Interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans : la fausse bonne idée autoritaire
Emmanuel Macron veut faire passer rapidement une loi pour interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs de moins de 15 ans. Nous serions le deuxième pays au monde (après l’Australie) à nous doter d’une telle loi. Sur le papier, bonne nouvelle : la loi devrait préserver les enfants d’être confrontés à tous les problèmes que peuvent poser les réseaux sociaux : exposition à des images violentes, pornographiques, à de la propagande, contact avec des prédateurs sexuels, problèmes de concentration ou de harcèlement aux conséquences parfois funestes. Sauf que voilà, à Frustration nous ne partageons pas l’enthousiasme généralisé. Toutes les restrictions de libertés et l’extension de la surveillance et du contrôle de l’Etat sont toujours, évidemment, amenées avec des très bonnes raisons : protection de l’enfance, risque pandémique, lutte contre le trafic de drogue, la pédocriminalité ou le terrorisme – et personne n’a envie d’être du côté des pédocriminels ou du terrorisme, donc fin du débat. Oui sauf que voilà plein de choses posent problème.
Le contrôle des réseaux sociaux : une obsession des dictatures
Il ne faut avoir aucune naïveté sur les réseaux sociaux. Comme les médias de masse, ceux-là sont possédés par des milliardaires, des gros capitalistes sans éthique, qui se fichent royalement de la liberté d’expression. Youtube collabore activement avec le gouvernement fasciste américain pour, par exemple, supprimer des centaines de vidéos d’ ONG palestiniennes. X appartient au pseudo-libertarien mais vrai nazi Elon Musk qui passe son temps à modifier son algorithme pour inonder son réseau de sa propagande trumpiste. Le shadowban qui consiste à tuer la visibilité des comptes de gauche, antiracistes ou féministes sans explication et en le niant est aussi monnaie courante.

Oui mais voilà on ne peut pas en rester à ça. Car malgré toutes ces limites évidentes et énormes, les réseaux sociaux sont aussi une brèche – que nous utilisons, par exemple, abondamment à Frustration et qui nous permet d’exister en dehors des circuits dominants de distribution de l’information et de l’opinion. Ils permettent aux citoyens de s’exprimer, à une époque où la liberté d’expression est une des rares libertés qu’il nous reste – bien que celle-ci soit aussi très contestée – par rapport à toutes celles qui nous ont été quasiment enlevées dans les faits (comme par exemple la liberté de manifester ou de faire grève).
Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les réseaux sociaux ont joué un rôle décisif dans toutes les insurrections, soulèvements, tentatives de révolutions ou révolutions des 25 dernières années, à commencer par le Printemps Arabe en 2011. Au Népal, en septembre 2025, c’est la volonté d’interdire les réseaux sociaux du gouvernement qui a entraîné la chute du gouvernement par la rue. Evidemment, cela n’a pas échappé aux dictatures qui font tout pour censurer, contrôler, interdire les réseaux sociaux. Cela n’a donc pas échappé aux macronistes non plus.
Le contrôle des réseaux sociaux : une obsession des macronistes
Cette mesure contre les réseaux sociaux s’inscrit dans une longue listes de tentatives du régime macroniste, pour censurer, contrôler, surveiller ces derniers, traumatisé qu’il est par les tentatives insurrectionnelles des Gilets jaunes qui se sont largement, elles-aussi, organisées sur Facebook et autres.

En 2018, Macron, inspiré par Donald Trump, faisait passer une loi contre les “fake news”. Il récidivait en décembre 2025 en proposant de “labelliser” les médias “sérieux”. Par définition, un gouvernement considère comme “sérieux” les médias qui relaient sa propagande, et comme des “fake news”, des “fausses informations”, de la “propagande” tous les médias qui dénoncent des scandales, font des révélations, contestent les très nombreux mensonges d’Etat. C’est d’ailleurs Donald Trump qui, quelques années avant la loi de Macron, avait popularisé cette notion en accusant systématiquement les journalistes qui contestaient ses mensonges de “fake news”, avec, à chaque fois, les menaces de ne pas renouveler les autorisations d’émettre des chaînes TV concernées.
En mai 2024, en pleine révolte anti-colonialiste en Nouvelle-Calédonie / Kanaky, la dictature macroniste avait ni plus ni moins interdit TikTok sur le territoire pour empêcher les manifestantes et manifestants de s’organiser et de résister à la répression. Les médias français, en pleine dissonance cognitive, avaient noté qu’il s’agissait là d’ “une mesure inédite dans les démocraties occidentales” – sans faire aucune déduction quant à la nature d’un régime qui tue des manifestants, enferme sans procès un opposant politique à plus de 16 000 kilomètres de chez lui, puis interdit les réseaux sociaux.

