Parce que vous avez lu quelques livres, vu quelques films, et fait une licence à la fac de Dijon, vous ressentez une sorte de honte liée à votre incroyable position de domination mêlée à une sorte de fierté inavouée pour ce qui concrétiserait votre exceptionnelle ascension sociale (vous êtes locataire et à peine au dessus du SMIC) ? On va vous décevoir : vous n’êtes pas vraiment le bourgeois que vous croyez être. Mais le fait que vous le répétiez à l’envie en dit beaucoup sur la façon dont la vraie bourgeoisie est parvenue à recomposer notre perception de la lutte des classes, à travers un “classisme” à la fois arrogant et victimaire qu’il serait possible de “déconstruire” si vous lisez les bons livres et êtes abonnés aux bons comptes Instagram.
Ce sujet nous intéresse à plus d’un titre à Frustration. Notre magazine qui existe depuis 2013 a commencé à gagner en notoriété fin 2018-2019 comme un média de lutte accompagnant le mouvement des Gilets Jaunes. Le public de Frustration était alors très proche de celui qui occupait les ronds points. Mais depuis quelques années, l’élargissement des thématiques que nous traitons et notre présence accrue sur certains réseaux sociaux (en particulier Instagram) nous a ouvert un nouveau lectorat qui nous ignorait totalement jusqu’ici : plus urbain, plus diplômé, plus « de gauche » au sens identitaire du terme, davantage militant en organisation mais pas forcément beaucoup plus fortuné - bref plus « bobo ». Jusqu’ici notre capacité à réunir ces deux lectorats faisait notre fierté plutôt que de les opposer bêtement. Le problème c’est que nous avons constaté qu’une partie non négligeable de ce second lectorat semble obsédé par une sorte de mauvaise conscience, persuadé qu’il est d’être « bourgeois » et demandant sans cesse des clés pour « se déconstruire » en tant que tel - des préoccupations bien éloignées de celles qui sont en réalité les nôtres.
La haine du “bobo”, la grande réussite de l’extrême droite : avoir transformé le clivage de classe en une pure question culturelle
En 2000, le journaliste conservateur américain David Brooks remet au goût du jour le terme de “bobo”, contraction de “bourgeois” et “bohème”, et lance l’un des concepts les plus utiles à une transformation de la lutte des classes favorable à l’extrême-droite du XXIe siècle. En effet, les bobos se définissent par leurs pratiques culturelles et leur “progressisme” politique. Popularisé par la chanson de Renaud “les bobos” en 2006, et par les livres à succès du géographe Christophe Guilluy, le concept est fréquemment utilisé par le Rassemblement National à partir de 2012. Et pour cause : il permet à l’extrême-droite de désigner un adversaire dominant et de fonder une nouvelle classe sociale oppressive qui n’est pas, ô miracle, la bourgeoisie dont le RN est de plus en plus proche.

Pour y parvenir, le RN et ses satellites ont exacerbé le sentiment de mépris lié au niveau de diplôme ressenti par une partie de la population de la part des “diplômés urbains donneurs de leçon”. Le mépris social lié au niveau de diplôme est un phénomène sociologique réel en France, dont le système scolaire pétri de certitudes et de fables méritocratiques reproduit particulièrement les inégalités structurelles, notamment en humiliant les élèves issus des classes populaires. Mais il est bien secondaire en comparaison des inégalités et dominations patrimoniales et économiques, celles qui font que les loyers augmentent et que les salaires baissent. Mais ça tombe bien : le RN n’a jamais rien eu à dire là-dessus, pas plus qu’une bonne partie de la classe politique et médiatique française qui s’est jetée sur le concept de bobo pour désigner un adversaire d’autant plus facile à attaquer qu’il est largement fictif.
Une prouesse du RN et de la droite est donc d’avoir réussi à instrumentaliser le sentiment de mépris lié au diplôme pour recouvrir et servir entièrement de substitut aux questions de classe, ce qui permet à un petit patron qui gagne 5 000 euros par mois et exploite goulument ses salariés de se sentir prolétaire et à un étudiant qui vit avec 500 euros par mois, qui travaille à côté de ses études dans un supermarché, dans un bar ou au McDonald (comme plus de la moitié des étudiants), et fait la queue à l’aide alimentaire, de se sentir bourgeois.
