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The Dog Stars : la fausse critique du survivalisme de droite


Avec son film post-apocalyptique, The Dog Stars, en salle actuellement, Ridley Scott, le réalisateur britannique de 88 ans, a plutôt déçu, aussi bien la critique que les spectateurs. Il est vrai que de la part du réalisateur de deux des meilleurs films de science-fiction de l’histoire (Alien et Blade Runner), on aurait pu espérer un petit peu mieux. Même si pour les fans du genre (j’en suis) le cahier des charges est plutôt rempli (avec, quand même, l’impression de revoir La Route pour la cinquantième fois), cela n’empêche pas de se questionner sur les tropes de ce même genre, et on a là un sacré cas d’école.

Le film part d’une pandémie ayant détruit la société et suit Hig (Jacob Elordi), qui vit dans une ancienne base aérienne avec son chien et Bangley, un survivaliste ancien marine. Obsédé par un message radio qu’il entend dans son avion, il part chercher une vie plus riche. 

La solution à la catastrophe est-elle de tuer les envahisseurs ? 

La catastrophe est, dans les films et les séries, très présente cette année (Colony, La fin d’Oak Street, 28 ans plus tard…) et plus généralement dans la période récente (Mad Max Furiosa, The Last of Us…). On ressent ici le spectre de la pandémie de covid-19 et celui de la catastrophe climatique. Mais malgré le plaisir qu’a Ridley Scott à filmer les grands espaces naturels, les questions fondamentales du rapport à la nature, à l’environnement et aux ressources sont assez vite évacuées : les survivants que l’on suit disposent toujours d’armes à feu, de véhicules fonctionnels avec du carburant, de sodas, de médicaments, d’électricité, d’outils numériques… 

Le film préfère orienter son questionnement autour d’une divergence apparente entre deux visions de l’humanité et l’annonce déjà via un de ses slogans: “la survie est un instinct, mais l’humanité est un choix”. Bangley, incarné par Josh Brolin, qui semble un peu reprendre son rôle de Matt dans les Sicario, représente assez bien le survivalisme individualiste, que le film croit plus ou moins critiquer. Son obsession est la sécurisation du périmètre et la neutralisation des intrus. Pour lui l’apocalypse n’a pas modifié le comportement humain, il n’a fait qu’en révéler la nature profonde : la survie du plus fort par la violence. Il faut tirer d’abord et discuter ensuite. Cela crée un conflit avec Hig qui pense que l’on peut aspirer à mieux : après être revenu d’une collecte, celui-ci en donne une partie à des mormons qui vivent près de la base. De son côté, peu de temps après, Bangley exécute des ados peu armés, qui ne savaient peut-être même pas qu’ils pénétraient un espace habité. Cela heurte Hig qui dit à Bangley qu’au fond il aime cette situation, qu’il a toujours été fait pour ça. Il marque un point : cette vision anthropologique n’a pas attendu la fin du monde. Elle est déjà à l’œuvre aujourd’hui, dans l’idéologie qui justifie l’impérialisme américain, dans la société libérale qui met les individus et les entreprises en compétition permanente, dans le culte américain du second amendement qui permet de s’armer et dans celui de la doctrine du château (la législation qui permet d’abattre les gens qui pénètrent une propriété) ainsi que dans l’hostilité face aux migrations. Hig, lui, n’a pas renoncé à croire en l’humanité et part, prêt à se risquer aux rencontres. Bangley lui dit qu’aller ailleurs fera de lui “un cafard” comme ceux qui essayent de pénétrer son territoire… 

Dans The Dog Stars, Bangley est incarné par Josh Brolin. © 2026 20th Century Studios. All Rights Reserved.

Mais si le film nous place davantage en empathie avec Hig qu’avec le cynique Bangley, et malgré une fin optimiste, les évènements tels que Ridley Scott choisit de les disposer semblent, de fait, davantage donner raison au second : les attaques se multiplient et (attention spoilers) c’est grâce à ses compétences de tueur que Bangley survit, y compris face à une cinquantaine d’envahisseurs. De son côté, Grand Junction, que Hig rêvait de rejoindre, et sur lequel Bangley ne cessait d’alerter, s’avère un enfer déguisé en paradis : une micro-société totalitaire (dirigée par une femme) qui pratique l’exploitation, les mariages forcés et le cannibalisme. Une trame qui rappelle fortement les saisons 4 et 5 de la série The Walking Dead, où le Terminus que les survivants font tout pour atteindre, cache la même chose. Bref dans les deux cas, les communautés qui semblent s’en sortir par l’entraide sont en fait monstrueuses. À l’époque, les partisans de Donald Trump ne s’étaient pas trompés sur ce que ce type d’imaginaires véhiculent, en diffusant en particulier leurs spots de campagne pendant la série.
Sur un autre sujet, la séquence du Grand Junction est aussi l’occasion d’un étonnant moment de lucidité sur la place laissée aux personnages féminins dans cet univers très viril, lorsque Darlene, la leader du lieu demande à Cima, un personnage incarné par Margaret Qualley qui manque cruellement d’épaisseur, si elle parle ou si elle est simplement “là pour faire joli” – une question que le film semble se poser à lui-même. 

