Logo de Frustration

Ni mollahs ni Shah : le double combat des Iraniens contre l’autoritarisme et l’impérialisme


C’est du jamais vu dans l’histoire de la République islamique : une mobilisation populaire et massive qui rassemble toutes les couches sociales du pays qui entraîne des manifestations tous les jours depuis plus de deux semaines. Mais en réalité, c’est depuis bien plus longtemps que ça dure. L’inflation gangrène le pays et la crise économique massacre les travailleurs et la classe moyenne. Le régime théocratique des Mollahs, ultra centralisé, a fini par produire la révolte populaire tant attendue et finalement inéluctable depuis la révolution de 1979 qui s’est construite sur la lutte contre l’autoritarisme, la corruption et les inégalités sociales.

La répression est brutale. Les estimations les plus optimistes s’arrêtent à 3200 morts au moment de l’écriture de cet article. Mais cela pourrait être bien plus car les tyrans iraniens ont bien pris soin de couper Internet pour éviter que les militants s’organisent mais aussi qu’ils nous informent. Ce que l’on sait, c’est que les gardiens de l’autocratie religieuse iranienne n’hésitent pas à tuer, tirer, kidnapper et torturer pour endiguer cette mobilisation. Malgré ce degré de brutalité, le peuple iranien ne lâche rien et maintient une opposition aussi courageuse qu’historique dans le pays. 

La mobilisation iranienne commence d’abord par une colère sociale contre l’inflation et la cherté de la vie alors que les doutes sur le régime se sont installés depuis longtemps : les mobilisations de 2023 suite à la mort de Masha Amini, jeune Kurde tué en septembre 2022 par la police religieuse après que son voile ait glissé, sont encore dans les esprits ainsi que la répression brutale qui s’en est suivi et les bombardements israéliens de juin 2025 en Iran qui ont affaibli considérablement l’image du régime des mollahs. Le terreau de l’insatisfaction était fertile et la crise économique n’a fait qu’accélérer le passage à la rue.

Etendue du mouvement en Iran à date du 31 décembre 2025

Comment faire pour l’aider ? La réponse la plus simple serait de soutenir sans intervenir et faire confiance à un peuple capable de faire tomber les dictatures. Toutes les interventions militaires occidentales contre des régimes brutaux ont eu des conséquences catastrophiques pour ces pays : la Libye est l’exemple le plus frappant. La chute de l’autocrate Kadhafi était inévitable avec l’intensité des mobilisations populaires entre décembre 2010 et février 2011. Mais en décidant d’intervenir dès le mois de mars, l’OTAN et Nicolas Sarkozy ont fracturé la Libye et ont permis à de nouveaux groupes militaires de s’installer durablement et de créer les conditions de la deuxième guerre civile libyenne entre 2014 et 2020.

Mais, la bourgeoisie occidentale n’apprend pas de ses erreurs et soutient une intervention américaine à Téhéran pour accélérer la chute des Mollahs. Et ils ont déjà une petite idée pour la suite.

Le fils Pahlavi, nouveau piège impérialiste

Il serait presque indécent de vous décrire la scène. Un rassemblement dans le 16éme arrondissement, bien quadrillé par les forces de l’ordre, des drapeaux israéliens qui pullulent aux côtés des figures de l’extrême droite identitaire française.. C’était ce dimanche 11 janvier à Paris, une manifestation qui prétend s’opposer au régime autoritaire iranien, pour la remplacer par… la dynastie Pahlavi, incarnée par le prince héritier en exil Reza Pahlavi. Une monarchie qui a saigné le peuple iranien et qui a été virée par la mobilisation de millions de manifestants.

Reza Pahlavi, fils du dernier Shah d’Iran, n’est pas un opposant classique et désintéressé du régime autoritaire des mollahs : il est lui même l’héritier d’un autre régime autoritaire, corrompu et inféodé aux puissances occidentales, dont la chute en 1979 fut largement portée par une mobilisation populaire contre la dictature et l’ingérence étrangère. Contrairement à l’image qu’il tente de construire à l’international, son assise politique réelle en Iran reste faible. Les travaux sur la diaspora iranienne et les mouvements d’opposition montrent que les courants monarchistes sont minoritaires, fragmentés et largement rejetés par une population qui associe la dynastie Pahlavi à la répression, à la SAVAK (police politique de la monarchie) et à la soumission aux intérêts américains et britanniques.

Cette impopularité tient aussi au fait que Reza Pahlavi ne représente aucune rupture historique crédible avec l’ordre impérial qui a façonné l’Iran du XXᵉ siècle. Le régime de son père, Mohammad Reza Shah, s’est maintenu grâce au coup d’État anglo-américain de 1953 contre Mohammad Mossadegh, à l’aide militaire occidentale et à une police politique brutale.

