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« Nous devons diversifier nos tactiques » Entretien avec Pippi Van Ommen, activiste pour le climat


À l’occasion de la projection du documentaire de The System, un film qui suit trois personnes aux stratégies radicalement différentes (une activiste d’Extinction Rebellion, un diplomate et un militant antifasciste) confrontées à la défaite, ainsi qu’à la tenue d’une table ronde sur le thème “Climat, la non-violence à l’épreuve de l’urgence” à laquelle Nicolas Framont participait également, nous nous sommes entretenus avec Pippi Van Ommen, une des figures du mouvement Extinction Rébellion, aussi cofondatrice de Deep Canvassing Nederland, un mouvement qui promeut le changement social à travers des dialogues empathiques en tête-à-tête 

Les activistes climatiques sont de plus en plus criminalisés dans plusieurs pays européens. Dans le film, on vous voit être arrêtée et parfois être brutalisée. Comment peut-on s’adapter à cette situation ?

Nous devons diversifier nos tactiques et ne pas nous limiter à la désobéissance civile. L’activisme ne peut pas se résumer à mettre notre corps en danger. Par exemple, en ce moment, je frappe aux portes et engage des conversations individuelles — quelque chose de complètement différent de l’action directe.

En même temps, je pense que mettre son corps en danger restera toujours une part de l’activisme. Ça l’a toujours été, et ça le sera probablement toujours. La vérité, c’est que nous ne pouvons jamais nous protéger totalement de la violence policière ou de la violence de l’État. Cela fera souffrir des gens. Peut-être pas moi personnellement, mais quelqu’un d’autre.

D’une certaine manière, se protéger de ça est impossible. Parfois, il faut simplement le traverser — et c’est terrible. Mais cela peut aussi révéler la brutalité du système. Quand les gens voient cette violence, ils peuvent être révoltés. Quand mes parents voient des images d’arrestations ou de brutalité policière, par exemple, ils pensent : « Ce n’est pas acceptable. » Et la prochaine fois qu’il y aura une manifestation, il se peut qu’ils y participent eux aussi.

Certaines actions qui ne ciblent pas des individus – des blocages, des perturbations, des dommages matériels – sont qualifiées de « violentes » par les autorités. Au final, que voulons‑nous vraiment dire par violence ? C’est en fait une question que vous avez posée lors d’un atelier que l’on voit dans le film.

Pour moi, la violence signifie causer du tort — que ce soit aux personnes, aux objets, ou même à l’environnement. Autrement dit, il s’agit de détruire ou d’endommager quelque chose.

Pippi Van Ommen à gauche, Salomé Saqué à droite. Crédit : FIFDH

Mais je ne pense pas que la violence soit toujours intrinsèquement mauvaise. C’est là que réside le vrai débat. Parfois, les gens essaient de restreindre la définition et disent que la violence ne compte que lorsqu’elle est dirigée contre des personnes. Je ne suis pas d’accord avec ça. On peut être violent envers un objet, on peut être violent dans son langage — la violence peut prendre de nombreuses formes.

La définition de la violence est une chose. Le jugement moral que l’on y attache en est une autre. Par exemple, est-ce mal de lancer une pierre dans une fenêtre ? La plupart du temps, oui. Mais pas toujours. Dans certains contextes, cela peut être justifié.

La même ambiguïté apparaît dans la manière dont on parle des soi‑disant « mouvements terroristes ». D’un point de vue occidental, ils peuvent être qualifiés de terroristes. Mais si l’on change de perspective, ces mêmes acteurs peuvent être vus comme des libérateurs. Donc, la vraie question n’est pas seulement ce qu’est la violence, mais comment nous la jugeons. Et je ne pense pas que la violence soit toujours moralement mauvaise.

Mais vous avez été engagé dans un groupe — Extinction Rebellion — qui promeut la non-violence, mais il semble que votre réflexion à ce sujet ait évolué. Ou peut-être y avez-vous toujours pensé différemment, mais dans le film, on a l’impression que vous êtes en train d’évoluer, que vous y réfléchissez. Alors que pensez-vous maintenant : la non-violence est-elle un principe moral absolu, ou plutôt une tactique politique ? Votre position pourrait-elle encore évoluer selon les circonstances ?

