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Comment l’Histoire est réécrite par les dominants


On connaît cette formule célèbre “l’histoire est écrite par les vainqueurs”. Si les choses sont évidemment un peu plus complexes, elle a sa part de justesse. En 1995, c’est l’anthropologue haïtien Michel-Rolph Trouillot (1949-2012) qui traitait en profondeur de cette question dans un ouvrage intitulé Faire taire le passé. En Amérique cet ouvrage a été d’une très grande importance, mais il a fallu attendre une trentaine d’années pour que nous ayons une traduction en français : ce sont les éditions LUX qui s’y sont attelées l’année dernière. Dans ce livre, le chercheur analyse finement comment certains évènements, pourtant majeurs, sont oubliés tandis que d’autres, beaucoup plus mineurs, sont célébrés. Nous revenons ici sur certains exemples probants qu’il donne : la dite “découverte de l’Amérique”, l’esclavage au Brésil et dans les Caraïbes, la méconnue et pourtant fondamentale révolution haïtienne, mais nous élargissons aussi à la “famine” irlandaise. 

Comment certaines histoires sont racontées et d’autres sont tues

Dans le langage courant, le mot “histoire” désigne à la fois les faits et le récit de ces faits : à la fois “ce qu’il s’est passé” et “ce qu’on dit qu’il s’est passé”. Pour Michel-Rolph Trouillot, cette ambiguïté rappelle qu’entre les événements et le récit que nous en faisons, beaucoup de choses se produisent : certains faits sont remarqués et d’autres passent inaperçus, certains laissent des traces et d’autres non, certaines traces, justement, sont conservées, classées et transformées en sources tandis que d’autres disparaissent. Autrement dit, à chaque étape, des choix sont faits. “Les présences et les absences qui se matérialisent dans les sources (…) ou dans les archives (…) ne sont ni neutres ni naturelles. Elles sont créées”, écrit Trouillot. Les sources elles-mêmes privilégient donc certains événements plutôt que d’autres. 

C’est que l’histoire est toujours produite dans un contexte historique particulier et c’est ici qu’intervient le pouvoir. Comme le souligne l’historien italien Enzo Traverso dans sa préface, Michel-Rolph Trouillot attribue “au pouvoir un rôle décisif dans le processus d’élaboration du récit historique”. Et celui-ci ne s’exerce pas uniquement au moment où les historiens interprètent les faits car l’État contrôle une partie considérable des conditions matérielles qui permettent à certains récits de devenir dominants. En effet, c’est lui qui crée et administre les archives et les musées, préserve ou bien détruit les lieux historiques, organise des commémorations et encadre les politiques éducatives et mémorielles. 

Les universitaires ne sont, par conséquent, pas les seuls à transmettre une représentation de l’Histoire. Bien avant de lire un livre d’histoire, les individus l’apprennent via les monuments, les musées, les commémorations, les jours fériés, les manuels scolaires mais aussi le cinéma et la télévision. Trouillot rappelle ainsi qu’entre le milieu des années 1950 et la fin des années 1960, les Américains ont davantage appris l’histoire coloniale de l’Amérique et de la “conquête de l’Ouest” à la télévision que dans les manuels scolaires. “Vous vous souvenez d’El Alamo ? C’était une leçon d’histoire que John Wayne donnait à l’écran. Davy Crockett a d’abord été un personnage de télévision avant de devenir un personnage historique, et non l’inverse”, ironise-t-il. L’image que nous avons de l’Histoire est donc largement façonnée par la culture populaire. Comme l’écrit Enzo Traverso, “notre mémoire collective se confond avec un imaginaire réifié, façonné bien davantage par Hollywood et l’industrie culturelle que par l’historiographie”. 

Crédit : Par Reynold Brown, Domaine public

Au sein de tout cela, les commémorations jouent un rôle particulièrement important. Elles ne se contentent pas de rappeler des événements mais leur attribuent un sens et en sélectionnent certains au détriment des autres. Pour Michel-Rolph Trouillot, elles “aseptisent” ainsi l’histoire et participent à une mythification. En célébrant collectivement certains événements, on contribue à les consacrer comme dignes de mémoire, tandis que le silence sur d’autres événements contribue à les rendre moins visibles. “Les célébrations (…) imposent le silence aux événements qu’elles ignorent et remplissent ce silence de récits de pouvoir sur l’événement qu’elles célèbrent”. 