Le coup d’État de 1953 : une offensive impérialiste contre la souveraineté iranienne

Dans les années 50, l’Iran est une nation amie des occidentaux, qui ont besoin des ressources naturelles iraniennes. En 1951, le premier ministre iranien Mohammad Mossadegh décide de nationaliser le pétrole et installe une tension avec le Royaume-Uni et les États-Unis, qui redoutent la perte de leur influence stratégique sur l’Iran. Mossadegh tente alors d’obtenir le soutien de Washington, en jouant sur la peur d’un basculement de l’Iran dans le camp soviétique. L’administration Truman se pose en médiatrice, mais cette démarche est violemment rejetée par le parti communiste Tudeh, qui organise de grandes manifestations à Téhéran contre l’influence américaine.

Dès 1948, les services secrets britanniques (MI6) élaborent des projets de renversement du gouvernement iranien. Le retour de Winston Churchill au pouvoir en 1951 accélère la pression sur l’Iran : Le Royaume-Uni met en place un embargo pétrolier dans le golfe Persique, convainc ses alliés européens de suivre, et la Banque d’Angleterre gèle les avoirs iraniens. La production pétrolière s’effondre, la situation économique se dégrade et la famine menace toute la population iranienne. L’objectif est atteint pour les occidentaux, Mossadegh est si faible sur le plan intérieur qu’en juillet 1952, il démissionne temporairement. Mais la suite n’à pas été anticipée par les britanniques et les américains : son retour au pouvoir est soutenu par une mobilisation massive avec plus de 100 000 personnes, qui descendent dans les rues de Téhéran. Malgré une répression brutale qui fait au moins 36 morts, par souci de « façade » mais aussi de pression populaire, le Shah est contraint de rappeler Mossadegh, qui obtient les pleins pouvoirs pour six mois.
Inutile de croire que les services secrets occidentaux allaient respecter la souveraineté iranienne : En 1953, la CIA et le MI6 orchestrent un coup d’État pour faire tomber Mossadegh. Alors qu’un début de chemin se traçait pour une démocratie sociale, ce changement de régime forcé par une ingérence étrangère va installer durablement une dictature monarchique soutenue par l’Occident et détruire les forces de gauche. Ce vide politique favorisera, à long terme, l’émergence de l’islamisme politique comme principal pôle d’opposition, jusqu’à la révolution de 1979.

Le double-traumatisme du Shah et des Mollahs

L’histoire iranienne s’écrit trop souvent dans le sang : celui des opposants écrasés par la monarchie, puis celui des victimes du régime théocratique. Sous Mohammad Reza Pahlavi, l’Iran est loin d’être une démocratie. Le pouvoir est concentré entre les mains du Shah, les partis sont étroitement contrôlés, la presse muselée, et la police politique veille à étouffer toute contestation. Pourtant, dans les années 1950, l’autoritarisme du régime reste encore partiellement contraint par l’existence d’un Parlement, d’une vie politique active et d’une société civile mobilisée. La popularité de Mohammad Mossadegh, portée par les syndicats, les classes moyennes urbaines et une partie du clergé, oblige le Shah à composer avec la rue et à tolérer, un temps, une dynamique de souveraineté populaire. Cette fragilité du pouvoir monarchique explique pourquoi certaines mobilisations parviennent alors à arracher des concessions, mais c’est loin d’être un régime démocratique ou semi-démocratique : la police politique du Shah pratiquait la torture, le kidnapping et l’assassinat politique régulièrement. Amnesty International estime qu’entre 25 000 et 100 000 personnes ont été emprisonnées ou torturées par la SAVAK. 1

Ce verrouillage progressif de l’espace politique, la répression systématique des opposants et l’alignement du régime sur les intérêts occidentaux nourrissent un profond ressentiment social et politique qui se concrétise lors de la révolution islamique de 1979. Lorsque la monarchie s’effondre, elle laisse place non pas à une démocratie, mais à un autre régime autoritaire. La République islamique, dirigée par les mollahs, concentre elle aussi le pouvoir entre les mains d’une élite (corrompue) politico-religieuse, qui impose sa loi au nom de la morale islamique. Les libertés publiques sont sévèrement restreintes, l’opposition est criminalisée (notamment par l’association des opposants à une forme de trahison de la révolution et de soutien au Shah), les femmes et les minorités subissent une répression institutionnalisée, et la violence d’État devient un outil de gouvernement. Là où le Shah gouvernait au nom de la modernisation et de la stabilité et prenait soin d’établir une modération de façade pour ne pas effrayer les occidentaux, les mollahs gouvernent au nom de la religion et de la révolution islamique, mais avec une même logique autoritaire.

« Mort au dictateur », sur un mur de Khorramabad, 2025.

Le Shah, premier incubateur de Mollahs

L’histoire de l’Iran moderne (mais de toute la région en réalité) montre que la montée du mouvement clerical islamiste n’est pas venue du néant, mais s’est construite en réaction à des décennies de régime autoritaire, de répression politique et de dépendance aux puissances étrangères, incarnées sous la monarchie de Mohammad Reza Pahlavi.

