Logo de Frustration

En finir avec la sensibilisation


Omniprésent au sein du progressisme d’ambiance, le théorème de la sensibilisation mène toujours à la dépolitisation des causes. Or le problème principal n’est pas que les gens ignorent les enjeux propres à notre époque, par exemple écologiques ; c’est que les rapports de pouvoir existants empêchent leur résolution. Par conséquent, une stratégie uniquement fondée sur la sensibilisation et la mise à l’agenda, par l’euphémisation et l’autolimitation qu’elle suppose, est structurellement vouée à l’impuissance.

A la fin des années 2010, je participais à un camp climat de portée nationale, en Alsace, dont Cyril Dion était l’invité d’honneur. Du haut d’une scène imposante, il déversait sa vision stratégique sur un parterre de militants et de cadres de ce qu’on appelait alors le « mouvement climat ». A la question de savoir pourquoi Emmanuel Macron rechignait à engager la transition écologique, le documentariste et poète formulât cette réponse : « par manque d’imagination ». Il aurait pu évoquer les contradictions du capitalisme, la base sociale du jeune banquier-président, les nécessités disciplinaires du pouvoir (voire les insuffisances de l’écologie officielle). Mais non : simple question d’imagination. Dès lors, le programme de l’écologie paraît aisé : fournir au président des récits « inspirants » pour réformer son imaginaire archaïque. Ah, les imaginaires et les récits…

Plus récemment, dans l’émission de C ce soir consacré à la canicule anormale du printemps, la climatologue Magali Reghezza-Zitt s’exclame : « mais quand on nous dit que ce n’était pas prévisible… Mais ça fait 30 ans qu’on le dit ! Si on devait monter des murs avec tous les bouquins, qui ont été écrits, toutes les manières d’alerter… On se dit : “mais qu’est-ce qu’il faut qu’on dise !? Qu’est-ce que nous scientifiques, on n’a pas dit ?” »  Ironiquement, une autre experte répond sans le vouloir à cette question, un peu plus tard dans l’émission : « Il faut sortir de l’inaction. Avoir des solutions qui sont compréhensibles, qui ne sont pas juste des gros mots comme “ la fin du capitalisme ”. Parce que ça, personne ne sait ce que ça veut dire, en fait, c’est trop compliqué […] Par contre, oui, ouvrir une église, ça on a tous compris” ». De fait, il ne sera jamais fait référence au mode de production et aux forces politiques et sociales qui en découlent, auxquelles les gens (manifestement décérébrés) pourraient se raccrocher, au cours de l’émission (qui ressemble davantage à un concours de contrition sur la résistance du réel aux alertes pourtant pédagogiques des experts).

Le théorème sensibiliste

Ce type de réponse est emblématique du mal qui ronge la majeure partie du camp progressiste constituée en « société civile organisée » : le paradigme de la sensibilisation. C’est le point commun qui relie par exemple ces journalistes en vue qui considèrent que tout n’est qu’affaire d’information, ces organisations qui versent dans le happening récréatif, ces huiles des Verts qui vont parfumer de leur sensibilité sincère des gouvernements néolibéraux, ce personnel d’ONG transféré en macronie pour infiltrer la bonne parole, ces chargés de plaidoyer qui multiplient les rendez-vous ministériels avec le bloc bourgeois et multiplie les CP depuis Paris, ces personnalités qui interpellent les membres du gouvernement sur tel ou tel sujet en espérant les couvrir de honte et de repentir, ces experts qui alertent et pédagogisent tout en nouant des partenariats avec le monde des affaires, ces scientifiques abasourdis qui « disent leur stupéfaction devant les reculs qui affectent la protection de la nature » alors qu’ils ont raison, ces fresqueurs qui vendent leurs prestations aux entreprises pour toucher l’âme des managers, cette dirigeante politique qui érige un accessoire coloré en vecteur d’identification politique.

