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Rejoindre les lycéens et « devenir vivant, autonome, explosif »


Rédaction
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• 16/10/2026

Hasard du calendrier ou signe des temps, c'est en tout cas en pleine révolte de la jeunesse et à la veille d'un possible "retour des Gilets Jaunes" que le Comité Invisible sort son Manuel de Survie ce 16 octobre.

Depuis une vingtaine d'années, à travers ses textes d'intervention (L'Insurrection qui vient, À nos amis, Maintenant...), il a su autant inspirer que tirer des bilans critiques des vagues de révolte successives et des situations qui s'en sont suivies. Avec son "manuel de survie" il délivre une pensée exigeante, dure, sans flatterie, autocritique, mais qui sait aussi se faire généreuse et honnête.

Beaucoup des questionnements qu'il adresse sont aussi parfois les nôtres, comme ils sont, finalement, ceux de beaucoup de personnes frustrées par les défaites et le sentiment d'impuissance : comment penser les défaites répétées malgré la persistance de formes de conflictualités ? Quel bilan en tirer ? Comment « survivre » au moment ? Comment l’ennemi prospère-t-il ? Comment affronter avec sérieux et stratégie le capital et réinvestir véritablement l’éthique et la perspective révolutionnaires ? 

En lien avec sa critique assumée de l'espace public, ses interventions restent rares mais deux contributeurs au Manuel de Survie du Comité Invisible ont répondu à nos questions sur le livre et pour donner leur propre analyse sur le moment que nous traversons.

Le Manuel de survie explique que les Gilets Jaunes ont réalisé une forme d'insurrection que les autonomes avaient longtemps espéré, mais qu'ils l'ont fait sans eux : à savoir un mouvement né de la rencontre entre des expériences singulières, jusque-là isolées, plutôt que d'une organisation préalable. Y a-t-il des points communs avec la révolte actuelle de la jeunesse ou s'agit-il d'une énième mobilisation de gauche qui revendique, canalisée, récupérée voire sabotée par des syndicats et des partis ?

Ce qui secoue le pays en ce moment n’est pas un mouvement social, c’est un mouvement vital. Le monde des « adultes » en charge roule à tombeau ouvert dans le mur ; il accélère, même. Il s’en fout de tout, il veut continuer à jouir jusqu’à la dernière goutte de pétrole. Se prétendre « responsable », « raisonnable » et dépositaire de l’« autorité » est le comble de son féroce infantilisme. Une société de vieux ne peut qu’être jeuniste, à défaut d’être jeune. Elle veut tous les signes de la jeunesse, mais exècre sa vitalité. Les lycéens n’ont aucune raison de se sentir solidaires d’une telle civilisation de suicidaires. Ils ont vu leurs parents, leurs professeurs se soumettre à toutes les humiliantes aberrations de la gestion du covid puis se confondre en justifications vaseuses pour les confiner et les y soumettre à leur tour. Si bien que, lorsqu’ils prennent la parole, on croirait entendre les parents de leurs propres parents. « C'est pas parce que vous, vous acceptez d'être traités comme des clébards de merde, d'être payés au lance-pierre, de même pas réussir à faire des courses complètes tous les mois que tout le monde doit subir parce que vous, vous n’avez pas eu les couilles d'ouvrir votre gueule, je suis désolée », explose une étudiante. La réciproque vaut aussi. Ce fameux nazi d’Henry Ford disait que « si la population comprenait le système bancaire, je crois qu'il y aurait une révolution avant demain matin ». Si les élèves savaient ce qu’à de très rares exceptions près, et d’autant plus précieuses, leurs professeurs disent d’eux en salle des profs, il ne resterait plus beaucoup de lycées intacts en France. Gouverner un monde sans promesse autre que celle de son effondrement s’annonce plus compliqué que prévu. Pas sûr que la géolocalisation parentale y suffise.