Dans le film, ce que l’on voit provient des formations de base aux actions qu’Extinction Rebellion organise pour les personnes qui veulent participer. Lors de ces sessions, nous abordons les principes liés à la crise climatique, l’histoire de la désobéissance civile — que beaucoup de gens ignorent — et nous discutons aussi de la question de la violence. En tant que mouvement, XR s’engage à la non-violence. Mais dès le départ, nous avons également reconnu qu’il n’existe pas de définition unique et universellement acceptée de ce que signifie réellement la non-violence. Pour cette raison, nous n’avons jamais cherché à imposer une définition fixe. À la place, nous ouvrons la discussion et reconnaissons que le sens de la non-violence peut évoluer dans le temps et peut aussi différer d’une personne à l’autre.

Lors des formations, nous faisons parfois un exercice où les participants se positionnent physiquement dans une pièce. Nous présentons un scénario et demandons aux participants de se placer d’un côté s’ils pensent que c’est très violent, de l’autre s’ils pensent que c’est très non-violent, ou quelque part entre les deux. Ensuite, nous discutons des raisons qui ont motivé leurs positions. L’objectif n’est pas de fournir une définition toute faite, mais d’encourager les gens à réfléchir et à trouver leurs propres mots pour parler de ces questions.

Je pense que cela crée en réalité une base plus solide pour un engagement envers la non-violence. Au lieu d’imposer une règle, le mouvement invite chacun à définir lui-même jusqu’où il est prêt à aller. C’est aussi une manière de respecter l’autonomie des personnes – de ne forcer personne à participer à quelque chose dont il ne veut pas.

Quand on s’engage dans un mouvement avec des milliers d’autres, on rencontre inévitablement différentes perspectives, et il faut naviguer collectivement. D’une certaine manière, c’est un exercice démocratique.

Personnellement, ma position n’a pas beaucoup changé. Ce qui a évolué, c’est ma conscience de la diversité des stratégies au sein des mouvements sociaux – certains adoptent des tactiques violentes, d’autres non. Pour XR, pouvoir affirmer clairement que nous nous engageons à la non-violence est politiquement important. Mais cela ne signifie pas que le débat plus large sur les tactiques disparaît.

Nous avons parlé jusqu’à présent de la violence des activistes, celle sur laquelle les médias se concentrent principalement. Mais on parle beaucoup moins de la violence structurelle que représente le changement climatique lui-même. Selon vous, comment cette forme de violence se manifeste-t-elle ?

Partout. Elle se manifeste partout dans nos vies. Prenons quelque chose d’aussi simple que le café : derrière lui se cachent des systèmes d’extraction, des conditions de travail, des chaînes d’approvisionnement mondiales. Il en va de même pour la mobilité. Si vous voulez vous déplacer, l’option par défaut dans de nombreux endroits reste encore la voiture. Et même les alternatives qui semblent plus durables — comme les voitures électriques — reposent toujours sur l’extractivisme, sur l’exploitation minière des ressources, avec des conséquences sociales et environnementales très violentes.

La réalité, c’est qu’il est extrêmement difficile de se défaire de ces systèmes. La violence est inscrite dans de nombreuses structures qui organisent notre quotidien.

Ce qui est frappant, c’est que la plupart de cette violence ne se déroule pas là où nous vivons. Une petite partie seulement est visible dans nos propres villes ou dans notre expérience quotidienne. Une grande partie est externalisée vers d’autres parties du monde – des lieux que nous voyons rarement à moins de les chercher activement, par exemple à travers des documentaires ou des enquêtes journalistiques. C’est pourquoi la violence de la crise climatique reste souvent invisible, même si elle façonne déjà tant d’aspects de nos vies.

J’ai le même avis : on en parle beaucoup dans Frustration. Notre confort matériel limité dans nos sociétés occidentales – qui peut d’ailleurs disparaître très vite et qui disparaîtra -, ce petit avantage que la classe laborieuse a dans nos pays repose en réalité sur l’exploitation, encore plus dure, de la classe ouvrière dans d’autres pays. Je ne peux donc qu’être d’accord. Dans le film, Andreas Malm dit qu’il ne comprend pas l’activisme qui conduit à se faire arrêter comme une forme d’activisme en soi. Partagez-vous son point de vue ? Quand des activistes sont arrêtés ou condamnés pour leurs actions, cela renforce-t-il la cause ou l’affaiblit-il ? Je pose la question parce que j’ai l’impression qu’XR a joué sur cet aspect.