En 2025, le régime macroniste s’en prenait cette fois à la confidentialité des applications de messagerie, en voulant interdire le “chiffrement de bout en bout” de ces dernières, officiellement au nom de “la lutte contre le narcotrafic”. Signal et Télégram avaient ainsi envisagé de quitter le pays.
Quel est le problème avec le fait de protéger les enfants des réseaux sociaux ? La méthode !
Protéger les enfants de la violence des réseaux sociaux est une intention tout à fait louable. Mais nous ne croyons pas une seule seconde à la sincérité de la démarche.

Tout d’abord, et c’est quand même bien de le rappeler, il existe déjà des garde-fous. L’accès des enfants aux réseaux sociaux n’est pas “open-bar”. L’âge minimum pour avoir un compte Facebook, X ou Snapchat est de 13 ans. Même chose pour Instagram, avec des accès beaucoup plus restreints pour les mineurs entre 13 et 17 ans. Il existe également des tas de dispositifs de contrôle parentaux, pouvant être mis en place sur les ordinateurs comme sur les smartphones.
Le problème n’est pas tant d’empêcher les jeunes enfants d’avoir accès aux réseaux sociaux, ce qui peut se justifier à plein d’égards, et ce qui semble par ailleurs relever à 100% du rôle des parents et pas de l’Etat, c’est la méthode. Car quelle est la méthode envisagée ? La “reconnaissance faciale” ou “le téléchargement de documents d’identité”. Il est aussi question de lancer une application de vérification d’âge reliée à la carte d’identité et intégrée à France Identité. Autrement dit : la fin totale de l’anonymat.
Le vrai objectif : la fin de l’anonymat sur Internet
Les régimes dictatoriaux détestent l’anonymat sur Internet car celui-ci permet aux gens d’exprimer réellement ce qu’ils pensent mais rend plus complexe leur identification et la répression. Avec la reconnaissance faciale et les documents d’identité, voilà qui sera bien plus simple.
Certains pourraient bien sûr rétorquer “mais on a pas à s’inquiéter quand on a rien à cacher” ou bien “il faut assumer publiquement ses propos !!”. Quand on est un petit facho ou un bourgeois macroniste, on peut effectivement assumer ses propos sans subir aucune conséquence : ce n’est pas le cas pour tout le monde. Les gens qui résistent doivent faire face à la répression patronale dans leurs entreprises, aux menaces et aux agressions de l’extrême droite, au harcèlement virtuel qui peut rapidement s’étendre à la vie réelle, subir l’exposition non consentie de sa vie privée et de ses informations personnelles… On notera d’ailleurs que contrairement à une légende contemporaine, l’anonymat n’a rien absolument rien de nouveau et que les militantes et militants du mouvement ouvrier écrivaient très régulièrement sous pseudonyme ou sans signature – pour globalement les mêmes raisons qu’aujourd’hui.
Officiellement, il s’agirait de passer par un opérateur privé – vous savez ces entreprises qui passent leur temps à se faire hacker les données de millions d’utilisateurs tous les 3-4 mois lors de “fuites de données” – ce qui n’est donc la garantie d’à peu près rien.
Quand le RN arrivera au pouvoir, il ne saura même plus quoi faire de plus
Tout le monde aime bien citer 1984 de Georges Orwell pour condamner les sociétés totalitaires. Mais une partie du message semble s’être perdue en route. Une société totalitaire n’arrive pas finalisée du jour au lendemain, cela passe par des centaines de renoncements à nos libertés individuelles, qui deviennent bientôt des milliers. L’Etat utilise toujours les effets de sidération pour renforcer sa société de surveillance technologisée.

En 2013, le courageux lanceur d’alerte Edward Snowden dévoilait comment la NSA, les services de renseignement américains, espionnait et collectait massivement les données numériques de centaines de millions de personnes. On y découvrait que ces services de renseignement pirataient leurs propres entreprises (les centres de données de Google) ou bien que ces dernières agissaient de pair, affaiblissaient les standards technologiques pour rendre les chiffrement moins forts (exactement ce que cherchent à faire les macronistes avec les applications de messagerie).
En France, des tas de dispositifs similaires voient le jour. Il s’agit de réfléchir à ce phénomène dans son ensemble et pas à chacune de ces mesures prises isolément en se laissant plus ou moins convaincre à chaque fois par le marketing qui les accompagne. La vidéosurveillance algorithmique, que la CNIL définit comme “des dispositifs vidéo auxquels sont associés des traitements algorithmiques mis en œuvre par des logiciels, permettant une analyse automatique, en temps réel et en continu, des images captées par la caméra”, consiste à détecter automatiquement des “comportements suspects”, à suivre des personnes, à identifier les gens restant statiques etc. Elle a été mise en place à l’occasion des Jeux Olympiques 2024 et l’on nous avait certifié que ce ne serait que pour cette durée. Bien sûr, et sans aucune surprise, la voilà étendue jusqu’aux Jeux Olympiques…d’hiver 2030.

