porte-parole, Frauke Petry, déclarait ainsi : « &lt;a href=&quot;https://www.juedische-allgemeine.de/kultur/falsche-freunde-2/&quot;&gt;Israël est notre avenir, Mesdames et Messieurs ! &lt;/a&gt;», et sa vice-présidente, Beatrix von Storch, disait soutenir Israël “&lt;a href=&quot;https://orientxxi.info/les-yeux-doux-de-benyamin-netanyahou-a-l-extreme-droite-europeenne,2651&quot;&gt;dans son combat contre l’islamisme&lt;/a&gt;”. Ces marques de rapprochement sont réciproques puisque &lt;a href=&quot;https://fr.timesofisrael.com/israel-denonce-un-ancien-ministre-scandaleux-qui-soutient-lafd-allemande/&quot;&gt;Rafi Eitan, ancien ministre israélien et ancien chef du Mossad,&lt;/a&gt; avait manifesté son vif soutien à la formation allemande, déclarant qu’elle pourrait devenir une “véritable alternative pour l’Europe”, louant sa volonté de lutter contre “l’immigration musulmane”. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Pro-business &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;On l’avait expliqué : &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/liberalisme-autoritaire&quot;&gt;les nazis sont très favorables au capitalisme.&lt;/a&gt; La leader de l’AfD, ancienne de Goldman Sachs, ne fait pas exception. D’une manière générale, et contrairement à l’image populaire que l’on tente souvent de nous mettre dans la tête, &lt;a href=&quot;https://www.theatlantic.com/international/archive/2016/05/afd-germany-anti-immigration/484700/&quot;&gt;l’AfD a été fondé par une bande d’universitaires et d’hommes d’affaires&lt;/a&gt; et soutenu par ce milieu. &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/international/en-allemagne-l-afd-ressasse-ses-divisions-20201129&quot;&gt;Jörg Meuthen, porte-parole de l’AfD entre 2015 et 2022&lt;/a&gt; déclarait d’ailleurs fièrement : “L’AfD doit être un parti bourgeois avec une raison bourgeoise et dotée d’une apparence de sérieux”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’AfD s’est fait connaître pour ses positions anti-euro et anti-UE mais de leur point de vue, l’Allemagne paierait pour les pays les plus pauvres de l’Europe (dans les faits c’est plutôt l’inverse), &lt;a href=&quot;https://www.upi.com/Top_News/Opinion/Walker/2013/05/13/Walkers-World-Spring-in-Europe/UPI-93861368444433/&quot;&gt;c’est-à-dire pour des Grecs et des Espagnols&lt;/a&gt; qu’ils imaginent naturellement paresseux. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Ouvertement climato-sceptique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’AfD mène aussi la fronde contre l’écologie mais avec une position assez rare aujourd’hui c’est-à-dire ouvertement climato-sceptique. &lt;a href=&quot;https://www.theguardian.com/world/commentisfree/2020/mar/18/climate-change-denial-germany-far-right-afd&quot;&gt;Elle parle de la politique climatique comme d’une “hystérie” et conteste le consensus des rapports du GIEC&lt;/a&gt; et des scientifiques en général. Le chef du groupe parlementaire, &lt;a href=&quot;https://www.spiegel.de/international/germany/afd-seeks-votes-by-opposing-climate-protection-a-1265494.html&quot;&gt;Alexander Gauland&lt;/a&gt;, avait ainsi affirmé qu’il était “complètement flou” de savoir quel rôle l’humain jouait dans le changement climatique et parlé d’une “peur dégénérée”. L’AfD écrivait noir sur blanc que “l&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/international/121218/la-menace-climatosceptique-pese-aussi-sur-l-europe&quot;&gt;e CO2 n’est pas un produit polluant”&lt;/a&gt; et que les énérgies renouvelables &lt;a href=&quot;https://basta.media/extreme-droite-Europe-rechauffement-climat-negationnisme-vote-energie-fossile-automobile-renouvelables-frontiere-racisme-ecologie&quot;&gt;“détruisent les paysages&lt;/a&gt;” allemands.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le parti dit être celui qui veut &lt;a href=&quot;https://www.spiegel.de/international/germany/afd-seeks-votes-by-opposing-climate-protection-a-1265494.html&quot;&gt;“sauver le diesel”&lt;/a&gt; et en a, là aussi, fait un slogan d’affiche électorale : l’écologie étant accusée de détruire l’industrie automobile allemande. Il souhaite également &lt;a href=&quot;https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/l-extreme-droite-allemande-mise-sur-le-climato-scepticisme_133789&quot;&gt;poursuivre l’exploitation du charbon&lt;/a&gt;, une des sources d’énergies les plus polluantes, et “mettre un terme” à la lutte contre le réchauffement climatique. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Un parti de corrompus&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Si l’AfD est largement présenté comme “anti-establishment”, elle ne fait pas exception quant aux pratiques crapuleuses de la sphère politique. &lt;a href=&quot;https://www.lepoint.fr/monde/allemagne-le-chef-de-l-extreme-droite-soupconne-de-fraude-fiscale-30-01-2020-2360554_24.php&quot;&gt;Alexander Gauland a fait l’objet d’une enquête pour fraude fiscale&lt;/a&gt; tandis qu’un collaborateur du député européen Maximilian Krah a été &lt;a href=&quot;https://nyheder.tv2.dk/udland/2024-04-23-ansat-hos-tysk-eu-politiker-mistaenkes-for-kinesisk-spionage&quot;&gt;arrêté car suspecté d’être un agent des services secrets chinois&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Comment en est-on arrivés là ? &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les politiques néolibérales qui se succèdent depuis des décennies en Allemagne menée par la droite et la gauche, associées à une gauche écologiste et “radicale” faible et peu convaincante, ont laissé l’espace nécessaire à l’AfD, soutenue par de puissants milieux d’affaires, pour diffuser son idéologie. Il serait toutefois trop simple, comme on le fait souvent avec l’extrême droite par déni, de n’y voir qu’un “vote contestataire”. &lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/planete/2019/09/03/regionales-en-allemagne-l-afd-mene-une-guerre-culturelle_1748814/?redirected=9348&quot;&gt;Le sociologue Matthias Quent dans &lt;em&gt;Libé&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; expliquait que “beaucoup d’électeurs de l’AfD partagent réellement” ses visions racistes. &lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/international/neonazis-contre-moderes-l-afd-allemande-cherche-sa-voie-20191130&quot;&gt;L’Institut de sondage Forsa&lt;/a&gt; constatait également le “haut niveau de xénophobie” qui caractérise ces électeurs. Matthias Quent notait, comme autre facteur explicatif, la nullité des médias mainstreams qui ont concouru à sa dédiabolisation en laissant les responsables du parti multiplier les mensonges à la télévision sans contradiction, en qualifiant l’AfD avec des euphémismes grossiers comme “populiste”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ses progrès ont aussi été permis par la droite allemande qui a repris une partie de ses thèses et l’a normalisée en comptant sur ses votes pour faire passer ses lois. La gauche n’est pas totalement innocente non plus dans cette affaire : pour gouverner en Saxe&lt;a href=&quot;https://www.leparisien.fr/international/allemagne/anti-wokistes-anti-immigration-mais-issu-de-la-gauche-que-prone-le-bsw-le-parti-populiste-allemand-au-coeur-des-discussions-avec-lafd-07-09-2026-WY7Q6OTBEJDG3JM3NH65CENOUE.php&quot;&gt; l’AfD tente de s’appuyer sur le parti BSW&lt;/a&gt;, issu de la gauche mais qui s’est recentré sur la critique du “wokisme” et de l’immigration – le genre de dérives auxquelles on assiste aussi en France, comme par exemple avec Fabien Roussel, et dont on voit ici l’aboutissement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’AfD s’appuie également sur le mépris très fort des élites de l’Allemagne de l’Ouest envers l’ancienne Allemagne de l’Est communiste (la RDA), la seconde subissant bien davantage la pauvreté, le chômage, les inégalités &lt;a href=&quot;https://www.la-croix.com/Monde/RDA-industrielle-peur-declassement-nourrit-extreme-droite-2019-08-16-1301041329&quot;&gt;et la désindustrialisation&lt;/a&gt; en raison d’une réunification ratée et à sens unique. &lt;a href=&quot;https://laviedesidees.fr/La-nouvelle-extreme-droite-allemande.html&quot;&gt;La RDA est aussi la région où la dénazification a été rapidement abandonnée &lt;/a&gt;avec un roman national considérant que les communistes ayant été à l’avant-garde de la résistance à Hitler, elle n’en partageait pas vraiment la responsabilité.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’AfD est un parti « anti-immigration » dont le succès repose sur une idéologie qui mêle nationalisme ethnique, racisme, climatoscepticisme et défense des intérêts des classes dominantes. Elle prospère sur les dégâts produits par des décennies de politiques menées par les partis de droite et de gauche, notamment dans l’Est du pays, tout en proposant de ne surtout pas s’attaquer à leurs causes et en détournant la colère sociale vers une guerre raciale. Il serait dangereux de présenter l’AfD comme un simple vote de protestation : ses électeurs adhèrent réellement à son projet. L’AfD n’a de toute façon pas besoin que tout son électorat soit stricto-sensu fasciste, elle peut gagner en parvenant à être considérée comme une option politique normale. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Écologie</category><category>Économie</category><category>International</category><category>Politique politicienne</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>A-t-on besoin des bourgeois pour faire la révolution ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/bourgeois-revolution/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/bourgeois-revolution/</guid><description>&lt;p&gt;Devant le public de l’université d’été de la France Insoumise, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires, multimillionnaire, enrichi notamment grâce à de faramineuses commissions obtenues sur le dos de la dette souveraine grecque, est parfaitement à l’aise. Ses propos sont bien accueillis : “Le mur de la dette n’existe pas, a-t-il notamment déclaré. C’est un argument idéologique [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 07 Sep 2026 09:10:41 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Devant le public de l’université d’été de la France Insoumise, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires, multimillionnaire, &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/pigasse&quot;&gt;&lt;strong&gt;enrichi notamment grâce à de faramineuses commissions obtenues sur le dos de la dette souveraine grecque&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;, est parfaitement à l’aise. Ses propos sont bien accueillis : &lt;em&gt;“Le mur de la dette n’existe pas, a-t-il notamment déclaré. C’est un argument idéologique imposé pour nous dire qu’on ne peut rien faire”.&lt;/em&gt; Une déclaration inattendue de la part de quelqu’un qui vit de la restructuration des dettes d’Etat (actuellement en charge de la dette du Vénézuela, &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/05/27/matthieu-pigasse-decroche-un-contrat-exceptionnel-et-polemique-pour-restructurer-la-dette-venezuelienne_6694231_3234.html&quot;&gt;&lt;strong&gt;avec la bénédiction de Washington&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;). Mais une déclaration rassurante : si un bourgeois le dit, c’est que c’est vrai, non ? Qu’importe s’il possède une bonne partie de la production audiovisuelle du pays et plusieurs médias. La même bienveillance a longtemps entouré, à la gauche radicale, le millionnaire Olivier Legrain, coauteur d’un livre sur la défense de l’indépendance des médias mais lui-même mécène de nombreux médias, &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/medias-legrain&quot;&gt;&lt;strong&gt;qu’il espérait regrouper dans un grand groupe avec des filiales&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;avant &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2026/02/12/les-projets-contraries-d-olivier-legrain-mecene-de-la-presse-de-gauche-accuse-de-violences-sexistes-et-sexuelles_6666409_4500055.html&quot;&gt;&lt;strong&gt;d’être visé par une plainte pour agression sexuelle&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;. Au-delà de ces deux cas emblématiques, nous recevons régulièrement des messages ou lisons des commentaires de gens qui cherchent à nous convaincre que les classes laborieuses auraient &lt;em&gt;besoin&lt;/em&gt; des bourgeois pour transformer la société. Pas tous, évidemment, mais une partie d’entre eux. La Révolution Française n’en est-elle pas l’exemple le plus emblématique, avec une alliance entre le peuple révolté et les bourgeois défendant avec éloquence sa misérable condition sur les bancs de la toute jeune Assemblée Nationale ? En réalité, il n’en est rien. Non seulement l’alliance avec la bourgeoisie s’est toujours terminée mal pour le reste de la population mais, au stade actuel de la lutte des classes, elle est un piège qui n’est pas pour rien dans la succession de défaites que nous subissons.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Qui sont les bourgeois ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Une définition s’impose pour bien comprendre de quoi l’on parle ici. La bourgeoisie ne se définit pas par un style de vie ou même un niveau de revenu uniquement, mais d’abord et principalement par une place dans le processus de production capitaliste. La bourgeoisie est la classe qui possède le capital économique qui lui permet de diriger le travail des autres et d’alimenter l’accumulation en capital via l’exploitation de ce travail, ce qu’on appelle les moyens de production. Ces capitaux peuvent être de divers nature et d’une ampleur qui varie d’une famille à l’autre. Le capital immobilier désigne la propriété de la terre et des bâtiments (bureaux, commerces et logements) et le capital mobilier le patrimoine financier qui permet de contrôler des entreprises, comme actionnaire, de façon directe (comme PDG ou membre important de conseils d’administration) ou indirecte (via des intermédiaires : banques, fonds d’investissements ou encore gestionnaires de fortunes), de façon ouvertement intéressée ou en mettant en avant de nobles motifs (via le mécénat, des fondations, de la philanthropie… qui sans générer de profit immédiat alimente le pouvoir et la notoriété). Le capital donne du pouvoir sur la vie d’autrui, en particulier sur le travail ou les besoins des autres (se loger, se nourrir, se procurer des biens et des services marchandisés etc.). C’est d’abord ce rapport de pouvoir qui définit le statut de bourgeois.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On ne pense souvent qu’à la &lt;strong&gt;grande bourgeoisie&lt;/strong&gt;, qui dirige l’économie via la direction de groupes dont ils sont PDG ou membres du conseil d’administration. Mais le rapport de domination qu’entretiennent des propriétaires de capitaux vis-à-vis du reste de la population ne s’arrête pas aux grandes fortunes. La &lt;strong&gt;petite bourgeoisie&lt;/strong&gt; regroupe les propriétaires de moyen de production qui ont des capitaux et une influence locale, et non nationale ou internationale comme la grande bourgeoisie. On y trouve le petit et moyen patronat, les franges supérieures des professions libérales (avocats associés, médecins libéraux etc.). Il existe une définition concurrente de cette petite bourgeoisie qui, dans le sillage des travaux de Pierre Bourdieu dans les années 1970, désigne les détenteurs de capitaux culturels (culture légitime, diplôme etc.). Cette vision culturo-centrée des rapports de classe nous semble particulièrement datée dans une société qui a connu en plusieurs décennies une forte élévation du niveau moyen d’études et une tertiarisation de l’économie. En se concentrant sur la question du capital économique, des liens de subordination et donc du pouvoir sur autrui, on revient à une définition de la bourgeoisie qui évite le trouble créé par cette vision culturelle de la lutte des classes. Enfin, notons que dans un sens élargi, la bourgeoisie désigne aussi &lt;strong&gt;celles et ceux qui dirigent l’Etat&lt;/strong&gt; qui, dans une économie mixte comme la nôtre, joue un rôle essentiel pour la bonne santé du capitalisme. Les hauts fonctionnaires, les dirigeants de la banque de France ou des grandes agences étatiques peuvent être considérés comme des bourgeois.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;A &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, nous parlons régulièrement d’un groupe intermédiaire et dépendant de la bourgeoisie, qui se nomme souvent “bourgeoisie culturelle”, terme auquel &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/sous-bourgeoisie/&quot;&gt;nous préférons celui de &lt;strong&gt;sous-bourgeoisie&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;. Ce sont les cadres du capitalisme, qui occupent des postes à revenu élevé, qui disposent d’un peu de capital (via un patrimoine immobilier par exemple) mais qui tirent d’abord leur place du rôle clé qu’ils jouent dans l’ensemble du dispositif. Les DRH, les directeurs régionaux dans des entreprises ou des administrations, les grands consultants, mais aussi les rédacteurs en chef de magazine ou de chaîne TV ou radio, ainsi que les éditorialistes font partie de ce sous-groupe. Récemment, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/riches-radins&quot;&gt;nous avons aussi évoqué la catégorie un peu hybride des &lt;strong&gt;“bourgeois-schlag” &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;: des individus souvent jeunes, qui vivent pour un temps une vie précaire choisie, singent une certaine galère financière mais disposent, par leur famille, de capitaux prêts à être transmis à tout moment. Ce sont les ayant droits de la bourgeoisie ou de la petite bourgeoisie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quand on parle des bourgeois comme catégorie politique, on a tendance à englober ces quatre catégories, c’est-à-dire au-delà d’une définition strictement marxiste de la bourgeoisie. Dans cet article, on s’efforcera de distinguer ces différents groupes.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;De 1789 à 1871, la bourgeoisie française est la pire alliée du peuple&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’idée selon laquelle l’aide de la classe bourgeoise est essentielle pour réussir une révolution – ou du moins un changement radical de la société – provient d’une réécriture de l’histoire de la Révolution française qui s’est imposée à nous via le système scolaire et des récits journalistiques paresseux. Uni au sein du “tiers-état”, le peuple se serait opposé au clergé et à la noblesse, dignement représenté par de charismatiques avocats. En réalité, si c’est bien des membres du prolétariat parisien qui ont pris la Bastille le 14 juillet 1789 (et qui ont sacrifié leurs vies lors des différentes émeutes qui ont ponctué la période), si les “sans-culottes”, ces révolutionnaires agités, toujours prêts à prendre les armes contre une royauté déclinante, étaient des membres du bas peuple, si ce sont bien des révoltes paysannes partout dans le pays qui ont poussé les nobles à renoncer à (une petite partie) de leurs privilèges le 4 août 1789, ceux qui ont pris en main le pouvoir politique au moment de la révolution sont des bourgeois. Avocats, médecins, marchands, patrons, leur soin à prendre des lois favorables à leurs affaires et opposées aux intérêts d’une classe ouvrière déjà nombreuse n’est plus à démontrer. Seuls Maximilien de Robespierre, Babeuf et quelques autres membres du tiers Etat tentent d’obtenir des lois favorables au plus grand nombre, comme le blocage des prix du pain (alors base de l’alimentation), mais ils sont rapidement écartés du pouvoir et leurs noms sont voués au gémonie de la “Terreur”, moment historique dont la violence est depuis monté en épingle pour nous retirer toute envie de changement profond (car “ce serait la Terreur”). La période révolutionnaire qui voit la bourgeoisie prendre le dessus sur l’aristocratie se traduit par des régressions pour les travailleurs, dont la loi Le Chapelier est un bon exemple : votée en juin 1791, elle interdit tout regroupement ouvrier au sein de guildes, de corporations ou de syndicats. C’est une régression importante, qui réduit considérablement le rapport de force des travailleurs face au patronat. Celui-ci s’enrichit considérablement au cours de la période révolutionnaire, puis sous l’Empire de Napoléon Bonaparte, dont les guerres incessantes enrichissent la classe possédante sans qu’elle n’y expose sa progéniture puisqu’il était possible de contourner la conscription en s’achetant un remplaçant . La bourgeoisie “révolutionnaire” refuse d’abolir l’esclavage dans les colonies et son opposition au clergé lui permet de récupérer à bas prix un nombre considérable de propriété. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La restauration de la monarchie, après la chute de Bonaparte dont les aventures finissent par échauder la bourgeoisie (notamment la guerre contre l’Angleterre qui coupe la France de ses colonies), ouvre au retour d’une monarchie libérale. Aujourd’hui, on dirait “pro-business”. Cette monarchie permet au capitalisme français d’embrasser pleinement la “révolution industrielle” qui n’est rien d’autre que l’exploitation accélérée d’une classe ouvrière sans droits. Plus qu’un appétit révolutionnaire ou transformateur, la bourgeoisie française s’est contentée de rendre le système politique compatible avec le nouveau modèle économique qu’elle avait bâti en parallèle du féodalisme sur lequel le pouvoir monarchique et de la noblesse reposait. Ce capitalisme bâtit sur la traite négrière, la colonisation et le commerce international avait besoin d’en finir avec l’Ancien régime, et si la bourgeoisie a su enrober son discours d’idéaux universels, c’est d’abord pour ses intérêts économiques et politiques à elles qu’elle s’est battue. Par exemple, si une frange de la bourgeoisie est républicaine dès le début du XIXe siècle, son idée de la République diffère fondamentalement de celle d’un mouvement ouvrier qui commence à se constituer et se solidifier au milieu du siècle. La révolution de 1848 fait voler en éclat l’idée d’une alliance “républicaine” entre bourgeois et prolétaires.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;La Commune de 1871 et sa répression sanglante constitue une guerre civile de classe dont peu de manuel d’Histoire parlent&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette révolution, peu connue, définit pourtant largement la société dans laquelle nous vivons encore. En février 1848, un soulèvement impulsé à Paris par les partisans de la République et alimenté par un contexte économique et social calamiteux aboutit à la chute du roi Louis-Philippe. Un gouvernement provisoire dirigé par Alphonse de Lamartine entreprend quelques mesures sociales, après avoir refusé le drapeau rouge des révoltés au profit du drapeau tricolore (qui devient le drapeau national pour de bon à ce moment-là). Dans son gouvernement provisoire, des socialistes ouvriers comme Louis Blanc côtoient des conservateurs bourgeois mais les rares tentatives pour instaurer plus de justice sociale, comme la mise en place de l’impôt sur le revenu (au détriment des impôts sur la consommation qui prévalaient) sont rejetés par une Assemblée nationale bourgeoise. Cette alliance inédite se termine dans le sang : en juin 1848, la fermeture des ateliers nationaux, expérimentation de programme de travaux publics qui fournissaient alors un revenu de base à une immense masse d’ouvrières et ouvriers mises au chômage par le contexte économique et la fuite des capitaux consécutive à la chute de la monarchie, provoque des soulèvements dans l’Est parisien. Une immense répression est orchestrée avec l’aide de l’armée et de la garde nationale, corps de petits bourgeois en armes instaurée pendant la première révolution française pour protéger leurs propriétés. Des milliers de victimes sont à déplorer du côté de la classe ouvrière parisienne, et des milliers d’autres rebelles sont déportés en Algérie, devenue colonie française sous la monarchie restaurée, au plus grand bonheur d’une bourgeoisie capitaliste qui prospère sur un empire colonial grandissant.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette seconde République bourgeoise finit comme la première : un Bonaparte, le neveu de Napoléon 1er, offre à la bourgeoisie un cadre politique autoritaire bien plus rassurant qu’une République avec son suffrage universel. Le Second Empire de Napoléon III marque la fin de l’alliance de circonstance entre bourgeois et classes laborieuses et le véritable âge d’or d’une classe bourgeoise soutenue par un Etat à son service. La défaite contre la Prusse en 1871, le siège de Paris par l’armée nouvellement allemande (puisque le chancelier Bismarck en profite pour unifier l’Allemagne à Versailles après sa victoire) marque un épisode très significatif est très marquant de ce que République bourgeoise veut dire : Adolphe Thiers, chef du gouvernement de la République qui succède à l’empire (Napoléon III est carrément fait prisonnier par les allemands, ce nul), probablement l’un des personnages dont la moindre ville possède un boulevard à son nom, orchestre la répression de la Commune de Paris, premier gouvernement socialiste et ouvrier de notre histoire, dont les répliques à Narbonne, Lyon et Marseille sont également matées dans le sang. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Durant notre histoire révolutionnaire et à travers les fondements de la République française, la bourgeoisie n’a eu de cesse de briser toute velléité d’émancipation des classes laborieuses, et a mis tout son savoir-faire au service de cette ambition patronale et coloniale. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Entre 1871 à 2012, la gauche bourgeoise a liquidé le mouvement ouvrier&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans les décennies qui suivent la Commune de Paris, la République perd de sa dimension subversive et elle est progressivement intégrée par une noblesse qui s’est hybridée, par mariage et alliance, à la bourgeoisie. Elle poursuit l’œuvre coloniale des monarchies et des empires et parachève la puissance commerciale de la France et de sa classe possédante. Cependant, l’instauration du suffrage masculin (on dit souvent “universel” mais les femmes en étaient exclues) permet au mouvement ouvrier socialiste d’intégrer progressivement le parlement républicain tandis que le syndicalisme est enfin légalisé à la fin du XIXème siècle. Si la CGT anarcho-syndicaliste de l’époque refuse le jeu électoral et prévoit la lutte des classes par les grèves, le sabotage et les insurrections, une frange du mouvement ouvrier intègre des partis politiques, unifiés en SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) en 1905. Porteuse d’un discours anticolonialiste, internationaliste et soutenant la lutte des classes, la SFIO s’embourgeoise au début du XXème siècle. Son dirigeant de fait, Jean Jaurès, a un profil symptomatique de l’évolution sociologique du parti : issu de la petite bourgeoisie, normalien et universitaire, il devient un député modéré, qui vote notamment des crédits coloniaux. Il devient socialiste sur le tard, fonde le journal &lt;em&gt;l’Humanité&lt;/em&gt; mais défend une ligne réformiste, opposée aux révolutionnaires encore très nombreux à la SFIO qu’il contribue à créer. Contre le délire militariste de la bourgeoisie de l’époque, il maintient une ligne pacifiste contre la montée des tensions avec l’Allemagne, mais cette ligne est brutalement abandonnée par la SFIO après son assassinat en juillet 1914. Le parti qui représente le mouvement ouvrier français votent les crédits de guerre en août et rejoignent le gouvernement “d’union sacrée” qui se met en place pendant la guerre. Le soutien à cette guerre, massacre d’ampleur des classes ouvrières et paysannes européennes, est la première d’une longue série de trahisons que la SFIO et les partis qui lui succèdent (dans les années 1970 le Parti Socialiste en est l’héritier), commettent au nom du mouvement ouvrier. Dans les années 2010, les adhérents du PS &lt;a href=&quot;https://sciencespo.hal.science/hal-03460149&quot;&gt;sont majoritairement des cadres et professions intellectuelles supérieures.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Dans son essai sur les partis politiques, le sociologue Robert Michels montre les tendances à la promotion interne rapide de ses membres les plus nés&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Comment expliquer l’embourgeoisement de la SFIO puis du Parti socialiste, pourtant représentants historiques du mouvement ouvrier ? Dans un essai percutant publié pour la première fois en 1914, le sociologue Robert Michels décrit les tendances oligarchiques “naturelles” des partis politiques. &lt;em&gt;“L’organisation, écrit-il, est la source d’où naît la domination des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants, des délégués sur ceux qui délèguent”. &lt;/em&gt;Très fataliste, son ouvrage permet néanmoins de comprendre les micro-mécanismes qui dépossèdent lentement les ouvrières et ouvriers des partis ouvriers au profit des universitaires, des hauts fonctionnaires et d’intellectuels qui se mettent à les diriger pour leur compte, mais en y mêlant progressivement tout ce que l’idéologie bourgeoise républicaine contient au début du XXème siècle : le nationalisme, le colonialisme, le respect de la propriété privée et la modération politique. Parce qu’ils sont plus éloquents, qu’ils ont plus de temps, qu’ils bénéficient du prestige social lié à leurs professions, les petits bourgeois deviennent plus vite chefs et cadres des partis politiques. En laissant ainsi le pouvoir de les représenter à des bourgeois, la classe ouvrière française – cette tendance s’est retrouvée dans les autres pays européens – a laissé ces gens pleins de bonne volonté et de compassion transformer progressivement les idéaux du mouvement ouvrier pour les rendre solubles dans la République bourgeoise.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La victoire de François Mitterrand en 1981 parachève ce processus, déjà bien entamé lors de ses précédents passages des socialistes au pouvoir, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/mitterrand/&quot;&gt;en transformant un programme de rupture avec le capitalisme en une fuite en avant vers plus de financiarisation de l’économie&lt;/a&gt;, et en vidant de sa substance toutes les mesures radicales qu’il portait. Les cadres du parti socialiste, issus du monde des grandes écoles et de la haute fonction publique, ont fait corps avec les institutions existantes pour ne rien changer. Le PS est devenu une pièce essentielle du jeu électoral bourgeois jusqu’en 2017, lorsqu’il est marginalisé par sa mue partielle en macronisme, synthèse bourgeoise ultime entre gauche caviar et droite libérale. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au cours de l’histoire du mouvement ouvrier et des mouvements paysans, nombreux sont les courants qui ont très vite identifié le problème fondamental de faire alliance avec des bourgeois, même de bonne volonté. L’anarcho-syndicalisme qui était majoritaire à la CGT au début du XXème siècle ainsi que l’anarchisme qui était la terreur des régimes russes, états-uniens mais aussi de la République bourgeoise française à cette époque, sont des tentatives pour faire totalement sécession de la bourgeoisie, de ses valeurs et de ses institutions. Aux Etats-Unis, les Industrial Workers of the World (IWW) ou les anarchistes menés par Emma Goldmann menacent considérablement l’ordre bourgeois, mais subissent une intense répression rendue possible par la première guerre mondiale et la montée du nationalisme. Les tentatives de faire sans la bourgeoisie, hors de son contrôle, sont aussi les plus réprimées par elle. La répression sans frein et hors la loi du mouvement des gilets jaunes, en 2018, est une nouvelle manifestation de cette constante. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Que faire de la bourgeoisie dans nos luttes ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 1920, les militants révolutionnaires quittent la SFIO et fondent le Parti Communiste. Ce sont des divergences politiques qui engendrent cette rupture mais elle est aussi sociologique : le PC se constitue ouvertement comme un parti ouvrier, qui promeut des dirigeants ouvriers et se méfie des intellectuels et de la bourgeoisie. Le monde ouvrier constitue pendant des décennies la majeure partie des effectifs du PCF, et les ministres envoyés, après la libération, aux gouvernements qui se succèdent. C’est le cas d’Ambroise Croizat, ouvrier et ministre du travail de 1945 à 1947. Il meurt jeune, en 1951, d’un cancer du poumon, contrairement à nos ministres actuels qui, parce que bourgeois, vivent vieux et en bonne santé et rêvent de détruire le droit à la retraite que Croizat a créé en participant, avec l’aide de la CGT et des militants ouvriers, la sécurité sociale. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le PCF a veillé pendant des décennies à empêcher l’embourgeoisement de ses élus et dirigeants, &lt;a href=&quot;https://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fwww.liberation.fr%2Fchecknews%2F2018%2F11%2F08%2Fest-il-vrai-que-les-elus-du-pcf-reversent-leurs-indemnites-pour-ne-pas-gagner-plus-qu-un-ouvrier-qua_1690820%2F&quot;&gt;notamment en plafonnant leurs revenus&lt;/a&gt;. Pour autant, dans les années 2000, le parti connaît une forme d’embourgeoisement via la bureaucratisation de son fonctionnement. Le sociologue Julian Mischi montre, dans son essai  &lt;em&gt;Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, &lt;/em&gt;que l’ambition ouvriériste a été largement abandonnée, avec seulement 10% d’ouvriers dans les instances dirigeantes du parti en 2003. Avec cette faible représentation populaire et cette mutation vers un parti d’élus et de fonctionnaires, au fonctionnement presque familial, le discours de lutte des classes s’est étiolé. Un dirigeant comme Fabien Roussel représente bien cette mue sociologique et idéologique. C’est un professionnel communiste depuis toujours, d’abord journaliste à &lt;em&gt;l’Humanité&lt;/em&gt; puis attaché parlementaire et enfin député. Il représente bien cette classe politique, véritable sous-groupe républicain de la bourgeoisie française, dont le profil est également très répandu parmi les cadres et députés de la France Insoumise.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Dans son enquête sur la sociologie du PCF, le sociologie Julian Mischi montre que l’embourgeoisement de sa direction coïncide avec l’abandon d’un véritable discours de lutte des classes (au delà du folklore)&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;“La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle.”&lt;/em&gt; Karl Marx, dans &lt;em&gt;L’idéologie allemande&lt;/em&gt;, explique pourquoi nos idées sont liées, voire découlent, de notre place dans les rapports de production. Mais est-ce si mécanique que ça ? N’y-a-t-il pas du jeu dans les structures qui peuvent expliquer que des gens qui vivent très confortablement puissent épouser clairement et sans ambiguïté une cause qui pourrait porter préjudice à leurs intérêts ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est plutôt cette idée qui s’est imposée dans la conception dominante de l’engagement politique, y compris à gauche. Si le genre, l’appartenance ethnique ou l’orientation sexuelle sont largement considérés comme des caractéristiques qui peuvent nous rendre illégitime à mener un combat, ou du moins à le commenter, la position de classe ne fait guère débat. Elle n’est interrogée, dans les milieux militants progressistes, que sous l’angle du “classisme”, qui correspondrait à un ensemble de préjugés “anti-pauvres” qu’il faudrait combattre en évitant d’être méprisants et de vendre les pintes de bière trop chères lors des évènements publics. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/riches-radins&quot;&gt;J’en ai parlé longuement dans cet article&lt;/a&gt; : les personnes sous-bourgeoises et petites-bourgeoises, voire les ayants-droits de la bourgeoisie qui évoluent dans le monde politique rivalisent d’éloquence pour réussir à se trouver un grand-père agriculteur, invoquent leur enfance “en province” pour se donner un genre prolo (étant entendu que tout le monde est pauvre en dehors de Paris) et misent à fond sur leur origine sociale plutôt que sur leur position de classe actuelle. &lt;em&gt;“Oui mais mes parents étaient instit’”, “oui mais ma mère était femme de ménage” &lt;/em&gt;(venant d’un eurodéputé RN, de Gérald Darmanin ou du ministre du travail auteur de la réforme des retraites de 2023), &lt;em&gt;“oui mais quand j’étais gamin c’était pas facile tous les jours”.&lt;/em&gt;.. La classe sociale devient un arrière-plan culturel, facile à déformer au gré de son storytelling, processus dont les politiciens et les intellectuels sont les experts toute catégorie, mais aussi les patrons “partis de rien”. Dans la bourgeoisie culturelle, la philanthropie, le soutien à des artistes engagés, les “récits de transfuge” en littérature ou au cinéma permettent à ses membres d’endosser à leur guise le costume de l’origine populaire, pour mieux asseoir une domination de classe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Or, l’origine sociale ne dit pas tout. Elle ne dit même pas grand chose : la société capitaliste française comporte des mobilités sociales possibles, parfois directement liées à l’évolution de la structure économique (le capitalisme français des années 2020 a besoin de travailleurs plus qualifiés que du temps de nos parents ou de nos grands parents), qui n’ont rien de miraculeuses. Les souvenirs d’enfances précaires marquent les individus, peuvent leur donner une sensibilité sociale que n’auraient pas des gens ayant grandi dans la soie, mais ce sont bien leurs intérêts de classe et leur environnement social actuel qui forgent leurs représentations du moment. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Peut-on “déconstruire” son appartenance de fait à la bourgeoisie ou à la sous-bourgeoisie ? Puisqu’il s’agit d’intérêts matériels qui sont à l’œuvre, et qui forgent une grande partie de nos représentations, c’est bien sur ces possessions et ces places matérielles qu’il faut agir. Autrement dit, on peut se retirer de la bourgeoisie, mais à condition de se priver de tout le capital qui permet d’en faire partie. C’est pourquoi l’action des partis sur les rémunérations de leurs élus est vertueuse. Mais elle est largement abandonnée à gauche : LFI ne pratique par exemple aucune limitation d’indemnité. On entend souvent dire que les fortes rémunérations des élus les protègent de la corruption, alors qu’elles les exposent en fait à une corruption de classe : quand on touche des hauts revenus, qu’on évolue dans les beaux quartiers de Paris (où se situent Assemblée, Sénat et les ministères), on est exposé à la bourgeoisie et à ses charmes et son rapport à l’argent se transforme, qu’on le veuille ou non.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;En finir avec « l’engagement politique »&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’embourgeoisement des partis et des mouvements sociaux ainsi que la dérive idéologique que cela produit systématiquement depuis un siècle ne se résoudra pas en demandant aux bourgeois engagés de travailler sur eux-même et de faire don de leur patrimoine. Pas plus que la défiance populaire forte dont le mouvement des gilets jaunes – qui rejetait tout parti et syndicat – était un symptômes parmi tant d’autres. C’est en construisant des organisations accessibles aux membres des classes laborieuses, dans leur diversité, et surtout construites par elles. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela demande un changement complet de paradigme dans la façon dont l’engagement politique de gauche est pensé depuis plusieurs décennies. D’abord, la politique de gauche actuelle relève de “convictions” et non de pratiques, d’abord d’idées et ensuite d’action. L’engagement est le concept maître de la politique progressiste, et on peut presque dire que c’est intrinsèquement une notion bourgeoise : il s’agirait de choisir un camp, une idéologie, de lire des tonnes de livres pour solidifier sa pensée puis d’agir en conséquence. &lt;em&gt;“Éduque-toi”&lt;/em&gt; est devenu le mot d’ordre de l’engagement progressiste radical, qui ressemble de plus en plus à une prépa concours de grandes écoles. Mais si l’engagement politique est affaire de compétence, alors il apparaît en effet légitime de confier le pouvoir à des normaliens, des énarques et des polytechniciens, et les bons conseils de Matthieu Pigasse, pourtant magnat des médias et banquier d’affaire, peuvent être accueillis avec bienveillance. Si c’est la “compétence” notre moteur, alors seuls les bourgeois diplômés peuvent effectivement nous aider. Pas parce qu’ils sont plus intelligents ou cultivés par essence, mais parce qu’ils ont le temps d’accumuler des savoirs et l’art de dire les choses avec assurance, même quand ils n’ont ni expérience ni connaissance. Avec ce raisonnement et cette vision bourgeoisie de la politique, on maintient leur monopole sur nos vies pendant un siècle de plus.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À la racine du mouvement ouvrier, on trouve des idées, bien sûr, mais aussi et surtout des pratiques de coopération et de solidarité directement utiles. L’engagement sacrificiel, qui impose une discipline intellectuelle, morale et des réunions de 3h en soirée, n’est matériellement pas accessible &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/emploi/article/2026/09/02/entre-55-et-75-des-travailleurs-francais-ont-des-horaires-atypiques-selon-l-anses-qui-alerte-sur-les-risques-pour-la-sante-la-vie-sociale-et-familiale_6764461_1698637.html&quot;&gt;à une grande partie des salariés du privé qui travaillent désormais en horaire atypique&lt;/a&gt;, ou de nuit. L’engagement actuel procède aussi d’effets d’entre soi, dans des organisations qui ne sont guère accueillantes, où l’on ne se rend pas si l’on ne connaît personne, et où toutes les instances dirigeantes ou, disons, “qui comptent vraiment” se situent à Paris. Paris, au XIXème siècle, était le bastion de la classe ouvrière française. Reconquise et disciplinée à la fin de du siècle suivant, elle est désormais largement le monopole des différentes composantes de la bourgeoisie qui se sont répartis ses arrondissements. La centralité parisienne de la lutte sociale et syndicale doit à tout prix être remise en cause. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’embourgeoisement a fait de l’engagement politique ou syndicale que seuls des cadres bien formés et bien compétents sont à même d’exercer. Cette conception de la politique explique largement la désaffection dont elle souffre dans les classes laborieuses. Le Rassemblement National, parti cofondé par un nazi et au service explicite de la bourgeoisie française, a fait son opération la plus astucieuse en pratiquant une sorte d’ouvriérisme dans son recrutement récent, en mettant en avant des personnes issues (de façon réelle ou exagérée) de milieux populaires, et peu diplômés. Face à cela, la réaction d’une partie de la gauche est de railler leur manque de diplôme, alors que c’est précisément ce qui fait leur force de frappe, face à un camp progressiste constitué de bons élèves souvent agaçants aux yeux du reste de la population. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une organisation qui prône la lutte des classes et qui veut faire gagner les classes laborieuses doit prôner un certain séparatisme social et, sans stigmatiser les petits, moyens et grands bourgeois de bonne volonté, les détrôner de l’ascendant qu’ils exercent sur la politique, le syndicalisme et le mouvement social. Sans cela, nous sommes condamnés à une nouvelle décennie de défaites, de renoncements et de trahisons.&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/sous-bourgeoisie
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</content:encoded><category>Édito</category><category>Politique politicienne</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>The Dog Stars : la fausse critique du survivalisme de droite </title><link>https://frustrationmagazine.fr/the-dog-stars/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/the-dog-stars/</guid><description>&lt;p&gt;Avec son film post-apocalyptique, The Dog Stars, en salle actuellement, Ridley Scott, le réalisateur britannique de 88 ans, a plutôt déçu, aussi bien la critique que les spectateurs. Il est vrai que de la part du réalisateur de deux des meilleurs films de science-fiction de l’histoire (Alien et Blade Runner), on aurait pu espérer un [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 04 Sep 2026 13:09:37 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Avec son film post-apocalyptique, &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt;, en salle actuellement, Ridley Scott, le réalisateur britannique de 88 ans, a plutôt déçu, aussi bien la critique que les spectateurs. Il est vrai que de la part du réalisateur de deux des meilleurs films de science-fiction de l’histoire (&lt;em&gt;Alien&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Blade Runner&lt;/em&gt;), on aurait pu espérer un petit peu mieux. Même si pour les fans du genre (j’en suis) le cahier des charges est plutôt rempli (avec, quand même, l’impression de revoir &lt;em&gt;La Route&lt;/em&gt; pour la cinquantième fois), cela n’empêche pas de se questionner sur les tropes de ce même genre, et on a là un sacré cas d’école.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Le film part d’une pandémie ayant détruit la société et suit Hig (Jacob Elordi), qui vit dans une ancienne base aérienne avec son chien et Bangley, un survivaliste ancien marine. Obsédé par un message radio qu’il entend dans son avion, il part chercher une vie plus riche. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La solution à la catastrophe est-elle de tuer les envahisseurs ? &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La catastrophe est, dans les films et les séries, très présente cette année (&lt;em&gt;Colony&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/la-fin-d-oak-street&quot;&gt;&lt;em&gt;La fin d’Oak Street&lt;/em&gt;,&lt;/a&gt; &lt;em&gt;28 ans plus tard&lt;/em&gt;…) et plus généralement dans la période récente (&lt;em&gt;Mad Max Furiosa,&lt;/em&gt; &lt;em&gt;The Last of Us&lt;/em&gt;…). On ressent ici le spectre de la pandémie de covid-19 et celui de la catastrophe climatique. Mais malgré le plaisir qu’a Ridley Scott à filmer les grands espaces naturels, les questions fondamentales du rapport à la nature, à l’environnement et aux ressources sont assez vite évacuées : les survivants que l’on suit disposent toujours d’armes à feu, de véhicules fonctionnels avec du carburant, de sodas, de médicaments, d’électricité, d’outils numériques… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le film préfère orienter son questionnement autour d’une divergence apparente entre deux visions de l’humanité et l’annonce déjà via un de ses slogans: “l&lt;a href=&quot;https://www.instagram.com/p/DcKpyQbj1GK/&quot;&gt;a survie est un instinct, mais l’humanité est un choix&lt;/a&gt;”. Bangley, incarné par Josh Brolin, qui semble un peu reprendre son rôle de Matt dans les &lt;em&gt;Sicario&lt;/em&gt;, représente assez bien le survivalisme individualiste, que le film croit plus ou moins critiquer. Son obsession est la sécurisation du périmètre et la neutralisation des intrus. Pour lui l’apocalypse n’a pas modifié le comportement humain, il n’a fait qu’en révéler la nature profonde : la survie du plus fort par la violence. Il faut tirer d’abord et discuter ensuite. Cela crée un conflit avec Hig qui pense que l’on peut aspirer à mieux : après être revenu d’une collecte, celui-ci en donne une partie à des mormons qui vivent près de la base. De son côté, peu de temps après, Bangley exécute des ados peu armés, qui ne savaient peut-être même pas qu’ils pénétraient un espace habité. Cela heurte Hig qui dit à Bangley qu’au fond il aime cette situation, qu’il a toujours été fait pour ça. Il marque un point : cette vision anthropologique n’a pas attendu la fin du monde. Elle est déjà à l’œuvre aujourd’hui, dans l’idéologie qui justifie l’impérialisme américain, dans la société libérale qui met les individus et les entreprises en compétition permanente, dans le culte américain du second amendement qui permet de s’armer et dans celui de la doctrine du château (la législation qui permet d’abattre les gens qui pénètrent une propriété) ainsi que dans l’hostilité face aux migrations. Hig, lui, n’a pas renoncé à croire en l’humanité et part, prêt à se risquer aux rencontres. Bangley lui dit qu’aller ailleurs fera de lui “un cafard” comme ceux qui essayent de pénétrer son territoire… &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Dans &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt;, Bangley est incarné par Josh Brolin. © 2026 20th Century Studios. All Rights Reserved.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Mais si le film nous place davantage en empathie avec Hig qu’avec le cynique Bangley, et malgré une fin optimiste, les évènements tels que Ridley Scott choisit de les disposer semblent, de fait, davantage donner raison au second : les attaques se multiplient et (&lt;em&gt;attention spoilers&lt;/em&gt;) c’est grâce à ses compétences de tueur que Bangley survit, y compris face à une cinquantaine d’envahisseurs. De son côté, Grand Junction, que Hig rêvait de rejoindre, et sur lequel Bangley ne cessait d’alerter, s’avère un enfer déguisé en paradis : une micro-société totalitaire (dirigée par une femme) qui pratique l’exploitation, les mariages forcés et le cannibalisme. Une trame qui rappelle fortement les saisons 4 et 5 de la série &lt;em&gt;The Walking Dead&lt;/em&gt;, où le Terminus que les survivants font tout pour atteindre, cache la même chose. Bref dans les deux cas, les communautés qui semblent s’en sortir par l’entraide sont en fait monstrueuses. À l’époque, les partisans de Donald Trump ne s’étaient pas trompés sur ce que ce type d’imaginaires véhiculent, &lt;a href=&quot;https://www.slate.fr/story/129431/donald-trump-walking-dead&quot;&gt;en diffusant en particulier leurs spots de campagne pendant la série&lt;/a&gt;.&lt;br /&gt;Sur un autre sujet, la séquence du Grand Junction est aussi l’occasion d’un étonnant moment de lucidité sur la place laissée aux personnages féminins dans cet univers très viril, lorsque Darlene, la leader du lieu demande à Cima, un personnage incarné par Margaret Qualley qui manque cruellement d’épaisseur, si elle parle ou si elle est simplement “là pour faire joli” – une question que le film semble se poser à lui-même. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme souvent dans les récits post-apocalyptiques, si le film se veut une critique du survivalisme, il est aussi nettement fasciné par son esthétique. De fait, la reconstruction du monde y passe toujours par des héros armés, mobiles et extraordinairement compétents, tout en laissant la construction collective (limitée ici en gros à une scène de fête villageoise bucolique finale…) essentiellement hors champ. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Des ennemis d’une autre époque…  &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’échec de &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt; à convaincre de “son choix de l’humanité” face à la barbarie cynique de Bangley, tient en grande partie à sa manière de représenter l’altérité, qui pioche dans ce que le cinéma hollywoodien a fait de pire. Car une grosse partie des ennemis que Hig, Bangley, Cima et Pops (Guy Pearce) affrontent ne sont pas l’équivalent d’eux-mêmes (des Blancs violents et survivalistes), ce qui aurait eu l’avantage de montrer qu’ils sont en quelque sorte à l’origine de ce qu’ils craignent, mais… des sortes de tribus autochtones, sans individualité, avec des visages difficiles à distinguer. Ceux-là sont recouverts de peintures de guerre et font des cris de guerre typiques des amérindiens dans les westerns américains…  Cette imagerie n’est pas seulement problématique pour des raisons assez évidentes de représentation mais parce qu’elle est nécessaire au fonctionnement idéologique du récit. Pour que la violence de nos héros reste moralement acceptable, il faut que ceux contre lesquels elle s’exerce cessent d’apparaître comme des humains et deviennent une masse indistincte. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://thefilmstage.com/the-dog-stars-review-ridley-scott-strikes-out-with-post-apocalyptic-dud/&quot;&gt;Pour &lt;em&gt;The Film Stage&lt;/em&gt;, le critique Luke Hicks notait la dimension raciste du dispositif&lt;/a&gt; : “La décision de faire incarner par des acteurs autochtones la « nouvelle tribu » qui menace l’existence des personnages principaux a manifestement été prise pour accentuer l’allégorie western de &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt;. Mais c’est un choix douteux, pour ne pas dire franchement mauvais, étant donné que cette tribu est dépeinte comme une horde de sauvages sanguinaires et sans pensée. C’est un cliché sur les Autochtones si couramment employé par des créateurs blancs dans les récits sur l’Ouest américain qu’il est tout bonnement stupéfiant de le voir représenté à l’écran en 2026 (…) comme si cette caractérisation n’avait pas été historiquement démontée, et comme si l’histoire continuait d’être écrite uniquement par les vainqueurs.” &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt; prétend opposer deux visions du monde : celle de Bangley, pour qui le futur de l’humanité consiste à s’entre-tuer pour défendre ses ressources, et celle de Hig, qui croit encore possible de reconstruire quelque chose par la confiance et la rencontre. Mais, de fait, tout ce que Ridley Scott met sur le chemin de ses personnages semble donner raison au premier. Les inconnus sont le plus souvent dangereux, les communautés cachent derrière leur façade idyllique la violence et l’exploitation, et les ennemis sont représentés à plusieurs reprises à travers les vieux fantasmes coloniaux de la “tribu sauvage” menaçant les derniers représentants de la civilisation. C’est là que se situe la contradiction de &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt;. Pour critiquer le survivalisme droitier, encore faudrait-il être capable d’imaginer réellement un monde dans lequel la solidarité peut fonctionner. Or le film semble incapable de concevoir une forme durable de collectif qui ne soit ni une forteresse assiégée, ni une communauté totalitaire, ni un petit havre de paix rural protégé par quelques hommes suffisamment compétents pour éliminer ceux qui le menacent. La résolution finale, certes un peu plus optimiste, ne résout donc pas grand-chose. Hig insiste d’ailleurs sur le fait que la communauté mormone que nos héros rejoignent est préservée du fait de son isolement. &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt; est donc un symptôme d’une tendance plus large à l’oeuvre dans le cinéma post-apocalyptique : alors même qu’il entre en profonde résonance avec notre moment historique et que les pandémies, le dérèglement climatique et la raréfaction des ressources exigent des formes de communisme, il continue bien souvent à mettre en scène des récits où chacun doit avant tout protéger son territoire, ses proches et ses réserves contre les autres. Sous couvert de remettre en cause le fantasme survivaliste, &lt;em&gt;The Dog Stars&lt;/em&gt; reste finalement prisonnier de son imaginaire fondamental. Cela nous laisse un film plutôt efficace dans ses scènes d’action et contemplatives, avec des acteurs convaincants, mais qui laisse tout de même une grosse impression de déjà vu dans ses choix formels. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Klarna, Paypal… Le crédit qui ne dit pas son nom</title><link>https://frustrationmagazine.fr/paypal-credit/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/paypal-credit/</guid><description>&lt;p&gt;L’appeler crédit ? Il ne fallait plus l’appeler comme ça. Le mot était pénible, trop daté, trop associé au découvert, aux dossiers qui s’empile sur un coin de bureau, aux relances et aux échéances écrites en rouge. Alors le marché a trouvé mieux : une gestuelle. Un clic. Une option qui surgit à la dernière [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 03 Sep 2026 15:58:46 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’appeler crédit ? Il ne fallait plus l’appeler comme ça. Le mot était pénible, trop daté, trop associé au découvert, aux dossiers qui s’empile sur un coin de bureau, aux relances et aux échéances écrites en rouge. Alors le marché a trouvé mieux : une gestuelle. Un clic. Une option qui surgit à la dernière seconde, quelque part entre l’adresse de livraison et la validation du panier.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;« Payer en trois fois. » « Payer en quatre fois. » « Sans frais. »&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;br /&gt;Klarna, PayPal, Alma, Scalapay…: derrière ces noms, le même principe. L’acheteur choisit un produit, paie une première partie immédiatement, puis règle le reste en plusieurs échéances. Le vendeur, lui, est payé de suite par l’intermédiaire financier. Ce n’est pas un rabais, ni une promotion : c’est une avance. Un crédit court, parfois gratuit en apparence, qui a trouvé sa place au milieu de nos achats du quotidien.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le génie de cette industrie n’est pas seulement d’avoir fluidifié un service financier. Il est d’avoir déplacé le moment psychologique où l’on consent à la dette. La dette qui progresse aujourd’hui n’est pas toujours spectaculaire. Ce n’est pas nécessairement celle des crédits automobiles, des prêts renouvelables ou des dossiers de surendettement qui ont longtemps incarné l’endettement dans l’imaginaire collectif. C’est une dette moléculaire : disséminée dans des achats ordinaires, assez faible pour rester socialement acceptable, assez fragmentée pour se faire oublier, assez fréquente pour remodeler les habitudes. Un téléphone à 1000 euros n’est plus qu’un prélèvement de 250 euros, puis trois autres. Une paire de basket à 160 euros devient quatre fois 40 euros. Un billet de train, un ordinateur, un meuble, un lave-linge, un cadeau d’anniversaire : le prix ne disparaît pas. Il est simplement déplacé. Il sort du panier, puis revient, mois après mois, au moment où le salaire est versé. Un rappel mensuel.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est là que le paiement fractionné transforme doucement notre rapport à l’achat. Il ne s’agit pas toujours d’un désir ou d’un confort. Pour une partie des personnes qui y recourent, il s’agit de répondre à une nécessité : remplacer un téléphone cassé, acheter un ordinateur pour travailler ou étudier, faire réparer une voiture, acheter un équipement pour un enfant, payer une dépense dont le revenu du mois ne permet pas d’absorber le montant d’un seul coup. Mais c’est justement parce qu’il répond à des besoins réels que ce dispositif est aussi efficace. Il propose de régler dans l’instant une difficulté budgétaire qui, elle, ne disparaît pas. La question n’est plus : « Puis-je acheter ce produit ? ». Elle devient : « Comment puis-je le faire tenir jusqu’à la prochaine paie ? »&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Romy, 26 ans, raconte avoir remboursé autour de 450 euros par mois pendant près de trois ans. Elle avait commencé avec une commande de vêtements, puis du maquillage, des chaussures, des achats passés tard le soir, en scrollant. Quand l’option apparaissait comme une permission de ne pas y penser. « Même un mascara à huit euros, je pouvais le payer en quatre fois. Sur le moment, une partie de mon salaire était déjà partie dans des achats dont je ne profitais même plus », raconte-t-elle. « Chaque mois, mon salaire était déjà consommé par ces achats. J’ai traversé des périodes difficiles financièrement. Je suis enfin libérée de ces micro-crédits aujourd’hui et je ne recommencerai pas. » Ce n’est pas un achat qui fait tomber. C’est la somme des achats déjà oubliés. 40 euros ici, 60 là, une retenue pour un téléphone, une échéance pour un abonnement, une facture d’énergie, un découvert qui se prolonge. À force, le budget ne ressemble plus à une somme disponible : il devient un calendrier de prélèvements.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le crédit qui prolonge le shopping&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.paypal.com/fr/cshelp/article/quest-ce-que-le-paiement-en-4x%C2%A0-help463&quot;&gt;PayPal présente son paiement en 4x comme un financement sans intérêt.&lt;/a&gt; La formule est disponible pour des achats éligibles de 20 à 3 000 euros : un premier quart est payé le jour de la commande, les trois suivants sont prélevés à un mois d’intervalle. Klarna, de son côté, revendique des paiements « flexibles » et une manière plus « intelligente » de gérer ses achats. Ces mots comptent. Ils ont un sens. Car on ne parle plus de dette, mais de flexibilité. On ne parle plus de crédit, mais de facilité. On ne parle plus de mensualités, mais de choix.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourtant, ces entreprises ne font pas disparaître le coût de l’opération. Elles le déplacent. Dans le modèle classique du paiement fractionné, le commerçant verse une commission au prestataire qui lui permet de proposer ce service. En échange, il espère voir davantage de visiteurs terminer leur achat, et des paniers plus élevés être validés. Klarna désigne dans ses résultats financiers les sommes reçues de ses marchands comme des « revenus de transaction et de services ». Le paiement fractionné est donc aussi un outil commercial : le prix est rendu plus supportable au moment où il pourrait faire hésiter. L’industrie ne vend pas seulement un mode de règlement. Elle vend une façon de ne pas renoncer à la consommation. Et ce, même si le montant total est élevé.  C’est ici que l’expérience utilisateur, l’UX (selon le jargon numérique), devient décisive. L’UX, ce sont les choix de design, de vocabulaire, de couleur, de placement des boutons et de parcours qui rendent une action en ligne rapide, intuitive et presque automatique. Dans le commerce, elle sert à retirer les frottements. Dans le paiement fractionné, elle retire aussi les scrupules.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un crédit traditionnel impose une pause. Il faut remplir un formulaire, attendre une réponse, parler à une banque, regarder un taux, parfois expliquer sa situation. Le paiement en 4x est pensé pour que rien ne vienne interrompre le geste. Il apparaît au moment exact où l’achat est déjà devenu désirable ou nécessaire. Il ne demande pas de sortir du site. Il ne demande pas de se raconter comme débiteur.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est l’esthétique de l’innocence : une stratégie de banalisation du crédit par les codes du shopping. Les couleurs douces de Klarna, les typographies rondes, les promesses de simplicité, les phrases qui parlent de liberté et de choix : tout donne l’impression de prolonger la commande, alors qu’il s’agit de signer un engagement de remboursement. PayPal précise ne pas facturer de frais de retard sur son paiement en 4x. Mais si le prélèvement est rejeté faute de provision, l’établissement bancaire de client, peut, lui, appliquer des frais. Le service reste donc « sans frais » sur l’écran, mais le coût peut réapparaître plus loin : dans un rejet, dans une commission bancaire, dans un découvert aggravé, dans une autre échéance qui ne passera pas.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une dette qui s’étend&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le succès du paiement fractionné n’a plus rien d’un phénomène marginal. &lt;a href=&quot;https://investors.klarna.com/News--Events/news/news-details/2026/Klarna-Reaches-7-Million-Consumers-in-France-Now-Used-by-1-in-7-Adults/default.aspx&quot;&gt;En mars 2026, Klarna annonçait avoir atteint 7 millions de consommateurs en France&lt;/a&gt;, soit environ 1 adulte sur 7. L’entreprise déclarait également 2,9 millions d’utilisateurs actifs chaque mois sur son application française en janvier 2026. Ces chiffres sont déclaratifs, mais donnent une idée de la vitesse à laquelle le dispositif s’est installé dans les usages. La Banque de France observe elle aussi cette montée en puissance. &lt;a href=&quot;https://www.banque-france.fr/system/files/2026-06/OIB-2025_Rapport_0.pdf&quot;&gt;Dans son rapport annuel 2025&lt;/a&gt;, l’Observatoire de l’inclusion bancaire alerte sur la diffusion de produits qui permettent une consommation « instantanée », notamment les paiements fractionnés et les mini-crédits. L’institution estime qu’ils font peser des risques accrus sur les personnes financièrement fragiles, et « surtout les plus jeunes d’entre elles. » &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les grandes entreprises du paiement ne vendent pas seulement une modalité de règlement; elles produisent une pédagogie implicite de la dette acceptable. Elles enseignent qu’il est normal de ne pas payer maintenant, normal de multiplier les échéances. Elles installent l’idée qu’un budget sain n’est plus un budget qui évite la dette, mais un budget qui sait l’orchestrer proprement. Des alertes récentes ont souligné que les services de type &lt;em&gt;buy now, pay later&lt;/em&gt; exposaient particulièrement les jeunes à des achats impulsifs, à l’accumulation de remboursements et à des difficultés de suivi. Le paiement fractionné ne crée pas la précarité. Il se branche sur elle, l’accompagne, la discipline et parfois l’aggrave.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’alerte n’est pas théorique. En 2025, 148 013 dossiers de surendettement ont été déposés en France, soit une hausse de 9,8% par rapport à 2024. Parmi les personnes qui ont déposé un dossier, les 18-29 ans représentaient 12% en 2025, contre 5% en 2022. La Banque de France ne dit pas que Klarna ou PayPal expliquent, à eux seuls, cette hausse. Le surendettement a toujours des causes multiples : accident de la vie, divorce, chômage, maladie, loyer impayé, facture d’énergie, crédit renouvelable, découvert bancaire. Mais elle souligne que les paiements fractionnés et les mini-crédits ajoutent un risque dans des budgets déjà fragiles. Cette précision est importante. Le paiement fractionné n’invente pas la fragilité de l’endettement. Il trouve un moyen de s’y installer.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Quand le salaire arrive déjà entamé&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 2025, le salaire moyen par tête a augmenté de 2% en valeur nominale dans les branches marchandes. Mais une fois l’inflation prise en compte, cette hausse n’était plus que de 0,7%, &lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/8733085?sommaire=8733125&quot;&gt;selon l’Insee&lt;/a&gt;. Surtout, le pouvoir d’achat moyen des salaires restait inférieur de 0,6% à son niveau de 2019.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que toutes les personnes salariées se sont appauvries de la même manière. Cela signifie que l’épisode inflationniste des dernières années n’a pas été effacé. Pour beaucoup de ménages, les hausses de revenus sont déjà absorbées par le logement, les transports, les courses, les assurances, l’énergie ou les dépenses liées aux enfants. À la fin, il reste moins de marge pour les imprévus. C’est dans cet espace que prospère le “4 fois sans frais”. Il ne concerne pas seulement la jeunesse urbaine associée à la mode, aux applications et aux achats compulsifs. Il concerne aussi des salariés au revenu régulier mais sans épargne, des foyers monoparentaux, des ménages qui gagnent trop pour être considérés comme pauvres et pas assez pour accumuler une réserve.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On les appelle souvent les classes moyennes. La formule mérite d’être précisée : elle recouvre une réalité très large. L’Observatoire des inégalités y place les personnes dont le niveau de vie se situe entre les 30% les plus modestes et les 20% les plus aisées.  Entre ces deux bornes, il y a pourtant des situations qui n’ont rien de comparable. Un célibataire locataire à Paris, un couple avec deux enfants en périphérie, une mère seule avec une voiture indispensable pour travailler n’ont ni les mêmes dépenses, ni les mêmes filets de sécurité. Ils peuvent néanmoins partager une même fragilité : n’avoir aucune marge quand une dépense urgente surgit.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les entreprises du secteur appellent cela la flexibilité. On pourrait aussi parler d’une privatisation de l’oxygène budgétaire. Quand les fins de mois sont trop longues, chaque plateforme qui promet de faire respirer prend une part de pouvoir sur le quotidien.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le droit rattrape l’écran&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;À partir du 20 novembre 2026, &lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/actualites/A18451&quot;&gt;les règles du crédit à la consommation s’appliqueront aussi à plusieurs formes de crédits de faible montant&lt;/a&gt;, de courte durée ou sans intérêts : les mini-crédits de moins de 200 euros, les crédits gratuits et les paiements fractionnés ou différés de moins de trois mois avec des frais négligeables. La réforme prévoit normalement une publicité plus encadrée : il sera interdit de mettre en avant la facilité d’obtenir un crédit. Les informations données avant la souscription devront être plus transparentes, et les établissements devront être en mesure de démontrer comment ils ont évalué la solvabilité de leurs clients. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il aura fallu que le paiement fractionné soit omniprésent dans les paniers pour que le droit le ramène dans la famille du crédit. C’est peut-être le signe le plus clair de sa victoire culturelle : il avait réussi à se rendre suffisamment ordinaire pour ne plus être nommé. Le “4 fois sans frais” ne supprime pas la contradiction entre des besoins immédiats et des revenus trop faibles ou trop irréguliers. Il l’administre. Il donne de l’air, mais un air à rembourser. Il découpe la dépense, puis découpe le salaire qui arrive après.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Klarna, PayPal et les autres ont peut-être réussi quelque chose de plus profond qu’une innovation de paiement : faire de la dette non plus un événement, mais une ambiance. Une dette sans guichet, sans stylo, sans interlocuteur. Une dette avec les couleurs du shopping, les mots de la facilité et la forme d’un bouton.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><author>Amina Kalache</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Insidious, Saw, Conjuring : James Wan et le cinéma d’horreur contemporain </title><link>https://frustrationmagazine.fr/james-wan/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/james-wan/</guid><description>&lt;p&gt;Alors que le dernier volet de la franchise Insidious vient de sortir (Insidious : L’Invasion du Lointain), c’est l’occasion de revenir sur James Wan, réalisateur et créateur de pas moins de trois des franchises horrifiques contemporaines les plus importantes (Saw, Insidious, Conjuring). Car James Wan n’est pas seulement un auteur : il est aussi devenu [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 02 Sep 2026 14:00:16 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Alors que le dernier volet de la franchise &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; vient de sortir (&lt;em&gt;Insidious : L’Invasion du Lointain&lt;/em&gt;), c’est l’occasion de revenir sur James Wan, réalisateur et créateur de pas moins de trois des franchises horrifiques contemporaines les plus importantes (&lt;em&gt;Saw, Insidious, Conjuring&lt;/em&gt;). Car James Wan n’est pas seulement un auteur : il est aussi devenu l’un des principaux producteurs du cinéma d’horreur américain. À travers sa société Atomic Monster, il a contribué à lancer ou à développer de nombreux films et séries, tout en participant à une nouvelle manière de fabriquer des franchises. Parler de l’ “Empire” James Wan, c’est donc évoquer bien plus que ses seuls films : c’est traverser vingt ans du paysage horrifique et s’intéresser aux mécanismes qui structurent aujourd’hui le cinéma d’horreur.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Mais cette trajectoire raconte aussi quelque chose sur le contenu même de cette horreur. Via &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt;, James Wan a contribué à populariser un cinéma qui recycle régulièrement des imaginaires très conservateurs :  la défense de la famille traditionnelle, la religion catholique comme rempart contre le Mal, la méfiance envers les transformations sociales et la réactivation de vieilles paniques morales américaines. Cette dimension n’est toutefois ni uniforme ni sans contradictions : &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; et surtout &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; témoignent d’un goût pour des formes beaucoup plus transgressives, tandis que certaines productions récentes de son studio s’éloignent de cet imaginaire. L’intérêt de la trajectoire de James Wan se situe justement dans cette tension entre l’innovation et l’industrialisation des formes horrifiques d’un côté, et la persistance d’un imaginaire souvent profondément classique et conservateur de l’autre.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; : le début du succès pour James Wan et l’origine du &lt;em&gt;torture porn &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En 2004, James Wan n’est encore qu’un jeune réalisateur australien de 27 ans qui cherche à faire ses premiers pas à Hollywood. Son premier long métrage, &lt;a href=&quot;https://www.jolie-bobine.fr/pourquoi-le-premier-film-dhorreur-de-james-wan-est-impossible-a-regarder&quot;&gt;&lt;em&gt;Stygian&lt;/em&gt; est passé largement inaperçu&lt;/a&gt;. &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=Py13jdAhR-k&quot;&gt;C’est un court métrage intitulé &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;, réalisé avec Leigh Whannel&lt;/a&gt;l, qui va lui ouvrir les portes de l’industrie américaine. Le concept séduit les producteurs, qui donnent aux deux jeunes Australiens les moyens d’en tirer un long métrage. Tourné en seulement une dizaine de jours, &lt;a href=&quot;https://www.jpbox-office.com/mobile/fichfilm.php?id=1130&quot;&gt;pour environ 1,2 million de dollars&lt;/a&gt;, avec peu de décors, un petit nombre de personnages et une intrigue très resserrée, &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; va rapporter plus de 100 millions au box-office mondial. C’est le début de la carrière hollywoodienne de James Wan et un cas d’école de la rentabilité possible du cinéma d’horreur.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le film sort dans un contexte particulier. Quelques mois auparavant,&lt;a href=&quot;https://www.nouvelobs.com/photo/20160825.OBS6879/torture-humiliations-les-photos-qui-ont-revele-l-horreur-d-abou-ghraib.html&quot;&gt; les photographies des tortures infligées aux prisonniers de la prison d’Abou Ghraib, en Irak&lt;/a&gt;, commencent à circuler massivement dans les médias. La torture s’installe alors au cœur du débat public sur la “guerre contre le terrorisme”. L’émergence avec &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;, du &lt;em&gt;torture porn, &lt;/em&gt;sous-genre du cinéma d’horreur très graphique et centré sur la torture et les violences physiques, au milieu des années 2000, coïncide ainsi avec un moment où la torture elle-même est beaucoup plus visible. Ce type d’allers-retours entre le cinéma et les images violentes de la télévision n’est pas inédit : l’assassinat de Kennedy et la guerre filmée en direct au Vietnam ont joué un rôle dans l’ultraviolence qui apparait à ce moment là dans le cinéma américain. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans les faits, et malgré sa réputation sulfureuse, &lt;em&gt;Saw 1&lt;/em&gt; est en réalité beaucoup moins difficile à regarder que les films qui lui emboîteront le pas par la suite  (&lt;em&gt;Hostel&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;The Collector&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Grotesque&lt;/em&gt;, le remake de &lt;em&gt;Massacre à la tronçonneuse…)&lt;/em&gt; et s’apparente plutôt à un thriller à énigme, une sorte de sous-&lt;em&gt;Seven&lt;/em&gt;. Dans &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;, un tueur en série, Jigsaw, place ses victimes dans des situations où elles doivent se soumettre à des épreuves pour tenter de rester en vie. Celui-ci accompagne tout cela d’une sorte d’idéologie néolibérale poussée à l’extrême et mêlée à des formes de puritanisme. En effet, ses victimes ne sont choisies au hasard : ce sont des toxicomanes, des personnes ayant tenté de se suicider, des femmes ou des hommes infidèles… L’idée est que chacun doit mériter de vivre par ses efforts et que celui qui échoue est responsable de sa propre mort. Mais de fait, les choix proposés par Jigsaw n’en sont pas vraiment. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dès &lt;em&gt;Saw II &lt;/em&gt;(2005)&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;dont, là aussi, l’affiche fût plus agressive que le film lui-même, James Wan confie la réalisation à Darren Lynn Bousman, tout en restant impliqué dans la franchise comme coscénariste et producteur. Visiblement James Wan craignait déjà de se retrouver enfermé par la saga qui venait de le lancer. &lt;em&gt;Saw II&lt;/em&gt; reproduit le pessimisme anthropologique que l’on retrouve très fréquemment dans le cinéma de genre américain. Le piège que met Jigsaw en place a cette fois plusieurs victimes simultanées qui peuvent s’entraider ou entrer en compétition. Bien sûr, au final, les personnages ne parviennent pas à s’organiser pour survivre ensemble… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un an plus tard sort &lt;em&gt;Saw III&lt;/em&gt; (2006), sur le même modèle que &lt;em&gt;Saw II&lt;/em&gt; (Darren Lynn Bousman à la réalisation, James Wan à la co-écriture et à la production). Cette fois &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; semble « à la hauteur » de sa réputation et le niveau de violence graphique est bien supérieur, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/cinema/article/2006/12/02/saw-3-film-interdit-a-son-public_841242_3476.html?srsltid=AfmBOor3DHHDnAQsglOrUMmehFccS5C0tJGHkdJ2Lc2TociMcY1LjwnE&quot;&gt;provoquant son interdiction au moins de 18 ans (rarissime en France)&lt;/a&gt;, sans nuire en rien à sa rentabilité (&lt;a href=&quot;http://www.cine-directors.net/saw.htm&quot;&gt;164 millions de recettes pour 10 millions de budget&lt;/a&gt;). Après avoir lancé la franchise, James Wan va progressivement s’en éloigner, tout en continuant à y être associé comme scénariste et producteur. &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; devient alors l’un des premiers exemples de ce qui va caractériser sa carrière, à savoir créer des franchises puis laisser les épisodes ultérieurs être réalisés par d’autres, cela tout en conservant une forme de contrôle créatif. Ses deux films suivants comme réalisateur, &lt;em&gt;Dead Silence&lt;/em&gt; (2007) puis &lt;em&gt;Death Sentence&lt;/em&gt; (2007), connaissent des échecs critiques et commerciaux. C’est donc avec &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; (2010) que celui-ci tente d’inverser la tendance. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Insidious &lt;/em&gt;: une horreur pas si “contemporaine”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Après ses deux échecs, James Wan galère à se faire financer de nouveaux projets. Il réitère donc la stratégie initiée avec &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;, à savoir miser sur un petit budget, un tournage court, un nombre limité de décors, une intrigue resserrée et peu de personnages. C’est ainsi qu’il réalise &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; en 2010, &lt;a href=&quot;https://www.boxofficemojo.com/title/tt1591095/&quot;&gt;pour environ 1,5 million de dollars&lt;/a&gt;. James Wan et Leigh Whannell parleront eux-mêmes de “&lt;a href=&quot;https://mediamikes.com/2011/04/interview-with-james-wan-leigh-whannell&quot;&gt;garage filmmaking&lt;/a&gt;”&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Sur le plan esthétique, &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; constitue toutefois une rupture assez nette avec &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;. Là où &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; était très caractéristique du cinéma de genre des années 2000 (la photographie cradingue, les teintes verdâtres, le montage épileptique…&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=Kb4mL-kcZAk&quot;&gt;un peu comme le spot de l’époque contre le piratage&lt;/a&gt;) &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; revient à une forme “old school” et à un imaginaire beaucoup plus classique de l’horreur américaine (la maison familiale, les fantômes, la possession…). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le premier &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; (2010) nous plonge dans une famille en crise. Josh, le père incarné par Patrick Wilson éprouve des difficultés à assumer son rôle de protecteur. Il minimise les inquiétudes de sa femme Renai et refuse, en tout cas dans un premier temps, de prendre véritablement au sérieux ce qu’elle lui raconte. Comme une grande partie du cinéma d’horreur hollywoodien contemporain, &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; reconduit le bourgeois gaze et revient à une figure extrêmement traditionnelle : la famille blanche, hétérosexuelle et de classe moyenne installée dans une maison individuelle. Le film construit une grande partie de son horreur autour de la possibilité de voir cet idéal déstabilisé. Cette défense de la cellule familiale s’accompagne d’une méfiance envers les institutions scientifiques. Lorsque Dalton, le jeune fils du couple, tombe dans le coma, médecins et psychiatres tentent de fournir des explications rationnelles, auquel le film oppose Elise Rainier (incarnée par Lin Shaye), une médium capable d’identifier la véritable nature du phénomène. Il ne s’agit pas encore d’un discours explicitement anti-scientifique mais cette opposition va devenir récurrente dans les univers associés à James Wan : face aux institutions médicales ou scientifiques, la vérité appartient à ceux qui choisissent l’occulte. &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; pose déjà certaines des bases idéologiques qui seront beaucoup plus développées dans &lt;em&gt;The Conjuring. &lt;/em&gt;Le pari est en tout cas réussi pour James Wan puisque le film est un gros succès et &lt;a href=&quot;https://www.boxofficemojo.com/title/tt1591095/&quot;&gt;rapporte près de 100 millions de dollars dans le monde&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;James Wan réalise &lt;em&gt;Insidious 2&lt;/em&gt; en 2013. Le film reprend les personnages du premier épisode mais inverse en partie son dispositif. Cette fois, c’est Josh lui-même qui est possédé. Comme Jack Torrance dans &lt;em&gt;Shining&lt;/em&gt;, le père devient donc la menace qui pèse sur les femmes et les enfants. James Wan joue ici avec une peur bien plus réelle pour beaucoup de gens, celle des violences domestiques. Mais les révélations concernant Parker Crane, l’esprit qui possède Josh, donnent à cet arc un tout autre débouché. Il s’agit d’un tueur en série qui, enfant, a été contraint par sa mère à adopter une apparence féminine. Sa mère, présentée comme castratrice et abusive, serait ainsi la source de sa monstruosité. &lt;em&gt;Insidious 2&lt;/em&gt; rejoint ici &lt;a href=&quot;https://tetu.com/2023/10/31/halloween-cinema-film-horreur-psychose-they-them-histoire-personnages-trans/&quot;&gt;une tradition particulièrement réactionnaire du cinéma d’horreur américain&lt;/a&gt;. En effet, le cinéma d’horreur a bien souvent associé la transgression des normes de genre à la monstruosité, à la folie et à la violence meurtrière (&lt;em&gt;Psychose, Sleepaway Camp, Pulsions&lt;/em&gt;…) Le masculin féminisé y est une figure inquiétante : ce qui est monstrueux, c’est l’homme qui ne correspond pas aux normes de la masculinité. Par ailleurs, en faisant de la mère de Parker celle qui “féminise” son fils, ce qui l’aurait transformé en meurtrier, la violence masculine n’est pas rapportée aux structures patriarcales et à la socialisation violente des hommes mais au contraire aux mères monstrueuses qui empêcheraient leurs fils de devenir des “vrais hommes”… Le film se conclut par le rétablissement de l’ordre familial : une fois Josh libéré de la possession, il peut retrouver son rôle de père protecteur et la famille est à nouveau unie. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Pour les suites de la saga, James Wan passera la main pour la réalisation, tout en restant à la production. &lt;em&gt;Chapter 3&lt;/em&gt;, prequel consacré au personnage de la médium Elise Rainer, est ainsi réalisé par Leigh Whannell, qui avait jusque-là été principalement scénariste et acteur (il incarne Adam dans le premier &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;). James Wan lui laisse une grande liberté créative. Ce troisième volet opère le même type de déplacements qu’avait noté ma collègue Farton Bink dans son dossier consacré à la ville et au cinéma de genre dans le dernier numéro papier de &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, à savoir délaisser la maison pavillonnaire pour situer la peur dans un immeuble collectif et vertical. Après &lt;em&gt;Chapter 3&lt;/em&gt;, Leigh Whannell poursuivra sa carrière de réalisateur avec plusieurs films remarqués : &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=XzWQ0tnhR5c&quot;&gt;&lt;em&gt;Upgrade&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; en 2018 puis &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=FfFDho9B67c&quot;&gt;&lt;em&gt;The Invisible Man&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; en 2020. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;Insidious : La Dernière Clé (The Last Key)&lt;/em&gt;, réalisé par Adam Robitel en 2018, James Wan s’efface encore davantage sur le plan créatif et Leigh Whannell signe à nouveau le scénario. Le film continue de se centrer sur la figure d’Elise Rainer, c’est-à-dire une femme de plus d’une soixantaine d’années, ce qui est assez rare pour être noté, en abordant cette fois son passé. Ce volet est plus intéressant sur sa représentation du Mal : Elise a grandi dans une famille dominée par un père violent et gardien de prison. Cette fois le Mal surnaturel vient s’ajouter à une violence bien réelle et le démon KeyFace exploite les peurs et les traumatismes déjà présents dans cette histoire familiale. Sorti en pleine vague #Metoo, &lt;a href=&quot;https://www.fandom.com/articles/insidious-the-last-key-stars-discuss-theme-of-abuse&quot;&gt;Lin Shaye qui interprète Elise soulignait l’importance de pouvoir aborder ces questions à travers un film de genre&lt;/a&gt;, même si le film ferme bien la vite la question des violences domestiques pour revenir à des enjeux surnaturels bien plus conventionnels. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;En 2023, &lt;em&gt;Insidious: The Red Door &lt;/em&gt;est réalisé par Patrick Wilson, l’interprète de Josh depuis le premier épisode, qui déplace une partie de son intrigue hors de la maison familiale et vers le campus universitaire où étudie Dalton. On peut considérer que &lt;em&gt;The Red Door&lt;/em&gt; appartient déjà à &lt;a href=&quot;https://www.rtbf.be/article/les-legacy-sequels-quand-hollywood-fait-appel-aux-heros-des-annees-90-pour-relancer-une-saga-11576783&quot;&gt;la vague des “legacy sequels” qui caractérise le cinéma hollywoodien actuel&lt;/a&gt; comme avec, par exemple &lt;em&gt;Halloween&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Scream&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Ghostbusters: Afterlife&lt;/em&gt;… mais ici avec une saga beaucoup plus récente. Le film mise ainsi sur la continuité et la nostalgie, en conservant les personnages et les interprètes historiques. Cette évolution est révélatrice du fait qu’Hollywood se repose plus que jamais sur des propriétés intellectuelles déjà identifiées, et même les franchises d’horreur récentes deviennent des objets patrimoniaux. Il s’agit avant tout d’entretenir une relation avec les spectateurs qui connaissent les personnages, les acteurs et les codes de la saga. &lt;a href=&quot;https://www.the-numbers.com/movie/Insidious-The-Red-Door-(2023)&quot;&gt;&lt;em&gt;The Red Door&lt;/em&gt; est de nouveau une réussite commerciale et rapporte près de 190 millions de dollars dans le monde pour un budget d’environ 16 millions&lt;/a&gt;. Ce mois-ci sortait &lt;em&gt;Insidious: L’invasion du Lointain &lt;/em&gt;réalisé par Jacob Chase et produit, entre autres, par James Wan. &lt;em&gt;Out of the Further, &lt;/em&gt;où les personnages semblent de nouveau punis de ne pas se conformer à la famille nucléaire, conserve Lin Shaye tout en introduisant volontairement de nouveaux personnages et éléments permettant d’élargir la mythologie de la saga et de futurs épisodes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt;, James Wan a reproduit le succès de &lt;em&gt;Saw &lt;/em&gt;: produire des films d’horreur extrêmement rentables avec des budgets réduits et transformer ses films en franchises puis en marque. Mais il l’a fait cette fois avec une forme d’horreur beaucoup plus classique. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;LE CONJURING-VERSE : le retour en force de l’horreur catho-réac ? &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;The Conjuring :&lt;/em&gt; la famille et la foi contre le Mal&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;The Conjuring &lt;/em&gt;(2013), James Wan franchit une nouvelle étape. Il dispose cette fois de moyens beaucoup plus importants : environ 20 millions de dollars, soit dix à vingt fois les budgets de ses premiers succès. &lt;a href=&quot;https://www.latimes.com/entertainment/movies/moviesnow/la-et-mn-backstage-wan-20130912-story.html&quot;&gt;Le film rapportera plus de 260 millions de dollars dans le monde&lt;/a&gt;. James Wan devient alors le nom le plus fiable du cinéma d’horreur mainstream. Lui-même expliquera qu’il n’est désormais plus le “&lt;a href=&quot;https://www.comingsoon.net/horror/news/732434-wondercon-interview-talking-to-james-wan-about-the-conjuring&quot;&gt;rough film student guy&lt;/a&gt;” de ses débuts. &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; pousse beaucoup plus loin une tendance déjà perceptible dans la saga &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; : le retour à une horreur classique, fondée sur la famille, la maison hantée, la religion et le surnaturel, et surtout sur la nostalgie d’un ordre traditionnel qui serait menacé.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;L’action se déroule en 1971, dans une Amérique rurale blanche, traditionnelle et chrétienne que James Wan filme avec une nostalgie marquée. Or 1971 est une période de contestation profonde de ces valeurs (libération sexuelle, luttes féministes, contre-culture, déclin de l’autorité religieuse…) et &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; choisit de raconter cette époque depuis le point de vue de la famille classique assiégée. Pour combattre le Mal, les personnages doivent donc sans cesse réactiver les institutions traditionnelles : la famille, le couple et surtout la religion. Les époux Ed et Lorraine Warren qui viennent aider la famille Perron – dans la réalité deux escrocs – sont présentés sans la moindre ironie comme des chasseurs de démons et des catholiques pratiquants. Le film s’ouvre sur un carton affirmant que l’histoire racontée est inspirée de “faits réels” : dans l’univers du film, les démons sont des êtres qui existent réellement et les Warren ne sont pas des charlatans mais des enquêteurs. Pourtant &lt;a href=&quot;https://www.konbini.com/popculture/ed-et-lorraine-warren-les-stars-demonologues-de-the-conjuring-ont-vraiment-existe-et-cetait-de-vrais-escrocs/&quot;&gt;l’arnaque du couple réel des Warren a été maintes et maintes fois démontrée&lt;/a&gt;. Mais pour &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt; la science et la psychiatrie sont relégués du côté de l’erreur et c’est bien la religion qui reste le moyen de combattre le Mal. Sorti avant &lt;a href=&quot;https://www.ledevoir.com/culture/cinema/903646/sorcieres-cinema-pas-toujours-bien-aimees?&quot;&gt;la nouvelle vague de réappropriation de la figure de la sorcière par la sphère féministe&lt;/a&gt;, le démon du film est lié à Bathsheba Sherman, une femme accusée de sorcellerie au XIXe siècle qui aurait sacrifié son enfant au Diable avant de se suicider. Le film reprend ici sans distance critique le vieil imaginaire de la sorcière comme incarnation du mal féminin où le pouvoir féminin autonome est associé au satanisme, à la violence et à une maternité “dénaturée”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; s’inscrit dans une tendance plus large de &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/la-fin-d-oak-street&quot;&gt;nostalgie pour une vieille Amérique, que nous traitions déjà à propos de &lt;em&gt;La Fin d’Oak Street&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. Le film participe à cette fascination pour une Amérique pré-numérique, structurée par la famille, la communauté et la foi. Le classicisme formel de James Wan accompagne ici son classicisme idéologique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Trois ans plus tard, &lt;em&gt;The Conjuring 2&lt;/em&gt; bénéficie d’un budget doublé par rapport au premier, &lt;a href=&quot;https://www.jpbox-office.com/mobile/fichfilm.php?id=15835&quot;&gt;environ 40 millions de dollars&lt;/a&gt;, et transpose la formule en Angleterre, dans la banlieue londonienne d’Enfield en 1977. Le changement de décor ne signifie pas un changement de vision politique. La famille Hodgson appartient cette fois à la classe ouvrière et Peggy, précaire, élève seule ses quatre enfants. Mais cette précarité et l’éclatement de la cellule familiale deviennent ici surtout les conditions permettant au Mal d’entrer dans le foyer. L’Angleterre de 1977 est en pleine transformation comme le signale &lt;a href=&quot;https://www.thepopverse.com/movies-the-conjuring-2-scares-margaret-thatcher-tv-scene-british-week&quot;&gt;une brève apparition de Margaret Thatcher à la télévision,&lt;/a&gt; mais &lt;em&gt;The Conjuring 2&lt;/em&gt; ne s’intéresse pas aux causes sociales des difficultés de la famille Hodgson et privilégie les explications surnaturelles. La dimension chrétienne, déjà présente dans le premier film, se retrouve donc reconduite ici presque sans variation. Comme le premier épisode, &lt;em&gt;The Conjuring 2&lt;/em&gt; est un énorme succès, avec &lt;a href=&quot;https://www.boxofficemojo.com/release/rl3813312001/&quot;&gt;environ 320 millions de dollars de recettes mondiales.&lt;/a&gt; James Wan ne reviendra plus réaliser de film de la saga mais en restera l’un des principaux producteurs et continuera à superviser son développement.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Le troisième épisode, &lt;em&gt;The Conjuring: The Devil Made Me Do It &lt;/em&gt;est réalisé par Michael Chaves (James Wan reste producteur et participe à l’histoire). Le film sort en 2021 dans le contexte de la pandémie de Covid qui conduit &lt;a href=&quot;https://www.ecranlarge.com/films/news/1381066-conjuring-3-demarre-bien-au-box-office-et-confirme-la-bonne-forme-du-cinema-dhorreur&quot;&gt;Warner à le distribuer simultanément en salles et sur HBO Max.&lt;/a&gt; L’histoire s’inspire du procès d’Arne Cheyenne Johnson, jugé en 1981 après avoir tué son propriétaire. Ses avocats avaient tenté de soutenir qu’il était sous l’emprise d’un démon au moment des faits. Le film prend clairement parti pour cette explication. Ce choix est cohérent avec la conception du Mal développée depuis le premier &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt;. Celui-ci n’est pas produit par des conditions sociales mais existe à l’extérieur de la société et vient contaminer des individus innocents. &lt;em&gt;Conjuring 3&lt;/em&gt; introduit également Isla, une sataniste qui orchestre la possession d’Arne pour se venger, et réactive &lt;a href=&quot;https://www.ebsco.com/research-starters/communication-and-mass-media/satanic-panic&quot;&gt;l’imaginaire de la “Satanic Panic” qui traverse les États-Unis au début des années 1980&lt;/a&gt; (au moment où se déroule l’histoire), un délire complotiste autour d’abus rituels sataniques commis par des sectes secrètes… Cette absence de distance critique est notable dans un moment où &lt;a href=&quot;https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1727900/mouvement-qanon-conspirationniste-complot-web-approche&quot;&gt;ces mêmes théories du complot occupent, sous une forme renouvelée, une place centrale dans le trumpisme, autour de QAnon&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;The Conjuring : L’Heure du Jugement (Last Rites)&lt;/em&gt;, réalisé une nouvelle fois par Michael Chaves, la saga est censée mettre un terme à l’histoire principale des Warren. Le film s’inspire cette fois de l’affaire Smurl, une autre enquête célèbre du couple dans les années 1980. La structure est celle, très classique, du film de conclusion : Ed et Lorraine espèrent enfin prendre leur retraite avant d’être rattrapés par une “dernière enquête”. Comme pour Enfield ou l’affaire Arne Johnson, les récits entourant cette affaire ont été largement contestés voire débunkés par des journalistes et enquêteurs qui ont montré les motivations commerciales des Warren. Mais le film choisit une nouvelle fois de raconter l’histoire depuis le point de vue du surnaturel authentique, sans interroger la fabrication de ces récits. Lorraine Warren fut d’ailleurs consultante sur les films pour établir sa vérité… &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Avec les &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt;, James Wan a contribué à réinstaller au cœur du cinéma d’horreur mainstream un imaginaire où la famille traditionnelle, le mariage et la foi constituent les derniers remparts contre un monde perçu de plus en plus menaçant. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;La trilogie &lt;em&gt;Annabelle&lt;/em&gt; : les paniques morales transformées en démons&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Le succès de &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; permet à James Wan de franchir une nouvelle étape dans la construction de son empire. Avec &lt;em&gt;Annabelle&lt;/em&gt; (2014), il délègue la réalisation d’un film issu de son univers à John R. Leonetti et se contente d’en assurer la production. James Wan commence ainsi à occuper une position qui ressemble de plus en plus à celle d’un showrunner.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;La poupée Annabelle qui n’était qu’un élément secondaire du premier &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt; devient ici le centre d’un film autonome. &lt;em&gt;Annabelle&lt;/em&gt; confirme le conservatisme du &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt;. Le film se déroule en 1967 et s’ouvre sur l’attaque d’un jeune couple par deux personnages appartenant à une secte sataniste. L’action se situe deux ans avant &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/archives/article/1971/01/27/charles-manson-et-ses-trois-coaccuses-ont-ete-reconnus-coupables-des-meurtres-de-la-villa-polanski_2457594_1819218.html?srsltid=AfmBOoq0DxOHiDARd1AvyiigzAl_DtlPruEmNPyolrhyOY3Ey7athPs-&quot;&gt;les meurtres commis par la “famille” Manson&lt;/a&gt; mais le film mobilise déjà tout l’imaginaire que cette affaire a cristallisé dans la culture américaine : celui d’une jeunesse marginale et déviante, associée aux sectes et au satanisme. Le Mal démoniaque est ainsi inscrit dans la continuité des angoisses conservatrices suscitées par la contre-culture des années 1960 et &lt;em&gt;Annabelle&lt;/em&gt; réinvestit l’imaginaire paniqué de l’Amérique réac de cette époque, qui ressentait une menace pour la famille nucléaire et l’ordre social. Là encore, les institutions religieuses deviennent les principaux moyens de protection face au Mal. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Annabelle 2 : La Création&lt;/em&gt; &lt;em&gt;du mal&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;Creation&lt;/em&gt;, 2017), réalisé par David F. Sandberg et produit par James Wan, revient quant à lui aux origines de la poupée. Sandberg avait été repéré grâce à &lt;em&gt;Lights Out&lt;/em&gt;, dont nous parlons plus loin. Le film déplace cette fois son action dans les années 1950, au sein d’une ferme isolée transformée en orphelinat catholique. L’Amérique rurale et chrétienne qui sert de décor à &lt;em&gt;Creation&lt;/em&gt; prolonge l’imaginaire nostalgique déjà présent dans les films précédents de la franchise. Une fois encore, le passé américain devient le cadre privilégié d’une horreur classique, structurée autour de la famille, de la religion, du surnaturel et l’autorité catholique conserve une place centrale dans la résolution du conflit avec le Mal. Comme dans le reste des films &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt;, la religion, ici sous la forme d’un orphelinat catholique, reste le seul horizon disponible face au Mal. Le film utilise également l’un des dispositifs classiques du cinéma d’horreur : le handicap de Janice, contrainte de se déplacer en fauteuil roulant puis avec des béquilles, devient un instrument de suspense du fait de son incapacité à s’enfuir rapidement. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;Annabelle : La Maison du Mal &lt;/em&gt;(&lt;em&gt;Annabelle Comes Home&lt;/em&gt;, 2019) est réalisé par Gary Dauberman, scénariste habitué de la franchise qui passe ici pour la première fois derrière la caméra. James Wan reste producteur et contribue à l’histoire. Il s’agit déjà du septième long métrage du &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; en seulement six ans. Le film recentre son intrigue sur la maison des Warren et en particulier sur la pièce dans laquelle le couple conserve ses objets maudits. Cette fois encore, l’horreur repose sur une angoisse classique autour de l’autonomie des adolescents : dès que les adultes quittent la maison, le chaos surgit. C’est l’absence de l’autorité parentale qui permet aux forces démoniaques de pénétrer dans le foyer. Cette logique rejoint là aussi la peur ancienne du cinéma d’horreur américain, celle de la propriété privée envahie : les démons passent sous les portes, traversent les couloirs, pénètrent les chambres… La maison familiale supposée protéger ses occupants du monde extérieur devient perméable. Mais &lt;em&gt;Annabelle Comes Home&lt;/em&gt; est essentiellement un exercice de fan-service. Le film rassemble dans la maison des Warren un maximum de reliques et de références aux épisodes précédents, une accumulation qui permet de consolider la cohérence commerciale de la franchise. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les trois volets &lt;em&gt;d’Annabelle&lt;/em&gt; illustrent la mécanique à l’œuvre dans tout le &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; : des budgets peu élevés pour &lt;a href=&quot;https://www.boxofficemojo.com/showdown/sd591132164/&quot;&gt;des recettes systématiquement supérieures à 200 millions&lt;/a&gt;. Sur le plan idéologique, la trilogie continue de transformer les vieilles peurs de l’Amérique conservatrice (la contre-culture, la jeunesse autonome, le monde extérieur, la fragilité de la famille…) en menaces démoniaques.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;Les &lt;em&gt;Nonnes&lt;/em&gt; : des démons au sein de l’Eglise ? &lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;La Nonne&lt;/em&gt; (2018), le &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; continue son expansion à un rythme très rapide. Réalisé par Corin Hardy, coscénarisé et produit par James Wan, le film est déjà le cinquième long métrage de cet univers partagé en seulement cinq ans (après &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Annabelle&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;The Conjuring 2&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;Annabelle: Creation)&lt;/em&gt;. James Wan continue de participer à la construction de l’univers, dont chaque nouveau film permet d’explorer un lieu, une période ou une figure secondaire introduite dans les épisodes précédents.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;La Nonne&lt;/em&gt; déplace l’univers &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt; pour l’installer en Europe de l’Est. L’action se déroule en Roumanie en 1952, dans une abbaye isolée où le Vatican envoie un prêtre et une jeune novice enquêter sur le suicide d’une religieuse. La Roumanie y apparaît moins comme un pays réel que comme un territoire imaginaire, reconstruit à partir des codes du cinéma d’horreur gothique : abbaye délabrée, forêts inquiétantes, château en ruines, paysages coupés du monde… Ce déplacement permet à la franchise d’élargir son répertoire esthétique. Après la maison hantée américaine, la banlieue britannique et les différentes familles du &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;La Nonne &lt;/em&gt;propose une nouvelle variation de la même formule en s’appropriant cette fois l’imaginaire gothique européen. Comme dans les univers partagés de super-héros, chaque nouveau film permet d’explorer un nouveau terrain tout en restant relié à la même mythologie, mais l’un des avantages économiques de l’horreur est de pouvoir construire cet univers interconnecté avec des budgets infiniment plus faibles que ceux des blockbusters traditionnels. L’intrigue introduit toutefois un élément légèrement plus ambigu dans le rapport de la franchise à la religion. On découvre que l’abbaye a été construite sur un lieu où un portail démoniaque avait été ouvert des siècles auparavant. Après une tentative d’exorcisme, les religieux sont parvenus à sceller le Mal mais l’Église a ensuite préféré dissimuler cette histoire et ses propres erreurs pendant des générations. Pour la première fois dans l’univers &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt;, l’institution religieuse n’est donc plus simplement présentée comme une protection venant sauver des familles innocentes, elle peut elle-même commettre des fautes graves et choisir de les recouvrir plutôt que de les réparer. Cette critique reste néanmoins très limitée. Le Vatican n’est jamais réellement tenu pour responsable de cette dissimulation et les défaillances de certains religieux ne remettent pas en cause la légitimité fondamentale de l’institution. Le monde de &lt;em&gt;La Nonne&lt;/em&gt; reste celui des autres films de la franchise : le Bien et le Mal existent et l’Histoire est traversée par une guerre réelle entre Dieu et Satan. La foi et les institutions religieuses restent les moyens privilégiés pour combattre le Mal.&lt;br /&gt;Le rapport entre &lt;a href=&quot;https://www.jpbox-office.com/mobile/fichfilm.php?id=17290&quot;&gt;les 22 millions investis et les 365 millions récoltés&lt;/a&gt; confirme, une fois de plus, la solidité du modèle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;La Nonne II&lt;/em&gt; (2023), réalisé par Michael Chaves et produit par James Wan, poursuit cette logique. Il s’agit alors du huitième film du &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; et du deuxième spin-off consacré au &lt;a href=&quot;https://vl-media.fr/5-elements-pour-comprendre-le-demon-valak-conjuring-2-la-nonne/&quot;&gt;démon Valak&lt;/a&gt;, tandis que l’ensemble de la franchise a déjà généré &lt;a href=&quot;https://fr.news.yahoo.com/2-4-milliards-dollars-saga-120500688.html&quot;&gt;plus de deux milliards de dollars au box-office mondial.&lt;/a&gt; Le film déplace cette fois l’intrigue vers la France des années 1950 et vers le monde de l’enseignement catholique. Une partie importante de l’action se déroule dans un pensionnat où l’entité démoniaque se dissimule à nouveau derrière des figures d’autorité religieuse. &lt;em&gt;La Nonne II&lt;/em&gt; prolonge donc certains éléments déjà présents dans le premier épisode : l’institution religieuse n’est plus seulement une force capable de combattre le Mal mais peut aussi être l’espace dans lequel celui-ci se dissimule. Mais là encore le Mal demeure une force extérieure et démoniaque qui corrompt les institutions plutôt qu’un phénomène qui pourrait être produit par leur fonctionnement même. Avec &lt;a href=&quot;https://www.jpbox-office.com/mobile/fichfilm.php?id=22584&quot;&gt;plus de 265 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget d’environ 38 millions,&lt;/a&gt; le modèle reste extrêmement rentable. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Les films sur la Nonne introduisent davantage d’ambiguïté dans la représentation de l’Église que les films consacrés aux Warren mais restent au global enfermés dans la même idéologie&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;La Malédiction de la dame blanche (2019) : &lt;/em&gt;ravaler et uniformiser les folklores &lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;La Malédiction de la Dame Blanche&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;The Curse of La Llorona&lt;/em&gt;, 2019), le &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; poursuit son expansion en allant cette fois puiser dans le folklore latino-américain. Le film est réalisé par Michael Chaves, alors encore essentiellement connu pour ses courts métrages, et produit par James Wan. Il s’agit déjà du sixième film de la franchise en six ans : depuis &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; en 2013, l’univers produit environ un long métrage par an.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le film s’intéresse à la &lt;a href=&quot;https://elcafelatino.org/llorona-legende-cinema/&quot;&gt;Llorona, une figure importante du folklore mexicain&lt;/a&gt; et latino-américain. La légende raconte l’histoire d’une femme qui aurait noyé ses propres enfants avant de les chercher éternellement, condamnée à errer et à pleurer leur disparition. Cette histoire a notamment été interprétée comme une représentation des violences faites aux femmes, de la maternité et de la domination coloniale espagnole. Le film de Michael Chaves se concentre sur la Llorona comme créature surnaturelle destinée à rejoindre le bestiaire du &lt;em&gt;Conjuring Universe. &lt;/em&gt;Comme dans plusieurs autres films de la franchise, le récit repose sur la figure de la “mauvaise mère” : la maternité qui devrait être le fondement de la famille devient ici la source de la monstruosité. Et face à ce Mal surnaturel, la religion constitue toujours la véritable solution. C’est notamment le rôle de Rafael Olvera (incarné par Raymond Cruz) ancien prêtre et guérisseur, qui vient aider la famille à combattre la Llorona. Le rattachement de &lt;em&gt;La Malédiction de la Dame Blanche&lt;/em&gt; au &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; paraît par ailleurs assez artificiel et permet surtout d’y accoler la marque. L’opération reste une nouvelle fois très rentable : &lt;a href=&quot;http://www.cine-directors.net/boxMondeBis/boxoffMondeBis19.htm&quot;&gt;produit pour environ 9 millions de dollars, &lt;em&gt;La Malédiction de la Dame Blanche&lt;/em&gt; en rapporte plus de 120 millions dans le monde&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;La Malédiction de la Dame Blanche&lt;/em&gt;, le &lt;em&gt;Conjuring Universe&lt;/em&gt; démontre sa capacité à absorber des imaginaires horrifiques extérieurs à son univers d’origine mais cela s’accompagne d’une forme d’uniformisation : ces figures finissent toutes par être intégrées à la même pensée chrétienne et au même récit familial. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Fast and Furious 7&lt;/em&gt; (2015) vs &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; (2021) : deux logiques opposées &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;Fast &amp;amp; Furious 7&lt;/em&gt; (2015), James Wan change cette fois complètement d’échelle. Il arrive sur une machine qu’il n’a pas créée et dont plusieurs réalisateurs ont déjà défini les codes précédemment. Le film marque une bascule dans sa carrière : après &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt;, réalisés avec des budgets relativement modestes, Wan se retrouve à la tête d’une production de &lt;a href=&quot;http://www.cine-directors.net/Fastandfurious.htm&quot;&gt;près de 190 millions de dollars&lt;/a&gt;. Le tournage est bouleversé par &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/culture/article/2014/01/03/mort-de-paul-walker-sa-voiture-etait-lancee-a-160-km-h_4342922_3246.html?srsltid=AfmBOorkhrR-W7lg6aqI9rGGMOKXgl66x838rYD_72nk9s2UozZYBvNW&quot;&gt;la mort de Paul Walker en novembre 2013&lt;/a&gt;, alors que la production est en cours et le film se conclut par &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=8fzvaADVwsA&quot;&gt;un hommage émouvant à l’acteur.&lt;/a&gt; &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;Fast &amp;amp; Furious 7&lt;/em&gt; est un bon exemple de la manière dont le cinéma d’action américain de l’époque représente la puissance technologique et sécuritaire. Sorti deux ans après &lt;a href=&quot;https://www.rts.ch/info/monde/14076380-il-y-a-10-ans-edward-snowden-revelait-au-monde-la-surveillance-americaine.html&quot;&gt;les révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de masse de la NSA&lt;/a&gt;, le film imagine avec &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=VI_mhZTYGf8&quot;&gt;“God’s Eye”&lt;/a&gt; un système capable de localiser instantanément n’importe quel individu sur la planète, une technologie de surveillance totale qui pourrait pourtant difficilement être plus problématique est ici présentée comme un outil relativement neutre dont le danger ne dépend que de celui qui l’a entre les mains. Le même principe s’applique à Mr. Nobody, interprété par Kurt Russell, un agent des services secrets qui organise des opérations clandestines et extralégales en dehors de tout contrôle démocratique. &lt;em&gt;Fast &amp;amp; Furious 7&lt;/em&gt; s’inscrit ainsi dans la tradition du cinéma d’action américain post-11 septembre qui présente la “black ops” et le contournement des procédures légales comme acceptables lorsqu’ils sont mis au service d’une cause considérée comme juste. Cette logique s’étend à la géographie du film. &lt;em&gt;Fast &amp;amp; Furious 7&lt;/em&gt; multiplie les décors internationaux : Azerbaïdjan, Tokyo, République dominicaine, Abu Dhabi (&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=ARfFoRZBfnY&quot;&gt;la fameuse scène où une voiture de luxe saute d’un gratte-ciel à l’autre&lt;/a&gt;…) et transforme la planète entière en terrain de jeu pour ses personnages. Comme beaucoup de blockbusters américains, le film remet ainsi au jour ce fantasme impérial où le monde entier est accessible aux héros américains, notamment grâce à leurs technologies qui permettent de dépasser toutes les limites physiques ou géographiques. Le succès est là : &lt;a href=&quot;https://www.irishtimes.com/culture/film/conjuring-2-director-james-wan-studio-horrors-are-by-the-book-they-don-t-have-to-be-1.2685899&quot;&gt;&lt;em&gt;Fast &amp;amp; Furious 7&lt;/em&gt; rapporte plus de 1,5 milliard de dollars dans le monde et devient littéralement l’un des plus gros succès de l’histoire du cinéma&lt;/a&gt;. Cette performance contribue à convaincre Warner Bros. de lui confier ensuite &lt;em&gt;Aquaman&lt;/em&gt; (2018), qui lui permet de poursuivre son passage dans le cinéma de très grand spectacle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; qui vient rappeler que James Wan peut toujours être un auteur. Quand le film sort en 2021, James Wan n’a plus réalisé de film d’horreur depuis cinq ans. Avec &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt;, il reprend enfin la main comme réalisateur et propose un film original, volontairement excessif et un peu inclassable. Là où &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt; avaient fait oublier &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; et installé James Wan comme un spécialiste d’une horreur classique, élégante et consensuelle, &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; prend le chemin inverse. Le film puise dans le &lt;em&gt;giallo&lt;/em&gt; italien des années 1970 (Dario Argento, Lucio Fulci…) mais aussi dans le &lt;em&gt;body horror &lt;/em&gt;et le cinéma d’action, et assume une esthétique beaucoup plus grand-guignolesque. Les dialogues volontairement kitsch, les couleurs, les mouvements de caméra spectaculaires et la violence outrancière rompent avec la respectabilité que James Wan avait progressivement construite à Hollywood. &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=ZESz6Y7SJfM&quot;&gt;La scène du massacre dans la prison montre particulièrement cette volonté d’aller vers l’excès&lt;/a&gt; : &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; ne cherche pas à être un film d’horreur consensuel et assume au contraire un plaisir transgressif. Cette liberté formelle s’accompagne d’un renouvellement thématique : James Wan a expliqué avoir conçu le film autour de l’idée de femmes confrontées à des hommes oppressifs et de la nécessité, pour Madison, de “reprendre possession” de son corps. Même si le film reste ambigu et parfois maladroit dans la manière dont il développe cette idée, il n’en reste pas moins que ce point de départ tranche un peu avec le conservatisme familial qui dominait largement &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; et &lt;em&gt;The Conjuring&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; est ainsi l’antithèse du modèle industriel que James Wan avait contribué à construire. Il s’agit d’un film original, bizarre, et presque impossible à transformer en franchise. Il permet de distinguer James Wan de son propre empire et du producteur industriel qu’il est devenu. C’est d’ailleurs, cette fois, un relatif échec commercial, même si le film connaît d’ores et déjà une forme de &lt;em&gt;cult following&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Backrooms, M3GAN, Archive 81&lt;/em&gt;… James Wan producteur &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;James Wan n’est donc pas seulement un réalisateur et un créateur de franchises à succès, c’est également un producteur majeur du cinéma d’horreur américain contemporain, qui a un impact très important sur l’existence des films d’horreur que nous avons à l’écran. Avec sa société Atomic Monster, fondée en 2014, il a développé et accompagné de nombreux projets sans nécessairement intervenir directement dans leur réalisation ou leur scénario. Il repère de nouveaux concepts et de nouveaux cinéastes auxquels il permet de passer du court métrage au long métrage. Cette activité s’inscrit dans une horreur mainstream qui diverge de l’&lt;em&gt;elevated horror&lt;/em&gt; qui s’impose parallèlement dans les années 2010 (même si on va le voir, cette opposition est moins forte aujourd’hui) : plutôt que de chercher à légitimer le genre en s’éloignant de ses codes populaires, James Wan continue d’industrialiser ceux là.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;Dans le noir&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;Lights Out&lt;/em&gt;, 2016) constitue un bon exemple. Réalisé par David F. Sandberg, le film est adapté d’un court métrage de trois minutes devenu viral sur Internet. James Wan produit le long métrage via Atomic Monster et accompagne ainsi le passage d’un concept horrifique très simple, pensé pour être efficace en quelques minutes (les apparitions ne sont visibles que dans le noir), vers une production destinée aux salles. Le résultat est une nouvelle fois très rentable : &lt;a href=&quot;http://www.cine-directors.net/fantastique/D/danslenoir.htm&quot;&gt;produit pour environ 5 millions de dollars, &lt;em&gt;Lights Out&lt;/em&gt; en rapporte près de 150 millions dans le monde&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;James Wan investit ensuite de nouveaux espaces de production. Avec &lt;em&gt;Killer Game&lt;/em&gt; (&lt;em&gt;There’s Someone Inside Your House&lt;/em&gt;, 2021), produit par Atomic Monster pour Netflix avec Shawn Levy (le créateur de&lt;em&gt; Stranger Things&lt;/em&gt;), il participe à la production d’un &lt;em&gt;teen slasher&lt;/em&gt; directement destiné à une plateforme de streaming. Le projet témoigne de l’élargissement du champ d’action d’Atomic Monster, jusque-là principalement associé aux circuits traditionnels du cinéma hollywoodien. Le film met en scène un groupe de lycéens particulièrement diversifié. Cette volonté de représenter une Amérique adolescente plus diverse contraste avec les slashers des années 1990 et 2000, même si cette dimension reste assez mécaniquement intégrée à une structure de genre conventionnelle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Archive 81&lt;/em&gt; (2022) poursuit cette logique d’expansion. Cette série Netflix, adaptée d’un &lt;a href=&quot;https://www.archive81.com/&quot;&gt;podcast indépendant&lt;/a&gt;, est produite par Atomic Monster sans implication directe de Wan dans l’écriture ou la réalisation. Son rôle consiste davantage à apporter son nom et sa capacité de production à un projet déjà conçu ailleurs. La série montre toutefois ce que peut produire cette nouvelle circulation des formes horrifiques entre Internet, les podcasts et les plateformes. Son intrigue offre une lecture politique plus intéressante que beaucoup des oeuvres que nous avons citées précédemment. Le Visser, un immeuble new-yorkais, est progressivement révélé comme un espace où des propriétaires et une secte exploitent des habitants précaires pour leurs propres intérêts. Le surnaturel fonctionne comme une métaphore assez transparente de la prédation immobilière : ceux qui possèdent l’immeuble tirent littéralement profit de la vie de ceux qui l’habitent. Même si &lt;a href=&quot;https://deadline.com/2022/03/archive-81-canceled-netflix-one-season-mamoudou-athie-and-dina-shihabi-1234986278/&quot;&gt;&lt;em&gt;Archive 81 &lt;/em&gt;fut annulée par Netflix au bout d’une saison&lt;/a&gt; (et ce malgré &lt;a href=&quot;https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/series/ca-fout-carrement-la-trouille-archive-81-sur-netflix-le-succes-mondial-que-personne-nattendait-29-01-2022-SSEJT6U3NRBBXOMU26OUMERJYE.php&quot;&gt;son succès&lt;/a&gt;) à, la série est révélatrice du fait que l’industrie de l’horreur ne dépend plus seulement des studios traditionnels pour trouver ses concepts. Les podcasts, les courts métrages viraux et les communautés sur Internet deviennent des réservoirs de propriétés intellectuelles susceptibles d’être transformées en films ou séries d’horreur.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;M3GAN&lt;/em&gt; (2023) est quant à lui réalisé par Gerard Johnstone et produit par Atomic Monster et Blumhouse pour &lt;a href=&quot;https://www.jpbox-office.com/mobile/fichfilm.php?id=24562&quot;&gt;un budget d’environ 20 millions de dollars&lt;/a&gt;. Le film reprend un motif classique du cinéma de genre (la technologie qui échappe à ses créateurs) pour l’inscrire dans les angoisses technologiques du début des années 2020 (le film sort au moment de l’explosion de ChatGPT). Le personnage de Gemma, ingénieure célibataire débordée par son travail, confie sa nièce à une poupée dotée d’une intelligence artificielle. Son supérieur hiérarchique, David, pousse au lancement précipité du produit sans tests suffisants, pour devancer la concurrence, incarnation d’une industrie qui privilégie la rentabilité à la sécurité des consommateurs. &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=1c7XccFwJrQ&quot;&gt;La scène de danse de la poupée&lt;/a&gt; devient rapidement un phénomène sur les réseaux sociaux et participe à la promotion du film. Produit avec un budget relativement modeste, &lt;a href=&quot;https://www.universalpicturesathome.com/press-release/m3gan-press-release&quot;&gt;&lt;em&gt;M3GAN&lt;/em&gt; rapporte plus de 167 millions de dollars dans le monde et donne naissance à une nouvelle franchise&lt;/a&gt;. Le film résume bien le modèle économique qu’Atomic Monster a développé : produire un long métrage à potentiel de franchise avec un budget limité, autour d’un concept immédiatement identifiable et d’un marketing si possible viral.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=VFIV5ZH0eNo&quot;&gt;&lt;em&gt;The Monkey&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;(2025), réalisé par Oz Perkins et adapté d’une nouvelle de Stephen King, constitue toutefois, un peu à la manière de &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt;, une sorte de pas côté par rapport au modèle du film d’horreur “sérieux”. Celui-ci assume un ton très gore, grotesque et comique, avec un singe mécanique dont chaque tour de clé déclenche une mort absurde. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Cette évolution est encore plus visible avec &lt;em&gt;Le Réveil de la Momie&lt;/em&gt; (2026), réalisé par Lee Cronin (le réalisateur d’&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=s3ksoxLnYrc&quot;&gt;&lt;em&gt;Evil Dead Rise&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;) et coproduit par James Wan et Jason Blum. Le film propose une relecture très libre du mythe de la momie, délaissant largement l’aventure fantastique traditionnelle pour le drame familial et le &lt;em&gt;body horror.&lt;/em&gt; Cette transformation est aussi intéressante parce qu’elle rompt avec l’imaginaire colonial qui a longtemps accompagné le mythe : dans ces films, l’Égypte ancienne était utilisée comme décor exotique dans lequel des personnages occidentaux venaient piller des trésors ou affronter divers dangers. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Backrooms&lt;/em&gt; (2026), réalisé par Kane Parsons, est aussi révélateur des transformations actuelles de l’industrie. Le projet est adapté d’un phénomène né sur Internet : une &lt;a href=&quot;https://www.konbini.com/internet/on-connait-enfin-lorigine-de-la-photo-des-backrooms-et-du-papier-peint-hideux/&quot;&gt;photographie publiée sur un forum en 2019 &lt;/a&gt;qui est devenue une mythologie collective avant d’être transformée &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=H4dGpz6cnHo&quot;&gt;en série de courts métrages par Parsons&lt;/a&gt;, alors adolescent. James Wan recrute le jeune réalisateur alors qu’il est un lycéen de seize ans et produit son passage au cinéma avec Shawn Levy, tandis que le film est distribué par A24. Le parcours de &lt;em&gt;Backrooms&lt;/em&gt; s’inscrit dans une évolution plus large du cinéma d’horreur contemporain des dernières années : &lt;a href=&quot;https://www.ledevoir.com/culture/cinema/985502/youtubeurs-sont-ils-nouveaux-maitres-horreur?&quot;&gt;YouTube et TikTok deviennent des viviers de nouveaux créateurs&lt;/a&gt; et de nouvelles propriétés intellectuelles pour Hollywood. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Contrairement aux &lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt; très codés années 2000, et aux tonalités nostalgiques des &lt;em&gt;Insidious&lt;/em&gt; et des &lt;em&gt;Conjuring&lt;/em&gt;, l’esthétique de &lt;em&gt;Backrooms&lt;/em&gt; est très contemporaine. Ses couloirs de bureaux interminables, ses moquettes jaunâtres et ses espaces vides matérialisent une angoisse liée aux espaces du capitalisme tertiaire (les bureaux, les centres commerciaux, les parkings et autres lieux de transit déshumanisés… qu’on appelle &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/net-plus-ultra/net-plus-ultra-du-vendredi-28-fevrier-2025-2392800&quot;&gt;&lt;em&gt;les liminal spaces&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;). Ces espaces glauques sont des produits du capitalisme contemporain, des sortes de marchandises standardisées et interchangeables, conçus pour organiser des flux plutôt que pour être habités. Mais &lt;em&gt;Backrooms&lt;/em&gt; transforme cette matière assez riche en intrigue essentiellement psychologique, là où la série &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=St62ATN0cCg&quot;&gt;&lt;em&gt;Severance&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; &lt;/em&gt;(à minima dans sa première saison) avait sû politiser davantage ce nouveau design du monde du travail. Cette neutralisation montre aussi la capacité de l’industrie hollywoodienne à absorber des imaginaires potentiellement critiques, nés en dehors d’elle, pour les transformer en purs objets de divertissement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le cas de &lt;em&gt;Backrooms&lt;/em&gt; permet d’ailleurs de relativiser cette opposition dont nous parlions entre le cinéma “mainstream” et la dite &lt;em&gt;elevated horror &lt;/em&gt;“indépendante”. Distribué par A24 (&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=cyGyW15M0hI&quot;&gt;&lt;em&gt;Substitution: Bring Her Back&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=O8mnMJ-pS-w&quot;&gt;&lt;em&gt;Everything Everywhere All at Once&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=sHSkFh-VmjE&quot;&gt;&lt;em&gt;Bodies Bodies Bodies&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=IKhQ_8wmnXU&quot;&gt;&lt;em&gt;The Green Knight&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=CyeA5lXoMl0&quot;&gt;&lt;em&gt;Midsommar&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=HGQtix20zO8&quot;&gt;&lt;em&gt;The Lighthouse&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=EXs2-TY9qok&quot;&gt;&lt;em&gt;Saint Maud&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;…&lt;/em&gt;) devenue l’une des principales marques du cinéma de genre “prestige” des années 2020, le film possède une image différente des productions de James Wan avec Warner ou Blumhouse. Pourtant, son parcours est finalement assez similaire : partir d’un concept immédiatement identifiable, s’appuyer sur un public déjà constitué et créer une potentielle franchise. Avec près de &lt;a href=&quot;https://www.boxofficemojo.com/title/tt26657236/&quot;&gt;400 millions de dollars de recettes&lt;/a&gt; pour &lt;a href=&quot;https://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Enorme-demarrage-historique-pour-Backrooms-au-box-office-US&quot;&gt;un budget d’environ 10 millions&lt;/a&gt;, &lt;em&gt;Backrooms&lt;/em&gt; devient un nouveau succès majeur. La différence entre “elevated” et “mainstream” tient donc peut-être essentiellement, à ce stade,  au public auquel ces films s’adressent et à l’image de marque que les entreprises construisent autour de leurs productions. James Wan a été un des acteurs de cette forme d’industrialisation de l’horreur “indépendante”.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédits : Metropolitan Films / A24&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;James Wan est un des principaux architectes du cinéma d’horreur mainstream contemporain. Sa carrière est traversée par une tension assez nette : d’un côté, le goût pour l’expérimentation et les formes excessives de l’horreur (&lt;em&gt;Saw&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt;), de l’autre, une capacité à transformer des concepts simples en des modèles industriels extrêmement rentables. Cette trajectoire permet de comprendre une partie des transformations du cinéma de genre américain. L’horreur constitue pour Hollywood un laboratoire adapté à cette logique : ses coûts de production relativement faibles permettent de prendre des risques tout en offrant, lorsqu’un concept fonctionne, des possibilités de franchise particulièrement importantes&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; Même les formes qui semblent les plus éloignées du mainstream (court métrage, podcasts, créations pour YouTube…) peuvent désormais être intégrées à cette logique. La frontière entre cinéma indépendant, “l’elevated horror” et horreur commerciale apparaît ainsi de plus en plus poreuse : derrière des esthétiques et des publics certes différents, on retrouve les mêmes mécanismes. En l’occurrence cette efficacité capitaliste s’est accompagnée chez James Wan aussi d’une forte uniformisation idéologique. Chez lui, la crise de la famille devient possession démoniaque, la transidentité une monstruosité, il réactive l’association entre contre-culture et satanisme, et le christianisme est présenté comme l’ultime rempart contre le chaos. Ses films ne sont évidemment pas tous réductibles à cette lecture et certains, notamment &lt;em&gt;Malignant&lt;/em&gt; ou plusieurs de ses productions récentes, déplacent ces lignes. Mais la persistance de ces motifs est suffisamment forte pour s’interroger sur cette vision du monde qui nous est transmise de façon répétée. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Mélenchon face au MEDEF : le patronat ne craint pas la récession</title><link>https://frustrationmagazine.fr/recession-medef-melenchon/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/recession-medef-melenchon/</guid><description>&lt;p&gt;Invité, comme les autres candidats à la présidentielle, à présenter son programme économique face au MEDEF, Jean-Luc Mélenchon a pointé le faible niveau des salaires et à exhorté le patronat français a les augmenter, sans quoi la récession nous menaçait. Le parterre de grands patrons a ri de bon coeur face à une telle demande. [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 01 Sep 2026 14:55:40 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Invité, comme les autres candidats à la présidentielle, à présenter son programme économique face au MEDEF, Jean-Luc Mélenchon a pointé le faible niveau des salaires et à exhorté le patronat français a les augmenter, sans quoi la récession nous menaçait. Le parterre de grands patrons &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=G1ptaBBk35w&quot;&gt;a ri de bon coeur &lt;/a&gt;face à une telle demande. Quelques jours plus tard, l’Institut National des Statistiques et des Études Économiques&lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/9039499&quot;&gt;&lt;strong&gt;a publié sa note &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;trimestrielle qui comporte les grands indicateurs sur la croissance, les salaires, l’inflation et les marges des entreprises. La note qui décrit le second trimestre présente une réalité alarmante, qui montre dans quoi Emmanuel Macron et ses sbires nous ont mené : un pays en quasi récession, où la vie est chère, les salaires bas, le chômage élevé, mais où les plus riches continuent de s’enrichir, précisément grâce à tout ça. A la lecture de cette note, et face aux autres données économiques dont nous disposons, on comprend mieux le rire des grands patrons : leur parasitisme social, fiscal et salarial est si bien rodé qu’ils ne craignent pas un contexte économique morne et comptent bien continuer à mal nous payer. Voici pourquoi :&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au second trimestre 2026, les salaires ont augmenté en moyenne de 0,3 %, après +0,4 % au trimestre précédent. Les prestations sociales, elles, ont également moins augmenté (0,4% contre 0,6%). Mais dans le même temps, nous dit l’INSEE, l’indice des prix à la consommation, qui est l’indicateur de mesure de l’inflation, a connu une hausse de 1% sur le trimestre. Nous avons donc tous perdu du pouvoir d’achat, terme auquel nous préférons à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/pouvoir-d-achat/&quot;&gt;“pouvoir de vivre”,&lt;/a&gt; car il nous semble que pour beaucoup de gens, la capacité à acheter des biens et des services est une question de survie, et pas de confort. En outre, le terme “pouvoir d’achat” met de côté la question de tous les biens et services gratuits, qui reposent sur la sécurité sociale, les services publics et l’entraide. Or, on sait que de ce côté-là, nous avons également perdu du terrain : le macronisme a été, depuis 11 ans (à partir du moment où Emmanuel Macron est devenu ministre de l’économie de François Hollande), une entreprise de marchandisation de tout ce qui était gratuit ou solidaire. Entre la fermeture des maternités, la marchandisation de l’éducation, du transport, de la santé, notre pouvoir de vivre s’est fortement réduit. Par ailleurs, nos revenus ne parviennent pas à compenser le niveau de l’inflation qui est fortement reparti à la hausse cette année. Le pouvoir d’achat mesuré par l’INSEE, entendu comme le rapport entre le niveau de revenu et le niveau des prix, est en baisse de 0,6%. Le pouvoir d’achat au sens de l’INSEE baisse en continu depuis l’année 2025 : nous nous appauvrissons face aux biens et services achetables, et nous perdons l’accès à des biens et services gratuits. Par ailleurs, le prix du logement ne cesse d’augmenter, avec une évolution de +1,16% en 2026 par rapport à 2025. Notre pouvoir de vivre a été fortement dégradé par le Macronisme, et ça n’a échappé à personne.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;“Je vous mets en alerte: le budget Lecornu, plus l’inflation alimentaire, si vous n’augmentez pas les salaires, la France va tomber en récession” :&lt;/em&gt; invité à présenter son programme au MEDEF, l’une des organisations représentatives du patronat français, Jean-Luc Mélenchon a exhorté le patronat à en finir avec l’austérité salariale qu’ils pratiquent depuis des années. La séquence a été largement commenté parce que l’on voit le parterre de patrons rire face à cette déclaration. Leur manque d’empathie, leur légèreté, leur déconnexion a été largement commentée sur les réseaux sociaux, à raison. Cependant, la note trimestrielle de l’INSEE nous éclaire sur ce rire : la récession, le patronat français sait très bien y faire face. Et pour cause : alors que l’INSEE confirme bel et bien une croissance négative, les entreprises, leurs patrons et leurs actionnaires vont bien.&lt;em&gt; “Le taux de marge des sociétés non financières (SNF) s’établit à 31,5 %, comme au trimestre précédent, nous indique l’INSEE. Il est de nouveau fortement pénalisé par les termes de l’échange, avec l’augmentation des prix de l’énergie sur le marché mondial, mais cet effet est contrebalancé par la baisse des salaires réels.” &lt;/em&gt;Vous avez bien lu ? Alors que les événements géopolitiques et leurs conséquences sur le prix des carburants pénalisent fortement la population, les entreprises font porter ce coût supplémentaire sur leurs salariés, en continuant de réduire leurs revenus réels. Tout le monde l’a constaté autour de soi : impossible d’obtenir une augmentation individuelle, et des offres d’emploi qui présentent des salaires indécents. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Face à un contexte économique défaillant, et à des coûts élevé de l’énergie ou des matières premières, ce qui va se confirmer après un été catastrophique sur le plan agricole, dont on mesure encore mal les effets calamiteux, le patronat et ses actionnaires doivent trouver un moyen de conforter les marges des entreprises pour permettre de maintenir la très bonne rémunération du capital qu’ils pratiquent en France. Comment faire ? D’abord, continuer de baisser les salaires, ce qui invalide totalement l’équation avancée par Jean-Luc Mélenchon, qui espérait établir un pont entre les intérêts du MEDEF et ceux de la population. Ensuite, continuer de payer moins d’impôts et de cotisations sociales. Pour cela, les patrons sont servis : nous en sommes à 270 milliards de réduction d’impôts, d’exonérations de cotisations patronales, de subventions et de niches fiscales diverses. Nous avons &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/270-milliards-daides-aux-entreprises-le-jackpot-permanent-paye-par-nous-tous&quot;&gt;eu plusieurs fois l’occasion de détailler ce chiffre hallucinant&lt;/a&gt;, qui fait du soutien aux entreprises privées le premier poste de dépenses de l’Etat, bien avant l’éducation ou la santé. Cette terrible dépense, qui contribue largement au déficit public et vient nourrir la charge de la dette que nous payons chaque année davantage, et dont on nous parle comme si elle existait par notre faute, se paye à travers la baisse de notre pouvoir de vivre, via des services publics qui se dégradent, des morts sur des brancards aux urgences, des coups de rabots réguliers sur l’assurance-chômage (&lt;a href=&quot;https://www.lopinion.fr/economie/pourquoi-la-caisse-dassurance-chomage-sera-deficitaire-de-2-3-milliards-deuros-en-2026&quot;&gt;dont le budget est régulièrement ponctionné par l’Etat &lt;/a&gt;pour financer entre autres les aides aux entreprises), une politique de réduction des arrêts maladie alors que dans le même temps les travailleurs sont mis sous pression d’un management qui cherche à sur-rentabiliser chaque heure travaillée… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il faut bien comprendre que pour permettre au patronat et à ses actionnaires de traverser une récession en toute tranquillité, nous payons deux fois : comme salarié du secteur privé ont nous maintient la tête sous l’eau en nous payant mal ou comme fonctionnaire dont les conditions de travail sont progressivement dégommée et les traitements rognés d’année en année, pour économiser de l’argent public et financer le soutien étatique aux marges des entreprises privées (puisqu’il est désormais prouvés que les exonérations et réductions d’impôts mises en place depuis 20 ans n’ont eu que cet effet). Et comme contribuables, en finançant ce soutien étatique aux actionnaires. Car oui “les impôts et cotisations accélèrent (+0,9 % après +0,5 %)”, nous indique l’INSEE dans cette même note. Bien plus que nos salaires. Nous subissons donc deux formes de parasitisme : un parasitisme fiscal, dont la manifestation la plus connue est la fraude et l’exil fiscal des riches, mais qui comporte aussi la dépense publique pour soutenir les entreprises privées, que nous payons tous via nos impôts. Et le parasitisme salarial, c’est-à-dire le vol du fruit de notre travail à peine compensé par des salaires de plus en plus bas en valeur réelle (c’est-à-dire une fois l’inflation déduite).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On ne subit pas tous ce parasitisme à la même hauteur. &lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/9019316&quot;&gt;Alors que le taux de pauvreté est à son plus haut niveau depuis 1996&lt;/a&gt; (année où cette série de mesure a débuté, ce qui ne veut donc pas dire qu’en 1996 la situation était pire), avec 15,4% de la population, soit 9,8 millions de personnes, le niveau d’inégalité sociale a atteint en 2024 son niveau le plus élevé depuis trente ans. Cette année-là, les 20% les plus riches détenaient 38,8% de la totalité des revenus, contre 8,4% pour les 20% les plus pauvres. Du coup des 10% les plus riches, les effets de la récession ne se font pas non plus sentir : il s’agit précisément de celles et ceux qui ont continué de voter Macron pendant toutes ces années. Ces gens, qui font partie de la petite bourgeoisie ou de la sous-bourgeoisie, sont aussi ceux qui, sur les plateaux TV, relayent les mensonges qui couvrent le parasitisme grand bourgeois.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce parasitisme, il suffit d’ouvrir le numéro estival de &lt;em&gt;Challenges&lt;/em&gt; (propriété de Bernard Arnault) pour le voir écrit en toute lettre : on y apprend qu’en dix ans, le patrimoine des 500 familles les plus riches de France a doublé. La hausse de la fortune de ces millionnaires et milliardaires est continue. Certains d’entre eux, comme Rodolphe Saadé (CMA-CGM), Emmanuel Besnier (Lactalis) ou les Mulliez (Auchan) ont directement profité des fortes inflations alimentaires que l’on connaît depuis 2022. C’est la troisième forme de parasitisme : le parasitisme des prix, obtenus sur le dos de consommateurs captifs d’un marché de la distribution – notamment alimentaire – entre les mains de quelques grands groupes qui fixent les règles qui les arrange, devant un Etat corrompu qui s’incline et leur facilite la vie dès qu’il peut.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le triple parasitisme bourgeois permet donc à la classe dominante de traverser une récession sans trop de problème. Si le MEDEF a ri face aux déclarations de Mélenchon, c’est par mépris mais peut-être aussi par soulagement : si nous continuons de penser que nous pourrons les faire fléchir en rappelant des intérêts communs qui n’existent pas, si nous ne sommes pas tous persuadés que seul le rapport de force, partout et tout le temps, nous permettra de leur arracher tout ce qu’ils nous ont volé depuis trente ans et plus, alors ils ont de bonnes raisons de continuer à se moquer de nous.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Économie</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>La Fin d’Oak Street : la science-fiction conservatrice</title><link>https://frustrationmagazine.fr/la-fin-d-oak-street/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/la-fin-d-oak-street/</guid><description>&lt;p&gt;La fin d’Oak Street, qui raconte la survie d’une famille blanche de classe moyenne d’une petite banlieue pavillonnaire américaine des années 1980, projetée, avec son quartier, à l’époque du jurassique, rappelle évidemment le classique du genre &amp;#8211; Jurassic Park &amp;#8211; ou le plus récent 65 la terre d’avant (2023, Scott Beck, Bryan Woods). Plutôt divertissant [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 31 Aug 2026 10:52:14 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;em&gt;La fin d’Oak Street,&lt;/em&gt; qui raconte la survie d’une famille blanche de classe moyenne d’une petite banlieue pavillonnaire américaine des années 1980, projetée, avec son quartier, à l’époque du jurassique, rappelle évidemment le classique du genre – &lt;em&gt;Jurassic Park &lt;/em&gt;– ou le plus récent &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=ANO8CGPenag&quot;&gt;&lt;em&gt;65 la terre d’avant &lt;/em&gt;&lt;/a&gt;(2023, Scott Beck, Bryan Woods). Plutôt divertissant et sympathique, le film nous questionne toutefois sur ce qu’il dit d’un certain cinéma très nostalgique et d’un imaginaire assez pauvre de la catastrophe. &lt;/p&gt;



