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MaPrimeRénov’, la prime qui ne chauffait personne


J’ai passé quelques mois à travailler sur les dossiers de rénovation énergétique à l’Assemblée nationale. Quelques mois à observer passer les textes réglementaires, les amendements, les rapports de l’ANAH, les courriers des usagers. Et ce qui m’a frappée, ce n’est pas tant la complexité du dispositif (réelle, et volontaire, j’y reviendrai) que la constance avec laquelle chaque réforme venait corriger la précédente, laquelle corrigeait celle d’avant, dans un mouvement perpétuel qui donnait l’impression d’une grande activité, d’un chamboulement, sans jamais rien changer à l’essentiel. MaPrimeRénov’ ressemble à ça : une aide publique qui se revendique ambitieuse, qui occupe le terrain médiatique, qui permet à n’importe quel ministre de sortir un chiffre impressionnant en conférence de presse, et qui, à y regarder de près, a surtout permis à l’État de se féliciter pendant que les logements continuaient de cramer.

Un outil de communication avec un logo gouvernemental

MaPrimeRénov’ est lancée en janvier 2020 par le gouvernement Macron, officiellement pour accélérer la rénovation thermique des logements français. Sur le papier, l’ambition est belle : remplacer le crédit d’impôt pour la transition énergétique (CITE), jugé trop favorable aux ménages aisés (puisqu’il fallait avoir de l’impôt à déduire pour en bénéficier), par une prime directe, versée à tous les propriétaires qui réalisent des travaux d’isolation, de chauffage ou de ventilation. L’idée, c’est de toucher aussi les ménages modestes, qui étaient jusque-là exclus du CITE faute de revenus imposables suffisants. Macron en fait l’un des étendards de sa politique écologique. Le même qui nous avait servi « Make our planet great again » en 2017. Le même dont les gouvernements successifs ont depuis subventionné le transport aérien et bétonné les normes environnementales dans l’agriculture avec la loi Duplomb : néonicotinoïdes, mégabassines, retour des pesticides interdits . La cohérence n’a jamais été le fort de la communication verte.

Alors, MaPrimeRénov’, c’est quoi concrètement ? C’est une subvention directe versée par l’État via l’ANAH (l’Agence nationale de l’habitat) à tout propriétaire qui engage des travaux pour améliorer la performance énergétique de son logement. Isolation des combles, remplacement d’une chaudière au fioul par une pompe à chaleur, installation d’une ventilation : autant de « gestes » qui ouvrent droit à une prime dont le montant varie selon les revenus du ménage et le type de travaux. Les ménages très modestes peuvent toucher jusqu’à 75€ par m² pour certains postes. Les ménages aux revenus « supérieurs », eux, touchent moins, voire rien selon les gestes. Le tout se fait en ligne, sur maprimerenov.gouv.fr, (ça se termine par .gouv, donc oui, ça va être chiant et laborieux) avec un dossier à constituer, des devis d’artisans certifiés RGE (Reconnu Garant de l’Environnement) à fournir, et une prime versée après la fin des travaux. Sauf que, le dispositif est réservé aux propriétaires (occupants ou bailleurs)  à l’exclusion des locataires qui, eux, ne peuvent évidemment pas engager des travaux dans un logement qui ne leur appartient pas. C’est le premier problème structurel du truc : en France, environ 40% des résidences principales sont occupées par des locataires. Ce sont aussi, en moyenne, les ménages les moins aisés, ceux qui logent dans les immeubles les moins bien isolés, ceux qui subissent de plein fouet les passoires et bouilloires thermiques, on le voit bien depuis 15 jours. La prime censée démocratiser la rénovation thermique exclut d’emblée le tiers de la population qui en aurait le plus besoin. C’est la logique même du dispositif : on aide ceux qui possèdent. Pendant ce temps, 37% des locataires déclarent être gênés par la chaleur estivale dans leur logement, contre 19% des propriétaires.