La période du Shah est souvent glorifiée par la bourgeoisie iranienne et par les occidentaux pour vanter sa politique de modernisation rapide, surnommée la “Révolution blanche”, visant à transformer l’économie et la société iraniennes selon des modèles occidentaux. Si ces réformes incluaient des avancées comme le droit de vote des femmes, l’alphabétisation ou une certaine mobilité sociale, elles profitèrent surtout aux élites urbaines, aux classes moyennes éduquées, aux technocrates et à la bourgeoisie industrielle proches du pouvoir. L’État modernisateur favorisait les cadres, l’armée, les entrepreneurs liés aux investissements étrangers et les milieux occidentalisés, tout en marginalisant les commerçants traditionnels, le clergé chiite, les classes populaires et les campagnes. Cette modernisation autoritaire, perçue comme une occidentalisation forcée, va provoquer la crispation de larges secteurs de la société, notamment les bazarîs et les religieux, qui voyaient dans la séparation imposée entre l’État et l’autorité religieuse une attaque contre les valeurs culturelles et sociales iraniennes.

Parallèlement, le régime du Shah se maintient par une répression brutale de toute dissidence politique, incarnée par une police secrète (la SAVAK) financée et soutenue par les services de renseignement occidentaux. Cette répression visait non seulement les mouvements séculiers démocratiques, mais aussi les leaders religieux modérés.

Dans ce contexte, une figure telle que Ruhollah Khomeini, exilé et persécuté, devient un symbole de résistance anti-autocratique, capable d’unir des courants politiques complétements différents (religieux, intellectuels, ouvriers, nationalistes) autour d’un projet alternatif au régime impérial et à l’influence étrangère. La révolution de 1979 qui suivit est ainsi rarement interprétée par les historiens comme la réalisation d’un projet islamiste prédéterminé, mais plutôt comme une union de forces opposées à la dictature, à l’ingérence occidentale et à l’aliénation imposée par le Shah.

La montée en puissance politique des mollahs fut facilitée par les politiques du Shah, qui en cherchant à marginaliser les structures locales d’autorité et à renforcer un État fort et commis à des puissances étrangères, créa les conditions sociales et politiques qui permirent à une alternative religieuse de s’emparer du vide laissé par le rejet de la monarchie.

Reza Pahlavi, une continuité

En présentant Reza Pahlavi comme une alternative démocratique, alors qu’il n’a jamais rompu clairement avec cet héritage et qu’il défend le bilan de son père, les médias occidentaux mentent et fantasment sur un retour d’un régime de dictature éclairé, d’autocrate au service des intérêts américano-européens. 

Mais, pour la majorité des Iraniens, Pahlavi est un non-sujet. C’est le symbole d’un retour en arrière autoritaire. Il est venu se greffer tardivement à un mouvement de contestation, portée par des centaines de milliers d’iraniens qui croupissent dans les geôles iranienne, subissent la torture ou ont donné leur vie pour faire tomber le régime des mollahs.

Le slogan « Ni Mollah Ni Shah » repris à Strasbourg en solidarité avec les luttes iraniennes, 17-01-2026. Crédit : NPA.

La proximité affichée de Pahlavi avec le régime colonial israélien renforce encore cette défiance. Reza Pahlavi entretient depuis plusieurs années des relations étroites avec les autorités israéliennes, allant jusqu’à effectuer des visites officielles en Israël et à afficher son alignement stratégique avec un État engagé dans une politique génoocidaire et coloniale envers le peuple palestinien. 
Pahlavi est décrit comme un opposant “acceptable” pour les puissances occidentales parce qu’il s’inscrit dans un projet compatible avec les intérêts stratégiques des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient. Or, pour une large partie de la société iranienne, toute transition démocratique crédible ne peut venir ni des mollahs, ni des héritiers du Shah, ni de puissances étrangères. Les mouvements sociaux iraniens, qu’ils soient portés par des femmes, des travailleurs, des étudiants ou des minorités, expriment une aspiration à la souveraineté populaire, à la justice sociale et à la fin de toute domination, qu’elle soit religieuse, monarchique ou impérialiste. Dans ce cadre, Reza Pahlavi n’est pas une alternative démocratique, c’est un homme qui veut changer le casting de l’autoritarisme iranien, qui veut une dictature au nom du sang royal plutôt qu’au nom de l’islamisme politique, qui a applaudi les bombes israéliennes qui pleuvaient sur Téhéran en juin dernier qui ont fait plus de 800 morts.

https://frustrationmagazine.fr/etat-colonialisme
https://frustrationmagazine.fr/internationaliste
https://frustrationmagazine.fr/venezuela-democratie
  1.  Rapport annuel d’Amnesty International – 1974/1975 – page 128/129 ↩︎
Amine Snoussi
Amine Snoussi
Tous les articles
Bannière abonnements