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&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Nostalgie et conservatisme&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Ce qui frappe tout de suite c’est que ce n’est pas que cette famille qui semble avoir été projetée dans le passé via un trou de ver : c’est le spectateur lui-même. Car au prétexte de “rendre hommage” le réalisateur David Robert Mitchell épouse l’ultra classicisme de ses références, il en reprend toute la grammaire en égrenant tous les passages obligés aussi bien dans ses motifs que dans sa mise en scène : les lumières bleues, le plan des quatres gamins en vélo dans la rue entourée d’arbres, le bully aussi violent qu’inutile qui sert d’antagonisme éphémère, le couple en phase de divorce qui se réconcilie face à l’adversité , les deux enfants et le chien, la musique omniprésente et très appuyée… Même l’idée la plus audacieuse, qui arrive un petit peu après la moitié du film, est rapidement désamorcée.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il est d’autant plus étonnant que ces choix viennent de David Robert Mitchell, un réalisateur qui, dans &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=AsoUG9ScJnc&quot;&gt;&lt;em&gt;It Follows &lt;/em&gt;(2014)&lt;/a&gt; – où l’on suivait des protagonistes confrontés à une étrange malédiction sexuellement transmissible – avait su être beaucoup plus frontal, inventif, cru et malpoli. Mais c’est surtout dans&lt;em&gt; &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=TG8rRR1KFEM&quot;&gt;&lt;em&gt;Under the Silver Lake &lt;/em&gt;(2018)&lt;/a&gt; qu’il poussait loin, justement, la réflexion et le rapport critique à la pop culture américaine, en particulier sous sa version fossilisée, limitée à celles de signes – la même qu’il manipule ici beaucoup plus cyniquement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On ne s’attendait donc pas à ce que ce soit lui qui, cette année, « fasse du Spielberg », peut être plus que Spielberg lui-même, et il est difficile d’y voir bien davantage qu’un film de commande. Parlons d’ailleurs rapidement de Spielberg car il est aussi révélateur des ambiguïtés du moment : s’il est revenu à ses passions premières, il s’est aussi un peu égaré dans&lt;em&gt; &lt;/em&gt;&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=ddtywDACltc&quot;&gt;&lt;em&gt;Disclosure Day&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;qui reprend le complotisme autour de la dissimulation de la vie extraterrestre de manière assez premier degré (un peu à la manière de Roland Emmerich dans &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=9kICAfzV9Yc&quot;&gt;&lt;em&gt;Moonfall&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;) – le titre même de “disclosure day” provient de la mouvance disclosure – avec un mélange de bonnes idées et d’une iconographie ultra kitsch faite d’images de synthèse douteuses. Des choix qui interrogent dans un moment spécifique ou Trump utilise les déclassifications des affaires d’ovnis comme outil de diversion sur l’affaire Epstein… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;La Fin d’Oak Street&lt;/em&gt; s’inscrit donc cette vague, débutée il y a une quinzaine d’années, de films et de séries de genre nostalgiques et ultra fétichistes qui semble ne jamais s’arrêter et parmi lesquels on peut compter &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=vEJzPW8eysc&quot;&gt;&lt;em&gt;Super 8&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; (2011, de J.J Abrams – d’ailleurs producteur de &lt;em&gt;La Fin d’Oak Stree&lt;/em&gt;t…) , bien évidemment &lt;em&gt;Stranger Things&lt;/em&gt;, la saga &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=z9PuKH4hKSU&quot;&gt;&lt;em&gt;Fear Street&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, les &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=xnxX1rr03gM&quot;&gt;&lt;em&gt;Ça&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=uxpAXV9qSqk&quot;&gt;&lt;em&gt;Scary Stories&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt; &lt;/em&gt;(2019, André Øvredal), &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=4fLJl7dle7k&quot;&gt;&lt;em&gt;Summer of 84&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;(2018) etc etc.  Des œuvres qui sont autant nostalgiques de cette époque (les marques, les objets…) que du cinéma de cette époque (pré-numérique, pré-woke, gentil, grand public…). Tout se passe comme si ce cinéma s’avérait incapable d’affronter le monde contemporain et d’imaginer réellement de nouvelles formes. Pourtant si le cinéma veut survivre à l’IA, il va s’agir de réussir à proposer des films que celle-ci ne sera pas en mesure de faire d’ici deux ans… &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans sa saison 20 en 2016, la série d’animation satirique &lt;em&gt;South Park&lt;/em&gt; avait montré intelligemment ce que cette production en apparence neutre politiquement, bienveillante et réconfortante, produit à force d’être omniprésente. En effet, dans cet arc les habitantes et habitants s’y gavent de rappel-baies, “member berries” en anglais, pour échapper à l’angoisse du monde moderne. Celles-ci sont des petites baies violettes qui répètent “tu te rappelles ?” (“ ‘&lt;em&gt;member&lt;/em&gt; ?”). D’abord celles-ci invoquent des éléments de pop-culture inoffensifs des années 80-90 (&lt;em&gt;Star Wars&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Africa&lt;/em&gt; de Toto…), mais assez vite cette nostalgie se porte sur d’autres choses : “Tu te rappelles quand il n’y avait pas autant de Mexicains ?”, “Tu te rappelles quand le mariage c’était uniquement entre un homme et une femme ?”… &lt;em&gt;South Park&lt;/em&gt; dressait déjà un parallèle entre la montée du trumpisme, faisant lui aussi appel à l’imaginaire d’une Amérique disparue (“Make America Great Again”) et l’inconscient potentiellement réactionnaire à l’œuvre dans les films nostalgiques à la J.J. Abrams, l’omniprésence des remakes et des reboots. Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette Amérique regrettée des années 1980 soit précisément celle des années Reagan… Évidemment toute nostalgie n’est pas, par nature, réactionnaire, mais, précisément, lorsqu’une époque devient un refuge imaginaire contre les transformations du présent, le désir esthétique de retrouver un monde disparu peut facilement se transformer en volonté politique de le restaurer.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;D’autres approches sont pourtant possibles et des œuvres ont réussi à transcender ces héritages et à faire quelque chose d’autre de cette matière nostalgique. On peut par exemple penser à &lt;em&gt;Donnie Darko&lt;/em&gt; (2001, Richard Kelly), &lt;em&gt;Twin Peaks:The Return&lt;/em&gt; (2017, David Lynch) ou même le prochain film de Jane Schoenbrun &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=MiVhpIhW5nE&quot;&gt;&lt;em&gt;Teenage Sex and Death at Camp Miasma &lt;/em&gt;&lt;/a&gt;qui sortira prochainement. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Bourgeois gaze et fin du monde&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans &lt;em&gt;Bourgeois gaze. La domination de classe au cinéma&lt;/em&gt; (Les Liens qui Libèrent; 2026) je me concentrais particulièrement sur le cinéma français ce qui ne veut pas dire que le regard bourgeois ne soit pas présent dans le cinéma américain et hollywoodien, bien au contraire, même s’il s’y exprime dans une autre forme. Contrairement au cinéma français qui se caractérise par une surreprésentation de la bourgeoisie stricto sensu, ce cinéma hollywoodien préfère l’ “everyman” américain conçu comme un individu de la classe moyenne blanche : il est propriétaire d’une maison avec jardin ou aspire à l’être, il croit au travail et à l’effort comme vecteur d’ascension, il résout ses problèmes ou ceux de sa famille individuellement… Il est en quelque sorte l’incarnation du mythe bourgeois de la méritocratie américaine. Ici tout y est : la famille WASP, la banlieue résidentielle, la maison individuelle, la pelouse… La seule petite déviation, 2026 oblige, est que c’est le personnage de la mère, incarnée par Anne Hathaway, qui semble prendre davantage les choses en main que son époux (joué par Ewan McGregor) &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais précisément, le bourgeois gaze n’est pas qu’affaire de positionnement social du cadre du récit – il faut aussi que le film épouse les valeurs bourgeoises du milieu qu’il dépeint. Ici, comme très souvent (&lt;em&gt;La Guerre des mondes, Greenland, 2012&lt;/em&gt;…), le contexte apocalyptique sert à ressortir ad nauseam la figure de la survie individuelle : il s’agit de barricader sa maison contre les intrusions (la terreur très américaine du &lt;em&gt;home invasion&lt;/em&gt; qui vient violer la sacro sainte propriété privée, la menace ne pouvant être qu’extérieure à la cellule familiale), d’être armé bien sûr, puis de regarder ses voisins se faire déchiqueter sans intervenir (car pas le choix – c’est sa famille avant le reste). &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/ombres-blanches&quot;&gt;Nicolas Framont note régulièrement la pauvreté autour de cet imaginaire de la fin du monde,&lt;/a&gt; comme dans la série &lt;em&gt;Walking Dead&lt;/em&gt; où plutôt que de chercher à mettre en place une forme de communisme de survie, les héros préfèrent toujours tenter de restaurer le mode de vie pavillonnaire disparu… Ici c’est pareil, il ne vient à l’idée de personne de s’entraider avec le reste de la communauté. L’obsession des personnages rejoint celle de la forme du film, celle d’une restauration. Encore une fois, il semble plus simple de se représenter la fin du monde que celle du capitalisme. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’omniprésence de la catastrophe dans le cinéma contemporain dit évidemment quelque chose de notre anxiété collective face au désastre environnemental. En étant généreux, on pourrait donc décider de voir dans &lt;em&gt;La Fin d’Oak Street&lt;/em&gt; une gentille fable écolo où une nature oubliée et hostile reprend ses droits face à la sur-urbanisation et l’ “american way of life” qui avaient voulu la soumettre : la végétation envahit tout, les dinosaures menacent, un immense incendie finit de ravager la ville… Denise Platt, la mère, aimerait dire à ses enfants que les choses ne seront plus comme avant. Mais tout cela ne va pas bien loin et (attention petit spoiler) dans cette perspective on ne saurait que faire de la restauration finale de l’ordre antérieur. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;La Fin d’Oak Street&lt;/em&gt; n’est pas un film nul, loin de là. Il est sympathique et remplit assez bien son programme de divertissement estival : bien qu’un peu avare en surprises, on y trouve de bonnes idées (ce serpent géant qui parcourt la maison sans être vu), des plans malins (une utilisation intéressante des double focales), un chouette bestiaire… Même si certains films ont, à mon sens, mieux su remplir ce cahier des charges récemment comme par exemple la franchise &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=XJUUK62vv9g&quot;&gt;&lt;em&gt;Sans un bruit&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. C’est davantage en temps qu’énième symptôme d’un certain cinéma hypra-nostalgique que &lt;em&gt;La Fin d’Oak Street &lt;/em&gt;et pour l’imaginaire de restauration qu’il véhicule, que celui-ci nous interroge. &lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Fortunate Son : l’hymne pacifiste de Creedance Clearwater Revival</title><link>https://frustrationmagazine.fr/fortunate-son/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/fortunate-son/</guid><description>&lt;p&gt;Pour notre chronique musicale, nous revenons aujourd’hui sur Fortunate Son, de Creedance Clearwater Revival sortie en 1969, présente dans de nombreux classements des meilleures chansons de l’histoire. Fortunate Son est un hymne clairement pacifiste, devenu pendant des décennies un chant de ralliement anti-impérialiste et anti-élitiste, mais dont les réutilisations par la culture populaire américaine ont [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 28 Aug 2026 10:25:40 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Pour notre chronique musicale, nous revenons aujourd’hui sur &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt;, de Creedance Clearwater Revival sortie en 1969, présente dans de nombreux classements des meilleures chansons de l’histoire. &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; est un hymne clairement pacifiste, devenu pendant des décennies un chant de ralliement anti-impérialiste et anti-élitiste, mais dont les réutilisations par la culture populaire américaine ont parfois trahi son intention. &lt;/p&gt;



