Les journalistes le restent de moins en moins longtemps, 40 % d’entre eux quittent la profession sept ans après leur première carte de presse. Un tri social qui écarte les enfants de pauvres : plus durement touché·es par la précarité et le sentiment d’illégitimité. Je suis journaliste indépendante, je parle habituellement plutôt de pop culture et de numérique. Comme beaucoup des témoignages que vous trouverez dans cet article, je ne me suis jamais, vraiment, sentie à ma place en tant que journaliste. Cet article est donc un état des lieux (sûrement un peu cathartique) d’une désillusion qui se fait dans la douleur. Attention, cet article contient des descriptions d’états psychiques abîmés par le travail, qui peuvent être éprouvants à la lecture pour des personnes qui traverseraient elles-mêmes ces états.
« Le journalisme mène à tout, à condition d’en sortir » : L’écrivain Jules Janin nous avait prévenus, il y a 200 ans. D’après le chercheur Samuel Bourron, les journalistes sont 40 % à faire ce choix, après seulement sept ans de métier. Pour Laurent Bigot, directeur de l’École publique de journalisme de Tours (EPJT), ces départs s’inscrivent en fait dans un contexte de « mobilités professionnelles globales au sein des plus jeunes générations ». Il rappelle par ailleurs qu’aucune étude d’ampleur ne permet réellement de différencier le journalisme d’autres professions.
Nous ne faisons pas le même constat. J’ai interrogé huit partant·es hors du journalisme. Toustes expriment la désillusion, la précarité et les doutes. Et dressent le portrait d’un « métier passion » qui épuise en particulier les journalistes issu·es de la « diversité » (un terme bien flou, peut-être volontairement).
Les journalistes adorent les chiffres, sauf quand il s’agit de leur propre sociologie. Il est compliqué de définir qui ils et elles sont. Les données de la commission de la carte de presse (CCIJP) restent très généraux.
Nous pouvons tout de même avoir une idée de qui sont les journalistes en regardant à qui iels s’intéressent. L’Arcom a publié en 2024 un rapport sur la représentation de la diversité de la société dans les médias entre 2013 et 2023. Le constat y est bien plus clair. On y voit surtout des hommes, actifs, de classes socio-professionnelles supérieures, blancs, valides et habitant en ville. Aurait-on ici notre journaliste type ?

Certains chiffres de ce rapport sont alarmants. La représentation des personnes en situation de précarité peine à dépasser les 1 % quand ils et elles représentent 14 % de la population française selon l’Insee. Un bourgeois gaze que certain·es vivent sur le terrain. « Quand je dis que je suis journaliste, souvent on ne me croit pas. On me répond “arrête de mytho, toi tu es Youtubeur” » C’est comme ça que Luigy Lacides, journaliste télévision, démarre une vidéo publiée sur son compte Insta pro, « ça renvoie l’idée qu’un jeune, métisse […] ne peut pas être journaliste de télévision ».

Difficile alors de faire les étonnés face aux résultats du baromètre La Croix sur la confiance dans les médias. Plus de la moitié des Français pensent que les journalistes sont privilégiés et éloignés des préoccupations des Français. Ils nourrissent pour 44 % une fatigue informationnelle, liée au fait que les médias parlent « toujours des mêmes sujets ».
« Il y a encore énormément de biais dans le traitement médiatique actuel ». Pascale Colisson, responsable pédagogique et référente égalité à l’Institut pratique du journalisme (IPJ), une des 16 écoles reconnues. Elle a réalisé une thèse sur les pratiques des jeunes journalistes issu·es de la diversité, définie comme: «des jeunes journalistes, plus représentatifs de la société française en termes d’origine sociale, ethnoculturelle, de genre, d’orientation sexuelle ».
Une définition qui coïncide étrangement avec le portrait que font Jean-Marie Charon et Adénora Pigeolet des partant·es dans Hier journalistes : ils ont quitté la profession. D’abord, ce sont majoritairement des partantes. Un constat que j’ai également fait en travaillant sur le sujet.
Iels sont aussi issu·es des classes moyennes et populaires. Entendez fils et filles de : profs (primaire et secondaire), infirmier·ère·s, petit·es commerçant·es, employé·e·s et ouvrier·e·s. Des profils représentatifs de notre échantillon des personnes, qui, d’après Jean-Marie Charon, que nous avons interrogé, « ne se seraient pas senti·es légitimes dans le journalisme, iels-mêmes faisant le lien avec leur origine sociale ».
Lire aussi : Qui sont les journalistes qui quittent la profession ? – L’Observatoire des médias
Le sentiment de ne pas être à sa place
Le tri social s’opère bien souvent avant même l’entrée en rédaction. Pour « devenir » journaliste, il faut d’abord pouvoir payer son ticket d’entrée en école de journalisme. Entre les concours payants, les écoles privées à plusieurs milliers d’euros et les frais de déplacement, la barrière est d’abord monétaire.