Dans une société administrée, ce qu’on appelle « la jeunesse », c’est simplement l’élément libre, celui qui n’est pas encore tenu, par une carrière, un supérieur, un crédit, un milieu, et qui peut donc se permettre de formuler ce que tout le monde voit, mais préfère taire. On générationnalise la révolte pour éviter qu’elle ne se généralise. L’actuelle révolte « des jeunes » parle essentiellement de la condition commune. Quel sens y a-t-il à faire carrière dans un monde à 45°C - et donc à y faire des études ? D’où cette société ose-t-elle traiter ses intenables contradictions comme un « problème psychologique » qui nous incomberait – et donc nous appeler à la « résilience » vis-à-vis de notre « éco-anxiété » ? Combien de temps allons-nous encore tolérer le tri sélectif en cours à tous les échelons de la population - et donc Parcoursup et MonMaster ? La vie consiste-t-elle à prendre soin de soi comme capital humain - et donc comme agrégat de compétences ? Quand allons-nous cesser de travailler à notre propre remplacement par les IA – destin d’ores et déjà promis aux professeurs par les start-ups du ministère ? Et surtout, comment faire la révolution dans un monde entièrement designé pour nous en empêcher ? Toutes ces questions, et quelques autres, étaient notre point de départ pour écrire le Manuel de survie. Pendant deux ans, nous avons cherché à y répondre, à tirer le bilan stratégique de l’échec des mouvements auxquels nous avions participé, à dégager le site d’un nouveau départ pour un processus révolutionnaire. Nous savions cette tâche nécessaire, mais plus personne ne parlait de révolution. Nous nous demandions si nous écrivions encore pour quelqu’un. À présent, nous savons pour qui nous avons écrit. Nous n’avons pas marné pour rien.

Le premier trait commun entre les Gilets Jaunes et la révolte lycéenne actuelle, c’est de provenir des secteurs les plus étrangers à la socialisation militante, à ses codes, à ses ressassements, à sa tristesse - à sa radicalité par le tirage de tronche. Ce sont des révoltes qui savent encore dire « je ». Et de fait, avant la semaine dernière, nous n’avions plus connu une telle joie d’être dans la rue, de blaguer, de danser, de chanter, de taguer et de faire une émeute depuis les Gilets Jaunes. Un autre trait commun, c’est de s’attaquer à l’humiliation comme norme d’intégration sociale, c’est-à-dire à la base de la culture française. De défier le jugement, donc. Les problèmes de chiottes ne sont pas des problèmes de merde, mais une évidente marque de mépris. Ils doivent donc cesser. « Gen Z parce qu’on sera la dernière génération à se faire traiter comme de la merde », disait une pancarte mardi dernier. Aucun besoin n’est méprisable – de sommeil, de fric, de considération, de sens, d’amour. Tout dans la culture française veut nous faire honte de nos besoins, au point que « faire ses besoins » y est synonyme de chier. Les lycéens, comme les Gilets Jaunes, bravent sans filtre cet interdit. Les besoins, dans leur matérialité, dans leur singularité, sont ingouvernables : dès qu’on les brandit, les gouvernements ne savent plus quel prétexte arguer pour changer de sujet. Un troisième trait commun entre ces deux irruptions est le refus du double bind gouvernemental, le refus de laisser le pouvoir nous rendre fous à force d’injonctions paradoxales; c’est donc la même façon de le prendre au mot. « Tu nous as dit de venir te chercher, eh bien, nous voilà Macron, on est sur les Champs et bientôt à l’Élysée ! ». « Ah, vous nous serinez à longueur d’année qu’il faut travailler, réussir nos évaluations et nous sacrifier pour notre « avenir », eh bien, donnez-nous en les conditions, fils de chiens ! ». Soudain, le pouvoir est nu et se met à bredouiller. Puis, il montre son vrai visage et crache le morceau. Il traite un lycée bloqué comme une « violence urbaine » et explique, sur une chaîne de radio publique, qu’il y a trop de lycéens, que nombre d'entre eux n’ont pas leur place au lycée et que, de toute façon, même s’ils font des études, celles-ci ne leur suffiront jamais à rivaliser avec l'IA sur le marché du travail. Voilà qui est enfin clair.