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&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Creedence Clearwater Revival, le son de l’Amérique populaire&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Avant d’évoquer &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt;, il faut dire quelques mots de Creedence Clearwater Revival, groupe formé en Californie à la fin des années 1950 autour de John Fogerty, son frère Tom Fogerty, Stu Cook à la basse et Doug Clifford à la batterie. Leur musique mélange le rock avec de fortes influences de blues, de country et de la musique de la Nouvelle-Orléans.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;De gauche à droite : Tom Fogerty, Doug Clifford, Stu Cook, John Fogerty. Crédit : Par Fantasy Records — eBay itemphoto frontphoto back, Domaine public&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Les débuts sont difficiles. John Fogerty doit notamment travailler comme coursier pour la maison de disques qui produit le groupe afin de gagner sa vie, tandis que Tom est ouvrier en usine. En 1966, lui et Doug Clifford sont appelés pour servir dans l’armée, avant de retrouver la vie civile en 1967. C’est justement à partir de cette période que Creedence commence à connaître le succès.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le groupe sort d’abord &lt;em&gt;Creedence Clearwater Revival&lt;/em&gt;, son premier album sous ce nom, puis &lt;em&gt;Bayou Country&lt;/em&gt; en 1969, un disque profondément marqué par les sonorités et l’imaginaire de la Louisiane. On y trouve notamment &lt;em&gt;Proud Mary&lt;/em&gt;, qui devient l’un de leurs premiers grands tubes. Creedence connaît alors une ascension fulgurante : le groupe participe à Woodstock la même année (&lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/weekend/spectacles-musique/woodstock-1969-mauvaise-lune-pour-creedence-clearwater-revival-1212627&quot;&gt;même si son passage sur scène se déroule dans des conditions particulièrement mauvaises&lt;/a&gt;), puis enchaîne avec &lt;em&gt;Green River&lt;/em&gt;, qui confirme son immense popularité.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;C’est en 1969, à un moment où Creedence est au sommet de sa popularité, que sort &lt;em&gt;Willy and the Poor Boys&lt;/em&gt;. L’album contient notamment &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt;, qui deviendra l’une des chansons les plus célèbres du groupe. Et c’est aussi l’un de ses derniers grands moments : Creedence Clearwater Revival se séparera deux ans plus tard, après seulement quelques années d’existence au sommet.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Willy and the Poor Boys&lt;/em&gt; et l’Amérique d’en bas&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Avec &lt;em&gt;Willy and the Poor Boys&lt;/em&gt;, Creedence Clearwater Revival poursuit son exploration des différentes traditions de la musique populaire américaine. L’album est particulièrement éclectique : &lt;em&gt;Down on the Corner&lt;/em&gt; puise dans la soul, tandis que le groupe reprend &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=ibWkp7OFB_A&amp;amp;list=RDibWkp7OFB_A&amp;amp;start_radio=1&quot;&gt;&lt;em&gt;Cotton Fields&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;, un morceau de Lead Belly avec des accents de bluegrass, un sous-genre de la country.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette volonté de mêler différentes traditions musicales est d’ailleurs inscrite jusque dans le titre et la pochette de l’album. Ils mettent en scène une formation imaginaire, Willy and the Poor Boys, un « jug band », ces groupes qui utilisaient un mélange d’instruments classiques et bricolés à partir d’objets du quotidien. Née dans les communautés noires du Sud des États-Unis, cette tradition s’est développée notamment dans le Kentucky puis le Tennessee. Dans &lt;em&gt;Down on the Corner&lt;/em&gt;, John Fogerty raconte justement l’histoire de ces musiciens pauvres qui descendent jouer dans la rue pour les habitants du quartier.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Via cet éclectisme musical, l’album porte aussi un regard marqué sur les classes populaires américaines. Dans &lt;em&gt;Don’t Look Now&lt;/em&gt;, John Fogerty évoque ainsi le travailleur pauvre et la difficulté de vivre de son travail : “&lt;em&gt;Who will take the coal from the mine?&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Who will take the salt from the earth?&lt;/em&gt;” (“Qui va prendre le charbon de la mine ? Qui prendra le sel de la terre ?”). Une thématique qui rejoint plus largement la manière dont Fogerty affirmait regarder l’Amérique depuis la position des plus modestes, lui qui déclarait, dans un anti-bourgeois gaze assumé :  “Je vois les choses à travers les yeux de la classe inférieure” &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;em&gt;Willy and the Poor Boys &lt;/em&gt;est resté comme un album majeur du rock, régulièrement cité parmi les grands disques de l’histoire du genre par les magazines de référence comme &lt;em&gt;Rolling Stone&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Rock &amp;amp; Folk&lt;/em&gt;. Et c’est dans cet album, consacré à cette Amérique populaire et à ses musiques, que Creedence va placer &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; : ceux qui veulent la guerre ne sont pas ceux qui y perdent le plus&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; s’inscrit dans la contre-culture américaine des années 1960 : celle de la contestation de la guerre du Vietnam, du mouvement pacifiste, des luttes antiracistes, du mouvement hippie et, plus largement, de la remise en cause de l’ordre politique et social américain. La chanson ne se contente pas de dénoncer la guerre et s’attaque au système de classe qui la sous-tend : ceux qui décident et promeuvent la guerre et ceux qui en paient le prix ne sont pas du tout les mêmes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À travers le “fortunate son”, le “fils chanceux”, John Fogerty vise ces enfants de bourgeois qui ont le privilège d’échapper à la guerre alors que les jeunes de la classe ouvrière sont envoyés combattre à des milliers de kilomètres de chez eux. Fogerty l’a expliqué, il avait en tête les familles de personnalités politiques comme les Nixon et les Eisenhower. Il expliquera qu’il entendait régulièrement parler des fils de sénateurs ou de membres du Congrès qui obtenaient une exemption militaire ou un poste avantageux dans l’armée. Il évoquait notamment Julie Nixon, fille du président Richard Nixon, qui fréquentait alors David Eisenhower, petit-fils du président Dwight Eisenhower. Pour Fogerty, ces jeunes privilégiés étaient devenus les symboles de ces héritiers qui pouvaient rester à l’écart des conséquences de la politique menée par leurs parents. C’est ce que raconte la chanson : le “fils chanceux” prétend adorer son pays, être un bon patriote, brandit le drapeau sans jamais en avoir à subir le coût qu’il demande aux fils de pauvres.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette protestation reste sacrément actuelle. Récemment, Toby Morton, ancien scénariste de &lt;em&gt;South Park&lt;/em&gt;, lançait le site satirique &lt;a href=&quot;http://draftbarrontrump.com&quot;&gt;DraftBarronTrump.com&lt;/a&gt;, appelant &lt;a href=&quot;https://www.20minutes.fr/arts-stars/people/4204878-20260308-ex-auteur-south-park-lance-site-satirique-envoyer-barron-trump-guerre&quot;&gt;Barron Trump, le fils de Donald Trump, à s’enrôler pour aller combattre dans la guerre contre l’Iran&lt;/a&gt;. La plaisanterie protestait contre le même mécanisme dénoncé par Fogerty, à savoir que les politiciens et les capitalistes qui envoient les autres à la guerre sont aussi bien placés pour éviter que leurs propres enfants n’y meurent. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La reprise par Johnny : une diatribe anti-héritiers&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En France, &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; connaîtra une adaptation connue avec &lt;em&gt;Fils de personne&lt;/em&gt;, interprétée par Johnny Hallyday sur l’album &lt;em&gt;Flagrant délit&lt;/em&gt; en 1971. Écrite par Philippe Labro, la chanson abandonne le contexte de la guerre du Vietnam mais conserve la critique des privilèges de naissance. Les “fils de personne” s’opposent aux fils de militaires, de politiciens ou de milliardaires, ceux qui héritent des privilèges de classe de leur famille. La chanson insiste notamment sur l’héritage économique : “Y’en a qui naissent avec dans leur berceau / les milliards de leur père”. À ces héritiers, qui grandissent dans un monde où “tout peut s’acheter”, Johnny oppose sa propre figure : “Mais pas moi / Non, pas moi / Je ne suis pas né milliardaire (…) Je suis le fils de personne”.&lt;/p&gt;



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&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une récupération très souvent dépolitisante par la culture pop &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Si &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; a été largement utilisée comme un chant de contestation de l’impérialisme américain et des privilèges de classe, son histoire ne s’arrête pas là. Le morceau va progressivement devenir autre chose dans la culture populaire : une sorte de raccourci sonore permettant de signaler le Vietnam, les hélicoptères, les soldats américains et, une certaine imagerie de l’Amérique, au point de devenir un cas assez exemplaire de la manière dont la culture populaire américaine peut finir par réintégrer et neutraliser une partie de la critique qu’elle a elle-même produite.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Un premier tournant se trouve dans le film culte de Robert Zemeckis, &lt;em&gt;Forrest Gump&lt;/em&gt;, en 1994, lorsque la chanson accompagne l’arrivée de Forrest au Vietnam en hélicoptère, un long-métrage qui ne dit pourtant rien de très intéressant sur la guerre du Vietnam. Il en montre éventuellement l’absurdité, notamment à travers Forrest, qui ne comprend rien aux enjeux du conflit. Il n’en dissimule pas non plus la brutalité (du point de vue des soldats américains bien entendu) : les bombardements, les blessures et la mort sont bien présents. Mais l’impérialisme américain n’est jamais vraiment interrogé fondamentalement. En fait &lt;em&gt;Forrest Gump&lt;/em&gt; semble épouser le point de vue de son personnage, celui d’un simple d’esprit qui subit les décisions de la politique américaine sans jamais les comprendre ni les remettre en cause. En nous montrant Forrest devenir un héros médaillé et sauver plusieurs de ses camarades, le film participe au paradoxe de nombreux films de guerre américains : tout en prétendant montrer son absurdité et son atrocité, il en fournit aussi des images épiques qui célèbrent l’héroïsme et la camaraderie. L’utilisation de &lt;em&gt;Fortunate Son &lt;/em&gt;n’a plus de contenu critique mais lance une association qui va perdurer : quand un hélicoptère américain vole au-dessus du Vietnam, c’est la chanson qu’il faut mettre. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Cette association va ainsi être reprise dans de nombreux jeux vidéos. En 2004, &lt;em&gt;Battlefield Vietnam&lt;/em&gt; utilise &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; dans son trailer et dans sa bande-son.&lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=aLI7Jl4InHg&quot;&gt; En 2010, &lt;em&gt;Battlefield: Bad Company 2 Vietnam&lt;/em&gt; reprend à son tour le morceau dans son trailer présenté à l’E3.&lt;/a&gt; Dans les deux cas la mise en scène est révélatrice : le morceau accompagne des images d’hélicoptères, d’explosions, de tirs et de soldats américains, transformant la chanson en bande-son à la gloire de l’hyperpuissance militaire et technologique américaine.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Sans originalité, &lt;em&gt;Call Of Duty Black Ops&lt;/em&gt;, une autre franchise centrale dans le soft power du complexe militaro-industriel américain, qui plus est dans un opus qui célèbre les opérations extra-légales de l’impérialisme américain, l’utilisera pour sa séquence consacrée à la bataille de Khe Sanh en 1968, un carnage dans lequel 15 000 vietnamiens furent tués. Ici la chanson n’a plus pour unique but que d’être un signe, une sorte de bruitage qui évoque l’imaginaire collectif autour du Vietnam dans un jeu qui transforme une guerre immonde en expérience ludique.&lt;br /&gt;&lt;em&gt;Black Ops&lt;/em&gt;, qui qui met par ailleurs en scène une tentative d’assassinat de Fidel Castro avait été vivement critiqué par Cuba. &lt;a href=&quot;https://www.nbcnews.com/id/wbna40113748&quot;&gt;Un journal cubain disait à raison que&lt;/a&gt; “ce nouveau jeu vidéo est doublement pervers. D’un côté, il glorifie les tentatives d’assassinat illégales que le gouvernement des États-Unis a planifiées contre le dirigeant cubain et, de l’autre, il encourage des attitudes sociopathiques chez les enfants et les adolescents nord-américains. ” &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Cette utilisation incessante de &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; dès qu’il est question d’un hélicoptère et du Vietnam n’a pas échappé à la satire qui s’est moquée de celle-ci dans la série d’animation &lt;em&gt;American Dad&lt;/em&gt; puis dans &lt;em&gt;Tonnerre sous les tropiques&lt;/em&gt; de Ben Stiller. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Les utilisations complètement hors contexte se sont également multipliées comme &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=BefcIPHuoRI&quot;&gt;dans &lt;em&gt;Die Hard 4&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;ou dans la série &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=UiT7PHeLhS0&quot;&gt;&lt;em&gt;Sons of Anarchy&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. Mais le pompon a sans douté été quand, en 2002, la marque Wrangler a utilisé &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; pour vendre ses jeans. Les 30 secondes du spot ne gardaient, délibérément, que les toutes premières paroles de la chanson “Some folks are born made to wave the flag / Hoo, they’re red, white and blue”  (“Certaines personnes sont nées faites pour brandir le drapeau, Hoo, elles sont rouges, blanches et bleues”) les transforment en hymne patriotique correspondant à l’américanisme de leur marque et en ignorant ce qui venait juste après, à savoir que ces “patriotes” sont ceux qui agitent le drapeau pour en envoyer d’autre mourir à leur place…  &lt;a href=&quot;https://www.sfgate.com/entertainment/article/fogerty-to-wrangler-song-in-ad-ain-t-me-2757730.php&quot;&gt;John Fogerty, qui ne dispose plus des droits de la chanson, avait vivement protesté &lt;/a&gt;: “Ça me met en colère. Quand on utilise une chanson pour une publicité télévisée, ça banalise la signification de la chanson. Ça la transforme presque en rien.” &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Mais l’utilisation la plus absurde est peut-être arrivée plus récemment. Le 14 juin 2025, lors du défilé organisé à Washington pour célébrer le 250e anniversaire de l’armée américaine. La date correspondait aussi au 79e anniversaire de Donald Trump, dont le défilé avait été organisé le même jour. Or &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/monde/usa/presidentielle/donald-trump/le-petit-mensonge-de-donald-trump-sur-son-exemption-du-service-militaire_1574107.html&quot;&gt;Trump avait lui-même réussi à échapper, lorsqu’il était jeune, à l’enrôlement pendant la guerre du Vietnam&lt;/a&gt;… &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;Et ce n’était même pas la première fois que Trump, milliardaire d’extrême droite, fils d’un richissime promoteur immobilier, utilisait &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt;. Sa campagne l’avait déjà diffusée lors de rassemblements en 2020, notamment lorsqu’il descendait de l’Air Force One pour monter sur scène.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;John Fogerty avait dû réagir de nouveau :  “J’ai écrit cette chanson parce que, en tant qu’ancien combattant, j’étais écœuré de voir que certaines personnes pouvaient être dispensées de servir leur pays parce qu’elles bénéficiaient de privilèges politiques et financiers. J’ai également écrit sur le fait que les personnes fortunées ne paient pas leur juste part d’impôts. M. Trump est un exemple parfait de ces deux problèmes”&lt;/p&gt;



