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Quentin Deranque, alibi macabre du coming out fasciste de la classe dominante


« Il était grand temps que ça arrive » : le militant d’extrême droite interrogé par le média Lyon mag quelques jours après la mort de son camarade Quentin Deranque a du mal à cacher sa joie. Les militants d’extrême droite et néonazis qui se sont rués sur le drame n’ont pas non plus cherché à bien ajuster leur hommage puisqu’ils ont diffusé pendant plusieurs jours, sur les réseaux sociaux, un visuel montrant un visage qui n’était pas celui de Deranque mais celui d’un militant RN des Pyrénées Atlantique qui a depuis porté plainte, sans que la diffusion de son portrait s’arrête pour autant. “L’hommage” à Quentin Duranque ainsi que les réactions politiques et médiatiques à sa mort se sont fait dans la précipitation, la précipitation de celles et ceux qui sont ravis qu’un tel événement survienne, car il leur a permis deux choses : d’abord, stigmatiser une fois encore la gauche incarnée par la France Insoumise. C’est-à-dire une gauche économiquement modérée – ce qui est insupportable à la bourgeoisie pour qui 2% de taxe Zucman est déjà intolérable – mais socialement très à contre-courant des récits dominants puisque ouvertement multiculturaliste. Mais surtout, en opérant cette stigmatisation et en lui donnant une nouvelle justification (l’extrémisme et la violence de ses partisans), ils blanchissent une bonne fois pour toute l’extrême droite et justifient ainsi une alliance des partis bourgeois avec elle. Le cordon sanitaire a été inversé : il est désormais placé contre la gauche, tandis que le RN et l’extrême droite ainsi victimisés sont accueillis à bras ouverts dans “l’arc républicain”. 

Coming out vichystes au sommet de l’Etat

Longtemps, la peur du FN puis du RN a permis aux partis bourgeois de se maintenir au pouvoir grâce au “barrage républicain”. Depuis les législatives de 2024, depuis que Macron a dissous l’Assemblée nationale après une victoire du RN en espérant que son bon score se reproduise et qu’il puisse gouverner en cohabitation avec Bardella, la survie des partis bourgeois, macronistes et de droite, est l’alliance avec l’extrême droite. La mort de Deranque, le 14 février, a enfin permis à tous ces gens d’assumer publiquement leur amour de l’extrême droite et de ses idées. Martine Vassal, candidate macroniste à Marseille, a déclaré, 5 jours après le drame, que sa devise était “Travail, famille et patrie”. Il s’agit de celle du régime fasciste de Philippe Pétain, qui a été condamné en 1945 pour “indignité nationale”. Constitue le crime d’indignité nationale le fait d’avoir, « postérieurement au 16 juin 1940, soit sciemment apporté en France ou à l’étranger une aide directe ou indirecte à l’Allemagne ou à ses alliés, soit porté atteinte à l’unité de la Nation ou à la liberté des Français, ou à l’égalité entre ceux-ci ».

C’est important de le préciser car les signes de décriminalisation du fascisme français se multiplient depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. À plusieurs reprises, le président de la République a tenté de réhabiliter Philippe Pétain, louant ses qualités d’officier pendant la première guerre mondiale, en 2018 puis en 2024, où il avait justifié une cérémonie d’hommage aux maréchaux de la Grande Guerre, parmi lesquels Pétain. « Il a été un grand soldat, c’est une réalité. La vie politique comme l’humaine nature sont parfois plus complexes que ce qu’on voudrait croire » avait-il notamment dit. Cette phrase est révélatrice : ce serait “plus complexe” qu’on voudrait le croire, l’établissement d’un régime fasciste ayant livré des milliers de juifs aux nazis pendant la seconde guerre mondiale. C’est sans doute cette même “complexité” qui a autorisé la macroniste Aurore Bergé à dire que la France Insoumise incarnait “l’anti-France”, reprenant ainsi une célèbre expression fasciste forgée par le journaliste d’extrême droite Charles Maurras avant la guerre. Une expression qui a connu son heure de gloire dans la France vichyste. L’anti-France, pour Maurras, c’était les Juifs, les étrangers, les franc-maçons et les communistes. Macron aussi avait d’ailleurs cité Maurras en 2020 devant les députés de son groupe. Cela fait donc au moins trois personnalités clefs du macronisme qui remettent le régime de Vichy au goût du jour et qui s’en réclament quasi-ouvertement. Un véritable coming out.

