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Dette et pétrodollars : les vraies raisons de la capture de Maduro


« Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis, et réciproquement », proclamait en 1953 Charles Wilson, son PDG, au moment même où il prenait la tête du Pentagone et où il continuait à détenir des actions de son entreprise, qui exécutait des contrats très importants pour le gouvernement. Plus de soixante-dix ans plus tard, après avoir englouti une dizaine de milliards de dollars pour sauver General Motors, et des milliers de milliards pour empêcher l’effondrement du système financier devenu incontrôlable depuis 2008, le cynisme de cette formule ne cesse d’être démontré. L’économie américaine repose sur une contradiction permanente : un discours officiel célébrant le marché et la responsabilité individuelle, tandis que l’État fédéral mobilise en réalité l’argent public et s’endette massivement pour soutenir les grandes entreprises. Pour maintenir la confiance mondiale dans le dollar, qui lui permet de financer cet endettement, les États-Unis mènent depuis des décennies une politique impériale et guerrière. L’intervention dramatique au Venezuela en est une énième démonstration.

Les États-Unis apparaissent auprès du grand public comme une superpuissance. Celle-ci est en réalité très fragile, en particulier à cause de son déficit commercial. Un pays est en déficit commercial lorsqu’il importe plus de biens et de services qu’il n’en exporte. Autrement dit, il achète davantage au reste du monde qu’il ne lui vend. Les États-Unis sont dans cette situation de manière quasi permanente depuis les années 1970. En 2024 et 2025, leur déficit commercial total s’est établi autour de 1 000 milliards de dollars par an, un niveau historiquement élevé. Cela signifie concrètement que la consommation américaine repose largement sur des produits fabriqués à l’étranger. L’industrie manufacturière américaine ne représente en effet plus qu’un peu plus de 10 % du PIB, dont la croissance vient principalement des services, de la finance, et de la technologie. Le modèle économique des Etats-Unis repose ainsi sur un afflux constant de marchandises venues du reste du monde. Comme le résumait déjà Emmanuel Todd dans son excellent livre Après l’empire en 2002 : « Le mouvement de la société et de l’économie américaines vers l’inégalité et surtout l’inefficacité a fini par renverser le rapport des États-Unis au monde. Hyperpuissance autonome en 1945, l’Amérique est devenue pour l’économie mondiale, un demi-siècle plus tard, une sorte de trou noir, absorbant marchandises et capitaux mais incapable de fournir en retour des biens équivalents. »

Lorsqu’un pays importe durablement plus qu’il n’exporte, il doit bien sûr financer cet écart : acheter plus que ce qu’on vend oblige à trouver de l’argent pour combler la différence, un peu comme si vous dépensiez plus que votre revenu. Dans le cas américain, ce financement passe par la dette publique qui dépasse désormais 38 000 milliards de dollars. Elle résulte de déficits budgétaires répétés, c’est-à-dire d’une situation dans laquelle les dépenses de l’État excèdent durablement ses recettes fiscales. Pour l’année fiscale 2024, le déficit fédéral américain a atteint ainsi 1 800 milliards de dollars, soit 6,4 % du PIB. Une partie de cette dette est détenue à l’étranger : la Chine en détient environ 772 milliards de dollars. Elle n’est toutefois plus le premier créancier des États-Unis, le Japon occupant désormais cette position, car elle souhaite depuis quelques années réduire son exposition au dollar, critiquant ouvertement l’incapacité des Etats-Unis à contenir leur endettement. 

La puissance américaine repose sur l’acceptation par le reste du monde de financer son économie

Le dollar reste toutefois toujours la principale monnaie de réserve internationale, ce qui permet aux États-Unis d’emprunter à des conditions plus favorables que n’importe quel autre pays. Les marchés financiers américains demeurent les plus attractifs du monde. Mais cette position repose de plus en plus sur la confiance du système international, plutôt que sur la performance économique réelle de son modèle. La puissance américaine résulte surtout de l’acceptation, par le reste du monde, de financer son modèle. La dette publique, en elle-même, n’est pas un mal économique. Elle constitue un instrument classique de politique publique, permettant de financer des investissements de long terme ou de combattre les effets des crises économiques. Le problème américain ne tient donc pas seulement au niveau de la dette, mais à la manière dont elle s’est constituée. Depuis les années 1980, l’explosion de la dette fédérale américaine résulte de choix politiques largement favorables aux entreprises et aux ménages les plus aisés, avec une politique fiscale durablement orientée en faveur des hauts revenus et des grandes entreprises, comme nous le constatons en France. Ainsi, ces politiques ont réduit les recettes publiques tout en concentrant les gains fiscaux en haut de la distribution des revenus. Dans le même temps, les dépenses sociales ont été restreintes et les dépenses militaires et sécuritaires ont été renforcées et financées par la dette publique. 