Depuis 2020, le dispositif a, selon l’ANAH (l’Agence nationale de l’habitat qui le gère), permis la rénovation de plus de 2,4 millions de logements. Ça fait beaucoup et pas beaucoup à la fois, selon comment on regarde le truc. L’objectif annoncé par le gouvernement pour 2024 était de 700 000 rénovations sur l’année. Résultat : 341 000. Soit moins de la moitié. En 2023 : 569 000 logements rénovés, déjà en baisse de 15% par rapport à l’année précédente. Les rénovations d’ampleur, les vraies, celles qui changent plusieurs gestes à la fois et qui permettent de sortir un logement de la catégorie passoire, représentaient en 2024 un peu plus de 91 000 dossiers, quand le gouvernement en visait 200 000, puis a révisé l’objectif à 140 000 en cours d’année. Bref : les chiffres mis en avant pour se féliciter sont les chiffres bruts. De l’enfumage à nouveau.

La réforme permanente comme mode de gouvernance

Ce qui me semble proprement vertigineux avec MaPrimeRénov’, c’est son instabilité chronique. Depuis 2020, le dispositif a été réformé en 2022, en 2023, début 2024, puis de nouveau en mai 2024, puis à l’automne 2025, puis au 1er janvier 2026. À chaque fois, de nouvelles conditions, de nouveaux parcours, de nouveaux critères d’éligibilité, de nouvelles exclusions. Les professionnels du bâtiment, la Fédération française du bâtiment en tête, ont à plusieurs reprises dénoncé cet « auto-sabotage » : les artisans ne peuvent pas planifier, les ménages ne comprennent pas à quoi ils ont droit, les dossiers tombent en rade dans les méandres administratifs. Ce n’est pas un effet de bord : la complexité devient purement et simplement outil de découragement. Quand le parcours pour accéder à une aide est assez opaque pour nécessiter un accompagnateur agréé par l’État, un diagnostiqueur RGE, un audit énergétique préalable et plusieurs mois de délai avant versement, on ne s’étonne pas que les ménages les moins dotés en capital de toutes sortes soient les premiers à renoncer.

La réforme de début 2024 en est l’exemple le plus flagrant. En janvier, le gouvernement décide de recentrer le dispositif sur les « rénovations d’ampleur » (plusieurs gestes combinés, obligatoire pour les maisons classées F ou G). Résultat : les demandes de dossiers chutent de 40% entre janvier et février 2024 par rapport à la même période en 2023. Panique. En mars 2024, on remet mollement une pièce dans la machine : on réintègre les mono-gestes, on simplifie les conditions, çà repart un peu. Puis à l’automne 2025, rebelote : nouveau décret, nouvelles restrictions, le guichet est suspendu pendant l’été pour cause de « risque de fraude » et ne rouvre qu’en septembre. Puis en janvier 2026, un changement de plus : le plus significatif depuis des années, celui dont personne ne parle pendant la canicule, celui précisément qui mériterait qu’on s’y arrête, on y arrive doucement. Simplement j’aimerais qu’à ce stade de votre lecture nous partagions un constat : on ne se situe pas dans la mesure gouvernementale écologique au sens le plus matériel du terme. On est dans la rustine, d’une rustine, d’une rustine, d’une rustine…

Pendant qu’on parle de climatiseurs, l’État sabordait l’isolation

Voilà donc le twist le plus azimuté de notre feuilleton  : depuis le 1er janvier 2026, l’isolation des murs en façade ou pignon (les murs extérieurs des logements) ne fait plus partie des travaux éligibles à MaPrimeRénov’ parcours par geste. Concrètement : si vous voulez isoler les murs de votre logement pour qu’il ne se transforme pas en four à 40°C, vous ne pouvez plus le faire en un seul geste subventionné. Vous devez désormais vous inscrire dans un « parcours d’ampleur », qui implique un accompagnateur Rénov’ agréé, un audit énergétique préalable, et des travaux combinés avec au moins un autre geste d’isolation. Autrement dit : un parcours bien plus long, bien plus cher, bien plus complexe. Bref c’est un merdier pas possible.