Michel-Rolph Trouillot montre donc que l’accès à l’Histoire est toujours médiatisé par des institutions et des récits qui rendent certains événements plus visibles que d’autres. Le problème se pose avec une force particulière lorsque survient un événement qui ne correspond pas aux catégories à travers lesquelles une société pense habituellement le monde. En reprenant le sociologue français Pierre Bourdieu, Trouillot définit l’ “impensable” comme ce pour quoi on ne dispose pas des instruments de conceptualisation adéquats. Lorsque la réalité entre en contradiction avec les croyances profondes d’une société, celle-ci peut alors produire des interprétations permettant de la ramener dans les limites du discours acceptable. Le silence historique peut donc aussi advenir du fait de ne pas disposer des catégories permettant d’appréhender certains évènements, à les interpréter avec des catégories qui en déforment le sens ou à leur donner une place secondaire dans un récit historique qui en privilégie d’autres. 

C’est pourquoi Michel-Rolph Trouillot insiste sur l’importance de faire entrer dans l’analyse des sources qui ont été longtemps négligées et de prendre au sérieux des faits autrefois considérés comme périphériques, comme les rapports de genre, de race et de classe, mais aussi les résistances des groupes dominés. L’ “histoire sociale”, rappelle Traverso, qui s’intéresse aux populations, aux rapports de classe et aux conditions de vie, plutôt qu’aux seuls grands dirigeants et événements politiques, est née de cet effort pour mettre fin à certains de ces silences et redonner une voix aux classes dominées. C’est finalement ce que l’historien Pierre Buteau et l’écrivain Lyonel Trouillot (frère de Michel-Rolph) retiennent du projet de Michel-Rolph Trouillot dans leur postface : les mots, les récits, les contre-récits, les catégories de pensée et les intérêts politiques d’une époque contribuent à façonner l’histoire des sociétés “aussi activement que les faits”. Faire taire le passé invite donc à regarder les  “trous” et les silences afin de comprendre qui les a produits, comment et dans quel intérêt. En ce sens, ce livre constitue, selon eux , un “outil majeur de désacralisation des discours institutionnalisés” : il montre que les récits historiques qui nous apparaissent comme naturels ou évidents sont eux aussi le produit de rapports de pouvoir.

Le mythe de la “Découverte” de l’Amérique

L’exemple de la conquête du continent américain permet à Trouillot de montrer très concrètement comment les rapports de pouvoirs façonnent le récit historique. Comme l’écrit Enzo Traverso, la violence de la conquête du Nouveau Monde a été occultée pendant des siècles par le mythe de sa “découverte”. Christophe Colomb se trouve au cœur de cette narration : le “viol d’un continent” a été recouvert par le récit épique des  “grandes découvertes” dont Colomb est devenu le héros.

L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, gravure de 1883. Crédit : L. Prang & Co., Boston, Public domain, via Wikimedia Commons

Cette transformation en héros n’avait pourtant rien d’évident. Michel-Rolph Trouillot rappelle que Christophe Colomb n’a pas été célébré de son vivant : ses premiers admirateurs se limitaient à une poignée d’intellectuels et de bureaucrates espagnols. Il faut attendre plusieurs décennies après sa mort pour que Christophe Colomb soit véritablement transformé en figure héroïque. Sous Charles Quint (1500-1558), roi d’Espagne et empereur du Saint-Empire romain germanique, il devient progressivement un personnage utile à la construction d’un récit impérial. La célébration de Colomb a ainsi une histoire politique. À la fin du XIXe siècle, le gouvernement espagnol encourage l’émigration vers l’Amérique du Sud et cherche à renforcer l’attachement à la culture espagnole face à l’influence croissante des États-Unis. La promotion du “jour de Christophe Colomb”, rebaptisé “jour de l’Hispanité”, participe alors de ce projet politique. Autrement dit, les récits historiques ne sont donc pas seulement façonnés au moment où les événements se produisent mais peuvent être reconstruits des siècles plus tard en fonction des intérêts politiques du présent.