Même chose avec le “pass sanitaire”. À l’époque de sa mise en place, toutes celles et ceux qui alertaient sur la dystopie de ce dispositif et sur son “effet de cliquet” – c’est-à-dire qu’une fois experimentée et considérée comme efficace, une nouvelle technologie de contrôle et de surveillance vendue comme “exceptionnelle” est presque toujours pérennisée – étaient sans nuance et unanimement associés à des complotistes, à des antisémites etc. Résultat ? Le pass a fait son grand retour, là aussi au prétexte des Jeux Olympiques 2024, et la militarisation, pour l’occasion, de la ville. Il n’était plus affaire cette fois de pandémie, mais de contrôler la circulation des habitantes et habitants dans leur propre ville, avec un système de zonage qu’on ne trouve habituellement que dans les romans de science-fiction ou dans le cadre d’occupation par des armées étrangères.
De la même façon, le dispositif que cherche à appliquer le régime macroniste contre les utilisateurs et utilisatrices des réseaux sociaux a d’abord été expérimenté contre les consommateurs et consommatrices de pornographie sur Internet. Là encore le prétexte était “la protection des enfants”, là encore c’est une vaste blague. Notre gouvernement protège systématiquement les personnes accusées de viols et d’agressions sexuelles, n’offre aucune forme de droits ou de protections aux travailleuses et travailleurs de sexe, enterre les propositions de la CIIVISE pour lutter contre l’inceste, la très influente Première dame traite les féministes de “sales connes”… Quelle naïveté faut-il pour croire en la vertu morale de ces gens ? Cette mesure (par ailleurs là aussi un classique des dictatures conservatrices) est parfaitement inefficace : n’importe qui sait aujourd’hui à peu près utiliser un VPN, et si ce n’est pas le cas, alors il lui suffit d’aller sur tous les autres sites à disposition où la loi française ne parvient pas à s’implanter et qui ont beaucoup moins de garde-fous et de modération que les gros sites qui étaient particulièrement visés. Mais l’objectif n’était pas là et est plus clair que jamais : il était de tester le dispositif qui doit maintenant s’appliquer aux réseaux sociaux et bientôt à toutes nos formes d’activités virtuelles.

Dans son ouvrage massif mais passionnant L’Oeil de l’Etat : moderniser, uniformiser, détruire (2021), l’anthropologue anarchiste James C. Scott décrivait avec précision ces mécanismes qui font que les Etats modernes malmènent leurs populations à partir d’intentions louables, qu’elles soient sincères ou non, mais avec une conséquence concrète : l’accroissement toujours plus fort et terrifiant de leurs capacités de contrôle et de la planification autoritaire et centralisée.
La période que nous vivons n’est pas neutre. Elle est celle d’une fascisation. À celles et ceux qui s’inquiètent sans cesse de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir sans s’inquiéter de ce qui se passe dès aujourd’hui, du “déjà-là fasciste”, voulez-vous vraiment qu’un RN victorieux ait dores et déjà tous ces outils à disposition ? Qu’il puisse traquer tous ses opposants, même virtuels ?
Ce que révèle cette loi, ce n’est donc pas une soudaine prise de conscience du pouvoir sur les ravages du capitalisme numérique, mais une nouvelle étape dans la construction méthodique d’un État de surveillance très développé. Sous couvert de protection de l’enfance, le régime macroniste poursuit un objectif bien plus ancien et bien plus constant : identifier, tracer, neutraliser les citoyens récalcitrants. Il cherche à supprimer méthodiquement les zones grises, les espaces de fuite, les marges d’expression et d’organisation qui échappent encore, partiellement, à son contrôle. Protéger réellement les enfants supposerait de s’attaquer à des causes structurelles : la marchandisation de l’attention, la violence sociale, la précarité, l’effondrement des services publics, la surexposition numérique faute d’alternatives culturelles et éducatives, mettre en place des politiques publiques dédiées et ambitieuses s’agissant du harcèlement à l’école… La question n’est pas de savoir si les réseaux sociaux sont toxiques (ils le sont largement) mais qui décide de la réponse et par quels moyens. Un État qui matraque, mutile, censure, enferme, criminalise la contestation, les mouvements sociaux et anti-colonialistes n’est pas un État à qui l’on confie sereinement les clés de l’identification numérique de masse. Derrière l’interdiction des réseaux sociaux pour les mineurs, ce qui se profile est une société où plus personne n’a le droit à l’anonymat, où toute parole est traçable, archivable, exploitable et réprimable. Ce qui est vraiment en jeu c’est un dressage collectif à l’obéissance numérique. Et une fois cette étape franchie, il est bien difficile de revenir en arrière.
Rob Grams
Rédacteur en chef adjoint