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&lt;blockquote&gt;&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://t.co/XFCwiOadr2&quot;&gt;pic.twitter.com/XFCwiOadr2&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;— John Fogerty (@John_Fogerty) &lt;a href=&quot;https://x.com/John_Fogerty/status/1317148924176596992?ref_src=twsrc%5Etfw&quot;&gt;October 16, 2020&lt;/a&gt;&lt;/blockquote&gt;
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&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Quand &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; reprend sens&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Heureusement, toutes les réutilisations de Fortunate Son n’ont pas été faites à contresens. Sans surprise, c’est sans doute Steven Soderbergh qui en a proposé l’un des usages les plus pertinents avec &lt;em&gt;Logan Lucky&lt;/em&gt;, sorti en 2017. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le film raconte l’histoire des frères Logan, deux habitants pauvres de Virginie-Occidentale qui décident de braquer le Charlotte Motor Speedway, immense complexe capitaliste dédié aux courses automobiles. Jimmy Logan est un ancien ouvrier du bâtiment devenu chômeur après un accident qui l’empêche de travailler, tandis que son frère Clyde, vétéran de la guerre en Irak, travaille comme serveur dans un bar après avoir perdu une partie de son bras pendant son service militaire. Le braquage y prend la forme d’une redistribution des richesses. Face à ceux qui profitent de l’argent généré par le spectacle, les Logan, eux, sont ceux qui travaillent, qui se débrouillent et qui survivent avec très peu. &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; retrouve ici sa dimension de classe : la chanson accompagne des personnages qui sont précisément à l’opposé des “fortunate sons”, ces héritiers privilégiés auxquels Fogerty s’attaquait. Le choix est d’autant plus pertinent que Clyde est lui-même un vétéran. La chanson retrouve donc sa dimension originelle : celle d’un homme qui a payé très cher le prix de la guerre, tandis que les privilégiés qui l’ont provoqué sont restés à distance de ses conséquences. Les Logan ne sont pas des “fortunate son”, et ils ne sont pas particulièrement “lucky” non plus : leur “chance”, ils la fabriquent eux-même en organisant ce casse.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;La musique apparaît également dans &lt;em&gt;Bioshock Infinite&lt;/em&gt;, un jeu qui, malgré sa morale ambigüe, propose une représentation critique du récit américain, à travers la cité imaginaire et dystopique de Columbia, ultracapitaliste, ultranationaliste, défendant une idéologie raciste et fondamentaliste. Le passé du personnage principal, Booker DeWitt, est assez révélateur : il est un ancien soldat qui a participé au massacre de Wounded Knee en 1890, lorsque l’armée américaine a massacré plusieurs centaines de Lakotas, un événement particulièrement symbolique de la violence coloniale et raciste sur laquelle s’est construite l’histoire des États-Unis. Si &lt;em&gt;Bioshock&lt;/em&gt; se perd souvent dans un centrisme mollasson et cynique en critiquant avec une vigueur parfois égale la violence révolutionnaire, il n’en reste pas moins que &lt;em&gt;Fortunate Son&lt;/em&gt; a ici une puissance d’évocation différente que dans &lt;em&gt;Battlefield&lt;/em&gt; ou &lt;em&gt;Call of Duty. &lt;/em&gt;Elle n’existe pas seulement comme une musique “cool” qui sert comme signe pour convoquer l’Amérique des années 1960 mais s’inscrit dans un univers qui interroge les mythes nationaux américains, l’effacement de l’histoire coloniale et impérialiste, le nationalisme et la violence d’Etat. &lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;La culture de masse américaine a en partie réussi à récupérer&lt;em&gt; Fortunate Son&lt;/em&gt;, hymne de la contre culture anti-impérialiste, en l’associant de manière dépolitisée aux hélicoptères survolant le Vietnam et, plus généralement, à l’imagerie de la guerre américaine. Mais à nous de rappeler ce qu’elle raconte réellement : c’est une chanson pacifiste, contre la guerre, mais aussi, plus précisément contre ceux qui en décident – les bourgeois et les politiciens – sans jamais en payer le prix, le laissant aux enfants de la classe ouvrière.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>International</category><category>Musique</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Augmenter les salaires sans faire payer les patrons, la nouvelle arnaque de Raphaël Glucksmann</title><link>https://frustrationmagazine.fr/augmenter-les-salaires-sans-faire-payer-les-patrons-la-nouvelle-arnaque-de-raphael-glucksmann/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/augmenter-les-salaires-sans-faire-payer-les-patrons-la-nouvelle-arnaque-de-raphael-glucksmann/</guid><description>&lt;p&gt;Ça y est, Raphaël Glucksmann s’est enfin déclaré dimanche dernier. Il sera candidat à l’élection présidentielle de 2027. Ou plus exactement,il participe à la primaire des socio-démocrates où il fera face à une brochette de seconds couteaux du PS. Il risque fort de la remporter. Les médias ont déjà sorti les violons. En annonçant sa [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 27 Aug 2026 13:30:52 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ça y est, Raphaël Glucksmann s’est enfin déclaré dimanche dernier. Il sera candidat à l’élection présidentielle de 2027. Ou plus exactement,&lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/politique/raphael-glucksmann/soutiens-sondages-programme-sur-quoi-s-appuie-la-candidature-de-raphael-glucksmann-qui-lance-sa-campagne-pour-la-presidentielle-2027_8153303.html&quot;&gt;&lt;strong&gt;il participe à la primaire des socio-démocrates&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; où il fera face à une brochette de seconds couteaux du PS. Il risque fort de la remporter. Les médias ont déjà sorti les violons. En annonçant sa candidature, Glucksmann en a dit un peu plus sur son programme. Il confirme ainsi une chose à ceux qui hésitent encore : s’il faut refuser de le considérer comme un potentiel « candidat de la gauche », ce n’est pas parce qu’il manque de charisme, qu’il traîne derrière lui &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/glucksmann&quot;&gt;&lt;strong&gt;une carrière de conseiller auprès d’un dictateur&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; ou qu’il semble planer à 15 000 lieues au-dessus de la population. C’est tout simplement parce que son programme non seulement n’améliorera rien de notre quotidien, mais que, pire, il va remettre en cause les fondements de notre modèle social, à savoir le financement de notre protection sociale par les salaires versés par les entreprises.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour montrer qu’il est bien de gauche, malgré son image de bourgeois déconnecté, Raphaël Glucksmann le répète : il veut augmenter les salaires. Dans ce but, il met d’abord en avant&lt;a href=&quot;https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/presidentielle-pas-candidat-pour-le-moment-raphael-glucksmann-trace-son-chemin-et-defend-sa-vision-pour-le-pays&quot;&gt; une augmentation du SMIC&lt;/a&gt;. C’est le mantra habituel des candidats aux élections présidentielles pour présenter un élément de programme clair et facilement compréhensible, qui montre qu’on peut agir sur les salaires. En effet, dans l’état actuel du droit, l’État ne peut bien sûr pas fixer directement l’ensemble des rémunérations du secteur privé, seul le SMIC relève directement de sa compétence. C’est en effet indispensable d’augmenter le salaire minimum qui est aujourd’hui à&lt;a href=&quot;https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F2300&quot;&gt; 1 477,93 euros net&lt;/a&gt; (pour 35 heures de travail par semaine), ce qui n’est qu’à peine au-dessus du seuil de pauvreté qui est à&lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/2499760&quot;&gt; 1 337 € euros par personne&lt;/a&gt;. Une femme élevant seule son enfant ne peut pas vivre avec uniquement le SMIC. Ce problème est partiellement compensé par&lt;a href=&quot;https://www.economie.gouv.fr/particuliers/vie-en-entreprise/prime-dactivite-pouvez-vous-en-beneficier&quot;&gt; la prime d’activité&lt;/a&gt;, une partie du revenu nécessaire pour permettre aux travailleurs modestes de vivre décemment étant donc prise en charge par la solidarité nationale plutôt que par le salaire versé par l’employeur.  Et le SMIC ne concerne pas une minorité de personnes : en 2025, 2,2 millions de salariés du secteur privé non agricole, soit 12,4 % des salariés,&lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/8733087?sommaire=8733125&quot;&gt; ont bénéficié directement de la revalorisation du SMIC.&lt;/a&gt; Ce chiffre est important notamment parce que&lt;a href=&quot;https://dares.travail-emploi.gouv.fr/definitions-et-concepts/allegements-generaux-sur-les-bas-salaires&quot;&gt; les exonérations de cotisations patronales sont particulièrement fortes au niveau du SMIC&lt;/a&gt;, ce qui crée un effet de « trappe à bas salaires » , c’est-à-dire qui incite les employeurs à maintenir les rémunérations autour du salaire minimum.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Glucksmann affirme vouloir le porter à 1 600 euros net en deux ans, une mesure plus faible que celle défendue par LFI, qui propose&lt;a href=&quot;https://lafranceinsoumise.fr/&quot;&gt; une hausse immédiate à 1700 euros net&lt;/a&gt;. Rappelons que nous avons de multiples exemples autour de nous démontrant qu’une hausse importante du SMIC est tout à fait viable économiquement, en particulier l’Espagne qui, en huit ans,&lt;a href=&quot;https://www.lequotidiendesentreprises.fr/argent/espagne-salaire-minimum-en-forte-hausse/&quot;&gt; a augmenté son salaire minimum de 66 %&lt;/a&gt; et dont l’économie s’améliore très clairement : baisse du chômage, croissance économique, hausse de la production industrielle, etc. Mais une hausse du SMIC ne se répercute pas automatiquement sur les salaires situés au-dessus du minimum légal. Les salariés rémunérés juste au-dessus du SMIC peuvent ainsi voir leur écart avec le salaire minimum se réduire lorsque celui-ci augmente sans que leur propre salaire soit revalorisé.&lt;a href=&quot;https://dares.travail-emploi.gouv.fr/publication/quel-effet-de-linflation-sur-la-progression-actuelle-des-salaires&quot;&gt; La Dares souligne&lt;/a&gt; que les négociations salariales étant généralement annuelles, les hausses du SMIC peuvent mettre du temps à se diffuser dans les grilles de salaires. Et plus on s’éloigne du SMIC, plus les rémunérations dépendent d’autres facteurs, comme les résultats économiques de l’entreprise et bien sûr le rapport de force dans les négociations salariales. Une hausse du SMIC est donc indispensable pour relever les plus bas salaires, mais elle ne peut pas remplacer une véritable politique de revalorisation salariale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Du coup, le projet de Glucksmann prévoit&lt;a href=&quot;https://place-publique.eu/document/3Ari5O0s5O1L4iK1uyUhI0/pp-acte-un.pdf&quot;&gt; aussi des « conférences salariales »&lt;/a&gt; par branche professionnelle, censées permettre de renégocier les grilles et les rémunérations. On retrouve ici un réflexe classique de la gauche réformiste : faire de la négociation entre « partenaires sociaux » le principal levier de la hausse des salaires au-delà du SMIC. Or, bien évidemment, réunir patronat et syndicats autour d’une table ne crée pas, par magie, un rapport de force favorable aux salariés. Les branches négocient déjà régulièrement leurs minima, avec des résultats le plus souvent faibles. La majorité a même encore des métiers en dessous du SMIC : avec la revalorisation du SMIC au 1er juin 2026, 70% des branches professionnelles ont une grille salariale débutant en dessous du salaire minimum,&lt;a href=&quot;https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20260527-apr%C3%A8s-la-revalorisation-du-smic-70-des-branches-auront-des-minima-inf%C3%A9rieurs&quot;&gt; selon le ministère du Travail&lt;/a&gt; (126 branches sur 179 suivies). Le problème, ce n’est donc pas le manque de négociations, mais le rapport de force dans lequel elles se déroulent et auquel Glucksmann prévoit de ne rien changer : dans une relation salariale structurellement asymétrique, où l’employeur détient le pouvoir de décision économique, compter principalement sur le compromis entre les deux parties revient tout simplement à laisser tomber les salariés.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Augmenter les salaires en taxant l’héritage ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Toutefois, sur ces sujets Glucksmann n’a rien d’original. Il déroule le programme classique du social-libéralisme sans idée. Ce qui est plus perturbant, c’est qu’il avance autre chose, qui ne se contente pas d’être inefficace, mais constitue un véritable cadeau fait au patronat, qui se cache derrière le mot d’ordre de hausse des salaires. « &lt;em&gt;Nous augmenterons la rémunération nette des travailleurs français et nous le financerons en taxant les méga héritages, les 1% des plus gros héritages. Cela nous permettra de récupérer 15 milliards d’euros et de les transférer directement sur la fiche de paie des travailleurs français&lt;/em&gt;.” , a-t-il déclaré dimanche dernier. Payer des salaires avec de l’héritage, c’est a priori surprenant. Décryptons tout ça.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Tout d’abord, rappelons que la masse salariale, payée par l’entreprise, est composée de la somme du salaire net – ce qu’on touche dans notre compte en banque chaque mois-, des cotisations salariales (qui ajoutées au salaire net forme le salaire brut) et des cotisations patronales. Ce que Glucksmann appelle « &lt;em&gt;augmenter la rémunération nette &lt;/em&gt;» ce n’est pas une hausse de salaire au sens où on l’entend habituellement, c’est-à-dire une hausse du salaire brut, qui augmente à la fois le salaire net, mais également les cotisations patronales et salariales versées pour la retraite, l’assurance chômage, et la Sécurité sociale. Il s’agit en réalité d’une baisse des cotisations sociales sur les salaires, ce qui permet d’augmenter le salaire net qu’on touche dans nos comptes en banques tandis que le salaire brut versé par l’entreprise ne bouge pas d’un centime.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour compenser cette baisse des cotisations salariales dans le financement de la protection sociale, il faut donc piocher dans une autre ressource que ce qui est payé par l’entreprise : les impôts.  Cette idée de Glucksman n’est pas nouvelle : on la trouvait déjà dans le programme du Front National. En 2012, Marine Le Pen prévoyait que l’État prenne en charge une partie des cotisations salariales&lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-vrai-du-faux/le-fn-ne-prevoit-pas-d-augmenter-le-smic-de-200-euros_1791105.html&quot;&gt; pour augmenter le salaire net&lt;/a&gt;. En 2016, le parti d’extrême-droite continuait à défendre cette logique : augmenter le revenu disponible des salariés en passant non pas par une hausse du salaire brut payé par l’employeur, mais&lt;a href=&quot;https://rassemblementnational.fr/communiques/smic-le-gouvernement-neglige-les-petits-salaires&quot;&gt; par une baisse des cotisations sociales salariales&lt;/a&gt;. Le but était le même que celui de Glucksmann : permettre aux salariés de gagner davantage en net sans faire payer les entreprises. En 2018, Emmanuel Macron&lt;a href=&quot;https://www.senat.fr/rap/l17-108-21-1/l17-108-21-15.html&quot;&gt; a mis en œuvre ce mécanisme&lt;/a&gt; : il a supprimé 3,15 points de cotisations salariales (chômage et maladie), une baisse financée par la hausse de la CSG (&lt;a href=&quot;https://www.vie-publique.fr/fiches/21973-quest-ce-que-la-csg-contribution-sociale-generalisee&quot;&gt;impôt prélevé à la source sur la plupart des revenus&lt;/a&gt;). Cette doctrine s’étend à toute la droite. Les Républicains, pendant la campagne présidentielle de 2022, promettaient d’augmenter les salaires nets en baissant les cotisations sociales sur la vieillesse. Éric Zemmour tenait&lt;a href=&quot;https://www.europe1.fr/politique/pouvoir-dachat-il-faut-ameliorer-le-salaire-net-sans-toucher-au-salaire-brut-prone-zemmour-4094964&quot;&gt; un discours quasi identique&lt;/a&gt; : « &lt;em&gt;Moi, je suis contre la lutte des classes. Je veux permettre la progression du pouvoir d’achat, l’augmentation du salaire net sans affecter la compétitivité des entreprises&lt;/em&gt; ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Certes, Glucksmann se distingue d’eux en maquillant cette mesure pour la rendre apparemment de gauche, en affirmant qu’il compensera le manque à gagner dans les caisses de la Sécu, en taxant davantage les « &lt;em&gt;méga héritages&lt;/em&gt; » (après les « superprofits » et les « ultras riches », voici les méga héritages… “&lt;em&gt;99% des héritages ne seront pas affecté&lt;/em&gt;s” s’est il empressé de préciser). Cela démontre une fois de plus que Glucksmann n’a aucun repère de gauche. Financer la protection sociale par l’impôt ou par la cotisation, c’est la même chose pour lui. Donc il est tout content de son idée miraculeuse : pour ne pas s’attaquer au patronat, on va augmenter les salaires nets en les faisant financer par une taxation des héritages. Mais la cotisation sociale n’est pas un simple prélèvement pesant sur le salaire que l’État pourrait remplacer à volonté par une nouvelle recette fiscale. Elle constitue une part du salaire socialisé : une partie de leur salaire qui est utilisée pour financer collectivement la maladie, la retraite, la famille, le chômage, etc. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En substituant une taxation du patrimoine à une partie des cotisations salariales, Glucksmann peut donner l’impression de faire payer « les riches » plutôt que les entreprises. Mais il ne s’attaque du coup pas à la part de la valeur ajoutée qui revient au capital. Les actionnaires conservent ainsi la maîtrise de la répartition primaire de la richesse entre salaires et profits, tandis que l’État vient ensuite corriger à la marge cette répartition par l’impôt, en augmentant légèrement les taxes sur 1% des héritages. C’est une mode en ce moment chez les socio libéraux, la taxation supplémentaire de l’héritage. On voit aussi la CFDT à fond sur le sujet, qui veut taxer l’héritage « &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/08/25/la-cfdt-se-prononce-pour-la-taxation-des-heritages-des-le-premier-euro-une-mesure-de-justice-sociale-estime-marylise-leon_6756584_3234.html&quot;&gt;dès le premier euro &lt;/a&gt;». Pourquoi pas – le débat sur l’héritage et les inégalités considérables qu’il instaure dès la naissance est fondamental – mais est-ce le rôle d’un syndicat censé défendre les travailleurs d’essayer de peser sur une taxe sur le patrimoine ? Je ne le crois pas. Ériger en débat central la taxation de l’héritage est une énième manière de mettre sous le tapis la question du pouvoir sur le travail, par refus de toucher au rapport capital / travail là où il s’exprime le plus violemment, c’est-à-dire sur le lieu de travail. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De plus, en fiscalisant encore davantage le financement de la protection sociale, ce qui est présenté par Glucksmann comme un gain pour le travailleur entraînerait sa fragilisation. Avec sa mesure, le salaire net augmenterait sur la fiche de paie, mais une partie de ce qui était auparavant financé directement par le salaire socialisé dépendrait désormais d’une décision budgétaire et fiscale de l’État, comme c’est déjà le cas pour la compensation fiscale des innombrables exonérations de cotisations patronales. La protection sociale deviendrait ainsi davantage soumise aux arbitrages politiques sur les recettes fiscales, alors que la cotisation inscrit directement dans le salaire une part du produit du travail destinée à la protection sociale. Glucksmann raisonne en comptable médiocre : il veut prendre 15 milliards ici pour les remettre là. Cela permet de masquer le conflit social sous-jacent à ces modalités de financement et de faire oublier qu’on améliorera pas durablement la condition salariale sans toucher à l’appropriation capitaliste de la richesse produite.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Et si on contrôlait les salaires ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Glucksmann a donc un programme, qui, comme tout programme de compromission avec le capital, desservira l’ensemble de la classe laborieuse. Mais alors que proposer à rebours de cette ligne politique que nous condamnons ? Déjà, il faut renforcer les droits et les moyens des représentants du personnel, pour qu’ils puissent mieux se battre pour obtenir des augmentations de salaire. Cela passe dans un premier temps par l’abrogation de toutes les réformes du droit du travail mises en place depuis vingt ans et par un renforcement du droit de grève (notamment en encadrant strictement les possibilités de réquisition des grévistes).  Mais si l’État veut agir plus fort, plus vite, et sans que l’amélioration des salaires ne dépende uniquement que du rapport de force qu’arriveront à instaurer les syndicats dans leurs entreprises, comment s’y prendre ?  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En travaillant sur mon livre &lt;em&gt;Autogestion Générale&lt;/em&gt;, j’ai déterré une mesure intéressante de contrôle des salaires nous venant de Suède. Rudolf Meidner en est à l’origine. Dans les années 1950, il était économiste au sein du principal syndicat suédois LO, aux côtés de Gösta Rehn. Comme je le raconte dans mon livre, ensemble, ils élaborèrent ce que l’on appelle le modèle Rehn-Meidner, qui devint l’un des piliers de la politique économique et sociale suédoise de l’après-guerre, qui combinait notamment une politique active de l’emploi et une politique salariale égalitaire. Cette dernière visait à réduire fortement les écarts de rémunération entre travailleurs. L’idée était notamment qu’un même travail devait être rémunéré de manière comparable, indépendamment de la rentabilité, de la taille ou de la localisation de l’entreprise. Ce qui devait déterminer le salaire, c’était avant tout la nature du travail et les compétences nécessaires pour l’accomplir, comme l’explique Rudolf Meidner dans son texte « Why did the swedish model fail ? ».  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Concrètement, le niveau des salaires était déterminé nationalement, par des négociations entre les syndicats – très puissants à l’époque – et les employeurs. L’idée était que le niveau des salaires n’était pas déterminé par les entreprises elles-mêmes, donc celles qui étaient en difficulté ne pouvaient pas baisser massivement les salaires et celles qui étaient florissantes ne pouvaient pas proposer des salaires très élevés pour attirer les compétences. Cette politique réduisit beaucoup les inégalités de salaires. Grâce à elle, au début des années 1980, la Suède affichait la structure salariale la plus égalitaire des pays occidentaux. Les entreprises incapables de payer les salaires fixés par ces grilles n’avaient pas vocation à continuer à exister. Cette politique salariale allait de pair avec une politique très développée d’accompagnement des travailleurs : formation, reconversion et aides à la mobilité permettaient à celles et ceux dont l’emploi disparaissait d’en retrouver plus facilement un. L’objectif n’était donc pas de protéger chaque emploi à tout prix, mais de protéger davantage les travailleurs eux-mêmes en facilitant leur passage d’un emploi à un autre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Nous pourrions nous en inspirer aujourd’hui. Alors que les conventions collectives fixent des minimums salariaux, il faudrait qu’elle fixe également des maximums. À l’époque en Suède, le rapport de force syndical permettait que ces grilles salariales soient l’issu de négociation nationale entre patrons et syndicats. Aujourd’hui, il pourrait y avoir ces négociations, mais je pense que l’État – que l’on me comprenne bien : un État démocratique, représentant l’intérêt des salariés grâce à un bouleversement radical des institutions pas celui qu’on connaît aujourd’hui – devrait trancher pour largement améliorer les minimas salariaux et mettre en place des maximums qui changent vraiment la situation par rapport à aujourd’hui.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce contrôle des salaires, en lui-même, ne modifierait toutefois pas suffisamment le rapport capital / travail, c’est pour cette raison que Meidner avait par la suite imaginé avec sa collègue Hedborg, une politique de socialisation du capital, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, –&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/socialiser-le-capital-une-methode&quot;&gt; et qui inspire largement mes réflexions autogestionnaires&lt;/a&gt; – qui en était le complément indispensable. L’objectif était précisément de ne pas se contenter de mieux répartir les revenus du travail, mais d’agir également sur la répartition de la propriété et du pouvoir dans l’entreprise. Cette articulation me semble indispensable pour tout projet politique qui souhaite s’attaquer au capitalisme.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Bien sûr Glucksmann ne proposera jamais ce genre de mesure, car le sort des salariés, en réalité, l’indiffère profondément. Mais espérons toutefois que, face à la nullité des mesures qu’il propose, les forces véritablement à gauche – et notamment LFI, qui apparaît aujourd’hui comme la seule force capable de porter une telle alternative – sauront défendre la radicalité nécessaire pour transformer en profondeur les rapports salariaux comme les rapports de capital.&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/glucksmann
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&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Désintox</category><category>Économie</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Jim Queen : la révolution queer ne sera pas bourgeoise</title><link>https://frustrationmagazine.fr/jim-queen/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/jim-queen/</guid><description>&lt;p&gt;Jim Queen est un film d’animation sorti en juin dernier, coréalisé par Marco Nguyen et Nicolas Athané. L’accueil critique de cette fiction comique qui a l’originalité de se dérouler dans la communauté gay a été unaniment dythirambique, de Libération au Figaro en passant par Les Cahiers du cinéma ou Ouest France. Le monde médiatique mainstream [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 26 Aug 2026 16:29:27 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Jim Queen&lt;/em&gt; est un film d’animation sorti en juin dernier, coréalisé par Marco Nguyen et Nicolas Athané. L’accueil critique de cette fiction comique qui a l’originalité de se dérouler dans la communauté gay a été unaniment dythirambique, de &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/culture/cinema/le-film-danimation-jim-queen-le-seigneur-des-abdos-20260616_GPA5HMZ4SFCP5AUWGJF2Q7AJNQ/&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Libération&lt;/em&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;au &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lefigaro.fr/cinema/notre-critique-de-jim-queen-panique-chez-les-gays-20260616&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Figaro&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; en passant par &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://cahiersducinema.com/fr-fr//article/seances-de-minuit-2026/jim-queen-de-marco-nguyen-et-nicolas-athane&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les Cahiers du cinéma &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;ou &lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://www.ouest-france.fr/cinema/jim-queen-cest-quoi-ce-film-danimation-delirant-qui-imagine-la-fin-de-lhomosexualite-989854ae-699c-11f1-a957-8132d97a74be&quot;&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Ouest France&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt;. Le monde médiatique mainstream a salué l’humour, l’engagement et l’autodérision d’une œuvre rompant effectivement avec le tragique qui marque souvent les films avec des personnages homosexuels. Mais pour Pablo Albandea, &lt;em&gt;Jim Queen&lt;/em&gt; vient parachever la domination d’une bourgeoisie parisienne bien intégrée, en donnant l’injonction aux spectateurs de faire front commun contre les politiciens réactionnaires et homophobes. Dans le même mouvement, elle continue de définir “la communauté” à son image en effaçant la lutte des classes qui y est pourtant omniprésente ce qui pousse l’auteur de cet article à remettre en cause une apparente unité dictée d’en haut&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je suis allé voir &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;à Tourcoing dès sa sortie. Il y avait peu de séances dans le Nord mais une association du coin qui s’appelle Tourc’ en Ciel avait organisé une projection au Fresnoy, une école d’art contemporain qui dispose également d’un cinéma. Cette séance était présentée par le couvent du Nord des sœurs de la perpétuelle indulgence. Les sœurs sont un mouvement LGBT international, né à la fin des années 1970 à San Francisco et qui lutte notamment pour la prévention du Sida et contre toutes les formes d’homophobie. Elles ont la particularité de se grimer en nonnes et de parodier les rites de la religion catholique. Comme la plupart sont des ami·es, nous avons décidé d’y aller en groupe, notamment avec d’autres personnes avec qui j’ai l’habitude de militer en tant que pédé. Aucune des sœurs présentes n’avaient vu le film mais elles avaient toutes entendu dire qu’elles y étaient représentées. Chose assez rare pour faire le déplacement et sortir les maquillages !&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;J’y allais sans aucun a priori et même plutôt avec entrain, persuadé de voir un film drôle et léger, mais dans lequel j’aurais pu tendrement me moquer de ma propre communauté. Par communauté, j’entends les personnes qui ont une sexualité non-hétéro, avec qui j’ai des références culturelles communes et qui en général, s’identifient ou se reconnaissent dans l’appellation “gay” ou “pédé”. J’ai ri pendant les premières minutes avant de doucement m’éteindre et me ratatiner au fond de mon siège. À la fin du film, je me suis discrètement éclipsé avant de devoir me retrouver confronté au mini quizz qui devait clôturer la séance. J’ai vite retrouvé mes amis et les sœurs devant le cinéma. Tout le monde faisait une tête de six pieds de long, dépité·es. Comment un film censé être écrit et réalisé par la communauté pouvait être aussi décevant pour cette même communauté ? C’est sûrement que la définition de la communauté gay n’est pas la même pour tout le monde et que le point commun de la sexualité ne transcende pas les différences de classes.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le film se déroule dans la scène gay parisienne. On y suit Jim Parfait, gay musclé et célèbre sur les réseaux, et son plus grand fan, Lucien, jeune twink (c’est comme ça qu’on appelle les mecs minces et imberbes dans le milieu), issu de la grande bourgeoisie et fils de ministre. Leurs vies sont troublées lorsqu’une mystérieuse maladie appelée l’hétérose commence à faire des ravages dans la communauté. Cette maladie transforme petit à petit les gays en hétéros. Déterminé à trouver un remède, Jim Parfait doit alors faire équipe avec Lucien.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédits : The Joker Films / 2026&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;On ne nous ment pas sur le décor : l’histoire se déroulera à Paris, dans la communauté gay exclusivement. De cette situation initiale va découler l’ensemble de ce qu’il y a à redire sur ce film. À sa sortie, &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;a déjà fait couler beaucoup d’encre et suscité des débats passionnés dans la sphère militante. L’une des critiques qui revenait le plus souvent était le manque d’inclusivité dans les personnages de l’histoire. En effet, ici pas de lesbiennes, pas de personnes trans, pas de pauvres. &lt;a href=&quot;https://www.fred.fm/jim-queen-interview-avec-le-realisateur-marco-nguyen-et-le-scenariste-simon-batteaux/&quot;&gt;Les créateurs se justifient &lt;/a&gt;en expliquant qu’ils auraient aimé pouvoir développer des personnages transgenres ou lesbiens mais malheureusement ils n’ont pas eu le temps. Je trouve qu’ils auraient pu carrément assumer de ne pas représenter la communauté dans son entièreté plutôt que de parler d’un manque de temps. C’est vrai que même dans des œuvres créées par des minorités, il n’y a jamais d’obligation à une représentativité exhaustive pour raconter une bonne histoire. Ça n’aurait aucun intérêt, ce serait même contre-productif. Une histoire, c’est toujours un cadrage et les choix ne devraient pas être contraints par des obligations morales extérieures. En revanche, lorsqu’on choisit de traiter un sujet en particulier, il devient important de tenir compte de son histoire, du vécu des personnes qui y sont liées et de ne pas déformer la réalité à moins de clairement poser les choses comme telles. Cela n’est pas moins valable pour les œuvres de fiction. Ce que les réalisateurs oublient c’est que le G (gays) de la communauté LGBT, a toujours été étroitement liée aux autres lettres et qu’aucune ne peut flotter seule à l’écart des autres. Ce n’est donc pas un problème d’inclusivité ni même de visibilité qui se pose ici, mais un contresens historique. Et ça va être le premier d’une longue série. On pourrait me rétorquer que le film n’a pas d’ambition politique, ni historique, ni sociale. Oui, et je pourrais répondre que c’est étrange pour un film qui ne cesse de faire des références politiques, historiques et sociales. Simon Balteaux le dit lui-même pour &lt;em&gt;GQ magazine&lt;/em&gt;, “c’est la société qui nous force à porter des discours politiques” même s’ils ne “voulaient pas être militants”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La menace principale mise en scène dans &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;s’incarne dans une ministre qui s’appelle Christine, en référence à Christine Boutin, et qui complote contre tout une partie de la population. On reconnaît par ailleurs très bien le VIH à travers l’épidémie d’hétérose. L’histoire se déroule dans un espace très marqué socialement : Paris. Ce sont des choix que les créateurs de &lt;em&gt;Jim Queen&lt;/em&gt; on fait, et qu’ils en aient conscience ou pas, ces  choix impliquent certaines responsabilités.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Prenons les choses dans l’ordre dans lequel elles me sont apparues. Pour commencer, dans &lt;em&gt;Jim Queen&lt;/em&gt;, les Soeurs de la perpétuelle indulgence sont des « drag queens ». J’ai d’abord cru à une légère confusion dans le terme pour les décrire mais la scène dans laquelle Glamydia effectue carrément un show de cabaret pour sauver ses ami·es ne trompe pas. Il y a une erreur énorme qui montre déjà le début d’une incompréhension totale de la communauté. Les Soeurs de la perpétuelle indulgence ne sont pas et n’ont jamais été, de près ou de loin, des drag queens, ni même des performeuses de cabaret. C’est un mouvement militant (mixte soit dit en passant) né à la fin des années 1970 à San Francisco qui lutte contre l’homophobie et pour la prévention du sida. Les repeindre en show girls montre une grande incompréhension de leurs actions qui sont profondément sociales et parfois viennent même pallier des manquements de services publics. Travestir leur engagement politique et social en spectacle scénique peut facilement être perçu comme une simplification insultante. Cela n’a pas l’air de déranger Jérémy Gillet, l’interprète de Lucien, qui définit lui-même les Soeurs comme des drags queens sur le plateau de &lt;em&gt;Quotidien &lt;/em&gt;“parce que c’est super” en reconnaissant qu’elles-mêmes ne se qualifient pas comme ça. On voit déjà poindre la légèreté avec laquelle sont traités les sujets dans &lt;em&gt;Jim Queen&lt;/em&gt;. Cette inconséquence bourgeoise est caractéristique d’une communauté gay qui, par ses ressources économiques et sociales, sait dans le fond qu’elle n’aura plus besoin de lutter, en supposant qu’elle ait eu besoin de le faire ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans le film, la communauté BDSM et fétichiste s’incarne dans la Gaystapo, une milice parodique des nazis qui œuvre contre les leurs en torturant les personnes atteintes d’hétérose pour les faire rentrer dans la droit chemin de l’homosexualité. On perçoit la critique des thérapies de conversion qui continuent de sévir dans le monde. Encore une fois, on se retrouve confronté à un contresens difficilement pardonnable quand on sait que la communauté BDSM a toujours été pionnière en apportant les questions de consentement sur le devant de la scène dans les années 1980 et 1990, développant des outils qui seront par la suite adoptés par tout le monde. C’est notamment cette communauté qui a popularisé les concepts de &lt;em&gt;safe word&lt;/em&gt; ou d’&lt;em&gt;after care&lt;/em&gt;. Les safe words, ce sont ces mots prédéfinis entre partenaires pour stopper instantanément une interaction, qu’elle soit sexuelle ou non. C’est un outil très utilisé dans les scénarios de jeux de rôles. L’after care est un protocole consistant à accompagner émotionnellement et physiquement son/sa partenaire avec une expérience intense. Aux États-Unis, certaines associations comme la GMSMA (Gay Male S/M Activits) se sont appuyées sur la rigueur de ces règles de consentement pour exercer une pression et pour prouver que le BDSM n’était pas une maladie mentale ou une violence domestique mais bien une sous-culture. Pendant que la société civile considérait encore le consentement comme la simple absence de “non”, le milieu BDSM exigeait déjà un “oui” explicite, détaillé, éclairé et révocable à tout moment. C’est navrant de voir que c’est justement ce milieu qui est décrit comme nazi alors qu’il a tant fait pour l’ensemble de la communauté queer. A mon sens, c’est plutôt en oubliant sa propre histoire que l’on devient nazi, pas en faisant du BDSM.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je reviens enfin sur l’absence totale de lesbiennes. Encore une fois, ce n’est pas pour pointer un manque d’inclusivité mais pour souligner l’absence de conscience de ce qui a fait et de ce qui fait encore la communauté gay. Dans un scénario qui place au centre une épidémie qui fait clairement référence à celle du sida, c’est une aberration d’en avoir exclu les lesbiennes. Quand on sait que dans les années 1980, lorsque la communauté gay se faisait décimer par milliers, les lesbiennes ont toujours été à notre chevet et nous ont fourni une aide matérielle et un soutien psychologique plus que précieux, les avoir effacées de cette histoire me semble ingrat et bête. Aux États-Unis, dès 1983, il est interdit aux hommes homosexuels de donner leur sang. Suite à cette loi, certaines lesbiennes se sont organisées pour offrir leur sang aux patients atteints du sida, comme l’ont fait les San Diego Blood Sisters. Partout dans le monde, les lesbiennes ont rejoint le mouvement Act-Up pour organiser des actions chocs et exiger des traitements tout en luttant contre l’invisibilisation des malades. Alors que les hommes gays mourraient souvent seuls, les lesbiennes ont massivement investi les chambres d’hôpitaux pour accompagner les malades dans leurs derniers instants. Cet engagement a profondément unifié le mouvement homosexuel et conduit notamment à placer le L avant le G dans LGBT. La construction narrative de &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;est similaire à celle d’une quête. Les héros partent à la recherche du remède contre l’hétérose et ils rencontrent ainsi une succession de personnages qui incarnent chacun un pan de la communauté gay. Ils sont ainsi rejoints par les bears (un sous groupe de la communauté souvent définis par une pilosité abondante, le port de la barbe et une corpulence imposante) et les kiffeurs (grosso modo les gays fétichistes des jogging, des chaussettes et des baskets) qui viennent s’ajouter aux autres « catégories » que j’ai déjà évoquées : les Soeurs et la communauté BDSM. Tout le monde se retrouve lors d’une des dernières scènes du film dans une pride qui s’apparente davantage à une manifestation pour faire tomber la ministre Christine Bayer. Le fait que les lesbiennes ne soient pas présentes lors de ce dernier soulèvement laisse à penser que la lutte homosexuelle pourrait se faire sans elles – or, c’est faux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À ces contre-sens historiques s’ajoutent plusieurs autres autres représentations délétères pour la communauté LGBT sur lesquelles je passerai très rapidement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La toxicophobie des chemsexeurs dépeints comme des zombies violeurs tandis que pour tous les autres personnages, la drogue est valorisée socialement. Pour rappel, le chemsex est l’utilisation de drogues psychoactives illicites lors de rapports sexuels. C’est une pratique à risque qui se développe ces dernières années. Il arrive que les personnes pratiquant le chemsex tombent dans l’addiction, voire la dépression, certaines en meurent, souvent par overdose. &lt;strong&gt;&lt;em&gt;[Attention spoiler] &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;On peut aussi parler de la participation du film à une culture du viol dans la résolution de l’histoire qui consiste à ce que Lucien se fasse sodomiser par les gays de la Terre entière. Enfin, l’affirmation selon laquelle être hétéro passe par un goût prononcé pour le foot ou par aimer faire la chenille dans des soirées, si elle peut faire sourire, semble ignorer le fait que c’est le cas de beaucoup de gays (qui, certes, ne vivent peut-être pas à Paris). La “faute de goût” ou “fashion faux pas”  est aussi un moyen de détecter qui a contracté l’hétérose ou non. Le concept de “bon goût” est évidemment une notion élitiste qui ne sert à désigner que les préférences esthétiques de la bourgeoisie : n’est-on pas fatigué de son omniprésence ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Tout cela peut sembler étonnant venant de personnes qui connaissent bien cette communauté. Pourquoi tant de méconnaissance de leur propre histoire et de leur propre condition ? Peut-être qu’il serait temps de jeter un coup d’œil à qui sont Nicolas Athané et Marco Nguyen, les deux réalisateurs, et Simon Balteaux et Brice Chevillard, les scénaristes qui ont écrit le film avec eux. Sans surprise, tout le monde est parisien, Nicolas Athané et Brice Chevillard sont même hétérosexuels. Marco Nguyen est originaire d’Aix-en-Provence et vit à Paris depuis ses 17 ans. Il a été formé à la prestigieuse école des Gobelins et organisateur de soirées gays à Paris. Simon Balteaux est originaire des Ardennes, il a fait des études à Versailles en tant qu’architecte-paysagiste avant de partir à Los Angeles pendant deux ans pour enfin devenir scénariste. Il est facile de comprendre que ce qu’ils considèrent comme l’identité gay est en fait le reflet de leur propre vie parisienne qu’ils érigent en norme dans laquelle tout le monde pourrait se reconnaître, gays, hétéros, et toutes les autres lettres de l’alphabet. On reconnaît ici un mécanisme bien connu et souvent utilisé par la bourgeoisie. Reprendre des références, des luttes, des idées en les vidant de leur contexte ou de leur sens pour les adapter à sa propre vie et les rendre compatibles avec ses conditions matérielles dominantes d’existences. Cela a pour effet de neutraliser ces luttes afin de les rendre plus lisses, moins dérangeantes et ainsi marchandisables en gommant les clivages de genre ou de classes qu’elles portent. L’aspect faussement trash de &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;déporte les questions politiques que le film aborde vers le rire. Nicolas Athané le dit d’ailleurs &lt;a href=&quot;https://www.technikart.com/marco-nguyen-et-nicolas-athane-on-voulait-juste-faire-rire-le-film-sest-politise-tout-seul/&quot;&gt;dans &lt;em&gt;Technikart&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;: “Le rire est peut-être notre forme de militantisme. […] C’est sans doute plus efficace qu’un discours.” Le rire est en effet un outil comme un autre, il peut se révéler extrêmement puissant, y compris pour véhiculer des discours militants. Ici, l’intention première était de raconter le quotidien des créateurs et de faire rire. Il est normal que rien ne s’en dégage de plus. Pourtant, on voit bien que l’histoire du film vient piocher dans des références de luttes qui ont été importantes et qui dépassent largement la vie des gays du Marais (quartier gay parisien dans lequel évoluent les créateurs du film).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En tant que militant ayant une expérience des luttes LGBT en France, j’ai pu constater que le milieu queer parisien a du mal à prendre en compte les luttes extérieures à Paris alors même que c’est dans d’autres villes que se passent souvent les choses les plus intéressantes en ce moment. Je fais partie d’un collectif lillois qui s’appelle La Théière et qui a pour objectif de créer des espaces de solidarité entre personnes pédé·es et de lever des fonds pour soutenir matériellement d’autres luttes. Nous utilisons volontairement le terme pédé·e pour retourner l’insulte et en faire une force. C’est aussi un moyen d’éviter l’institutionnalisation à travers le terme “queer”. Nous sommes en lien avec d’autres collectifs dans d’autres villes en France (Strasbourg, Saint-Étienne, Toulouse, Nantes) qui comme nous, tentent de repolitiser très fortement le milieu gay en y intégrant notamment la notion de lutte des classes. L’une des choses qui me marque le plus, c’est que souvent, les dynamiques communautaires parisiennes sont érigées en fonctionnement normalisé et global alors qu’elles sont vraiment très spécifiques à Paris et qu’elles sont plus violentes qu’ailleurs. En effet, les différentes communautés LGBT sont encore très séparées à Paris, même s’il est possible de constater des améliorations ces dernières années – en partie rendues possibles grâce à l’ouverture de lieux moins mainstream et plus politisés comme La Flèche d’Or, Le Sample à Bagnolet, La Parole Errante à Montreuil ou même la Station Gare des Mines dans une moindre mesure (trois de ces quatre lieux sont d’ailleurs en train de fermer). Il est difficile de savoir pour quelles raisons les espaces de convivialité sont aussi hermétiques à Paris. C’est sans doute lié à la grandeur de la ville, au prix d’accès à ces lieux ou à une réalité sociologique, mais toujours est-il que les espaces et les soirées sont souvent réservés à un type de communauté. De plus, à Paris, le milieu queer reste énormément fréquenté par la bourgeoisie (&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/riches-radins&quot;&gt;&lt;em&gt;schlag&lt;/em&gt;, c’est à dire souvent invisiblisée&lt;/a&gt;), notamment parce que vivre à Paris demande des ressources autrement plus élevées que dans les autres villes françaises.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À Paris, ces différences de classe entraînent souvent une violence que je trouve bien moindre dans les autres villes françaises. Les codes de la bourgeoisie y sont rejoués dans les soirées, notamment à travers la hype dans laquelle il faut s’intégrer en rencontrant les bonnes personnes. Cette intégration passe nécessairement par la fréquentation des bars et des clubs, ce qui, à Paris, demande un investissement financier non négligeable. Se rajoute à ça le fait que faire partie de la bourgeoisie n’est pas toujours valorisé dans le milieu queer – comme dans beaucoup de milieux engagés. Il est donc de bon ton de se dissimuler, d’adopter les bons codes, les bonnes tenues, les bonnes blagues, les bonnes lectures pour pouvoir s’intégrer parfaitement à un milieu que je trouve beaucoup plus performatif qu’autre part. L’engagement politique y est souvent une façade que l’on met en avant dans des soirées, sur les réseaux sociaux ou en manifestation sans pour autant qu’il prenne une place concrète au quotidien.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédits : Bobbypills Umedia 2025&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;C’est là que &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;échoue dans l’objectif qu’il semblait s’être donné : dépeindre un mode de vie souvent superficiel, qui peut être excluant et violent dans le rejet. Car il ne suffira pas de s’allier entre gays bodybuildés et twinks pour détruire le modèle patriarcal qui, comme l’hétérose, ne cesse de vouloir nous faire gentiment rentrer dans les cases de l’hétérosexualité. Parce que la lutte ne se trouve pas ici. Il y a une chose importante qu’il faut dire : la communauté gay ne devrait pas se former autour d’une orientation sexuelle ni même de genre. Ce qui fait communauté c’est nos moyens matériels d’existence. Parce qu’entre personnes homosexuelles, on peut partager les mêmes difficultés sociales et donc financières et que nos expériences ont une singularité qui n’existe pas chez les hétéros, chez les bourgeois et encore moins chez les hétéros bourgeois. En effet, les personnes trans et homosexuelles ont plus de chance d’être exclues du marché du travail, vivent plus souvent des discriminations sur leur lieu de travail, ont un accès aux soins plus difficile et souffrent davantage d’isolement. Pour autant, être bourgeois nous met souvent à l’abri de ces difficultés, y compris lorsqu’on est homosexuel. Il faut donc bien faire attention à qui sont nos alliés et qui sont nos ennemis. Si les gym queens et les twinks que je fréquente sont des grands bourgeois ou des aristocrates, alors ils resteront toujours plus éloignés de moi qu’un hétérosexuel fan de foot et qui s’habille mal mais qui a des conditions d’existence similaires aux miennes et qui rêve d’une société plus égalitaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En réalité, l’orientation sexuelle ne crée aucun lien automatique et si je dois choisir qui aider si ces personnes sont en difficulté, je n’hésiterai pas à me tourner vers la personne hétéro et communiste. &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;fait fausse route quand il considère que toutes les catégories de la communauté gay pourrait se rassembler pour faire la révolution. L’histoire de la communauté gay nous a prouvé que lorsqu’on se battait pour obtenir des droits ou qu’on revendiquait la non-intégration de nos vies au système hétérosexuel, on se battait automatiquement pour tout le monde, jamais seulement pour sauver notre petit mode de vie confortable de gay parisien qui aime se droguer et faire la fête en étant persuadé d’être au summum d’un engagement militant qui n’est que performatif et décoratif. Lorsqu’on se bat, ça a toujours été et ça sera toujours pour et avec les lesbiennes, les personnes trans, les personnes racisées, les travailleur·euses du sexe, les pauvres et les autres parias de la société. Notre communauté n’existe pas seule et il n’y a bien que des parisiens, des bourgeois ou des parisiens bourgeois pour penser ou même ne serait-ce que concevoir le contraire. Je sais que &lt;em&gt;Jim Queen &lt;/em&gt;n’avait certainement aucune vocation révolutionnaire ni même profondément politique, que les créateurs de ce film pensaient faire du bien à une communauté en manque de représentation. Et c’est vrai que ce ne sont pas les &lt;em&gt;Heartstopper&lt;/em&gt; ou les &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/heated-rivalry&quot;&gt;&lt;em&gt;Heated Rivalry&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;qui vont nous sortir de l’imagerie fantasmée et lisse dans laquelle le capitalisme hétéropatriarcal nous relègue systématiquement. En revanche, cela montre bien l’endroit où se trouve la communauté gay parisienne : une bourgeoisie qui se veut alternative mais qui reste enfermée dans sa bulle, persuadée que c’est son orientation sexuelle qui la sauvera de la société hétéro. En réalité, le combat gay, queer, LGBT ou peu importe comment on le nomme fait partie d’une lutte beaucoup plus large. C’est une communauté foncièrement tournée vers les autres et qui se bat pour tout le monde, c’est l’inverse de ce nombrilisme moqueur de parisien. C’est une communauté extrêmement puissante quand il s’agit de créer de nouveaux droits ou de réinventer les rapports sociaux. Les pédés auront un rôle un jouer dans la révolution qui vient et qui se fera sans la bourgeoisie, ou ne se fera pas.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Pablo Albandea</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Comment l’Histoire est réécrite par les dominants</title><link>https://frustrationmagazine.fr/histoire/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/histoire/</guid><description>&lt;p&gt;On connaît cette formule célèbre “l’histoire est écrite par les vainqueurs”. Si les choses sont évidemment un peu plus complexes, elle a sa part de justesse. En 1995, c’est l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) qui traitait en profondeur de cette question dans un ouvrage intitulé Faire taire le passé. En Amérique cet ouvrage a été [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 25 Aug 2026 10:34:27 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;On connaît cette formule célèbre “l’histoire est écrite par les vainqueurs”. Si les choses sont évidemment un peu plus complexes, elle a sa part de justesse. En 1995, c’est l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) qui traitait en profondeur de cette question dans un ouvrage intitulé &lt;em&gt;Faire taire le passé&lt;/em&gt;. En Amérique cet ouvrage a été d’une très grande importance, mais il a fallu attendre une trentaine d’années pour que nous ayons une traduction en français : ce sont les éditions LUX qui s’y sont attelées l’année dernière. Dans ce livre, le chercheur analyse finement comment certains évènements, pourtant majeurs, sont oubliés tandis que d’autres, beaucoup plus mineurs, sont célébrés. Nous revenons ici sur certains exemples probants qu’il donne : la dite “découverte de l’Amérique”, l’esclavage au Brésil et dans les Caraïbes, la méconnue et pourtant fondamentale révolution haïtienne, mais nous élargissons aussi à la “famine” irlandaise. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Comment certaines histoires sont racontées et d’autres sont tues&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Dans le langage courant, le mot “histoire” désigne à la fois les faits et le récit de ces faits : à la fois “&lt;em&gt;ce qu’il s’est passé&lt;/em&gt;” et “&lt;em&gt;ce qu’on dit qu’il s’est passé&lt;/em&gt;”. Pour Michel-Rolph Trouillot, cette ambiguïté rappelle qu’entre les événements et le récit que nous en faisons, beaucoup de choses se produisent : certains faits sont remarqués et d’autres passent inaperçus, certains laissent des traces et d’autres non, certaines traces, justement, sont conservées, classées et transformées en sources tandis que d’autres disparaissent. Autrement dit, à chaque étape, des choix sont faits. “&lt;em&gt;Les présences et les absences qui se matérialisent dans les sources (…) ou dans les archives (…) ne sont ni neutres ni naturelles. Elles sont créées&lt;/em&gt;”, écrit Trouillot. Les sources elles-mêmes privilégient donc certains événements plutôt que d’autres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est que l’histoire est toujours produite dans un contexte historique particulier et c’est ici qu’intervient le pouvoir. Comme le souligne l’historien italien Enzo Traverso dans sa préface, Michel-Rolph Trouillot attribue “&lt;em&gt;au pouvoir un rôle décisif dans le processus d’élaboration du récit historique&lt;/em&gt;”. Et celui-ci ne s’exerce pas uniquement au moment où les historiens interprètent les faits car l’État contrôle une partie considérable des conditions matérielles qui permettent à certains récits de devenir dominants. En effet, c’est lui qui crée et administre les archives et les musées, préserve ou bien détruit les lieux historiques, organise des commémorations et encadre les politiques éducatives et mémorielles. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les universitaires ne sont, par conséquent, pas les seuls à transmettre une représentation de l’Histoire. Bien avant de lire un livre d’histoire, les individus l’apprennent via les monuments, les musées, les commémorations, les jours fériés, les manuels scolaires mais aussi le cinéma et la télévision. Trouillot rappelle ainsi qu’entre le milieu des années 1950 et la fin des années 1960, les Américains ont davantage appris l’histoire coloniale de l’Amérique et de la “conquête de l’Ouest” à la télévision que dans les manuels scolaires. “&lt;em&gt;Vous vous souvenez d’El Alamo ? C’était une leçon d’histoire que John Wayne donnait à l’écran. Davy Crockett a d’abord été un personnage de télévision avant de devenir un personnage historique, et non l’inverse&lt;/em&gt;”, ironise-t-il. L’image que nous avons de l’Histoire est donc largement façonnée par la culture populaire. Comme l’écrit Enzo Traverso, “&lt;em&gt;notre mémoire collective se confond avec un imaginaire réifié, façonné bien davantage par Hollywood et l’industrie culturelle que par l’historiographie&lt;/em&gt;”. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédit : Par Reynold Brown, Domaine public&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Au sein de tout cela, les commémorations jouent un rôle particulièrement important. Elles ne se contentent pas de rappeler des événements mais leur attribuent un sens et en sélectionnent certains au détriment des autres. Pour Michel-Rolph Trouillot, elles “&lt;em&gt;aseptisent&lt;/em&gt;” ainsi l’histoire et participent à une mythification. En célébrant collectivement certains événements, on contribue à les consacrer comme dignes de mémoire, tandis que le silence sur d’autres événements contribue à les rendre moins visibles. “&lt;em&gt;Les célébrations (…) imposent le silence aux événements qu’elles ignorent et remplissent ce silence de récits de pouvoir sur l’événement qu’elles célèbrent&lt;/em&gt;”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Michel-Rolph Trouillot montre donc que l’accès à l’Histoire est toujours médiatisé par des institutions et des récits qui rendent certains événements plus visibles que d’autres. Le problème se pose avec une force particulière lorsque survient un événement qui ne correspond pas aux catégories à travers lesquelles une société pense habituellement le monde. En reprenant le sociologue français Pierre Bourdieu, Trouillot définit l’ “&lt;em&gt;impensable&lt;/em&gt;” comme ce pour quoi on ne dispose pas des instruments de conceptualisation adéquats. Lorsque la réalité entre en contradiction avec les croyances profondes d’une société, celle-ci peut alors produire des interprétations permettant de la ramener dans les limites du discours acceptable. Le silence historique peut donc aussi advenir du fait de ne pas disposer des catégories permettant d’appréhender certains évènements, à les interpréter avec des catégories qui en déforment le sens ou à leur donner une place secondaire dans un récit historique qui en privilégie d’autres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est pourquoi Michel-Rolph Trouillot insiste sur l’importance de faire entrer dans l’analyse des sources qui ont été longtemps négligées et de prendre au sérieux des faits autrefois considérés comme périphériques, comme les rapports de genre, de race et de classe, mais aussi les résistances des groupes dominés. L’ “histoire sociale”, rappelle Traverso, qui s’intéresse aux populations, aux rapports de classe et aux conditions de vie, plutôt qu’aux seuls grands dirigeants et événements politiques, est née de cet effort pour mettre fin à certains de ces silences et redonner une voix aux classes dominées. C’est finalement ce que l’historien Pierre Buteau et l’écrivain Lyonel Trouillot (frère de Michel-Rolph) retiennent du projet de Michel-Rolph Trouillot dans leur postface : les mots, les récits, les contre-récits, les catégories de pensée et les intérêts politiques d’une époque contribuent à façonner l’histoire des sociétés “&lt;em&gt;aussi activement que les faits”&lt;/em&gt;. &lt;em&gt;Faire taire le passé&lt;/em&gt; invite donc à regarder les  “&lt;em&gt;trous&lt;/em&gt;” et les silences afin de comprendre qui les a produits, comment et dans quel intérêt. En ce sens, ce livre constitue, selon eux , un “&lt;em&gt;outil majeur de désacralisation des discours institutionnalisés&lt;/em&gt;” : il montre que les récits historiques qui nous apparaissent comme naturels ou évidents sont eux aussi le produit de rapports de pouvoir.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le mythe de la “Découverte” de l’Amérique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’exemple de la conquête du continent américain permet à Trouillot de montrer très concrètement comment les rapports de pouvoirs façonnent le récit historique. Comme l’écrit Enzo Traverso, la violence de la conquête du Nouveau Monde a été occultée pendant des siècles par le mythe de sa “&lt;em&gt;découverte&lt;/em&gt;”. Christophe Colomb se trouve au cœur de cette narration : le “&lt;em&gt;viol d’un continent&lt;/em&gt;” a été recouvert par le récit épique des  “&lt;em&gt;grandes découvertes&lt;/em&gt;” dont Colomb est devenu le héros.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, gravure de 1883. Crédit : L. Prang &amp;amp; Co., Boston, Public domain, via Wikimedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette transformation en héros n’avait pourtant rien d’évident. Michel-Rolph Trouillot rappelle que Christophe Colomb n’a pas été célébré de son vivant : ses premiers admirateurs se limitaient à une poignée d’intellectuels et de bureaucrates espagnols. Il faut attendre plusieurs décennies après sa mort pour que Christophe Colomb soit véritablement transformé en figure héroïque. Sous Charles Quint (1500-1558), roi d’Espagne et empereur du Saint-Empire romain germanique, il devient progressivement un personnage utile à la construction d’un récit impérial. La célébration de Colomb a ainsi une histoire politique. À la fin du XIXe siècle, le gouvernement espagnol encourage l’émigration vers l’Amérique du Sud et cherche à renforcer l’attachement à la culture espagnole face à l’influence croissante des États-Unis. La promotion du “&lt;em&gt;jour de Christophe Colomb&lt;/em&gt;”, rebaptisé “&lt;em&gt;jour de l’Hispanité”&lt;/em&gt;, participe alors de ce projet politique. Autrement dit, les récits historiques ne sont donc pas seulement façonnés au moment où les événements se produisent mais peuvent être reconstruits des siècles plus tard en fonction des intérêts politiques du présent.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le vocabulaire est ici très politique. “&lt;em&gt;Nommer un fait impose d’emblée une lecture&lt;/em&gt;” écrit Trouillot, et nombre de controverses historiques reviennent à déterminer “&lt;em&gt;qui a le pouvoir de nommer quoi&lt;/em&gt;”. Qualifier les premières invasions européennes de terres habitées de “&lt;em&gt;découvertes&lt;/em&gt;” est en lui-même l’exercice d’un pouvoir “&lt;em&gt;eurocentrique&lt;/em&gt;”, c’est-à-dire qui prend l’Europe et son histoire comme point de référence principal et qui structure à l’avance le récit de l’événement. Car comment pourrait-on “découvrir” un territoire sur lequel vivent déjà des millions de personnes ? Le mot contient lui-même la réponse : une fois le continent “découvert” par les Européens, c’est comme si ses habitants accédaient seulement alors à l’existence historique. “&lt;em&gt;Une fois découvert par les Européens, l’Autre accède enfin au monde humain&lt;/em&gt;”, résume Michel-Rolph Trouillot. Plus tard certains se sont mis à parler de “&lt;em&gt;rencontre&lt;/em&gt;” et Trouillot montre aussi les problèmes de cette formulation : parler de  “rencontre” atténue l’horreur et “ &lt;em&gt;adoucit les angles&lt;/em&gt;”. Une rencontre peut être violente, mais le mot place sur un pied d’égalité les acteurs d’un processus profondément asymétrique. Le pouvoir de nommer permet donc d’aseptiser la réalité : la conquête d’un territoire et la destruction des sociétés existantes deviennent une découverte, une exploration et l’entrée de ce continent dans l’histoire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lors des célébrations du cinquième centenaire du débarquement de Colomb aux Bahamas, dans les années 1990, de nombreux historiens, militants et observateurs ont dénoncé ce terme de “découverte “ pour lui préférer celui d’ “&lt;em&gt;holocauste&lt;/em&gt;” ou de “&lt;em&gt;conquête&lt;/em&gt;” et des populations autochtones, des Noirs américains, des Latino-Américains, des Africains, des Caribéens et des Asiatiques ont contesté ces célébrations et tenté de faire bifurquer ce récit de la “Découverte”. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;L’esclavage au Brésil et aux Antilles &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Michel-Rolph Trouillot s’intéresse aussi à l’histoire de l’esclavage. Dans l’imaginaire contemporain, l’esclavage moderne évoque surtout les États-Unis. Or, comme le rappelle Enzo Traverso, les traites esclavagistes furent quantitativement plus importantes au Brésil et dans les Caraïbes. Michel-Rolph Trouillot donne un exemple particulièrement frappant : davantage d’esclaves ont été déportés en Martinique que dans l’ensemble des États-Unis.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Esclavagisme au Brésil en 1882 dans une plantation de café. Crédit : Par Marc Ferrez — https://www.bbc.com/portuguese/resources/idt-sh/lutapelaabolicao, Domaine public&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Il ne s’agit évidemment pas pour lui de minimiser l’ampleur de l’esclavage aux États-Unis, mais de questionner ces hiérarchies implicites dans nos représentations. “&lt;em&gt;Aussi bien en ce qui a trait à la durée qu’au nombre de personnes concernées, on ne peut affirmer que l’ampleur de l’esclavage aux États-Unis a surpassé celle de l’esclavage au Brésil ou dans les Caraïbes&lt;/em&gt;”, écrit Michel-Rolph Trouillot. Les conditions de vie des esclaves n’y étaient pas non plus meilleures. On ne peut donc pas affirmer que les conséquences de l’esclavage auraient été plus considérables aux États-Unis qu’au Brésil ou dans les Caraïbes. Il insiste sur le fait que les îles sous domination britanniques et françaises (Jamaïque, Haïti, Martinique…) n’étaient pas seulement des sociétés “&lt;em&gt;qui avaient des esclaves&lt;/em&gt;” mais des sociétés esclavagistes, c’est-à-dire que l’esclavage constituait le fondement de leur organisation économique, sociale et culturelle. “&lt;em&gt;C’était leur raison d’être&lt;/em&gt;” écrit Trouillot, et toute personne qui vivait dans ces colonies le faisait parce qu’une économie fondée sur l’exploitation des esclaves était en place. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le point de Trouillot est ici qu’en faisant des États-Unis la principale voire la seule référence lorsqu’on parle de l’esclavage, on risque de rendre moins visibles d’autres sociétés dans lesquelles l’esclavage a pourtant été tout aussi central.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le cas de la révolution haïtienne &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Michel-Rolph Trouillot, lui-même haïtien, fait de la Révolution haïtienne (dont nous avions longuement parlé &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/lincroyable-histoire-de-la-revolution-haitienne&quot;&gt;dans cet article à partir du livre fondamental de CLR James&lt;/a&gt;)  le cœur de sa démonstration. Haïti se trouve dans les Caraïbes, où l’esclavage des populations d’origine africaine était une réalité depuis près de trois siècles lorsque la révolution commença. Au XVIIIe siècle, Haïti était la colonie la “&lt;em&gt;plus précieuse du monde occidental et la plus importante des possessions françaises&lt;/em&gt;”. L’esclavage et le colonialisme constituaient alors “&lt;em&gt;deux piliers de l’économie française&lt;/em&gt;”. Cette situation contrastait avec les principes que l’Europe des Lumières affirmait au même moment. En effet, au XVIIIe siècle, tandis que les marchands et les mercenaires européens achetaient et asservissaient des hommes et des femmes africains, les philosophes européens discutaient avec ferveur de “l’Homme” et de ses droits… Mais cet “Homme” était évidemment avant tout européen et masculin. La question “qu’est-ce que l’Homme ?” ne cessait ainsi de se heurter aux pratiques de domination et d’accumulation sur lesquelles reposait une partie de la prospérité européenne. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Les connotations négatives associées à la couleur de peau noire s’étaient diffusées dans la chrétienté dès la fin du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècle), mais la colonisation leur donna une nouvelle puissance. Comme l’explique Michel-Rolph Trouillot, c’est elle qui fournit “&lt;em&gt;le plus d’élan à la métamorphose de l’ethnocentrisme européen en racisme scientifique&lt;/em&gt;”. Au milieu du XVIIIe siècle, le racisme anti-noir est en effet devenu un élément central de l’idéologie des plantations des Caraïbes, tandis que les arguments destinés à justifier l’esclavage se mêlent au rationalisme des Lumières. Contrairement à une idée répandue, le racisme dit “scientifique” n’apparaît donc pas au XIXe siècle mais fait déjà partie du paysage intellectuel des Lumières. C’est pourquoi la révolution haïtienne est venue contredire les catégories politiques de son époque. En Haïti, l’abolition de l’esclavage ne fut pas accordée par des philosophes ni “offerte par la métropole” mais conquise par les esclaves eux-mêmes. L’insurrection commença en août 1791, lorsque les esclaves du nord de la colonie se soulevèrent. Elle allait se transformer en une révolution qui dura treize ans et renversa l’esclavage et l’ordre colonial français. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les dirigeants de la révolution haïtienne connaissaient les idées des Lumières et les mobilisaient. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen circulait dans la colonie, notamment dans les tavernes, fréquentées par les marins, les ouvriers portuaires, les déserteurs, les “marrons” (les personnes qui avaient été réduites en esclavage mais étaient parvenues à s’enfuir), les prédicateurs et les voyageurs. Michel-Rolph Trouillot précise que les révolutionnaires haïtiens se sont approprié ces idées parce qu’elles étaient “&lt;em&gt;les seules disponibles&lt;/em&gt;” mais qu’ils n’avaient pas eu besoin d’attendre que des philosophes européens leur indiquent qu’ils étaient des hommes. Dans les faits, le projet politique et philosophique de la révolution haïtienne s’est surtout construit au fur et à mesure des évènements. “&lt;em&gt;La Révolution haïtienne s’est surtout exprimée par les actes&lt;/em&gt;”, écrit Michel-Rolph Trouillot : c’est par la pratique qu’elle a percuté la philosophie occidentale et le colonialisme. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Toussaint Louverture&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Après l’abolition française de l’esclavage de 1794, Toussaint Louverture, le leader de la révolution haïtienne, se range derrière les français et combat les Espagnols puis les Britanniques. En quelques années, cet ancien esclave devient l’homme politique et militaire le plus puissant de l’île. Son armée, principalement composée d’anciens esclaves, compte plus de 20 000 hommes. En 1801, il prend le contrôle de l’ensemble de l’île et promulgue une constitution. La France observe ces événements avec inquiétude et le Consulat, le régime politique qui gouverne la France de 1799 à 1804 après le coup d’État de Napoléon Bonaparte, offre finalement l’occasion aux partisans de l’esclavage de reprendre l’offensive. En 1802, Napoléon Bonaparte envoie donc à Haïti une expédition commandée par son beau-frère, le général Charles Leclerc. Elle a pour objectif de reprendre le contrôle de la colonie et de rétablir l’esclavage. Les premières victoires françaises conduisent plusieurs dirigeants noirs à se rendre, dont Henri Christophe, Jean-Jacques Dessalines et finalement Toussaint Louverture lui-même, capturé puis déporté en France. Mais la résistance s’intensifie lorsque Leclerc ordonne le désarmement des anciens esclaves. Beaucoup comprennent alors que les Français cherchent à rétablir l’esclavage. Sous la direction de Dessalines, les forces révolutionnaires se reconstituent. En 1803, elles reprennent le contrôle de la colonie et les Français sont vaincus. Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au sein de cette histoire, Trouillot insiste notamment sur le parcours de Jean-Baptiste Sans-Souci, un ancien esclave originaire du Congo qui devint l’un des principaux chefs militaires de l’insurrection. Ses tactiques de guérilla contribuèrent à maintenir les Français en échec dans le nord de l’île mais il refusa de se rallier aux nouveaux dirigeants révolutionnaires, notamment à Henri Christophe, qu’il considérait comme un traître. Il finit par être tué par les hommes de Christophe. Ce qui intéresse Trouillot c’est que, malgré son importance, Sans-Souci a largement disparu de l’histoire de la révolution haïtienne et il en cherche les raisons. Les archives en font partie : celles-ci ne conservent pas nécessairement la trace des individus qui ont joué le rôle le plus important dans une révolution. Car contrairement aux officiers français, dont les actions sont abondamment documentées, Sans-Souci, qui était illettré, n’a laissé presque aucune trace écrite.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si la Révolution haïtienne fut silenciée pendant longtemps, ce ne fut pas parce qu’elle était d’une importance moindre. En effet, elle résista aux tentatives d’invasion espagnoles et britanniques, puis à l’expédition française envoyée par Napoléon. La France perdit dix-neuf généraux à Haïti, dont Leclerc, et davantage d’hommes que lors de la célèbre bataille de Waterloo face aux Anglais et aux Prussiens (!). Elle finit par céder sa colonie la plus précieuse à une armée noire et Haïti devint le premier État moderne indépendant issu d’une révolution d’esclaves et l’un des premiers États postcoloniaux du monde. Son existence a constitué une menace pour toutes les puissances esclavagistes. Thomas Jefferson (1743-1826), troisième président des Etats-Unis, refusa ainsi d’apporter son soutien à Haïti, par peur que l’exemple haïtien ne devienne “contagieux” parmi les esclaves américains. Les puissances européennes cherchèrent à isoler le nouvel État : la France ne reconnut son indépendance qu’en 1825 en échange d’une indemnité exorbitante imposée à Haïti et dont le pays subit toujours aujourd’hui les conséquences. Les États-Unis et le Vatican attendirent quant à eux la seconde moitié du XIXe siècle pour reconnaître à leur tour l’indépendance haïtienne. Ce rejet diplomatique participait d’un “&lt;em&gt;profond déni&lt;/em&gt;” car, comme l’écrit Michel-Rolph Trouillot, “&lt;em&gt;tout ce que la Révolution avait accompli contredisait les principes fondamentaux des idéologies occidentales dominantes&lt;/em&gt;”. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Pourquoi cette histoire a-t-elle été oubliée ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Pour Trouillot, une des raisons pour laquelle la Révolution haïtienne a été effacée des grands récits historiques c’est parce qu’elle était littéralement “&lt;em&gt;impensable&lt;/em&gt;” au moment où elle s’est produite. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il explique que les événements qui se sont déroulés à Haïti de 1791 à 1804 “&lt;em&gt;constituent une séquence pour laquelle même l’extrême gauche politique française ou anglaise ne disposait pas de cadre de référence conceptuel&lt;/em&gt;”. En effet, “&lt;em&gt;la Révolution haïtienne était impensable en Occident non seulement parce qu’elle contestait l’esclavage et le racisme, mais aussi à cause de sa façon de les contester&lt;/em&gt;”. Cette impossibilité de penser l’événement se manifeste immédiatement. Lorsque la nouvelle de l’insurrection généralisée d’août 1791 arrive en France, elle est accueillie avec incrédulité. On soupçonne une “fake news”. Devant l’Assemblée nationale, Jacques-Pierre Brissot, pourtant membre fondateur de la Société des amis des Noirs et anticolonialiste modéré, explique qu’il ne peut s’agir que d’une fausse rumeur, qu’il est impossible que 50 000 Noirs aient pu se rassembler et agir de manière concertée, que les esclaves ne peuvent pas concevoir seuls une rébellion aussi massive, et que même si tout cela était vrai, les troupes françaises les auraient écraser grâce à leur supériorité militaire… Cette opinion domine à l’Assemblée jusqu’à ce que les nouvelles soient confirmées “&lt;em&gt;sans aucun doute possible&lt;/em&gt;”. À partir de ce moment-là, les camps politiques français se mettent à chercher derrière l’insurrection une puissance étrangère et un complot. Il leur semble impossible que les esclaves puissent être eux-mêmes les sujets d’une telle action de façon autonome. Si des dizaines de milliers d’entre eux se révoltent, il faut forcément qu’un autre acteur se trouve derrière eux. Par la suite, les historiens ont souvent été plus disposés à considérer que les esclaves avaient été influencés par des Blancs qu’à envisager qu’ils aient pu se convaincre eux-mêmes, et convaincre d’autres esclaves, qu’ils avaient le droit de se révolter. Les vastes réseaux de communication qui existaient entre les esclaves n’ont été que peu explorés par ces derniers.  Ce mécanisme, on le retrouve encore aujourd’hui : quand la domination française est contestée en Nouvelle Calédonie (Kanaky) ou en Afrique, nos médias et nos politiciens continuent d’y voir des tentatives de déstabilisation chinoises ou russes. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et, de fait, cette difficulté à accepter la réalité de la révolution haïtienne s’est perpétuée après son achèvement. Enzo Traverso rappelle que même &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/comprendre-lessentiel-de-marx-en-10-minutes/&quot;&gt;Karl Marx,&lt;/a&gt; pourtant l’un des penseurs les plus critiques et subversifs du XIXe siècle, ne parvient pas réellement à intégrer la Révolution haïtienne dans sa conception des transformations historiques. Pour Marx, l’abolition de l’esclavage s’inscrit avant tout dans l’essor du capitalisme et dans l’apparition de rapports de production modernes. Il relève de la transformation des structures économiques et de la montée d’une nouvelle classe dominante davantage que de la révolte des dominés. Ni ses écrits sur la Révolution française ni ses articles sur la guerre civile américaine ne mentionnent véritablement la Révolution haïtienne. Même lui a eu du mal à penser une révolution qui n’entrait pas dans son schéma. Trouillot résume le phénomène : “&lt;em&gt;l’historiographie occidentale a réduit la Révolution haïtienne au silence.&lt;/em&gt;”&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’exemple de la révolution haïtienne montre, pour Trouillot, que le silence historique ne résulte pas forcément d’une volonté complètement consciente de cacher un événement&lt;strong&gt;.&lt;/strong&gt; Il peut aussi naître d’un ensemble de présupposés qui rendent certaines interprétations beaucoup plus faciles à accepter que d’autres. Ici, si l’on considère que les esclaves sont incapables d’organisation politique, qu’une révolution doit nécessairement être conduite par une élite instruite, qu’une idée émancipatrice doit venir d’un philosophe ou qu’un événement majeur doit être inscrit dans le récit national d’une grande puissance, alors la Révolution haïtienne devient presque impossible à raconter correctement.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La “famine irlandaise”&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;J’ajoute ici, sur conseil de Farton Bink, un autre exemple qui nous tient à cœur à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; (mais nous pourrions en trouver des dizaines d’autres) celui de la dite “famine irlandaise”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au début du XIXe siècle, les paysans irlandais étaient extrêmement dépendants de la pomme de terre qui constituait leur principale source de nourriture. Pour un tiers d’entre eux, il s’agissait même de l’aliment presque exclusif. En 1845 se déclenche une épidémie de mildiou de la pomme de terre, c’est-à-dire une maladie des plantes qui fait pourrir les pommes de terre, déclenchant immédiatement une grande crise alimentaire. Beaucoup de  récits historiques en sont restés là et en restent encore là aujourd’hui. Mais la réalité fût plus complexe car pendant la famine, l’Irlande continuait d’exporter de grandes quantités de nourriture vers l’Angleterre comme du blé, de l’orge, de la viande et d’autres produits agricoles. Cette exportation forcée a eu lieu malgré la famine qui sévissait en Irlande. En effet les propriétaires terriens anglais, qui, en raison de plusieurs de siècles de colonisation et de politiques de confiscation des terres menées par le gouvernement anglais, possédaient environ 90% des terres agricoles en Irlande, préféraient les exporter pour en tirer profit plutôt que de les distribuer à la population irlandaise mourant de faim. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Face à la crise, l’obsession des colons britanniques, tous boursouflés de l’idéologie du “laissez-faire”,  concept structurant de l’économie libérale qu’ils ont quasiment inventée, a été d’éviter la charité qu’ils trouvaient synonyme d”assistanat” et ont ainsi refusé que l’aide à l’Irlande ne pèse trop sur les finances britanniques.&lt;a href=&quot;https://www.geo.fr/histoire/grande-famine-irlandaise-la-faute-a-londres-211834&quot;&gt; Comme le dit l’historien Fabrice Bensimon, auteur de &lt;em&gt;La Grande Famine en Irlande&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; (2014) “&lt;em&gt;il n’y a pas de volonté politique de mobiliser les moyens de l’Etat britannique pour mettre fin à cette famine&lt;/em&gt;”. Les résultats sont à l’image de cette inhumanité de l’oppresseur : charniers de cadavres, abandons d’enfants, prostitution contrainte, &lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/2019/01/letat-de-grace-1021365&quot;&gt;parfois même du cannibalisme&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.geo.fr/histoire/grande-famine-irlandaise-la-faute-a-londres-211834&quot;&gt;On estime à plus d’un million le nombre de morts entre 1845 et 1852&lt;/a&gt;, auquel il faut ajouter 1,5 million d’irlandais qui ont fui leur pays pour rejoindre l’Angleterre ou l’Amérique du Nord. L’Irlande a donc perdu à cette période un quart de sa population de 8,5 millions de personnes, et a mis plus d’un siècle à s’en remettre. Le nationaliste irlandais John Mitchel, cité par l’historien Hugh Kearney (&lt;em&gt;Ireland: Contested ideas of nationalism and history&lt;/em&gt;, 2007) dira également : “&lt;em&gt;Le Tout-Puissant a en effet envoyé le mildiou de la pomme de terre, mais les Anglais ont créé la Famine…et un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants ont été soigneusement, prudemment et pacifiquement tués par le gouvernement anglais&lt;/em&gt;”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme le dit l’historien français Jean Guiffan dans&lt;a href=&quot;https://books.openedition.org/puc/577&quot;&gt; &lt;em&gt;Irlande, écritures et réécritures de la famine&lt;/em&gt; (2012)&lt;/a&gt; : “&lt;em&gt;Si la Grande Famine a laissé une forte empreinte dans la mémoire collective des Irlandais, son souvenir n’était guère évoqué dans le paysage avant les années quatre-vingt-dix, y compris dans les régions où de nombreux témoignages de ce drame sont encore visibles aujourd’hui. (…) Jusque dans les années quatre-vingt-dix, l’évocation de la Grande Famine dans le paysage irlandais se limitait à quelques discrètes plaques commémoratives ou à de petits monuments dans des lieux particulièrement touchés&lt;/em&gt;”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Michel-Rolph Trouillot nous invite à nous interroger sur la manière dont l’Histoire qui nous parvient est écrite. Qui a produit les sources ? Qui les a conservées ? Quels mots avons-nous utilisés pour désigner les événements ? Quelles catégories ont rendu certaines interprétations pensables et d’autres presque impossibles ? Mais Michel-Rolph Trouillot interroge aussi le rapport entre cette connaissance du passé et notre action dans le présent. Il met ainsi en garde contre l’idée selon laquelle une meilleure connaissance historique suffirait à empêcher le retour des violences que nous condamnons rétrospectivement. “&lt;em&gt;Tous les travaux de recherche sur l’Holocauste et toute la culpabilité à l’égard du passé de l’Allemagne ne sauraient aujourd’hui se substituer aux manifestations contre les skinheads allemands d’extrême droite&lt;/em&gt;”, écrit-il.  Cette remarque l’amène également à critiquer le “&lt;em&gt;fétichisme des faits&lt;/em&gt;” qui voudrait que l’historien puisse se tenir à distance de son époque et observer le monde depuis une position parfaitement neutre. Selon Trouillot, “l&lt;em&gt;a position de l’historien serait donc officiellement neutre : ce serait celle de l’observateur non historique&lt;/em&gt;”. Mais un tel observateur n’existe pas : les historiens travaillent depuis une époque, une société, des institutions et des catégories de pensée particulières. Reconnaître cela ne signifie pas que les faits n’existent pas ou que toutes les interprétations se valent mais que l’histoire est une pratique politique, et que prétendre être totalement extérieur à son objet peut lui-même constituer une manière de ne pas voir les rapports de pouvoir qui structurent sa production. Faire l’histoire des dominés ne consiste pas seulement à ajouter quelques personnages oubliés aux récits existants mais à remettre en question les cadres mêmes dans lesquels ces récits ont été construits. C’est ce que montre particulièrement bien l’exemple de la Révolution haïtienne : il ne suffit pas de raconter cette histoire mais aussi de comprendre pourquoi il a été si difficile, et pendant si longtemps, de concevoir que les esclaves révoltés d’Haïti aient pu être les acteurs de leur propre histoire. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, &lt;/em&gt;Michel-Rolph Trouillot, coll. Mémoires des Amériques, ed. Lux, 2025, 23 euros.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



