Prêt-à-piller : les vêtements volés des pays nord-africains
« I took only the colors and the good energy of Morocco. » (J’ai pris seulement les couleurs et la bonne énergie du Maroc) Simon Porte Jacquemus, 2018, expliquant sa collection « Le Souk » : des semaines à se perdre dans les souks de Marrakech, et il en ressort avec des djellabas vidées de leur ampleur, devenues des combinaisons moulantes, des caftans transparents. Seulement la couleur et l’énergie nous dit-on donc. Pas le tissu épais pensé pour la chaleur, pas les ornements jugés trop “bling bling de péons nord-africains” pas les heures de broderie, et surtout pas la main qui a cousu tout ça. Juste la « vibe ». C’est du dépeçage oui, et Jacquemus n’invente rien en la matière, il prolonge très simplement une méthode qui a un siècle.
Une généalogie vieille comme la colonisation elle-même
Avant Jacquemus, avant même Yves Saint Laurent, il y a Paul Poiret. En 1910, le couturier le plus en vue de Paris embarque pour une croisière touristique en Méditerranée : Italie, Tunisie, Algérie, Maroc, Espagne. Le détail qui compte, c’est l’état exact de ces pays au moment où Poiret y pose le pied avec son carnet de croquis. L’Algérie est colonie française depuis 1830, département à part entière depuis 1848, ses terres confisquées, sa population indigène soumise au Code de l’indigénat. Le Code de l’indigénat, c’est le régime juridique appliqué par la France à ses colonisés, qui les privait de droits civils et politiques tout en les soumettant à des obligations (travail forcé, impôts spéciaux, interdiction de se déplacer sans autorisation) dont les colons européens étaient exemptés. En clair : deux catégories d’êtres humains sur le même territoire, avec deux droits distincts, organisés par la loi. La Tunisie est quant à elle protectorat français depuis 1881. Le protectorat c’est cette fois un régime colonial déguisé en « accord » par lequel la France maintenait officiellement en place le souverain local (le sultan au Maroc, le bey en Tunisie) tout en contrôlant en réalité l’armée, la diplomatie, les finances et l’administration. Le Maroc, lui, n’est pas encore officiellement tombé, mais il est en train de l’être : la France y multiplie les « interventions », l’humilie diplomatiquement crise après crise, et finira par lui imposer le traité de Fès en 1912, qui en fait à son tour un protectorat. Poiret en revient avec des turbans, des sarouels, et des khalats (le grand manteau ample que portaient traditionnellement Turcs, Persans et Mongols), et en tire en 1911 son fameux pantalon « harem » (je dois vraiment commenter?), avant d’organiser pour son cercle mondain un bal costumé qu’il baptise « La 1002e Nuit », non content d’avoir seulement volé des vêtements. La même année, à quelques mois près, l’armée française fait mouvement sur Fès pour mater une révolte et préparer ce qui deviendra l’année suivante l’annexion en bonne et due forme du Maroc. Le fantasme oriental explose dans les salons parisiens au moment exact où les fusils imposent la réalité de l’occupation sur le terrain. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier, c’est la même pulsion qui s’exprime sur deux scènes différentes : posséder, dominer et transformer.

Soixante ans plus tard, Yves Saint Laurent referme la boucle avec une honnêteté presque touchante, tant elle est involontaire colonialiste. Né à Oran en 1936, il est ce qu’on appelle un pied-noir : un Européen né en Algérie française, bénéficiaire de plein droit d’un système colonial qui organisait, par la loi et par la force, la supériorité économique et politique de la population d’origine européenne sur la population algérienne (je répète pour ceux du fond : Non, vos grand pères pied noirs ne sont pas des algériens mais bien des colons). YSL découvre le Maroc en 1966, quatre ans après l’indépendance algérienne qui lui a, de fait, “retiré le pays où il est né”, et il y retournera pour puiser l’inspiration de chacune de ses collections jusqu’à la fin de sa carrière. En 1983, il livre cette phrase, aujourd’hui gravée au fronton du musée qui porte son nom à Marrakech : « Cette culture est devenue la mienne, mais je ne me suis pas contenté de l’importer, je l’ai annexée, transformée, adaptée. » Le mot est annexée. Un homme qui a grandi à l’intérieur d’un système colonial choisit, sans la moindre ironie apparente, le vocabulaire exact de ce système pour décrire son rapport au pays voisin de celui qui l’a vu naître.
