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La force du 10 septembre est ailleurs que dans les urnes

Alors que les responsables politiques saturent l’espace médiatique, leur capacité à mobiliser reste faible. Les grandes colères collectives naissent ailleurs : dans l’organisation patiente des syndicats de base, dans la spontanéité des mouvements populaires. Mais à chaque fois surgit le même risque : voir cette énergie sociale confisquée par les logiques institutionnelles, réduite à une bataille parlementaire ou électorale qui détourne le regard des véritables enjeux de la mobilisation et du fond révolutionnaire qu’elle contient.

Contrairement à ce que pourrait laisser croire leur omniprésence médiatique, les femmes et hommes politiques n’intéressent que très peu de monde et ne sont que rarement des vecteurs de mobilisation réelle. Leur parole compte, certes, mais bien moins qu’ils ne l’imaginent. Quand il y a des mouvements puissants dans le pays, ce n’est pas parce qu’un leader syndical ou un chef de parti l’a décidé, mais parce qu’à la base, militant après militant, union locale après union locale, fédération après fédération, les gens s’organisent d’eux-mêmes. C’est ce qui a fait la force des Gilets jaunes, ou de nombreuses grèves ces dernières années : la spontanéité, la créativité, l’énergie libre d’un mouvement qui échappe aux appareils traditionnels. C’est dans ce contexte que s’inscrit la journée du 10 septembre. Son succès éventuel ne dépendra pas des discours, mais de la capacité des gens à se mobiliser par eux-mêmes. Elle mettra une fois de plus en lumière deux mondes : d’un côté, les responsables qui occupent les médias pour encadrer, critiquer ou, sous couvert de soutien, orienter le mouvement vers une issue politique ; de l’autre, les participants qui, dans leur diversité et leur désordre, font exister une dynamique, vivante précisément parce qu’elle est spontanée.

Échapper aux appareils

Ce type de mouvement attire inévitablement les tentatives de récupération. La France insoumise, par exemple, a rapidement soutenu l’initiative, ce qui est fortement appréciable quand on connaît les tergiversations qui eurent lieu en 2018 avant un soutien clair aux Gilets jaunes. Mais alors que, dans un premier temps, le soutien au 10 septembre respectait pleinement l’autonomie du mouvement, il fut, à la fin du mois d’août, directement rattaché à un agenda parlementaire. « Il nous faut la grève générale le 10 septembre parce que le 23 septembre, nous déposerons la motion de censure pour faire tomber le gouvernement de M. Bayrou », affirma ainsi Jean-Luc Mélenchon aux universités d’été de La France insoumise. Quelques jours plus tôt, dans une tribune, il avait écrit aux côtés de certains parlementaires de la FI : « Sur le terrain par la mobilisation populaire tous azimuts et au Parlement par une motion de censure immédiate. Les deux doivent aller de pair, car faire l’un sans l’autre est vain ou bien incertain. » Selon cette logique, la rue et l’Assemblée ne peuvent se passer l’une de l’autre : l’une crée un rapport de force social, l’autre tente de le traduire en décision politique. Le débouché visé est clair : faire tomber celles et ceux qui sont au pouvoir pour en installer d’autres.

Mais il est possible de concevoir la mobilisation autrement. Plutôt que de la réduire à un simple moyen de changer de dirigeants, on peut la penser comme une force autonome qui vise avant tout à empêcher l’application de politiques bourgeoises, quel que soit le visage qu’elles prennent et quelle que soit la main qui les met en œuvre. Dans cette perspective, la mobilisation ne se contente pas d’accompagner l’action parlementaire. Elle s’affirme comme un outil de blocage, de résistance directe. C’est une manière de rappeler que le pouvoir réel ne réside pas seulement dans les institutions représentatives, mais aussi surtout dans la capacité collective à se mettre en travers des logiques de domination, à paralyser les rouages économiques et sociaux qui rendent possibles ces politiques. Ainsi, plutôt que de chercher en priorité un relais institutionnel, la mobilisation populaire trouve son sens et sa puissance en elle-même : dans l’organisation des travailleurs, des habitants, des étudiants, de toutes celles et ceux qui refusent d’être gouvernés au profit des bourgeois. Elle n’attend pas un hypothétique « après » ou un changement de majorité. Elle agit ici et maintenant, pour freiner, entraver, voire neutraliser les politiques jugées inacceptables.