La mauvaise conscience chez les militants d’avoir « raté les Gilets jaunes », qu’ils ont mis trois semaines à rejoindre et commencé par traiter de « fascistes », est telle qu’ils n’ont depuis lors de cesse de vouloir « refaire les Gilets Jaunes » à tout propos. Et de fait, comme le rappelle le Manuel de survie, cette insurrection purement prolétarienne, anti-syndicale, anti-politique et anti-représentative, s’est faite sans eux. Cela n’a pas empêché qu’après leurs premiers démêlés avec les CRS, les Gilets Jaunes aient adopté la technique du black bloc, technique émeutière issue de l'autonomie allemande des années 1980 qui n'a été popularisée en France que très tardivement, en 2016. Ils en ont adopté la technique, non l’identité. Mais c’est moins par ce détail, certes frappant, que les Gilets Jaunes ont agi en autonomes que par leur refus constant de tout représentant, de tout porte-parole, de toute organisation extérieure, de toute médiation institutionnelle. « Le pouvoir pour personne !», revendiquaient des autonomes allemands en 1981. Les Gilets Jaunes furent cette « autonomie au-delà des autonomes » dont rêvaient les Indiens métropolitains en 1977. Si les Gilets Jaunes ont été une blessure d’orgueil pour les autonomes, pour les syndicats, ils furent un cauchemar : les travailleurs qui se soulèvent, prennent la rue et la parole directement, sans passer par leurs représentants attitrés et stipendiés. Il faut se souvenir des discours de Laurent Berger en 2023, au début du mouvement contre la réforme des retraites : il n'y était question que de son mépris pour les GJ. Prendre leur revanche sur ces derniers était d’ailleurs la seule et unique motivation des directions syndicales dans ce mouvement : non pas l’emporter à coups de journées saute- moutons face aux provocations gouvernementales, mais simplement se remettre en selle, après un tel affront - un mouvement de restauration, donc. Pour toutes sortes de raisons, l’actuel mouvement lycéen et étudiant est moins armé pour se défendre des manœuvres syndicales et politiciennes. Mardi dernier, une marche sur Matignon depuis l’Hôtel de Ville décidée par des milliers de lycéens et d’étudiants a pu être tranquillement torpillée par les organisations syndicales et transformée en marche pour aller se faire nasser place Vauban sans que cela ne fasse scandale. Syndicats, médias, organisations de gauche : les faux amis sont beaucoup plus dangereux que les vrais ennemis. S’ils parviennent à nous niquer, c’est justement pour avoir prétendu un moment être avec nous. Quant aux mélenchonistes, avec leur stratégie d’hégémonisation de tout ce qui bouge et leur tactique PANG ! (Personne À Notre Gauche!), ils ne font que préparer cyniquement la plus énorme gueule de bois politique depuis Mitterrand. Ils se nourrissent des espoirs des autres comme de sang les tiques. Est-ce là une excuse pour ne pas rejoindre les lycéens ? Certainement pas. « Rejoindre les lycéens », c'est moins les suivre et les épauler qu'étendre le refus et les devenirs dont leur geste est porteur. Refus de se laisser broyer. Refus d’être une victime du système. Devenir vivant, autonome, explosif. Nous sommes confiants : de toute façon, il n’y a pas de solution électorale à cette impasse de civilisation.

© lucavecamour
© lucavecamour

Des pages importantes sont consacrées à la « gouvernementalité par le trauma ». Cela passe notamment par une charge contre la bêtise stratégique des organisateurs de la mobilisation de Sainte-Soline, qui ont abouti à une « traumatisation » délibérée. « Recommencer » impliquerait donc de tirer des leçons et de sortir de la répétition traumatique. Ici encore, on a une répression policière aussi prévisible que massive. Est-ce qu'on est en train de se jeter une fois de plus dans un piège ?

Quand on envoie 7 000 lycéens en garde à vue en trois semaines et qu’on les charge à cheval ou grenade dégoupillée, il ne s’agit évidemment plus de « maintien de l’ordre » ou d’un problème d’« affectation des unités ». Il s’agit d’une stratégie. « Le but de la manœuvre était d’effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde », explique benoîtement un commissaire. Ce que ce banal aveu illustre, c’est combien les gouvernements ont pris l’habitude, ces dernières années, de manier les traumatismes - que la source en soit une catastrophe, un attentat, une guerre ou leur propre police. Dans ce dernier cas, le Manuel de survie parle de « traumatisation stratégique ». La répression du mouvement lycéen confirme malheureusement cette thèse. En France, le soulèvement des GJ a été le point de bascule dans cette nouvelle configuration. La semaine du 8 décembre 2018, le gouvernement et les médias n’ont cessé d’agiter la menace qu’il y ait des morts. C’est alors qu’ils ont jeté par-dessus bord la « doctrine Malik Oussekine ». La stratégie « en mutiler un pour en dissuader cent » avait déjà été testée dans le cadre des Zads, que ce soit à Sivens, à Bure ou lors de l'expulsion de Notre-Dame-des-Landes. Profitant d'un terrain non-urbain, police et gendarmerie faisaient pleuvoir des grenades offensives explosant au hasard. C'est visiblement ce qui a été fait à Lens. Quant à la technique du parechocage, elle est expérimentée dans les banlieues depuis longtemps. Quel est le but, d'un point de vue de gestion des foules ? Il n'y en pas. Il s'agit de traumatiser. Le choc et l'effroi sont amplifiés par les vidéos – une façon comme une autre de retourner l'outil des manifestants contre eux-mêmes, leurs propres vidéos devenant le vecteur de diffusion du traumatisme, et donc de la dissuasion. Mettre en cause la fascisation de la police sert seulement à masquer ce que cette façon de gouverner a d’éminemment démocratique.

