Sécheresse, pénurie : le capitalisme nous enlève l’eau de la bouche
Lors de la seconde canicule, fin juin, mes anciens voisins étaient effondrés. Bien sûr, ils avaient trop chaud. Mais la parcelle de terre qu’ils cultivent amoureusement dans les jardins partagés de la commune avait littéralement grillé : plus rien n’était encore vivant et les récoltes de l’année étaient condamnées. En cause, la sécheresse. Ou plutôt, la pénurie : les restrictions d’eau empêchaient d’arroser suffisamment.
En juillet 2026, après une troisième canicule estivale, le lit du Doubs est à sec à Villers-le-Lac. Là où la rivière traversait le paysage, il ne reste qu’un ruban de pierres blanches. Dans les campagnes, les arbres adultes brûlent sur pied dès le début de l’été. La France découvre une nouvelle fois qu’un pays peut recevoir des pluies normales au printemps et se retrouver, quelques semaines plus tard, au bord de la rupture hydrique : quatre-vingt-dix-neuf départements sont concernés par des restrictions, quarante-trois ont atteint le niveau de crise et environ 100 000 personnes dépendent de camions-citernes pour des usages élémentaires. La ministre de l’Écologie a dès lors beau jeu de distribuer les injonctions morales : « La sobriété doit être notre réflexe collectif », sermonne-t-elle.
Au même moment, députés et sénateurs trouvent un compromis sur une « loi d’urgence agricole » désastreuse qui, entre autres horreurs, maintient l’objectif de doubler, d’ici à 2035, les volumes de stockage d’eau destinés aux usages agricoles et d’en simplifier la réglementation. Le texte a été approuvé par l’Assemblée nationale le 20 juillet en seconde lecture, avant examen au Sénat ce soir. Mais la contradiction est déjà complète : tout le monde est appelé à économiser, tandis que certains usages obtiennent des garanties nouvelles.
La « guerre de l’eau » n’est pourtant pas la conséquence inévitable du réchauffement climatique. Celui-ci ne fait que réduire la disponibilité hydrique, mais il ne décide pas qui a le droit de boire, d’irriguer, de refroidir ses machines – ou d’utiliser l’eau comme une matière première dans un processus d’accumulation. Ces arbitrages sont tranchés par des lois puis stabilisés dans des droits, des infrastructures, des tarifs, des subventions et des autorisations. La pénurie est d’abord une politique. Elle répond à des intérêts situés.
Comme le résument Fabien Benoit et Nicolas Celnik dans un livre essentiel – Les Assoiffeurs (Les liens qui libèrent, 2026) : « Ce n’est pas la raréfaction de l’eau qui cause les tensions, mais des rapports de force politiques qui se cristallisent autour de la question de l’eau, attisés par la soif de quelques acteurs économiques. » Il faut en effet distinguer la contrainte physique liée à la sécheresse de sa distribution sociale. Concrètement, l’accaparement de l’eau prend la forme d’un permis de pomper, d’une retenue subventionnée, d’un raccordement prioritaire, d’un faible prix d’usage ou d’une dérogation environnementale.
Le climat crée une contrainte, pas une politique
Le réchauffement climatique ne détruit pas la molécule d’eau. Il ne fait que modifier sa circulation. Une atmosphère plus chaude augmente l’évapotranspiration et assèche plus rapidement les sols. Lorsque les précipitations sont plus irrégulières, plus intenses ou concentrées hors des périodes favorables à l’infiltration, la recharge des nappes peut diminuer, tandis que les prélèvements estivaux augmentent. De même, la réduction de l’enneigement et la fonte des glaces affaiblissent un stockage naturel qui fournissait des populations entières. Avec l’aggravation du réchauffement climatique, cette dynamique négative est donc amenée à s’accentuer dans les prochaines années.
Pour un printemps-été sec en 2050, le scénario tendanciel place 88 % du territoire français en tension hydrique modérée ou sévère. Mais un scénario de rupture, reposant notamment sur une régulation de l’irrigation et le développement de pratiques agroécologiques, ramène cette proportion à 64 %. Si le climat fixe une contrainte croissante, les contours de la crise dépendent de la réponse politique.