Pourquoi cette exclusion ? Parce que le gouvernement s’est appuyé sur une étude du ministère montrant un écart entre les gains énergétiques théoriques et ceux observés après travaux. L’argument est technique et a l’air raisonnable. Sauf que l’étude ne mesure que la consommation des ménages, et non leur gain en confort : après rénovation, les habitants peuvent se permettre de chauffer correctement un logement qui auparavant était impossible à chauffer. Autrement dit, on mesure l’effet pervers de l’efficacité (les gens chauffent enfin) pour conclure que les travaux ne sont pas assez efficaces. C’est une manière assez créative de disqualifier un geste qui avait pourtant le mérite d’exister. Entre 20 et 25% des déperditions thermiques d’une maison non isolée passent par les murs, selon l’ADEME. Et 25% des dossiers MaPrimeRénov’ déposés au premier semestre 2025 concernaient ces travaux, c’était le troisième geste le plus demandé. C’est beaucoup de gens à qui on vient de fermer une porte. En gros si on reprend notre rustine-ception : on est au point 0, celui où notre patchwork de réformes merdiques nous permet à peine de nous retrouver au point où les logement sont “ok pour être chauffés”.

Ce qui est presque drôle (non), c’est le timing. Pendant une canicule historique que nous venons de traverser et où des millions de Français étouffent dans des logements inadaptés, le débat médiatique s’enflamme sur les climatiseurs. Clim ou pas clim ? Faut-il installer des climatiseurs dans les écoles ? Et les hôpitaux ? Et les HLM ? Le débat est réel, la question n’est pas sans intérêt. Mais il y a quelque chose d’un peu hallucinant à regarder ce débat exploser pendant que, silencieusement, depuis le 1er janvier, le gouvernement a retiré de son dispositif phare la seule aide qui permettait à des gens de moins dépendre d’un climatiseur. L’isolation des murs, c’est précisément ça : c’est ce qui empêche un appartement de se transformer en étuve l’été et en frigo l’hiver. Des spécialistes du secteur considèrent qu’il s’agit d’une « erreur stratégique », l’isolation des murs étant l’un des leviers les plus efficaces pour réduire les déperditions thermiques. Mais l’erreur stratégique n’en est pas une : c’est un choix des puissants (comme d’hab). Le climatiseur est une réponse individuelle, marchande, qui génère un marché estimé à 137 milliards de dollars au niveau mondial en 2025, avec une projection à 245 milliards en 2034. L’isolation des murs, elle, est une réponse structurelle qui ne rapporte rien à personne d’autre que l’occupant du logement. On voit bien ici quelle option l’État choisit. 