Pris de court par Bayrou, qui a décidé de se soumettre lui-même au vote de confiance qu’il risque fort de ne pas obtenir le 8 septembre, Mélenchon a salué cette démarche comme « la réponse digne » de François Bayrou. « Enfin, on revient à des mœurs républicaines », a-t-il ajouté. Rien de vertueux pourtant là-dedans, simplement la volonté du pouvoir de ramener la lutte sociale du 10 septembre sur le terrain institutionnel pour la neutraliser. Désormais, Mélenchon en profite même pour demander une fois de plus la démission ou la destitution de Macron. Le problème, c’est qu’en ramenant l’énergie sociale sur le terrain institutionnel, on change la nature même de la mobilisation. Et la manœuvre du pouvoir consiste précisément à alimenter cette illusion : transformer une colère populaire en enjeu politicien. La démission possible de Bayrou, suite à un vote de confiance, illustre bien cette logique. Que se passera-t-il si Bayrou tombe ? On aura l’autre face de la même pièce : soit un Premier ministre encore plus à droite, scénario tout à fait crédible sous Macron, soit un retour faussement « à gauche » avec un PS prêt à reprendre la main, quitte à mener une politique sociale tout aussi brutale qu’auparavant. Dans les deux cas, rien qui puisse répondre aux aspirations réelles des mobilisations. Quant à la destitution de Macron lui-même, elle nécessiterait la majorité du Parlement et du Sénat, c’est donc tout simplement impossible.

L’impasse politique face à l’exigence d’émancipation

Si les bourgeois dominent la société, ils domineront n’importe quel gouvernement, car la politique n’est le plus souvent que la traduction de l’état de la lutte des classes dans les institutions de l’État. « Ce n’est que lorsque l’homme aura reconnu et organisé ses « forces propres » comme des forces sociales et que, de ce fait, il ne détachera plus de lui-même le pouvoir social sous la forme du pouvoir politique – c’est alors seulement que sera accomplie l’émancipation humaine », en conclut Marx dans La Question juive.  En d’autres termes, la vraie émancipation ne consiste pas à changer de gouvernement, mais à transformer les rapports sociaux. Elle commence quand les individus reprennent en main leurs propres forces, en les unissant collectivement, au lieu de les confier à un pouvoir politique qui les représente à leur place. On est encore loin de cette situation, et donc il faut bien faire de la politique. Tant qu’il existera des classes sociales, il existera des luttes politiques. « Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n’y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps. Ce n’est que dans un ordre des choses où il n’y aura plus de classes et d’antagonismes de classes que les évolutions sociales cesseront d’être des révolutions politiques », écrit à ce sujet Marx dans Misère de la philosophie

Il est clair qu’en l’état actuel, le pouvoir bourgeois ne tombera pas par les urnes. Certes, ses représentants peuvent changer, mais derrière eux, ce sont toujours les mêmes forces qui orientent leurs décisions. Un basculement politique, aussi improbable soit-il, pourra peut-être se produire en 2027 — et nous nous en réjouirons si tel est le cas. Mais d’ici là, nous avons encore un an et demi de casse sociale à tenter de contenir. Dans ce combat, la présence de la FI à l’Assemblée a son importance : elle mène une lutte acharnée pour que les salariés disposent de représentants qui, au moins, essaient de les défendre. Cela ne doit pas être minimisé. Mais en voyant dans chaque mobilisation avant tout une chance d’accroître leurs perspectives de conquête du pouvoir, ses dirigeants contribuent, malgré eux, à nourrir le découragement général. Entre la logique sociale des mobilisations et la logique politicienne des appareils, l’écart est béant. Le véritable enjeu n’est pas de savoir si Bayrou sera renversé et par qui il sera remplacé, mais de maintenir l’autonomie et la durabilité du mouvement social. 