Le vocabulaire est ici très politique. “Nommer un fait impose d’emblée une lecture” écrit Trouillot, et nombre de controverses historiques reviennent à déterminer “qui a le pouvoir de nommer quoi”. Qualifier les premières invasions européennes de terres habitées de “découvertes” est en lui-même l’exercice d’un pouvoir “eurocentrique”, c’est-à-dire qui prend l’Europe et son histoire comme point de référence principal et qui structure à l’avance le récit de l’événement. Car comment pourrait-on “découvrir” un territoire sur lequel vivent déjà des millions de personnes ? Le mot contient lui-même la réponse : une fois le continent “découvert” par les Européens, c’est comme si ses habitants accédaient seulement alors à l’existence historique. “Une fois découvert par les Européens, l’Autre accède enfin au monde humain”, résume Michel-Rolph Trouillot. Plus tard certains se sont mis à parler de “rencontre” et Trouillot montre aussi les problèmes de cette formulation : parler de  “rencontre” atténue l’horreur et “ adoucit les angles”. Une rencontre peut être violente, mais le mot place sur un pied d’égalité les acteurs d’un processus profondément asymétrique. Le pouvoir de nommer permet donc d’aseptiser la réalité : la conquête d’un territoire et la destruction des sociétés existantes deviennent une découverte, une exploration et l’entrée de ce continent dans l’histoire.

Lors des célébrations du cinquième centenaire du débarquement de Colomb aux Bahamas, dans les années 1990, de nombreux historiens, militants et observateurs ont dénoncé ce terme de “découverte “ pour lui préférer celui d’ “holocauste” ou de “conquête” et des populations autochtones, des Noirs américains, des Latino-Américains, des Africains, des Caribéens et des Asiatiques ont contesté ces célébrations et tenté de faire bifurquer ce récit de la “Découverte”. 

L’esclavage au Brésil et aux Antilles 

Michel-Rolph Trouillot s’intéresse aussi à l’histoire de l’esclavage. Dans l’imaginaire contemporain, l’esclavage moderne évoque surtout les États-Unis. Or, comme le rappelle Enzo Traverso, les traites esclavagistes furent quantitativement plus importantes au Brésil et dans les Caraïbes. Michel-Rolph Trouillot donne un exemple particulièrement frappant : davantage d’esclaves ont été déportés en Martinique que dans l’ensemble des États-Unis.

Esclavagisme au Brésil en 1882 dans une plantation de café. Crédit : Par Marc Ferrez — https://www.bbc.com/portuguese/resources/idt-sh/lutapelaabolicao, Domaine public

Il ne s’agit évidemment pas pour lui de minimiser l’ampleur de l’esclavage aux États-Unis, mais de questionner ces hiérarchies implicites dans nos représentations. “Aussi bien en ce qui a trait à la durée qu’au nombre de personnes concernées, on ne peut affirmer que l’ampleur de l’esclavage aux États-Unis a surpassé celle de l’esclavage au Brésil ou dans les Caraïbes”, écrit Michel-Rolph Trouillot. Les conditions de vie des esclaves n’y étaient pas non plus meilleures. On ne peut donc pas affirmer que les conséquences de l’esclavage auraient été plus considérables aux États-Unis qu’au Brésil ou dans les Caraïbes. Il insiste sur le fait que les îles sous domination britanniques et françaises (Jamaïque, Haïti, Martinique…) n’étaient pas seulement des sociétés “qui avaient des esclaves” mais des sociétés esclavagistes, c’est-à-dire que l’esclavage constituait le fondement de leur organisation économique, sociale et culturelle. “C’était leur raison d’être” écrit Trouillot, et toute personne qui vivait dans ces colonies le faisait parce qu’une économie fondée sur l’exploitation des esclaves était en place. 