Comme souvent dans les récits post-apocalyptiques, si le film se veut une critique du survivalisme, il est aussi nettement fasciné par son esthétique. De fait, la reconstruction du monde y passe toujours par des héros armés, mobiles et extraordinairement compétents, tout en laissant la construction collective (limitée ici en gros à une scène de fête villageoise bucolique finale…) essentiellement hors champ. 

Des ennemis d’une autre époque…  

L’échec de The Dog Stars à convaincre de “son choix de l’humanité” face à la barbarie cynique de Bangley, tient en grande partie à sa manière de représenter l’altérité, qui pioche dans ce que le cinéma hollywoodien a fait de pire. Car une grosse partie des ennemis que Hig, Bangley, Cima et Pops (Guy Pearce) affrontent ne sont pas l’équivalent d’eux-mêmes (des Blancs violents et survivalistes), ce qui aurait eu l’avantage de montrer qu’ils sont en quelque sorte à l’origine de ce qu’ils craignent, mais… des sortes de tribus autochtones, sans individualité, avec des visages difficiles à distinguer. Ceux-là sont recouverts de peintures de guerre et font des cris de guerre typiques des amérindiens dans les westerns américains…  Cette imagerie n’est pas seulement problématique pour des raisons assez évidentes de représentation mais parce qu’elle est nécessaire au fonctionnement idéologique du récit. Pour que la violence de nos héros reste moralement acceptable, il faut que ceux contre lesquels elle s’exerce cessent d’apparaître comme des humains et deviennent une masse indistincte. 

Pour The Film Stage, le critique Luke Hicks notait la dimension raciste du dispositif : “La décision de faire incarner par des acteurs autochtones la « nouvelle tribu » qui menace l’existence des personnages principaux a manifestement été prise pour accentuer l’allégorie western de The Dog Stars. Mais c’est un choix douteux, pour ne pas dire franchement mauvais, étant donné que cette tribu est dépeinte comme une horde de sauvages sanguinaires et sans pensée. C’est un cliché sur les Autochtones si couramment employé par des créateurs blancs dans les récits sur l’Ouest américain qu’il est tout bonnement stupéfiant de le voir représenté à l’écran en 2026 (…) comme si cette caractérisation n’avait pas été historiquement démontée, et comme si l’histoire continuait d’être écrite uniquement par les vainqueurs.” 

The Dog Stars prétend opposer deux visions du monde : celle de Bangley, pour qui le futur de l’humanité consiste à s’entre-tuer pour défendre ses ressources, et celle de Hig, qui croit encore possible de reconstruire quelque chose par la confiance et la rencontre. Mais, de fait, tout ce que Ridley Scott met sur le chemin de ses personnages semble donner raison au premier. Les inconnus sont le plus souvent dangereux, les communautés cachent derrière leur façade idyllique la violence et l’exploitation, et les ennemis sont représentés à plusieurs reprises à travers les vieux fantasmes coloniaux de la “tribu sauvage” menaçant les derniers représentants de la civilisation. C’est là que se situe la contradiction de The Dog Stars. Pour critiquer le survivalisme droitier, encore faudrait-il être capable d’imaginer réellement un monde dans lequel la solidarité peut fonctionner. Or le film semble incapable de concevoir une forme durable de collectif qui ne soit ni une forteresse assiégée, ni une communauté totalitaire, ni un petit havre de paix rural protégé par quelques hommes suffisamment compétents pour éliminer ceux qui le menacent. La résolution finale, certes un peu plus optimiste, ne résout donc pas grand-chose. Hig insiste d’ailleurs sur le fait que la communauté mormone que nos héros rejoignent est préservée du fait de son isolement. The Dog Stars est donc un symptôme d’une tendance plus large à l’oeuvre dans le cinéma post-apocalyptique : alors même qu’il entre en profonde résonance avec notre moment historique et que les pandémies, le dérèglement climatique et la raréfaction des ressources exigent des formes de communisme, il continue bien souvent à mettre en scène des récits où chacun doit avant tout protéger son territoire, ses proches et ses réserves contre les autres. Sous couvert de remettre en cause le fantasme survivaliste, The Dog Stars reste finalement prisonnier de son imaginaire fondamental. Cela nous laisse un film plutôt efficace dans ses scènes d’action et contemplatives, avec des acteurs convaincants, mais qui laisse tout de même une grosse impression de déjà vu dans ses choix formels. 

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Rob Grams
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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