Crédit : Warner Bros
La fin d’Oak Street, qui raconte la survie d’une famille blanche de classe moyenne d’une petite banlieue pavillonnaire américaine des années 1980, projetée, avec son quartier, à l’époque du jurassique, rappelle évidemment le classique du genre – Jurassic Park – ou le plus récent 65 la terre d’avant (2023, Scott Beck, Bryan Woods). Plutôt divertissant et sympathique, le film nous questionne toutefois sur ce qu’il dit d’un certain cinéma très nostalgique et d’un imaginaire assez pauvre de la catastrophe.
Nostalgie et conservatisme
Ce qui frappe tout de suite c’est que ce n’est pas que cette famille qui semble avoir été projetée dans le passé via un trou de ver : c’est le spectateur lui-même. Car au prétexte de “rendre hommage” le réalisateur David Robert Mitchell épouse l’ultra classicisme de ses références, il en reprend toute la grammaire en égrenant tous les passages obligés aussi bien dans ses motifs que dans sa mise en scène : les lumières bleues, le plan des quatres gamins en vélo dans la rue entourée d’arbres, le bully aussi violent qu’inutile qui sert d’antagonisme éphémère, le couple en phase de divorce qui se réconcilie face à l’adversité , les deux enfants et le chien, la musique omniprésente et très appuyée… Même l’idée la plus audacieuse, qui arrive un petit peu après la moitié du film, est rapidement désamorcée.
Il est d’autant plus étonnant que ces choix viennent de David Robert Mitchell, un réalisateur qui, dans It Follows (2014) – où l’on suivait des protagonistes confrontés à une étrange malédiction sexuellement transmissible – avait su être beaucoup plus frontal, inventif, cru et malpoli. Mais c’est surtout dans Under the Silver Lake (2018) qu’il poussait loin, justement, la réflexion et le rapport critique à la pop culture américaine, en particulier sous sa version fossilisée, limitée à celles de signes – la même qu’il manipule ici beaucoup plus cyniquement.
On ne s’attendait donc pas à ce que ce soit lui qui, cette année, « fasse du Spielberg », peut être plus que Spielberg lui-même, et il est difficile d’y voir bien davantage qu’un film de commande. Parlons d’ailleurs rapidement de Spielberg car il est aussi révélateur des ambiguïtés du moment : s’il est revenu à ses passions premières, il s’est aussi un peu égaré dans Disclosure Day qui reprend le complotisme autour de la dissimulation de la vie extraterrestre de manière assez premier degré (un peu à la manière de Roland Emmerich dans Moonfall) – le titre même de “disclosure day” provient de la mouvance disclosure – avec un mélange de bonnes idées et d’une iconographie ultra kitsch faite d’images de synthèse douteuses. Des choix qui interrogent dans un moment spécifique ou Trump utilise les déclassifications des affaires d’ovnis comme outil de diversion sur l’affaire Epstein…
La Fin d’Oak Street s’inscrit donc cette vague, débutée il y a une quinzaine d’années, de films et de séries de genre nostalgiques et ultra fétichistes qui semble ne jamais s’arrêter et parmi lesquels on peut compter Super 8 (2011, de J.J Abrams – d’ailleurs producteur de La Fin d’Oak Street…) , bien évidemment Stranger Things, la saga Fear Street, les Ça, Scary Stories (2019, André Øvredal), Summer of 84 (2018) etc etc. Des œuvres qui sont autant nostalgiques de cette époque (les marques, les objets…) que du cinéma de cette époque (pré-numérique, pré-woke, gentil, grand public…). Tout se passe comme si ce cinéma s’avérait incapable d’affronter le monde contemporain et d’imaginer réellement de nouvelles formes. Pourtant si le cinéma veut survivre à l’IA, il va s’agir de réussir à proposer des films que celle-ci ne sera pas en mesure de faire d’ici deux ans…
Dans sa saison 20 en 2016, la série d’animation satirique South Park avait montré intelligemment ce que cette production en apparence neutre politiquement, bienveillante et réconfortante, produit à force d’être omniprésente. En effet, dans cet arc les habitantes et habitants s’y gavent de rappel-baies, “member berries” en anglais, pour échapper à l’angoisse du monde moderne. Celles-ci sont des petites baies violettes qui répètent “tu te rappelles ?” (“ ‘member ?”). D’abord celles-ci invoquent des éléments de pop-culture inoffensifs des années 80-90 (Star Wars, Africa de Toto…), mais assez vite cette nostalgie se porte sur d’autres choses : “Tu te rappelles quand il n’y avait pas autant de Mexicains ?”, “Tu te rappelles quand le mariage c’était uniquement entre un homme et une femme ?”… South Park dressait déjà un parallèle entre la montée du trumpisme, faisant lui aussi appel à l’imaginaire d’une Amérique disparue (“Make America Great Again”) et l’inconscient potentiellement réactionnaire à l’œuvre dans les films nostalgiques à la J.J. Abrams, l’omniprésence des remakes et des reboots. Il n’est d’ailleurs pas anodin que cette Amérique regrettée des années 1980 soit précisément celle des années Reagan… Évidemment toute nostalgie n’est pas, par nature, réactionnaire, mais, précisément, lorsqu’une époque devient un refuge imaginaire contre les transformations du présent, le désir esthétique de retrouver un monde disparu peut facilement se transformer en volonté politique de le restaurer.