La désertification, frontière mondiale de la sécheresse
La classe politique française semble toujours sidérée par l’ampleur des effets du réchauffement climatique. Pourtant, d’autres pays subissent déjà ce que nous vivons, et souvent bien plus sévèrement. La désertification est d’ores et déjà un phénomène mondial. Elle désigne la dégradation des terres par une aridité croissante, qui se traduit par une perte de fertilité, la disparition de la végétation, l’érosion, la salinisation des sols et l’épuisement des aquifères. Et finalement une incapacité des territoires à retenir l’eau pour nourrir leurs habitants.
Selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, jusqu’à 40 % des terres de la planète sont déjà dégradées et plus de trois milliards de personnes en subissent les conséquences. Plus des trois quarts des terres émergées ont connu un climat plus sec au cours des trois décennies précédant 2020, que pendant les trente années antérieures. Environ 2,3 milliards de personnes vivent déjà dans les zones sèches en expansion ; dans le scénario le plus défavorable, elles pourraient être cinq milliards à la fin du siècle. Lorsque la terre ne permet plus de vivre, l’exil devient une stratégie de survie : jusqu’à 216 millions de personnes pourraient migrer à l’intérieur de leur propre pays d’ici à 2050 selon la Banque mondiale.
Mais la désertification ne déplace pas uniformément les populations. Les propriétaires disposant de capitaux peuvent approfondir leurs forages, déplacer leurs cultures, assurer leurs récoltes ou acquérir des terres ailleurs. Les petits paysans, les éleveurs et les travailleurs ruraux perdent d’abord leurs revenus, puis leurs terres, avant de rejoindre des périphéries urbaines déjà précaires. La crise hydrique ne produit donc pas seulement de l’arrachement géographique : elle organise une dépossession différenciée selon la propriété et la classe.
Pénurie en climat tempéré
En France, la pénurie d’eau n’est plus un mauvais rêve. Pendant l’été 2022, 343 communes ont dû transporter de l’eau par camion et 196 distribuer des bouteilles parce qu’elles ne pouvaient plus assurer normalement l’alimentation au robinet. Au 1er août, plus de 1 200 cours d’eau étaient totalement asséchés.
Ces ruptures ne signifient pas que la France serait devenue un territoire tout à fait aride, mais que la sécurité hydrique y est de moins en moins garantie par l’organisation sociale et matérielle en vigueur. Les communes rurales sont particulièrement exposées. Elles disposent souvent de captages moins diversifiés, de réseaux plus étendus par habitant et de budgets plus faibles pour établir de nouvelles ressources. Quand l’eau manque, la pénurie devient donc aussi une inégalité territoriale : une grande agglomération peut interconnecter ses réseaux et financer de nouveaux traitements des eaux ; une petite commune dépend souvent d’une source unique et de livraisons d’urgence.
Une prédation négociée
En droit français, l’eau appartient au « patrimoine commun de la nation ». Sur le papier, son usage appartient donc à tous et chaque personne possède un droit d’accès à l’eau potable pour ses besoins essentiels. Le Code de l’environnement affirme également la nécessité de préserver les écosystèmes aquatiques et les zones humides.
Cette définition ne supprime pourtant ni l’appropriation ni l’inégalité. Puisqu’une entreprise ne peut généralement pas devenir propriétaire absolue d’un fleuve ou d’une nappe, l’accès passe par des médiations publiques : autorisations de prélèvement, concessions, règles de priorité, financement des ouvrages, police de l’eau et planification des bassins. Contrairement à une illusion courante chez les écologistes, l’État ne se tient pas à l’extérieur du marché. Il exerce au contraire un rôle actif dans sa construction et son fonctionnement concret : il aménage sans cesse les conditions dans lesquelles certains capitaux peuvent utiliser la ressource aquifère en priorité. Autoriser un prélèvement, c’est attribuer une capacité productive. De même que construire un réseau, c’est rendre un territoire disponible pour l’investissement. Et faire financer la dépollution par la facture des usagers, c’est répartir les charges entre pollueurs, contribuables et ménages – c’est-à-dire trancher entre des intérêts concrets.
Si l’eau ne devient donc pas nécessairement une marchandise vendue au plus offrant, elle est néanmoins un facteur de production distribué de manière différenciée, au gré d’une négociation constante entre les lobbies et les autorités publiques – souvent au profit des industriels. Quand une grande entreprise peut garantir son approvisionnement pour vingt ans, alors que les habitants et les milieux dépendent d’arrêtés de restriction renouvelés chaque été, elle possède de fait une forme de propriété fonctionnelle sur la ressource : une priorité d’usage.