Le point de Trouillot est ici qu’en faisant des États-Unis la principale voire la seule référence lorsqu’on parle de l’esclavage, on risque de rendre moins visibles d’autres sociétés dans lesquelles l’esclavage a pourtant été tout aussi central.

Le cas de la révolution haïtienne 

Michel-Rolph Trouillot, lui-même haïtien, fait de la Révolution haïtienne (dont nous avions longuement parlé dans cet article à partir du livre fondamental de CLR James)  le cœur de sa démonstration. Haïti se trouve dans les Caraïbes, où l’esclavage des populations d’origine africaine était une réalité depuis près de trois siècles lorsque la révolution commença. Au XVIIIe siècle, Haïti était la colonie la “plus précieuse du monde occidental et la plus importante des possessions françaises”. L’esclavage et le colonialisme constituaient alors “deux piliers de l’économie française”. Cette situation contrastait avec les principes que l’Europe des Lumières affirmait au même moment. En effet, au XVIIIe siècle, tandis que les marchands et les mercenaires européens achetaient et asservissaient des hommes et des femmes africains, les philosophes européens discutaient avec ferveur de “l’Homme” et de ses droits… Mais cet “Homme” était évidemment avant tout européen et masculin. La question “qu’est-ce que l’Homme ?” ne cessait ainsi de se heurter aux pratiques de domination et d’accumulation sur lesquelles reposait une partie de la prospérité européenne. 

Les connotations négatives associées à la couleur de peau noire s’étaient diffusées dans la chrétienté dès la fin du Moyen Âge (XIIIe-XVe siècle), mais la colonisation leur donna une nouvelle puissance. Comme l’explique Michel-Rolph Trouillot, c’est elle qui fournit “le plus d’élan à la métamorphose de l’ethnocentrisme européen en racisme scientifique”. Au milieu du XVIIIe siècle, le racisme anti-noir est en effet devenu un élément central de l’idéologie des plantations des Caraïbes, tandis que les arguments destinés à justifier l’esclavage se mêlent au rationalisme des Lumières. Contrairement à une idée répandue, le racisme dit “scientifique” n’apparaît donc pas au XIXe siècle mais fait déjà partie du paysage intellectuel des Lumières. C’est pourquoi la révolution haïtienne est venue contredire les catégories politiques de son époque. En Haïti, l’abolition de l’esclavage ne fut pas accordée par des philosophes ni “offerte par la métropole” mais conquise par les esclaves eux-mêmes. L’insurrection commença en août 1791, lorsque les esclaves du nord de la colonie se soulevèrent. Elle allait se transformer en une révolution qui dura treize ans et renversa l’esclavage et l’ordre colonial français. 

Les dirigeants de la révolution haïtienne connaissaient les idées des Lumières et les mobilisaient. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen circulait dans la colonie, notamment dans les tavernes, fréquentées par les marins, les ouvriers portuaires, les déserteurs, les “marrons” (les personnes qui avaient été réduites en esclavage mais étaient parvenues à s’enfuir), les prédicateurs et les voyageurs. Michel-Rolph Trouillot précise que les révolutionnaires haïtiens se sont approprié ces idées parce qu’elles étaient “les seules disponibles” mais qu’ils n’avaient pas eu besoin d’attendre que des philosophes européens leur indiquent qu’ils étaient des hommes. Dans les faits, le projet politique et philosophique de la révolution haïtienne s’est surtout construit au fur et à mesure des évènements. “La Révolution haïtienne s’est surtout exprimée par les actes”, écrit Michel-Rolph Trouillot : c’est par la pratique qu’elle a percuté la philosophie occidentale et le colonialisme. 