D’autres approches sont pourtant possibles et des œuvres ont réussi à transcender ces héritages et à faire quelque chose d’autre de cette matière nostalgique. On peut par exemple penser à Donnie Darko (2001, Richard Kelly), Twin Peaks:The Return (2017, David Lynch) ou même le prochain film de Jane Schoenbrun Teenage Sex and Death at Camp Miasma qui sortira prochainement.
Bourgeois gaze et fin du monde
Dans Bourgeois gaze. La domination de classe au cinéma (Les Liens qui Libèrent; 2026) je me concentrais particulièrement sur le cinéma français ce qui ne veut pas dire que le regard bourgeois ne soit pas présent dans le cinéma américain et hollywoodien, bien au contraire, même s’il s’y exprime dans une autre forme. Contrairement au cinéma français qui se caractérise par une surreprésentation de la bourgeoisie stricto sensu, ce cinéma hollywoodien préfère l’ “everyman” américain conçu comme un individu de la classe moyenne blanche : il est propriétaire d’une maison avec jardin ou aspire à l’être, il croit au travail et à l’effort comme vecteur d’ascension, il résout ses problèmes ou ceux de sa famille individuellement… Il est en quelque sorte l’incarnation du mythe bourgeois de la méritocratie américaine. Ici tout y est : la famille WASP, la banlieue résidentielle, la maison individuelle, la pelouse… La seule petite déviation, 2026 oblige, est que c’est le personnage de la mère, incarnée par Anne Hathaway, qui semble prendre davantage les choses en main que son époux (joué par Ewan McGregor)
Mais précisément, le bourgeois gaze n’est pas qu’affaire de positionnement social du cadre du récit – il faut aussi que le film épouse les valeurs bourgeoises du milieu qu’il dépeint. Ici, comme très souvent (La Guerre des mondes, Greenland, 2012…), le contexte apocalyptique sert à ressortir ad nauseam la figure de la survie individuelle : il s’agit de barricader sa maison contre les intrusions (la terreur très américaine du home invasion qui vient violer la sacro sainte propriété privée, la menace ne pouvant être qu’extérieure à la cellule familiale), d’être armé bien sûr, puis de regarder ses voisins se faire déchiqueter sans intervenir (car pas le choix – c’est sa famille avant le reste). Nicolas Framont note régulièrement la pauvreté autour de cet imaginaire de la fin du monde, comme dans la série Walking Dead où plutôt que de chercher à mettre en place une forme de communisme de survie, les héros préfèrent toujours tenter de restaurer le mode de vie pavillonnaire disparu… Ici c’est pareil, il ne vient à l’idée de personne de s’entraider avec le reste de la communauté. L’obsession des personnages rejoint celle de la forme du film, celle d’une restauration. Encore une fois, il semble plus simple de se représenter la fin du monde que celle du capitalisme.
L’omniprésence de la catastrophe dans le cinéma contemporain dit évidemment quelque chose de notre anxiété collective face au désastre environnemental. En étant généreux, on pourrait donc décider de voir dans La Fin d’Oak Street une gentille fable écolo où une nature oubliée et hostile reprend ses droits face à la sur-urbanisation et l’ “american way of life” qui avaient voulu la soumettre : la végétation envahit tout, les dinosaures menacent, un immense incendie finit de ravager la ville… Denise Platt, la mère, aimerait dire à ses enfants que les choses ne seront plus comme avant. Mais tout cela ne va pas bien loin et (attention petit spoiler) dans cette perspective on ne saurait que faire de la restauration finale de l’ordre antérieur.
La Fin d’Oak Street n’est pas un film nul, loin de là. Il est sympathique et remplit assez bien son programme de divertissement estival : bien qu’un peu avare en surprises, on y trouve de bonnes idées (ce serpent géant qui parcourt la maison sans être vu), des plans malins (une utilisation intéressante des double focales), un chouette bestiaire… Même si certains films ont, à mon sens, mieux su remplir ce cahier des charges récemment comme par exemple la franchise Sans un bruit. C’est davantage en temps qu’énième symptôme d’un certain cinéma hypra-nostalgique que La Fin d’Oak Street et pour l’imaginaire de restauration qu’il véhicule, que celui-ci nous interroge.
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