Pour soutenir cet édifice inégalitaire, les États-Unis ne dépendent bien sûr pas uniquement de l’épargne étrangère. Depuis la crise financière de 2008, la Fed (Banque centrale américaine) est intervenue massivement pour éviter l’effondrement du système économique. Concrètement, elle a racheté à grande échelle des dettes émises par l’État. Ce mécanisme a permis d’injecter d’énormes quantités d’argent dans l’économie, de stabiliser les marchés financiers et de rendre la dette publique plus facile à supporter. La pandémie de Covid a prolongé cette logique. Face à la crise économique, la banque centrale a continué à soutenir l’activité, maintenant des taux d’intérêt très bas et laissant circuler beaucoup d’argent. 

Mais cette stratégie a fini par montrer ses limites. Entre 2021 et 2023, l’inflation est fortement repartie à la hausse aux États-Unis. Cette situation ne vient pas fondamentalement de la politique monétaire des États-Unis, mais de la sortie de la crise sanitaire qui a provoqué une forte hausse de la demande. Les ménages ont augmenté rapidement leurs dépenses, en particulier grâce à l’épargne accumulée pendant les confinements, et les entreprises ont ainsi pu augmenter facilement leur prix. Cette reprise s’est heurtée à des contraintes du côté de l’offre. Les chaînes d’approvisionnement mondiales ont été désorganisées par la pandémie (le transporteur maritime CMA-CGM en a par exemple profité pour beaucoup augmenter ses tarifs et générer énormément de profit), entraînant des pénuries et une hausse des coûts de production que les grands groupe ont plus que répercuté sur les prix pour augmenter leur marge, tout comme la hausse des prix de l’énergie et des matières premières, accentués par la guerre en Ukraine. Face à ce retour marqué de l’inflation, la Fed a dû changer de stratégie. Elle a relevé ses taux d’intérêt afin de freiner la hausse des prix. Le mécanisme est le suivant : la hausse des taux d’intérêt freine la consommation et l’investissement, car emprunter coûte plus cher, ce qui réduit la demande dans l’économie. Face à des clients plus rares ou plus prudents, les entreprises ont moins de pouvoir pour augmenter leurs prix et cela limite donc l’inflation. Cette stratégie reste toutefois délicate : une hausse des taux accroît le coût de la dette pour l’État, les entreprises et les ménages, ce qui peut freiner excessivement l’activité économique.

Les États-Unis ont besoin que le dollar soit massivement utilisé dans le monde

Ce contexte inflationniste a poussé la Fed à revoir sa politique monétaire, mais rend également d’autant plus indispensable l’utilisation mondiale du dollar. En effet, l’équilibre du système nord-américain repose sur un privilège décisif : le rôle international du dollar. La valeur d’une monnaie repose avant tout sur ce qu’elle permet d’acheter. Un dollar n’a pas de valeur intrinsèque : il n’est qu’un intermédiaire d’échange dont le pouvoir dépend de la quantité de biens et de services disponibles dans l’économie. Les problèmes apparaissent lorsque la quantité de dollars en circulation augmente beaucoup plus vite que les richesses réellement produites. Dans ce cas, l’économie se retrouve avec une abondance d’argent face à une offre limitée de biens et de services. Cette situation peut créer mécaniquement une hausse des prix, car face à une demande soutenue par une masse monétaire excessive, les entreprises peuvent relever leurs prix sans craindre de perdre leurs clients. Dans les cas extrêmes, ce processus peut conduire à une spirale inflationniste, où les prix s’emballent à un rythme difficile à maîtriser. Injecter de la monnaie peut soutenir l’activité économique tant que l’économie dispose de capacités de production inutilisées. En revanche, lorsque la création monétaire s’éloigne durablement de la production réelle, elle peut finir par diminuer la valeur de la monnaie et par provoquer une inflation potentiellement déstabilisatrice pour l’ensemble de l’économie. 