Angélique, passée par l’une des écoles les plus prestigieuses, se souvient du décalage financier brutal avec ses camarades. « J’arrive dans un monde où quasi tout le monde vient d’un milieu social supérieur au mien. Où c’était inconcevable de ne pas dépenser 150 € pour un week-end d’intégration », explique-t-elle, alors qu’elle devait cumuler des heures de garde d’enfants pour financer sa scolarité.
Mais c’est souvent la différence de capital culturel qui est la plus violente à vivre. Le fait d’avoir moins de ressources culturelles légitimes (savoirs légitimes, maîtrise de la langue selon les codes dominants) à mobiliser qui crée un sentiment d’illégitimité. Romane a pris la décision de quitter le journalisme fin 2024. Elle se souvient de son premier jour, à l’Académie ESJ, une classe préparatoire pour aspirant·es journalistes. « Je me suis installé dans l’amphi, j’ai senti de suite que je ne m’y plaisais pas et que je ne ferais pas ça toute ma vie.»
Angélique a grandi à Outreau (dans le département du Pas-de-Calais), dans un milieu qu’elle qualifie « classe populaire / classe moyenne moins ». Celle qui a « découvert Le Monde à 18 ans » ressent vite et fort le décalage avec ses camarades et certains intervenant·es. « Une fois, j’ai proposé un sujet sur les gens qui trient le poisson à Boulogne-sur-Mer, un métier difficile qui raconte la pénibilité, on m’a répondu “tout le monde s’en fout”.»
De mon côté, un moment a été particulièrement marquant lorsque je passais les concours de journalisme. Admissible malgré de nombreuses fautes d’orthographe dans mon dossier, je me rends à mon premier oral. Les examinateur•rices me reprochent une première fois les fautes. Logique. Puis ils insistent, insistent, jusqu’au moment où l’un•e d’elleux lâche : “vous n’avez pas un•e membre de votre famille ou quelqu’un éduqué•e qui aurait pu relire votre dossier”. Je ne me souviens plus de la suite de l’oral.
J’ai aussi le souvenir amer des cours de fichage de l’actualité. Je devais me battre pour imposer mes sujets. Les Game Awards : refusé, « les jeux vidéo c’est niche », le mouvement #MeToo téléréalité : « pas pertinent », la fin de la tutelle de Britney Spears : « c’est du people ». Les sujets pop culture ou réseaux sociaux sont délaissés au profit de la politique ou de l’international.
Angélique souligne aussi l’approche pernicieuse des sujets sur les classes populaires : « On avait une option “quartier”. […] Et l’un des quartiers, c’était chez moi, à Outreau. Je voyais certains camarades découvrir interloqués. » Elle remarque qu’ils étaient plusieurs à avoir une approche misérabiliste « un peu à la “oh là là, les pauvres gens” ».
Pascale Colisson note que de nombreux·ses journalistes pointent le discours ambivalent des médias : un appel de façade aux profils atypiques, mais une difficulté à leur laisser une place concrète dans les rédactions. « On va les ramener à leur atypie dans les sujets qu’on leur propose, tout en étant suspicieux si ce sont eux qui proposent les mêmes sujets. »
Lire aussi : Enquête : Entre déni et inaction, le racisme s’ancre dans les écoles de journalisme – Guiti News
« J’ai perdu de l’argent pour me forger de l’expérience. »
Et ce précieux diplôme ne protège pas de la précarité. Une fois dans le « grand bain », les diplômé·es subissent une douche froide financière. En 2009, la moitié des premières cartes de presse étaient des CDI ; dix ans plus tard, plus de 70 % des débutants sont à la pige ou en CDD. Des chiffres occultent les journalistes qui n’ont pas la carte de presse, bien souvent, car leurs revenus sont trop faibles.
Jean-Marie Charon le rappelle : 68 % des jeunes journalistes (jusqu’à 30 ans) vivent sous le seuil de pauvreté, et parfois très en dessous. « La pige par exemple, c’est quelque chose d’inenvisageable dès lors qu’il n’y a pas de tapis financier » : des parents qui aident, un·e conjoint·e avec des revenus stables ou alors un chômage d’alternance.
Agathe* est journaliste radio, elle anime le compte Instagram @lafabriquedujournalisme, sur lequel elle explique son métier. En 2022, master reconnu en poche, elle se lance dans la pige à Radio France. Pendant un an et demi, elle enchaîne les contrats courts aux quatre coins de l’Hexagone. Sur l’une de ses premières piges à Chambéry, elle est même déficitaire : « En payant le trajet, j’ai perdu de l’argent pour me forger de l’expérience ».

Le stress est permanent. Après avoir essuyé un énième refus pour un poste régulier. Elle rentre chez elle en pleurs. « Je me disais : “si je donne un coup de volant et que je me plante dans un platane. Ce ne serait pas très grave”.»
