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Socialiser le capital : une méthode


Le 13 mai dernier est sorti le troisième ouvrage de la collection que nous dirigeons, en collaboration avec les éditions Les Liens qui Libèrent : Frustration X LLL. Cette collection a pour but de rendre accessible des analyses, des documents et des théories critiques de l’ordre dominant, dans des livres à la fois radicaux et clairs, à mettre dans toutes les mains. Dans Autogestion générale, Guillaume Etiévant, expert économique auprès des syndicalistes et co-rédacteur en chef de notre magazine, propose, à partir de plusieurs exemples historiques dont il s’inspire, une méthode de sortie du capitalisme. Voici quelques extraits du livre qui en résument la dynamique.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’instaurer par décret une autogestion généralisée. Dans le contexte actuel, comme je l’ai dit précédemment, elle n’apparaît que dans deux situations : lorsque des créateurs d’entreprise choisissent délibérément ce mode de gestion dès la fondation de leur activité, ou lorsque des salariés menacés par la fermeture d’une entreprise arrivent à la reprendre collectivement pour la sauver. Dans la situation présente, il faut donc réfléchir à des revendications transitoires, susceptibles d’être portées par les salariés au sein même des entreprises et, idéalement, intégrées à des programmes politiques, même si cela prendra du temps, compte tenu de la faible propension des partis actuellement à défendre des mesures anticapitalistes et de leurs chances très limitées d’accéder au pouvoir.

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La socialisation du capital me semble être une revendication essentielle, qui doit gagner en visibilité et en présence dans le débat public, bien plus que d’autres thèmes récurrents comme la taxation des riches. Le principe est simple : les salariés doivent détenir une part substantielle des entreprises, parce qu’ils en sont les véritables créateurs de valeur. Sur cette base, on pourrait défendre la création d’actions inaliénables accordées aux salariés, non cessibles et sans droit à dividende, rompant ainsi avec la logique capitaliste classique. Une telle mesure pourrait sembler technique au premier abord, mais elle possède un potentiel transformateur profond. Les mentalités, on le sait, peuvent évoluer : par exemple, malgré les résistances et les retours en arrière, la place des femmes dans la société occidentale a connu des avancées majeures au fil des décennies. Rien n’interdit d’imaginer un mouvement en partie similaire autour de l’idée que les salariés doivent s’approprier collectivement les entreprises, jusqu’à en faire une évidence sociale et politique. Comme l’écrit Victor Alba, dans son livre En finir avec les patrons. Les collectivisations de 1936 en Espagne :  « pour qu’un véritable changement ait lieu, il faut que la conviction que les ouvriers peuvent bien mieux diriger ne soit pas propre aux travailleurs de telle ou telle entreprise ou en rapport avec celle-ci, mais que tous les travailleurs la partagent et y voient un moyen de changer l’économie, de l’humaniser, et de la mettre au service de toute la société ».

Autogestion générale, Guillaume Etiévant, Editions Les liens qui libèrent, sorti en mai 2026, 17 euros.

Je propose une démarche consistant à ce que, chaque année, une partie des fonds propres issus des bénéfices de l’entreprise devienne la propriété des salariés. La première fois que j’ai travaillé sur cette idée, c’était au sein de la Commission économie du Parti de Gauche, sans connaître, à l’époque, les précédents historiques qui l’avaient déjà incarnée. Cette proposition avait été introduite au sein de nos travaux par Pierre Nicolas, syndicaliste CGT, qui en avait fait un axe revendicatif au sein de l’entreprise Renault où il travaillait. À mon sens, ce qui rend cette idée percutante, c’est qu’elle part d’un constat simple : les profits existent, produits chaque année par le travail collectif, et ce profit devrait progressivement appartenir à ceux qui l’ont généré, mais pas sous forme de rémunération : sous forme de pouvoir. Et cela se réaliserait sans nationaliser et sans exproprier. Chaque année, un pourcentage du capital changerait de nature. Il se transformerait progressivement en propriété collective. Et ce capital-là grossirait avec le temps. Les salariés deviendraient copropriétaires de leur entreprise, jusqu’à la détenir collectivement. L’entreprise deviendrait ce qu’elle aurait toujours dû être, une communauté de travail.

Voici concrètement comment j’envisage cette socialisation progressive. Dans le fonctionnement actuel de l’économie capitaliste, l’Assemblée Générale Ordinaire Annuelle (AGOA) des actionnaires approuve chaque année les comptes de l’entreprise de l’exercice qui s’est clôturé et décide de l’affectation du bénéfice net (soit les revenus moins toutes les charges de l’exercice). Les actionnaires votent alors pour orienter ce bénéfice soit vers une distribution de dividendes, versés sur leurs comptes en banque personnels, soit vers une mise en réserve, qui vient renforcer les fonds propres de l’entreprise. Autrement dit, les actionnaires arbitrent entre deux destinations possibles du profit, qui sont en réalité deux poches des mêmes propriétaires : d’un côté, leur compte bancaire personnel (via les dividendes), de l’autre, le compte bancaire de l’entreprise qu’ils détiennent. Dans les deux cas, le capital reste entre leurs mains, simplement alloué à des usages différents.