Mais l’opération de mise à l’arrière plan de la question économique n’aurait pas aussi bien fonctionné si la gauche et l’extrême-gauche ne s’était pas également engouffrée dans la brèche de la stigmatisation des “bobos”, stigmatisation d’autant plus évidente que le monde militant de gauche adore se détester, se trier, s’accuser mutuellement. Ce segment fait de travailleurs culturels, de travailleurs sociaux, d’étudiants, de petits fonctionnaires et de profs n’arrive plus à voir que, que ce soit sur le plan culturel et économique, il est infiniment plus proche d’un ouvrier ou d’un employé que d’un vrai bourgeois. En exagérant à mort ces écarts culturels qui sont bien plus des écarts de goûts et de mode de vie que de « culture » stricto sensu, non seulement on ne sert à rien, mais pire, on crée une frontière qu’il nous appartient de fracasser au plus vite pour permettre les indispensables alliances de classes dont nous avons besoin pour avancer.
Pour parvenir à donner une consistance de gauche à l’idée selon laquelle un peu de diplôme, ou même la simple maîtrise de quelques références dites légitimes, fait de vous un bourgeois, il a suffi de (mal) lire Pierre Bourdieu.
Le “capital culturel” seul ne signifie pas l’appartenance à la bourgeoisie
En 1979, le sociologue Pierre Bourdieu publie La Distinction, critique sociale du jugement. Cet ouvrage très influent met au coeur de l’analyse des inégalités sociales et de leur perpétuation dans le temps la question des pratiques culturelles, entendues au sens large (cela inclut les loisirs, la fréquentation du théâtre, du cinéma ou de l’opéra, mais aussi la façon de se nourrir et de s’habiller). Toujours en lien avec les positions économiques des individus, ces pratiques culturelles viennent fonder une appartenance de classe, en distinction vis-à-vis des classes subalternes. Depuis, une abondante littérature, des films, des séries, sont venus mettre en scène les décalages, incompréhensions ou humiliations qui adviennent lorsqu’un individu d’une classe subalterne tente de gravir les échelons sociaux : devenir riche ne suffit pas, il faut aussi savoir lire les bonnes choses, parler d’une certaine manière, se vêtir de telle ou telle façon etc. Ce faisant, et parce que ces récits de “transfuge de classe” sont écrits par des gens qui sont plus à l’aise pour nous raconter ce qu’ils lisent que ce qu’ils gagnent, la question économique a été progressivement mise au second plan, et le “capital culturel”, c’est-à-dire cet ensemble de comportements et de dispositions qui permettent d’accéder à un certain niveau de distinction sociale, a été mis sur le même plan que le capital économique, voire l’a invisibilisé.
La notion même de “capital” culturel, reprise tel quel sans contradiction car elle provient d’un éminent sociologue (dont nous-mêmes sommes de fidèles lecteurs), est pourtant problématique : le capital, selon Karl Marx, ce n’est pas une quantité de richesse mais un rapport de pouvoir dans une économie capitaliste. Le capital culturel ne peut donc pas non plus être une quantité de savoir (j’ai lu plein de livres, j’ai vu plein de films en noir et blanc, je peux citer Nietzche tant de fois au cours d’une semaine…) mais bien un rapport de pouvoir au sein d’un système de domination. Hélas, la notion de capital culturel s’est progressivement imposée comme un volume et non plus un rapport. Et l’évolution de ce rapport dans le temps est généralement mise de côté par des gens qui estiment disposer d’un “grand capital culturel” qui les mettrait en position dominante vis-à-vis du reste de la population - ces incultes. Le problème n’est donc pas tant la notion de capital culturel elle-même que la manière dont elle est aujourd’hui fréquemment mobilisée : on parle d’un “gros capital culturel” comme on parlerait d’un compte en banque rempli de livres, de diplômes et de références légitimes, en oubliant que chez Bourdieu lui-même ce capital n’a de sens qu’en fonction des positions sociales et des possibilités qu’il ouvre.
Ce qui constituait un capital dans les années 1970 ne l’est plus nécessairement 50 ans plus tard. Les savoirs, compétences ou modes de vie qui donnaient un certain pouvoir dans la société de classe des années 1970 n’ont plus du tout la même valeur en 2026. Pire : le capital culturel vaut de moins en moins face au capital économique, dans une société qui est bien plus capitaliste qu’à l’époque où Bourdieu écrivait La Distinction. Pour le dire autrement, la massification scolaire et l'accès beaucoup plus large aux ressources culturelles ont diminué la rareté de certains marqueurs autrefois fortement distinctifs, tandis que le patrimoine et le capital économique restent extrêmement concentrés.