Mais alors, concrètement, sur le mannequin, ça donne quoi ? Chez Poiret, le sarouel devient le pantalon « harem » vendu en boutique parisienne, sans qu’un seul atelier maghrébin ne touche un centime ; le burnous, ce grand manteau à capuche porté traditionnellement par les hommes nord africains pour se protéger du froid et de la pluie, se rebaptise « manteau kimono » pour brouiller la piste en un seul gloubiboulga de ce qui n’est pas blanc pour l’habitant des nords ; le turban perd sa fonction et finit accessoire de soirée porté à des bals costumés où personne ne sait, ni ne demande, d’où il vient vraiment. Chez Saint Laurent, le mécanisme est plus feutré mais strictement identique : le caftan, cette longue robe ample et souvent richement ornée portée par les femmes (et, dans certaines formes, par les hommes) au Maghreb depuis des siècles, devient « robe-caftan » et structure des collections entières dans les années 60-70 ; la saharienne, déjà elle-même un emprunt à l’uniforme colonial avant d’être reprise par YSL, un vol qui en recouvre un autre somme toute, devient une pièce iconique de la maison ; les bijoux berbères et leurs motifs géométriques se retrouvent brodés sur des robes de haute couture, sans qu’un seul nom d’artisan n’apparaisse jamais sur une étiquette. Le mot qui revient en boucle dans les dossiers de presse, c’est « inspiré de ». On comprendra “volé à”.
Épuration : méthode et limites
C’est là que la phrase de Jacquemus prend tout son sens, et qu’on comprend qu’elle n’est pas une maladresse de communicant mal briefé mais un mode d’emploi. Collection « Le Souk », automne-hiver 2018 : la djellaba devient tunique, le sarouel se fait « revisiter », le caftan se transforme en « robe nouée », sauf que même la presse mode, pourtant pas réputée pour son sens critique aigu, tique. Le journaliste de WWD qui couvre le défilé note que Jacquemus a rendu les pièces transparentes, moulantes, dénudées, soit l’exact inverse de la fonction du vêtement qu’il prétend célébrer. « No cultural appropriation here (…) » (“pas d’appropriation culturelle ici”) écrit-il, avec l’ironie de quelqu’un qui vient de voir la même blague textile pour la centième fois. Le pire, c’est que Jacquemus confirme lui-même la recette en interview, sans qu’on ait besoin de lui extorquer quoi que ce soit : « I took only the colors and the good energy of Morocco. » Traduction libre : j’ai pris ce qui se vend, j’ai jeté ce qui demande de comprendre quelque chose. L’épuration ne devient pas un effet de bord du processus créatif, mais le processus créatif lui-même, en tant que fin en soi. On retire la fonction (religieuse, sociale, climatique), on retire la coupe ample pensée pour un corps et un pays bien précis, et il reste une teinte sable qu’on peut vendre comme un filtre Instagram à qui n’est jamais allé plus loin que le rooftop de son riad Airbnb (sauf au souk justement, car avec les “locaux” il faut négocier).
Tout le monde ne joue pas à ce niveau de franchise gênante, et je le dis pour ne pas finir avec un papier à charge à la truelle, mais bon. Prenez Dior Croisière 2020, montré en grande pompe au Palais El Badi de Marrakech : Maria Grazia Chiuri a fait travailler l’association Sumano, qui protège un savoir-faire textile de l’Anti-Atlas, sur un manteau et sur les coussins du défilé, et elle a même eu l’élégance de prononcer dans la presse les mots « appropriation culturelle » et « post-colonialisme », ce qui constitue déjà, pour cette industrie, un effort notable, bein que je ne sois en aucun cas partisane du “c’est déjà pas mal”. Sauf qu’à y regarder de plus près, la majorité des tissus de la collection venaient d’Abidjan, pas du Maroc (Boh pas grave c’est dans le même coin quoi) et que le pays servait surtout de toile de fond somptuaire : bougies flottantes, palais du XVIe siècle, concert privé de Diana Ross pour 800 invités triés sur le volet. La contribution marocaine réelle, tient en deux lignes : des coussins et du henné sur les pieds des chaises. On est passé du pillage en plein jour à l’extraction avec dossier de presse et bonne conscience incluse, ce qui n’est déjà pas rien, mais qui n’est toujours pas la même chose que payer et créditer ceux à qui on a volé.
