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Quelques mots d’amour : entretien avec Rudi Rosenberg

Quelques mots d’amour, qui est sorti en salles le 28 octobre 2026, suit le parcours d’Abigaëlle, une jeune fille de Sarcelles recherchant son père, et ses relations avec sa mère Erika (Hafsia Herzi) et son petit frère Yoni, au sein d'une famille monoparentale. À l’occasion de la 32ème édition du Geneva International Film Festival où Frustration magazine était présent et le film sélectionné, nous nous sommes entretenus avec son réalisateur Rudi Rosenberg 

Environ 10 ans séparent Le Nouveau de Quelques Mots d’amour. Qu’est-ce qui vous a donné envie ou permis de vous remettre à la réalisation ?  

Je n’avais pas vraiment arrêté. J'ai fait de la publicité entre-temps. J'en ai réalisé beaucoup pour une agence qui s'appelle Romance, en France. J'ai pu travailler sur des publicités qui ressemblent à de petits courts-métrages, rencontrer des équipes et faire des choses qui me plaisaient vraiment. Et puis, tout à coup, j'ai entendu le témoignage d'une jeune fille qui cherchait son père. Ça m'a touché et je suis parti de cette idée.

Bruno Tracq est crédité en collaboration sur l’écriture ainsi qu’au montage (aux côtés de Delphine Genest). Comment s’est passée cette collaboration sur l’écriture ? 

J'avais déjà écrit le scénario lorsqu'il est arrivé, à la fin, un peu comme un script doctor, pour restructurer, simplifier et éclaircir certaines choses. On a aussi travaillé un peu les personnages. Ensuite, pendant le tournage, il nous est arrivé de nous rendre compte que certaines scènes ne fonctionnaient pas très bien et qu'il fallait les refaire. On en a réécrit une ensemble, le temps d'un week-end, après en avoir discuté. C'était vraiment un soutien.

Et puis, j'estime que l'écriture se fait aussi au montage. C'était donc très bien d'avoir un monteur qui connaissait déjà tout le projet : on n'avait pas besoin de tout reprendre à zéro, de tout lui réexpliquer. C'était super.

Pourquoi était-ce important pour vous de situer votre récit dans ce milieu à cette époque, le milieu des années 90 et le début des années 2000 ? 

C'est un peu ma jeunesse, en fait. J'adore cette période. J'aime en observer les détails : les répondeurs analogiques, les cartes téléphoniques, les cabines téléphoniques, les musiques, les couleurs, la décoration… 

La justesse du jeu des enfants est marquante. Comment avez-vous trouvé et dirigé les jeunes interprètes ? Et comment avez-vous travaillé la continuité entre les interprètes puisque Abigaëlle et de Yoni sont respectivement interprétés par deux jeunes comédiens à des âges différents ? 

Déjà, on a fait les recherches et le casting à Sarcelles. Je voulais que les habitants de Sarcelles jouent dans le film. Ce sont des gens qui n'ont pas d'expérience de comédiens, donc il fallait trouver des enfants qui avaient déjà un certain vécu, ou quelque chose de commun avec leur personnage.

La petite avait ce côté un peu gouailleur, assez impertinent, qui correspondait bien au rôle. Pour la grande, elle a répondu à une annonce et, quand on l'a rencontrée, on a trouvé qu'elles se ressemblaient. Elle avait elle aussi un certain vécu, et un regard assez tourmenté qui me plaisait bien.

©Chi Fou Mi Productions
©Chi Fou Mi Productions

Comment s’est passée la collaboration entre Hafsia Herzi et les enfants sur le plateau ? 

La collaboration s'est bien passée. Hafsia était aimée des enfants. Elle est plutôt réservée, assez discrète, mais les enfants l'aimaient bien et venaient vers elle.

S’agissant de travailler avec des comédiens non-professionnels, elle avait l'habitude de ce genre de situation, puisqu'elle réalise elle-même des films avec des comédiens amateurs. Elle connaissait donc déjà ce fonctionnement.

Erika est interprétée par Hafsia Herzi. ©Chi Fou Mi Productions
Erika est interprétée par Hafsia Herzi. ©Chi Fou Mi Productions

Qu’est-ce que ça apporte le casting d’acteurs non professionnels pour vous ?

C'est surtout lié au projet. Je m'étais dit qu'il fallait tourner à Sarcelles et, du coup, je voulais que ce soient des habitants de Sarcelles qui jouent dans le film. J'estime que n'importe qui est capable de jouer, à condition d'être bien dirigé.