Prenons donc le cas du diplôme, qui continue d’être érigé par l’extrême-droite mais aussi par la gauche comme la preuve ultime que vous êtes un dominant : en 1979, l’année de publication de la distinction, sur l’ensemble des gens en âge de passer le baccalauréat, seuls 17% validaient un baccalauréat général. Et environ 8% un baccalauréat technologique. C’est tout. Ce qui signifie que moins de 25% d’une génération accédait à des études supérieures et donc aux fameux diplômes. Forcément, ils étaient à l’époque un marqueur de pouvoir bien plus fort qu’aujourd’hui. Les lycéens des années 2010 étaient plus de 35% à obtenir un baccalauréat général, 16% un bac technologique et 20% un bac professionnel. Les choses se sont accélérées depuis puisque que désormais, “74 % des enfants d’ouvriers ou d’employés âgés de 20 à 24 ans ont le baccalauréat alors que pour les enfants d’ouvriers ou d’employés âgés aujourd’hui de 45 à 49 ans, seuls 54 % possèdent ce diplôme”. D’une manière générale, “53 % des jeunes âgés de 25 à 29 ans sont diplômés de l’enseignement supérieur”, et 37% de ces diplômés de l’enseignement supérieur sont fils d’ouvriers ou d’employés (source : Ministère de l’Enseignement supérieur). Au sein même des diplômes il s’agirait aussi de distinguer ceux qui continuent d’ouvrir assez largement l’accès à certaines positions (médecine, droit, écoles de commerce, grandes écoles…) des autres. Car pendant que les études se démocratisaient, la bourgeoisie envoyait ses enfants dans des lieux plus exclusifs, plus élitistes : l’université publique ne donne par conséquent plus le capital qu’elle fournissait aux enfants de bourgeois dans les années 60. En se penchant un peu plus sur ce qu’on apprend concrètement dans ces grandes écoles pour enfants de bourgeois (HEC, X, médecine, droit etc.), on réaliserait alors que ces études bourgeoises qui mènent le plus aux positions de domination sont justement celles qui prédisposent le moins à une quelconque accumulation de “capital culturel” tel qu’entendu aujourd’hui par ceux qui l'invoquent constamment (le goût pour les sorties culturelles, la littérature, les essais etc). Pour les autres, les études supérieures ne sont plus nécessairement pourvoyeuses d’un véritable capital culturel, au sens de monétisable pour obtenir des positions dominantes dans la société.
Est-ce que tout ce beau monde devient mécaniquement cadre sup’ ?
Pierre Bourdieu (qui n’était pas marxiste, c’est quand même bien de le rappeler parfois) pense toujours le capital culturel en interaction avec le capital social (un gros carnet d’adresse, un réseau) et économique, et pas isolément. Au moment où il le développe dans les années 1970, les frontières de classes en ce domaine sont beaucoup plus marquées et les trois capitaux sont beaucoup plus co-dépendants qu’aujourd’hui. Pierre Bourdieu recompose la notion de “petite bourgeoisie” qui, dans le marxisme classique, désignait initialement le petit patronat et les petits commerçants, pour parler de ceux qui travaillent dans le pôle culturel, la communication, etc. Des gens qui ne sont pas toujours très bien payés mais disposent d’un fort capital symbolique (un travail qui a du sens, qui est valorisé et valorisant) dans cette nouvelle économie.
La possibilité d'accéder à des ressources culturelles et intellectuelles autrefois entièrement privatisées par la bourgeoisie est aujourd’hui bien plus facilitée, notamment grâce à Internet. De son côté le pôle culturel, désigné dans le passé comme “petite bourgeoisie” s’est largement précarisé : le CDI devient exceptionnel, les stages et les alternances remplacent le salariat, les conditions de travail sont mauvaises, les salaires en dessous des moyennes nationales, l’exploitation la plus crue mobilise la “passion” etc. Le constat est là et va ne faire que s’accroître avec l’ère de l’intelligence artificielle : il est beaucoup moins évident de monétiser sa “culture” qu’il y a encore quelques décennies. La droite bourgeoise s’en prend d’ailleurs systématiquement à l’université, considère les étudiants en sciences sociales comme des nuisibles, des paresseux, des non-productifs qui n’auront pas d’emploi. À la télé, on nous dit que faire des études ne sert à rien et qu'à l’ère de l’IA mieux vaut “monter son entreprise”. Voir des doctorants précaires qui n’auront pas de postes s’identifier à de grands bourgeois dans le contexte actuel a donc quelque chose de tragi-comique.