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</content:encoded><category>International</category><category>On a vu, lu, joué</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Un débat sur France Inter : réflexions stratégiques et tactiques</title><link>https://frustrationmagazine.fr/france-inter-debat/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/france-inter-debat/</guid><description>&lt;p&gt;Le jeudi 20 août, j’étais invité au Débat de midi, une émission de France Inter diffusée, comme son nom l’indique, en milieu de journée. On peut écouter la séquence ici. “Au menu, annonce la page web de l’émission, questionnement sans parti pris avec bonne humeur.” Il faut admettre que la bonne humeur ne fut pas [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 21 Aug 2026 18:48:04 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le jeudi 20 août, j’étais invité au &lt;em&gt;Débat de midi&lt;/em&gt;, une émission de France Inter diffusée, comme son nom l’indique, en milieu de journée. &lt;a href=&quot;https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat-de-midi/le-debat-de-midi-du-jeudi-20-aout-2026-4900110&quot;&gt;On peut écouter la séquence ici. &lt;/a&gt;“Au menu, annonce la page web de l’émission, questionnement sans parti pris avec bonne humeur.” Il faut admettre que la bonne humeur ne fut pas au rendez-vous, puisque la discussion – dont le thème était “la radicalité en politique” – avait lieu entre un député européen RN, Aleksandar Nikolic, un essayiste et rédacteur en chef du &lt;em&gt;Monde&lt;/em&gt; des livres, Jean Birnbaum, et moi-même, comme corédacteur en chef de &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;. Pendant 45 minutes, j’ai dû adapter la stratégie médiatique poursuivie depuis plusieurs années par &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; lors de nos rares passages dans des médias mainstream à un nouvel adversaire, auquel je n’avais jamais été directement confronté par le passé : un membre du RN plutôt habile et vindicatif. Dans cet article je reviens sur le contexte de l’émission, pour éclairer les lecteurs sur ce qu’il s’y passe en amont et en aval, sur son déroulement et sur les pistes d’améliorations de notre réponse face à la rhétorique de l’extrême droite française.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le décor&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;France Inter est une chaîne du groupe Radio France, dont l’imposant bâtiment se situe face à la Seine, dans le 16e arrondissement de Paris, l’un des plus riches de la capitale. Détenu intégralement par l’État, le groupe a été créé en 1975 et a eu le monopole de la radiodiffusion en France jusqu’en 1982. La présidente du groupe, Sybille Veil, a été nommée à ce poste en 2018 par le CSA (Conseil supérieur de l’audiovisuel), devenu Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique). L’Arcom est dirigée par des gens nommés par le président de la République, celui du Sénat et celle de l’Assemblée nationale. Aussi, Radio France est bel et bien sous la coupe du gouvernement français. Sybille Veil a été très engagée au côté de Nicolas Sarkozy, qu’elle a conseillé après sa victoire en 2007. Elle est désormais proche d’Emmanuel Macron, dont elle était camarade de promotion à l’ENA. Cependant, la conflictualité sociale à Radio France est très forte depuis les années 2015, avec plusieurs grandes grèves historiques. Il existe encore de très fortes tensions entre les salariés du groupe et leur direction. C’est un paramètre à prendre en compte quand on accepte de se rendre à ce genre d’émission : on peut potentiellement avoir des alliés inattendus parmi le personnel.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’été, les invités habituels de ce genre d’émission ne sont pas disponibles car ils sont loin de Paris, dans leur résidence secondaire ou en vacances à l’étranger. Par ailleurs, les présentateurs vedettes sont remplacés par des journalistes moins en vue et moins proches du pouvoir. La conjonction de ces deux réalités est certainement ce qui explique mon invitation au &lt;em&gt;Débat de midi&lt;/em&gt;. Concrètement, j’ai reçu l’invitation 5 jours avant l’émission (ce qui est plutôt large par rapport à une émission comme &lt;em&gt;C ce soir&lt;/em&gt; qui peut inviter la veille), ainsi que le thème. En quelques jours, j’ai eu le nom des invités, avec un petit rebondissement par rapport à l’invitation initiale : France Inter allait devoir inviter un membre du Rassemblement national. Cette invitation serait liée à un trop faible temps de parole du RN sur la chaîne, ce qui a provoqué les foudres de l’Arcom. En effet, en juin dernier, l’Arcom avait mis en demeure Radio France &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/economie/medias/l-arcom-met-en-demeure-radio-france-pour-sous-representation-du-rn-en-journee-une-erreur-technique-et-non-intentionnelle-repond-le-groupe_8055749.html&quot;&gt;d’inviter davantage de personnalités d’extrême droite&lt;/a&gt;. Qu’importe que le parti soit largement surreprésenté dans les autres médias, notamment sur France Télévision où il est le premier parti à qui l’on donne la parole, &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/une-information-transparente-franceinfo/infographies-quelle-a-ete-la-repartition-du-temps-de-parole-des-courants-politiques-sur-les-antennes-de-france-televisions-au-quatrieme-trimestre-2025_7772135.html&quot;&gt;toutes chaînes confondues.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On m’a plusieurs fois demandé si j’étais payé pour ce genre de prestation (me rendre à une émission de débat à la TV ou la radio) : la réponse est non, et j’ajoute que Radio France – plan d’économies oblige – ne paye plus le train pour se rendre à Paris. De telle sorte que la dépense de près de 250 euros que nécessite pour un déplacement à Paris depuis Saintes (train + carburant pour me rendre à la gare TGV d’Angoulême) serait à mes frais si mon éditeur ne la prenait pas en charge dans le cadre de la promotion de mon dernier livre. J’ai déjà parlé plusieurs fois des effets sociologiques d’une telle absence de prise en charge, qui favorise les parisiens intra muros. Et avec de telles mesures d’économies, il ne faut pas s’étonner que le phénomène s’aggrave.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Les personnages&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le casting de ce genre d’émission est souvent très attendu. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/emission-debat-coulisses/&quot;&gt;Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, &lt;/a&gt;le journalisme mainstream cherche des “experts” qui peuvent parler de la vie des gens plutôt que des gens qui vont parler de leur vie. Ces derniers sont cantonnés au statut de “témoins”, qui vont éventuellement avoir le droit à la parole en appelant le standard, mais aussitôt leur ressenti exprimé, celui-ci est directement interprété par les experts du plateau, comme un matériau à disposition. Le problème, c’est que, dans une société de classe, un expert neutre ça n’existe pas. Pour monopoliser la parole médiatique et produire une idéologie, les différentes fractions de la bourgeoisie disposent en réalité de gens capables de simuler une parole experte qui est en réalité une parole politique : elle représente des intérêts de classe et contient une idéologie. Le principe d’une idéologie, c’est qu’elle se nie en permanence elle-même comme idéologie et tente de se confondre avec le réel. Dans ce genre d’émission, les participants doivent absolument se plier à cette posture et parler au nom de la vérité, du réel, dire “ce que veulent les Français”, et non faire part de leurs intérêts de classe ou de leurs opinions individuelles. Dans une émission comme celle-ci, dont le thème est “la radicalité en politique”, on ne demande pas aux participants s’ils sont, eux, radicaux et comment, mais on attend d’eux qu’ils se posent en surplomb de la société et de dire “ohlala c’est très inquiétant toute cette radicalité, voilà comment on l’explique de façon neutre”. C’est une convention journalistique qui est rarement remise en question et qu’il faut parvenir à ébranler si on veut créer un moment médiatique utile pour notre cause (celle de la lutte des classes enfin exposée). Ce sont les animateurs de l’émission qui décident du niveau d’autonomie qui m’est accordé. Il faut reconnaître que cette fois-ci, j’ai pu bénéficier d’une marge pour imposer mon style.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Même les invités politiques, qui représentent pourtant un courant identifié, se placent en extériorité des sujets abordés. Ainsi, l’eurodéputé RN présent a eu beau jeu de commenter le “problème” de la radicalité en parlant de la violence de la gauche radicale, comme s’il était expert du sujet, alors qu’il servait un discours bien identifié : celui du transfert du stigmate de la violence de l’extrême droite vers la gauche. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est la premier personnage à introduire : Aleksandar Nikolic aura 40 ans en octobre. C’est un homme qui a adopté le même style que Jordan Bardella : rasé de près, large d’épaules, costume bleu marine à la coupe classique. Il est député européen depuis 2024, élu lors de cette vague brune qui a poussé Macron à dissoudre l’Assemblée nationale pour espérer cohabiter avec le RN. Son père est né en Serbie, sa mère au Portugal. On apprend dans la presse qu’elle a été femme de ménage, ce que Nikolic ne manquera pas de mentionner durant le débat, j’y reviendrai. Il a été commerçant dans le prêt-à-porter puis commercial, avant de bosser pour le RN. Depuis 2024, &lt;a href=&quot;https://france3-regions.franceinfo.fr/centre-val-de-loire/eure-et-loir/extreme-droite-qui-est-aleksandar-nikolic-charge-de-reorganiser-les-federations-du-rassemblement-national-3021164.html&quot;&gt;son rôle est de nettoyer le parti de ses candidats ou militants trop ouvertement nazis&lt;/a&gt;. Il joue donc la carte de la respectabilité et du sérieux. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Jean Birnbaum, 52 ans, est rédacteur en chef du &lt;em&gt;Monde des livres &lt;/em&gt;depuis plus de dix ans. Il s’agit du supplément littéraire du &lt;em&gt;Monde&lt;/em&gt;, très prescripteur dans le monde éditorial. On peut dire que c’est quelqu’un qui a une influence parmi la bourgeoisie culturelle, à travers le journal mais aussi l’organisation de forums, de conférences, et la participation régulière à des émissions de débat comme &lt;em&gt;C ce soir.&lt;/em&gt; Il fait partie de ce vaste écosystème d’intellectuels médiatiques qui aiment simuler un lien fort avec la gauche mais qui se sont donné pour mission d’en critiquer les “dérives”. En 2022 il publie un essai intitulé &lt;em&gt;Le Courage de la nuance &lt;/em&gt;où il défend cette notion éminemment bourgeoise, puisqu’elle prône la modération, quel que soit le niveau de violence auquel on est exposé. Spoiler : c’est plus facile d’être nuancé quand on est riche, blanc, homme et avec un gros réseau médiatique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Victor Dekyère, 40 ans, journaliste, anime le &lt;em&gt;Débat de midi &lt;/em&gt;depuis le début de l’été. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De mon côté j’ai été introduit comme sociologue, corédacteur en chef de &lt;em&gt;Frustration &lt;/em&gt;et auteur de &lt;em&gt;Saint Luigi, comment répondre à la violence du capitalisme.&lt;/em&gt; Ces trois titres offrent une légitimité qui autorise les programmateur de médias mainstream à justifier ma présence sur leurs ondes : le fait d’avoir écrit un livre (beaucoup n’écrivent d’ailleurs des livres que pour passer à la TV ou la radio), de codiriger un média et d’avoir un titre vaguement universitaire (j’exerçais la sociologie dans le secteur privé, comme sociologue du travail pour les CSE, jusqu’il y a un an) peut justifier ma présence sur le strapontin de France Inter. Cependant, je me rends dans ce genre d’émission pour défendre une analyse située (en termes de lutte des classes), prôner des modes d’action (le rapport de force par la grève, l’insurrection, la désobéissance civile, le sabotage…) et exposer une perspective sociale (la fin des classes sociales, l’égalité, le communisme anti-autoritaire). Il s’agissait donc pour moi de m’insérer dans ce dispositif de posture surplombante (ça passe notamment par un certain ton, calme, posé, “expert”) pour aller rapidement vers l’expression d’une position politique et sociale. Il faut faire attention à ne pas le faire trop vite ou brutalement et se retrouver en décalage avec le ton de l’émission et placé en marge du dispositif. Mais il faut aussi éviter de coller au dispositif, de rester un “bon élève” et ainsi ne créer aucun moment médiatique particulier.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Peut-on “gagner” un débat radio ou télévisé ?&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il faut commencer par dissiper un malentendu : en participant à ce genre d’émission, je n’ai pas pour objectif de convaincre mes interlocuteurs ou de les “dégommer” (souvent, quand j’annonce ma participation sur les réseaux sociaux, nos lectrices et lecteurs me demandent de “dégommer” mes adversaires) : je suis convaincu qu’on ne peut faire changer personne d’avis dans un débat, a fortiori écouté en direct par des centaines de milliers d’auditeurs. C’est aussi vrai dans la vie quotidienne : la confrontation directe ne fait pas évoluer les gens. Au contraire, elle peut renforcer voire radicaliser les positions de chacun, surtout si l’humiliation est au rendez-vous (supplément contreproductif si le débat a lieu durant un repas de famille). Je ne peux pas non plus “dégommer” mes adversaires, c’est-à-dire les faire se sentir suffisamment bêtes pour qu’ils rentrent tête baissée dans leur appartement haussmannien, prêts à remettre en question les opinions et intérêts de classe qu’ils portent depuis des décennies. Une fois, après un débat sur &lt;em&gt;C ce soir,&lt;/em&gt; une député macroniste, Astrid Panosyan-Bouvet, m’a fait part de son émotion après mes sorties sur les accidents du travail en augmentation et elle a pris mon numéro de téléphone d’un air soucieux. Puis, elle est devenue ministre du Travail et a tout fait pour cajoler le patronat et lui permettre de poursuivre l’exploitation des adolescents au travail, via l’apprentissage. Les faire changer dans ces conditions est parfaitement illusoire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je suis là pour affirmer des positions, pour donner de la force aux gens qui vivent et pensent un peu comme moi, et pour rallier à nous des gens qui sont fluctuants, qui doutent, qui ont peur de penser certaines choses. Je tente de rendre mainstream, de rendre “normies” des positions radicales, c’est-à-dire qui analysent et agissent sur les choses à leur racine, à savoir le capitalisme. Ainsi, ma mission et celles de mes camarades est de décrire le réel de la lutte des classes le plus tranquillement possible, de préférence sur le ton de l’évidence, mais aussi de façon abordable et si possible séduisante. D’autres font la même chose avec des grilles de lecture féministes ou antiracistes de la société, et cela fonctionne de mieux en mieux. Ainsi, dans un débat radiophonique ou télévisuel, mon objectif est d’abord de faire exister mes positions, et de le faire de façon plus éclatante, convaincante et agréable que mes adversaires ne le font avec les leurs. Si je peux les forcer à être uniquement réactif envers moi, d’être sur la défensive, de s’aligner sur mon agenda et ma temporalité, alors leur position disparaît faute d’avoir le temps d’exister. J’essaye donc de prendre l’ascendant intellectuel (avoir de meilleurs arguments, m’exprimer plus clairement) et psychologique (être plus calme, plus assertif, plus sûr de moi, pour qu’ils aient besoin de réagir et si possible dans la confusion).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans nos tentatives de “mainstreamiser” l’analyse en termes de lutte des classes et l’horizon collectiviste et autogestionnaire, nous cherchons, à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, à parler au plus de monde possible. C’est-à-dire être le moins typé culturellement possible. Je ne viens donc pas à ce genre d’émission habillé en Cosplay gauchiste et je travaille une expression qui puisse parler à des gens d’horizon divers (à l’opposé d’un intellectuel universitaire qui multiplie les références implicites, les tics de langage, les tonalités qui visent à dire à ses semblables “regardez vous êtes comme moi, je suis comme vous, qu’est-ce qu’on est bien”). Cette neutralité sociale est bien entendu un horizon inatteignable car j’ai un certain visage, une certaine voix, une coupe de cheveux, etc. Mais ça se travaille. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La “nuance” au service de la violence capitaliste&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Jean Birnbaum, par exemple, joue son rôle d’intellectuel d’extrême centre, qui aime la neutralité, la nuance, et qui renvoie dos-à-dos l’extrême droite et la gauche radicale pour mieux justifier le ralliement de sa classe à la première. C’est sa fonction du moment, et pour cela il utilise sa connaissance des dérives du monde militant de gauche, qu’il a dû fréquenter, comme tout journaliste en vue, pendant ses années d’études en grande école à Paris, et qu’il entretient à coup de visite assidue sur Twitter ou Instagram, où les drama internes à la gauche branchée constituent un spectacle de choix. Hélas, sa position est devenue inaudible, car neuf ans de macronisme ont laissé des traces : la modération, le centre, le “ni droite ni gauche” ont depuis montré leur vrai visage : celui d’un régime autoritaire fondé sur le culture de la “raison”, de la performance et d’un “barrage” qui était en fait une porte grande ouverte à l’extrême droite dont le programme a été largement appliqué par Macron. Jean Birnbaum, et l’avocate qui a témoigné au standard, ont été les complices actifs de cette lente fascisation de la France, en accompagnant la violence du capitalisme d’un hymne à la tolérance, résumée par cette citation (&lt;a href=&quot;https://www.mediapart.fr/journal/france/310720/je-ne-suis-pas-d-accord-avec-ce-que-vous-dites-mais-je-me-battrai-jusqu-la-mort-pour-que-vous-puissiez-le&quot;&gt;totalement inventée&lt;/a&gt;) de Voltaire que les bourgeois adorent tant : “Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire” : cette phrase absurde accompagne le mouvement actuel de criminalisation de la gauche radicale. En affirmant notre opposition farouche à des politiques racistes, inhumaines et capitalistes, nous manquerions de modération et nous devons être combattus, plutôt que l’extrême droite si gentille.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Bien entendu, cette modération est praticable quand vous êtes avocate ou rédacteur en chef au &lt;em&gt;Monde,&lt;/em&gt; nettement moins quand la vie sous le capitalisme vous prend à la gorge, et expose vos proches à la violence policière, patronale et administrative. La veille de l’émission, j’ai croisé une amie, en larmes, complètement lessivée par son travail dans une association régionale bien connue pour sa maltraitance envers ses salariés, qui m’a dit que son médecin, effrayé par les nombreux contrôle et pression qu’il subissait, avant refusé de lui accorder plus d’un jour d’arrêt maladie. Sa situation précaire, le coût de la vie dans nos campagnes avec un gazole à 2 euros 20 la force à retourner au travail s’exposer à une violence chronique, malheureusement banale dans ce pays brutalisé par le capital et les coupes budgétaires dans le public. On va être clair : empêcher des gens en burn out ou subissant un harcèlement de se reposer, c’est les exposer à des pathologies gravissimes ou au suicide. Après avoir été le témoin impuissant de cette situation, comment prôner la “modération”, la “nuance” ? Faut-il dire “balle au centre, un point partout, chacun fait de son mieux” quand la fortune cumulée des 500 familles les plus riches de France a été multiplié par 3 en 10 ans et que &lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/8612588?sommaire=8612596&quot;&gt;l’Insee nous apprend aujourd’hui &lt;/a&gt;que les revenus des plus aisés s’est envolé, mais pas les autres ?&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Forces et faiblesses de l’extrême droite&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quand un adversaire tient des positions trop éloignées du réel, en rupture complète avec ce que vivent la majorité des gens qui écoutent un débat, rien ne sert de s’épuiser à le contrer. Les faits le font pour nous. Aussi, Jean Birnbaum n’a pas constitué un adversaire intéressant pour moi. Le député européen RN Aleksandar Nikolic, en revanche, m’a posé de nombreux problèmes, et ce sont, je crois, des grosses difficultés que le RN contemporain pose à ceux qui s’y opposent. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La respectabilité : &lt;/strong&gt;Aleksandar Nikolic, qui a été chargé, comme je le disais plus haut, du “ménage” post législatives, joue le rôle du gendre idéal façon Jordan Bardella. Des hommes qui se donnent un genre sérieux, voire une certaine douceur dans l’expression, qui mobilisent des émotions, etc. Les cadres du RN sont devenus même plus calmes, moins volubiles, que les cadres macronistes qui multiplient les outrances pour tenter d’exister dans un pays où tout le monde les détestent. Face à cette apparente douceur, on sait qu’il n’en est rien. On connaît la violence du RN, celle de ses militants et sympathisants (comme ce sexagénaire qui a tiré à la carabine &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/faits-divers/justice-proces/on-vous-resume-l-affaire-de-l-homme-juge-pour-des-insultes-racistes-et-un-tir-a-la-carabine-pres-d-enfants-en-haute-loire_8144645.html&quot;&gt;sur des enfants en Haute-Loire)&lt;/a&gt; et surtout celle de son programme. Mais le programme est toujours euphémisé voire mis au second plan par des gens qui ne l’assument pas publiquement. Confronté par l’animateur de l’émission sur ses positions antigrève, Nikolic a botté en touche et affirmé un soutien au syndicalisme, sous certaines conditions. La position originelle et fondamentale du RN est celle du régime de Vichy : la fin des grèves et du syndicalisme au profit d’une entente patriotique entre capital et travail. Mais ce n’est pas ce que Nikolic a soutenu. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des positions cachées sont évidemment plus difficiles à combattre :&lt;/strong&gt; on doit exposer la nature réellement criminelle, réellement raciste du RN, et pour ça j’ai fait appel à deux arguments qui ne sont pas les plus percutants du monde. D’abord, j’ai fait une analogie avec le parti d’extrême-droite allemand AFD qui prône ouvertement un plan de déportation. En novembre 2023 s’est tenue une réunion secrète, à Potsdam, entre cadres de l’AFD, en présence de certains membres de la CDU ainsi que des millionnaires et patrons allemands mécènes de l’extrême droite. Les journalistes qui s’y sont infiltrés racontent qu’y a été exposé un grand plan de “remigration”, autrement dit de déportation, de deux millions de personnes, les “citoyens allemands non assimilés”. En rappelant cette réalité, et en disant “vos alliés de l’AFD”, je tente de montrer que le RN porte un projet similaire et je le pense. Mais c’est un argument indirect, moins percutant, que Nikolic contre en prenant son ton doucereux. Ensuite, j’ai interrompu mon adversaire, au moment où il prenait son ton le plus doux et rassurant (prônant le dialogue, l’échange, la modération) en rappelant que son parti avait été fondé par des anciens nazis. C’est effectivement le cas de Pierre Bousquet, cofondateur du FN avec Jean-Marie Lepen, qui a été Waffen-SS entre 1943 et 1945 et combattu en Russie pour le compte des nazis. Est-ce que cette argument fonctionne ? Je ne crois pas. Je pense que c’est un rappel qui ne marche que pour ceux qui y sont sensibles. Beaucoup de gens croient que les politiciens peuvent changer – il suffit de voir le nombre de gens qui continuent de croire dans les « tournants de gauche » successifs du PS. Le RN a activement travaillé à mettre à distance l’ancien FN et son cofondateur, Jean-Marie Le Pen. Une jeunesse lisse est venue remplacer la vieille garde fasciste. Mon affirmation était vraie, mais elle ne me semble pas déterminante : ce qui compte c’est de mettre à jour la dangerosité du RN contemporain.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L’origine populaire et l’ancrage social : &lt;/strong&gt;durant toute l’émission, Nikolic a tenu des positions favorables à la bourgeoisie, dont les membres éminents ne cessent d’ailleurs de dire qu’ils sont désormais prêts à accepter le RN au pouvoir. Dans le portrait en plusieurs épisodes que &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; a consacré cet été à la galaxie Arnault, on apprend que le fils de l’homme le plus riche de France a ouvert les colonnes de l’un de leurs journaux, &lt;em&gt;Le&lt;/em&gt; &lt;em&gt;Parisien&lt;/em&gt;, à Jordan Bardella, et entretient des liens d’amitié avec lui. Lors d’une rencontre organisée entre le grand patronat français et Marine Le Pen, Bernard Arnault a dit à la candidate du RN : “Sur le plan de la sécurité et de l’immigration clandestine, vous avez une bonne crédibilité mais, sur le plan de l’économie, on a l’impression que vous êtes proche de M. Mélenchon…”. Le RN doit donc prouver à ceux qui dirigent vraiment le pays qu’ils ne sont pas un danger pour leurs profits, et Nikolic a contribué hier à cette démonstration en s’opposant à toutes mes positions anticapitalistes et pro-salariés. Pour y parvenir, il s’est appuyé – grand classique – sur les petits patrons de PME, toujours à disposition des politiques quand il s’agit de défendre le grand capital. Mais aussi sur sa biographie personnelle : il a cité sa mère femme de ménage avant de rejeter le sabotage au travail, de conditionner les grèves, de critiquer mon discours de lutte des classes. Il a également clairement dit que je n’étais pas issu d’un milieu populaire contrairement à lui. Cela peut sembler anecdotique et de mauvaise foi, et c’est probablement faux car les politiques sont experts dans l’art de prolétariser leurs origines sociales (ils le font tous, &lt;a href=&quot;http://s&quot;&gt;j’en parlais récemment dans cet article&lt;/a&gt;). On peut mentir par omission, en parlant du métier de la mère plutôt que du père (le sien était petit patron), ou en parlant d’un métier occupé à un instant T, en début de carrière, plutôt qu’à la fin. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De mon côté, ça me débecte de mobiliser mes parents (qui n’ont rien demandé mais qui ont été petits patrons, puis au chômage, puis agriculteurs, et avant ça commerçants : j’ai le choix pour sélectionner ce qui m’arrange, mais je viens de la classe moyenne tirant vers la petite bourgeoisie au moment où j’étais au lycée). Ensuite, je suis lassé du discours sur les origines sociales. Car ce qui compte, dans un rapport de classe à un moment T, c’est la position hiérarchique, pécuniaire et patrimoniale que l’on occupe alors. Un député européen gagne 8772 euros par mois, soit 4 fois plus que moi en ce moment : c’est ça qui compte au moment où on discute. Mais même à gauche, le discours hégémonique sur les transfuges de classe a sacralisé les origines sociales et invisibilisé la position de classe. Nikolic est donc venu mobiliser un imaginaire que notre camp a largement contribué à forger. Et il est conscient d’une réalité déplaisante mais à regarder en face : Le RN est le parti qui comptait la plus forte proportion de candidats ouvriers et employés, bien avant la gauche unie dans la Nupes ou le NFP. Même s’il l’exagère certainement, le profil sociologique de Nikolic n’est pas aussi bourgeois que celui de la moyenne des politiciens. Cela crée une identification possible pour les ouvriers et employés. Contre la gauche radicale, Nikolic a mobilisé l’imaginaire de l’étudiant gosse de riche, qui est d’autant plus radical qu’il peut se le permettre. C’est un imaginaire exagéré, mais il a une base réelle, que l’on décrivait à travers la catégorie des “bourgeois schlag”, ces gens qui mènent une vie “précaire” et artistique parce qu’ils ont l’assurance économique permise par leur milieu social. A force de ne jamais penser sa représentativité sociale, d’avoir nié les classes sociales, de s’en être profondément désintéressé, la gauche – y compris radicale – a prêté le flanc à ce genre de critique, et inverser la tendance va prendre du temps. Pour désembourgeoiser les collectifs et partis qui font l’écosystème de la gauche radicale, il y a du travail, et l’élitisme actuel de ces milieux n’aide pas. Nikolic et son parti vont mener une politique d’écrasement des classes laborieuses mais, à ce jour, ils compensent la réalité de ce projet par une complicité sociale qu’ils surjouent, tout en misant sur la distance sociologique – réelle bien qu’exagérée  – entre la gauche radicale et les classes laborieuses.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;“Le réel est révolutionnaire”, je crois vraiment en ce slogan de Mai 68 lorsque je participe à ce genre d’émission. Il me semble qu’en parlant de la violence du travail, de la violence du capitalisme, j’ai une avance considérable sur mes contradicteurs qui sont contraints de monter des rhétoriques complexes pour parvenir à dissimuler leurs positions réelles. Cependant, un cadre politique comme Nikolic est formé, il connaît nos faiblesses, il connaît leurs forces et si nous ne regardons pas en face son fonctionnement et celui de ses semblables, nous risquons de manquer notre cible. J’espère que ce retour d’expérience pourra aider, dans la vie quotidienne comme sur les plateaux TV ou radio, les partisans de l’égalité et de la justice à décocher les bonnes flèches. &lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Médias</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Fjord, Palme d’or… et de centrisme ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/fjord/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/fjord/</guid><description>&lt;p&gt;Nicolas Moreno est rédacteur en chef de la revue de cinéma Tsounami et auteur d&amp;rsquo;un livre récent et remarqué sur les frères Safdie intitulé New York, les Safdie et Uncut Gems. Pour Frustration, il livre son analyse du film Fjord. Sacré Palme d’Or au Festival de Cannes en mai dernier, Fjord arrive sur les écrans [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 19 Aug 2026 08:13:22 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Nicolas Moreno est rédacteur en chef de la revue de cinéma &lt;a href=&quot;https://tsounami.fr/&quot;&gt;Tsounami&lt;/a&gt; et auteur d’un livre récent et remarqué sur les frères Safdie intitulé New York, les Safdie et Uncut Gems. Pour Frustration, il livre son analyse du film Fjord.  &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;Sacré Palme d’Or au Festival de Cannes en mai dernier, &lt;em&gt;Fjord&lt;/em&gt; arrive sur les écrans français ce mercredi 19 août. Sous les couverts d’un film d’auteur européen qui traiterait avec nuance d’un choc des cultures entre une famille roumaine et le village norvégien où elle emménage, Cristian Mungiu reproduit surtout le discours centriste (et creux) qu’il entendait critiquer.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cinéaste roumain apparu sur la scène internationale au début des années 2000 avec des films sociaux particulièrement chargés (&lt;em&gt;Au-delà des collines&lt;/em&gt;, &lt;em&gt;Baccalauréat&lt;/em&gt;…), Cristian Mungiu remporta une première Palme d’or en 2007 avec &lt;em&gt;4 mois, 3 semaines, 2 jours&lt;/em&gt;, dans lequel une étudiante tentait de se faire avorter avec sa colocataire dans la Roumanie de Ceaușescu. &lt;em&gt;Fjord&lt;/em&gt;, son septième film qui lui valut une seconde Palme, sort cette semaine dans les salles françaises. On y suit la famille Gheorghiu, qui part de Roumanie pour s’installer dans un petit village norvégien, avant que les autorités ne leur retirent la garde de leurs quatre enfants, en raison de bleus découverts à l’école sur le corps de leur fille Elia. S’enclenche alors une procédure juridictionnelle remettant en cause l’éducation religieuse des Gheorghiu…&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédit : &lt;em&gt;Fjord&lt;/em&gt;, Le Pacte&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;em&gt;Fjord&lt;/em&gt; est littéralement une carte postale. Recto : un premier plan impassible et à la majesté tranquille, dominé par un haut roc norvégien drapé d’une centaine de nuances de bleus. Verso : les 2h25 restantes remplies d’intentions asphyxiantes, qui n’ont d’autre projet esthétique ou politique que d’égratigner la surface lisse de l’image première, et des apparences progressistes que société d’Europe du Nord suppose. Une famille roumano-norvégienne fraîchement installée se voit subitement retirée la garde de ses enfants en raison d’ecchymoses découvertes à l’école sur le corps d’Elia, la fille aînée — et c’est l’éducation religieuse à la maison qui est pointée du doigt par la communauté. Bien évidemment, les volontés de Mungiu sont nobles : il tente de s’extraire de tout binarisme en cherchant à comprendre toutes les positions, ce qu’il peut y avoir comme coutume admise dans la maison voisine et d’ignorance sous son propre toit, mais surtout, sortir à tout prix d’un conflit jugé contreproductif et « de nos sociétés de plus en plus polarisés » (première ligne de sa note d’intention reproduite dans le dossier de presse).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette noblesse renvoie d’abord au confort de la position d’un cinéaste qui, se croyant plus intelligent que les faits divers repris en boucle par les médias d’extrême droite qu’il adapte pour le cinéma, en reproduit systématiquement tous les travers. Dans la première partie du film, chaque séquence place le spectateur dans une position de juge moral, sommé d’émettre une opinion définitive sur des personnages méthodiquement placés dans des situations de micro-infractions : le père joue un chant religieux sur le piano de l’école, la mère engagée pour apporter des soins aux récents défunts emporte avec elle une croix alors qu’on lui a expressément interdit. Ce n’est jamais rien de bien méchant, mais cela devrait suffire voire obliger à instiller le doute. « Si on vous les montre faire ceci, imaginez ce qu’ils font en hors-champ » nous oblige-t-on à penser. La technicité autoritaire de ce processus sert alors au réalisateur à créer un hors-champ dévorant, dérobant à la vue du spectateur tout fait concret permettant de véritablement trancher sur le fond de l’affaire, et les potentielles violences commises sur les enfants. Des bleus sont bel et bien apparents sur leur peau. Impossible pourtant, avec ce qu’il nous est montré, de savoir d’où ils proviennent. De la casserole qu’ils ont fait tomber en jouant ? De leur père qui sermonne avec gravité Elia dans la première séquence du film ? Nul ne sait. Peut-être pas même Mungiu.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Le réalisateur Cristian Mungiu. Crédit : Le Pacte&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le procès de qui ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le fait divers se joue aussi dans la caractérisation caricaturale des deux camps. En gros : d’affreuses wokistes de norvégiennes qui kidnapperaient des enfants battus d’un côté, et les vilains catho intégristes de l’autre. Fait divers, piège à cons, la situation est d’une telle exceptionnalité qu’elle concentre toute l’attention sur son extravagance et évite soigneusement de traiter du fond du sujet. À mesure que le film avance, plutôt que d’incarner un véritable enjeu scénaristique, la violence faite aux enfants devient surtout un prétexte pour mettre en scène deux idées de l’enfer qui attend l’Europe, entre les fantômes d’une Roumanie communiste figée (que fuit ici symboliquement le cinéaste) et une Norvège terre d’accueil matriarcale présentée comme toute aussi dangereuse par ses déviances. Fort de deux épouvantails, Cristian Mungiu ne prend jamais position pour l’un ou pour l’autre, et préfère plutôt les renvoyer dos-à-dos. Le cinéaste n’est donc ni pour l’administration d’extrême gauche qui enlève des enfants à sa famille en 24h, ni pour les parents d’extrême droite qui interdisent les téléphones à leurs adolescents et les tapent sans doute trop fort quand ils ont pas révisé la Bible. C’est radical…&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Trois ans après le sacre d’&lt;em&gt;Anatomie d’une chute&lt;/em&gt; de Justine Triet, c’est donc un nouveau film de procès qui remporte la Palme, lui aussi basé sur une infraction laissée en hors-champ. Dans les deux cas, à la question « que s’est-il véritablement passé ? », le scénario et les cinéastes répondent par un intransigeant « on ne sait pas ». Mais là où Triet travaille justement cette matière en observant ce que l’impossibilité de remonter à la vérité des faits produit comme discours sur une femme accusée, Mungiu en tire plutôt une posture morale, blanche comme un linge qui ne se mouille pas. Il ne sait pas, alors il se garde bien de juger. Pratique. Mais s’il ne sait pas, c’est parce qu’il ne se donne jamais les moyens d’accéder à aucune conclusion. Peut-être que cette famille finira par fuir la Roumanie pour continuer de taper ses enfants tranquillement ailleurs, ou peut-être qu’elle a été chassée comme à l’époque des sorcières. On ne sait pas. On s’en fout alors ?&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Sebastian Stan incarne un conservateur persécuté par la bureaucratie novergienne. Crédit : Le Pacte &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Bilan des comptes. Pour un film dont l’ambition était de montrer une famille religieuse déménageant dans le temple du progressisme européen, &lt;em&gt;Fjord &lt;/em&gt;échoue autant à donner de la consistance à cette famille qu’à mettre en scène une société (ici, un village) fracturée. C’est en premier lieu la faute à un refus catégorique du conflit, né d’une absence de point de vue adoptée sur la situation, qui débouche logiquement sur un imaginaire fascisant : une bonne partie du film se déroule au tribunal, que le film transforme aisément en scène où se partagent tour à tour des opinions inébranlables, sans possibilité de friction et de progrès, puisque &lt;em&gt;Fjord &lt;/em&gt;a œuvré à supprimer toute preuve concrète. Le film conclut alors à l’impossibilité du brassage socio-culturel. La famille quitte le pays ou fuit la justice ? « On ne sait pas ». Mais de là aussi vient ce goût amer, laissé par un film qui ne s’intéressant jamais à aucun de ses sujets soigneusement disposés, échoue tout autant à produire de la complexité. Tous les personnages sont vaccinés du doute. D’ailleurs, ne serait-ce pas un peu trop facile de faire jouer les parents à Sebastian Stan (&lt;em&gt;Captain America&lt;/em&gt;) et Renate Reinsve (&lt;em&gt;Julie en 12 Chapitres, Backrooms&lt;/em&gt;) ? On leur donnerait le bon dieu sans confession, d’accord, mais n’y avait-il justement pas matière à montrer des Thénardier « mal » aimer leurs prochains, mais les aimer quand même ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Alors, que possède &lt;em&gt;Fjord&lt;/em&gt; qui ferait défaut au plus populiste et croustillant des faits divers ? Presque rien : la maigre ambition de faire d’une pierre deux coups, une histoire et sa critique en même temps. De gauche par ses intentions, le film n’en reste pas moins centriste par sa méthode et inévitablement réactionnaire par ses conclusions. Si Mungiu dépasse bien le fait divers en ce qu’il est plat, bête et méchant, c’est donc plutôt par la droite, la même droite que la panique morale qu’il entendait dénoncer.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;&lt;br /&gt;&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>On a vu, lu, joué</category><author>Nicolas Moreno</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Pourquoi les riches sont-ils toujours les plus radins ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/riches-radins/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/riches-radins/</guid><description>&lt;p&gt;Dans une série d’articles consacrés à Bernard Arnault, Le Monde décrit un homme antipathique, manipulateur et… très radin. Obsédé par le fait de payer le moins d’impôt possible (obsession jamais mieux servie que par Emmanuel Macron dont il est très proche), le PDG du groupe LVMH serait aussi un sacré rapiat : on nous raconte [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 07 Aug 2026 14:12:57 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2026/07/19/bernard-arnault-a-la-cour-de-l-homme-le-plus-riche-de-france_6725963_3451060.html&quot;&gt;&lt;strong&gt;Dans une série d’articles consacrés&lt;/strong&gt;&lt;/a&gt;&lt;strong&gt; à Bernard Arnault, &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt; décrit un homme antipathique, manipulateur et… très radin. Obsédé par le fait de payer le moins d’impôt possible (obsession jamais mieux servie que par Emmanuel Macron dont il est très proche), le PDG du groupe LVMH serait aussi un sacré rapiat : on nous raconte ainsi que &lt;em&gt;“son rapport à l’argent est si complexe que, même s’il coule à flots, il fait la chasse aux petites économies. Si un ami veut utiliser le court de tennis qu’il possède à Paris, il lui faut le louer auprès de son secrétariat”&lt;/em&gt;. Ce n’est pas la première fois que je lis ce genre de choses au sujet de ces grands bourgeois qui engagent des gens pour “optimiser” leur fiscalité et qui dépensent une énergie folle pour contribuer le moins possible, tout en agissant avec leurs proches et leurs employés de façon tout à fait mesquine quand il s’agit d’argent. Un ami à qui je parlais de ce sujet s’est rappelé d’une vieille affaire impliquant Jean Paul Getty, pétrolier et homme le plus riche du monde dans les années 60 qui, appelé à la rescousse suite à l’enlèvement de son petit fils par la mafia italienne, a prêté à son propre fils de quoi payer la rançon, mais avec taux d’intérêt et en prenant soin de pouvoir défiscaliser son don. Cette mesquinerie financière est attestée par les magazines “fiscalité et patrimoine” que l’on trouve dans les rayons “vie pratique” des Relay de gare mais aussi par les publicités dans &lt;em&gt;Le Figaro&lt;/em&gt;: dans ces publications, on se demande ouvertement comment payer le moins d’impôts et bénéficier de la moindre niche fiscale ou sociale pour sa résidence secondaire et son personnel de maison. Ces observations vont dans le sens d’une théorie à laquelle ma mère tient beaucoup : &lt;em&gt;“Ça ne loupe jamais : ce sont toujours les plus thunés qui sont aussi les plus radins”&lt;/em&gt;. A priori, c’est contre-intuitif : si l’on a de l’argent, en donner à droite à gauche ne doit pas être si douloureux. Mais si c’était ça, le truc, pour être un bon riche ? Être radin ? C’est du moins ce qu’apprend la Française des Jeux aux gagnants du Loto : ne pas dilapider son argent trop vite et gâter ses proches, mais accumuler, placer, investir. Quand on a des revenus modestes, l’argent n’est pas perçu comme du capital mais comme un simple outil pour se procurer les biens et services dont on a besoin. La majorité des gens ont un rapport à l’argent qui est purement instrumental, contrairement à la bourgeoisie.La radinerie des riches et des gens bien installés ne tient-elle qu’à ça ? Cette pingrerie des bien nourris n’est-elle d’ailleurs que le propre de la grande bourgeoisie ? Petite psychologie des Visa Premier.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les riches sont-ils les plus radins ? J’ai personnellement eu l’occasion d’expérimenter la véracité de ce vieil adage familial. Pas tant auprès de la grande bourgeoisie, que je ne croise pas, qu’auprès de ceux qu’à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; on surnomme entre nous les “bourgeois schlag”, c’est-à-dire des gens souvent jeunes, qui travaillent dans le milieu culturel, peuvent se dire très engagés politiquement et se disent perpétuellement fauchés. Or, quand on apprend à les connaître, on finit par apprendre l’existence d’un appartement parisien par ci, d’une résidence secondaire par là, d’une donation parentale, d’une part conséquente reçu de l’héritage d’un aïeux, dès 25 ans… Le bourgeois schlag dissimule son appartenance à une classe aisée voire dominante car il peut adopter un mode de vie “à l’arrache” qui fait illusion durant un temps. Ce sont des gens qu’il me semble correct de nommer les “ayant-droits” de la bourgeoisie : quand bien même ils mènent à l’instant T une vie de bohème, ils bénéficient en fait de l’assurance de leur famille, au sens propre comme au figuré. Chez beaucoup, le rejet du confort et de l’ostentation se base sur une véritable critique de leur milieu d’origine… Mais ce rejet n’est-il pas plus abordable quand il est provisoire ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;On retrouve ce type de rapport dissimulé à l’argent chez les petits patrons et les professions libérales de type médecin ou avocat. Puisque leur comptabilité est un poil plus complexe que celle du salarié lambda, ils vont jouer sur les immenses charges qu’ils disent payer pour rester très évasif sur leur revenu réel. Certains, dans le patronat, avancent des niveaux de salaire très bas, omettant de mentionner leurs frais professionnels, véhicules ou autres. Le chiffre marquant de 50 % des dirigeants de petites entreprises qui se verseraient moins de 15 000 euros par an, repris partout &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/petits-patrons-lfi&quot;&gt;jusqu’aux rangs de LFI&lt;/a&gt;, ne tient par exemple en aucun cas en compte du  fait que beaucoup d’entre eux choisissent de se rémunérer en dividendes.. Les chefs d’entreprise sont un groupe peu homogène en termes de rémunération, &lt;a href=&quot;https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381342#figure1_radio2&quot;&gt;avec un revenu mensuel net &lt;/a&gt;se situant au moyenne autour de 2600 euros dans les microentreprises (De 0 salariés – peut-on parler dans ce cas de patronat ? Certainement pas – à 1 salarié) et de 11 000 euros dans les entreprises de 50 salariés. Les médecins, quant à eux, gagnent, selon les spécialités, entre 90 000 et 400 000 euros par an. Pourtant, le flou entretenu entre revenus bruts, charges diverses (loyers, personnel, frais de déplacements etc) et cotisations permet à tout ce beau monde de noyer le poisson de leurs revenus en moyenne très confortables.C’est pourquoi le flou règne et un patron, un médecin ou un avocat associé pourra aisément vous soutenir que “c’est ric rac en ce moment”, surtout avec “toutes ces charges”. Et refuser de payer sa tournée (et ses impôts).&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Les kiosques regorgent de ce genre de publication destinée à optimiser le moindre aspect de son capital&lt;/em&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Au-dessus d’eux, la grande bourgeoisie se distingue par un rapport perpétuellement et systématiquement frauduleux à l’argent. Son parasitisme social, fait de pratique massive des paradis fiscaux, de détournement d’argent public pour financer ses entreprises, de fraude ouverte mais avec lesquels on s’arrange à l’amiable – &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/fraude-patrons-medecins/&quot;&gt;c’est le principe de la criminalité dite “en col blanc&lt;/a&gt;” – fait d’elle la championne toute catégorie de la pingrerie, érigée en style de vie. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En dehors de cette catégorie que je n’ai pas eu l’opportunité d’approcher de près, l’adage familial s’est parfois vérifié… et parfois non. J’ai aussi rencontré des gens aisés dont la radinerie ne m’a pas marqué. Par “gens aisés”, je n’entends pas uniquement les différents types de bourgeoisie mais les personnes dotées d’un revenu et d’un patrimoine nettement supérieurs à la moyenne nationale. Pour rappel, on gagne plus que 90% des salariés français quand son salaire net est supérieur ou égal à 2500 euros et la médiane du patrimoine par ménages français est de 148 100 euros : la moitié possède plus, la moitié moins. 10 % des ménages ont un patrimoine net supérieur à 750 400 euros. Ces critères monétaires sont insuffisants pour tracer des frontières entre classes sociales : l’appartenance à la petite bourgeoisie ou à la grande bourgeoisie s’obtient par naissance, par appartenance à un réseau de connaissance, par un mode de vie et surtout un pouvoir capitalistique sur la vie des autres. Le revenu n’est qu’une modalité, assez mineure, de l’appartenance à ces classes sociales. Mais le fait de se dire fauché est une façon de nier sa position sociale dominante.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si la façon dont les pauvres utilisent leur argent est critiquée, caricaturée et contrôlée par des administrations paternalistes voire harcelantes, les gens aisés ne subissent pas ce genre d’analyse par en haut. On peut pourtant trouver une série de grands déterminants du rapport des riches à l’argent, qui diffère fondamentalement de celui du commun des mortels (bien qu’il infuse les franges moyennes) et qui pourrait bel et bien donner raison à ma mère.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;1 – “Je me suis fait tout seul” : la modestie au service de son propre storytelling&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi un tel  malaise à parler de son niveau de revenu ou de patrimoine, quand il est important ? Le cliché veut que ce soit un problème français, et qu’aux Etats-Unis d’Amérique on n’aurait pas ce tabou sur l’argent. Ce qui est sûr, c’est que les différentes façons de noyer le poisson de son niveau de prospérité sont en grande partie liées à un inconfort. Pour les éditorialistes bourgeois, cet inconfort viendrait de la “haine des riches” dont notre pays serait malade. Selon moi, cela provient plutôt de l’incompatibilité entre d’un côté un récit de soi néolibéral centré sur le mérite, la compétence, les bons placements et la “prise de risque” et de l’autre la réalité d’une richesse qui est principalement transmise et acquise sur le dos des autres (travailleurs, locataires, consommateurs, contribuables etc.). Il existe une version de droite, entrepreneuriale, à cette ambiguïté : tous les grands patrons se racontent des débuts modestes et gomment volontairement leur héritage. Mais on rencontre aussi parfois une version “de gauche”, plus culturelle : les “transfuges de classe” réels ou supposés qui peuplent notre paysage littéraire, intellectuel et cinématographique n’aiment pas trop que leur situation financière réelle et actuelle soit mise en avant. Des termes comme “précaires” vont être privilégiés par les “bourgeois schlag” du monde culturel pour se décrire, sans préciser qu’une précarité professionnelle réelle peut s’accompagner de sécurités patrimoniales conséquentes (un appartement à Paris, un accès à une résidence secondaire familiale etc.). Chacun va insister sur ses origines géographiques (pour ne pas parler de ses origines sociales), telle politicienne va dire &lt;a href=&quot;https://www.lexpress.fr/idees-et-debats/je-viens-dun-bassin-minier-marine-tondelier-transclasse-imaginaire-par-gerald-bronner-MMA5SE5YE5H5TPGATJPIV47T74/&quot;&gt;qu’elle vient “du bassin minier” &lt;/a&gt;pour ne pas dire qu’elle est fille de médecin, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2016/05/21/lea-seydoux-dit-avoir-fait-l-ecole-de-la-vie-les-internautes-revoient-sa-copie_4923645_4832693.html&quot;&gt;telle actrice va parler de l’école de la vie&lt;/a&gt; qu’elle a fait tout en étant l’héritière d’un grand groupe de cinéma, etc. Récemment, la journaliste Camille Bordenet relevait la façon dont des notables utilisaient leur origine géographique pour se prolétariser artificiellement. Le journaliste Adrien Naselli, dans son livre sur les parents de transfuge de classe, relevait en introduction la récurrence de ces procédés de déguisement social dans le monde médiatique, en citant comme exemple la référence aux grands-parents plutôt qu’aux parents : on a ainsi beaucoup plus entendu parler de la grand-mère institutrice de Macron que de ses parents médecins. Ces procédés servent à survivre symboliquement dans une société très paradoxale : elle met en avant l’importance de s’en sortir seul alors qu’elle donne les places de pouvoir aux membres d’une classe sociale qui s’entraident financièrement, de génération en génération. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;2 – Bien plus que de l’argent : de l’accumulation. &lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;S’il y a une différence essentielle entre les classes vis-à-vis de l’argent, c’est le rapport au temps. L’argent de la bourgeoisie se reproduit dans le temps, pas celui des travailleuses et travailleurs. D’un côté nous avons de l’argent qui est mis en circulation à partir de l’exploitation du travail (ou des besoins, en logement par exemple) des autres : le capital. De l’autre nous avons de l’argent qui est un revenu permettant de reproduire sa force de travail : se nourrir, se loger, se divertir (un peu) afin d’aller retourner bosser le lendemain. Cela veut dire que du côté de la classe travailleuse, le rapport à l’argent est beaucoup plus instrumental : il permet d’acheter des biens et des services. Pour les bourgeois, l’argent est une ressource à accumuler et à faire circuler pour faire évoluer sa classe dans le temps. Voici pour l’explication marxiste classique, qui évacue d’emblée la question morale du rapport à l’argent : Karl Marx ne dit pas que les bourgeois sont avares, mais qu’ils ne peuvent guère fonctionner autrement. On ne devrait donc pas s’en étonner, ni le déplorer et encore moins espérer d’eux un changement d’attitude, mais lutter contre ce système et ses partisans. Ce qui est plus ennuyeux, c’est que la frontière entre ceux qui ont un rapport instrumental à l’argent (je dépense mon salaire / mes revenus pour m’acheter des choses nécessaires à ma vie) et ceux qui ont un rapport capitalistique (j’accumule pour avoir du pouvoir sur la production et la société) est parfois un peu flou. Il existe une véritable incitation à adopter un rapport capitalistique à l’argent. Je parlais en introduction de la Française des jeux &lt;a href=&quot;https://www.lesechos.fr/2013/09/gagnants-du-loto-comment-apprendre-a-gerer-sa-fortune-343791&quot;&gt;qui forme les gagnants du Loto&lt;/a&gt; à bien investir leur argent (et ne pas le dépenser ou le distribuer) mais j’aurais pu évoquer cette scène de &lt;em&gt;Mary Poppins&lt;/em&gt; où des banquiers incitent un enfant à investir ses deux penny dans le système bancaire et capitaliste plutôt que les donner à la dame aux pigeons. Lorsque l’on atteint un certain niveau de revenu, et parfois même sur des revenus modestes mais stable, cette incitation existe : bien placer son argent, emprunter pour investir “dans la pierre” ou l’immobilier locatif, pourquoi pas dans des Airbnb… et développer à son tour un rapport capitalistique à l’argent. Puisque le rapport “dépensier” ou “consumériste” à l’argent est systématiquement condamné, la vertu est incarnée par l’épargne, l’investissement, l’immobilier, y compris chez des gens qui se disent de gauche et qui ont le sentiment d’agir raisonnablement. Les comportements d’achats sans lendemain sont qualifiés de déraisonnables, de compulsifs, d’irréfléchis. Toute promotion doit s’accompagner d’une mesure financière capitalistique, sans quoi elle apparaît comme inutile. Cette pensée financière s’est incrustée partout dans la société, elle est devenue une norme absolument pas questionnée. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;3 – “Il y a bien plus riche que moi” : des classes dominantes gangrenées par les inégalités&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Je suis toujours étonné de la capacité qu’ont des personnes ayant des revenus confortables et un patrimoine conséquent à se décrire comme pauvres ou “en galère”. Vous vous souvenez certainement de ces nouveaux députés macronistes qui, en 2017, se plaignaient du niveau de leurs indemnités (7637,39 € euros brut mensuels + 7 238,04 euros de frais de mandat à dépenser chaque mois) tandis que l’une d’entre eux expliquait au magazine &lt;em&gt;L’Opinion&lt;/em&gt; qu’elle &lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/checknews/2017/12/18/la-deputee-lrem-qui-se-plaint-de-devoir-manger-des-pates-existe-t-elle-vraiment-pourquoi-l-anonymat-_1652908/?redirected=8347&quot;&gt;devait “manger des pâtes” et aller moins souvent au restaurant&lt;/a&gt;. Comment un tel sentiment est possible quand on fait partie des 5% les plus riches ? Eh bien c’est parce que plus on est riche, plus on fréquente ou on connaît des gens bien plus riches que soi. C’est lié à la distribution des revenus et du patrimoine en France : les 50% les moins riches sont aussi ceux qui ont le moins de patrimoine, et ces 50% gagnent des montants proches. A partir de la seconde moitié plus aisée, les inégalités se creusent. Mais à partir des 5% les plus riches, on se met à appartenir à un groupe terriblement inégalitaire, comme on peut le voir sur cette courbe réalisée par &lt;a href=&quot;https://www.observationsociete.fr/revenus/niveaux-salaires/&quot;&gt;le Centre d’observation de la société&lt;/a&gt;. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Plus on est riche, plus on est confronté à des gens plus riches que soi, et donc plus on peut se sentir pauvre, puisque pareil on ne fréquente plus personnes qui l’est vraiment : ni parents d’élève (ses enfants étant dans les “bonnes” écoles privées ou publiques), ni usager de transport en commun (on ne prend plus le bus), ni vacanciers (on va dans des destinations sélect comme l’Ile de Ré, le Cap Ferré ou Saint Raphaël) : la pauvreté et les gens moyens ne sont que des visages abstraits. C’est d’ailleurs pour cela, pour en revenir à nos députés, qu’il est complètement faux de penser que le fait de bien les payer les protège de la corruption (argument déployé y compris à gauche) : au contraire, un niveau de revenu élevé les expose à une classe inégalitaire où l’on se sent facilement moins riche, moins favorisé, et où la frustration et le sentiment de pauvreté relative peut être décuplée. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;4 – “Je suis fauché” : se victimiser pour mieux dominer&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Se dire en galère et être près de ses sous n’est pas le résultat d’une simple mauvaise perception de soi liée à l’appartenance à une classe sociale déconnectée du reste de la population et de ses revenus. C’est aussi une stratégie politique qui permet de parvenir à ses fins. Deux catégories professionnelles dominantes ont particulièrement recours à cette stratégie victimaire au cours de ces dernières années : les médecins libéraux et les patrons. Les premiers sont parvenus, à l’issue d’une mobilisation de plusieurs années, à obtenir une &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/12/29/des-le-1-janvier-des-hausses-de-tarif-des-medecins-specialistes-liberaux_6659717_3224.html&quot;&gt;hausse des tarifs des consultations&lt;/a&gt; remboursées par la sécurité sociale. Durant leurs mobilisations,&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/greve-medecins-liberaux/&quot;&gt; ainsi que leurs grèves,&lt;/a&gt; ils ont invoqué le caractère modeste de leur rémunération, évacuant complètement au passage la question des conditions de travail et des horaires à rallonge. De son côté, le patronat, via des études plus ou moins bidons publiées à intervalles réguliers par des cabinets comptables ou leurs propres lobbies, insistent sur la faiblesse de leur revenus, souvent en les agglomérant à celles des micro-entrepreneurs qui n’ont aucun salarié et sont donc des indépendants, et non des patrons. Cette stratégie s’avère payante puisqu’elle est même reprise à gauche, avec cette idée mensongère devenue évidence selon laquelle “les petits patrons galèrent”. Au nom de ça, impossible d’augmenter drastiquement le SMIC ou de diminuer les immenses exonérations de cotisations dont ils disposent pour leurs entreprises et qui mettent la sécurité sociale dans une galère réelle, elle. Et les gros patrons se frottent les mains. Cette stratégie victimaire est donc un classique de la vie politique des dominants.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Plus localement, on retrouve la même stratégie victimaire dans le camp des “bourgeois schlag” : dans cette jungle compétitive qu’est le monde de la culture en France, il peut être malin d’insister sur ses origines ou sa situation modestes (réelles ou supposées) pour obtenir une part significative du gâteau ou de meilleures rémunérations. La reproduction sociale y étant mal vue – puisqu’on croit encore, peut-être plus pour longtemps, que le talent créatif ne se mesure pas au nom de famille – il est nécessaire de gommer son extraction et sa situation aisée pour prendre les places. Et finalement, dans un milieu marqué par une vulgate de gauche un peu paresseuse, il peut être adéquat de mobiliser son statut de victime supposée pour arriver à ses fins. Dans notre livre sur les mots de la lutte des classes, le journaliste Selim Derkaoui observait que le statut autoproclamé de “précaire” permettait à des confrères ayant un filet de sécurité familial (comme un appartement payé à Paris) de participer au jeu risqué de la pige et ainsi d’occuper les places de ceux qui, réellement précaires, devaient être plus conformistes. Avoir l’air fauché devient une stratégie professionnelle payante. Il en va de même dans les milieux engagés ou alternatifs, où la prétention à représenter les pauvres et des précaires est plus facile à assumer lorsqu’on gomme sa situation aisée ou riche. Mais c’est aussi valable dans l’ensemble du spectre politique, dont tous les membres cherchent en permanence à insister sur le côté “pauvre” de leur vie, de Bardella qui aime parler de &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2024/06/02/l-enfance-de-jordan-bardella-a-saint-denis-du-mythe-a-la-realite_6236866_4500055.html&quot;&gt;son enfance à Saint-Denis &lt;/a&gt;à Tondelier qui raconte qu’elle vient du bassin minier.&lt;/p&gt;