Tout ça, c’est bien beau (non) mais qui fabrique, vraiment ?
Commençons par le zellige (puisque c’est la pièce maîtresse de tous les mood boards « Maroc » de la mode et de la déco depuis vingt ans) : cette mosaïque de petits carreaux de céramique colorée et géométrique, qu’on retrouve sur les murs, les sols, les fontaines, du Maroc jusqu’en Andalousie. Derrière chaque carreau, il y a un maâlem (le maître artisan, celui qui a atteint le sommet du métier après des années d’apprentissage), capable de tailler à la main jusqu’à mille pièces de « bejmat » (le carreau brut, avant assemblage) par jour au marteau et au ciseau, avec une argile qu’on ne trouve nulle part ailleurs qu’à Fès. Un geste qui se transmet de génération en génération, qu’aucune machine ne reproduit correctement, et qu’aucun designer parisien ne sait faire. Il existe aujourd’hui des ateliers qui se vantent d’offrir « un salaire décent loin de la précarité » à leurs maâlems, la formule sonne sympathique jusqu’à ce qu’on réalise qu’elle n’a de sens que parce que la précarité est, justement, la norme du secteur. Le label « Maroc Fait Main » a été créé pour protéger ce savoir-faire et garantir son authenticité. On ne crée pas un label pour protéger ce qui l’est déjà.
Même histoire, en pire, du côté des tannerieen tête, le quartier historique où l’on transforme depuis le Moyen Âge des peaux brutes en cuir, à la main, dans des dizaines de cuves de pierre remplies de teintures naturelles. Classées à l’UNESCO, donc officiellement précieuses, elles sont surtout devenues un point de passage obligé pour tout touriste de la médina (le centre historique fortifié des villes du Maghreb), qui observe le travail depuis des terrasses aménagées pour l’occasion, brindille de menthe sous le nez pour masquer l’odeur. Les visiteurs eux-mêmes, sur les sites d’avis, décrivent des « conditions dignes de Zola », un site « transporté au Moyen Âge ». On retrouve ici exactement le mécanisme que je dénonçais dans mon papier sur le cinéma et le v*** : la souffrance comme spectacle qu’on consomme depuis un balcon. Sauf qu’ici ce sont des personnes debout dans des bains de chaux et de fiente de pigeon, qu’on regarde en direct, qu’on photographie, et à qui on laisse un pourboire à la sortie pour le spectacle.

Et puis il y a le gros du bataillon, celui qu’aucun mood board ne montre jamais : la sous-traitance textile. Le Maroc est devenu le 8ᵉ fournisseur textile de l’Union européenne, près de 3 milliards d’euros d’exportations en 2024, Inditex (la maison-mère de Zara) en tête de file, plus de 200 000 emplois dont 60% occupés par des femmes. Une enquête d’Equal Times a documenté le cas d' »Amal », ouvrière du secteur, payée 710 dirhams de salaire de base par mois (le dirham est la monnaie marocaine). Soit 67,5 euros. Avec les heures supplémentaires, elle grimpe péniblement à 230 euros, toujours en dessous du SMIG marocain légal (l’équivalent du SMIC français, le salaire minimum). Pose ce chiffre à côté d’une robe Jacquemus à 1290 euros, ou d’une à 2700 chez la même maison, et fais le calcul toi-même : il faudrait à Amal plus de cinq mois de travail intégral, heures sup comprises, pour s’offrir l’inspiration qu’on a tirée, gratuitement, de son pays. Pour vous faire une idée plus concrète des souffrances infligées à ces travailleurs de l’ombre du luxe, je vous renvoie à l’enquête de Cash Investigation sur les tanneries italiennes qui fournissent LVMH et Kering : ouvriers payés des clopinettes, battus à coups de barre de fer pour avoir réclamé leur dû, dans des hangars à 45 degrés, perdant souvent des doigts dans les machines non sécurisées des tanneries.