Je pense qu’Andreas Malm a tort sur ce point. Il n’y a pas beaucoup de sens à rejeter complètement les arrestations comme forme d’activisme. Mais en même temps, ce serait aussi une erreur de construire un mouvement entier uniquement autour de cette tactique.

Extrait de The System

Un des problèmes dans l’activisme, c’est que nous devenons souvent obsédés par les tactiques. On trouve une tactique qui semble fonctionner, puis on construit tout le mouvement autour d’elle. Mais cela devrait vraiment être l’inverse : on construit d’abord un mouvement, puis on utilise différentes tactiques selon la situation. Cela demande de la flexibilité. Les arrestations peuvent être une tactique parmi d’autres, mais elles ne doivent pas être la seule.

Il existe aussi un concept appelé « jiu-jitsu politique ». Je ne sais pas si vous connaissez ce terme. Il est très bien décrit dans le livre This Is an Uprising, qui étudie différents mouvements sociaux et les stratégies qu’ils ont utilisées pour mobiliser les gens. L’idée est que certaines formes de protestation créent un dilemme pour les autorités. Prenons un  blocage, par exemple. Les autorités ont essentiellement deux options. Elles peuvent arrêter les manifestants, ce qui peut sembler brutal et susciter de la sympathie — les gens peuvent voir quelqu’un se faire emmener et penser : « Ce n’est pas juste. » Mais si elles choisissent de ne pas intervenir, cela peut aussi bénéficier au mouvement, car la manifestation continue et plus de gens peuvent rejoindre. Dans ce sens, la situation devient une sorte de dynamique gagnant-gagnant pour les activistes.

Le mouvement, d’une certaine manière, force la société à se saisir de la question. En mettant nos corps en travers, nous créons un moment où les autorités et le public doivent réagir – ils ne peuvent pas simplement ignorer le problème. C’est ce que signifie l’idée de jiu-jitsu politique : exploiter le dilemme auquel sont confrontés ceux qui détiennent le pouvoir.

J’ai aussi vécu l’impact de cela très personnellement. Beaucoup de mes amis sont allés à l’université et avaient accès aux mêmes informations sur la crise climatique que moi. Mais à un moment donné, je me collais aux routes et me faisais arrêter, alors qu’eux ne le faisaient pas. Cela a soulevé des questions pour eux : « Pourquoi fait-elle ça ? » 

Plus tôt dans ma vie, je suis devenue végétarienne pour des raisons climatiques, et beaucoup de gens autour de moi l’ont accepté sans beaucoup de discussion. Mais la première fois que j’ai été arrêtée, la conversation a changé. Soudain, mes parents ont dû venir me chercher en prison. C’est devenu émotionnel d’une manière différente. Quand les gens voient que vous êtes prête à prendre de tels risques – que vous avez peur, que vous vous souciez suffisamment pour agir -, la gravité du problème devient beaucoup plus tangible. Dans ce sens, ces expériences peuvent avoir un impact réel sur les personnes autour de vous.

Les arrestations peuvent parfois provoquer une réaction dans l’opinion publique. On l’a vu pendant le mouvement des droits civiques, par exemple. Même avec les Gilets jaunes en France, lorsque certains des leaders ont été arrêtés devant les caméras, des personnes qui ne leur étaient pas initialement sympathiques ont parfois réagi en disant : « Ce n’est pas normal. » Des moments comme ceux-là peuvent révéler les limites de nos démocraties occidentales. Tant que vous exprimez simplement une opinion, cela est toléré. Mais dès que vous commencez à agir de manière perturbatrice, vous pouvez soudain découvrir que l’espace démocratique est plus étroit que vous ne le pensiez. Dans le film, on voit différentes stratégies pour faire face à la crise climatique, y compris des tentatives d’influencer directement les gouvernements. Pourtant, les résultats semblent souvent insuffisants au regard de l’ampleur de la catastrophe.

Il y a de nombreuses raisons à cela. Une explication évidente est l’influence de l’argent. Les gouvernements sont souvent profondément liés à des intérêts économiques puissants, et les grandes entreprises disposent d’un levier politique énorme.