D’une manière plus générale, l’économie française a subi un processus de tertiarisation : c’est-à-dire de destruction des emplois industriels au profit du secteur des services. Dans ce cadre, il devient de moins en moins pertinent de considérer tous les employés de bureau comme des “bourgeois”. Dans la réalité, le salaire médian d’un employé de bureau est désormais en général inférieur aux emplois d’ouvriers. La raison en est que, contrairement à une croyance commune liée à sa supposée complexité, le travail de bureau est aussi facile à « rationaliser » que le travail à l’usine. Après la mise en place de l’organisation scientifique du travail de Taylor, les bureaux avaient « le monopole de la conception, de l’organisation, du jugement, de l’estimation des résultats, alors que rien ne devait se faire dans les ateliers en dehors de l’exécution matérielle de tout ce qui avait été pensé dans les bureaux » (H. Braverman). Sauf que depuis, le bureau lui-même a été soumis au même processus de rationalisation que le travail ouvrier, si bien que le travail de direction et d’organisation se trouve lui aussi parcellisé, divisé, au point de devenir un « processus de travail administratif ». L’employé de bureau a vu la réflexion progressivement éliminée de son travail, qui est réduit « à une simple répétition d’un petit nombre de fonctions ». Certes on se sert de son « cerveau » mais on s’en sert pour faire indéfiniment la même chose. Ce processus ne va faire que s’aggraver avec l’intelligence artificielle. En termes d’origines sociales, les employés de bureau sont souvent issus de familles ouvrières et vice versa. La différence qui subsiste est sur le genre : les emplois de bureau sont souvent féminins.
L’augmentation générale du niveau de diplôme n’est pas liée à un amour de la bourgeoisie pour la “culture”, mais à des nécessités produites par le capital en matière de productivité. Dès 1961, le sociologue Charles Arnold Anderson notait un paradoxe resté sous le nom de “paradoxe d’Anderson” : il constatait qu’avoir un diplôme plus élevé que ses parents ne garantissait pas d'obtenir une position sociale supérieure. En raison de la massification scolaire, les diplômes subissent une forme d'« inflation » : ils deviennent indispensables pour postuler, mais insuffisants pour s'élever socialement, entraînant un phénomène de déclassement (le fait de devoir exercer un emploi sous-qualifié par rapport à son niveau d'études). Ce processus est plus actuel que jamais.
Évidemment notre propos n’est pas de dire que tout cadre ou personne diplômée appartient en puissance à la classe laborieuse, partage les mêmes intérêts de classe qu’un ouvrier ou un employé - loin s’en faut. Une notion plus précise peut nous aider ici, celle de “classe d’encadrement capitaliste”, théorisée par Alain Bihr à la fin des années 1980. À Frustration nous utilisons plutôt celle de sous-bourgeoisie, mais, globalement, l’idée est proche : il désigne une classe entre la bourgeoisie et le prolétariat chargée d’encadrer le travail pour assurer la reproduction du capital. On y trouve notamment les cadres, les ingénieurs, les managers, les hauts-fonctionnaires, dans une plus large mesure, éventuellement les enseignants, le personnel politique et syndical, et les médias - c’est-à-dire des personnes qui, bien que ne possédant pas les moyens de production, sont en position de domination sur le prolétariat par leurs fonctions de commandement et leurs privilèges. On comprend bien que l’on parle ici de rapports de pouvoirs concrets et pas seulement de “culture” : si vous bénéficiez fortement du système capitaliste (que par ailleurs vous défendez activement), que votre entreprise vous a offert des actions, des primes ou des intéressements liés aux profits de celle-ci, que vous gagnez bien votre vie en “maximisant la productivité” d’autres salariés plus exploités que vous, vous faites effectivement partie du problème et du “bloc bourgeois” dont vous partagez les intérêts et généralement les valeurs. En revanche, si vous êtes un technicien du spectacle vivant, un salarié précaire d’association etc, et que par ailleurs vous vous battez pour l’abolition du capitalisme, vous n’encadrez pas grand chose et vous ne “maximisez” ni la productivité ni le profit de grand monde. Vous voyez la différence ?