Sainte-Soline, en mars 2023 ? Le piège se voyait de partout, de n'importe quel point et de n’importe quel point de vue. Qui avait participé aux manifestations sauvages du mouvement des retraites, avec ses mannequins de Macron décapités, ses menaces à Louis XVI lancées depuis la place de la Concorde ou le Tribunal administratif attaqué à Nantes, savait que quelque chose était en train d'échapper au tuant encadrement syndical. Pour le pouvoir, il fallait d’urgence écraser dans l’oeuf la génération qui était en train de naître là. Aussi installa-t-il sur ce trou proéminent sa gigantesque tapette à souris militantes. Quiconque était face à cette butte de terre cernée de camions-remparts, le général des forces adverses paradant sur le créneau du donjon, devinait immédiatement le piège. Quiconque avait entendu les provocations de Darmanin les jours précédents, comme avant un match de boxe, flairait le guet-apens. Quelques jours après notre complète déroute, les gendarmes se rengorgeaient dans les journaux de la réussite de leur entreprise de traumatisation. C’est le terme qu’ils utilisaient. Le mouvement a été cassé net. Les manœuvres et les calculs politiciens des organisateurs de cette journée ne suffisent pas à expliquer qu'un piège aussi flagrant ait fonctionné. Tant qu'on ne regarde pas en face ce type d'échecs et tout l’écheveau de raisons qui y ont amené, on se condamne à les réitérer. On reste prisonnier de la boucle de répétition traumatique. Lors de la manifestation du 6 octobre dernier à Paris, la petite émeute déclenchée juste avant de déboucher place de la Nation visait justement à ne pas subir le dispositif prêt à y broyer les habituelles escarmouches de fin de manif. Chaque révolte un tant soit peu conséquente invente ses formes, qui sont aussi des tactiques. C'est impensable tout ce qui est susceptible d'exister au-delà de l'imbécile transhumance syndicale ! À chaque occasion, l'événement n'est jamais du côté de la simple « manifestation », sinon on n’aurait pas entendu LeCornu se féliciter à l’Assemblée de « ces manifestations [que] le gouvernement accueille avec beaucoup de respect [...] avec soulagement car enfin nous avons un cadre légal, déclaré, démocratique, dans lequel l'expression des désaccords peut se faire. » En ce début de mois, les lycéens ont montré qu'on pouvait tenir en état de siège, par le feu et le « délire », son propre établissement. Personne ne les attendait là, à commencer par leurs gardes-chiourmes. Le 6 octobre, à Lyon, plutôt que de souffrir l'enfermement de l'AG trotskyste, le cortège s'est étendu à ses abords pour y disposer des barricades. On a sans doute plus dansé autour de ces feux improvisés que sur les bancs de la Bourse du travail. Chaque surgissement trouve son propre répertoire, qui au final est toujours antagoniste à ce que préconisent les aspirants-chefs. Tout cela témoigne de la permanence de cette intelligence tactique qui nous a tant fait défaut à Sainte-Soline. Heureusement, il n’y a pas d’état-major des blocages de lycées en France, contrairement à ce jour-là dans les Deux-Sèvres. La stratégie de traumatisation n’a d’ailleurs pas eu l’effet escompté sur le mouvement lycéen, bien au contraire. Elle a ajouté une cause de plus à ce mouvement qui n’en manquait déjà pas. Et elle a trempé sa détermination, qu’il s’agissait justement d’entamer. Caramba, encore raté !