Mais je pense aussi qu’une partie de la responsabilité nous incombe. Des institutions comme les Nations Unies ont été créées il y a des décennies avec l’idée qu’elles pourraient coordonner l’action globale. Pourtant, ces institutions n’ont réellement du pouvoir que si les gens se mobilisent autour d’elles et leur donnent un poids politique. Si les citoyen·ne·s se désengagent, ces institutions deviennent des coquilles vides. La démocratie ne peut pas se résumer à construire des institutions et à voter tous les quelques années. Cela ne devrait être que le point de départ. Une démocratie est vraiment vivante lorsque les gens participent continuellement, s’organisent et poussent ces institutions à agir. Aujourd’hui, beaucoup de gens se sentent déçus par la démocratie parce qu’elle ne délivre pas ce qu’elle avait promis. Mais peut-être qu’une partie du problème vient du fait que nous avons cessé de soutenir les mouvements populaires qui maintiennent les systèmes démocratiques sous pression.

Et bien sûr, les forces en face sont extrêmement puissantes. Lorsqu’il s’agit de sommes colossales d’argent, la lutte devient beaucoup plus difficile. Les grandes entreprises disposent de ressources immenses et entretiennent des relations étroites avec les gouvernements.

Ce n’est pas que les gouvernements ne comprennent pas le problème. C’est une question d’intérêts.

Aux États-Unis, l’influence de l’argent dans la politique est extrêmement visible et largement reconnue. Aux Pays-Bas, elle est beaucoup plus opaque et difficile à démontrer. Il existe des limites formelles sur le montant que l’on peut donner aux partis politiques, ce qui donne l’impression d’une régulation plus stricte.

Mais les liens entre la politique et les grandes entreprises existent bel et bien. Des personnes passent de postes gouvernementaux à de grandes entreprises, puis retournent dans le gouvernement. Cela crée des réseaux d’influence très denses, même lorsque les liens financiers directs sont plus difficiles à retracer.

Certains soutiennent que la désobéissance civile aliène l’opinion publique. Dans le film, il y a des scènes qui semblent valider cette idée : on voit en effet des « gens ordinaires » réagir de manière très agressive face à des blocages pacifiques. Quelle est votre interprétation de ce phénomène ? Comment répondez‑vous à cette critique ?

L’activisme n’a pas pour but de gagner un concours de popularité. Je ne cherche pas à être populaire, et ce n’est pas vraiment le but. L’activisme n’a pas seulement de la valeur lorsque les gens l’apprécient. Les actions perturbatrices sont conçues pour provoquer une réaction et forcer un débat public. Elles créent un moment où les gens doivent affronter la question : nous faisons une demande, et la société doit y répondre. Bien sûr, cela peut amener certains à trouver les activistes agaçants. Mais c’est presque inévitable quand on essaie de perturber le statu quo. L’important, c’est que l’action n’existe pas dans le vide – elle crée une conversation et force le sujet à entrer dans l’espace public.

En termes d’actions, vous avez également cofondé Deep Canvassing Nederland, qui repose sur des conversations empathiques en face à face. On en voit un exemple dans le film, où vous parlez avec un couple ayant des opinions clairement d’extrême droite. Pourquoi cette autre stratégie vous semble-t-elle importante ?

Pour moi, la raison est précisément que nous avons besoin d’une diversité de tactiques. La désobéissance civile reste importante - nous avons besoin de boycotts, de blocages… mais aussi de mouvements qui construisent des communautés solides. Mais nous devons aussi aller activement vers les gens, proposer des récits différents et remettre en question ceux qui dominent déjà la conversation publique.

C’était quelque chose que nous ne faisions pas suffisamment. Aux États-Unis, certains mouvements ont expérimenté le “deep canvassing” (ndlr : porte-à-porte “en profondeur”) et ont obtenu des résultats très prometteurs. Les recherches suggèrent que dans environ 10 % de ces conversations, les gens changent durablement d’avis. À première vue, cela peut sembler peu – mais si 10 % des personnes d’une communauté changent de point de vue, c’est en réalité énorme. Montrez-moi une autre tactique qui produit ce genre de résultat. C’est pourquoi nous avons voulu introduire cette approche aux Pays-Bas et voir si elle pouvait fonctionner ici aussi.