Comparé·es à des paquets de pâtes
Pour Angélique, l’épuisement a commencé dès l’alternance. Une expérience qu’elle a racontée sur TikTok. Seule alternante issue d’une école reconnue, volontaire avec une envie d’être sur le terrain: « Mon chef en a profité ». « J’étais dans une situation où je ne pouvais pas dire non, je dépassais largement les limites du droit du travail. » Astreintes non rémunérées, remplacements au pied levé, annulation de rendez-vous médicaux… Elle finit par craquer. Lorsqu’elle alerte son responsable de spécialité à l’école, celui-ci lui rétorque qu’elle doit « se remettre en question, car le métier fonctionne comme ça ».
Puisque le métier fonctionne comme ça, les jeunes journalistes multiplient les expériences jusqu’à finir dégouté·es. « Pour les jeunes issus de milieux défavorisés, la situation devient rapidement intenable. Ils cumulent, puis finissent soit par renoncer, soit par tomber malades » observe Jean-Marie Charon. Si la moitié des actifs envisagent de changer de métier (Baromètre de Centre Inffo, 2023), le départ des journalistes se fait encore trop souvent dans la douleur, dans la sueur, dans les larmes.
Adèle a travaillé dans plusieurs médias locaux et n’en retient « aucune bonne expérience ». En CDD dans un média local du Nord-Est, elle se souvient de situations caricaturales : « On nous demandait cinq papiers par jour. Et si on partait à 19 h, on avait des remarques du type “Ah bah t’as pris ton aprem” ». À cela s’ajoutaient des blagues sexistes et homophobes de collègues. « Elles ne m’étaient jamais directement adressées, mais en tant que femme lesbienne, c’était très dur psychologiquement. »
À la « Manche Libre », les LGBT n’ont plus le droit de cité – Par Daniel Lauret | Arrêt sur images
Autre rédaction, autres problèmes. Cette fois-ci avec le management. Adèle y décrit une « ambiance horrible », avec une directrice commerciale qui compare « les gens à des paquets de pâtes ». Épuisée, elle décide de dire stop à ce métier qui l’a mis « dans un état lamentable » et se réoriente vers le métier de professeure documentaliste. Elle exprimera ses désillusions sur TikTok et Instagram. Sur les huit journalistes interrogé·es par Frustration, la quasi-totalité a décrit des problèmes graves avec leur hiérarchie, allant parfois jusqu’au harcèlement.
Romane a vécu une expérience similaire dans une locale parisienne après un premier contrat dans une rédaction « géniale, dans une rédaction bienveillante, où on me laissait ma place ». Elle décrit une « descente aux enfers, avec une rédactrice en cheffe qui (lui) faisait vivre un calvaire ». Dévalorisation de son travail, articles volontairement peu intéressants… Alors que le poste est censé déboucher sur un CDI, Romane met fin à son CDD au bout de deux mois et demi de manière anticipée. Après à peine trois années de carrière, elle se retrouve sans rien « avec un bon traumatisme et un suivi psy ». Elle décide d’arrêter.
Pour Célia*, un séjour à l’hôpital la forcera à l’arrêt. Elle rejoint en janvier 2023 une chaîne de télévision locale. Les premiers mois se passent bien, on lui laisse le temps de se familiariser avec les outils et elle arrive même à « poser (ses) limites : signalement des heures sup, pas d’appels pro durant les week-ends ». Elle obtient son CDI à la fin de l’année et en profite pour devenir déléguée du personnel suppléante : « comme j’étais stabilisée, je me sentais de devoir protéger les postes plus précaires ».
L’année 2024 rime avec la multiplication des tâches pour le même nombre d’heures, la réduction des délais « entre le terrain, la route, le tournage, le montage et la gestion des réseaux, cela devenait intenable ».
À cela s’ajoutent des comportements harcelants de la rédactrice en cheffe adjointe : « elle prend en grippe de manière cyclique un·e journaliste : humiliations en conf de rédac, critique des propositions, reportages volontairement compliqués ou pas intéressants ». Après des signalements au CSE, Célia devient, elle-même, la cible de sa supérieure. « Au moment des JO 2024, un collègue est harcelé sur les réseaux et la direction ne réagit pas, je m’en mêle et pour la première fois, elle m’engueule frontalement devant tout le monde. » Célia continue le travail de manière mécanique. Après une ultime humiliation en conférence de réaction, Célia quitte la salle en pleurant. Sa cheffe la suit et la « bombarde de reproches personnels ». En novembre 2024, elle finit aux urgences psychiatriques. Une expérience qu’elle raconte encore tremblante. Début 2026, elle a été licenciée pour inaptitude. L’enquête lancée sur le comportement de sa rédactrice en cheffe n’a rien donné.