Les mégabassines : assurer un modèle toxique
En France, l’agriculture représente 58 % de l’eau consommée, c’est-à-dire de la part prélevée qui n’est pas restituée aux milieux aquatiques. L’eau potable en représente 26 %, le refroidissement des centrales électriques 12 % et les usages industriels 4 %. Cette moyenne masque une forte concentration saisonnière : l’impact des usages est maximal de juin à août, principalement en raison de l’irrigation, au moment où les débits sont les plus faibles
C’est donc l’agriculture qui se trouve au cœur des tensions sur l’eau, sachant qu’il s’agit d’un secteur très hétérogène, traversé par une lutte des classes d’autant plus brutale qu’elle est mal conscientisée par les dominés, entre les petits et les gros, les businessmen et les paysans, le conventionnel et le bio, l’intensif et le durable.
Pour sécuriser ses approvisionnements, l’agrobusiness investit largement dans les retenues de substitution : les méga-bassines. Contrairement à une idée reçue, le principe des méga-bassines ne consiste pas à recueillir l’eau de pluie tombée pendant la saison froide, mais essentiellement à pomper l’eau des nappes phréatiques pour la privatiser, afin de l’utiliser pendant la saison sèche. Il s’agit par exemple d’irriguer par le haut les grandes cultures gourmandes en eau sur des surfaces remembrées, comme le maïs, qui sert moins à nourrir les humains que les animaux (que les humains mangeront). Car l’irrigation suppose généralement davantage de capital, de foncier, de matériel et de capacité d’endettement. Or, le stockage de l’eau en surface ne crée pas une ressource supplémentaire ; il en modifie seulement le moment de disponibilité, le lieu et le bénéficiaire. Il matérialise un contrat social inégalitaire.
C’est exactement ce qui ressort du débat parlementaire sur la loi d’urgence agricole, soutenue par la droite : la macronie, les Républicains et le Rassemblement national. Le Sénat a notamment introduit un objectif de doublement des volumes de stockage d’ici à 2035 et une garantie de disponibilité de l’eau pour les activités agricoles afin d’éviter les restrictions – ce qui revient à donner à l’agriculture intensive française une sorte de blanc-seing décorrélé des autres usages, notamment l’eau potable et l’assainissement, et à laisser aux rapports de force internes au secteur décider des vrais bénéficiaires de ces techniques de prédation. Tout en atténuant certaines dispositions contestées sur la gouvernance de l’eau, la commission mixte paritaire a maintenu une orientation générale favorable aux méga-bassines.
La « souveraineté alimentaire » est aujourd’hui largement invoquée par le gouvernement et les syndicats majoritaires, comme la FNSEA ou la Coordination rurale, comme si elle exigeait de préserver toutes les productions existantes, dans tous les territoires et avec les mêmes volumes. Or nourrir directement la population, alimenter des élevages industriels, produire pour l’exportation ou soutenir des cultures à forte valeur marchande ne répond pas au même besoin collectif. C’est une manière de maintenir notre alimentation sous le joug du capitalisme, qui vise le taux de profit avant la satisfaction des besoins réels de la population et le respect des limites biophysiques.
De fait, le système des méga-bassines mutualise le coût de l’adaptation sans en mutualiser les bénéfices. Elles protègent momentanément un système des sécheresses, tout en accentuant la sévérité des prochaines. L’urgence de la dernière loi agricole n’est pas tant déterminée par l’évolution de la situation écologique que par plusieurs revers juridiques, dans un contexte de fragilisation de la gouvernementalité néolibérale incarnée par la macronie, qui arrive en fin de parcours. Il faut donc verrouiller ses acquis en installant toujours davantage une politique de classe dans le droit existant. Car la cour administrative d’appel de Bordeaux a jugé, en décembre 2024, que quatre réserves, dont celle de Sainte-Soline, étaient illégales en l’absence de dérogation relative aux espèces protégées. Elle a suspendu leur autorisation jusqu’à l’éventuelle délivrance de cette dérogation. Preuve que le droit en vigueur ne protégeait pas suffisamment les intérêts de l’agrobusiness.
