Le maintien de l’ordre à la française ne fait pas de jaloux : il réprime les moments de colère et de contestation, comme les moments de joie. Après la victoire du PSG en finale de ligue des champions le samedi 30 mai, les supporters parisiens sont sortis dans la capitale pour célébrer leur club. Et comme l’année dernière, le dispositif était prévu pour réprimer et créer les conditions d’une répression : 8000 policiers déployés pour 780 interpellations. Les scènes étaient particulièrement violentes : la lacrymo inondait les métros, les contrôles arbitraires bloquaient les axes permettant de rejoindre l’avenue des Champs-Elysées et enfin, une fois sur place, c’est une gigantesque nasse qui vous attend et des charges policières régulières et violentes. Au moins trois mineurs ont été mutilés en 24h par la police.
Cette violence, on la connaît. C’est ainsi que la France gère les mobilisations populaires de masse comme le mouvement des Gilets Jaunes, Bloquons Tout ou encore les soulèvements de quartiers suite au meurtre du jeune Nahel par un policier. Mais, c’est désormais quelque chose qu’on retrouve aussi dans les moments de joie : les jeunes qui se baignent dans le canal Saint Martin à Paris, en pleine canicule, sont réprimés ou encore les free partys et les raves où pleuvent les amendes et les interventions excessivement brutales. Et le foot est un laboratoire intéressant pour comprendre la politique du tout-répressif en France.
Le stade, terrain d’expérimentation
Pour saisir pourquoi la célébration d’une victoire sportive finit dans les gaz lacrymogènes, il faut remonter à ce qui s’est passé dans les stades eux-mêmes. Depuis le « Plan Leproux » de 2010, le PSG a été le terrain d’une opération méthodique visant à vider les tribunes populaires pour les remplacer par des « clients » solvables. Les supporters du Virage Auteuil (majoritairement issus des quartiers et/ou des classes populaires) ont été dissous administrativement, remplacés par 4 500 places VIP dès 2016. Les tarifs ont explosé de 70 % en première année de l’ère qatarie. Le stade est donc devenu un espace réservé à ceux qui peuvent se le payer, et la police s’est chargée du reste.
Ce qui se passe au stade préfigure toujours ce qui arrive dans la rue, c’était déjà le cas au Maghreb lors du printemps arabe ou les stades tunisiens, algériens et marocains étaient les rares espaces où la critique du régime autoritaire était tolérée, car elle était très dure à contenir.
En France, l’interdiction administrative de stade est créée en 2006. Elle permet au préfet d’interdire à quelqu’un d’assister à un match sans qu’aucun juge n’ait eu à se prononcer. En janvier 2019, Édouard Philippe disait lui-même explicitement que ce modèle lui a servi d’inspiration pour la loi « anti-casseurs » et ses interdictions administratives de manifester.
Une violence qui a une histoire
La brutalité policière qui s’abat sur les supporters, les manifestants ou les jeunes du canal s’inscrit dans une continuité de la logique française du maintien de l’ordre. Les historiens qui ont travaillé sur la police française montrent que ses unités les plus violentes (les BAC, les BRAV-M) héritent directement des Brigades Nord-Africaines de l’entre-deux-guerres, créées pour surveiller et contrôler les travailleurs coloniaux à Paris. Les méthodes de « chasse » développées dans les colonies ont été importées en métropole pour gérer ce que l’État désigne comme un « ennemi intérieur » : les classes populaires racisées des quartiers, les fêtards des free-party ou encore les groupes ultras dans les stades.
La France est l’un des seuls pays d’Europe occidentale à utiliser massivement le LBD-40 et des grenades explosives contre ses propres manifestants. Le bilan des Gilets Jaunes en est la preuve la plus documentée : plus de 2500 blessés civils, au moins 29 éborgnés, 5 mains arrachées. Et chaque fois, le même refus institutionnel d’employer les mots qui correspondent : « violences policières » reste un terme que le gouvernement refuse d’utiliser, au motif que dans un État de droit, la force de l’État est par définition légitime.
Ce déni a une fonction. Il signale que certains corps peuvent être blessés sans que cela ne constitue un problème politique. Que la joie collective, quand elle déborde des cadres prévus, qu’elle occupe la rue sans autorisation, qu’elle ressemble à une communauté plutôt qu’à une file d’attente, est une menace à neutraliser. La joie est tout aussi réprimée quand elle s’inscrit dans le cadre de la fête libre : les raves et free parties sont devenues la cible récurrente de politiques de répression, des descentes policières souvent violentes et des amendes énormes. En mai 2026, le Sénat vote les premières mesures du projet de loi « Ripost », incluant une possible peine de prison pour les participants aux free-parties.
Le mouvement de la fête libre, né dans les années 80 lors de la restriction de la vie nocturne anglaise instituée par Margaret Thatcher, vient (pas que) en réponse aux discriminations inhérentes aux lieux de fêtes classiques : la discrimination économique en premier lieu, avec les prix des entrées en boîte de nuit ou aux concerts ainsi que les prix des consommations dans les bars dansants mais aussi la discrimination sociale incarnée par les inégalités vestimentaires mais aussi les biais raciaux. Un noir ou un arabe a beaucoup moins de chances d’entrer en boite qu’un blanc. Et un blanc, qui s’habille comme un jeune de quartier, a beaucoup moins de chances d’entrer en boite qu’un autre blanc habillé en Prada. La fête libre est donc une réponse par l’occupation urbaine de lieux vastes avec comme idée centrale et structurante, l’inclusion. Et de facto, elle pose tout autant problème au pouvoir que les célébrations sur les champs, car cela sort du cadre que veut nous imposer la bourgeoisie et le capitalisme.