Célia regarde avec amertume sa carrière passée. Si elle n’a pas encore décidé de rester ou non dans la profession, elle se rend compte qu’elle a « beaucoup donné. C’est sûrement lié à mon milieu d’origine, mais j’ai eu le sentiment de devoir travailler beaucoup plus, et pour quel résultat ? »
Le constat est glaçant : selon le quinzième numéro de la revue Hesa Mag, éditée par la Fédération européenne du journalisme, 100 % des journalistes estiment que leurs conditions de travail se détériorent, et 82 % se déclarent en surcharge de travail. Les sorties du secteur ne se distribuent pas au hasard. Géraud Lafarge a étudié les parcours des diplomé·s du journalisme dans un ouvrage sorti en 2018. Les boursiers sont moins nombreux à rester journalistes une fois le diplôme en poche (72 % contre 85 % en moyenne).
Pourtant, toutes les écoles qui nous ont répondu nous assurent faire attention à la diversité « particulièrement sociale ». Des initiatives tentent de briser ce plafond de verre. L’association La Chance ou la prépa « Égalité des Chances » revendiquent des taux d’intégration dans les écoles de plus de 70 %. Des établissements comme l’école de journalisme de Cannes et l’IPJ revendiquent entre 30 et 50 % de boursier·ères. La référente égalité de l’IPJ, Pascale Colisson, dont l’école a obtenu le label diversité, explique avoir mené un travail « pour que tout le monde puisse trouver sa place dans nos épreuves de culture G ».
« Nous ne pouvons pas faire grand-chose »
Les écoles de journalisme admettent un suivi minimum de leurs ancien·nes élèves. Au-delà des enquêtes à six mois et deux ans, rien n’est fait, si ce n’est les encourager à s’appuyer sur le réseautage des anciens. « Je ne pense pas qu’en tant qu’école nous puissions faire grand-chose contre celles et ceux qui s’en vont » concède Philippe Contisouza, référent égalité de l’école de journalisme de Cannes, l’un des deux BUT reconnus par la profession.
« La situation concrète des métiers est clairement exposée aux élèves, notamment celle de la radio. Ils ont conscience de la réalité de la profession » poursuit le référent. « On n’est pas là pour les empêcher de faire ce qu’ils veulent » renchérit Pascale Colisson de l’IPJ.
Pour cette dernière le constat est clair : « Si vous voulez de la diversité dans les rédacs, il faut réfléchir à la question de la précarité. Pour beaucoup de jeunes issus des classes populaires, réussir c’est aussi gagner de l’argent ». Agathe Legrand (@lafabriquedujournalisme) ajoute : « Quand tu n’as aucune marge de manœuvre, l’argent doit rentrer. Et le journalisme, c’est un métier où gagner un revenu stable peut mettre énormément de temps ».
« Il faudrait mieux prendre en compte les spécificités de parcours. » propose Angélique, aujourd’hui professeure documentaliste. « Quand tu commences dans le journalisme, tu as une jauge de tolérance à l’épuisement. Ceux qui n’ont jamais eu de galères financières, qui n’ont jamais travaillé, démarrent avec plus de cuillières. Mais quand tu as déjà encaissé, enchaîné les petits boulots, alors chaque stage raté, chaque remarque de tes supérieur·es, vient te prendre des cuillères déjà pas bien nombreuses. »
Un sacrifice d’autant plus difficile que « ces journalistes ne cherchent pas forcément à produire un contre-discours, mais juste à intégrer leur réalité dans la banalité de l’information » note Pascale Colisson.
Les médias sont très en retard par rapport aux évolutions de la société. Alors est-il seulement possible d’en changer les représentations ?
À titre personnel, je pense que non. Prendre en compte la pluralité des vécus, des parcours, des revenus demande une volonté et des moyens que les médias ne sont, pour la plupart, pas prêts à mettre. Tant que la production de l’information sera contrainte à des logiques de rentabilité, elle laissera sur le carreau les personnes qui ne peuvent tenir le rythme de production, elle oubliera les récits qui ne se vendent pas ou qui ne plaisent pas aux actionnaires.
Deux solutions s’offrent à nous. Essayer, tant bien que mal, d’introduire d’autres récits dans les principaux médias, en y sacrifiant parfois sa santé mentale. Ou créer une autre ligne édito, produire un contre-discours, en y mettant les moyens, créer des postes de vigilance (gender editor, race editor…), former les journalistes, prendre le temps nécessaire à la production, rémunérer plus justement et garder toujours un regard critique sur nos pratiques.
*1 Zoé Keunebroek est passée par l’Académie ESJ et l’EPJT.
*2 Entre-temps, après avoir mené des démarches pour passer le CAPES, Agathe a trouvé un CDD dans une autre région.
*3 Le prénom a été modifié
Zoé Keunebroek