Pour limiter ce danger auquel ils sont confrontés étant donné la faiblesse de leur production locale et leur déficit commercial, les États-Unis disposent d’un avantage unique. Une grande partie des dollars émis ne circule pas uniquement sur leur territoire, mais dans le reste du monde. Le dollar est utilisé pour le commerce international, les échanges financiers et surtout pour l’achat de matières premières stratégiques comme le pétrole ou le gaz naturel. Cette demande mondiale absorbe une part importante de la monnaie créée, réduisant la pression inflationniste intérieure. Comme je l’ai dit, les États-Unis créent énormément de dollars, notamment pour financer leurs déficits et leur dette. Si tous ces dollars restaient aux États-Unis, ils pourraient faire rapidement monter les prix à l’intérieur du pays. Mais grâce à la domination du dollar, une partie importante de la monnaie créée est “absorbée” par le reste du monde. 

Les pétrodollars pour préserver la domination du dollar

En pratique, les États-Unis ont un intérêt vital à préserver ce statut, s’ils ne veulent pas modifier leur modèle économique en faisant contribuer leur classe dominante, car tant que le dollar reste la principale monnaie de réserve internationale, ils peuvent financer leurs déficits à moindre coût et repousser les effets négatifs de leur endettement. Pendant longtemps, ce statut de principale monnaie était protégé par les accords de Bretton Woods qui rendaient les dollars seules monnaies convertibles en or, ce qui assurait la confiance du monde entier en cette monnaie.  Ce système s’est fissuré dans les années 1960, quand la guerre du Vietnam et le militarisme ont creusé les déficits américains. Les dollars se sont alors accumulés hors des États-Unis, tandis que les réserves d’or ont fondu. En août 1971, le président américain Richard Nixon a donc mis fin unilatéralement à la convertibilité du dollar en or. Ne pouvant pas reposer sur l’or, la demande mondiale de dollars, indispensable au modèle économique américain, repose depuis sur l’or noir, c’est à dire le pétrole. Le choc pétrolier de 1973, provoqué par l’embargo de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) à la suite de la guerre du Kippour, a transformé le baril de pétrole en instrument central des rapports de force internationaux. 

C’est à ce moment là qu’a émergé le système des pétrodollars : entre 1974 et 1975, Washington ont conclu avec l’Arabie saoudite une série d’accords bilatéraux dans lesquels Riyad s’engage à vendre son pétrole en dollars et à recycler ses excédents financiers dans la dette et les marchés américains. En échange, les États-Unis garantissent à l’Arabie Saoudite la protection militaire et l’accès privilégié aux armements. L’ensemble des pays de l’OPEP adoptent alors le dollar comme monnaie de référence, parce que le système financier mondial (banques, assurances, transport maritime, etc.), est structuré autour de cette monnaie. Durant les années 1980 et 1990, le mécanisme fonctionne à plein régime. Les pays importateurs doivent se procurer des dollars pour acheter du pétrole, les pays exportateurs replacent ces dollars dans les bons du Trésor américain ou les banques occidentales. 

La politique extérieure américaine est entièrement tournée par le maintien de ce système, indispensable à son modèle économique. Tant que le pétrole reste une ressource stratégique et que les marchés mondiaux demeurent structurés autour du dollar, ce système perdure. Mais à mesure que le monde s’oriente vers une multipolarité monétaire et énergétique, il est menacé. C’est pourquoi Washington est prêt à employer la force pour empêcher toute remise en cause sérieuse de la domination du dollar dans le système monétaire mondial. On se rappelle qu’en 2000 l’Irak avait commencé à facturer une partie de son pétrole en euros. Cette décision fut rapidement renversée après l’invasion menée par les États-Unis et leurs alliés, qui rétablirent le rôle du dollar pour les ventes pétrolières irakiennes. Quelques années plus tard, en 2011, la Libye aurait évoqué la création d’un « dinar-or » pour vendre son pétrole hors du dollar, projet interrompu après l’intervention guerrière occidentale. Et les tensions ont été également très fortes avec l’Iran, quand ce pays a lancé en 2008 une bourse internationale du pétrole permettant des échanges en rials iraniens. Ces épisodes s’inscrivent dans une dynamique globale de dédollarisation. Plusieurs blocs régionaux et grandes économies ont cherché à réduire leur dépendance au billet vert. En Amérique latine, des projets tels que le Sucre du bloc ALBA ont montré dès les années 2010 une volonté d’alternatives régionales. La Chine a multiplié les accords bilatéraux dans sa monnaie avec l’Arabie Saoudite, la Russie et d’autres pays fournisseurs d’énergie, transformant des pans significatifs du commerce pétrolier mondial.  