La bataille de Sainte-Soline a rendu visible ce qui se cache derrière la technicité des schémas d’aménagement, les autorisations environnementales et les tolérances gouvernementales face aux illégalismes du capital. L’État n’y a pas seulement protégé une infrastructure litigieuse. Il a défendu, par la force, la possibilité pour une minorité d’acteurs de garantir son accès futur à l’eau. En juillet 2026, la Défenseure des droits a conclu à des manquements déontologiques lors du maintien de l’ordre du 25 mars 2023 et demandé des poursuites disciplinaires. La gestion de l’eau par le bloc bourgeois épouse donc une politique autoritaire, où l’État policier écrase l’État de droit.
Sans parler de la tolérance inouïe dont bénéficient les productivistes, volontiers enclins à la délinquance. Dans une vidéo hallucinante publiée sur Facebook le 14 juillet, on voit carrément le coprésident de la Coordination rurale du Lot-et-Garonne se tenir devant un immense champ de maïs pour appeler à l’accaparement décomplexé de la ressource en eau : « On reçoit chaque jour des arrêtés, des interdictions d’irrigation, des restrictions d’irrigation : n’en tenez pas compte ! », prêche-t-il. « Et si on vient vous contrôler, si on vient vous dire quoi que ce soit, appelez-nous, appelez vos voisins : on viendra sortir les gens. » Un discours belliqueux aux accents mafieux.
Les nouveaux assoiffeurs : du maïs à l’IA
Le front de la pénurie organisée passe désormais par un nouveau secteur économique totalement hors de contrôle, à savoir l’industrie du numérique, et plus spécifiquement l’intelligence artificielle, en plein essor. Emmanuel Macron en a d’ailleurs fait un axe de développement prioritaire. Les datacenters nécessaires à son fonctionnement consomment d’énormes quantités d’eau. Une étude estime que les datacenters américains ont consommé directement 66 milliards de litres d’eau en 2023, contre 21,2 milliards en 2014. Si on ne dispose pas encore de données agrégées pour les 352 datacenters que compte la France, on sait par exemple que pour le « Campus Data Center PAR8 », à La Courneuve, la consommation d’eau potable dépasserait 288 000 m3 par an, soit 288 millions de litres ou environ 790 000 litres par jour, soit l’équivalent de la consommation annuelle de plusieurs milliers d’habitants. Or l’Union européenne prévoit un triplement de sa capacité de centres de données d’ici à 2035.
Sur la sellette, les géants de la tech répondent par « l’efficacité » et la « compensation ». Amazon par exemple affirme que ses centres sont plus de sept fois plus efficaces en eau que la moyenne du secteur et que le groupe a atteint 75 % de son objectif « water positive » pour 2030. C’est-à-dire en réduisant peu à peu la consommation d’eau par unité de calcul. Sauf que cette réduction marginale est balayée par l’effet rebond, c’est-à-dire par l’explosion d’unités de calcul produites : la question n’est pas seulement celle de l’eau utilisée par kilowattheure ou par requête, mais celle du volume total, pendant les jours les plus chauds, dans un bassin précis, pour des services dont l’utilité doit pouvoir être discutée. D’autant plus que la consommation d’eau des Amazon, Google, Meta ou Microsoft n’est pas uniquement liée au fonctionnement des datacenters (refroidissement des serveurs), mais aussi à la production électrique, à la fabrication des composants (comme les puces) et à l’extraction des métaux.
La compensation présente la même limite. Restaurer une zone humide ou réduire des fuites dans une autre région du monde peut produire des bénéfices réels (quoique ces opérations ne soient jamais menées sérieusement), mais ne recharge pas automatiquement la nappe sollicitée par un site industriel. Une entreprise peut afficher un bilan mondial positif tout en aggravant un déficit local. Car l’eau se partage bassin par bassin et saison par saison. L’implantation d’un datacenter contribue ainsi à aspirer les capacités hydriques d’un territoire donné. D’où l’urgence de poser la question des finalités de l’IA, comme de toute activité économique en général : faut-il engager nos ressources hydriques pour entraîner des modèles publicitaires ou bien les réserver pour renforcer l’assistance et la recherche médicale ? Pour le sens commun, la distinction est aisée. Pour le capital numérique : erreur 404.