Qui a le droit de posséder son propre patrimoine ?
Pendant que Paris pioche tranquillement dans le vestiaire maghrébin depuis un siècle sans jamais avoir de comptes à rendre à personne, regardons ce qui se passe entre Rabat et Alger. Mai 2024 : le Maroc dépose une plainte officielle auprès de l’UNESCO, accusant l’Algérie d’avoir glissé la photo d’un caftan marocain (le « caftan ntaa el-fassi », originaire de Fès) dans son propre dossier de candidature au patrimoine immatériel. Décembre 2024 : pour la première fois de l’histoire de l’institution, le comité de l’UNESCO donne raison au Maroc et exige le retrait de la photo. Le Maroc enchaîne en déposant son propre dossier, « Art, tradition et savoir-faire du caftan marocain », et obtient son inscription en décembre 2025. Deux États, deux délégations, deux ambassadeurs mobilisés, des mois de bataille diplomatique pour trancher une question : à qui appartient ce vêtement ? Pendant ce temps, la Tunisie joue sa propre partie sur le même plateau, plus discrètement mais tout aussi laborieusement : elle travaille depuis des mois sur le dossier de la « Jebba » (le costume traditionnel tunisien, qui regroupe la chéchia, la fermla, le sarouel et la balgha), jugé si complexe dans ses déclinaisons régionales que son dépôt a déjà été repoussé plusieurs fois, et qu’en mars 2026 des acteurs du secteur écrivaient encore à la délégation tunisienne à Paris pour savoir où en était la procédure.
C’est un combat éminemment légitime, ne nous méprenons pas, la bataille pour la reconnaissance d’un patrimoine est aussi une bataille pour la dignité, pour l’histoire, pour ne plus se faire dire que ce qu’on possède n’a pas de nom. Mais regardez où elle se joue, et surtout où elle ne se joue pas. Le Maroc et l’Algérie s’écharpent pour une photo dans un dossier UNESCO, la Tunisie patiente depuis des mois pour que son propre dossier soit simplement examiné. Pendant ce temps-là, à 2000 kilomètres de Fès, une maison parisienne peut vendre une pièce « façon caftan » sans citer ni le Maroc, ni l’Algérie, ni la Tunisie, ni personne, sans verser un centime de droit, sans même que la mention « Maghreb » n’apparaisse ailleurs que dans un mood board Pinterest interne. Le statut UNESCO protège un prestige symbolique entre voisins. Il n’a strictement aucune prise sur l’industrie qui, elle, capte la vraie valeur, celle qui se compte en millions d’euros de chiffre d’affaires. La bataille pour la propriété se joue entre dominés. Jamais contre le dominant. Et c’est très exactement ce que le dominant espère : que trois pays se battent entre eux pour des miettes de reconnaissance, plutôt que de lui demander des comptes à lui.
Soixante ans plus tôt, Yves Saint Laurent avait eu l’honnêteté involontaire de poser le bon mot sur la table : « annexée ». Depuis, le vocabulaire a changé de costume : on parle de « dialogue des cultures », de « métissage », on cite « l’appropriation culturelle » en interview pour se donner l’air d’y avoir déjà réfléchi, mais l’opération qu’il décrit, elle, n’a pas bougé d’un centimètre. Une valeur économique et symbolique extraite d’un savoir-faire qu’on ne paie ni ne crédite, qui repart habiller un podium devant 800 invités triés sur le volet et un dîner aux chandelles, pendant que la main qui l’a façonnée touche 230 euros par mois, quand elle a la chance d’être déclarée. Jacquemus n’a pris que les couleurs et la bonne énergie du Maroc. Il a raison sur un point : il n’a effectivement rien pris d’autre.
Farton Bink
Vidéaste et co-rédactrice en chef