Face à une occasion en or, les faits mis de côté

La mort de Quentin Deranque aura donc permis cela, et c’est bien ce qui réjouit notre militant d’extrême droite lyonnais : en France, il est désormais davantage stigmatisé d’être de gauche insoumise que fasciste. En France, il est désormais possible de reprendre à son compte la devise du régime de Vichy en toute impunité. En France, les violences commises par l’extrême droite sont médiatiquement et politiquement invisibilisées : pas de minute de silence pour Ismaël Aali, tué pour des motifs racistes, début janvier, près de Lyon. Aucune couverture médiatique nationale pour les 102 actes de violences d’extrême droite recensés dans cette même ville depuis 2010, et recensés par nos confrères du média Contre-Attaque. En France, il est possible d’inventer et de déformer des faits, comme dans les Etats-Unis de Trump, dont les “fake news” ont longtemps choqué les éditocrates français qui ferment désormais les yeux sur le traitement de l’affaire Deranque.

Car revenons aux faits : Quentin Deranque a été victime de coups violents dans des circonstances qui ne font pas encore consensus. Il était d’abord question d’un lynchage quasi gratuit, on parle désormais d’une rixe entre deux groupes, et il est désormais de plus en plus clair qu’il faisait partie d’un groupe fasciste accompagnant le collectif d’extrême droite Némésis qui, lui, se rendait à une conférence où intervenait l’eurodéputée insoumise Rima Hassan, pour la perturber. Perturber cette conférence était bien l’objectif du collectif Némésis, dont la parole a été, dans les premiers jours qui ont suivi la mort de Deranque, la quasi unique source des médias français et de la classe politique pour associer la France Insoumise au drame. Désormais, grâce au journal l’Humanité, on sait que le collectif Némésis organisait sciemment des guets-apens contre les antifascistes. Le journal a dévoilé un échange entre le leader du groupuscule fasciste Audace Lyon et une responsable du collectif d’extrême droite Némésis pour organiser un piège visant des militants de gauche. Ces récents éléments attestent de méthodes déjà employées par ces groupes.

À ce stade, rien ne permet d’affirmer qu’un tel scénario s’est reproduit le 14 février, mais ils invitent au minimum à ne pas écarter d’emblée la responsabilité ou la stratégie des organisations d’extrême droite dans la séquence qui a conduit à la mort de Quentin Deranque. Le collectif Némésis et ses alliés auraient créé le contexte dans lequel le drame s’est produit : cette hypothèse n’a jamais effleuré les grands médias français et la classe politique qui ont tourné en boucle autour de la violence des antifas, attisée par la France Insoumise, pour servir leur narratif. L’arrestation d’un assistant parlementaire LFI suffit pour condamner le parti politique, et jamais la responsabilité de l’extrême droite n’a été sérieusement interrogée depuis la mort de Deranque. Le fait que la marche d’hommage au jeune militant fasciste ait été ponctuée de saluts nazis n’a pas fait reculer la classe politique et n’a pas tourné en boucle dans les médias mainstream. Le fait que la même semaine un militant RN ait tiré sur la police, se soit retranché chez lui avec un arsenal d’armes, avant d’être maîtrisé par une intervention du RAID non plus. Le fait qu’aient enfin été interpellés trois militants militants fascistes auteurs d’une descente violente dans un bar d’Alès et le tabassage des sympathisants communistes qui s’y trouvaient, en mai dernier, non plus. Rien ne semble pouvoir enrayer le narratif dominant.