On peut également voir l’importance des conversations directes dans les campagnes électorales. Par exemple, lors de sa campagne, l’équipe de Zohran Mamdani a beaucoup misé sur le porte-à-porte. Beaucoup pensent qu’il a réussi principalement grâce aux réseaux sociaux ou à ses idées – ce qui a bien sûr compté – mais ils ont également construit une campagne de terrain extraordinaire. En une seule année, les bénévoles ont frappé à environ quatre millions de portes à New York, dans une ville de près de huit millions d’habitants. Ils ont formé environ dix mille bénévoles, qui ont eu des millions de conversations avec des électeurs. Ce niveau de visibilité et d’engagement direct a fait une réelle différence.

Vous l’avez vous-même expérimenté ? Dans votre propre expérience, ces conversations ont-elles réellement changé l’opinion des gens ?

Oui, je l’ai expérimenté moi-même — et le voit un peu dans le film.

La semaine dernière encore, je faisais du porte-à-porte et j’ai parlé avec un homme qui avait un drapeau palestinien sur sa porte d’entrée. Au début, il était très détaché : « Ça ne sert à rien, je vais juste me concentrer sur mon travail et m’occuper de ma famille. » Et c’est compréhensible – je peux comprendre ce point de vue. C’était aussi un immigrant qui ne parlait pas le néerlandais ; il avait un passeport néerlandais mais ne se sentait pas vraiment néerlandais. Nous avons parlé de la façon dont je le considère comme faisant partie de la société néerlandaise, pourquoi je m’en préoccupe et pourquoi je passe mon temps libre à frapper aux portes. J’ai expliqué pourquoi je veux qu’il s’en préoccupe aussi. Quelque chose a changé au cours de cette conversation. À la fin, il a dit : « Vous savez quoi ? Pour la prochaine élection, je vais voter. » C’est le minimum, bien sûr, mais c’est déjà quelque chose. Il m’a même remercié de lui avoir montré qu’il y a plus à faire. Et ce n’est que le début. C’est très encourageant, surtout avec les élections municipales qui approchent bientôt.

Nous avons la même élection en ce moment en France. La moitié des électeurs et électrices ne se sont pas déplacés.

Mais vous ne pouvez pas laisser votre pouvoir à quelqu’un d’autre ! Le cycle électoral français est un peu particulier, donc c’est différent. Aux Pays-Bas, ça fonctionne autrement. Quoi qu’il en soit, je suis vraiment contente que cet homme aille voter – ça fait une différence tangible

En France, il me semble que nous arrivons au stade où le système électoral fonctionne davantage comme un moyen de maintenir l’ordre, plutôt que comme une  possibilité pour le renverser. 

Les élections françaises semblent un peu dysfonctionnelles. Le calcul des votes et la façon dont ils se traduisent en sièges est déroutant. Aux Pays-Bas, quand je vote, mon vote compte directement pour un pourcentage des sièges. Cela semble beaucoup plus direct et clair.

Exactement. Votre option en France à ce stade est le plus souvent, pour s’opposer à l’extrême droite, de voter pour les personnes qui, la semaine suivante, vont vous réprimer dans la rue. C’est la principale option démocratique que vous avez. Ça devient presque un piège. Mais c’est une autre question. Avec toutes ces discussions, qu’avez-vous appris sur la façon dont les gens perçoivent la crise climatique ?

Je me souviens d’une conversation qui m’a vraiment marquée. Je parlais avec une femme qui se plaignait au départ de « ces stupides activistes climatiques sur l’autoroute… ». Et j’ai réalisé qu’elle parlait de moi – j’avais été l’une de ces activistes. Elle était choquée : « Quoi ? Vous avez fait ça ? » Nous discutions depuis un moment, elle m’aimait bien en tant que personne, et moi je l’aimais bien aussi. Alors nous en avons parlé, et à la fin de notre conversation, elle a dit : « Je trouve très courageux ce que vous avez fait. » Cette petite interaction peut changer la perception. La prochaine fois qu’elle entendra parler de « stupides activistes climatiques », elle pourrait se souvenir qu’elle en a rencontré une qui était gentille et réfléchie. Les rencontres personnelles comme celle-là peuvent rendre l’activisme humain, et pas seulement abstrait ou antagoniste.