&lt;hr /&gt;



&lt;p&gt;Le rapport à l’argent diffère fortement selon les classes sociales et cela n’a rien de nouveau. En parler permet de retourner les stigmates : ce ne sont pas les pauvres qui font tout pour acquérir un ventilateur en pleine canicule ou qui tentent de bénéficier de promotions exceptionnelles organisées par des commerçants cyniques qui ont un problème avec l’argent. Ce sont bien les différentes strates de la bourgeoisie qui regardent l’argent autrement ce qu’il est, c’est-à-dire une simple monnaie d’échange de bien et de service. Leur vision capitalistique de l’argent s’impose comme la seule bonne conception possible, alors qu’elle est profondément malsaine et à l’origine de la plupart de nos problèmes sociaux. Leur absence de compréhension de leurs privilèges financiers – y compris dans des milieux où l’on apelle par ailleurs à “checker ses privilèges” – et leur instrumentalisation d’un discours sur la précarité, la galère voire la pauvreté, montre bien à quel point le capitalisme et sa division en classe, à la fin, ne les satisfait même pas eux. Raison de plus pour tout faire péter.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Économie</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) G comme GENTRIFICATION avec ANNE CLERVAL (L’ABC de Frustration)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/gentrification/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/gentrification/</guid><description>&lt;p&gt;Qu&amp;rsquo;est-ce que la gentrification, vraiment ? Qui sont les gentrifieurs ? Comment le différentiel de rente foncière rend soudain rentable un quartier qui ne l&amp;rsquo;était pas ? Quel rôle jouent les artistes, les cadres, les promoteurs, et les politiques de « mixité sociale » qui servent souvent d&amp;rsquo;habillage à l&amp;rsquo;éviction des classes populaires ? Anne Clerval, géographe [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Thu, 06 Aug 2026 10:00:03 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Qu’est-ce que la gentrification, vraiment ? Qui sont les gentrifieurs ? Comment le différentiel de rente foncière rend soudain rentable un quartier qui ne l’était pas ? Quel rôle jouent les artistes, les cadres, les promoteurs, et les politiques de « mixité sociale » qui servent souvent d’habillage à l’éviction des classes populaires ? Anne Clerval, géographe et enseignante-chercheuse à l’Université de Marne-la-Vallée, autrice de « Paris sans le peuple », répond à toutes les questions de Rob Grams, co-rédacteur en chef de Frustration Magazine.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Entretien</category><category>Vidéo</category><author>Rédaction</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>C’est quoi la « Révolution anglaise » ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/revolution-anglaise/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/revolution-anglaise/</guid><description>&lt;p&gt;Après avoir traité des révolutions portugaise, chilienne, haïtienne, russe, française… nous continuons notre exploration de l’histoire révolutionnaire avec cette fois, la mal connue Révolution anglaise. Nous le faisons à partir d’un classique de l’historiographie marxiste : Le Monde à l’envers de Christopher Hill, sous titré “Histoire des idées radicales dans la Révolution Anglaise”, publié la [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 27 Jul 2026 17:19:32 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Après avoir traité des révolutions &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/revolution-des-oeillets-entretien-ugo-palheta&quot;&gt;portugaise&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/chili/&quot;&gt;chilienne&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/lincroyable-histoire-de-la-revolution-haitienne&quot;&gt;haïtienne&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/trotsky/&quot;&gt;russe&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/revolution-francaise-saint-just-yannick-bosc&quot;&gt;française…&lt;/a&gt; nous continuons notre exploration de l’histoire révolutionnaire avec cette fois, la mal connue Révolution anglaise. Nous le faisons à partir d’un classique de l’historiographie marxiste : &lt;em&gt;Le Monde à l’envers &lt;/em&gt;de Christopher Hill, sous titré “Histoire des idées radicales dans la Révolution Anglaise”, publié la première fois en 1977 et réédité en septembre dernier par les Editions Sociales et KLINCKSIEK, un gros livre assez ardu (il faut bien le reconnaître), pour qui n’est pas très familier avec l’histoire britannique mais qui cherche à faire connaître le point de vue des radicaux et des dominés, un petit peu à la manière d’Howard Zinn et de sa célèbre &lt;em&gt;Histoire populaire des Etats-Unis&lt;/em&gt;. Comme ce dernier, Christopher Hill, professeur à Oxford, fut un historien engagé, membre du Parti Communiste au sein duquel il cofonda un groupe d’historiens avant de le quitter, en désaccord avec sa ligne sur la répression soviétique contre la Hongrie en 1956. S’intéresser à cette révolution c’est découvrir la profusion d’idées radicales, originales, qui naquirent à cette occasion et qui ne sont pas toutes parvenues jusqu’à nous. C’est aussi découvrir, comme souvent, une autre révolution, elle étouffée, dissimulée, au sein de celle qui nous parvient depuis l’histoire des vainqueurs. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;L’Angleterre avant la Révolution&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour comprendre l’explosion révolutionnaire du milieu du XVIIe siècle, il faut d’abord remonter aux tentatives, menées depuis plus d’un siècle, de consolider un pouvoir royal encore fragile. Des Tudor (Henri VII, puis Henri VIII, puis Elisabeth Ire) aux premiers Stuart (Jacques Ier, puis Charles Ier), les souverains anglais avaient multiplié les outils de mise au pas du royaume : la Réforme religieuse imposée par Henri VIII (la rupture avec l’Eglise catholique romaine), la répression des opposants politiques, la création de tribunaux d’exception, le contrôle de l’imprimerie par la censure. Mais dans le même temps, le Parlement, où siégeait une bourgeoisie foncière montante (celle qui tirait sa richesse et son pouvoir de la possession de terres), cherchait à s’émanciper de cette tutelle royale. Le rapport de force atteint un point de rupture le 10 mars 1629, lorsque Charles Ier, couronné quatre ans plus tôt, dissout le Parlement et inaugure onze années de gouvernement personnel, restées dans l’histoire sous le nom de « Tyrannie des Onze Ans ».&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;&lt;em&gt;Charles I, King of England, from Three Angles&lt;/em&gt; par Antoine van Dyck vers 1636. Crédit : Royal Collection, Public domain, via Wikimedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette confrontation politique n’est que la partie émergée d’une transformation plus profonde. L’Angleterre du XVIIe siècle se situait en effet à la charnière de deux systèmes économiques concurrents : d’un côté, une société encore largement organisée selon les rapports de production et d’échange médiévaux (l’agriculture de subsistance, un commerce local limité…), avec leur hiérarchie de type féodal (un système caractérisé par des liens de dépendance entre seigneurs et vassaux) ; de l’autre, l’essor d’une économie libérale fondée sur la propriété privée, la liberté d’entreprendre et la loi de l’offre et de la demande. Une industrie naissante se développait, fondée sur l’accumulation et la transformation des matières premières : le terreau, déjà, du capitalisme à venir.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;Les paysans victimes des enclosures&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’un des grands bouleversements qui travaillaient l’Angleterre prérévolutionnaire est celui des enclosures, un mouvement qui s’intensifia tout au long du XVIIe siècle. Il s’agissait de la privatisation des communaux, ces terres jusque-là à usage collectif, sur lesquelles les paysans les plus pauvres faisaient paître leurs bêtes ou glanaient de quoi survivre. Pour justifier la parcellisation de ces terres et l’érection de haies qui en interdisaient désormais l’accès, les propriétaires exhumaient d’anciens titres de propriété. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Christopher Hill souligne que cette politique de défrichement des forêts et d’enclosure des communaux se heurta, avant 1640, à une hostilité populaire considérable, largement majoritaire. Et pour cause : elle bouleversait brutalement tout un mode de vie. Privés de terres et sans titre de propriété, les paysans grossirent les rangs d’une population de plus en plus mobile, voire vagabonde, dont le mécontentement pouvait à tout moment créer une explosion sociale. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les défenseurs des enclosures avançaient un argument économique : selon Christopher Hill, ils faisaient valoir qu’à long terme, l’amélioration des méthodes de culture et la mise en valeur de terres jusque-là négligées permettrait de nourrir une population croissante et créerait, in fine, davantage d’emplois. Dans les faits, ce processus engendrait surtout une misère profonde. Privés de leurs terres, les travailleurs n’avaient plus d’autre choix que d’accepter la dépendance salariale. L’emploi progressait mais au prix d’un fossé grandissant entre les classes.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;La religion et la magie ancrées dans le quotidien &lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Comprendre la révolution anglaise suppose un effort d’empathie : celui de se mettre dans la tête d’un paysan britannique du XVIIe siècle et donc d’éviter de projeter sur cette époque nos propres catégories. Comme le rappelle &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/christophe-darmangeat-domination-masculine-guerre&quot;&gt;l’anthropologue Christophe Darmangeat dans ses ouvrages&lt;/a&gt;, la démarcation entre pensée scientifique et surnaturel est très récente, et pendant l’essentiel de l’histoire humaine, les phénomènes naturels comme sociaux étaient interprétés à travers un prisme magico-religieux, sans que cela exclue toute rationalité car les deux registres n’étaient simplement pas perçus comme incompatibles. L’historien marxiste Eric Hobsbawm rendait d’ailleurs hommage à Christopher Hill sur ce point précis : contre les tenants d’un déterminisme économique trop mécanique (l’idée selon laquelle les facteurs économiques sont les premiers déterminants de l’organisation politique, sociale et culturelle d’une société), Christopher Hill soulignait l’importance des croyances populaires, pas seulement comme de simples habillages idéologiques des intérêts de classe.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans l’Angleterre de l’époque donc, la paroisse restait le centre de la vie sociale, et depuis la Réforme menée par Henri VIII, les liens entre pouvoir politique et Église s’étaient considérablement resserrés. L’Église d’Angleterre, créée en 1534, plaçait sous la coupe de l’État jusqu’aux questions doctrinales, fixées par les Trente-Neuf Articles d’inspiration calviniste (un courant du protestantisme fondé par Jean Calvin au XVIe siècle). Or ces articles, note Christopher Hill, se fondaient très largement sur le dogme du péché originel (dans la doctrine chrétienne, la faute commise par Adam et Ève, transmise à toute l’humanité et considérée comme la source de sa nature pécheresse) pour justifier la propriété privée : si la Chute (le moment où Adam et Ève, par leur désobéissance, “tombent” de leur état originel de grâce et de perfection vers une condition marquée par le péché, la souffrance et la mortalité) n’avait pas introduit le péché dans le monde, les hommes auraient vécu dans l’égalité et la propriété collective, mais, puisque le péché est là, la propriété privée devenait une nécessité qu’il fallait défendre contre les non-possédants, qu’il convenait de maintenir dans la soumission. Le péché héréditaire justifiait ainsi la monarchie héréditaire (un régime politique où le pouvoir se transmettait automatiquement au sein d’une même famille, généralement de père en fils) et un ordre social figé dès la naissance.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais des mouvements dissidents venaient déjà contester tout cela. Les anabaptistes refusaient le baptême des nouveau-nés, considérant qu’il devait être un acte librement consenti par un adulte : une doctrine aux implications profondément égalitaires car elle sapait l’idée même d’une Église nationale à laquelle chaque Anglais appartiendrait de naissance, lui substituant des congrégations librement choisies – ces communauté de fidèles réunis localement pour pratiquer leur culte, et poussait certains à refuser le paiement de la dîme (un impôt religieux) comme le service militaire. Selon Christopher Hill, ils enseignaient que tous les hommes étaient semblables et qu’il n’existait pas de différence entre maître et serviteur. Les familistes, une secte mystique, allaient plus loin encore en professant que le ciel et l’enfer se trouvaient déjà en ce monde, et que hommes et femmes pouvaient retrouver sur terre l’innocence d’avant la Chute. Ils mettaient leurs biens en commun et ne reconnaissaient d’autre autorité pour interpréter les textes sacrés que l’esprit de Dieu présent en chaque croyant. Quant aux “séparatistes”, ils réclamaient que les pasteurs soient élus par leurs paroissiens, rémunérés par une contribution volontaire plutôt que par un impôt obligatoire, et rejetaient le pouvoir de l’Église d’imposer et de punir ceux qui ne respectent pas ses règles : un programme qui, relève l’historien, revenait à exiger la fin du contrôle exercé sur la pensée des classes populaires. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’Angleterre de l’époque était aussi un monde où la magie restait omniprésente. Les Anglais du XVIIe siècle croyaient aux sorcières, aux fées et aux sortilèges, attribuaient à Dieu et au diable des interventions quotidiennes, des voleurs consultaient des sorciers et des astrologues pour savoir s’ils risquaient d’être pendus, et chaque village avait des praticiens de magie blanche (la magie utilisée à des fins bénéfiques comme la guérison, par opposition à la magie noire, associée au mal). Christopher Hill insiste à ce propos : il est impossible, à l’origine, de séparer nettement l’histoire des sciences de celle de la magie car les astrologues, les mathématiciens et les magiciens occupaient alors des statuts comparables. Ce monde ne s’effaça que progressivement sous l’influence du protestantisme mais il fallut des générations pour que cette rupture soit véritablement intériorisée par le peuple.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’éthique protestante émergea justement comme un instrument de discipline sociale. En insistant sur l’obligation de travailler dur, d’éviter “l’oisiveté” (le fait de ne pas travailler) et de s’interdire les plaisirs, les prédicateurs menèrent, selon la formule de Christopher Hill, une véritable “entreprise d’endoctrinement” à une échelle inédite. Charles Ier affirmait d’ailleurs que la religion était le seul fondement solide de tout pouvoir, et l’Église d’État avait cette fonction de maintenir les hommes dans la soumission. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;&lt;strong&gt;Des conflits de classe croissants&lt;/strong&gt;&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Bien avant que n’éclate la guerre civile, l’Angleterre d’avant 1640 baignait dans un climat de d’hostilité entre classes. Cette hiérarchie se traduisait concrètement dans le droit : seuls les propriétaires terriens membres de la classe dirigeante avaient le droit de porter les armes. La société féodale reposait sur cette structure : d’un côté les seigneurs, de l’autre leurs serviteurs. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais ce système avait d’importantes failles. Christopher Hill s’attarde longuement sur la figure de ce qu’il appelle les « hommes sans maître » : des paysans chassés de leurs terres par les enclosures, des vagabonds et des artisans itinérants qui échappaient à tout contrôle d’un seigneur ou d’une paroisse. Une population flottante, insaisissable par les autorités, à la fois susceptible, selon Christopher Hill, de fournir une main-d’œuvre de réserve aux drapiers (les fabricants de tissus), aux maîtres de forge ou aux propriétaires de mines, et une masse inquiétante pour les autorités. Les fluctuations du jeune marché capitaliste du drap, note-t-il, enrichissaient une poignée de privilégiés et ruinaient le plus grand nombre, ajoutant l’insécurité du marché à l’insécurité traditionnelle de la vie médiévale.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Londres, dont la population fut multipliée par huit entre 1500 et 1650, devint le refuge de ce monde condamné à la marginalité. On y trouvait plus d’emplois temporaires, plus d’assistance aux pauvres et plus d’occasions de gagner sa vie comme hors-la-loi. Ce fut également un vivier de recrues pour la colonisation de l’Irlande et de l’Amérique. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Robin des Bois est sans doute la figure la plus connue des bandits des forêts. Crédit : Public domain, via Wikimedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Pour Christopher Hill les vagabonds n’avaient pas de motivation politique. Ils volaient et pillaient mais n’organisaient pas de révolte concertée. Il les distingue ainsi des bandits des forêts, restés dans l’imaginaire collectif grâce aux histoires de Robin des Bois : ceux-là s’en prenaient spécifiquement à ceux qui s’engraissaient sur le dos des pauvres (les accapareurs des communaux, les usuriers,  les maîtres de forge…) et épargnaient les paysans, les marchands forains et les travailleurs ruraux.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Que s’est-il passé pendant la révolution anglaise ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il est difficile, comme le note Christopher Hill, et contrairement à d’autres révolutions, d’associer la révolution anglaise à une date unique et à un moment fondateur qui en marquerait le début. La révolution anglaise résulte d’un conflit entre le roi et le Parlement, qui a débouché sur une succession de régimes qui, pendant deux décennies, ont mis à mal la monarchie avant que celle-ci ne soit restaurée. Ce qui intéresse Christopher Hill, ce ne sont pas tant les changements de régime que les rapports de force sociaux qui les traversent (notamment l’hostilité des travailleurs envers les possédants). Dans cette lecture marxiste, la révolution anglaise est un cas d’école de la lutte des classes où une bourgeoisie montante prend fait et cause pour le Parlement contre la monarchie qui incarne, elle, la vieille noblesse, et précipite l’effondrement du système féodal au profit du capitalisme naissant.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Faire tomber la tête du roi&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Dès le début des années 1640, le Parlement s’affranchit de l’approbation royale pour faire les lois et abolit les tribunaux d’exception, symboles de l’arbitraire monarchique. L’absolutisme, cette forme de gouvernement où le monarque détient un pouvoir total et illimité, hérité des Tudor ne survit pas à cette première rupture : la première guerre civile, qui débute le 22 août 1642 et s’achève le 5 mai 1645 par la défaite des royalistes, scelle la victoire du Parlement. Une seconde guerre civile, en 1648, confirme cette défaite du roi et rend son sort désormais inévitable. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Gravure représentant l’exécution de Charles Ier. Crédit : Public domain, via Wikimedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Décapiter son roi ne fut donc pas une exception française : Charles Ier est exécuté publiquement le 30 janvier 1649, condamné à mort pour haute trahison au terme d’un procès de dix jours. Une semaine plus tard, le 7 février, le Parlement abolit purement et simplement la monarchie au profit d’un régime républicain (le Commonwealth), gouverné par le Parlement et un Conseil d’État. C’est là, pour Christopher Hill, le geste le plus radical de toute la période : l’abolition de la monarchie de droit divin elle-même, ce dogme qui faisait du roi l’image de Dieu sur terre.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais cette république ne dure guère en l’état. Dès 1653, Oliver Cromwell orchestre un coup d’État et s’empare du pouvoir. Puis, à la mort de Cromwell en 1658, le pouvoir passe à son fils Richard, signe déjà d’une forme de restauration dynastique à l’intérieur même du régime républicain, un paradoxe qui annonçait le retour des Stuart (la dynastie royale qui avait succédé aux Tudor sur le trône d’Angleterre et d’Écosse à partir de 1603) &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Des intérêts de classe divergents et une révolution populaire&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’une des thèses principales du livre de Christopher Hill (qui s’applique assez bien aussi à la Révolution française et à d’autres) est qu’il n’y eut pas une, mais deux révolutions dans l’Angleterre du milieu du XVIIe siècle. La première, celle qui triompha, consacra les droits de la propriété, mit le pouvoir politique aux mains des possédants et fit disparaître tout obstacle au triomphe de l’éthique protestante. La seconde, celle qui n’aboutit pas, aurait pu instaurer la propriété collective, une démocratie beaucoup plus large, la séparation de l’Église et de l’État, et le rejet de cette même éthique protestante. Entre ces deux révolutions, c’est la première qui l’emporta mais la seconde laissa quand même des traces. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le laboratoire de cette révolution avortée fut la New Model Army. Cette armée, recrutée dans toutes les couches de la population, devint une pépinière d’idées politiques inédite, grâce à la liberté d’organisation et de discussion qui y régnait. Dès 1646, des voix s’y élevaient pour réclamer une limite supérieure à toute propriété foncière. L’historien H. N. Brailsford compara cette démocratie spontanée des soldats à celle des conseils ouvriers et de soldats de la Russie de 1917 : rien de comparable, selon lui, n’avait existé avant ni ne devait se reproduire avant longtemps. Mais cette effervescence politique naît aussi d’une crise sociale et économique brutale : entre 1647 et 1650, les prix des denrées s’envolent, la fiscalité frappe durement les produits de consommation courante, et le Parlement tente en 1647 de démobiliser une partie de l’armée sans lui verser ses arriérés de solde provoquant des mutineries et, in fine, une marche des soldats sur Londres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette radicalisation populaire prît des formes concrètes très diverses. Dans le Buckinghamshire (un comté du Sud de l’Angleterre), ce sont les Niveleurs (“levellers” en anglais), un mouvement politique radical, qui prirent la tête d’un mouvement de destruction des enclosures. Le groupe religieux des Fifth Monarchists, de leur côté, recrutaient massivement chez les ouvriers du textile et les artisans, et Christopher Hill insiste sur leur conscience de classe aiguë et leur hostilité déclarée à l’aristocratie, au clergé comme aux hommes de loi. Quant aux quakers, un autre mouvement religieux, leur expansion rapide dans le nord de l’Angleterre au début des années 1650,  portée par le soutien enthousiaste des soldats de la New Model Army,  finit par inquiéter sérieusement les classes possédantes, au point que les premiers mois de 1649 sont décrits par Hill comme une véritable “grande peur” des riches, qui ne se sentaient plus en sécurité jusque dans leurs propres maisons. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Des idées très radicales !&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’entreprise de réhabilitation menée par Christopher Hill s’inscrit dans un courant historiographique, celui de la &lt;em&gt;history from below&lt;/em&gt;, “l’histoire par le bas”, popularisé par E. P. Thompson : contre les historiens libéraux qui ne s’intéressaient qu’aux grandes figures et aux institutions, il s’agissait de redonner voix aux gens ordinaires, à ceux que l’histoire officielle avait dédaignés ou oubliés. Christopher Hill défend l’agentivité du peuple : celui-ci n’est pas condamné à subir les jeux de pouvoir qui se jouent au-dessus de lui. Il peut s’en affranchir et devenir maître de son destin.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et justement, comme il le démontre, entre 1645 et 1653, l’Angleterre connaît un renversement radical de toutes ses valeurs établies (institutions, croyances, normes sociales…) et le peuple y jouit, à l’égard de l’Église comme des classes dominantes, d’une liberté sans précédent. Dans cette effervescence, une partie des classes populaires attaque le monopole du savoir détenu par les professions privilégiées (que ce soit en matière de théologie, de droit, de médecine…), critique le système d’enseignement (en particulier les universités), réclame l’accès le plus large possible à l’instruction, discute les rapports entre femmes et hommes et remet en cause l’éthique protestante. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une galaxie de mouvements radicaux&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Cette période vit l’apparition de tas de mouvements radicaux, qui ne constituèrent jamais un parti unifié et discipliné. Les Niveleurs, par exemple, se scindaient entre une aile plutôt préoccupée de réformes constitutionnelles, et une aile plus radicale, ancrée dans l’armée, le peuple de Londres et dans les campagnes (où subsistaient de vieilles traditions de révolte). Mais même dans sa version la plus avancée, le mouvement niveleur ne remettait jamais vraiment en cause la propriété : leur désir de démocratie, souligne Christopher Hill, ne dépassait pas les limites de la société capitaliste. Ce sont les Bêcheux (“Diggers” en anglais, aussi appelés “True Levellers” ou Vrais Niveleurs) qui portèrent la logique jusqu’à son terme, en refusant tout compromis avec la propriété privée. Le mouvement Bêcheux constituait, pour Christopher Hill, l’aboutissement logique d’un siècle entier d’occupation illégale des forêts et des terres en friche (ces terrains agricoles laissés à l’abandon) par un peuple que le manque de terre et la pression démographique poussaient à squatter (c’est de là que vient le terme de “squatteur”). Les bêcheux invitaient les pauvres à s’organiser concrètement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La répression frappa durement les niveleurs après 1649 mais ne mit pas fin au radicalisme. C’est à ce moment là qu’apparurent les Seekers, qui, convaincus que la fin du monde est proche, choisissaient de rejeter en bloc toute forme de culte organisée, et les Ranters, mouvement sans chef ni théoricien identifiable, dont Hill doute même qu’il ait jamais formé un groupe structuré, mais dont l’existence, entre 1649 et 1651, témoigne de la persistance d’un radicalisme religieux et social profondément subversif.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;James Nayler, leader des quaker, mis au pilori. Crédit : Public domain, via Wikimedia Commons&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;C’est finalement le mouvement quaker qui absorba et prolongea cet héritage, non sans tensions internes. Dans les années 1650, James Nayler, en était le principal meneur, et incarnait l’aile la plus radicale du mouvement et la plus dangereuse aux yeux du pouvoir, au point qu’Henry Cromwell le désignait dès 1655 comme l’ennemi le plus redoutable du régime. La condamnation de Nayler (fouetté et marqué au fer) porta un coup décisif à cette aile radicale.  Pour Christopher Hill, c’est leur incapacité à s’unir qui explique, pour partie, la défaite des mouvements radicaux. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une évolution des rapports femmes – hommes ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La situation légale des femmes anglaises restait, sur le papier, nettement inférieure à celle des hommes mais, dans la pratique, notamment à Londres, les choses s’amélioraient un peu. C’est sur ce terreau que germèrent des positions d’une radicalité inédite. Les quakers supprimèrent purement et simplement la promesse d’obéissance de l’épouse envers son mari, l’inégalité conjugale devînt pour eux un concept contraire au christianisme, et les femmes se virent reconnaître le droit de quitter leur mari s’il ne se conduisait pas en “bon chrétien”. Gerrard Winstanley, cofondateur du mouvement des Bêcheux, alla dans le même sens en réclamant qu’homme ou femme, puisse librement épouser la personne qu’il aime, substituant au au mariage d’intérêt le mariage d’amour, lui-même devenu une cérémonie civile. Dans &lt;em&gt;The Law of Freedom&lt;/em&gt; (1652), le même Winstanley condamne le viol dans des termes qui résonnent avec notre vocabulaire contemporain, en parlant d’absence de « consentement » et de « vol de la liberté que possède une femme de jouir de son propre corps ». &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;C’est ainsi que, pour Christopher Hill, la révolution aida de nombreuses femmes à affirmer leur propre indépendance.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;L’abolition des privilèges&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Un combat qui résume l’esprit égalitaire de la période est celui mené contre la dîme (l’impôt religieux). Pour Winstanley, le peuple devrait jouir des mêmes droits que le clergé. Christopher Hill montre bien que la bataille contre la dîme n’était pas une simple histoire d’impôts mais sapait le concept même d’Église d’État. Sans obligation légale de financer le clergé, celui-ci se retrouverait à dépendre entièrement du bon vouloir de ses paroissiens et donc contraint de refléter leurs opinions plutôt que d’imposer les siennes, et l’Église cesserait d’exister comme administration chargée de faire respecter une doctrine unique. C’est déjà ce que mettaient en place, à plus petite échelle, les Églises dissidentes, où la distinction entre clergé et laïcs avait purement et simplement disparu au profit de prédicateurs qui travaillaient six jours sur sept et ne coûtaient rien à leur communauté.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette offensive s’accompagnait d’un violent anticléricalisme (l’opposition au pouvoir des autorités religieuses). William Erbery des Seekers dénonçait les hommes d’église et les hommes de loi comme les pires oppresseurs du pays, accusant les prêcheurs de s’approprier jusqu’au quart des terres et du travail d’autrui tandis qu’Edward Burrough des quakers allait plus loin en les qualifiant de source de tout le mal accablant les nations, et soulignait qu’aucun commerçant n’aurait pu, comme les prêtres avec leurs dîmes, contraindre légalement leurs clients à financer leur subsistance.  Cette contestation trouvait sa traduction politique dans les programmes des Niveleurs qui réclamaient l’abolition pure et simple des dîmes, sans leur substituer un autre système de contribution obligatoire, chaque paroissien devant rester libre de financer, ou non, le culte de son choix. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les Bêcheux allaient au-delà de la seule question religieuse : dès 1650, ils réclament la redistribution aux pauvres des terres confisquées par la Couronne, le clergé et les royalistes. Winstanley, exigeait ainsi que les terres monastiques confisquées un siècle plus tôt lors de la dissolution des monastères rejoignent elles aussi le patrimoine commun, une proposition qui, si elle avait été suivie, aurait bouleversé en profondeur l’ensemble des rapports de propriété. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Matérialisme, anticléricalisme et affirmation de la tolérance religieuse et de la liberté de conscience&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La liberté de conscience figurait au programme de l’ensemble des Niveleurs, qui réclamaient la protection de toutes les expressions de la foi chrétienne. Cette revendication débouchait chez les radicaux les plus avancés sur une remise en cause plus profonde : celle du monopole du clergé sur l’interprétation des Écritures. Là les dominants voulaient réserver la lecture de la Bible à une élite savante, les radicaux répliquaient que tout individu pouvait comprendre la parole de Dieu aussi bien, sinon mieux, que le théologien, et s’opposaient à la théologie académique des universités (l’étude de la foi et des questions religieuses), elle-même perçue comme l’expression de la classe dominante. Cette conviction se traduisait concrètement : dans les Églises baptistes, le sermon devait être suivi d’une discussion ouverte à tous les fidèles, et non reçu passivement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Winstanley, qui revendiquait de lire les récits bibliques comme des allégories plutôt que comme des faits littéraux,  poussa cette logique jusqu’à un matérialisme avant l’heure (la doctrine philosophique selon laquelle seule la matière existe réellement et que tous les phénomènes s’expliquent par des processus matériels) : puisque Dieu était partout et que la matière était divine, la distinction entre sacré et profane (ce qui appartient au monde ordinaire, matériel et non religieux) s’effondrait et le paradis n’était plus à chercher dans l’au-delà mais ici même sur cette terre. Accusé par le pouvoir de vouloir par là “détruire tout gouvernement, tout clergé et toute religion”, Winstanley répondait : “cela est fort vrai.” &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Chez de nombreux radicaux, on observait également un déclin clair de la croyance en l’enfer. Christopher Hill rappelle qu’elle constituait l’un des piliers de la persécution religieuse et de l’ordre social : la peur de l’enfer servait à maintenir les classes inférieures dans la soumission. Pour les radicaux, l’enfer véritable était maintenant celui que les hommes s’étaient créé sur terre, c’est-à-dire une société organisée au profit des privilégiés. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Willam Walwyn, un des leaders des Niveleurs.&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette effervescence culminait enfin dans une crise de l’autorité biblique elle-même. William Walwyn, une des figures principales du mouvement des Niveleurs, jugeait les Écritures si manifestement contradictoires qu’elles ne pouvaient pas être la parole de Dieu, Laurence Clarkson des Ranters y trouvait tant d’incohérences qu’il n’y accordait pas plus de foi qu’à aucun autre récit,  et Jacob Bauthumley, aussi associé aux Ranters, systématisait lui aussi une lecture allégorique et en venait à ne plus lui accorder davantage de valeur qu’à n’importe quel autre livre écrit par un homme. Ajoutée à l’influence du scepticisme du philosophe Thomas Hobbes –  qui rendait la seule référence biblique insuffisante pour trancher les questions politiques – cette crise généralisée de l’autorité religieuse contribua, dans les années 1650, à banaliser un athéisme que des contemporains jugeaient sans précédent dans l’histoire.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une guerre des pauvres contre les riches et les oppresseurs ?&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;En plus de contester fermement les idées dominantes en matière religieuse et l’autorité du clergé, les radicaux s’en prenaient aussi explicitement aux riches et aux oppresseurs. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour incarner cette colère, les radicaux puisaient largement dans l’allégorie biblique. Gerrard Winstanley relisait ainsi le meurtre d’Abel par Caïn comme le combat originel entre pauvres opprimés et riches propriétaires fonciers, William Erbery des Seekers espèrait voir Dieu  anéantir tous les oppresseurs du pays et Abiezer Coppe des Ranters promettait aux  “grands de ce monde” d’affreux malheurs à venir et sommait les puissants de s’incliner devant les pauvres qu’ils avaient écrasés. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Christopher Hill montre que cette colère débouche, chez Gerrard Winstanley, sur une théorie économique qui annonce &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/comprendre-lessentiel-de-marx-en-10-minutes/#quest-ce-que-le-capitalisme-&quot;&gt;les analyses en termes d’exploitation du travail&lt;/a&gt;. Selon Winstanley, un homme ne peut s’enrichir qu’en travaillant lui-même ou en se faisant aider par le travail d’autres hommes, et dans ce dernier cas, sa richesse appartient tout autant à ceux qui l’ont produite qu’à lui-même. Ce que les riches reçoivent, ils ne le doivent en réalité qu’au fait que d’autres ont travaillé pour eux. Ainsi pour Winstanley, le plus grand péché n’est pas commis par les pauvres qui volent pour survivre, mais par celui qui enferme des richesses qui devraient appartenir à tous dans ses coffres pendant que d’autres meurent de privation. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Le pacifisme et l’anticolonialisme&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Les radicaux prirent également position sur la guerre et l’impérialisme anglais. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En janvier 1661 les quakers formulèrent une déclaration de pacifisme absolu, associée à un refus du service militaire. Christopher Hill note que certains radicaux allaient plus loin en rejetant la mission civilisatrice autoproclamée des Anglais protestants. Sur l’Irlande, William Walwyn des niveleurs assimilait ainsi la cause des Irlandais luttant pour leur liberté à celle des Anglais combattant leurs propres oppresseurs. Certains élargissaient leur charge à l’ensemble de l’impérialisme en accusant frontalement les marchands de la Compagnie des Indes de piller les biens des Indiens, et dénonçait le sort qui leur était réservé à savoir bien souvent tués ou réduits en esclavage. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une démocratie véritable&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Beaucoup de radicaux souhaitaient également la mise en place d’une véritable démocratie. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 1647, Thomas Rainborough et Edward Sexby des Niveleurs réclamaient ainsi le suffrage universel masculin, contre les propositions plus modérées qui cherchaient à exclure du droit de vote les pauvres et les domestiques. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Gerrard Winstanley poussait le raisonnement le plus loin, en étendant à la sphère économique la logique démocratique des Niveleurs : pour lui, le pauvre avait autant de droit à la terre que le riche, et c’est là que résidait la vraie liberté. Il constatait que l’abolition de la monarchie ne suffisait pas :  une fois “la branche” monarchique coupée, écrivait-il, “l’arbre de l’oppression est toujours debout et cache toujours le soleil de la liberté au pauvre peuple”. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Christopher Hill résume ainsi le programme porté par les radicaux de la base : une démocratisation de la religion par l’abolition de la dîme (l’impôt religieux), une démocratisation de la justice par la décentralisation des tribunaux et la suppression des honoraires d’avocats, une démocratisation de la médecine par des médicaments gratuits et accessibles à tous. Dans tous ces cas, l’ennemi était le même : le monopole d’une petite caste.&lt;br /&gt;Pour voir son projet advenir, Winstanley souhaitait la constitution d’une armée populaire non professionnelle, la seule à même de pouvoir repousser toute menace contre la liberté, plutôt qu’une armée permanente au service d’un pouvoir, fût-il parlementaire. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une critique de la loi écrite pour les dominants&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;“La loi n’est que la volonté déclarée des conquérants sur la manière dont ils veulent que leurs sujets soient gouvernés”, écrivait Winstanley dans &lt;em&gt;Fire in the Bush&lt;/em&gt; (1650), une formule qui résume sa conception de l’État et de ses institutions légales comme instruments destinés, avant tout, à maintenir les classes dominées à leur place. Les lois édictées par les rois, précise-t-il ailleurs, ont toujours été conçues pour sanctionner précisément les actes que le peuple est le plus enclin à commettre par nécessité, afin que les hommes de loi, le clergé et pouvoir royal, puissent continuer de tirer profit et de vivre dans l’abondance grâce au travail des autres. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Cette critique n’était pas isolée. Pour George Fox seuls les riches oppresseurs disposaient du pouvoir de choisir les législateurs, et ils choisissaient logiquement ceux qui soutenaient leur domination tandis le pauvre n’avait d’autre option que de se soumettre à ces lois écrites par les oppresseurs, sous peine d’être qualifié de rebelle. John Warr, auteur d’ouvrages juridiques, allait dans le même sens en expliquant que la loi était devenue un outil d’oppression du peuple, alors qu’elle devrait retrouver sa fonction originelle, selon lui protéger les pauvres contre les puissants, et non l’inverse.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/comprendre-lessentiel-de-marx-en-10-minutes/#une-critique-du-droit&quot;&gt;critique du droit semble annoncer celle qui viendra plus tard des marxistes&lt;/a&gt; et qui &lt;a href=&quot;http://frustrationmagazine.fr/elsa-marcel-ordre-bourgeois&quot;&gt;se perpétue aujourd’hui&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Contre la peine de mort et la prison&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Suivant la même logique, des radicaux s’opposèrent à la peine de mort et à la prison. L’exécution capitale, y compris pour meurtre, était perçue par ces derniers comme un assassinat légal. Ils s’appuyaient sur un argument religieux où seul Dieu aurait le droit de prendre la vie. George Fox et Gerrard Winstanley dénonçaient en particulier la peine de mort pour vol, qu’ils jugeaient disproportionnée et fondamentalement injuste envers ceux que la misère poussait à voler.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;George Fox, un des leaders des Quakers &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Gerrard Winstanley allait jusqu’à réclamer, dans sa république idéale, la disparition pure et simple des prisons, en posant un principe qui tranchait avec toute la philosophie pénale de son temps : la loi devait être corrective, et non punitive. Dès 1649, il formulait sa conviction que tout châtiment ne devait avoir d’autre but que de faire partager au coupable la vie d’une collectivité fondée sur la loi de l’amour mutuel, c’est-à-dire une conception de la justice comme réintégration plutôt que comme vengeance.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;L’éducation pour toutes et tous&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;L’éducation occupait une place centrale dans le projet des radicaux : Gerrard Winstanley la voulait ouverte aux deux sexes et strictement égalitaire, refusant qu’existe une caste de savants spécialisés vivant du seul travail des autres, dont tout le savoir consisterait à  “lire, méditer et écouter les autres parler”. Il exigeait que l’instruction inclut obligatoirement l’apprentissage des métiers et une activité physique, au même titre que les langues ou l’histoire, et que les inventions, une fois faites, soient systématiquement rendues publiques plutôt que monopolisées.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les radicaux cherchaient à abolir la distinction entre spécialistes et profanes, en s’attaquant à la suprématie du latin, du grec et de l’hébreu au profit des langues maternelles. Gerrard Winstanley poussait cette logique jusqu’à proposer que la science, la philosophie et la politique soient enseignées, dans chaque paroisse, par un non-spécialiste élu, puisant ses connaissances dans un fonds d’informations collectées collectivement. Christopher Hill note que l’intérêt des radicaux pour l’astrologie, l’alchimie et la magie procédait de la même exigence : mettre la science au service concret des problèmes humains, plutôt que la laisser s’enfermer dans un vocabulaire incompréhensible pour le travailleur moyen. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette réflexion débouchait sur des propositions très concrètes : un enseignement universel dans la langue maternelle, pour garçons et filles, jusqu’à dix-sept ans, suivi de six années d’université pour les meilleurs élèves. L’éducateur William Dell réclamait des écoles primaires dans chaque village, des écoles secondaires dans les villes moyennes, et des universités dans chaque grande ville, le tout financé par le travail manuel des étudiants eux-mêmes, appelés à exercer un métier utile une partie de leur temps. Winstanley reprenait cette exigence à son compte, sans discrimination de classe ni de sexe, précisément pour éviter l’émergence d’une classe d’érudits oisifs qu’il jugeait “la cause de tous les ennuis du monde”.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une contestation de la “valeur-travail”&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Une partie des radicaux, note Christopher Hill, renversaient frontalement la doctrine de la dignité du travail, un des piliers de l’éthique protestante. Se faisant, les classes populaires se réappropriaient des valeurs jusque-là réservées à l’aristocratie oisive. Ce sont les Ranters qui exploitèrent cette voie, en continuité avec le familisme (une secte mystique) qui avait la réputation d’encourager la paresse au travail. Ce refus, souligne Christopher Hill, n’était pas qu’une posture idéologique : il correspondait au mode de production des cottagers, les paysans pauvres qui ne travaillaient que lorsque le prix du blé était élevé, l’inverse de ce qu’attendait la discipline patronale naissante. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Encore aujourd’hui cette morale de la valeur du travail en tant que tel est un outil au service des dominants pour faciliter l’exploitation. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/non-vous-navez-pas-a-etre-fier-de-votre-travail&quot;&gt;Elle est tellement ancrée qu’on la retrouve également à gauche comme le montrait Guillaume Etievant dans un article récent&lt;/a&gt;.  &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;La critique de la propriété privée et le communisme avant l’heure&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Gerrard Winstanley, lui-même salarié agricole qui gardait les vaches tout en rédigeant ses pamphlets, incarnait la radicalité ultime de la période. Il est resté dans l’Histoire comme un des fondateurs du communisme chrétien et un des précurseurs du socialisme et de &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=nKt6IQn1BUI&amp;amp;list=PLKR2py3CkugVdxlIxEDLi66AvwGbmKNqB&amp;amp;index=1&quot;&gt;l’anarchisme&lt;/a&gt;. Pour lui, la terre devait devenir “le trésor commun où puiserait l’humanité tout entière, sans distinction de personne”. Pour le justifier, Winstanley opèrait un renversement complet de la doctrine chrétienne du péché originel : ce n’est pas la Chute qui avait engendré la propriété, c’est au contraire la propriété qui avait engendré la Chute. La Chute correspondait au moment où certains hommes s’étaient approprié la terre par la force et en avaient exclu les autres, forcés de devenir leurs serviteurs. L’appareil d’État (armées, lois, tribunaux, prisons…) avait pour fonction essentielle de protéger ce vol originel commis par les riches au détriment des pauvres. Perpétuer cette possession revenait à endosser le péché de ses pères de génération en génération. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De ce diagnostic, il tirait une conséquence pratique radicale : puisque ce n’est pas le travail qui constitue une malédiction, mais l’exploitation, il fallait abolir le salariat lui-même pour retrouver la liberté d’avant la Chute. Achat, vente, marché : tout ce système faisait, selon lui, partie intégrante de la faute originelle. Winstanley remontait ainsi jusqu’à la racine – la propriété elle-même – et en faisait un objet proprement anti-chrétien : “ce gouvernement qui donne la liberté de s’approprier toute la terre (…) est le gouvernement de l’Antéchrist”, écrivait-il en espérant que l’Angleterre serait la première nation à s’en affranchir.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais Winstanley n’était pas seul sur ce terrain. Le Ranter Abiezer Coppe voyait dans l’abolition de la propriété “un dessein des plus magnifiques”, George Foster, du même courant, allait jusqu’à annoncer une révolution mondiale qui ferait de toute la création un bien commun. Christopher Hill note cette contamination communiste au sein du mouvement des Niveleurs, et que leurs porte-parole informels allaient, sur la question de la propriété, bien plus loin que leurs dirigeants officiels. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En 1652, Winstanley pousse cette pensée jusqu’à son aboutissement dans &lt;em&gt;La Loi de liberté&lt;/em&gt;, un véritable projet de constitution pour une république communiste. Christopher Hill relève que Winstanley esquisse ce que le marxisme appelle “le dépérissement instantané de l’État” où agents gouvernementaux, hommes de loi et clergé professionnel deviennent superflus, une fois le marché aboli. Pour sa mise en place, Winstanley n’envisageait pas une expropriation par la force, mais une période de transition fondée sur la persuasion. Il insistait sur le fait qu’un peuple uni dans la propriété collective deviendrait le plus fort du monde, puisque c’étaient précisément, selon lui, la défense de la propriété et de l’intérêt individuel qui, partout, causaient guerres et massacres.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour Christopher Hill ces propositions, aussi intéressantes qu’elles furent, ne furent jamais qu’un rêve, car elles arrivaient trop en avance sur les possibilités réelles de l’époque.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La révolution vaincue&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour Christopher Hill, ce qu’il appelait “la seconde révolution”, la révolution sociale, fut vaincue, car elle cherchait à étendre la démocratie et à s’en prendre aux intérêts des possédants. Cela impliquait donc pour ces derniers de composer avec une partie de leurs adversaires d’hier pour mettre un terme à l’expérience révolutionnaire quitte à restaurer une bonne partie de l’ordre précédent.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pourquoi, plus précisément, cette seconde révolution échoua-t-elle ? Pour Christopher Hill, les raisons sont multiples. La première tient à une divergence d’intérêts devenue inévitable : une fois la monarchie vaincue, les possédants qui dirigeaient le Parlement avaient déjà obtenu l’essentiel de ce qu’ils voulaient, et n’avaient donc plus aucun intérêt à laisser prospérer un mouvement qui s’en prenait désormais à la propriété elle-même. Cromwell et les dirigeants du Commonwealth choisirent alors de rétablir l’ordre en réprimant les éléments les plus révolutionnaires de leur propre camp : une répression que les radicaux les plus avancés, comme Winstanley, n’avaient pas les moyens d’affronter. À cela s’ajoutaient les divisions internes entre une multitude de groupes aux objectifs parfois incompatibles, ainsi que l’épuisement provoqué par des années de guerre civile et le faible enracinement dans la société des mouvements les plus radicaux.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;La restauration de la royauté&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Le 29 mai 1660, Charles II, fils du roi décapité en 1649, fait son retour à Londres et la monarchie Stuart est restaurée. L’armée est largement démobilisée, à l’exception de quelques régiments triés et purgés de leurs éléments les plus radicaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette issue est l’aboutissement d’un lent renoncement, entamé bien avant 1660. Dès 1647, l’armée s’était révélée incapable d’instaurer la société démocratique qu’espéraient ses éléments les plus radicaux. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Le retour de la censure et de la répression &lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La censure retrouva après 1660 la même vigueur qu’avant la révolution. Une nouvelle loi interdisait désormais de réunir plus de vingt signatures sur une pétition cherchant à modifier une disposition légale de l’Église ou de l’État, sauf à obtenir au préalable l’aval d’au moins trois juges de paix (des magistrats locaux) ou de la majorité du grand jury du comté (une assemblée de citoyens locaux), c’est-à-dire, souligne Christopher Hill, l’aval des possédants eux-mêmes. C’est l’une des formes les plus fortes de l’activité politique populaire de l’époque, la pétition de masse, qui se trouvait ainsi étranglée.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La mobilité géographique fût aussi entravée. L’&lt;em&gt;Act of Settlement&lt;/em&gt; de 1662 mit fin à la liberté de circulation qui avait constitué l’un des acquis essentiels des années révolutionnaires. Les juges de paix se voyaient désormais investis du pouvoir de diriger la main-d’œuvre là où elle était économiquement utile, et de l’empêcher là où elle ne servait, à leurs yeux, aucun but productif. Ils pouvaient expulser les squatters des friches et les propriétaires terriens retrouvaient le droit d’enclore les forêts et de défricher à leur guise.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les lois sur la chasse achèvaient cette reprise en main : après 1671, les gardes-chasse obtinrent le droit de fouiller les maisons et de confisquer les armes de la population, preuve éclatante, selon Christopher Hill, de la concentration du pouvoir entre les mains des propriétaires fonciers. Enclosures et lois sur la chasse privaient ainsi les paysans pauvres d’une grande part de leurs ressources alimentaires traditionnelles. La &lt;em&gt;Corporation Act&lt;/em&gt;, enfin, achevait d’expulser les radicaux de l’administration des villes : combinée à la loi contre les pétitions, au retour de la censure et à la fin de la tolérance religieuse, elle les privait de tout moyen d’action politique organisée.&lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Le retour à l’ordre moral&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;La Restauration ne se contenta pas de rétablir le roi et les lords (les membres de la noblesse britannique) : elle s’accompagna d’une véritable offensive idéologique pour restaurer la fonction sociale du péché. Le péché originel devait demeurer une donnée permanente de la condition humaine, faute de quoi tout l’édifice qui en découlait, à commencer par la propriété elle-même, s’effondrerait. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette reprise en main théologique avait d’ailleurs commencé avant même la Restauration proprement dite : la &lt;em&gt;Blasphemy Act&lt;/em&gt; du 9 août 1650 visait déjà spécifiquement les Ranters, sanctionnant quiconque proclamait que l’adultère, l’ivrognerie ou le vol n’étaient pas des péchés : six mois de prison pour un premier délit, l’exil pour le second, la mort en cas de récidive après retour d’exil.  Les Ranters abdiquèrent dans leur grande majorité, puisqu’ils n’avaient pas la vocation du martyre. &lt;/p&gt;



&lt;h3&gt;Une relecture post-mortem de la révolution par les néolibéraux&lt;/h3&gt;