Le film alterne entre des situations très douloureuses et des scènes plus tendres, voire comiques, notamment autour de Yoni. Comment avez-vous travaillé cet équilibre ? Est-ce que l'humour vous permettait aussi de filmer ces personnages autrement que sous le seul angle de leurs difficultés ? 

Oui, complètement. Il fallait qu'il y ait de la légèreté, parce que ce que traverse la jeune fille est très dur, assez injuste. Je voulais que ce soit un film doux, qui parle d'amour familial. Il fallait donc de l'humour, parce que je pense que c'est le meilleur moyen de traverser les épreuves.

Et puis, je voulais que le spectateur reparte avec un sentiment de douceur, qu'il ait envie de dire « je t'aime » à sa famille. Il fallait qu'il y ait quelque chose de tendre.

©Chi Fou Mi Productions
©Chi Fou Mi Productions

Sur ça justement, il y a quelque chose d’un peu paradoxal dans la relation entre Erika et Abigaëlle : on voit bien que cette mère aime profondément sa fille, qu'elle fait énormément pour elle, mais Abigaëlle lui reproche de ne jamais lui avoir dit qu'elle l'aimait. Est-ce que vous vouliez raconter cette difficulté à exprimer ses sentiments, y compris au sein d'une famille où les liens sont pourtant très forts ? 

Oui, les liens sont forts, mais, au final, il faut qu'elles apprennent à se connaître, à se parler, à s'aimer aussi. Tout est maladroit. La petite est obsédée par sa quête, tandis que la mère est surmenée, elle a trop de choses à gérer. Du coup, l'histoire va au-delà de la quête du père : c'est avant tout la rencontre entre une mère et sa fille, et son frère aussi, d'ailleurs.

Vous n’avez pas filmé le travail de la mère. Est-elle mère au foyer ? Ou était-ce une intention que de ne pas la situer professionnellement ? 

On s'était imaginé qu'elle était aide-soignante à domicile, ce qui expliquait ses horaires difficiles. Mais ce n'était pas vraiment un sujet du film.

Les scènes en voiture reviennent très régulièrement dans le film. Qu'est-ce qui vous intéressait dans ces scènes et dans cet espace particulier ? 

En fait, j'ai essayé d'éviter au maximum de tourner en extérieur. On avait très peu de temps pour le tournage et les scènes en extérieur sont soumises aux intempéries, avec toutes les contraintes que cela implique.

On a donc beaucoup tourné en studio : les scènes en voiture, mais aussi celles dans l'appartement, qui était également reconstitué en studio. C'était aussi lié au fait que les enfants n'avaient pas le droit de travailler le soir.

Plusieurs scènes importantes sont filmées depuis l'encadrement d'une porte, comme si la caméra restait à une sorte de distance pudique des personnages. Qu'est-ce que ce dispositif vous permettait ?  

Je n'aime pas me positionner face aux personnages avec ma caméra, parce que j'ai l'impression que ce n'est pas naturel. J'ai envie de les filmer sans être dans leur champ de vision, comme si j'étais là, mais sans qu'ils me voient. J'aime bien être discret en tant que metteur en scène. Je ne sais pas si j'y arrive tout le temps, mais j'essaie de ne pas déranger mes personnages.

Le film est déjà en salles en France. Les retours de la presse et du public sont très positifs. Est-ce qu’il y a des réactions qui vous ont particulièrement surpris ou intéressé ? 

Il y a des commentaires très drôles sur Letterboxd. Les commentaires sur Letterboxd, c'est un peu les nouveaux commentaires TikTok, c'est hilarant. Les gens sont très inventifs.

Après, il y a aussi les personnes qui viennent me voir à la sortie des projections et qui me parlent de leur vie, de leur passé, parfois assez similaire à celui des personnages. Ça m'a beaucoup touché. À chaque fois que j'allais à une projection, je rencontrais des gens qui se confiaient à moi. C’est aussi un peu dur,  je ne pense pas avoir les compétences pour accueillir toutes ces confidences. En même temps, cela signifie que le film fait écho à des expériences vécues, et je trouve ça bien et beau.

Aviez-vous conscience que votre film ferait écho aussi largement ?

Non, pas vraiment. Je suis assez surpris. Il y a des hommes, des femmes, des enfants, des mamans… Parfois, au micro, certaines personnes se mettent tout à coup à raconter beaucoup de choses sur leur vie. C'est parfois délicat à recevoir. Mais tant mieux, je comprends.

Entretien réalisé par Rob Grams le 2 novembre 2026 

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