Aujourd’hui, le dit “capital culturel”, au sens déformé et abstrait qu’il a pris aujourd’hui, est précisément celui qui est le plus accessible sans héritage, qui peut être mis en commun le plus facilement et qui peut permettre de “s’empuissanter” sans visée capitaliste. En termes de domination, il est infiniment moins pertinent que le capital économique et social, et que la position de pouvoir réelle dans laquelle vous vous trouvez.
Pourquoi certains diplômés votent à gauche et des ouvriers qualifiés à droite
Dans la droite lignée de tout ce que l’on vient de dire, on replie de plus en plus les questions politiques sur des questions culturelles. Mais contrairement à une idée reçue, si une partie des dits “bobos” votent à gauche (et maintenant largement LFI) bref se “radicalisent”, c’est bien souvent pour des raisons tout à fait économiques et sociales, et pas seulement parce qu’ils seraient moins racistes que d’autres.
Inversement on constate que l’électorat ouvrier RN (très surévalué dans le débat public) est généralement le plus installé, celui qui gagne assez correctement sa vie, qui est propriétaire, qui a des petits patrons dans son cercle amical : bref qui a un mode de vie qui se rapproche de celui du dit petit bourgeois, ou à minima, celui de ladite “classe moyenne”. Les ouvriers mal payés, précaires, s’abstiennent (on les comprend) ou votent à gauche. Comme quoi hein.
Pour être plus précis, les chercheurs en science politique Raul Gomez et José Lopes, montrent, comme on l’a expliqué, que le diplôme, jadis passeport vers la stabilité, est devenu “un indicateur bien moins fiable” : entre 10% et 25% de la main-d’œuvre occidentale est aujourd’hui hautement diplômée mais aux revenus faibles ou moyens. C’est pourquoi, selon eux, les travailleurs socioculturels se sont largement tournés vers la gauche, non par seule affinité culturelle, mais pour des raisons “matérielles concrètes” : “stagnation des salaires”, dégradation des conditions de travail, perte de reconnaissance sociale. Ce sont les fractions les plus précaires et les plus exposées au chômage qui soutiennent le plus la gauche de rupture - le vote pour LFI étant, selon Piketty et Cagé, plus populaire que le vote Le Pen. La député LFI Clémence Guetté rappelait qu’ “en 2022, Jean-Luc Mélenchon a obtenu 34% des voix des personnes gagnant moins de 900 euros nets par mois”. Le professeur de sociologie politique Vincent Tiberj expliquait de son côté que “ce sont les fractions les plus stables des classes populaires qui se tournent vers l’extrême droite, et bien souvent des électeurs qui votaient déjà à droite”.
Ce que vous ne vous avouez pas : votre auto-détestation est une distinction
Ces gens qui gagnent moins de 2 000 euros par mois, qui sont locataires et salariés et qui s’imaginent “bourgeois” à cause de ce qu’ils pensent être leur immeeense capital culturel, c’est, précisément, de la distinction.
Une distinction à deux étages :
1. Vis à vis de vos semblables. Vous, vous n’êtes pas comme tous ces gens que vous fréquentez, vous avez bien déconstruit votre “classisme” (spoiler : ça ne sert à peu près à rien - les prolos auxquels vous imaginez rendre service, au mieux s’en foutent, au pire trouveraient ça ridicule voire méprisant)
2. vis à vis des prolétaires dont vous pensez être à une énorme distance car vous les prenez pour de gros incultes qu’ils ne sont pas. Vous avez l’impression de déconstruire votre « classisme » alors que vous prenez les ouvriers et les employés pour des abrutis illettrés à peine doués de la parole : c’est chaud. Si vous vous aventuriez à en rencontrer, là vous vous déconstruiriez vraiment, comme vous aimez soi-disant tant le faire, car vous vous confronteriez à la vérité qui vous effraie : votre mode de vie, et peut être vos valeurs, sont certes différents, mais vous n’êtes pas plus « cultivés » qu’eux.
Votre souci c’est que cette découverte vous ôterait le peu de capital que vous pensiez avoir : vous disiez avoir honte d’être un bourgeois mais vous en étiez secrètement un peu fiers aussi. Si on vous enlève cela, qu’est-ce qui vous différencie encore du reste de la population dont vous pensiez être tant à l’écart car vous avez une carte UGC, un abonnement Mubi, que vous aimez les cafés lattés, et que vous lisez quelques livres par an ? Vous vous accrochez à ça comme des rapaces car fondamentalement, oui, vous aimeriez bien être des bourgeois, que vos ressources économiques suivent votre consommation culturelle et vos goûts, mais nous sommes là pour vous faire réaliser la mauvaise nouvelle : dénués de pouvoir et exploités au travail, pillés par votre propriétaire et l’inflation, sans rente, vous en êtes assez loin...