Toussaint Louverture

Après l’abolition française de l’esclavage de 1794, Toussaint Louverture, le leader de la révolution haïtienne, se range derrière les français et combat les Espagnols puis les Britanniques. En quelques années, cet ancien esclave devient l’homme politique et militaire le plus puissant de l’île. Son armée, principalement composée d’anciens esclaves, compte plus de 20 000 hommes. En 1801, il prend le contrôle de l’ensemble de l’île et promulgue une constitution. La France observe ces événements avec inquiétude et le Consulat, le régime politique qui gouverne la France de 1799 à 1804 après le coup d’État de Napoléon Bonaparte, offre finalement l’occasion aux partisans de l’esclavage de reprendre l’offensive. En 1802, Napoléon Bonaparte envoie donc à Haïti une expédition commandée par son beau-frère, le général Charles Leclerc. Elle a pour objectif de reprendre le contrôle de la colonie et de rétablir l’esclavage. Les premières victoires françaises conduisent plusieurs dirigeants noirs à se rendre, dont Henri Christophe, Jean-Jacques Dessalines et finalement Toussaint Louverture lui-même, capturé puis déporté en France. Mais la résistance s’intensifie lorsque Leclerc ordonne le désarmement des anciens esclaves. Beaucoup comprennent alors que les Français cherchent à rétablir l’esclavage. Sous la direction de Dessalines, les forces révolutionnaires se reconstituent. En 1803, elles reprennent le contrôle de la colonie et les Français sont vaincus. Le 1er janvier 1804, Haïti proclame son indépendance. 

Au sein de cette histoire, Trouillot insiste notamment sur le parcours de Jean-Baptiste Sans-Souci, un ancien esclave originaire du Congo qui devint l’un des principaux chefs militaires de l’insurrection. Ses tactiques de guérilla contribuèrent à maintenir les Français en échec dans le nord de l’île mais il refusa de se rallier aux nouveaux dirigeants révolutionnaires, notamment à Henri Christophe, qu’il considérait comme un traître. Il finit par être tué par les hommes de Christophe. Ce qui intéresse Trouillot c’est que, malgré son importance, Sans-Souci a largement disparu de l’histoire de la révolution haïtienne et il en cherche les raisons. Les archives en font partie : celles-ci ne conservent pas nécessairement la trace des individus qui ont joué le rôle le plus important dans une révolution. Car contrairement aux officiers français, dont les actions sont abondamment documentées, Sans-Souci, qui était illettré, n’a laissé presque aucune trace écrite.

Si la Révolution haïtienne fut silenciée pendant longtemps, ce ne fut pas parce qu’elle était d’une importance moindre. En effet, elle résista aux tentatives d’invasion espagnoles et britanniques, puis à l’expédition française envoyée par Napoléon. La France perdit dix-neuf généraux à Haïti, dont Leclerc, et davantage d’hommes que lors de la célèbre bataille de Waterloo face aux Anglais et aux Prussiens (!). Elle finit par céder sa colonie la plus précieuse à une armée noire et Haïti devint le premier État moderne indépendant issu d’une révolution d’esclaves et l’un des premiers États postcoloniaux du monde. Son existence a constitué une menace pour toutes les puissances esclavagistes. Thomas Jefferson (1743-1826), troisième président des Etats-Unis, refusa ainsi d’apporter son soutien à Haïti, par peur que l’exemple haïtien ne devienne “contagieux” parmi les esclaves américains. Les puissances européennes cherchèrent à isoler le nouvel État : la France ne reconnut son indépendance qu’en 1825 en échange d’une indemnité exorbitante imposée à Haïti et dont le pays subit toujours aujourd’hui les conséquences. Les États-Unis et le Vatican attendirent quant à eux la seconde moitié du XIXe siècle pour reconnaître à leur tour l’indépendance haïtienne. Ce rejet diplomatique participait d’un “profond déni” car, comme l’écrit Michel-Rolph Trouillot, “tout ce que la Révolution avait accompli contredisait les principes fondamentaux des idéologies occidentales dominantes”. 

Pourquoi cette histoire a-t-elle été oubliée ?

Pour Trouillot, une des raisons pour laquelle la Révolution haïtienne a été effacée des grands récits historiques c’est parce qu’elle était littéralement “impensable” au moment où elle s’est produite. 