De nombreuses zones d’ombres subsistent autour de la mort de Deranque, mais il est très clair que la vérité n’intéresse pas une classe politique et médiatique qui a choisi sa version et qui, de la gauche modérée au RN en passant par les macronistes, a des intérêts existentiels à dégommer la France Insoumise et à légitimer l’extrême droite. 

Rejoindre l’extrême-droite pour sauver les partis bourgeois

Ces intérêts n’ont pas tous la même origine : le RN peut évidemment exulter d’un tel évènement et ses leaders n’ont même pas besoin de parler car le reste du monde politique travaille pour eux. Les macronistes ont absolument besoin de rendre l’extrême droite fréquentable car la survie d’un parti bourgeois en France dépend électoralement de sa capacité à s’allier avec l’extrême droite, ce que Macron avait bien compris en 2024. Le “barrage républicain” s’est mis en place malgré lui et on sait désormais qu’il a tout fait pour le saboter, en vain. La mort de Quentin Deranque permet aux macronistes de s’assurer qu’une telle déconvenue ne se reproduise pas. La gauche modérée a quant à elle besoin de voir la France Insoumise décliner pour exister. François Ruffin, que l’on pourrait sacrer roi des opportunistes, a été l’un des premiers à déplorer la mort du militant fasciste et à s’élever contre la violence des antifascistes. Lui qui répondait à Assa Traoré que se prononcer sur la mort de son frère nécessitait une enquête, n’a pas attendu d’en savoir plus sur les circonstances du drame avant de s’exprimer. 

En Belgique, l’agité leader du Mouvement Réformateur (MR, droite), Georges-Louis Bouchez, s’est lui aussi saisi de l’affaire Deranque pour imaginer la mise au pas de la gauche belge : “Aujourd’hui, nous avons une gauche totalement hors de contrôle. Certains n’arrêtent pas de pointer l’extrême droite, mais pendant qu’ils agitent ce péril imaginaire, le seul groupe régulièrement violent dans notre société, c’est l’extrême-gauche”. Pas de demande de précision de la part de son intervieweur du média DH. On voit bien l’opération : pour salir la gauche, il faut blanchir l’extrême-droite, dont la violence devient un “péril imaginaire” alors que la violence et l’exclusion sont intrinsèquement revendiquées par l’extrême droite. Par plus tard qu’en mai derniers, des hooligans d’extrême-droite se sont rendus dans les quartiers populaires de Bruxelles, en marge de la finale de la Coupe de Belgique de football et ont procédé à des tabassages, ont dévasté des commerces aux cris de « Rentrez dans votre pays », « On va vous tuer » et « Non au voile ». Le hooliganisme de l’extrême droite flamande arbore régulièrement des symboles nazis et commet des violences mais elles seraient donc “imaginaires” pour Georges Louis-Bouchez, qui a préféré sauter sur l’affaire Deranque et, comme ses homologues français, attribuer la responsabilité des “violences d’extrême gauche” au Parti du Travail de Belgique (PTB, gauche radicale).

Plus largement, les classes dominantes françaises et belges prennent donc le virage qu’ont déjà pris une grande partie des bourgeoisies européennes. Face à un capitalisme en crise chronique, face à une conflictualité sociale qui s’exprime chaque année depuis le début des années 2010, face à des scandales continuels qui exposent ses pratiques et son entre-soi – dernièrement c’est l’affaire Epstein dont les vagues à l’international sont contenues en France par des médias mainstream serviles ou encore l’info hallucinante (et nié un temps par le gouvernement) selon laquelle 13 000 millionnaires français ne payent en fait aucun impôt sur le revenu – la classe dominante a besoin de stabilité. Longtemps, c’est l’alternance entre droite conservatrice et gauche bourgeoise qui permettait cette stabilité. Mais en France comme ailleurs, cette routine rassurante a volé en éclat. Une gauche radicale a émergé, tout comme des mouvements sociaux de plus en plus pugnaces (bien qu’encore largement maîtrisés par des organisations complaisantes), et le vote populaire a déserté les partis bourgeois traditionnels. Il n’y a donc pas 36 solutions pour garder le pouvoir. L’extrême droite offre la sécurité (Jordan Bardella ne cesse de multiplier les déclarations rassurantes envers le patronat, il a renoncé à toute confrontation avec les institutions européennes…) et la stabilité, en promettant des régimes autoritaires possédant une assise populaire. 