Dans ce contexte, la puissance militaire sert à dissuader des alternatives crédibles au dollar. L’histoire des États-Unis le démontre : à la fin de la guerre froide, les États-Unis avaient cru pouvoir imposer sans rival une domination économique globale, justifiant la baisse de leurs dépenses militaires entre 1990 et 1998. Mais à partir des années 2000, le déficit commercial s’est creusé et Washington a réinvesti massivement dans son appareil militaire pour défendre ses positions stratégiques. En 2011, le budget militaire américain approchait les 800 milliards de dollars, en 2026 il dépasse les 900 milliards de dollars.

L’intervention au  Venezuela prolonge l’Irak de 2003 et la Libye de 2011

Cette logique atteint, en janvier 2026, un degré de brutalité presque caricatural avec l’intervention directe des États-Unis au Venezuela. Ils ne font même plus semblant d’agir « au nom de la démocratie » et ne prennent plus la peine d’inventer de grands mensonges, comme celui des armes de destruction massive en Irak, même si le récit du narcotrafic, invoqué initialement pour justifier l’opération, apparaît lui aussi en grande partie fabriqué. Cette opération s’inscrit dans la continuité historique du système des pétrodollars. Le Venezuela concentre un paradoxe insupportable pour Washington : il détient les plus grandes réserves pétrolières prouvées du monde tout en échappant, au moins partiellement, au contrôle politique, économique et monétaire américain. Depuis deux décennies, Caracas a cherché à diversifier ses partenaires, à contourner le dollar, à échanger son pétrole contre d’autres devises ou via des accords bilatéraux, notamment avec la Chine, la Russie ou l’Iran. Dans un contexte où la domination du dollar est déjà fragilisée, laisser une telle masse de pétrole hors du circuit du pétrodollar devient inacceptable pour les États-Unis. À cela s’ajoute la volonté de Trump de permettre à nouveau aux majors américaines de s’enrichir au Venezuela. Durant une large partie du XXᵉ siècle, l’exploitation du pétrole au Venezuela fut concédée à des majors américaines dans des conditions extraordinairement favorables, quasiment gratuites, héritées de l’ordre international colonial. La nationalisation progressive du secteur, amorcée dans les années 1970 puis renforcée sous Hugo Chávez,  a visé précisément à corriger cette spoliation historique et à réaffirmer la souveraineté nationale sur le pétrole. Ce que Washington qualifie aujourd’hui de vol était en fait la récupération de richesses longtemps extraites au bénéfice d’intérêts étrangers.

L’intervention des États-Unis au Venezuela est ainsi une sorte de mise à jour violente d’un vieux logiciel impérial : sécuriser l’accès aux ressources pétrolières et envoyer un signal clair à tous les États tentés par l’émancipation monétaire. Le but est de leur montrer que contester le rôle du dollar, surtout lorsqu’on contrôle une ressource énergétique stratégique, expose à des représailles extrêmes. Pour les États-Unis c’est la survie d’un modèle économique fondé sur la dette pour financer les riches et les grandes entreprises qui se joue. En ce sens, le Venezuela de 2026 prolonge l’Irak de 2003 et la Libye de 2011 : autant de guerre ou d’interventions où la défense du pétrodollar s’est traduite par la destruction d’États, l’effondrement de sociétés entières et la banalisation de la guerre comme instrument de régulation du capitalisme mondial. Cette violence est le produit logique d’un système prêt à massacrer des populations pour préserver les privilèges exorbitants de sa classe dominante.

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Guillaume Étievant
Guillaume Étievant
Responsable éditorial
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