On peut envisager un système entièrement repensé dans lequel, chaque année, une fraction du bénéfice net est attribuée à une propriété collective des salariés, via le Comité social et économique (CSE), et conservée sous forme de fonds propres dans l’entreprise. Cette part des fonds propres donne lieu à l’émission de nouvelles actions de l’entreprise, qui octroie au CSE les droits de vote équivalent à leur pourcentage de détention de l’entreprise lors de l’AG des actionnaires. Ces titres, appelés actions du travail, ne donnent pas droit à dividende (ni à aucun autre type de rémunération individuelle) et sont incessibles. Cela permet de substituer progressivement les capitaux rémunérés par des capitaux non rémunérés. Sur les parts du bénéfice restantes, les actionnaires peuvent soit se les verser en dividendes, soit les affecter aux fonds propres de l’entreprise. Avec ce système, plus les actionnaires se versent des dividendes, plus ils en perdent rapidement la propriété et donc le contrôle.

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Je propose l’instauration d’un taux fixe de socialisation du profit, autrement dit une règle politique par laquelle une part déterminée du bénéfice net réalisé par l’entreprise devient chaque année propriété collective des travailleurs, via le CSE. Ce choix, certes arbitraire dans sa détermination chiffrée, est nécessaire pour engager une dynamique de transformation du régime de propriété sans attendre une révolution brutale des rapports de production. En 2024, les entreprises du CAC 40, ont distribué 54 % de leur bénéfice net sous forme de dividendes à leurs actionnaires. Cela signifie que seulement 46 % des profits sont restés dans les fonds propres. Ce mécanisme constitue le cœur de l’accumulation capitaliste : la part non distribuée du profit vient renforcer la propriété privée des détenteurs du capital, augmentant leur rente future. L’enjeu est donc de détourner cette dynamique d’accumulation pour engager une dépossession progressive de la classe capitaliste.

La réforme que j’imagine impose un plafond obligatoire : les dividendes ne peuvent excéder 40 % du bénéfice net. Les actionnaires sont ainsi contraints de réduire leurs distributions actuelles (54 %) pour se conformer à cette nouvelle règle. Cette contrainte ne supprime pas le revenu du capital, mais elle réduit immédiatement son amplitude et réoriente structurellement le devenir du surplus non distribué. Les 60 % restants du bénéfice cessent d’alimenter l’accumulation privée et deviennent un capital socialisé, propriété non lucrative des salariés. Dans ce cadre, si les actionnaires versent le maximum autorisé (40 %), la totalité de la part réinvestie devient propriété collective du travail, ce qui accélère la perte de leur contrôle sur les moyens de production. À l’inverse, s’ils choisissent de verser moins, une portion plus importante des fonds propres reste sous leur contrôle, ralentissant mécaniquement le processus de socialisation.

Cette réforme n’annule donc pas immédiatement le revenu du capital, mais elle le prive peu à peu de sa base matérielle de reproduction : la détention exclusive du capital accumulé. Elle constitue un dispositif stratégique dans une transition post-capitaliste, car elle rend visible l’antagonisme structurel entre le capital et le travail, tout en construisant les institutions concrètes d’un pouvoir salarial dans l’entreprise. C’est une logique de rupture graduelle, qui combine la critique du capitalisme à une perspective d’autogestion par l’appropriation progressive des moyens de production.

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Évidemment, la mise en œuvre de ce projet ne se ferait pas sans résistance. Il se heurterait aux barons des multinationales, à leurs relais politiques dociles, et aux institutions européennes et internationales qui verrouillent le système économique. Mais il donne une perspective offensive, à l’opposé des batailles purement défensives qui nous enferment. Je souhaite le proposer ici sans dogmatisme, sans croire que c’est la solution à tout. Ce n’est pas un modèle fermé, c’est une ouverture à la discussion. Tout ce qui compte, peut-être, c’est de ne plus se laisser dévorer vivant par le système tel qu’il est, et de garder cette ambition : que dans les entreprises ceux qui travaillent soient ceux qui décident. Tout commence là.

Image de couverture : Farton Bink

https://frustrationmagazine.fr/faut-il-nationaliser-leconomie-pour-sortir-du-capitalisme
Guillaume Étievant
Guillaume Étievant
Co-rédacteur en chef
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