Il y a une certaine attente autour de la date du 17 octobre, censée être celle du retour des Gilets Jaunes. Dans le Manuel de survie, l'illusion selon laquelle les réseaux sociaux pourraient produire seuls une dynamique révolutionnaire est sévèrement critiquée, y compris via l'exemple qui accompagne habituellement cette idée (celui des révolutions arabes). L'échec du 10 septembre 2025, considérée comme une « bulle spéculative militante » vient illustrer cette thèse. Est-ce qu'on est encore dans ce type de bulle ou bien est-ce que cet appel, associé à la révolte de la jeunesse, crée une configuration plus ouverte ?

Quelques semaines avant la dissolution de l'Assemblée en juin 2024, les proches conseillers de Macron visionnaient ensemble, à l'Élysée, la série « La Fièvre ». L'allocution du 9 juin, celle de la dissolution, évoquera d'ailleurs cette même « fièvre ». La série a été pensée par un ancien du PS, de la mouvance de Jean-Luc Mélenchon. Ici, les adversaires, pro ou anti-gouvernement, s'affrontent à coup d'influence communicationnelle, pour éteindre ou attiser des révoltes dans le pays. Les communicants de tous bords scrutent des sortes de panneaux de contrôle géants, où ils observent en direct les tensions émerger des réseaux sociaux. C'est un fantasme du pouvoir cybernétique, celui de la Control Room. Les lecteurs de la revue de Polytechnique savent que le cabinet du Premier ministre a, en 2024 justement, testé un logiciel de cartographie en direct des risques de fracturation du corps social, cartographie déduite du bruit numérique. Ce qui importe dans ce mapping, ce ne sont pas les idées qui circulent et qui les propage (des militants ou des bots russes), mais les écarts à la norme, comment ils se coagulent, forment des abcès, et comment les percer. On ne va pas s'étonner que les gouvernements retournent les outils de communication en outils de contrôle. Ce qui devrait nous inquiéter, en revanche, c’est que tant de révolutionnaires aient fini par adopter une idée similaire de la révolte. Il leur suffirait, après avoir tissé une toile de vrais ou de faux comptes et amassé les followers, après avoir forgé un appel à forte viralité, d'appuyer sur une grosse flèche pour lancer l'insurrection. Cette idée communicationnelle du soulèvement ne date pas de l'année passée. Facebook et Twitter appliquaient déjà ce narratif aux « Printemps Arabes ». Mais, comme le détaille le Manuel de survie, il n'y a pas eu de révolution Facebook. Pas plus que mai 68 n'a été une révolution RTL, ou Gênes en 2001 une émeute Wanadoo. Il ne s'agit pas de nier le rôle des moyens de communication dans ces événements, et notamment dans leur rythme. La multiplicité des storytellings, l'idée que chacun pourrait donner à voir son monde à tout le monde, est littéralement une invention du mouvement altermondialiste, de la rencontre des premiers hackers et du mouvement zapatiste. Il faut admettre que cette idée a été retournée contre nous, comme de nombreuses autres armes du cycle d'insurrections de ce dernier quart de siècle. Nous ne faisons qu’entamer l'inventaire de notre arsenal.

Au fond, depuis que le mouvement GJ s’est épuisé dans la répétition des cortèges du samedi, « Gilets Jaunes » est devenu une façon de dire « insurrection » sans prononcer le mot. Et de fait, l’insurrection est la seule réponse à la hauteur de l’étouffement, de l’humiliation, de la paupérisation et du foutage de gueule que nous réserve l’appareil gouvernemental. Seulement cet appareil, depuis le 8 décembre 2018, s’est armé pour se défendre d’un nouveau surgissement des Gilets Jaunes, après avoir été pris de court le 24 novembre et le 1er décembre de cette année-là. Il nous faut donc un nouvel effet de surprise. La vitalité lycéenne peut changer la donne et compliquer l’équation répressive pour les forces gouvernementales, mais une insurrection ne se ramène pas à une multiplication de manifestations. Plutôt que de spéculer sur cette date, nous préférons tirer les leçons stratégiques des défaites passées et partir de ce qui y est demeuré inaccompli. Ce qu’il y avait de plus fou, rétrospectivement, lors des journées insurrectionnelles des Gilets Jaunes, c’est que nous passions devant le siège de la banque Lazard, de l’UIMM, de LVMH ou sous les bureaux de Publicis sans nous aviser que c’était là, bien plus qu’à l’Élysée, que l’ennemi était tapi – le capital. Les choses sont plus claires maintenant. L’arrogance du capital l’a mis à nu. Les adresses circulent. L’insurrection est la seule façon d’échapper à la nasse électorale qui se profile. Chacun sent bien que les pressions morales et financières pour nous mettre au pas ne vont faire que s’accentuer dans les mois qui viennent. Le confinement par le prix de l’essence n’est pas plus acceptable que les précédents confinements. Et puis, nous ne pouvons laisser le régime macroniste s’effacer sans lui faire payer le prix des abus commis. Ils appellent vengeance. Quoi qu’il en soit, nous serons dans la rue le 17 octobre.