Derrière cette revendication-valise – omniprésente dans le champ environnemental mais qu’on retrouve autour de toutes les causes, il y a l’idée implicite qu’il suffirait de rendre une cause visible pour rendre la lutte effective et le changement concret. Comme si la multiplication des images et des énoncés à teneur émotionnelle (scandale ou feel good, peu importe) dans le ciel azuré de l’espace public pouvait retomber comme une pluie divine sur la société et fertiliser le comportement des individus. Par exemple, il suffirait de dire la vérité du changement climatique, ou d’amuser suffisamment les sens du public, pour que l’écologie advienne comme par enchantement.

Pourtant, le réchauffement climatique est reconnu par la communauté internationale depuis au moins un demi-siècle, les COP ont débuté voilà plus de 30 ans et l’accord de Paris a été signé il y a plus de 10 ans… et les émissions globale de gaz à effet de serre, source physique du réchauffement climatique, continuent d’augmenter. De même que la consommation d’hydrocarbures (et les projections des acteurs du secteur ne montrent aucune inflexion). Nous en sommes au 6e rapport du GIEC, soit des milliers et des milliers de pages de science disponibles, et l’écologie reste à la ramasse.

En France, la grande majorité de la population n’est pas climato-sceptique (d’après l’Ademe, seulement 2% de la population nie l’existence des changement climatique et 30% doute de son origine strictement humaine – donc une minorité) et pourtant, les politiques publiques continuent de passer à côté des objectifs – forts modestes – fixés par le gouvernement. Résultat : des canicules de plus en plus violentes (dont les femmes – qui subissent une hausse des violences conjugales, les personnes isolées et la classe ouvrière sont les premières victimes) et Libération qui fustige les climatosceptiques de CNews. Et des écolos qui, comme toujours, alertent.

Réflexe consensuel et négation des antagonismes

Et si le paradigme sensibliste était l’une des causes de l’impuissance organisée dans le camp progressiste, au sein de l’écologie mainstream tout particulièrement ? Les défaillances politiques procèdent-elles réellement d’un manque de sensibilisation – ou de sensibilité ? Ou bien l’excès de sensibilisation conduirait-il finalement à une dépolitisation des problèmes ?

En effet, même si cela peut paraître contre-intuitif, loin de la favoriser, le culte de la sensibilisation (qui n’est d’ailleurs ni l’éducation, ni la conscientisation) finit par s’opposer bien souvent à l’impératif de politisation. Pourquoi ? Parce que les gens qui font profession de sensibiliser visent en général une visibilité maximale : il faut toucher un maximum de monde pour sensibiliser (donc aussi bien le grand public que les dirigeants du CAC 40, Emmanuel Macron et des pontes du RN). Dès lors, la médiatisation (par la presse, la pub, les plateformes ou l’entregent), plutôt que de constituer un moyen parmi d’autres, finit par devenir une fin en soi. C’est ce que j’appelle l’écologie du spectacle : une écologie du symbolique, où ce qui compte n’est pas tellement le débouché politique, ou le résultat empirique, que la visibilité publique. Dès lors, tout devient communication – et exclusivement communication.

Or, dès que l’on s’engage dans cette voie, c’est le réflexe de la consensualité maximale qui prend mécaniquement le dessus. Dès lors, les éléments de clivage vont être purgés du discours de manière aussi discrète qu’inexorable. C’est la dircom de Greenpeace France qui me reproche d’avoir dit « ces gens-là » à la radio à propos des milliardaires. Ou la présidente du WWF qui se fait débarquer par le CA pour avoir participé à une marche antiraciste à l’appel de Bally Bagayoko. Trop clivant, vous comprenez.

Une fois pris, ce pli engage sur la mauvaise pente : celle des professionnels de l’euphémisation et de l’autocensure (nuance, retenue, complexité, diront-ils). Car tout naturellement, avec l’effacement du clivage arrive la dissimulation des antagonismes sociaux à l’oeuvre dans le monde capitaliste (la lutte des classes), suivi mécaniquement d’une déréalisation du mode de production qui domine la société (le capitalisme), donc de notre rapport social et politique à la biosphère. Et, en fin de compte, une invisibilisation des racines et des structures fondamentales du fait écocidaire. Si bien qu’à trop vouloir sensibiliser, on finit par déboussoler.