Transformer les dégâts en marchés lucratifs
Mais la guerre de l’eau ne concerne pas seulement la pénurie : elle concerne aussi la pollution. La magie du capitalisme consiste en effet à rentabiliser les dégradations qu’il fait subir aux infrastructures environnementales critiques. La pollution de l’eau par l’industrie (notamment agricole) a non seulement déplacé la prise en charge des externalités négatives par la collectivité (c’est le service public qui paie le coût de la dépollution) mais a surtout permis, par effet d’aubaine, de développer le marché très lucratif de l’eau en bouteille.
Plus la pollution se développe, moins le robinet inspire confiance, plus la consommation d’eau privatisée se développe : rappelons que l’eau potable est largement souillée aux pesticides (et la loi d’urgence agricole réintroduit l’acétamipride, un néonicotinoïde qui atteint les eaux superficielles et souterraines), et aux PFAS (polluants éternels) en France. Et plus le marché compense, moins le service public suscite l’investissement. Résultat : les ménages les plus aisés achètent de la sécurité hydrique, tandis que les autres restent dépendants d’un réseau fragilisé. Cette logique forme une boucle : extraire, dégrader, traiter, compenser. Les profits sont réalisés en amont par les activités qui prélèvent ou polluent ; les dépenses de réparation sont partagées en aval ; de nouveaux profits apparaissent sur les marchés secondaires, qui encouragent l’accaparement de la ressource eau directement lucrative par de grands groupes. Nestlé, Danone et le groupe Alma prélèvent de l’eau souterraine pour la vendre, parfois loin de son territoire d’origine, tout en bénéficiant d’un accès privilégié aux données, aux autorisations et aux responsables publics. De fait, la pénurie devient rentable. Et les acteurs privés dépositaires de la politique publique. À Volvic, les auteurs des Assoiffeurs décrivent un système dans lequel une partie décisive de l’information hydrologique reste contrôlée par l’industriel, qui poursuit ses activités juteuses en dépit des inquiétudes locales. En 2025, la Société des eaux de Volvic a dégagé 41,2 millions d’euros de résultat net.
La sobriété n’est pas un geste, mais une hiérarchie
Sans surprise, face à la sécheresse, les pouvoirs publics invoquent les comportements individuels : réduire les douches, moins arroser, renoncer à remplir les piscines. Ces gestes sont nécessaires dans l’urgence. Mais ils deviennent une diversion lorsqu’ils portent surtout sur les usages quotidiens qui n’impliquent pas de grands volumes, tandis que les usages industriels et agricoles les plus puissants sécurisent leurs prélèvements par la loi.
Une politique cohérente doit donc rétablir une hiérarchie explicite. D’abord les besoins vitaux : boire, cuisiner, se laver, soigner et assurer l’assainissement. Ensuite les écosystèmes, sans lesquels la ressource future disparaît : les zones humides, forêts, prairies naturelles, tourbières, estuaires, mangroves, lagunes, berges, montagnes. Enfin, les usages économiques, comparés selon leur utilité sociale, leur consommation nette, leur saisonnalité et leurs alternatives. Cette hiérarchisation ne peut être laissée au « signal-prix » : l’acteur capable de payer davantage n’a pas nécessairement l’usage le plus légitime. Et avoir beaucoup prélevé hier ne crée pas davantage un droit naturel à continuer demain.
La sobriété doit devenir une institution politique. Cela suppose des budgets hydriques contraignants, établis bassin par bassin, après satisfaction des besoins essentiels et écologiques. Dans l’agriculture, il faut d’abord financer la transition hors du productivisme – comment supporter encore de voir des champs de maïs arrosés au jet, à perte de vue, en pleine canicule ? Dans le numérique, il faut un moratoire sur les infrastructures afin de juguler la fuite en avant.
La guerre de l’eau est une modalité du capitalisme, qui transforme une limite écologique en hiérarchie sociale, puis cette hiérarchie en marché. La sécheresse est un phénomène climatique. La pénurie est une construction sociale. Entre les deux se trouve la politique. Elle commande de lutter localement contre l’accaparement des ressources orchestré par le complexe capitaliste, en bloquant une à une les infrastructures du désastre en construction. Mais aussi de transformer radicalement la rationalité des institutions, en leur donnant des assises populaires. La guerre de l’eau n’est pas une fatalité : elle est ce qui advient lorsque nous refusons de décider démocratiquement du partage du monde et laissons le capital choisir à notre place.
Clément Sénéchal
Chroniqueur