C’est un peu personnel, mais je pense que ça résonne plus largement : dans le film, il y a des moments où vous semblez épuisée. Le réalisateur vous demande si vous avez le temps de vous reposer, et vous semblez ressentir un certain sentiment de culpabilité lorsque vous prenez de vraies vacances. C’est quelque chose qui arrive à beaucoup de militants et qui peut décourager les nouveaux venus, qui craignent que le militantisme ne prenne toute leur vie. Avez-vous trouvé un certain équilibre maintenant ? Et pensez-vous que c’est important ? En France, on parle même de « burn-out militant ».

Oui, ça se voit partout. Je pense que j’ai trouvé un équilibre. Ça ne me dérange pas de travailler dur – même s’il n’y avait pas de crise climatique, j’aimerais quand même être occupée. Je suis naturellement une personne très active. Mais j’ai travaillé sur cette culpabilité. Se sentir coupable n’aide pas.

Il y a aussi un récit dans l’activisme autour du sacrifice. Et oui, le sacrifice fait partie de l’histoire : la liberté ne vient pas gratuitement, elle a un coût. Mais nous n’avons pas besoin de tout sacrifier. Nous devons agir un peu plus, oui, mais pas au détriment complet de notre bien-être. Parfois, il faut se dire : « Je n’irai pas à cette manifestation ce mois-ci, j’ai besoin de temps pour moi. » C’est important si vous voulez tenir sur le long terme. J’ai appris à prendre soin de moi pour pouvoir continuer le travail de manière durable. Personnellement, tomber amoureuse m’a aussi aidée. Cela m’oblige à prendre du recul parfois, et ça m’a permis de trouver un équilibre plus sain. 

J’ai apprécié que vous parliez de stratégie, parce qu’on n’en parle pas assez à ce stade. On discute beaucoup de sensibilisation, mais la stratégie est souvent négligée. Avez-vous des idées à ce sujet ?

Absolument. Le mouvement des droits civiques, par exemple, était très stratégique. Ils avaient même des écoles où les activistes apprenaient et planifiaient la stratégie à l’avance. C’est ainsi que des actions comme le boycott des bus ont été conçues : de manière réfléchie, en prêtant attention à ce qui fonctionnerait réellement.

J’aimerais voir plus de gens se réunir et poser les questions clés : Qui sont mes alliés ? Avec qui essaie‑je de construire ? Quel est mon calendrier ? Quelles tactiques fonctionneront le mieux ? Souvent, les activistes perdent du temps à essayer de convaincre les politiciens. Il faut se concentrer sur les personnes et les réseaux qui comptent pour votre campagne — et faire preuve de créativité.

Un exemple néerlandais qui illustre bien cela est le mouvement contre “Zwarte Piet” (ndlr : le Père Fouettard), une tradition qui met en scène des “blackface” (ndlr : le fait pour une personne blanche de se grimer en personne noire). En 2010, un groupe d’artistes a dit : « Ça suffit. » Ils ont planifié une campagne sur 15 ans, avec trois objectifs clairs :
– Établir une journée nationale le 1er juillet, commémorant l’abolition de l’esclavage aux Pays-Bas.
– Mettre fin à l’utilisation du blackface lors des célébrations du Père Fouettard, en créant des festivités inclusives pour tous les enfants.
– Introduire l’enseignement de l’histoire coloniale dans toutes les écoles.

Ils ont utilisé différentes stratégies pour chaque objectif :
– Pour le blackface, ils ont perturbé les parades du Père Fouettard
– Pour l’éducation, ils ont mobilisé les enseignants et élaboré un programme scolaire.
– Pour la journée nationale, ils ont travaillé avec les gouvernements locaux.

Pendant 15 ans, ils sont restés concentrés sur leurs objectifs, ont adapté leurs tactiques et ont finalement réussi. C’est un exemple incroyable de stratégie à long terme : objectifs clairs, tactiques adaptées, calendrier défini, et construction de pouvoir dans le temps. C’est quelque chose que nous faisons rarement dans l’activisme climatique — planifier stratégiquement sur plusieurs années avec des étapes concrètes.

Propos recueillis et traduits par Rob Grams le 14 mars 2026. 

https://frustrationmagazine.fr/charlotte-polifonte
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https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret


Rob Grams
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Co-rédacteur en chef
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