Le paradoxe absolu ici est, précisément, que l’obsession de se déconstruire, à laquelle vous enjoignez les autres “bobos” à participer, est le kink petit bourgeois absolu, celui du “virtue signaling”, de l’agaçante bonne conscience qui passe par l’exposition hypocrite et intéressée de sa mauvaise conscience. Vous transformez votre réflexivité sur votre position sociale en nouvelle pratique distinctive. La position de classe n’est ni une essence, ni, justement, un trait culturel : elle désigne un rapport de pouvoir. Si jamais vous êtes réellement un bourgeois (mais vous êtes très rares à nous lire) et que vous voulez “vous déconstruire” en cette matière : arrêtez de vous faire du fric en louant des appartements pourris à des étudiants précaires, ou sur le dos de salariés, débarrassez-vous de votre capital - ce sera beaucoup plus impactant, concret et utile que l’exposition égocentrique de votre réflexivité sur vos biais. Mais si vous n’êtes pas dans cette situation, mettez-le vous dans le crâne une bonne fois pour toutes : tout ne tourne pas autour de vous, et vos pseudo problèmes de conscience ne sont qu’une manifestation supplémentaire de votre insupportable narcissisme, celui-là même qui rend les “bobos” si pénibles auprès de larges pans de la population.
La vraie question : le patrimoine. Êtes vous un « gosse de riches ? »
Un spectre hante la figure du “bobo”, celui du “gosse de riche”, assez bien corrélée à celle du “petit con arrogant”. Et pour cause : certains “bobos” sont effectivement des enfants de bourgeois. On arrive ici à une question plus riche : êtes vous des ayants droits de la bourgeoisie, c’est-à-dire des héritiers ?
Si votre possibilité de faire des études, que votre précarité a été un choix (oui oui), que derrière votre apparente faiblesse de revenus vous disposez de ressources secrètes (en vérité le fric de votre famille) dont vous n’osez jamais trop parler mais qui vous permettent d’habiter dans un appartement très décent dans un centre-ville d’une grande ville, élégamment meublé, et sans vous soucier des fins de mois, qu’en fait vous disposez d’un patrimoine familial qui s’est constitué lui-même sur l’exploitation du travail des autres, alors oui, pour le coup, vous êtes bien un bourgeois. Car la bourgeoisie culturelle n’a jamais vécu de podcasts, de lectures et de visites de musée : tout ça n’est que la surface d’un enrichissement tiré de l’exploitation. Encore une fois la question est fortement matérielle : en fait, le fils d’un prof de l’ENS n’a pas seulement hérité “à table le soir, des codes à connaître” mais aussi d’un sacré paquet de pognon qui l’a mis à l’abri pour toujours. Dans le secteur du cinéma par exemple, être un cinéphile pointu ne vous servira presque à rien pour être en position de pouvoir si vous n’avez ni réseau ni capital économique. Deux personnes peuvent effectivement avoir le même salaire mais des positions de classe très différentes si l'une a 500 000 € de patrimoine familial derrière elle.
La difficulté aujourd’hui est, justement, qu’il est devenu difficile de distinguer par de pur traits culturels extérieurs le “bourgeois schlague” du gauchiste précaire. Et c’est précisément ce style de vie apparemment commun qui crée une alliance affective forte entre le gauchiste précaire et le bourgeois schlag (ou juste bourgeois). On parle souvent des ouvriers qui s’identifient aux petits patrons, parce qu’ils vivent dans les mêmes petites villes et ressentent parfois une certaine admiration pour eux. Mais on parle moins des précaires et des subordonnés de la culture, de l’éducation nationale, de la petite fonction publique, qui se sentent proches de la bourgeoisie culturelle parce qu’elle parle en apparence le même langage qu’eux, vit dans des centres urbains où eux n’ont plus les moyens de vivre. Le malentendu se joue autour de grands idéaux flous, comme le “progressisme” ou la “culture”. La culture, pour beaucoup de gens de gauche, c’est un idéal d’émancipation, alors que pour les bourgeois culturels qu’ils admirent, c’est une opération de défiscalisation et de distinction sociale. Le “progressisme”, pour eux, c’est l’espoir d’un changement de société alors que pour la bourgeoisie culturelle, pour les bourgeois schlague, c’est une posture, une façon de faire semblant d’avoir quelque chose à dire dans un monde taillé pour eux. Le style ne fait pas tout. Matériellement, une grande partie de la classe moyenne dite “cultivée” de gauche a bien plus d’intérêts communs avec le monde des ouvriers et d’employés. À condition de mettre pour de bon à distance ce fameux capital culturel qui l'empêcherait de leur parler à égalité.