Du blocage à l’invention d’un autre ordre social

L’intervention politique en France est d’une certaine manière prisonnière de son histoire républicaine. Les références permanentes au Front populaire en témoignent, alors qu’à la même époque, en particulier en Espagne, se déroulaient des mobilisations bien plus révolutionnaires. En France, l’élan populaire de 1936 fut canalisé par le Front populaire dans le cadre parlementaire : les réformes sociales furent réelles mais limitées, sans remettre en cause le capitalisme. À l’inverse, en Espagne, les travailleurs avaient ouvert une autre voie : celle d’une révolution hors des institutions. En 1936, particulièrement en Catalogne et en Aragon, usines, transports et campagnes furent collectivisés par les salariés eux-mêmes, donnant naissance à un nouvel ordre social expérimenté au quotidien. Cette révolution naquit en grande partie spontanément, dépassant le plus souvent les revendications des organes politiques de l’époque.  Entre Blum et les anarchistes espagnols, entre les réformes encadrées et les collectivisations catalanes, deux logiques s’affrontent : l’intégration des révoltes populaires dans les institutions, ou leur émancipation hors de celles-ci. L’histoire montre que la première donne des réformes vite récupérées, la seconde des expériences brèves, mais révolutionnaires. Toute la question est de savoir si un mouvement populaire veut peser comme un appoint dans le jeu parlementaire, ou devenir, par lui-même, une force sociale qui décide.

Barcelone 19 juillet 1936. Barricade après le soulèvement nationaliste en Espagne.

Alors, que faire le 10 septembre ? Continuer à créer du risque sur le pouvoir, quel que soit sa forme. Nous avons déjà beaucoup écrit dans Frustration sur les manières d’y parvenir. Le probable départ de Bayrou, juste avant une mobilisation d’une telle ampleur, peut servir de point d’appui : non pas pour sa personne – car ces responsables sont interchangeables – mais parce qu’il révèle qu’il n’a pas osé affronter ce mouvement. Le souvenir des Gilets jaunes hante encore le pouvoir. Notre objectif doit être clair : que le gouvernement n’ose plus gouverner, n’ose plus mettre en œuvre la moindre réforme. 

Le blocage des réformes est d’abord une stratégie défensive : empêcher le pouvoir d’imposer des mesures qui nuisent aux salariés et à la population. Mais si ce blocage s’installe et se répète, il devient une expérience collective : nous pouvons découvrir qu’en retirant notre consentement, nous paralysons l’appareil d’État et les élites économiques. De là peut naître l’étape suivante : l’auto-organisation. Quand les institutions officielles sont incapables d’agir, des formes alternatives peuvent apparaître : assemblées locales, caisses de grève, comités de quartier, coopératives de production, occupations d’usines ou de terres. Ces structures par en bas commencent alors à assurer des fonctions que l’État ou le patronat ne remplissent plus. C’est justement dans ce passage de l’opposition aux réformes à l’expérimentation d’autres manières d’organiser la société que réside le potentiel révolutionnaire. Car à partir du moment où la population se rend compte qu’elle peut gérer elle-même des pans entiers de la vie sociale (transport, alimentation, production, entraide, éducation), la question n’est plus seulement de bloquer le pouvoir, mais de le remplacer collectivement.

https://frustrationmagazine.fr/10-septembre
https://frustrationmagazine.fr/et-si-on-bloquait-le-pays-a-partir-du-10-septembre

Photo de Koshu Kunii sur Unsplash

Guillaume Étievant
Guillaume Étievant
Responsable éditorial
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