Progressisme d’ambiance et impuissance politique

D’où résulte une incapacité des acteurs de la sensibilisation à assimiler les rapports de force où se nouent pouvoir et contre-pouvoirs – et à s’y engager. Résultat : l’édification d’une cause sans adversaire ni doctrine, qui ne cesse de nous faire perdre du temps. Visibles, mais inoffensifs. Dans la salle plénière du cossu siège de Greenpeace, dans le 10e arrondissement de Paris, un énoncé en a été peint en grandes lettres vertes, histoire de canaliser les volontés : « Changer le monde sans prendre le pouvoir ». Vaste programme.

Les effets réels du théorème de la sensibilisation sont visibles dans la pratique politique de la secrétaire nationale des Écologistes, dont la vacuité idéologique – et tactique – ne sont plus à démontrer. C’est au nom de ce théorème, et de l’habitus politique qu’il inculque inévitablement, qu’elle ne sait pas quoi mettre « à la place du capitalisme », lorsqu’un journaliste de l’Huma lui pose la question. Ou bien qu’elle refuse de qualifier l’écologie qu’elle défend (« l’écologie, c’est l’écologie »), renvoyant l’écologie à un signifiant vide et la parole politique à une langue morte.

Aussi pour cette raison que les Écologistes ont entretenu ces dernières années une stratégie d’alliance à géométrie variable, complètement illisible, qui s’est traduite par des revers électoraux successifs. Pour cette raison également que l’écologie mainstream des ONG ou du « mouvement climat » a disparu des radars depuis la réélection d’Emmanuel Macron pour un second et donc dernier mandat, dans un contexte où il n’est donc plus tenu de donner le change (inutile, désormais, tout le folklore des Conventions citoyennes, Conseils de défense écologique ou autres Etats généraux). En définitive, la sensibilisation concourt à coder les causes dont elle s’empare de manière complètement hors-sol : en dehors ou en surplomb des rapports de force réels.

Devenir absorbables

Pire, c’est même leur dégradation permanente qu’elle provoque. Car dépolitiser pour sensibiliser, c’est rendre la cause récupérable. A force de « sensibilisation », la classe dominante s’est en effet appropriée l’impératif écologique pour mieux le désarmer. D’abord en absorbant tout un personnel professionnalisé, soucieux de prestiges et d’accès, dans sa matrice sociologique : c’est le fameux dialogue social, ou dialogue environnemental, soit l’institutionnalisation d’une dépendance vis-à-vis du pouvoir. En l’occurrence, pour ne pas être exclu de ses dispositifs de promotion, il faut surtout ne jamais laisser traîner la moindre trace de proximité possible avec la principale force de gauche : LFI.

Ensuite, inspirée par tant de sensible activisme, elle a fini par faire sien le paradigme même de la sensibilisation. Sur l’écologie, plutôt que d’utiliser la contrainte, l’Etat bourgeois n’a-t-il jamais fait autre chose que de mobiliser incitation et… sensibilisation ? Du consommateur, de l’usager, du chef d’entreprise ? En rendant, ce faisant, la transformation écologique optionnelle et hasardeuse – dans tous les cas réservée aux élites ? Qui a par exemple oublié les clips gouvernementaux « je baisse j’éteins je décale », inspirés des meilleurs réels Instagram, pour promouvoir la sobriété individuelle ? Ou bien la mention sonore, a la fin des publicités audiovisuelles : « l’énergie est notre avenir, économisons-la » ? La sensibilisation ne coûte rien au bloc bourgeois, bien au contraire.

Enfin, en polissant leurs sujets au lieu des politiser, les sensibilisateurs bien tempérés abandonnent non seulement la bataille culturelle pour l’hégémonie (laquelle implique une approche systémique et, à la fin des fins, révolutionnaire), mais ils contribuent à la viscosité idéologique du système en place, en l’occurrence du capitalisme. Rappelons par exemple que l’empreinte carbone individuelle, qui incite aux écogestes sur lesquels s’est fondée l’écocitoyenneté morale défendue par tant d’écologistes bien intentionnés, a été popularisée par la British Petroleum dans les années 2000, et qu’un grand nombre d’associations environnementales sont financées directement ou indirectement par le capital, comme le WWF, qui rappelait récemment que  « son objet social n’inclut pas la lutte contre le racisme ». Soit dit en passant, la multiplication de petits contenus accessibles et divertissants sur les réseaux sociaux créent rarement de doctrine politique durable – donc opposable.