Comparer pour comprendre
Quand la France gagne la Coupe du Monde, des centaines de milliers de personnes envahissent les Champs-Élysées. Revenons en 1998 : la France black-blanc-beurre est célébrée aprés sa victoire en coupe du monde. Le traitement médiatique actuel donne l’impression que la France a changé et les célébrations des supporters du PSG étaient particulièrement violentes. Les célébrations de la victoire de la France à la Coupe du monde le 12 juillet 1998 ont été aussi endeuillées par plusieurs drames. Le soir de la finale, au moins un décès et plus de 60 blessés ont été recensés lors d’incidents, notamment sur les Champs-Élysées à Paris, où une voiture a percuté la foule. La charge des CRS sur les champs élysées, déja à l’époque, avait installé un climat de tension et des mouvements de foule difficilement contrôlables. En 2018, la France gagne de nouveau la Coupe du Monde et les célébrations font encore l’objet d’un climat de répression : 110.000 policiers et gendarmes avaient été mobilisés durant ce weekend et 292 personnes ont été placées en garde à vue dans toute la France, dont 90 à Paris. Une spécificité française ? En Italie ou au Royaume-Uni, les grandes célébrations sportives sont régulières mais avec des bilans bien plus légers car la police à adopté une logique de désescalade et de médiation en amont avec les groupes de supporters, sans un dispositif policier massif. Pour leur premier titre de championnat en 22 ans, des centaines de milliers de supporters descendent dans les rues du nord de Londres. La Met Police déploie plus de 500 officiers et procède à 16 arrestations pour des infractions diverses, comportement en état d’ivresse, infractions aux stups, agression sexuelle et violences sur agents. Soit 16 interpellations pour une foule estimée à.. un million de personnes.
Les supporters du PSG seraient-il plus dangereux ? Non, c’est d’abord que car c’est une population issue des quartiers populaires, racisée pour une large part, appartenant aux classes les plus précaires, ceux-là, leur présence massive dans l’espace public est traitée comme un problème d’ordre public par la police française avant même qu’ils n’aient fait quoi que ce soit. La variable qui déclenche le dispositif répressif n’est pas le comportement mais la sociologie du groupe qui occupe l’espace publique.
La même logique vaut pour les fêtes. Une rave party ou une free party techno est systématiquement traitée comme une nuisance à dissoudre avec des amendes massives et des interventions brutales. Le motif officiel est toujours le bruit et les nuisances pour le voisinage ou le manque d’autorisation. Mais les terrasses parisiennes qui crachent de la musique jusqu’à deux heures du matin ou les boîtes de nuit qui font trembler les murs de leurs riverains eux n’ont jamais vu de BRAV-M débarquer pour disperser les fêtards au gaz lacrymo. Parce que ces fêtes-là sont rentables et insérées dans une économie acceptée, fréquentées par les bonnes personnes.
Ce que l’État réprime, ce n’est pas le désordre. L’État réprime pour configurer l’espace public qu’il souhaite : celui dédié à une population blanche et aisée.
Reprendre nos fêtes
Ce que révèle la répression des célébrations du PSG, c’est un projet : un Paris vidé de son peuple, réduit à un espace de consommation réservé à ceux qui en ont les moyens. La même logique qui a chassé les supporters des tribunes populaires, qui expulse les commerces de quartier pour faire de la place aux promoteurs immobiliers, qui verbalise des gamins qui se baignent dans un canal.
Le capitalisme déteste ce qui lui échappe : l’espace public doit être mis au pas pour servir uniquement aux logiques économiques et commerciales. Il faut construire des bars, des terrasses, des boîtes, des boutiques, des agences, des bureaux, des tours afin de monnayer chaque activité possible. Les lieux et les espaces pouvant créer du bonheur collectif doivent disparaître car ils deviennent une alternative. Le point commun entre les manifestations, les fêtes libres et les célébrations de supporters, c’est la transgression d’une assignation spécifique : des jeunes de banlieues qui inondent l’avenue la plus riche de France et des jeunes fêtards qui investissent un lieu avec une sono louée et s’auto-organisent pour accueillir des milliers de personne. L’historien Mikhail Bakhtine avait théorisé ça en étudiant les fêtes médiévales et la culture carnavalesque. Pour lui, ce sont des moments où les hiérarchies sociales sont suspendues, où le corps collectif des classes populaires occupe l’espace au lieu de le traverser en silence. Le carnaval était un renversement temporaire et encadré de l’ordre social : les pauvres occupent l’espace et les riches restent chez eux.
Ce qui se joue, c’est la question de qui a le droit d’occuper l’espace public, de se retrouver en nombre, de faire la fête sans qu’on vienne leur demander des comptes. Le bonheur organisé produit un résultat positif pour notre camp politique car ces actes sont éminents politiques : ils organisent, chacun à leur façon, une occupation par les plus précaires et les plus discriminés de l’espace public.
photo de couverture : Elliott Ledain sur Unsplash
Amine Snoussi