La question fondamentale : le temps
Nous ne prétendons pas que l’homogénéité culturelle, bien qu’elle ait largement progressée, soit aujourd’hui pleinement réalisée, mais plutôt qu’une confusion entre volume de culture et la possibilité d’utiliser celui-ci comme ressource pour accéder à des positions de pouvoir (ce qu’est normalement le “capital culturel”) s’est diffusée. Sans possibilité d’utiliser sa culture pour parvenir, cette culture ne devient plus qu’une culture parmi d’autres - car les classes populaires n’ont jamais été dénuées de cultures : c’est la possibilité de les utiliser comme leviers d’ascension sociale qui les différenciaient au sein de la hiérarchie de classe. C’est d’ailleurs assez essentiel : un manager parfaitement inculte, qui ne connait strictement rien à l’art, à la théorie, à la philosophie, qui n’a absolument pas le temps de lire, de regarder des films, dispose en réalité “d’un capital culturel” en tant que maîtrise des codes de l’entreprise et du diplôme d’école de commerce qui a contribué à lui faire obtenir ce poste. Le capital culturel ici consiste bien à posséder les dispositions et les titres qui ont une valeur dans un espace social donné et non pas à connaître ou mobiliser Tarkovski.
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On peut considérer que l’accès à certaines ressources intellectuelles et culturelles est un facteur, parmi d’autres (!), d’émancipation individuelle et collective. Ici ce qui va créer les inégalités est essentiellement le temps. Le travail, qu’il soit salarié ou domestique, nous vole notre temps et notre énergie et c’est bien cela qui détermine notre capacité à accéder à “la culture”. Il n’y a en réalité absolument pas besoin d’avoir fait des études pour accéder à la théorie, à l’art, à la compréhension du monde et de l’actualité : le véritable obstacle c’est le temps que l’on peut y consacrer. D’où l’enjeu très concret de récupérer du temps volé par le capital, ainsi que des mises en partage qui ne nécessitent pas des pré-requis inégalement répartis (des références non explicitées etc). Si l'accès à la culture dépend aussi du temps libre, alors la question de classe n'est pas de savoir qui connaît le plus de réalisateurs japonais, mais qui dispose des conditions matérielles permettant de développer ses capacités et de décider de ce qu'il fait de son temps.
L’enjeu : s’unir sur ce qui nous rassemble
Mais alors quel est l’intérêt de cette démonstration ? C’est de dire que la mauvaise conscience d’une partie de la gauche urbaine salariée, parfois diplômée, au lieu d’être propulsive, participe à figer des frontières que la classe laborieuse se doit de dépasser. Les chômeurs, les étudiants (qui en fait sont bien souvent des salariés comme on l’oublie souvent), les fonctionnaires, les ouvriers, les employés de bureau… ont tout intérêt à s’unir sur beaucoup de choses malgré les différences culturelles et les contradictions qui les traversent. Il est plus que temps de le démontrer et d’en parler concrètement : tout ce beau monde a plus qu’intérêt à améliorer les conditions de travail et à avoir seulement la possibilité de travailler, tout intérêt à ne plus cuire l’été, à pouvoir se loger dignement avec des loyers corrects, à pouvoir disposer de services publics de qualité etc. La mauvaise conscience permanente, qui passe pour de la déconstruction, n’est bien souvent qu’une façon pratique d’éviter de se mêler aux autres, par peur, largement fantasmée, de les écraser de son “capital culturel”, mais aussi par confort : on est mieux entre soi, mais ce n’est pas comme ça qu’on changera la société.
Les gilets jaunes se rassemblent bientôt de nouveau, ce 17 octobre. Vous voulez arrêter d’être un “petit bobo hors sol” ? Eh bien rejoignez-les (sans vouloir en prendre le contrôle et sans faire la leçon). C’est ce que vous pouvez faire de plus utile.
Nicolas Framont & Rob Grams
Rédaction
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