Par conséquent, la radicalité par la sensibilisation demeure facilement absorbable par les institutions médiatiques, économiques ou politiques en place. Elle peut être intégrée dans un capitalisme de la transition, du récit, de la responsabilité sociétale. Bref, elle est une forme d’innocuité culturelle. Car l’ordre dominant sait relativement bien gérer une contestation symbolique, surtout lorsqu’elle reste centrée sur l’urgence morale ou la cohérence individuelle. Elle n’est pas réellement corrosive pour les équilibres existants et dérange finalement peu l’architecture sociale et culturelle du bloc dominant. Essentiellement performative, elle finit par devenir un moyen de substitution à l’action politique.

Se donner bonne conscience sans organiser la lutte

En réalité, souscrire à la sensibilisation permet surtout de se donner bonne conscience sans organiser la lutte – voire en l’empêchant. C’est même, en quelque sorte, refuser l’approche du changement social et politique par la lutte pour privilégier le divertissement et la version mondaine du monde. Les protagonistes qui s’y livrent ont trouvé évidemment un intérêt objectif : celui de baisser le coût social et politique de l’engagement, réduire la conflictualité et modérer son exposition au risque (physique, économique, réputationnel) dans la mesure où cela non seulement permet, mais justifie de ne pas prendre parti, même quand l’extrême droite se trouve aux portes du pouvoir. L’exhibition des convictions – ou plutôt des préoccupations – devient alors pure affaire de posture et de distinction symbolique.

Et dans bien des cas, cela permet aussi de monnayer – pour ne pas dire monétiser – plus facilement sa visibilité (par des partenariats divers et variés). Car la sensibilisation conforte la vision du monde d’une classe sociale particulière : la bourgeoisie culturelle, celle que le think tank Destin Commun, qui fournit des analyses stratégiques aux ONG comme à Raphaël Glucksmann, nomme les « stabilisateurs ». Entendre : les agents coagulant de l’ordre établi. En l’espèce, des agents sociaux solvables, ayant des convictions de gauche mais des intérêts de droite.

Mais c’est aussi s’exonérer du résultat, du débouché, de l’impact – se dégager des conséquences. En somme, de l’efficacité concrète. S’arrêter avant d’être utile. Comme si c’était aux autres, aux « sensibilisés », de faire le taf derrière : de fournir l’effort et de prendre des risques. C’est penser qu’on fait son travail quand on perd toujours. C’est pourquoi la vitrine de la sociale-démocratie est à la fois pleine de bonnes intentions et parfaitement impotente.

Ainsi, quand une canicule frappe, on se retrouve à dénoncer les climatosceptiques plutôt que de confronter le bloc bourgeois, de soutenir la FI dans le champ électoral, d’essaimer des ZAD, de nourrir le mouvement social et antiraciste, de collaborer à un projet collectiviste en prenant des positions de rupture claires (avec des représentations économiques et sociales aussi bien qu’avec les gens qui les incarnent et les portent). Bref : politiser au lieu de sensibiliser.

Car la lutte est aussi, et sans doute d’abord, affaire d’organisation, de tension, de confrontation. Elle n’a jamais rien d’entièrement pacifique, profitable ou négociable. Elle n’est pas une simple image sur un écran. D’où l’impératif de se débarrasser du sensibilisme et de neutraliser la gauche bourgeoise, pour revenir à une version combattante de la lutte politique, sans quoi les alertes ne seront jamais que des comptines.

https://frustrationmagazine.fr/grand-soir
https://frustrationmagazine.fr/video-abc-ecologie-clement-senechal
https://frustrationmagazine.fr/ecogestes
Clément Sénéchal
Clément Sénéchal
Chroniqueur
Tous les articles
Bannière abonnements