Résister fort et rêver grand

La bourgeoisie française se prépare donc à cette reconversion fasciste, largement entamée sous le règne de Macron, tout en gardant une mainmise sur les institutions permanentes de la République comme le Conseil Constitutionnel et la Cour des Comptes. Le premier, chargé de vérifier la conformité des lois avec la constitution, est désormais dirigé par Richard Ferrand, macroniste historique, et sa nomination a été – ça alors – rendu possible par l’abstention du RN à l’Assemblée nationale. La Cour des Comptes, véritable lobby interne en faveur de la poursuite des politiques de coupes budgétaires dans les services publics, est désormais dirigée par l’ex-ministre Amélie de Montchalin, la même qui avait nié l’existence d’une quelconque exonération d’impôts de masse par les plus riches, mensonge désormais exposé, comme montré précédemment. C’est uniquement parce que notre représentation du risque du fascisme s’est toujours conjuguée au futur, comme un péril extérieur, à combattre par le “barrage” alors que l’eau a déjà envahi depuis longtemps notre pays, inondé cet hiver littéralement comme au sens figuré, que la résistance ne s’est pas correctement organisée. 

Plutôt que d’attendre 2027 et ses hypothétiques résultats électoraux, il faudrait avoir la lucidité de considérer que le déjà-là fasciste dans lequel nous évoluons doit déjà nous pousser à agir comme le font les citoyens d’un régime autoritaire. Cela passe par plusieurs pratiques et actions : 

  • Cultiver une défiance radicale envers les canaux d’informations dominants, qu’ils soient publics ou privés. Leur instrumentalisation politique ne fait désormais plus aucun doute, et notre méfiance doit devenir une véritable éthique. Un exemple : quand BFM TV annonce qu’une femme juive aurait reçu des insultes antisémites de la part de militants insoumis, en ne donnant qu’une seule version des faits, on peut légitimer se méfier et attendre avant de réagir. 
  • Constituer des collectifs de résistance pour contrer l’installation des idées d’extrême droite dans nos quartiers, villes et villages, et venir en aide à celles et ceux qui en sont victimes. 
  • Ne pas se contenter d’être en réaction et sur un mode défensif mais continuer et amplifier la remise en question globale de la société de classe dont la radicalisation des antagonismes est largement à l’origine de la montée du fascisme. 

Les grands monopoles médiatiques, les immenses richesses et l’infériorisation des classes laborieuses ne mènent décidément jamais, à terme, à autre chose qu’à la suspension des libertés et de la démocratie. Le Conseil National de la Résistance, qui pensait déjà, durant la guerre, à comment punir et désarmer la bourgeoisie collaborationniste après la libération, l’avait bien compris. En France comme aux Etats-Unis, comme en Italie, en Belgique ou en Allemagne, l’antifascisme sans lutte des classes ne nous fera que gagner des mois. Or, nous ne devons pas renoncer à nous battre pour des siècles de liberté et d’égalité et pour cela, la neutralisation de la bourgeoisie reste la voie la plus sûre.

https://frustrationmagazine.fr/fascisme-ugo-palheta?s=09
https://frustrationmagazine.fr/la-normalisation-du-fascisme-en-italie
https://frustrationmagazine.fr/arreter-de-craindre-le-danger-fasciste-craindre-le-danger-macron
Nicolas Framont
Nicolas Framont
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