Tout le texte est une analyse fine des formes contemporaines de la domination du capital, de ses mutations depuis une quinzaine d'années. Elle montre comment les dits « révolutionnaires » sont tombés dans tous les pièges tendus et renforcent leur dépendance ainsi que leur impuissance. Elle critique la faiblesse d'analyse et la faiblesse stratégique de ces milieux. Quelles sont alors les pistes de résistances, de fuite, de subversion, la bonne stratégie, pour toutes ces personnes, nombreuses, qui, bien que probablement prises dans leurs contradictions, n'en peuvent plus du monde tel qu'il va, mais qui, isolées et acculées par toute la machinerie du capital qui est décrite avec précision, ne savent pas par où commencer ?

Lorsque nous sortons de notre réserve et nous révoltons finalement, nous trouvons encore sur notre chemin tout un petit univers militant pour nous intimider. Il prétend avoir les bonnes pratiques, les bons discours, l’organisation qu’il faut et tout un éventail de solutions prêtes à l’emploi. Il a même une sono et des contacts journalistiques, imaginez-vous ! Ce que documente le Manuel de survie, c’est que tout ce petit milieu n’est riche que de ses échecs, et de sa détermination à les réitérer. S’il détenait la moindre solution, nous n’en serions pas là. Nous sommes en France, un pays où il y toujours quelqu’un pour prétendre vous éduquer. Quand ce n’est pas le gouvernement, ce sont les anti-gouvernement. Les milieux militants sont un cul-de-sac, non un point de départ. Il n’y a pas de mauvais point de départ ; le meilleur est sans doute là où nous sommes, ceux que nous aimons et ce à quoi nous sommes attachés – pour peu que nous cessions de nous raconter des histoires, de jouer le jeu du mensonge social et de ses supposées « valeurs », pour peu que nous cessions d’être terrifiés, au fond. Terrifiés d’être bannis. C’est ce que le Manuel de survie appelle le « processus de singularisation ». Il n’a pas de fin. C’est cela vivre vraiment. Plus personne ne veut se sacrifier. Plus aucune « valeur collective » ne parvient à commander le sacrifice. Il faut fonder les réalités collectives sur autre chose que sur la souffrance. C’est bien pour empêcher cela que l’on nous ressort à présent l’horizon de la guerre. Mais la véritable guerre est entre tous ces processus de singularisation et l’ordre croulant-régnant qui entend continuer à vampiriser toute forme de vie sur terre. Les options légalistes, à ce point, ont toutes été balayées – sur les mégabassines, l’A69, la loi Duplomb, le droit du travail comme dans le droit international. « Tout cramer puisque tout brûle déjà », disait une pancarte du cortège parisien mardi dernier. « Nique presque tout ! », précisait plus finement une autre. Les échos que se renvoient actuellement les révoltes françaises, belges, espagnoles ou albanaises ne relèvent pas du hasard. Une guerre est en cours entre nous et le capital sur fond des mille dépendances par lesquels il croit nous tenir. Tout le Manuel de survie est un effort pour mettre à jour notre lecture du théâtre des opérations. Nous ne pouvons le résumer en quelques phrases. Constatant peu avant de mourir la direction fatale que prenait le régime soviétique, Lénine écrivait : « Ne sont pas perdus (et très probablement ne périront pas) ceux des communistes qui ne se laissent aller ni aux illusions ni au découragement, conservant force et souplesse pour, à nouveau, repartir de zéro et s’attaquer à une tâche des plus difficiles. » Ce conseil reste valable en pleine apocalypse du capital.

mds
Comité invisible, Manuel de Survie, La fabrique éditions, 366 pages


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