&lt;p&gt;Il n’y eut pas que les contemporains de la Restauration pour vouloir désamorcer la charge subversive de la révolution anglaise : trois siècles plus tard, une nouvelle génération d’historiens accompagna, dans les années 1980, la révolution conservatrice thatchérienne (les réformes économiques et politiques menées par Margaret Thatcher au Royaume-Uni dans les années 1980 marquées par le libéralisme économique, les privatisations, la réduction du pouvoir des syndicats et du rôle de l’État) en proposant sa propre relecture du passé. Le geste le plus révélateur fut de rejeter l’appellation de “Révolution anglaise”, au profit de celle de  “guerre civile anglaise”, un choix de mots qui permit de vider l’événement de sa dimension transformatrice et de gommer les aspects proprement révolutionnaires du processus. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que Christopher Hill nous montre c’est qu’au XVIIe siècle, une trajectoire radicalement différente fut presque à portée de main : l’abolition de la propriété, une démocratie étendue jusqu’à l’économie, la fin du salariat, l’égalité entre les sexes, l’éducation pour tous, la justice comme réparation plutôt que vengeance…  Avec la défaite de cette “seconde révolution” c’est tout un imaginaire qui fut oublié, tandis que la première révolution a imposé le sien. C’est précisément ce travail de sape qu’un livre comme &lt;em&gt;Le Monde à l’envers&lt;/em&gt; est venu contrarier. En redonnant voix à ceux que l’histoire officielle avait relégués au silence, Christopher Hill nous rappelait qu’aucun ordre social, aussi solidement établi qu’il puisse paraître, n’est jamais la seule option sur la table. Les propriétaires du XVIIe siècle avaient face à eux des hommes et des femmes qui réclamaient tout bonnement que la terre appartienne à tous. Ils ont perdu cette bataille-là mais le fait même qu’elle ait eu lieu, avec une telle intensité et une telle inventivité, mérite d’être arraché à l’oubli.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Christopher Hill, &lt;em&gt;Le Monde à l’envers. Histoire des idées radicales dans la Révolution anglaise&lt;/em&gt;. Editions Sociales et éditions KLINCKSIECK, 648 pages, réédition 2025, 35 euros&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;em&gt;Les maisons d’édition indépendantes traversent une grave crise. &lt;a href=&quot;https://editionssociales.fr/&quot;&gt;Les Éditions Sociales,&lt;/a&gt; éditeurs historiques du marxisme, font partie de celles-ci : si vous voulez faire des emplettes c’est le moment. &lt;/em&gt;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Féminisme</category><category>International</category><category>On a vu, lu, joué</category><category>Travail</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Vidéo) Quelle vie au travail ? Table Ronde avec Marina Mesure &amp; Guillaume Étiévant (Frustration)</title><link>https://frustrationmagazine.fr/travail-guillaume-etievant/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/travail-guillaume-etievant/</guid><description>&lt;p&gt;Description LFI Bordeaux : « Mettre fin à la mort au travail, c&amp;rsquo;est possible ! Chaque jour en France, au moins 2 personnes meurent au travail. Face à cette réalité dramatique, quelle vie au travail voulons-nous vraiment ? Retrouvez l&amp;rsquo;intégralité de la table ronde organisée le 27 juin au Pulp Saint-Michel (Bordeaux), réunissant usagers, experts et [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Mon, 27 Jul 2026 16:22:10 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Description LFI Bordeaux : « Mettre fin à la mort au travail, c’est possible ! Chaque jour en France, au moins 2 personnes meurent au travail. Face à cette réalité dramatique, quelle vie au travail voulons-nous vraiment ? Retrouvez l’intégralité de la table ronde organisée le 27 juin au Pulp Saint-Michel (Bordeaux), réunissant usagers, experts et figures politiques pour débattre et proposer des solutions concrètes pour la sécurité et la dignité des travailleurs. 🤝 Intervenants : • Marina Mesure – Eurodéputée (La France Insoumise / GUE/NGL) • Guillaume Étiévant – Frustration Magazine • Nordine Raymond – Référent Institut La Boétie Gironde »&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Économie</category><category>Travail</category><category>Vidéo</category><author>Guillaume Étievant</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>L’Alliance française : 140 ans de “soft power” colonial</title><link>https://frustrationmagazine.fr/lalliance-francaise-140-ans-de-soft-power-colonial/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/lalliance-francaise-140-ans-de-soft-power-colonial/</guid><description>&lt;p&gt;Elle se présente comme le bras tendu de la France vers le monde : un réseau de plus de 800 antennes dans 138 pays, dédié au partage de la langue et des arts, au « dialogue interculturel », au rayonnement. En réalité, l&amp;rsquo;Alliance française est une institution fondée dans les colonies, entretenue par la Françafrique, et dont [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 24 Jul 2026 10:37:53 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Elle se présente comme le bras tendu de la France vers le monde : un réseau de plus de 800 antennes dans 138 pays, dédié au partage de la langue et des arts, au « dialogue interculturel », au rayonnement. En réalité, l’Alliance française est une institution fondée dans les colonies, entretenue par la Françafrique, et dont le modèle social repose aujourd’hui sur la précarité de ceux qu’elle prétend servir. Petite rétrospective sur 140 ans de “mission civilisatrice” dont on se serait bien passés.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Je me souviens du moment où j’aurais dû comprendre ce qu’était l’Alliance française. J’étais stagiaire dans une boîte audiovisuelle parisienne, et un chef monteur (ancien science-potteux toulousain,) m’avait ajoutée à un groupe Facebook de mèmes entre mecs de sa promo pour me prouver qu’il était super drôle. Sur le groupe : des mêmes misogynes, validistes, racistes bref le catalogue habituel du mec diplômé qui se croit transgressif, ponctué de memes pseudo gaucho pour rappeler quand même que ce groupe était un truc très “second degrès”. Mais aussi et surtout, des screenshots. Des captures d’écran des commentaires Facebook sur les photos d’un de leurs potes, lequel était directeur d’une structure de l’Alliance française au Nigeria. Ce que cette troupe de tocards trouvait si génial à screenshotter en boucle, c’était les compliments que ses élèves nigérians lui laissaient en français sous ses photos de profil. Des gens qui apprenaient une langue et qui s’essayaient à l’exercice de complimenter leur professeur. Les membres du groupe (qui n’existe plus depuis, ou dont j’ai du moins été exclue) étaient tous hilares de ces publications. De mon côté, je n’avais pas encore percuté ce qu’était l’Alliance française.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que je n’avais pas encore vu, c’est que cette scénette numérique était un condensé parfait de la structure. D’un côté, un cadre blanc expatrié, bien installé dans son poste de directeur d’institut à Lagos, issu d’une grande école dont le réseau continue de lui ouvrir des portes à dix mille kilomètres de distance. De l’autre, des élèves qui font l’effort d’apprendre une langue qu’ils n’ont pas choisie, dans une institution qu’ils n’ont pas fondée, pour accéder à des espaces rendus conditionnellement accessibles depuis deux siècles. Et au bout de la chaîne, une bande de mecs blancs diplômés qui ricane sur un groupe facebook.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Une naissance coloniale assumée&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pour celles et ceux qui n’en auraient jamais entendu parler, ce qui serait parfaitement logique, puisque l’AF est de ces institutions dont on bénéficie ou qu’on subit sans forcément en connaître le nom, voilà le tableau : l’Alliance française est une organisation à but non lucratif qui gère un réseau mondial d’établissements d’enseignement du français et de diffusion de la culture française. Elle est présente dans 138 pays, compte environ 800 antennes, et accueille chaque année quelques 500 000 apprenants. Elle donne des cours de français, organise des expositions, des projections de films, des conférences. En façade, c’est une association culturelle, en pratique, c’est un instrument de politique étrangère financé à hauteur de plusieurs centaines de millions d’euros par le gouvernement français. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’Alliance française naît le 21 juillet 1883. On est en plein dans ce que Jules Ferry appelle fièrement « la politique coloniale de la France ». Paul Cambon, ancien proche collaborateur de ce même Jules Ferry, fait partie du comité fondateur de l’AF. Les autres membres du premier bureau ? Ferdinand de Lesseps qui n’est ni plus ni moins que celui qui a creusé le canal de Suez au &lt;a href=&quot;https://investigaction.net/70-000-fellahs-egyptiens-morts/&quot;&gt;prix de dizaines de milliers de vies égyptiennes&lt;/a&gt;, Louis Pasteur, Ernest Renan : le même Renan qui écrivait en 1871 que « la conquête d’une race inférieure par une race supérieure n’a rien de choquant » (joli choix pour une institution dédiée au partage culturel) et Jules Verne. L’intelligentsia impériale française dans son jus le plus pur, réunie pour propager, selon les propres termes des statuts fondateurs, « la langue française dans les colonies et protectorats et à l’étranger. » J’insiste là-dessus : nous ne sommes pas dans une interprétation rétrospective un peu sévère. La franchise de l’époque coloniale a ceci de presque facilitant qu’elle ne prenait pas la peine de se faire discrète. 1883, c‘est aussi la période où la France sort d’une défaite humiliante face à la Prusse (1870). L’AF est en partie une réponse à cette blessure : puisqu’on ne peut pas récupérer les provinces perdues par les armes immédiatement, on va construire la puissance française par la langue, la culture et par la présence dans le monde. L’institution naît d’un désir de puissance et de colonialisme “sans armes” donc.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Charles Gide (économiste et figure intellectuelle de l’AF) &lt;a href=&quot;https://shs.cairn.info/revue-historique-2004-4-page-763?lang=fr&quot;&gt;dit à l’époque&lt;/a&gt; sans pudeur aucune : &lt;em&gt;«  »Arabes d’Afrique noire, noirs du Niger et du Congo, Annamites du Tonkin, races barbares, nous vous frapperons à notre image ; nous vous apprendrons notre langue. ».&lt;/em&gt; On observera ici une large palette du vocabulaire de la « mission civilisatrice ». La « mission civilisatrice »  c’est le nom qu’on donnait alors à l’idée que les peuples colonisés avaient besoin qu’on les aide à accéder à la raison, au progrès, à la modernité, toutes ces choses que les européens s’estimaient seuls à posséder en quantités suffisantes. On pourrait dire en un sens que ces gens-là sont “sincères”. Ils croient réellement que la France a quelque chose à apporter au monde, que sa langue est un vecteur d’émancipation, que sa culture vaut mieux que celles qu’elle est en train d’écraser. Cette conviction ne distingue pas vraiment les fondateurs de 1883 de leurs successeurs. Aujourd’hui on parle de  « dialogue interculturel » et de « rayonnement », mais la structure de la pensée est identique : la France a quelque chose à donner et ceux qui reçoivent devraient être reconnaissants. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le soft power au service de la Françafrique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Aujourd’hui, l’Alliance française &lt;a href=&quot;https://www.fondation-alliancefr.org/?cat=1&quot;&gt;c’est plus de 800 antennes dans 138 pays&lt;/a&gt;, plus une centaine d’Instituts français, pour un budget global de 800 millions d’euros dont 52,6 millions spécifiquement fléchés vers l’Institut français seul. C’est le réseau culturel le plus étendu au monde. &lt;a href=&quot;https://www.senat.fr/rap/a18-149-2/a18-149-22.html&quot;&gt;445 de ses antennes sont officiellement conventionnées avec le ministère des Affaires étrangères&lt;/a&gt;, qui leur verse des subventions et leur détache du personnel. Ce n’est pas un secret : la France coordonne explicitement son réseau culturel et son réseau diplomatique, et l’AF y joue le rôle de ce qu’on appellerait un « actif réputationnel ».&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce réseau ne peut pas être pensé séparément de ce que François-Xavier Verschave a nommé la Françafrique, ce système de domination post-coloniale qui mêle mécanismes officiels et réseaux occultes. Comment résumer la françafrique ? Et bien c’est par exemple le franc CFA contrôlé par le Trésor français jusqu’en 2019 (je ne peux que vous conseiller l’excellent ouvrage de Fanny Pigeaud &amp;amp; Ndongo Samba Sylla, &lt;a href=&quot;https://www.editionsladecouverte.fr/l_arme_invisible_de_la_francafrique-9782348082108&quot;&gt;&lt;em&gt;L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;), mais c’est aussi, le soutien à des régimes autoritaires, les interventions militaires présentées comme du maintien de l’ordre. Pendant que tout ça se jouait, l’AF enseignait Molière et organisait des expositions de photos de châteaux de la Loire comme pour éduquer une classe de CM2. Elle était la vitrine culturelle du système, le côté propre qu’on montre quand on demande à la France ce qu’elle fait en Afrique. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui tient le dispositif depuis 140 ans, c’est une conviction : la France diffuse &lt;strong&gt;&lt;em&gt;la&lt;/em&gt;&lt;/strong&gt; culture. Quand je dis &lt;em&gt;LA&lt;/em&gt; culture, ce que j’entends c’est que pour eux (les membres de l’AF) les &lt;em&gt;valeurs&lt;/em&gt; françaises auraient une portée universelle, la langue serait un bien commun de l’humanité, son histoire une ressource partagée. Cette idée que la France, en se répandant dans le monde, rend service au monde c’est l’universalisme républicain. Une doctrine qui naît officiellement avec la Révolution française de 1789. L’idée est la suivante : la France n’est pas en train de produire des valeurs françaises mais des valeurs humaines (la liberté, l’égalité, la raison blablabla) qui appartiennent, par définition, à tout le monde. Elle en serait la première dépositaire, chargée de les transmettre au reste du monde qui ne les a pas encore reçues. Un “beau” récit, immédiatement contredit par les faits : en 1789, les esclaves des colonies françaises ne sont pas libérés. L’universalisme s’arrête aux frontières de la métropole, et même là, il exclut les femmes, les pauvres, les non-propriétaires et beaucoup d’autres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ça ne l’empêche pas de fonctionner comme discours de légitimation de la colonisation tout au long du XIXe siècle. Jules Ferry, dans &lt;a href=&quot;https://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-discours-parlementaires/jules-ferry-28-juillet-1885&quot;&gt;son discours du 28 juillet 1885 &lt;/a&gt;devant la Chambre des députés le dit frontalement : les « races supérieures » ont un « devoir » envers les « races inférieures », celui de les amener à la civilisation. Vous m’en direz tant. “L’universel” et “le français” sont devenus synonymes sans que quiconque ait eu son mot à dire apparemment. Heureusement, Aimé Césaire démonte cette mécanique en 1950 dans son &lt;em&gt;Discours sur le colonialisme&lt;/em&gt; : ce que l’Europe appelle « civilisation », c’est une violence particulière déguisée en cadeau universel. Onze ans plus tard, Frantz Fanon pousse l’analyse plus loin dans &lt;em&gt;Les Damnés de la Terre&lt;/em&gt; : le colonisé est construit comme un être qui n’accède à l’humanité pleine et entière qu’en passant par la culture du colonisateur : sa langue, ses codes, ses références.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;L’Alliance française c’est précisément l’institution chargée d’organiser ce passage. Elle ne se vit pas comme un appareil de domination mais comme une main tendue. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle dure et qu’elle embrouille beaucoup de monde.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La précarité comme modèle colonial&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’Alliance française emploie deux catégories de personnes qui ne vivent pas  leur travail pour l’institution de la même façon. D’un côté, des fonctionnaires français détachés par le Quai d’Orsay : bien protégés, souvent expatriés, avec statut, indemnités et couverture sociale française. De l’autre, des enseignants locaux sous contrats locaux, sans équivalence statutaire, dans des situations qui varient d’un pays à l’autre selon les conventions collectives locales, autant dire que la protection est, au mieux, aléatoire. Cette dualité reproduit exactement la hiérarchie coloniale originelle, les cadres venus de France au sommet, les locaux en dessous, payés localement, remplaçables. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que Frantz Fanon décrit dans &lt;em&gt;Les Damnés de la Terre&lt;/em&gt; en 1961 s’applique donc ici : le colonisé, pour accéder à une reconnaissance sociale et économique, doit passer par la culture et la langue du colonisateur. Ce passage n’est jamais gratuit, ni symboliquement ni littéralement. L’Alliance française est, depuis 1883, une des institutions chargées d’organiser ce péage. Ce qui est assez révélateur par ailleurs, c’est d’observer qui fait tourner la machine. Aux postes de direction, on trouve largement des expatriés français, souvent passés par des grandes écoles. À l’exécution : les cours, les ateliers, le contact quotidien avec les élèves, on trouve des enseignants locaux. Françoise Vergès l’écrit en 2018 &lt;a href=&quot;https://shs.cairn.info/revue-du-crieur-2018-2-page-68&quot;&gt;dans la &lt;em&gt;Revue du Crieur&lt;/em&gt; &lt;/a&gt;: le français est « la langue de la hiérarchie, de la colonisation ». L’Alliance Française vend un accès à une hiérarchie et elle le fait en reproduisant cette hiérarchie en interne. Seumboy et le média&lt;a href=&quot;https://histoirescrepues.fr/&quot;&gt; &lt;em&gt;Histoires Crépues&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; documentent depuis 2020 cette mécanique plus largement : comment la France a construit des institutions culturelles qui font passer une domination particulière pour un bien universel, et comment ces institutions recrutent leur main-d’œuvre d’exécution directement dans les populations qu’elles prétendent émanciper. L’AF en est un exemple parmi d’autres.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il faut aussi poser la question de qui apprend le français dans ces structures, et pourquoi. Le public des AF, dans les pays anciennement colonisés, n’est généralement pas un public populaire. C’est en grande partie un public de classes moyennes et supérieures locales : des gens qui ont besoin du français pour accéder aux administrations, aux grandes écoles et aux élites économiques héritées de la période coloniale. La langue que l’Alliance Française enseigne, c’est la langue du pouvoir dans des pays où ce pouvoir a été organisé par la colonisation française elle-même. En ce sens, l’AF entretient une infrastructure de classe. Elle forme des gens à naviguer dans un système qu’elle a contribué à mettre en place, et elle leur fait payer cet accès, littéralement, puisque beaucoup de cours sont payants. Ce n’est pas tout à fait le même projet que d’enseigner le bambara ou le wolof.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;L’imposture de l’universalisme linguistique&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;L’Alliance française répète depuis 1883 la même chose : le français est universel. L’idée n’est pas née avec l’AF. En 1784, un certain Antoine de Rivarol remporte le prix de l’académie de Berlin avec un texte intitulé &lt;em&gt;Discours sur l’universalité de la langue française&lt;/em&gt;. Le texte explique que le français est la langue de la raison, de la clarté, de la logique  et que les autres langues sont, par comparaison, un peu approximatives. Rivarol n’est pas un marginal : il est applaudi. L’Académie française tient encore aujourd’hui des versions actualisées de ce discours, avec la même conviction et le même sens de la modestie.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le problème est évident et évidemment raciste,  aucune langue n’est universelle par essence. Le wolof n’est pas moins précis que le français. Le bambara n’est pas moins apte à décrire le monde. L’arabe n’est pas moins logique. Ce que Rivarol appelait « universalité », c’était simplement le fait que le français était alors la langue des cours royales européennes autrement dit, la langue des gens qui avaient le pouvoir de décider ce qui était universel. L’universalité du français est une affirmation politique qui a été répétée par des gens suffisamment puissants et suffisamment longtemps pour finir par ressembler à un fait.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette propagande a des effets très concrets, puisque pendant toute la période coloniale, et dans beaucoup d’anciens territoires colonisés encore aujourd’hui, des enfants ont été scolarisés exclusivement en français. Une langue qui n’était pas celle de leur famille, de leur quartier, de leur vie. Dans certaines écoles, parler sa propre langue en classe était sanctionné. Le wolof, le bambara, le moore &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/bretons-kabyles&quot;&gt;et tamazight &lt;/a&gt;ont été traités administrativement comme des « dialectes » : mot qui signifie, dans la bouche des administrations coloniales, une langue qui ne mérite pas d’être enseignée, ou prise au sérieux. Quand une langue disparaît ou s’effondre, c’est une façon entière de nommer le monde qui part avec elle, des savoirs, une littérature orale, une mémoire. Tout ça ne se remplace pas.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce qui dit peut-être le plus clairement ce qu’est réellement l’Alliance Française, c’est ce qu’elle n’a jamais fait. La France a construit des centaines d’institutions pour enseigner le français partout dans le monde. Elle n’a jamais construit l’équivalent pour que les Français apprennent le wolof, le fon, le moore, l’arabe maghrébin, le créole ou même le vietnamien. L’échange qu’elle met en scène va dans un seul sens qui n’a pas changé depuis 1883 : de Paris vers le monde.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;La rupture&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En mars 2025, le Mali, le Burkina Faso et le Niger &lt;a href=&quot;https://www.france24.com/fr/afrique/20250318-le-niger-et-le-burkina-faso-quittent-l-organisation-internationale-de-la-francophonie&quot;&gt;quittent l’Organisation Internationale de la Francophonie&lt;/a&gt;. Le communiqué dit tout : &lt;em&gt;« application sélective de sanctions sur la base de considérations géopolitiques et le mépris pour leur souveraineté »&lt;/em&gt; Ces trois pays avaient déjà, dans les années précédentes, expulsé les troupes françaises de leur territoire : le Burkina Faso leur avait donné un mois pour &lt;a href=&quot;https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/burkina-faso/burkina-faso-la-france-annonce-le-retrait-de-ses-troupes-d-ici-un-mois-apres-la-demande-de-ouagadougou_5622674.html&quot;&gt;plier bagage en janvier 2023&lt;/a&gt;, sans beaucoup de négociation. Ce rejet s’est construit sur soixante ans de présence militaire française au Sahel habillée en coopération, de soutien à des régimes autoritaires présenté comme de la “stabilité”, d’extraction de ressources grimées en partenariat commercial. Pendant tout ce temps, l’Alliance française a continué d’exister dans ces pays comme si elle était dans une autre pièce. Elle se racontait qu’elle était du côté de la culture, de l’échange, du beau qui est un narratif plus “sympa” que celui d’être du côté des soldats et des deals pétroliers. Elle a gardé ses portes ouvertes pendant que Barkhane menait ses opérations au Sahel. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce moment révèle une chose brutale : des décennies de diplomatie culturelle n’ont pas produit l’adhésion escomptée  mais du ressentiment. Une langue qu’on apprend parce qu’elle est la condition d’accès à l’administration, à l’emploi et à la mobilité n’est pas une langue qu’on a choisie, elle ne génère pas d’attachement. Et les gens qui ont vécu sous une domination savent généralement faire la différence entre un outil de cette domination et un cadeau. Même quand le dit outil se présente avec un programme de cinéma et des cours de conversation du soir.&lt;/p&gt;



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&lt;p&gt;&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Antiracisme</category><category>Édito</category><category>International</category><author>Farton Bink</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>(Republication) Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : la fausse bonne idée autoritaire</title><link>https://frustrationmagazine.fr/republication-loi-reseaux/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/republication-loi-reseaux/</guid><description>&lt;p&gt;La loi voulue par Emmanuel Macron interdisant l&amp;rsquo;accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans a été adoptée ce mercredi 22 juillet 2026 par le Parlement. Nous en parlions en début d&amp;rsquo;année dans ce papier de Rob Grams, que nous republions aujourd&amp;rsquo;hui. Emmanuel Macron veut faire passer rapidement une loi pour interdire [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Wed, 22 Jul 2026 18:32:59 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La loi voulue par Emmanuel Macron interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans a été adoptée ce mercredi 22 juillet 2026 par le Parlement. Nous en parlions en début d’année dans ce papier de Rob Grams, que nous republions aujourd’hui.&lt;/strong&gt;&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/posts?author=rob-grams&quot;&gt;&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Emmanuel Macron veut faire passer rapidement une loi pour interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans. Nous serions le deuxième pays au monde (après l’Australie) à nous doter d’une telle loi. Sur le papier, bonne nouvelle : la loi devrait préserver les enfants des problèmes que peuvent poser les réseaux sociaux : exposition à des images violentes, pornographiques, à de la propagande, contact avec des prédateurs sexuels, problèmes de concentration ou de harcèlement aux conséquences parfois funestes. Sauf que voilà, à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, nous ne partageons pas l’enthousiasme généralisé. Toutes les restrictions de libertés et l’extension de la surveillance et du contrôle de l’Etat sont toujours, évidemment, amenées avec des très bonnes raisons : protection de l’enfance, risque pandémique, lutte contre le trafic de drogue, la pédocriminalité ou le terrorisme – et personne n’a envie d’être du côté des pédocriminels ou du terrorisme, donc fin du débat. Sauf que plein de choses posent problème. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le contrôle des réseaux sociaux : une obsession des dictatures&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Il ne faut avoir aucune naïveté sur les réseaux sociaux. Comme les médias de masse, ceux-là sont possédés par des milliardaires, des gros capitalistes sans éthique qui se fichent royalement de la liberté d’expression. &lt;a href=&quot;https://www.humanite.fr/monde/armee-israelienne/genocide-a-gaza-youtube-a-supprime-les-chaines-dong-palestiniennes-a-cause-de-leur-lien-avec-la-cour-penale-internationale&quot;&gt;Youtube collabore activement avec le gouvernement fasciste américain pour, par exemple, supprimer des centaines de vidéos d’ ONG palestiniennes&lt;/a&gt;. X appartient au pseudo-libertarien mais vrai nazi Elon Musk qui passe son temps à modifier son algorithme pour inonder son réseau de sa propagande trumpiste. L&lt;a href=&quot;https://revueladeferlante.fr/glossaire/shadow-ban/&quot;&gt;e &lt;em&gt;shadowban&lt;/em&gt;&lt;/a&gt; qui consiste à tuer la visibilité des comptes de gauche, antiracistes ou féministes sans explication et en le niant est aussi monnaie courante. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Elon Musk, milliardaire d’extrême droite qui possède X et l’inonde de sa propagande. Crédit : By Steve Jurvetson – CC BY 2.0,&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Oui mais voilà, on ne peut pas en rester à ça. Car malgré toutes ces limites évidentes et énormes, les réseaux sociaux sont aussi une brèche – que nous utilisons, par exemple, abondamment à &lt;em&gt;Frustration &lt;/em&gt;et qui nous permet d’exister en dehors des circuits dominants de distribution de l’information et de l’opinion. Ils permettent aux citoyens de s’exprimer, à une époque où la liberté d’expression est l’une des rares libertés qu’il nous reste – bien que celle-ci soit aussi très contestée – par rapport à toutes celles qui nous ont été quasiment enlevées dans les faits (comme par exemple la liberté de manifester ou de faire grève). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif dans toutes les insurrections, soulèvements, tentatives de révolutions ou révolutions des 25 dernières années, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/14/comment-internet-a-fait-les-printemps-arabes_5201063_3232.html&quot;&gt;à commencer par le Printemps arabe&lt;/a&gt; en 2011. &lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/tech/comment-les-reseaux-sociaux-ont-declenche-et-faconne-la-revolution-au-nepal_AN-202509160052.html&quot;&gt;Au Népal, en septembre 2025, c’est la volonté d’interdire les réseaux sociaux qui a entraîné la chute du gouvernement par la rue&lt;/a&gt;. Évidemment, cela n’a pas échappé aux dictatures qui font tout pour censurer, contrôler, interdire les réseaux sociaux. Cela n’a donc pas échappé aux macronistes non plus. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le contrôle des réseaux sociaux : une obsession des macronistes&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Cette mesure contre les réseaux sociaux s’inscrit dans une longue listes de tentatives du régime macroniste pour censurer, contrôler, surveiller ces derniers, traumatisé qu’il est par les tentatives insurrectionnelles des Gilets jaunes qui se sont largement, elles aussi, organisées sur Facebook et autres.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Les réseaux sociaux ont été un rouage essentiel de l’organisation des mobilisations des Gilets jaunes. Crédit : Par Thomon — Travail personnel, CC BY-SA 4.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.france24.com/fr/20181121-loi-contre-fake-news-definitivement-adoptee-macron-election&quot;&gt;En 2018, Macron, inspiré par Donald Trump, faisait passer une loi contre les “&lt;em&gt;fake news”&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;. Il récidivait en décembre 2025 en proposant de “labelliser” les médias “sérieux”. Par définition, un gouvernement considère comme sérieux les médias qui relaient sa propagande, et comme des &lt;em&gt;fake news&lt;/em&gt;, de fausses informations ou de la propagande tous les médias qui dénoncent des scandales, font des révélations, contestent les très nombreux mensonges d’État. &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=aO_hqsvxBdY&quot;&gt;C’est d’ailleurs Donald Trump qui, quelques années avant la loi de Macron, avait popularisé cette notion en accusant systématiquement les journalistes qui contestaient ses mensonges de “&lt;em&gt;fake news&lt;/em&gt;”&lt;/a&gt;, avec, à chaque fois, les menaces de ne pas renouveler les autorisations d’émettre des chaînes TV concernées. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En mai 2024, en pleine révolte anti-colonialiste en Nouvelle-Calédonie-Kanaky, &lt;a href=&quot;https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20240517-interdiction-de-tiktok-en-nouvelle-cal%C3%A9donie-les-dessous-d-une-mesure-sans-pr%C3%A9c%C3%A9dent&quot;&gt;la dictature macroniste avait ni plus ni moins interdit TikTok&lt;/a&gt; sur le territoire pour empêcher les manifestantes et manifestants de s’organiser et de résister à la répression. Les médias français, en pleine dissonance cognitive, avaient noté qu’il s’agissait là d’ “&lt;a href=&quot;https://www.bfmtv.com/tech/actualites/reseaux-sociaux/nouvelle-caledonie-le-blocage-de-tik-tok-une-premiere-dans-une-democratie-occidentale_AV-202405160767.html&quot;&gt;une mesure inédite dans les démocraties occidentales&lt;/a&gt;” – sans faire aucune déduction quant à la nature d’&lt;a href=&quot;https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/nouvelle-caledonie-deux-hommes-tues-par-balle-13-morts-depuis-le-debut-des-violences-8645080&quot;&gt;un régime qui tue des manifestants&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.revolutionpermanente.fr/Emprisonnement-de-Christian-Tein-la-Cour-de-cassation-valide-la-repression-coloniale-de-l-Etat&quot;&gt;enferme sans procès un opposant politique à plus de 16 000 kilomètres de chez lui&lt;/a&gt;, puis interdit les réseaux sociaux. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Pour faire face à la révolte Kanak, le régime macroniste a coupé TikTok. Crédit : Par Siciliathisma — Travail personnel, CC0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;En 2025, le régime macroniste s’en prenait cette fois à la confidentialité des applications de messagerie, en voulant interdire le “chiffrement de bout en bout” de ces dernières, officiellement au nom de “la lutte contre le narcotrafic”. &lt;a href=&quot;https://www.frandroid.com/culture-tech/politique/2600757_pourquoi-telegram-menace-a-son-tour-de-quitter-la-france&quot;&gt;Signal et Télégram avaient ainsi envisagé de quitter le pays&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Quel est le problème avec le fait de protéger les enfants des réseaux sociaux ? La méthode ! &lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Protéger les enfants de la violence des réseaux sociaux est une intention tout à fait louable. Mais nous ne croyons pas une seule seconde à la sincérité de la démarche. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédit : Photo de ROBIN WORRALL sur Unsplash&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Tout d’abord, et c’est quand même bien de le rappeler, il existe déjà des garde-fous. L’accès des enfants aux réseaux sociaux n’est pas “open-bar”. L’âge minimum pour avoir un compte Facebook, X ou Snapchat est de 13 ans. Même chose pour Instagram, &lt;a href=&quot;https://about.instagram.com/fr-fr/community/teen-accounts&quot;&gt;avec des accès beaucoup plus restreints pour les mineurs entre 13 et 17 ans&lt;/a&gt;. Il existe également des tas de dispositifs de contrôle parental pouvant être mis en place sur les ordinateurs comme sur les smartphones. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le problème n’est pas tant d’empêcher les jeunes enfants d’avoir accès aux réseaux sociaux, ce qui peut se justifier à plein d’égards, et ce qui semble par ailleurs relever à 100% du rôle des parents et pas de l’État, c’est la méthode. Car quelle est la méthode envisagée ? La “reconnaissance faciale” ou “le téléchargement de documents d’identité”. Il est aussi question de lancer une application de vérification d’âge reliée à la carte d’identité et intégrée à France identité. Autrement dit : la fin totale de l’anonymat. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Le vrai objectif : la fin de l’anonymat sur Internet&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Les régimes dictatoriaux détestent l’anonymat sur Internet car celui-ci permet aux gens d’exprimer réellement ce qu’ils pensent mais rend plus complexe leur identification et la répression. Avec la reconnaissance faciale et les documents d’identité, voilà qui sera bien plus simple. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Certains pourraient bien sûr rétorquer “mais on n’a pas à s’inquiéter quand on n’a rien à cacher” ou bien “il faut assumer publiquement ses propos”. Quand on est un petit facho ou un bourgeois macroniste, on peut effectivement assumer ses propos sans subir aucune conséquence : ce n’est pas le cas pour tout le monde. Les gens qui résistent doivent faire face à la répression patronale dans leurs entreprises, aux menaces et aux agressions de l’extrême droite, au harcèlement virtuel qui peut rapidement s’étendre à la vie réelle, subir l’exposition non consentie de sa vie privée et de ses informations personnelles… On notera d’ailleurs que contrairement à une légende contemporaine, l’anonymat n’a absolument rien de nouveau et que les militantes et militants du mouvement ouvrier au XIX&lt;sup&gt;e&lt;/sup&gt; siècle écrivaient très régulièrement sous pseudonyme ou sans signature – pour globalement les mêmes raisons qu’aujourd’hui. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Officiellement, il s’agirait de passer par un opérateur privé – vous savez ces entreprises qui passent leur temps à se faire hacker les données de millions d’utilisateurs tous les 3-4 mois lors de “fuites de données” – ce qui n’est donc la garantie d’à peu près rien. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Quand le RN arrivera au pouvoir, il ne saura même plus quoi faire de plus&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Tout le monde aime bien citer &lt;em&gt;1984 &lt;/em&gt;de Georges Orwell pour condamner les sociétés totalitaires. Mais une partie du message semble s’être perdue en route. Une société totalitaire n’arrive pas finalisée du jour au lendemain, cela passe par des centaines de renoncements à nos libertés individuelles, qui deviennent bientôt des milliers. L’État utilise toujours les effets de sidération pour renforcer sa société de surveillance technologisée. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Edward Snowden (en visioconférence) à la conférence internationale de Students for Liberty à Washington en 2015. Crédit : Par Gage Skidmore from Surprise, AZ, United States of America — Alexander McCobin &amp;amp; Edward Snowden, CC BY-SA 2.0&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/09/13/ce-que-les-revelations-snowden-ont-change-depuis-2013_5509864_4408996.html&quot;&gt;En 2013, le courageux lanceur d’alerte Edward Snowden dévoilait comment la NSA&lt;/a&gt;, les services de renseignement américains, espionnait et collectait massivement les données numériques de centaines de millions de personnes. On y découvrait que ces services pirataient leurs propres entreprises (les centres de données de Google) ou bien que ces dernières agissaient de pair, affaiblissaient les standards technologiques pour rendre les chiffrement moins forts (exactement ce que cherchent à faire les macronistes avec les applications de messagerie). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En France, des tas de dispositifs similaires voient le jour. Il s’agit de réfléchir à ce phénomène dans son ensemble et pas à chacune de ces mesures prises isolément en se laissant plus ou moins convaincre à chaque fois par le marketing qui les accompagne. La vidéosurveillance algorithmique, que &lt;a href=&quot;https://www.laquadrature.net/2022/03/23/quest-ce-que-la-videosurveillance-algorithmique/&quot;&gt;la CNIL définit&lt;/a&gt; comme “des dispositifs vidéo auxquels sont associés des traitements algorithmiques mis en œuvre par des logiciels, permettant une analyse automatique, en temps réel et en continu, des images captées par la caméra”, consiste à détecter automatiquement des “comportements suspects”, à suivre des personnes, à identifier les gens restant statiques, etc. Elle a été mise en place à l’occasion des Jeux olympiques 2024 et l’on nous avait certifié que ce ne serait que pour cette durée. Bien sûr, et sans aucune surprise, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/pixels/article/2025/12/18/les-deputes-votent-la-prolongation-de-l-experimentation-de-la-videosurveillance-algorithmique-jusqu-a-la-fin-de-2027_6658502_4408996.html&quot;&gt;la voilà étendue jusqu’aux Jeux olympiques… d’hiver 2030&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;figcaption&gt;Crédit : Photo de &lt;a href=&quot;https://unsplash.com/fr/@agk42?utm_source=unsplash&amp;amp;utm_medium=referral&amp;amp;utm_content=creditCopyText&quot;&gt;Alex Knight&lt;/a&gt; sur &lt;a href=&quot;https://unsplash.com/fr/photos/camera-de-securite-blanche-B0--kMa8BgU?utm_source=unsplash&amp;amp;utm_medium=referral&amp;amp;utm_content=creditCopyText&quot;&gt;Unsplash&lt;/a&gt;&lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Même chose avec le “pass sanitaire”. À l’époque de sa mise en place, toutes celles et ceux qui alertaient sur la dystopie de ce dispositif et sur son “effet de cliquet” – c’est-à-dire qu’une fois expérimentée et considérée comme efficace, une nouvelle technologie de contrôle et de surveillance vendue comme “exceptionnelle” est presque toujours pérennisée – étaient sans nuance et unanimement associés à des complotistes, à des antisémites, etc. Résultat ? &lt;a href=&quot;https://www.monparcourshandicap.gouv.fr/actualite/comment-se-deplacer-paris-pendant-les-jop-2024&quot;&gt;Le pass a fait son grand retour, là aussi au prétexte des Jeux olympiques 2024, et la militarisation, pour l’occasion, de la ville.&lt;/a&gt; Il n’était plus affaire cette fois de pandémie, mais de contrôler la circulation des habitantes et habitants dans leur propre ville, avec un système de zonage qu’on ne trouve habituellement que dans les romans de science-fiction ou dans le cadre d’occupation par des armées étrangères. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De la même façon, le dispositif que cherche à appliquer le régime macroniste contre les utilisateurs et utilisatrices des réseaux sociaux a d’abord été expérimenté contre les consommateurs et consommatrices de pornographie sur Internet. Là encore le prétexte était “la protection des enfants”, là encore c’est une vaste blague. Notre gouvernement protège systématiquement les personnes accusées de viols et d’agressions sexuelles, n’offre aucune forme de droits ou de protections aux travailleuses et travailleurs de sexe,&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/inceste-ciivise/&quot;&gt; enterre les propositions de la Ciivise pour lutter contre l’inceste&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/sales-connes-antifeminisme-brigitte-macron-clermont-dion&quot;&gt;la très influente Première dame traite les féministes de “sales connes”&lt;/a&gt;… Quelle naïveté faut-il pour croire en la vertu morale de ces gens ? Cette mesure (par ailleurs là aussi un classique des dictatures conservatrices) est parfaitement inefficace : n’importe qui sait aujourd’hui à peu près utiliser un VPN, et si ce n’est pas le cas, alors il lui suffit d’aller sur tous les autres sites à disposition où la loi française ne parvient pas à s’implanter et qui ont beaucoup moins de garde-fous et de modération que les gros sites qui étaient particulièrement visés. Mais l’objectif n’était pas là et est plus clair que jamais : il était de tester le dispositif qui doit maintenant s’appliquer aux réseaux sociaux et bientôt à toutes nos formes d’activités virtuelles. &lt;/p&gt;



&lt;figure&gt;&lt;/figure&gt;



&lt;p&gt;Dans son ouvrage massif mais passionnant &lt;em&gt;L’Oeil de l’État : moderniser, uniformiser, détruire&lt;/em&gt; (2021), l’anthropologue anarchiste James C. Scott décrivait avec précision ces mécanismes qui font que les États modernes malmènent leurs populations à partir d’intentions louables, qu’elles soient sincères ou non, mais avec une conséquence concrète : l’accroissement toujours plus fort et terrifiant de leurs capacités de contrôle et de la planification autoritaire et centralisée. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La période que nous vivons n’est pas neutre. Elle est celle d’une fascisation. À celles et ceux qui s’inquiètent sans cesse de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir sans s’inquiéter de ce qui se passe dès aujourd’hui, du “déjà-là fasciste”, voulez-vous vraiment qu’un RN victorieux ait dores et déjà tous ces outils à disposition ? Qu’il puisse traquer tous ses opposants, même virtuels ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce que révèle cette loi, ce n’est donc pas une soudaine prise de conscience du pouvoir sur les ravages du capitalisme numérique, mais une nouvelle étape dans la construction méthodique d’un État de surveillance très développé. Sous couvert de protection de l’enfance, le régime macroniste poursuit un objectif bien plus ancien et bien plus constant : identifier, tracer, neutraliser les citoyens récalcitrants. Il cherche à supprimer méthodiquement les zones grises, les espaces de fuite, les marges d’expression et d’organisation qui échappent encore, partiellement,  à son contrôle. Protéger réellement les enfants supposerait de s’attaquer à des causes structurelles : la marchandisation de l’attention, la violence sociale, la précarité, l’effondrement des services publics, la surexposition numérique faute d’alternatives culturelles et éducatives, mettre en place des politiques publiques dédiées et ambitieuses s’agissant du harcèlement à l’école… La question n’est pas de savoir si les réseaux sociaux sont toxiques (ils le sont largement) mais qui décide de la réponse et par quels moyens. Un État qui matraque, mutile, censure, enferme, criminalise la contestation, les mouvements sociaux et anti-colonialistes n’est pas un État à qui l’on confie sereinement les clés de l’identification numérique de masse. Derrière l’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs, ce qui se profile est une société où plus personne n’a le droit à l’anonymat, où toute parole est traçable, archivable, exploitable et réprimable. Ce qui est vraiment en jeu c’est un dressage collectif à l’obéissance numérique. Et une fois cette étape franchie, il est bien difficile de revenir en arrière.&lt;br /&gt;&lt;br /&gt;&lt;em&gt;Publication initiale le 27/01/2026.&lt;/em&gt;&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Désintox</category><category>Édito</category><author>Rob Grams</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Sécheresse, pénurie : le capitalisme nous enlève l’eau de la bouche</title><link>https://frustrationmagazine.fr/secheresse-penurie-le-capitalisme-nous-enleve-leau-de-la-bouche/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/secheresse-penurie-le-capitalisme-nous-enleve-leau-de-la-bouche/</guid><description>&lt;p&gt;Lors de la seconde canicule, fin juin, mes anciens voisins étaient effondrés. Bien sûr, ils avaient trop chaud. Mais la parcelle de terre qu’ils cultivent amoureusement dans les jardins partagés de la commune avait littéralement grillé : plus rien n’était encore vivant et les récoltes de l’année étaient condamnées. En cause, la sécheresse. Ou plutôt, [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 21 Jul 2026 08:55:25 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;Lors de la seconde canicule, fin juin, mes anciens voisins étaient effondrés. Bien sûr, ils avaient trop chaud. Mais la parcelle de terre qu’ils cultivent amoureusement dans les jardins partagés de la commune avait littéralement grillé : plus rien n’était encore vivant et les récoltes de l’année étaient condamnées. En cause, la sécheresse. Ou plutôt, la pénurie : les restrictions d’eau empêchaient d’arroser suffisamment.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En juillet 2026, après une troisième canicule estivale&lt;a href=&quot;https://www.estrepublicain.fr/culture-loisirs/2026/07/09/secheresse-au-saut-du-doubs-les-bateaux-ne-peuvent-plus-naviguer-que-dans-les-bassins?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt;, le lit du Doubs est à sec à Villers-le-Lac&lt;/a&gt;. Là où la rivière traversait le paysage, il ne reste qu’un ruban de pierres blanches. Dans les campagnes, les arbres adultes brûlent sur pied dès le début de l’été. La France découvre une nouvelle fois qu’un pays peut recevoir des pluies normales au printemps et se retrouver, quelques semaines plus tard, au bord de la rupture hydrique : quatre-vingt-dix-neuf départements sont concernés par des restrictions, quarante-trois ont atteint le niveau de crise et environ 100 000 personnes dépendent de camions-citernes pour des usages élémentaires. La ministre de l’Écologie a dès lors beau jeu de distribuer les injonctions morales :&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/15/l-alerte-du-gouvernement-sur-le-manque-d-eau-en-france-la-sobriete-doit-etre-notre-reflexe-collectif-selon-monique-barbut_6723614_3244.html?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; « La sobriété doit être notre réflexe collectif »&lt;/a&gt;, sermonne-t-elle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au même moment, députés et sénateurs trouvent un compromis sur&lt;a href=&quot;https://www.publicsenat.fr/actualites/environnement/canicule-pourquoi-le-volet-eau-du-projet-de-loi-durgence-agricole-souleve-de-vives-inquietudes?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; une « loi d’urgence agricole&lt;/a&gt; » désastreuse qui, entre autres horreurs, maintient l’objectif de doubler, d’ici à 2035, les volumes de stockage d’eau destinés aux usages agricoles et d’en simplifier la réglementation. Le texte a été approuvé par l’Assemblée nationale le 20 juillet en seconde lecture, avant examen au Sénat ce soir. Mais la contradiction est déjà complète : tout le monde est appelé à économiser, tandis que certains usages obtiennent des garanties nouvelles.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La « guerre de l’eau » n’est pourtant pas la conséquence inévitable du réchauffement climatique. Celui-ci ne fait que réduire la disponibilité hydrique, mais il ne décide pas qui a le droit de boire, d’irriguer, de refroidir ses machines – ou d’utiliser l’eau comme une matière première dans un processus d’accumulation. Ces arbitrages sont tranchés par des lois puis stabilisés dans des droits, des infrastructures, des tarifs, des subventions et des autorisations. La pénurie est d’abord une politique. Elle répond à des intérêts situés.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Comme le résument Fabien Benoit et Nicolas Celnik dans un livre essentiel – &lt;em&gt;Les Assoiffeurs &lt;/em&gt;(&lt;a href=&quot;https://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Les_Assoiffeurs-9791020923691-1-1-0-1.html&quot;&gt;Les liens qui libèrent, 2026&lt;/a&gt;) : &lt;em&gt;« Ce n’est pas la raréfaction de l’eau qui cause les tensions, mais des rapports de force politiques qui se cristallisent autour de la question de l’eau, attisés par la soif de quelques acteurs économiques. »&lt;/em&gt; Il faut en effet distinguer la contrainte physique liée à la sécheresse de sa distribution sociale. Concrètement, l’accaparement de l’eau prend la forme d’un permis de pomper, d’une retenue subventionnée, d’un raccordement prioritaire, d’un faible prix d’usage ou d’une dérogation environnementale.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Le climat crée une contrainte, pas une politique&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le réchauffement climatique ne détruit pas la molécule d’eau. Il ne fait que modifier sa circulation. Une atmosphère plus chaude augmente l’évapotranspiration et assèche plus rapidement les sols. Lorsque les précipitations sont plus irrégulières, plus intenses ou concentrées hors des périodes favorables à l’infiltration, la recharge des nappes peut diminuer, tandis que les prélèvements estivaux augmentent. De même, la réduction de l’enneigement et la fonte des glaces affaiblissent un stockage naturel qui fournissait des populations entières. Avec l’aggravation du réchauffement climatique, cette dynamique négative est donc amenée à s’accentuer dans les prochaines années.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour un printemps-été sec en 2050, le scénario tendanciel place&lt;a href=&quot;https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/leau-en-2050-graves-tensions-sur-les-ecosystemes-et-les-usages&quot;&gt; 88 % du territoire&lt;/a&gt; français en tension hydrique modérée ou sévère. Mais un scénario de rupture, reposant notamment sur une régulation de l’irrigation et le développement de pratiques agroécologiques, ramène cette proportion à 64 %. Si le climat fixe une contrainte croissante, les contours de la crise dépendent de la réponse politique.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La désertification, frontière mondiale de la sécheresse&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;La classe politique française semble toujours sidérée par l’ampleur des effets du réchauffement climatique. Pourtant, d’autres pays subissent déjà ce que nous vivons, et souvent bien plus sévèrement. La désertification est d’ores et déjà un phénomène mondial. Elle désigne la dégradation des terres par une aridité croissante, qui se traduit par une perte de fertilité, la disparition de la végétation, l’érosion, la salinisation des sols et l’épuisement des aquifères. Et finalement une incapacité des territoires à retenir l’eau pour nourrir leurs habitants.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification,&lt;a href=&quot;https://www.unccd.int/our-work/land-life-programme?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; jusqu’à 40 % des terres de la planète sont déjà dégradées&lt;/a&gt; et plus de trois milliards de personnes en subissent les conséquences. Plus des trois quarts des terres émergées ont connu un climat plus sec au cours des trois décennies précédant 2020, que pendant les trente années antérieures. Environ 2,3 milliards de personnes vivent déjà dans les zones sèches en expansion ; dans le scénario le plus défavorable, elles pourraient être cinq milliards à la fin du siècle. Lorsque la terre ne permet plus de vivre, l’exil devient une stratégie de survie : jusqu’à 216 millions de personnes pourraient migrer à l’intérieur de leur propre pays d’ici à 2050 selon la&lt;a href=&quot;https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2021/09/13/climate-change-could-force-216-million-people-to-migrate-within-their-own-countries-by-2050&quot;&gt; Banque mondiale&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais la désertification ne déplace pas uniformément les populations. Les propriétaires disposant de capitaux peuvent approfondir leurs forages, déplacer leurs cultures, assurer leurs récoltes ou acquérir des terres ailleurs. Les petits paysans, les éleveurs et les travailleurs ruraux perdent d’abord leurs revenus, puis leurs terres, avant de rejoindre des périphéries urbaines déjà précaires. La crise hydrique ne produit donc pas seulement de l’arrachement géographique : elle organise une dépossession différenciée selon la propriété et la classe.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Pénurie en climat tempéré&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En France, la pénurie d’eau n’est plus un mauvais rêve. Pendant l’été 2022, 343 communes ont dû transporter de l’eau par camion et 196 distribuer des bouteilles parce qu’elles ne pouvaient plus assurer normalement l’alimentation au robinet. Au 1er août,&lt;a href=&quot;https://agriculture.gouv.fr/retour-dexperience-sur-la-gestion-de-leau-lors-de-la-secheresse-2022&quot;&gt; plus de 1 200 cours d’eau étaient totalement asséchés&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ces ruptures ne signifient pas que la France serait devenue un territoire tout à fait aride, mais que la sécurité hydrique y est de moins en moins garantie par l’organisation sociale et matérielle en vigueur. Les communes rurales sont particulièrement exposées. Elles disposent souvent de captages moins diversifiés, de réseaux plus étendus par habitant et de budgets plus faibles pour établir de nouvelles ressources. Quand l’eau manque, la pénurie devient donc aussi une inégalité territoriale : une grande agglomération peut interconnecter ses réseaux et financer de nouveaux traitements des eaux ; une petite commune dépend souvent d’une source unique et de livraisons d’urgence.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Une prédation négociée&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En droit français, l’eau appartient au&lt;a href=&quot;https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000046783899&quot;&gt; « patrimoine commun de la nation ».&lt;/a&gt; Sur le papier, son usage appartient donc à tous et chaque personne possède un droit d’accès à l’eau potable pour ses besoins essentiels. Le Code de l’environnement affirme également la nécessité de préserver les écosystèmes aquatiques et les zones humides.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette définition ne supprime pourtant ni l’appropriation ni l’inégalité. Puisqu’une entreprise ne peut généralement pas devenir propriétaire absolue d’un fleuve ou d’une nappe, l’accès passe par des médiations publiques : autorisations de prélèvement, concessions, règles de priorité, financement des ouvrages, police de l’eau et planification des bassins. Contrairement à une illusion courante chez les écologistes, l’État ne se tient pas à l’extérieur du marché. Il exerce au contraire un rôle actif dans sa construction et son fonctionnement concret : il aménage sans cesse les conditions dans lesquelles certains capitaux peuvent utiliser la ressource aquifère en priorité. Autoriser un prélèvement, c’est attribuer une capacité productive. De même que construire un réseau, c’est rendre un territoire disponible pour l’investissement. Et faire financer la dépollution par la facture des usagers, c’est répartir les charges entre pollueurs, contribuables et ménages – c’est-à-dire trancher entre des intérêts concrets.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si l’eau ne devient donc pas nécessairement une marchandise vendue au plus offrant, elle est néanmoins un facteur de production distribué de manière différenciée, au gré d’une négociation constante entre les lobbies et les autorités publiques – souvent au profit des industriels. Quand une grande entreprise peut garantir son approvisionnement pour vingt ans, alors que les habitants et les milieux dépendent d’arrêtés de restriction renouvelés chaque été, elle possède de fait une forme de propriété fonctionnelle sur la ressource : une priorité d’usage.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Les mégabassines : assurer un modèle toxique&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;En France,&lt;a href=&quot;https://www.statistiques.developpement-durable.gouv.fr/leau-en-france-ressource-et-utilisation-extrait-du-bilan-environnemental-2024&quot;&gt; l’agriculture représente 58 % de l’eau consommée&lt;/a&gt;, c’est-à-dire de la part prélevée qui n’est pas restituée aux milieux aquatiques. L’eau potable en représente 26 %, le refroidissement des centrales électriques 12 % et les usages industriels 4 %. Cette moyenne masque une forte concentration saisonnière : l’impact des usages est maximal de juin à août, principalement en raison de l’irrigation, au moment où les débits sont les plus faibles&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est donc l’agriculture qui se trouve au cœur des tensions sur l’eau, sachant qu’il s’agit d’un secteur très hétérogène, traversé par une lutte des classes d’autant plus brutale qu’elle est mal conscientisée par les dominés, entre les petits et les gros, les businessmen et les paysans, le conventionnel et le bio, l’intensif et le durable.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour sécuriser ses approvisionnements, l’agrobusiness investit largement dans les retenues de substitution : les méga-bassines. Contrairement à une idée reçue, le principe des méga-bassines ne consiste pas à recueillir l’eau de pluie tombée pendant la saison froide, mais essentiellement à pomper l’eau des nappes phréatiques pour la privatiser, afin de l’utiliser pendant la saison sèche. Il s’agit par exemple d’irriguer par le haut les grandes cultures gourmandes en eau sur des surfaces remembrées, comme le maïs, qui sert moins à nourrir les humains que les animaux (que les humains mangeront). Car l’irrigation suppose généralement davantage de capital, de foncier, de matériel et de capacité d’endettement. Or, le stockage de l’eau en surface ne crée pas une ressource supplémentaire ; il en modifie seulement le moment de disponibilité, le lieu et le bénéficiaire. Il matérialise un contrat social inégalitaire.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;C’est exactement ce qui ressort du débat parlementaire sur la loi d’urgence agricole, soutenue par la droite : la macronie, les Républicains et le Rassemblement national. Le Sénat a notamment introduit un objectif de doublement des volumes de stockage d’ici à 2035 et une garantie de disponibilité de l’eau pour les activités agricoles afin d’éviter les restrictions – ce qui revient à donner à l’agriculture intensive française une sorte de blanc-seing décorrélé des autres usages, notamment l’eau potable et l’assainissement, et à laisser aux rapports de force internes au secteur décider des vrais bénéficiaires de ces techniques de prédation. Tout en atténuant certaines dispositions contestées sur la gouvernance de l’eau, la commission mixte paritaire a maintenu une orientation générale favorable aux méga-bassines.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La « souveraineté alimentaire » est aujourd’hui largement invoquée par le gouvernement et les syndicats majoritaires, comme la FNSEA ou la Coordination rurale, comme si elle exigeait de préserver toutes les productions existantes, dans tous les territoires et avec les mêmes volumes. Or nourrir directement la population, alimenter des élevages industriels, produire pour l’exportation ou soutenir des cultures à forte valeur marchande ne répond pas au même besoin collectif. C’est une manière de maintenir notre alimentation sous le joug du capitalisme, qui vise le taux de profit avant la satisfaction des besoins réels de la population et le respect des limites biophysiques.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;De fait, le système des méga-bassines mutualise le coût de l’adaptation sans en mutualiser les bénéfices. Elles protègent momentanément un système des sécheresses, tout en accentuant la sévérité des prochaines. L’urgence de la dernière loi agricole n’est pas tant déterminée par l’évolution de la situation écologique que par plusieurs revers juridiques, dans un contexte de fragilisation de la gouvernementalité néolibérale incarnée par la macronie, qui arrive en fin de parcours. Il faut donc verrouiller ses acquis en installant toujours davantage une politique de classe dans le droit existant. Car la&lt;a href=&quot;https://bordeaux.cour-administrative-appel.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/contentieux-des-bassines-dans-le-bassin-de-la-sevre-niortaise-mignon-quatre-reserves-dont-celle-de-sainte-soline-sont-illegales-en-l-absence-de?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; cour administrative d’appel de Bordeaux&lt;/a&gt; a jugé, en décembre 2024, que quatre réserves, dont celle de Sainte-Soline, étaient illégales en l’absence de dérogation relative aux espèces protégées. Elle a suspendu leur autorisation jusqu’à l’éventuelle délivrance de cette dérogation. Preuve que le droit en vigueur ne protégeait pas suffisamment les intérêts de l’agrobusiness.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La bataille de Sainte-Soline a rendu visible ce qui se cache derrière la technicité des schémas d’aménagement, les autorisations environnementales et les tolérances gouvernementales face aux illégalismes du capital. L’État n’y a pas seulement protégé une infrastructure litigieuse. Il a défendu, par la force, la possibilité pour une minorité d’acteurs de garantir son accès futur à l’eau. En juillet 2026,&lt;a href=&quot;https://juridique.defenseurdesdroits.fr/index.php?id=60221&amp;amp;lvl=notice_display&amp;amp;opac_view=-1&amp;amp;utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; la Défenseure des droits a conclu à des manquements déontologiques&lt;/a&gt; lors du maintien de l’ordre du 25 mars 2023 et demandé des poursuites disciplinaires. La gestion de l’eau par le bloc bourgeois épouse donc une politique autoritaire, où l’État policier écrase l’État de droit.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sans parler de la tolérance inouïe dont bénéficient les productivistes, volontiers enclins à la délinquance. Dans une &lt;a href=&quot;https://www.facebook.com/watch/?v=1031056669511241&quot;&gt;vidéo hallucinante publiée sur Facebook&lt;/a&gt; le 14 juillet, on voit carrément le coprésident de la Coordination rurale du Lot-et-Garonne se tenir devant un immense champ de maïs pour appeler à l’accaparement décomplexé de la ressource en eau : « On reçoit chaque jour des arrêtés, des interdictions d’irrigation, des restrictions d’irrigation : n’en tenez pas compte ! », prêche-t-il. « Et si on vient vous contrôler, si on vient vous dire quoi que ce soit, appelez-nous, appelez vos voisins : on viendra sortir les gens. » Un discours belliqueux aux accents mafieux.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Les nouveaux assoiffeurs : du maïs à l’IA&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Le front de la pénurie organisée passe désormais par un nouveau secteur économique totalement hors de contrôle, à savoir l’industrie du numérique, et plus spécifiquement l’intelligence artificielle, en plein essor. Emmanuel Macron en a d’ailleurs fait un axe de développement prioritaire. Les datacenters nécessaires à son fonctionnement consomment d’énormes quantités d’eau.&lt;a href=&quot;https://escholarship.org/uc/item/32d6m0d1&quot;&gt; Une étude&lt;/a&gt; estime que les datacenters américains ont consommé directement 66 milliards de litres d’eau en 2023, contre 21,2 milliards en 2014. Si on ne dispose pas encore de données agrégées pour les&lt;a href=&quot;https://infos.ademe.fr/industrie-production-durable/2026/consommation-electrique-des-data-centers-5-scenarios-pour-demain/?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; 352 datacenters que compte la France&lt;/a&gt;, on sait par exemple que pour le « Campus Data Center PAR8 », à La Courneuve,&lt;a href=&quot;https://www.drieat.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/201222_mrae_avis_sur_projet_centre_hebergement_informatique_a_la_courneuve_93_.pdf&quot;&gt; la consommation d’eau potable dépasserait 288 000 m&lt;sup&gt;3&lt;/sup&gt; par an, soit 288 millions de litres ou environ 790 000 litres par jour&lt;/a&gt;, soit l’équivalent de la consommation annuelle de plusieurs milliers d’habitants. Or&lt;a href=&quot;https://energy.ec.europa.eu/topics/energy-efficiency/energy-efficiency-targets-directive-and-rules/energy-efficiency-directive/energy-performance-data-centres_en?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; l’Union européenne prévoit&lt;/a&gt; un triplement de sa capacité de centres de données d’ici à 2035.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Sur la sellette, les géants de la tech répondent par « l’efficacité » et la « compensation ». Amazon par exemple affirme que ses centres sont plus de sept fois plus efficaces en eau que la moyenne du secteur et que le groupe&lt;a href=&quot;https://www.aboutamazon.com/news/sustainability/amazon-data-center-water-usage?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; a atteint 75 % de son objectif « water positive » pour 2030&lt;/a&gt;. C’est-à-dire en réduisant peu à peu la consommation d’eau par unité de calcul. Sauf que cette réduction marginale est balayée par l’effet rebond, c’est-à-dire par l’explosion d’unités de calcul produites : la question n’est pas seulement celle de l’eau utilisée par kilowattheure ou par requête, mais celle du volume total, pendant les jours les plus chauds, dans un bassin précis, pour des services dont l’utilité doit pouvoir être discutée. D’autant plus que la consommation d’eau des Amazon, Google, Meta ou Microsoft n’est pas uniquement liée au fonctionnement des datacenters (refroidissement des serveurs), mais aussi à la production électrique, à la fabrication des composants (comme les puces) et à l’extraction des métaux.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La compensation présente la même limite. Restaurer une zone humide ou réduire des fuites dans une autre région du monde peut produire des bénéfices réels (quoique ces opérations ne soient jamais menées sérieusement), mais ne recharge pas automatiquement la nappe sollicitée par un site industriel. Une entreprise peut afficher un bilan mondial positif tout en aggravant un déficit local. Car l’eau se partage bassin par bassin et saison par saison. L’implantation d’un datacenter contribue ainsi à aspirer les capacités hydriques d’un territoire donné. D’où l’urgence de poser la question des finalités de l’IA, comme de toute activité économique en général : faut-il engager nos ressources hydriques pour entraîner des modèles publicitaires ou bien les réserver pour renforcer l’assistance et la recherche médicale ? Pour le sens commun, la distinction est aisée. Pour le capital numérique : erreur 404.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;Transformer les dégâts en marchés lucratifs&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Mais la guerre de l’eau ne concerne pas seulement la pénurie : elle concerne aussi la pollution. La magie du capitalisme consiste en effet à rentabiliser les dégradations qu’il fait subir aux infrastructures environnementales critiques. La pollution de l’eau par l’industrie (notamment agricole) a non seulement déplacé la prise en charge des externalités négatives par la collectivité (c’est le service public qui paie le coût de la dépollution) mais a surtout permis, par effet d’aubaine, de développer le marché très lucratif de l’eau en bouteille.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Plus la pollution se développe, moins le robinet inspire confiance, plus la consommation d’eau privatisée se développe : rappelons que l’eau potable est largement souillée aux &lt;a href=&quot;https://www.notre-environnement.gouv.fr/themes/sante/la-pollution-de-l-eau-douce-ressources/article/la-pollution-de-l-eau-par-les-pesticides&quot;&gt;pesticides&lt;/a&gt; (et la loi d’urgence agricole réintroduit l’acétamipride, un néonicotinoïde qui atteint les eaux superficielles et souterraines), et aux&lt;a href=&quot;https://www.quechoisir.org/enquete-eau-potable-une-contamination-massive-aux-pfas-n148568/?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; PFAS&lt;/a&gt; (&lt;a href=&quot;https://fr.wikipedia.org/wiki/PFAS&quot;&gt;polluants éternels&lt;/a&gt;) en France. Et plus le marché compense, moins le service public suscite l’investissement. Résultat : les ménages les plus aisés achètent de la sécurité hydrique, tandis que les autres restent dépendants d’un réseau fragilisé. Cette logique forme une boucle : extraire, dégrader, traiter, compenser. Les profits sont réalisés en amont par les activités qui prélèvent ou polluent ; les dépenses de réparation sont partagées en aval ; de nouveaux profits apparaissent sur les marchés secondaires, qui encouragent l’accaparement de la ressource eau directement lucrative par de grands groupes. Nestlé, Danone et le groupe Alma prélèvent de l’eau souterraine pour la vendre, parfois loin de son territoire d’origine, tout en bénéficiant d’un accès privilégié aux données, aux autorisations et aux responsables publics. De fait, la pénurie devient rentable. Et les acteurs privés dépositaires de la politique publique. À Volvic, les auteurs des &lt;em&gt;Assoiffeurs&lt;/em&gt; décrivent un système dans lequel une partie décisive de l’information hydrologique reste contrôlée par l’industriel, qui poursuit ses activités juteuses en dépit des inquiétudes locales. En 2025,&lt;a href=&quot;https://www.pappers.fr/entreprise/sev-societe-des-eaux-de-volvic-395780059?utm_source=chatgpt.com&quot;&gt; la Société des eaux de Volvic a dégagé 41,2 millions d’euros de résultat net&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;La sobriété n’est pas un geste, mais une hiérarchie&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Sans surprise, face à la sécheresse, les pouvoirs publics invoquent les comportements individuels : réduire les douches, moins arroser, renoncer à remplir les piscines. Ces gestes sont nécessaires dans l’urgence. Mais ils deviennent une diversion lorsqu’ils portent surtout sur les usages quotidiens qui n’impliquent pas de grands volumes, tandis que les usages industriels et agricoles les plus puissants sécurisent leurs prélèvements par la loi.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une politique cohérente doit donc rétablir une hiérarchie explicite. D’abord les besoins vitaux : boire, cuisiner, se laver, soigner et assurer l’assainissement. Ensuite les écosystèmes, sans lesquels la ressource future disparaît : les zones humides, forêts, prairies naturelles, tourbières, estuaires, mangroves, lagunes, berges, montagnes. Enfin, les usages économiques, comparés selon leur utilité sociale, leur consommation nette, leur saisonnalité et leurs alternatives. Cette hiérarchisation ne peut être laissée au « signal-prix » : l’acteur capable de payer davantage n’a pas nécessairement l’usage le plus légitime. Et avoir beaucoup prélevé hier ne crée pas davantage un droit naturel à continuer demain.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La sobriété doit devenir une institution &lt;em&gt;politique&lt;/em&gt;. Cela suppose des budgets hydriques contraignants, établis bassin par bassin, après satisfaction des besoins essentiels et écologiques. Dans l’agriculture, il faut d’abord financer la transition hors du productivisme – comment supporter encore de voir des champs de maïs arrosés au jet, à perte de vue, en pleine canicule ? Dans le numérique, il faut un moratoire sur les infrastructures afin de juguler la fuite en avant.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La guerre de l’eau est une modalité du capitalisme, qui transforme une limite écologique en hiérarchie sociale, puis cette hiérarchie en marché. La sécheresse est un phénomène climatique. La pénurie est une construction sociale. Entre les deux se trouve la politique. Elle commande de lutter localement contre l’accaparement des ressources orchestré par le complexe capitaliste, en bloquant une à une les infrastructures du désastre en construction. Mais aussi de transformer radicalement la rationalité des institutions, en leur donnant des assises populaires. La guerre de l’eau n’est pas une fatalité : elle est ce qui advient lorsque nous refusons de décider démocratiquement du partage du monde et laissons le capital choisir à notre place.&lt;/p&gt;
</content:encoded><category>Écologie</category><author>Clément Sénéchal</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Starmer, Israël et la purge de la gauche du Labour</title><link>https://frustrationmagazine.fr/starmer-israel-et-la-purge-de-la-gauche-du-labour/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/starmer-israel-et-la-purge-de-la-gauche-du-labour/</guid><description>&lt;p&gt;2 ans après sa victoire aux élections générales de 2024, le désormais ex-premier ministre socialiste britannique, Keir Starmer à démissionné de ses fonctions le 22 juin. L&amp;rsquo;impopularité écrasante de Starmer et l&amp;rsquo;affaiblissement des socialistes sont aussi liés à l&amp;rsquo;installation de nouvelles dynamiques de gauche au Royaume-Uni et la décrédibilisation majeure du Labour auprès des classes [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Fri, 17 Jul 2026 11:22:53 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;2 ans après sa victoire aux élections générales de 2024, le désormais ex-premier ministre socialiste britannique, Keir Starmer à démissionné de ses fonctions le 22 juin. L’impopularité écrasante de Starmer et l’affaiblissement des socialistes sont aussi liés à l’installation de nouvelles dynamiques de gauche au Royaume-Uni et la décrédibilisation majeure du Labour auprès des classes populaires qui ouvre un espace à la radicalité.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Depuis son accession à la direction du Labour en avril 2020, Keir Starmer mène une entreprise méthodique de reprise en main du parti, que la gauche britannique qualifie sans détour de purge. Il faut d’abord rappeler le contexte : le Labour sort de la défaite électorale de Jeremy Corbyn en 2019, et Starmer se présente comme le candidat de l’unité. Cinq ans plus tard, le bilan dessine une liquidation systématique de l’héritage radical qu’a tenté d’impulser Corbyn.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le premier séisme survient en octobre 2020. Après une longue campagne diffamatoire visant à qualifier Corbyn d’antisémite, Starmer finit par le &lt;a href=&quot;https://www.nbcnews.com/news/world/we-have-failed-jewish-people-u-k-labour-party-suspends-n1245299&quot;&gt;suspendre&lt;/a&gt; et lui retirer le « whip » : un terme central dans le fonctionnement du parlementarisme britannique qui désigne à la fois la discipline de vote imposée aux députés d’un même parti et, par extension, le statut officiel qui les rattache à leur groupe parlementaire. Perdre le whip, c’est siéger comme député indépendant, sans pouvoir voter au nom du parti ni bénéficier de son organisation. Une sanction sans précédent depuis &lt;a href=&quot;https://blogs.lse.ac.uk/politicsandpolicy/corbyn-suspension-precedent/&quot;&gt;1931&lt;/a&gt;. Ce climat sert de rampe de lancement à une offensive plus large contre les organisations de gauche radicale qui avaient structuré le parti pendant les années Corbyn. En juillet 2021, Le Labour vote la « proscription » de quatre organisations proches de la tendance Corbyn : Socialist Appeal, Labour Against the Witchhunt, Labour in Exile Network et Resist. La proscription est un dispositif spécifique au droit interne des partis britanniques : une fois qu’une organisation est déclarée incompatible avec les « valeurs » du Labour, l’appartenance à cette organisation vaut auto-exclusion automatique de ses adhérents, sans procédure disciplinaire individuelle.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Entre 2022 et 2024, à mesure qu’approchent les élections générales, la direction du parti verrouille les processus de sélection des candidats. Des militants soutenus par des syndicats affiliés comme Unite ou le CWU (Communication Workers Union) sont écartés des listes sur la base de vérifications de réputation sur les réseaux sociaux dont les motifs se rapprochent de &lt;a href=&quot;https://jacobin.com/2022/11/keir-starmer-labour-socialists-democracy&quot;&gt;l’absurde&lt;/a&gt; : avoir « aimé » un tweet de l’ex-cheffe des Verts Caroline Lucas, par exemple, a suffi à disqualifier certains candidats, quand des figures plus proches de la direction, impliquées dans des propos ouvertement racistes, ont pu se présenter sans encombre. Des députés sortants comme Diane Abbott ou Faiza Shaheen ont également fait l’expérience, à la veille du scrutin de 2024, de suspensions ou de blocages soudains, un phénomène que d’anciens cadres de l’ère Corbyn, comme James Schneider,&lt;a href=&quot;https://www.nbcnews.com/news/world/uk-election-starmer-labour-party-accused-purging-left-wing-candidates-rcna154624&quot;&gt; ont explicitement qualifié de purge&lt;/a&gt;, accusant Starmer d’avoir remplacé les militants de terrain par des lobbyistes d’entreprise et des soutiens inconditionnels aux interventions militaires occidentales.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une fois le Labour revenu au pouvoir après sa victoire électorale de juillet 2024, la logique disciplinaire se déplace du terrain militant vers l’hémicycle. À peine deux semaines après son entrée à Downing Street, Starmer &lt;a href=&quot;https://en.wikipedia.org/wiki/2024_suspension_of_rebel_Labour_MPs&quot;&gt;retire&lt;/a&gt; le whip à sept députés (John McDonnell, Richard Burgon, Ian Byrne, Rebecca Long-Bailey, Imran Hussain, Apsana Begum et Zarah Sultana) pour avoir soutenu un amendement déposé par le SNP visant à supprimer le plafonnement à deux enfants des allocations familiales, une mesure d’austérité qui maintient des centaines de milliers d’enfants sous le seuil de pauvreté. Quatre d’entre eux retrouveront leur statut de député travailliste au bout de six mois, deux autres seulement en septembre 2025. Zarah Sultana, elle, choisira de rompre définitivement : en juillet 2025, elle annonce son départ du Labour pour cofonder, aux côtés de Jeremy Corbyn lui-même, un nouveau parti à la gauche du Labour.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La séquence se répète presque à l’identique un an plus tard. En juillet 2025, après la plus grande rébellion parlementaire du mandat de Starmer autour d’une réforme des aides aux personnes en situation de handicap, &lt;a href=&quot;https://www.gbnews.com/politics/keir-starmer-suspends-labour-mps-breach-discipline&quot;&gt;quatre nouveaux députés (Neil Duncan-Jordan, Brian Leishman, Chris Hinchliff et Rachael Maskell) sont suspendus, tandis que trois autres perdent leurs fonctions d’émissaires commerciaux.&lt;/a&gt; Certains députés de gauche épargnés par cette vague, comme Ian Byrne alertent publiquement sur le risque politique d’une telle stratégie répressive, qu’ils jugent susceptible de « dérouler le tapis rouge » pour l’extrême droite de Nigel Farage plutôt que de consolider l’électorat populaire du parti.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Gaza, la grande fracture&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;C’est peut-être le dossier qui condense le mieux la trahison morale du Labour de Starmer, celui où l’appareil autoritaire et le fond idéologique se rejoignent. Dès les premiers jours suivants le 7 octobre 2023, Starmer déclare sur LBC qu’Israël «&lt;a href=&quot;https://www.middleeasteye.net/big-story/labour-keir-starmer-policy-gaza-israel&quot;&gt; a le droit &lt;/a&gt;» de couper l’eau et l’électricité à Gaza, propos qu’il tentera ensuite de minimiser sans jamais vraiment s’en excuser, avant de &lt;a href=&quot;https://www.irishtimes.com/world/uk/2023/11/15/starmer-loses-eight-frontbenchers-in-commons-vote-calling-for-ceasefire-in-gaza/&quot;&gt;menacer&lt;/a&gt;, en novembre, de renvoyer tout ministre qui voterait pour un cessez-le-feu au Parlement.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce sont des musulmans et des noirs qui paient le prix de cette ligne : les élus Labour Diane Abbott, Faiza Shaheen et Apsana Begum, toutes trois vocalement pro-palestiniennes, subissent des campagnes de mise à l’écart que &lt;a href=&quot;https://www.trtworld.com/article/18170540&quot;&gt;Shaheen elle-même qualifiera d’islamophobie, de racisme et de harcèlement organisé&lt;/a&gt;. Un climat documenté depuis un temps par &lt;a href=&quot;https://www.independent.co.uk/news/uk/politics/forde-report-labour-party-racism-b2126627.html&quot;&gt;le rapport Forde de 2023 sur le racisme interne au parti&lt;/a&gt;. Une enquête du &lt;a href=&quot;https://www.middleeasteye.net/news/uk-labour-starmer-badly-handled-gaza-say-elected-muslim-representatives&quot;&gt;Labour Muslim Network&lt;/a&gt; révèle que 82 % des élus musulmans du parti  (députés, conseillers, maires) jugent la gestion du dossier Gaza par Starmer « mauvaise » ou « très mauvaise », que les trois quarts réclament la suspension totale des exportations d’armes vers Israël, et que la quasi-totalité soutient la reconnaissance immédiate de l’État palestinien. Une position (minimaliste) que Starmer refusera obstinément d’endosser tant qu’il occupera Downing Street. Le résultat électoral de ce mépris est venu, comme toujours, sanctionner le calcul : dès juillet 2024, Corbyn reprend Islington North avec plus de 7 000 voix d’avance, plusieurs candidats indépendants pro-palestiniens font tomber des sièges travaillistes jugés imprenables, et le Labour perd jusqu’à un tiers de ses voix dans les circonscriptions à forte population musulmane.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Your Party, Greens : des doutes, mais des percées&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Depuis l’élection de Zack Polanski à la tête des Verts en septembre 2025 et la naissance de Your Party le même mois, le paysage à gauche du Labour s’est brusquement densifié.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Your Party se définit comme un « parti socialiste mené par ses membres », fonctionnant sur un modèle de leadership collectif plutôt qu’autour d’un chef unique. Son socle programmatique, posé dès l’annonce de juillet 2025, repose sur la redistribution des richesses, la renationalisation de secteurs clés, l’investissement massif dans le logement social et une opposition frontale à toute privatisation de l’hôpital. Sur le plan international, le parti adopte une ligne nettement plus dure que le Labour vis-à-vis d’Israël, avec une opposition déclarée à la vente d’armes à l’armée israélienne. La branche écossaise du parti a par ailleurs voté en février 2026 en faveur de l’indépendance de l’Écosse.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Zack Polanski se revendique « écopopuliste » et a repositionné les Verts nettement à gauche de leur ligne traditionnellement centrée sur l’écologie : selon le politologue Tim Bale (Queen Mary University), le parti sous sa direction est devenu &lt;a href=&quot;https://www.aljazeera.com/news/2026/5/6/who-is-zack-polanski-uk-greens-leader-and-rising-political-star&quot;&gt;« bien plus à gauche-libérale et centré sur Gaza que sur l’environnement »&lt;/a&gt;. Il assume une critique frontale de la politique israélienne à Gaza et au Liban, défend la renationalisation de services publics (bus, énergie), s’oppose à la privatisation, et cible les profits exceptionnels des compagnies pétrolières et gazières. Il exclut explicitement tout soutien à une coalition dirigée par le Labour et affiche l’ambition assumée de « remplacer » ce dernier plutôt que de s’allier à lui. Son positionnement inclut aussi le maintien de la liberté de circulation.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Les Verts dépassent les 100 000 membres dès le 12 octobre 2025, doublant les Libéraux-démocrates,  franchissent le nombre d’adhérents du Parti conservateur une semaine plus tard, et atteignent près de 220 000 membres en avril 2026, une progression qui coïncide précisément avec l’éclatement des tensions internes chez Corbyn et Sultana. Le lancement de Your Party a été marqué par de vives tensions entre ses deux cofondateurs. Sultana a accusé d’autres figures du parti d’attaques infondées contre elle, allant jusqu’à mandater des avocats en diffamation contre Corbyn avant de retirer sa plainte. Le rapport de force s’est confirmé lors des élections du Comité exécutif central en février 2026 : la liste pro-Corbyn (« The Many ») a remporté 14 sièges sur 24, contre seulement 7 pour la liste de Sultana (« Grassroots Left »), la reléguant en position minoritaire dans le parti qu’elle a cofondé.  &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La progression des Verts est la preuve que l’électorat en rupture avec le Labour ne cherche pas un parti en particulier, mais une proposition radicale, où qu’elle se trouve. Cette dynamique se traduit déjà dans les urnes : &lt;a href=&quot;https://www.aljazeera.com/news/2026/5/6/who-is-zack-polanski-uk-greens-leader-and-rising-political-star&quot;&gt;victoire législative partielle à Gorton and Denton &lt;/a&gt;en février 2026, un siège travailliste tenu depuis près d’un siècle. Trois mois plus tard, les Verts remportent une victoire lors d’une élection partielle à Margate, en battant cette fois directement l’extrême-droite (Reform UK).&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et c’est précisément cette percée à gauche, combinée à l’effondrement du vote populaire vers le Labour, qui a fini par emporter Starmer lui-même : après une déroute électorale historique en mai 2026 (35 conseils perdus, un Labour gallois relégué à la troisième place après un siècle de domination) et la victoire écrasante de son concurrent interne au Labour, Andy Burnham à la partielle de Makerfield le 18 juin, Starmer annonce sa démission le 22 juin. Cinq ans de purges, de reniements sur les frais de scolarité et le contrôle des loyers, et de silence complice sur Gaza ayant fini par lui coûter jusqu’à sa propre majorité parlementaire, avec un Labour tombé à 19 % des intentions de vote, à égalité avec les Conservateurs et loin derrière Reform. En juin 2026, le Green Party est le &lt;a href=&quot;https://www.statista.com/statistics/1379439/uk-election-polls-by-age/&quot;&gt;premier choix&lt;/a&gt; des 18-24 ans avec 39 % des intentions de vote, un raz-de-marée générationnel qui n’a rien d’un hasard : 41 % des jeunes Britanniques se disent sympathisants de la cause palestinienne quand le Labour a préféré le confort diplomatique, les loyers londoniens ont bondi de 9,2 % en un an sans qu’aucune régulation sérieuse ne suive, et la promesse d’abolir les frais de scolarité a été purement et simplement abandonnée. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ce basculement vers la radicalité doit se lire comme une clarification politique salutaire : une génération qui refuse la gestion technocratique du réel, qui relie directement la question sociale (logement, salaires, éducation) à la question internationale  et qui préfère l’exigence programmatique des Verts ou de Your Party au renoncement permanent du Labour. Reste à savoir si cette énergie, aujourd’hui dispersée entre deux organisations concurrentes, mais déjà engagées dans une&lt;a href=&quot;https://manchesterindependent.co.uk/corbyn-new-party/&quot;&gt;« offensive coordonnée »&lt;/a&gt; électorale depuis février 2026, saura se transformer en force structurée, capable d’insuffler l’espoir d’un pôle de radicalité britannique.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Photo de couverture : No 10 Downing Street, via Wikimedia Commons (Open Government Licence v3.0)&lt;/p&gt;