Le propriétaire rénove, le locataire transpire

Il y a un dernier angle mort de MaPrimeRénov’ dont on ne parlera jamais assez. La prime est réservée aux propriétaires, on l’a dit. Mais même parmi les propriétaires, la situation est loin d’être équitable. La prime est réservée aux propriétaires, on l’a dit. Mais même parmi eux, la situation est loin d’être équitable. Car MaPrimeRénov’ est aussi accessible aux propriétaires bailleurs : des gens qui possèdent un logement pour le louer et en tirer des revenus. Pour comprendre pourquoi ils se sont mis à l’utiliser massivement, il faut rappeler le contexte : la loi Climat et Résilience de 2021 a instauré un calendrier d’interdiction progressive de la location des passoires thermiques. Depuis le 1er janvier 2025, les logements classés G au DPE sont interdits à la location. Les F suivront en 2028, les E en 2034. Résultat mécanique : les bailleurs qui possèdent des passoires ont intérêt à rénover,v non pas parce qu’ils ont soudainement une conscience écologique, mais parce que sans travaux, leur bien ne rapporte plus rien et l’état comme à son habitude a tout un panel de solutions pour ses citoyens les plus possédants.. En 2023, déjà, le nombre de propriétaires bailleurs bénéficiaires de MaPrimeRénov’ était en hausse de 17,5%, passant d’environ 19 000 à 22 670. Les bailleurs rénovent donc, mais sous la contrainte de la loi, et avec l’aide financière de l’État pour maintenir leur patrimoine locatif sur le marché. Ce mécanisme a une logique qui se tient du point de vue de l’efficacité environnementale (mieux vaut que les passoires soient rénovées, même si c’est le bailleur qui en profite). Mais il a un angle mort de classe énorme : le locataire, lui, ne touche rien. Il subit les passoires thermiques depuis des années, il paie des loyers sur des logements non isolés, il n’a aucun levier pour obliger son bailleur à rénover avant que la loi ne l’y contraigne, et quand la rénovation a finalement lieu, c’est l’État qui paie une partie des travaux sur le patrimoine de son propriétaire. Et dans le même temps, un projet de loi logement contient la remise sur le marché de centaines de milliers de logements classés comme passoires thermiques avec, en échange, un engagement de rénovation « sous 5 ans ». Cinq ans pendant lesquels les locataires continueront à vivre dans des fours, avec la satisfaction de savoir que leur propriétaire a « pris un engagement ». C’est ce que Clément Sénéchal appelait déjà dans Frustration la « privatisation de la fraîcheur et la socialisation de la chaleur ». MaPrimeRénov’ en est une illustration presque cynique. L’aide publique subventionne le patrimoine privé des propriétaires. Elle exclut les locataires. Elle vient d’exclure le geste le plus utile contre la surchauffe. Et elle se déploie dans un pays où, pendant ce temps, Nicolas Framont le rappelait ici même, le gouvernement vient de réduire les exigences environnementales dans le neuf, de faciliter les grandes exploitations agricoles polluantes, et d’autoriser la remise en location des passoires « sous engagement ».

La prime rénov’ n’est pas un mauvais outil mal utilisé. C’est un outil parfaitement calibré pour faire semblant d’agir sans jamais remettre en cause qui possède quoi, et qui en supporte les conséquences. Ce qu’il faudrait, matériellement, pour que les logements français cessent de tuer leurs occupants en juin, c’est une politique publique contraignante d’isolation du bâti : des obligations de travaux pour les propriétaires bailleurs, des financements publics massifs portés non par la prime individuelle mais par des programmes collectifs de réhabilitation, une interdiction réelle et immédiate de louer des passoires thermiques, un droit d’expropriation quand le propriétaire refuse d’agir. Ce serait toucher au patrimoine. Ce serait remettre en cause la rente locative. Ce serait nommer qui possède les murs dans lesquels les autres étouffent. Alors à la place on a une rustine. Puis une rustine sur la rustine. Puis une rustine sur la rustine de la rustine, retirée au 1er janvier pour des raisons budgétaires, le tout habillé d’un logo NextGenerationEU et d’un nom qui commence par « Ma » pour que ça sonne personnel, intime, comme si l’État prenait soin de vous (trop mims).

Pendant la canicule, Vincent Jeanbrun (le ministre du Logement, je vous redonne le lore parce qu’on ne comprend rien aux gouvernements de Macron) a donc sorti son air consterné et ses éléments de langage sur « l’adaptation ». C’est pourtant la question la plus simple du monde : Qu’est-ce que vous entendez par adaptation, exactement ? On connaît la réponse. L’adaptation, pour ce gouvernement, c’est vous. C’est votre résilience, votre ventilateur, votre bouteille d’eau fraîche, c’est la thune pas possible que vous dépensez dans une clim pour pallier aux manque d’un gouvernement démissionnaire sur ces questions. L’adaptation de qui ? L’adaptation à quoi ? C’est l’adaptation de personnes qui doivent travailler perpétuellement plus, et dans des conditions de plus en plus absurdes, pour transférer de l’argent de leur patron à leur proprio, et qui doivent par dessus le marché se séparer d’une partie de leur reste à vivre pour rendre décentes leurs conditions matérielles d’existence.  La rustine, elle, sera remboursée partiellement à votre proprio, après constitution d’un dossier, dans un délai de plusieurs mois, si le guichet n’est pas suspendu, et surtout après l’obtention du laisser passer A38. 

https://frustrationmagazine.fr/hannah-arendt
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Farton Bink
Farton Bink
Vidéaste et co-rédactrice en chef
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