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https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret
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</content:encoded><category>International</category><author>Amine Snoussi</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item><item><title>Après la canicule : quelle révolution ?</title><link>https://frustrationmagazine.fr/canicule-revolution-2/</link><guid isPermaLink="true">https://frustrationmagazine.fr/canicule-revolution-2/</guid><description>&lt;p&gt;La troisième vague caniculaire est en train de faire de nouvelles victimes. On meurt chez soi, on meurt dans les transports, on meurt au travail et on meurt dans des hôpitaux en surchauffe. Dans les prisons, c’est un enfer, avec 50 degrés dans les cellules et l’indifférence complète. Du côté de la faune et de [&amp;hellip;]&lt;/p&gt;
</description><pubDate>Tue, 14 Jul 2026 15:22:43 GMT</pubDate><content:encoded>
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La troisième vague caniculaire est en train de faire de nouvelles victimes. On meurt chez soi, on meurt dans les transports, on meurt au travail et on meurt dans des hôpitaux en surchauffe. Dans les prisons, c’est un enfer, avec 50 degrés dans les cellules et l’indifférence complète. Du côté de la faune et de la flore, c’est l’hécatombe. Dans les élevages industriels, des millions d’animaux crèvent dans d’atroces souffrances, dans l’indifférence générale. Nous sommes en train de vivre l’une des plus grandes catastrophes naturelles de notre histoire récente mais, sur les plateaux TV et à l’Assemblée nationale, c’est business as usual : il ne faudrait pas freiner la marche du capitalisme estival. En dehors de ces cercles climatisés, on s’interroge : qui est responsable de ce qui nous arrive ? Est-ce nous-mêmes, avec notre appétit “consumériste” et technologique ? Ou bien les usagers des yachts, des résidences secondaires, les mêmes qui influencent nos lois et notre économie ? Et que faire ? Signer une énième pétition pour espérer d’autres effets que ceux enregistrés par le mouvement climat au cours de la dernière décennie ? Ou monter en radicalité ? Mais pour aller vers quoi ? Le retour à la bougie ? Le repli local ? Et pourquoi pas le communisme, mais lequel ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À Saintes, en Charente-Maritime, il a fait 42 degrés ce dimanche 12 juillet. À minuit, la température était toujours supérieure à 30 degrés dans ma voiture brûlante. Nous vivons la troisième vague caniculaire, et encore une fois ce sont les départements de l’ouest du pays qui sont touchés en premier. La ville de Saintes et ses 25 000 habitants se trouvent à nouveau dans l’œil du cyclone, tandis qu’autour d’eux les cultures brûlent sur pied. Nous savons déjà que lors de la première canicule,&lt;a href=&quot;https://www.huffingtonpost.fr/france/article/canicule-on-connait-le-chiffre-de-la-surmortalite-pendant-l-episode-de-chaleur-de-mai-dans-l-ouest_280733.html&quot;&gt; le département a été l’un de ceux où la surmortalité a été la plus forte.&lt;/a&gt; Nous savons aussi qu’à l’hôpital, il fait 35 degrés dans les salles de consultation et que les soignants sont à bout. Comme partout dans le pays, la sécheresse qui règne désormais et le vent brûlant occasionne des départs de feu un peu partout. Et pourtant, sur le pont Palissy, qui enjambe la Charente, la mairie a fait installer des dizaines de drapeaux rosâtres où il est écrit &lt;em&gt;“bel été”&lt;/em&gt; au-dessus d’un visage féminin souriant et détendu. Petite nouveauté à saluer tout de même : une salle climatisée est mise à la disposition des habitants du quartier HLM de la ville, qui suffoquent, mais seulement de 14h à 18h. Car à Saintes comme ailleurs, c’est &lt;em&gt;“business as usual”.&lt;/em&gt; Aucune cellule de crise préfectorale n’est installée à l’hôtel de ville, comme lors des inondations spectaculaires de février dernier, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/inondations-ecosocialisme/&quot;&gt;dont je parlais ici&lt;/a&gt;, et qui n’avaient pourtant fait aucun mort. À croire que les dégâts matériels préoccupent davantage nos élus et préfets que les victimes humaines et animales que la canicule produit par centaines. Il y a deux semaines, lors de la deuxième vague, des centaines d’oiseaux mourraient, en particulier les oisillons qui, pour fuir des nids devenus fournaises, se jetaient dans le vide. Dans le journal &lt;em&gt;Sud Ouest,&lt;/em&gt; dimanche, les températures étaient brièvement commentées avant de passer aux informations ordinaires de l’été : il ne faudrait pas effrayer les touristes sur lesquels repose toute une partie de l’économie locale. Si la deuxième vague caniculaire a été abondamment commentée, bien que sous l’angle paresseux d’un débat “clim ou pas clim”, la catastrophe qui s’étale à nouveau sous nos yeux fait à peine l’objet des gros titres et le gouvernement ne s’agite pas en tout sens pour essayer de démontrer son utilité. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Au contraire : c’est le déni qui règne au sommet de l’Etat et sur les plateaux TV. L’attitude du gouvernement s’explique facilement : quand Sébastien Lecornu &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/06/30/canicule-sebastien-lecornu-juge-scandaleux-le-chiffre-de-10-000-morts-avance-par-les-ecologistes-et-defend-l-action-du-gouvernement_6717283_3244.html&quot;&gt;s’époumone contre une députée écologiste&lt;/a&gt; qui ose affirmer que le bilan de ces canicule sera terrible en termes de mortalité – constat tout à fait logique quand on sait que la canicule de 2003 &lt;a href=&quot;https://www.liberation.fr/checknews/2018/08/06/combien-de-morts-y-avait-t-il-eu-lors-de-la-canicule-en-2003_1671066/?redirected=0003&quot;&gt;a fait 20 000 morts&lt;/a&gt; alors qu’elle était de moindre ampleur – il tente de masquer la responsabilité de son camp dans l’horreur de ce qu’il nous arrive. Car oui, les hôpitaux en lambeau, les services publics qui ne fonctionnent pas, les pompiers en galère face aux incendies, c’est le résultat de 10 ans de macronisme. La forêt de Fontainebleau brûle ainsi que les collines autour de Die et c’est bien Gabriel Attal, alors premier ministre, &lt;a href=&quot;https://www.tf1info.fr/societe/verif-incendies-gabriel-attal-a-t-il-vraiment-annule-l-achat-de-2-canadair-lorsqu-il-etait-au-gouvernement-2382392.html&quot;&gt;qui a fait annuler les crédits destinés à l’achat de nouveaux Canadairs.&lt;/a&gt; La flotte actuelle ne sera augmentée qu’en… 2028. C’est bien ce gouvernement qui n’a fait passer que des lois favorables aux multipropriétaires et qui &lt;a href=&quot;https://www.consoglobe.com/passoires-thermiques-location-recul-climatique-cg&quot;&gt;vient de remettre sur le marché &lt;/a&gt;des centaines de milliers de passoires thermiques, alors que depuis juin des gens meurent littéralement de chaud chez eux. Ce lourd bilan, pointé par toutes les ONG écologistes, même les plus modérée, n’empêche pas Serge Zaka, climatologue médiatique très suivi sur les réseaux sociaux et qui ne sous-estime pourtant pas l’ampleur de la catastrophe en cours, d’affirmer sans rire, &lt;a href=&quot;https://www.facebook.com/p/Dr-Serge-Zaka-Dr-Zarge-61550647585914/?locale=fr_FR&quot;&gt;dimanche 12 juillet au soir&lt;/a&gt;, qu’ &lt;em&gt;“Emmanuel Macron d’ailleurs (…) essayé de réparer les manques de ces prédécesseurs”. &lt;/em&gt;Pardon ? &lt;em&gt;“le plan d’Emmanuel Macron pour le renouvellement forestier, lancé en 2022 (« Planter 1 milliard d’arbres en dix ans »)&lt;/em&gt;, &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/12/nous-sommes-coinces-dans-une-dystopie-climatique-un-scenario-de-comedie-noire-ou-le-grotesque-le-dispute-a-la-farce-orwellienne_6722848_3232.html&quot;&gt;rappelle fort heureusement &lt;em&gt;Le Monde&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;, subventionne les coupes rases sur de vieilles forêts diversifiées, et leur remplacement par des quasi-monocultures de résineux, hautement inflammables. Les experts – y compris ceux qui sont consultés par le gouvernement –, les ONG et la Cour des comptes ont tous alerté sur ces risques. En vain”. &lt;/em&gt;Le catastrophisme du très médiatique Zaka est bien légitime mais il est complètement inconséquent sans politisation de ce qui nous arrive. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/scientifiques-climat/&quot;&gt;Comme beaucoup de scientifiques, &lt;/a&gt;il ne se mouille pas voire se compromet en ne voulant pas désigner les responsables.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Le déni ambiant est rendu possible par la décontraction médiatique des journalistes et éditocrates qui parlent de leurs grands appartements climatisés à des taxis climatisés à un plateau si refroidis artificiellement qu’il y fait frisquet et qu’on y prend froid, comme me le disait une toutologue réactionnaire croisée lors de mon éphémère passage à l’émission de l’extrême-centre&lt;em&gt; 28 minutes &lt;/em&gt;où elle avait son rond de serviette. Ce n’est pas un détail : si les bourgeois et sous-bourgeois aussi étaient effrayés par l’épidémie de Covid, car leur vie très relationnelle les y exposait, ils ne souffrent en aucun cas de la canicule. Pas plus qu’ils n’en meurent. La climatisation des plateaux TV permet, à toute saison, aux bourgeois de s’énerver en direct sans tâcher de sueur leurs costumes-cravate. La demande populaire de la leur couper est bien légitime, et cela donnerait des conversations qui ressemblent un peu plus à celles que nous autres, qui souffrons physiquement de la chaleur depuis des semaines, avons. Cela n’annulerait cependant pas le principe selon lequel ceux qui commentent nos vies, disent ce qui est grave, préoccupant ou révoltant sont ceux qui vivent loin de nous et mieux que nous. Les appels réguliers à ce que les journalistes et les politiciens sortent de leur “déconnexion” sont vains. Car s’il s’agissait seulement de cela, ce serait facile. Mais notre classe politique et médiatique est profondément connectée : à celles et ceux qui sont responsables de ce qui nous arrive, à savoir la classe bourgeoise. &lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Qui est responsable ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Pendant longtemps, le mouvement écologiste s’est majoritairement orienté vers la critique de “l’humanité”, responsable de ce qui lui arrive et qui infligerait à “la nature” de terribles méfaits au nom de son appétit de nouveaux objets, de voyages lointains et d’emballages jetables. Depuis, cette vision culpabilisatrice et globalisante de l’écologie a été largement critiquée et remise en cause. &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/ecogestes&quot;&gt;Les “petits gestes” ne sont plus perçus comme le nec plus ultra de la lutte écologiste. &lt;/a&gt;Ce n’est pas “l’humanité” qui est responsable de ce qui nous arrive mais d’abord les pays du Nord et, en leur sein, certaines classes sociales plutôt que d’autres. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Si l’on veut arrêter de sortir de la vaine culpabilité et des faux débats, il faut poser les choses clairement. D’abord, il faut bien définir d’un côté les processus humains qui engendrent le réchauffement climatique ou empêchent de le freiner et de l’autre les processus qui empêchent la société de s’adapter / de se protéger du réchauffement déjà-là, et dont les canicules catastrophiques de 2026 ne sont qu’une manifestation parmi d’autres. Ensuite, il faut distinguer ce qui relève de la collaboration passive à ces processus et ce qui constitue des prises de décision qui y contribuent pleinement et souvent consciemment. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Quelques exemples : &lt;/p&gt;



&lt;ul&gt;
&lt;li&gt;La consommation de viande est l’une des causes majeures du réchauffement climatique à l’échelle mondiale car l’élevage est responsable de 14% des émissions de gaz à effet de serre. Certains habitants de la planète consomment davantage de viande que d’autres (les états-uniens, les australiens et les européens &lt;a href=&quot;https://www.inrae.fr/dossiers/quels-defis-elevages-durables/production-consommation-mondiale#:~:text=Les%20Am%C3%A9ricains%20(du%20Nord%20et,a%20quadrupl%C3%A9%20en%2040%20ans.&quot;&gt;consomment deux fois plus de protéines animales que le reste du monde&lt;/a&gt;), certains choisissent de ne plus en manger du tout, mais il y a une tendance générale à l’augmentation de cette consommation. On pourrait donc dire que nous sommes toutes et tous responsables de ce qui nous arrive, sauf les végétariens et les végans. Voilà pour la collaboration passive. Mais qui a décidé de développer à ce point la consommation de viande ? Qui repousse sans cesse les limites de taille d’élevages en France, élevages où les animaux meurent en masse pendant des canicules pourtant prévisibles et annoncées, au point qu’ils doivent être enterrés dans le sol, faute de capacité de traitement des installations habituelles ? Qui tire profit de la surconsommation de viande et qui la promeut, faisant la guerre aux alternatives végétales (des eurodéputés et des lobbyistes &lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/10/08/steak-ou-burger-vegetal-l-interdiction-de-ces-appellations-voulue-par-la-france-a-ete-votee-au-parlement-europeen_6645368_3244.html#:~:text=La%20d%C3%A9nomination%20%C2%AB%20steak%20v%C3%A9g%C3%A9tal%20%C2%BB%20est,la%20terminologie%20de%20la%20viande.&quot;&gt;se battent ainsi depuis des années &lt;/a&gt;pour interdire l’appellation “steak végétal”) ? Des ministres, des préfets, des députés, des patrons de l’industrie agroalimentaire, leurs actionnaires, des consultants et des lobbyistes de la viande.&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Le voyage aérien &lt;a href=&quot;https://bonpote.com/10-chiffres-a-connaitre-sur-lavion-et-le-climat/&quot;&gt;est responsable de près de 5% du réchauffement climatique&lt;/a&gt;, non seulement en raison de ses émissions de CO2 mais aussi des conséquences du passage des avions dans le ciel (traînées de condensation, formations de nuages et rejet de vapeur d’eau dans l’atmosphère, qui participent au réchauffement). C’est une source du réchauffement qui est en augmentation constante, sans limitation à ce jour. Or, 80% de l’humanité n’utilise pas l’avion, et 1% de la population mondiale concentre 50% des vols. En France, 76% des vols sont le fait de 20% de la population, &lt;a href=&quot;https://www.20minutes.fr/planete/rechauffement-climatique/4233821-20260710-plus-grands-voleurs-20-francais-concentrent-75-vols-avion&quot;&gt;selon une récente &lt;/a&gt;étude du think Forum Vies Mobiles (financé par la SNCF). Ces dernières années, seulement la moitié de la population a pris l’avion. Ceux qui collaborent passivement au voyage aérien – ses utilisateurs – ce n’est pas pas “tout le monde”, mais surtout une minorité aisée, masculine et âgée, nous dit l’étude. Et ceux qui décident de développer le transport aérien ? Ce sont évidemment les constructeurs, les compagnies aériennes et leurs actionnaires, mais aussi les gouvernements macronistes qui n’ont même pas appliqué la promesse minime de la fin des lignes intérieures (&lt;a href=&quot;https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/05/24/l-interdiction-des-vols-interieurs-courts-en-france-une-mesure-videe-de-sa-substance_6174641_4355770.html&quot;&gt;elle a été vidée de sa substance par de multiples dérogations&lt;/a&gt;).&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Le reste des émissions carbones repose largement sur l’industrie, le transport et le bâtiment : des secteurs soumis largement à l’impératif capitaliste de profit et sur lesquels les citoyens n’ont pas la main à l’heure actuelle. Le développement sans frein et sans débat d’une technologie énergivore comme l’IA contribue à l’aggravation du problème : si beaucoup de gens, en Europe et aux Etats-Unis, utilisent cette technologie, parfois de façon récréative, ce sont bien quelques grands patrons de la Tech qui donnent le rythme de son expansion, avec la complicité de gouvernement fascinés et corrompus.&lt;/li&gt;



&lt;li&gt;Côté adaptation maintenant : les bouilloires thermiques, ces logements mal isolés, qui ne sont souvent même pas dotés de protections solaires (volets ou stores), sont les lieux où les décès se produisent massivement ces dernières semaines. Est-ce que “nous sommes tous responsables” de cette situation ? En aucun cas. La propriété lucrative du logement (c’est-à-dire le fait de posséder des logements qu’on loue) est le fait d’une minorité de multipropriétaires, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/multiproprietaires&quot;&gt;comme nous n’avons de cesse de le rappeler &lt;/a&gt;: La moitié des logements loués le sont par des propriétaires de 5 logements ou plus. 3,5% des ménages possèdent à eux seuls 50% du parc locatif. Voici les acteurs de la maladaptation et de la surmortalité, &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/criminels-sociaux&quot;&gt;voici nos criminels sociaux. &lt;/a&gt;Et au dessus d’eux, il y a les lobbies de l’immobilier et du BTP et les gouvernements qui réduisent le peu de contraintes qui pèsent sur eux, qui ne font rien pour limiter la hausse des loyers et qui remettent sur le marché des centaines de milliers de passoires thermiques, que beaucoup de gens vont être contraints de louer prochainement et où beaucoup de gens, l’été prochain, mourront. C’est criminel, et il y a des responsables qui ne seront pas jugés pour cela.&lt;/li&gt;
&lt;/ul&gt;



&lt;p&gt;“Nous sommes tous responsables” : cet énoncé est paresseux, faux et toxique. À l’échelle du globe, le sud et le nord ne partagent certainement pas le même niveau de responsabilité. Et à l’échelle de la France, certains collaborent à la catastrophe bien plus que d’autres : concrètement, la partie aisée de la population, les 10 à 20% les plus riches, ont des pratiques de consommation bien plus polluantes et contributrices du réchauffement climatique que les autres. Mon confrère Mickaël Correia &lt;a href=&quot;https://x.com/MickaCorreia/status/2076423356761407930&quot;&gt;nous informait dimanche&lt;/a&gt; que pour freiner le réchauffement climatique, les 50% les plus pauvres en France doivent réduire leur empreinte carbone de 4% tandis que les 10% les plus riches doivent diminuer la leur de 81%, selon l’organisme gouvernemental&lt;a href=&quot;https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/soutenabilites-orchestrer-planifier-laction-publique&quot;&gt; France Stratégie&lt;/a&gt;. Il faut donc arrêter de dire que “tout le monde” est responsable et que “tout le monde” doit faire des efforts : c’est aux 10% les plus riches, qui comprend la petite bourgeoisie (une définition &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/grandes-gueules&quot;&gt;dans cet article&lt;/a&gt;) et la sous-bourgeoisie (une définition &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/sous-bourgeoisie/&quot;&gt;à lire ici&lt;/a&gt;), de les faire prioritairement. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Mais au-dessus d’eux, il y a cette grande bourgeoisie qui tient l’Etat et les entreprises privées (et dont les membres passent souvent de l’un à l’autre). Celle-ci ne collabore pas simplement, elle décide. Et que décide-t-elle ? Que l’augmentation des profits de sa classe est prioritaire sur la survie de toute une partie de la population et de l’écosystème animal et végétal. C’est cette classe qui choisit consciemment de pratiquer le darwinisme social dont parlait Clément Sénéchal &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/canicule-darwinisme&quot;&gt;dans sa dernière chronique&lt;/a&gt;. C’est elle qui choisit de ne pas freiner le réchauffement climatique et c’est elle qui choisit de ne pas adapter assez vite notre pays aux événements climatiques extrêmes. C’est à elle que l’on doit s’en prendre rapidement comme c’est elle dont le fonctionnement est intrinsèquement incompatible avec toute politique écologique conséquente. Tant qu’elle sera aux manettes, on continuera de crever en masse, et la nature avec nous. Tant que l’on n’intègrera pas cela, tant que l’on continuera de se blâmer, de se culpabiliser, de se complaire dans des abstractions (“l’Homme”, “les technologies”, “la mondialisation” etc.), on perdra du terrain et nos forêts brûleront chaque été davantage.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Comment lutter ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Se contenter de dire qu’il faut “abattre le capitalisme”, ce mode de production qui permet à la bourgeoisie de nous dominer économiquement et politiquement, via l’exploitation de notre travail et de nos besoins, ne suffit pas. C’est le seul véritable objectif qui compte, mais le formuler ainsi ne dit pas comment on y parvient. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Dans l’histoire du mouvement ouvrier, plusieurs méthodes ont été débattues et ont été expérimentées à diverses échelles. La première consiste à s’emparer de l’appareil d’Etat, par la lutte armée ou par les élections et de s’en servir pour transformer l’économie et la mettre au service de la population et, dans le contexte qui est le nôtre, la survie de l’Humanité et de l’écosystème. Les limites de cette méthode sont d’abord sa faisabilité : comment s’emparer d’un Etat conçu de bout en bout pour être la propriété exclusive de la classe dominante ? Une fois que le système électoral bourgeois a été affronté avec succès, que faire de l’infrastructure de hauts fonctionnaires proches ou membres de la classe capitaliste,  qui sont prêts à tout pour faire échouer les tentatives de réformes, même timides, de ses privilèges ? Dans le roman graphique &lt;em&gt;Le Choix du chômage&lt;/em&gt;, Benoît Collombat et Damien Cuvillier &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/choix-du-chomage-1/&quot;&gt;documentent très bien comment,&lt;/a&gt; après l’arrivée au pouvoir des socialistes en 1981, plusieurs hauts fonctionnaires ont travaillé activement à vider toute réforme de sa substance. Et que faire de la zone euro qui empêche toute réforme sociale, notamment en retirant la souveraineté nationale sur la gestion de la dette publique ? Ce sont des questions que nous traitons régulièrement dans &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, et qui restent le plus souvent irrésolues. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Ensuite, les rapports sociaux, les rapports de classe et le fonctionnement réel de l’économie peuvent-ils vraiment être modifiés par l’Etat, aussi puissant soit-il ? En Amérique du sud, la gauche a enregistré un grand nombre d’échecs car elle s’est avérée incapable, une fois arrivée au pouvoir, de réduire la violence des rapports de classe et de diminuer le poids du patronat. Les défaites récentes de la gauche en Colombie et au Chili marquent tristement cette impasse : c’est le constat de Christophe Ventura &lt;a href=&quot;https://www.monde-diplomatique.fr/2026/07/VENTURA/69728&quot;&gt;dans le dernier numéro du &lt;em&gt;Monde Diplomatique&lt;/em&gt;&lt;/a&gt;&lt;em&gt;. &lt;/em&gt;Cela vient donner du grain à moudre à une autre stratégie, qui tente, depuis le XIXe siècle, de transformer les rapports sociaux à la racine de leur existence : dans les entreprises, là où l’exploitation se joue. Par des conflits sociaux, par des grèves, par du sabotage, on peut ralentir ou stopper l’exploitation capitaliste et donc mettre de sérieux bâtons dans les roues de la bourgeoisie. L’avantage de cette seconde stratégie est d’associer un plus grand nombre de personnes au processus et de ne pas se contenter de laisser à une poignée de politiciens professionnels le soin de nous sauver de la domination bourgeoise. De plus, les grands conflits sociaux ont permis des coups d’arrêts durables à la domination capitaliste : en juin 1936, en 1944 sous l’impulsion du gouvernement provisoire issu de la résistance, notamment communiste, en 1968, de nombreux droits ont été créé pour la population et l’emprise de la bourgeoisie sur nos vies a reculé pour très longtemps, plus sûrement que lorsque la gauche a remporté des élections (ce qui est arrivé à de multiples reprises depuis les années 1920). &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Qu’est-ce que la question du réchauffement climatique change à ce débat ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pas mal de choses. D’abord, elle nous décentre (un peu) de la question du travail. S’il reste le lieu de l’exploitation et la création de valeur qui alimente les profits et donc le pouvoir de la classe bourgeoise, s’il reste le lieu d’inégalité qui permet aux petites et sous-bourgeoisie de vivre aisément et d’adopter un mode de vie polluant, la sphère de la consommation doit également être prise en compte si l’on veut lutter efficacement contre le réchauffement climatique et la mauvaise adaptation (ou plutôt &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/canicule-darwinisme&quot;&gt;l’adaptation darwiniste et inégalitaire&lt;/a&gt;) à lui. Autrement dit, il nous faut reprendre le pouvoir sur la production en tant que travailleuses et travailleurs mais aussi en tant qu’usagers des biens et des services qui sont mis en circulation. L’emprise du secteur immobilier sur nos vies et sur la planète est par exemple un sujet central, qui concerne aussi bien la lutte contre le réchauffement que l’adaptation à celui-ci. Dans son livre &lt;em&gt;Désarmer le béton&lt;/em&gt;, l’architecte Léa Hobson expose la façon dont la commercialisation du béton, matériau ultra lucratif, stimule une construction permanente de bâtiments dont l’obsolescence et l’inadaptation aux territoires où on les installe de façon forcée, à grand renfort de complicité gouvernementale et de corruption, nous expose toujours davantage aux effets du réchauffement climatique. Elle raconte la perte de souveraineté complète des populations sur leur bâti, ce qui est un phénomène récent dans l’histoire de l’humanité. Nous subissons nos logements, particulièrement en ce moment, parce que d’autres les construisent pour nous afin de s’enrichir, et pour que des multipropriétaires exploitent notre besoin vital d’avoir un toit, tout en excluant une partie de la population dans la rue alors que des logements vides ou en attente de rénovation pourraient largement les abriter. Il faut donc aussi se battre en tant qu’habitants, en tant que locataires, et pas simplement en tant que travailleur ou citoyen votant.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Se battre au travail, dans son immeuble, dans sa ville ou au supermarché&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Sur l’ampleur criminelle du phénomène des bouilloires thermiques, qui est en train de conduire, on le rappelle, à des milliers de morts évitables, on voit bien que plusieurs approches existent. On peut s’appuyer sur une vision électorale de la politique et tout faire, en tant que citoyen, pour que la France Insoumise remporte les élections en 2027. C’est effectivement la seule force politique d’ampleur qui a un discours offensif sur le sujet du logement. Le “centre”, la droite et l’extrême droite veulent au contraire donner davantage de prérogatives aux multipropriétaires et mettre fin au peu de contraintes écologiques qui pèsent sur eux. Pour autant, se concentrer sur cette action électorale est risqué et insuffisant : d’abord parce que rien ne prouve que la FI remportera les élections mais aussi qu’elle puisse, au milieu de la tempête qu’elle affrontera si elle obtient le pouvoir, mener à bien une politique ambitieuse en termes de logement. On doit donc commencer dès maintenant à mettre en œuvre des actions collectives pour contrer l’emprise des multipropriétaires et des constructeurs sur nos vies. Cela veut dire arrêter de subir les loyers chers, les logements suffoquant et les “éco-quartiers” construit en vase clos par des promoteurs et des élus véreux et qui s’avèrent en fait incapables de faire face au climat des années 2030 : par exemple, à Bordeaux, l&lt;a href=&quot;https://www.ouest-france.fr/meteo/canicule/cest-ignoble-il-fait-35-c-dans-les-logements-classes-a-de-cet-ecoquartier-tout-neuf-a-bordeaux-9a9a7182-79fb-11f1-ae95-49be6b75151e&quot;&gt;es habitants d’un quartier tout neuf&lt;/a&gt; subissent 35 degrés dans leurs logements et alertent bailleurs et constructeurs en vain. Il faut en finir avec cette dépossession. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;À Lyon, des locataires &lt;a href=&quot;https://vert.eco/climat/on-a-mis-des-protections-nous-memes-face-a-la-canicule-des-locataires-installent-des-stores-de-fortune-pour-alerter-leur-bailleur/&quot;&gt;sont entrés en lutte contre leur bailleur,&lt;/a&gt; et ils participent déjà à une vaste campagne née sur les réseaux sociaux, que je soutiens comme je peux : “pas de volet, pas de loyers”. &lt;a href=&quot;https://www.change.org/p/pas-de-volets-pas-de-loyer-fb133bc9-c67c-48ce-9c47-3567fd80b92a&quot;&gt;Appuyée par une pétition&lt;/a&gt; signée par 50 000 personnes, cette campagne revendique&lt;em&gt; “un droit à la suspension du loyer pour les locataires dont le logement est invivable car dépourvu d’équipements de base contre la chaleur (stores, volets en bois, ventilation brasseurs d’air)”&lt;/em&gt; et, sans attendre que le gouvernement accède à cette demande, annonce la mise en œuvre de cette suspension, &lt;em&gt;“dans l’attente d’une issue législative à cette urgence”.&lt;/em&gt; Il s’agit d’une menace explicite et donc la mise en œuvre d’un rapport de force qui a porté ses fruits puisque la couverture médiatique de cette annonce a été conséquente. Mais la grève des loyers a-t-elle réellement lieu ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;En me posant cette question, j’ai du me demander pourquoi moi-même, qui suis forcé de quitter mon appartement à intervalle régulier depuis fin mai, pour me réfugier chez mes parents et revivre comme quand j’avais 17 ans, j’avais bel et bien payé mon loyer de juillet à mon multipropriétaire. Je pense que cette question, d’autres se la posent au sujet de leur acceptation, au travail, de conditions indignes liées à la chaleur, lorsqu’ils respectent des ordres injustes, lorsqu’ils acceptent un salaire de misère pour des tâches pénibles et accidentogènes, lorsqu’ils reviennent travailler après un burn out et que rien n’a changé. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La vérité, c’est que la révolte individuelle face à la bourgeoisie et la petite bourgeoisie (dans le cas de mon multipropriétaire et des multiples petits patrons qui exploitent et exposent à des accidents et des malades) est quasi-impossible. Le rapport de force isolé avec son propriétaire est trop déséquilibré : le risque de l’expulsion, considérablement renforcé par les lois macronistes successives, est trop présent. Tout comme le risque du licenciement, dans une période de remontée du chômage de masse, décourage la désobéissance et expose des travailleuses et travailleurs inquiets à des conditions de travail potentiellement mortelle dans cette période caniculaire. Si j’avais pris le temps, ces derniers mois, de me réunir avec mes voisins et de créer des liens avec eux, j’aurais pu les motiver à me rejoindre dans une action de suspension du loyer. Mais puisque je n’ai pas anticipé la catastrophe, il est désormais trop tard pour me pointer chez eux, par 38 degrés, pour leur demander, avec mon air endormi et mes yeux bouffis par les insomnies, de me rejoindre dans cet acte. Tout comme un syndicaliste qui n’aura noué aucun lien sincère avec ses collègues, car passant trop de temps en réunion avec la direction, ne sera pas un organisateur de grève efficace et légitime : je l’ai hélas vu trop souvent, et je ne parle même pas de ceux dont les décharges syndicales importantes, voire le statut de permanent, fait perdre toute crédibilité quand il s’agit de prôner le droit de retrait ou le débrayage pour protester contre les dangers du travail à la chaleur.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour faire essaimer des mouvements de résistance qui auront des chances de stopper, localement et nationalement, l’emprise de notre classe dominante sur nos vies, il faut continuer et amplifier le travail d’organisation des lieux où se joue sa domination : l’entreprise, le quartier, la ville, pour ne citer que ceux-là. Partout où une organisation forte et crédible préexiste, des victoires ont lieu. Alors peut-être que la première action à mettre en œuvre cet été est de lancer une réunion informelle de ses collègues, un apéro entre voisins, afin d’être plus fort pour dire non, pour refuser de payer, l’été prochain. Quant à cet été, tout ce qui peut être fait collectivement, de l’invasion de magasins disposant d’une climatisation, de porte-à-porte pour soutenir les habitants en difficulté, d’installation de points d’eaux dans les abords des villages pour la faune, est bon à prendre. Et il faut arrêter de se pincer le nez devant les mobilisations courageuses et radicales contre l’autoroute A69 ou&lt;a href=&quot;https://reporterre.net/Canal-Seine-Nord-Europe-le-contexte-ultrarepressif-n-a-pas-etouffe-la-joie&quot;&gt; contre le canal Seine-Nord-Europe&lt;/a&gt; : toutes celles et ceux qui se battent contre la bétonisation du monde et l’intensification des flux capitalistes doivent être soutenus. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Et pour accélérer ces mouvements, on pourrait instiguer la création d’un collectif national, qu’on appellerait syndicat ou non, de travailleuses et travailleurs qui veulent s’organiser sans reproduire les travers et les faiblesses des organisations existantes. Et aussi un collectif local, régional ou national, d’habitants en colère contre ce que nos logements et nos villes sont – invivables – dans ce nouveau climat qui est le nôtre et avec lequel nos dirigeants ne veulent pas qu’on survive décemment. Bref, il nous faut passer à la vitesse supérieure, mais sans griller les étapes nécessaires.&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Pour aller vers quoi ?&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;Quand, à &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt;, nous appelons à la révolution, nous appelons en fait à deux choses : d’abord, au renversement de la classe dominante, partout où elle a du pouvoir. Ce n’est franchement pas facile car si, ces dernières années, de nombreux mouvements sociaux sont parvenus à renverser des gouvernements (&lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/du-maroc-au-nepal-la-gen-z-combat-le-capitalisme/&quot;&gt;au Népal ou à Madagascar par exemple&lt;/a&gt;) ils ne sont pas parvenus à renverser leur classe dominante qui a envoyé des remplaçants. Ce qui veut dire qu’il ne faut pas se contenter de retirer à la bourgeoisie le pouvoir politique ponctuel mais son accès permanent à ce pouvoir (dont le monopole de la haute fonction publique, de la direction des partis, des grandes écoles (à supprimer) etc.). Et pour cela, puisque nos institutions actuelles ne peuvent être transformées que par la classe politique existante (pour changer la constitution il faut l’accord du Sénat qui est composé de gens élus par les grands électeurs que sont les élus existants du pays), il nous faut forcément une transformation rapide et insurrectionnelle. Et pour que la fin de la mainmise de la classe bourgeoise sur nos vies soit réelle, il faut que dans le même temps elle soit chassée de la direction et de la possession des entreprises privées. Sinon, ça ne fonctionne pas, comme l’expliquait l’économiste Bernard Friot il y a quelques semaines : &lt;em&gt;“dès lors que le despotisme de fabrique est assuré, c’est-à-dire que la politique s’arrête à la porte des lieux de travail, alors la démocratie adore le débat démocratique ! C’est ça le lieu de la politique” &lt;/em&gt;disait-il &lt;a href=&quot;https://www.youtube.com/watch?v=G5mV_0zjcS8&quot;&gt;il y a quelques jours.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une révolution comporte nécessairement un second processus qui est l’affirmation d’autres types de pouvoir et d’institutions parallèlement à la lutte contre les pouvoirs et les institutions existantes. Pour être révolutionnaire, il faut donc avoir l’envie et croire dans la possibilité d’un pouvoir populaire, démocratique, aussi bien au niveau de la gestion des affaires publiques que de celle de l’économie. A quoi cela ressemblerait concrètement ? Les modèles existants se multiplient et s’affinent. Sur la gestion collective de l’économie, on a par exemple l’autogestion générale dont parle l’économiste et corédac chef de &lt;em&gt;Frustration&lt;/em&gt; Guillaume Étiévant &lt;a href=&quot;https://frustrationmagazine.fr/autogestion-generale&quot;&gt;dans son dernier livre : &lt;/a&gt;une part croissante des entreprises devient la propriété collective des salariés qui les administrent en prenant soin de ne pas reproduire les mécanismes hiérarchiques existants, et afin d’obtenir une autonomie sur ses conditions de travail. Concrètement, dans une entreprise autogérée et égalitaire sur le plan hiérarchique, on pourrait décider de stopper le travail quand les conditions climatiques exposent à la chaleur extrême. On pourrait décider en fonction de paramètres financiers réels, exposés à tous les salariés. Sortis de l’impératif d’engraisser des actionnaires et des patrons, nous pourrions collectivement se poser des questions sur ce qu’on veut produire, pourquoi et comment. Mais cela ne suffit évidemment pas, notamment sur le plan écologique : rien ne prouve que des entreprises autogérées ne cèdent pas aux sirènes de l’expansion productiviste et de la croissance illimitée, même si l’absence d’actionnaires gloutons est un garde-fou notable. Nous devons, en tant que citoyens, avoir notre mot à dire sur ce que l’on produit, où, comment et dans quel but. Quelles technologies méritent d’être développées ou limitées, et pourquoi ? &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Pour cela, des organisations collectives ont été pensées, et sont déjà expérimentées localement. C’est le cas de la Sécurité Sociale de l’Alimentation : inspirée des travaux de Bernard Friot, ce projet étend le fonctionnement originel de la sécurité sociale (c’est-à-dire gérée uniquement par les salariés, comme dans les années 40-50) à la production alimentaire. Cotisants à une caisse qui leur donne droit, chaque mois, à une somme à dépenser en produits alimentaires, les citoyens prennent part à une délibération sur ce qu’il convient de rembourser : ainsi, ils encouragent la production de certains produits plutôt que d’autres, en fonction de critères écologiques et sociaux. Manger sainement et écologiquement n’est plus réservée aux plus aisés, le bio n’est plus une manne financière pour la grande distribution (qui &lt;a href=&quot;https://www.facebook.com/watch/?v=1431463599019471&quot;&gt;applique une marge indécente sur ces produits – +81% !&lt;/a&gt; – ce qui contribue à leur impopularité et à l’idée erronée selon laquelle une agriculture sans pesticide est forcément trop coûteuse). Car actuellement, en France, c’est l’industrie agroalimentaire et la grande distribution qui décident main dans la main ce qu’on nous fait bouffer. Bien manger et s’y retrouver dans ce chaos devient un véritable travail, que tout le monde n’a pas la possibilité de faire. Retirer le pouvoir de décider combien coûte quoi, ce que l’on doit produire, cultiver et où est un impératif sanitaire mais aussi écologique. Concrètement, dans une région comme la mienne, la culture de maïs prend une place énorme sur la surface cultivable disponible. Or, cette céréale est très consommatrice d’eau. C’est notamment pour elle qu’une véritable guerre de l’eau, amplifiée par une sécheresse qui est en train de s’installer de façon chronique, est en train d’avoir lieu. Et à quoi sert ce maïs, dont une grande partie est exportée ? À fournir en nourriture les élevages, notamment bovins.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;La consommation de viande est le plus souvent décrite comme un choix individuel. Pourtant, elle pose d’immenses problèmes collectifs, à travers la contribution énorme des élevages au réchauffement climatique, aux conséquences de ces derniers sur l’écosystème (les fameuses algues vertes produites par les élevages bretons) et au problème éthique patent que l’entassement et le meurtre de masse d’animaux sensibles constituent. Sans compter le fait que les éleveurs font partie des agriculteurs les moins bien rémunérés et les plus en difficulté, notamment psychologique. Quand est-ce qu’on arrête ça ? Si l’on mettait, département par département, des citoyens autour de la table pour peser le pour ou le contre de l’augmentation de la taille des élevages, on serait certainement une majorité à vouloir en finir avec ce système détestable à tout point de vue. Mais comme ce sont les industriels et leurs actionnaires qui décident, ce débat nous est retiré. Ce n’est qu’individuellement qu’on peut choisir de ne pas contribuer à ce carnage, et comme tout choix individuel il est contraint par des paramètres collectifs (le revenu, le temps disponible, l’accès à l’information, la pression sociale etc.).&lt;/p&gt;



&lt;h2&gt;&lt;strong&gt;Autogestion du travail et planification démocratique de la production&lt;/strong&gt;&lt;/h2&gt;



&lt;p&gt;On peut imaginer un monde où l’ensemble des citoyens participent (à tour de rôle, via des mandats tournants, un tirage au sort etc.) à définir collectivement un cadre de ce que l’on veut produire, comment et pourquoi, avec comme boussole le respect des humains, la baisse des émissions carbone et la préservation voire le repeuplement de la faune et de la flore. Nos vies seraient autrement plus intéressantes que ce qu’elles deviennent sous le capitalisme actuel : survivre, être en compétition, galérer et avoir de rares moments de plaisir qui sont de plus en plus coûteux. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Il s’agit d’envisager une planification écologique et sociale de notre économie. Cette planification peut-être étatique, c’est-à-dire confiée à des techniciens parfaitement corruptibles qui décideront à notre place ce qui est bon pour nous. Ou bien populaire, via de multiples instances de délibérations collectives. C’est ce que l’on appelle l’écosocialisme. Pour d’autres, c’est en fait du communisme. Au delà du débat des concepts, disons que l’essentiel est que l’on s’entende sur la volonté de subordonner la production à des impératifs humains et écologique, et qu’il n’y ait plus de division entre ceux qui travaillent et ceux qui possèdent, puisque ces derniers ne peuvent pas agir autrement qu’en recherchant le profit. Si on leur laisse la mainmise sur la production, ils nous entraîneront dans un gouffre climatique dont on ne se relèvera pas. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette planification écologique pourra comprendre des contraintes et des interdictions : limiter le nombre de vols aériens par individus. Restreindre l’usage de certaines technologies, comme l’Intelligence Artificielle, à certains besoins (la médecine) plutôt que d’autres (l’armement). Ce qu’implique l’IA omniprésente que ses entreprises nous vendent est tout simplement insoutenable sur le plan énergétique. L’installation de Data centers est déjà combattue partout dans le monde et à raison. Il en va de même de certaines technologies dites zombies (qui désignent les technologies qui nécessitent des ressources épuisables et des processus ultra polluants) comme les smartphones dont l’obsolescence n’est plus à prouver, et qu’il est impossible de produire, à l’heure actuelle, de façon un tant soit peu vertueuse : on peut décider collectivement de stopper cette expansion sans fin et sans but (autre que le profit) de cette technologie. Mais ces limitations et interdictions doivent absolument se faire dans un cadre démocratique, avec une voix pour chaque pan de la société. Car ce qui semble superflu aux uns est essentiel à d’autres : je pense en particulier aux personnes handicapées, aux malades chroniques, mais aussi aux personnes trans qui ont des besoins médicaux spécifiques que certains jugent superficiels voire “contre-nature”.&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Cette planification implique des reconversions d’ampleur de secteurs entiers, entraînant une forte dépense publique : pour mettre fin à un système agricole trop gourmand en eau et destructeur sur le plan sanitaire, il faut tout simplement payer pour la fin de l’usage des pesticides, et subventionner l’installation de multiples exploitations agricoles de petite taille. Là encore, on peut imaginer une délibération démocratique locale, nationale et même internationale. Les besoins en main d’œuvre d’une agriculture non-productiviste seront colossaux : les nombreux consultants et publicitaires que la mise en place d’une économie basée sur les besoins humains et les limites naturelles va mettre au chômage seront-ils partants ?&lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Une société autogestionnaire à l’économie planifiée est la proposition politique qu’il nous semble importante de porter dans la période actuelle pour répondre à l’anxiété écologique qui monte et qui n’est pas irrationnelle : si nous ne changeons pas de modèle, une grande partie d’entre nous mourront, comme beaucoup sont déjà morts, et une grande partie de notre planète sera inhabitable. La France est un territoire dont la position géographique l’expose gravement, le climat se réchauffant particulièrement vite en Europe du Nord, et tandis que nous accueillerons à bras ouverts un flux de réfugiés climatiques en provenance de régions déjà touchées, nous allons devoir contribuer à changer de paradigme écologique et à annihiler le pouvoir d’une classe bourgeoisie qui nuit chez nous comme partout ailleurs. C’est notre seul espoir et notre grande responsabilité. &lt;/p&gt;



&lt;p&gt;Lire cet article, quand on est accablé par la chaleur et attristé par la perte de proches, la vue des arbres qui perdent leur feuillage et des oiseaux qui errent, le bec ouvert par la soif, pourra sans doute être douloureux, tant l’objectif semble risqué et lointain. Mais avons-nous encore le temps de céder au désespoir, aux réformettes inconséquentes, aux postures écolo-petits gestes ou au catastrophisme qui ne mène à rien ? Nous n’avons que trop attendu, à nous laisser sans trop y croire par les sous-bourgeois sociaux-démocrates ou écolo de façade, nous demandant de leur faire confiance pour arracher trois rues végétalisées, deux pistes cyclables et une convention citoyenne ne menant à rien. Pour une fois dans notre histoire, il devient clair que c’est la radicalité qui est la véritable voie raisonnable, tandis que les appels au calme, aux petits pas et aux compromis inefficaces et mesquins avec la classe dominante sont une vraie violence.&lt;/p&gt;



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</content:encoded><category>Écologie</category><category>Économie</category><category>Édito</category><author>Nicolas Framont</author><source url="https://frustrationmagazine.fr">Frustration Magazine</source></item></channel></rss>