Il explique que les événements qui se sont déroulés à Haïti de 1791 à 1804 “constituent une séquence pour laquelle même l’extrême gauche politique française ou anglaise ne disposait pas de cadre de référence conceptuel”. En effet, “la Révolution haïtienne était impensable en Occident non seulement parce qu’elle contestait l’esclavage et le racisme, mais aussi à cause de sa façon de les contester”. Cette impossibilité de penser l’événement se manifeste immédiatement. Lorsque la nouvelle de l’insurrection généralisée d’août 1791 arrive en France, elle est accueillie avec incrédulité. On soupçonne une “fake news”. Devant l’Assemblée nationale, Jacques-Pierre Brissot, pourtant membre fondateur de la Société des amis des Noirs et anticolonialiste modéré, explique qu’il ne peut s’agir que d’une fausse rumeur, qu’il est impossible que 50 000 Noirs aient pu se rassembler et agir de manière concertée, que les esclaves ne peuvent pas concevoir seuls une rébellion aussi massive, et que même si tout cela était vrai, les troupes françaises les auraient écraser grâce à leur supériorité militaire… Cette opinion domine à l’Assemblée jusqu’à ce que les nouvelles soient confirmées “sans aucun doute possible”. À partir de ce moment-là, les camps politiques français se mettent à chercher derrière l’insurrection une puissance étrangère et un complot. Il leur semble impossible que les esclaves puissent être eux-mêmes les sujets d’une telle action de façon autonome. Si des dizaines de milliers d’entre eux se révoltent, il faut forcément qu’un autre acteur se trouve derrière eux. Par la suite, les historiens ont souvent été plus disposés à considérer que les esclaves avaient été influencés par des Blancs qu’à envisager qu’ils aient pu se convaincre eux-mêmes, et convaincre d’autres esclaves, qu’ils avaient le droit de se révolter. Les vastes réseaux de communication qui existaient entre les esclaves n’ont été que peu explorés par ces derniers.  Ce mécanisme, on le retrouve encore aujourd’hui : quand la domination française est contestée en Nouvelle Calédonie (Kanaky) ou en Afrique, nos médias et nos politiciens continuent d’y voir des tentatives de déstabilisation chinoises ou russes. 

Et, de fait, cette difficulté à accepter la réalité de la révolution haïtienne s’est perpétuée après son achèvement. Enzo Traverso rappelle que même Karl Marx, pourtant l’un des penseurs les plus critiques et subversifs du XIXe siècle, ne parvient pas réellement à intégrer la Révolution haïtienne dans sa conception des transformations historiques. Pour Marx, l’abolition de l’esclavage s’inscrit avant tout dans l’essor du capitalisme et dans l’apparition de rapports de production modernes. Il relève de la transformation des structures économiques et de la montée d’une nouvelle classe dominante davantage que de la révolte des dominés. Ni ses écrits sur la Révolution française ni ses articles sur la guerre civile américaine ne mentionnent véritablement la Révolution haïtienne. Même lui a eu du mal à penser une révolution qui n’entrait pas dans son schéma. Trouillot résume le phénomène : “l’historiographie occidentale a réduit la Révolution haïtienne au silence.

L’exemple de la révolution haïtienne montre, pour Trouillot, que le silence historique ne résulte pas forcément d’une volonté complètement consciente de cacher un événement. Il peut aussi naître d’un ensemble de présupposés qui rendent certaines interprétations beaucoup plus faciles à accepter que d’autres. Ici, si l’on considère que les esclaves sont incapables d’organisation politique, qu’une révolution doit nécessairement être conduite par une élite instruite, qu’une idée émancipatrice doit venir d’un philosophe ou qu’un événement majeur doit être inscrit dans le récit national d’une grande puissance, alors la Révolution haïtienne devient presque impossible à raconter correctement.

La “famine irlandaise”

J’ajoute ici, sur conseil de Farton Bink, un autre exemple qui nous tient à cœur à Frustration (mais nous pourrions en trouver des dizaines d’autres) celui de la dite “famine irlandaise”. 

Au début du XIXe siècle, les paysans irlandais étaient extrêmement dépendants de la pomme de terre qui constituait leur principale source de nourriture. Pour un tiers d’entre eux, il s’agissait même de l’aliment presque exclusif. En 1845 se déclenche une épidémie de mildiou de la pomme de terre, c’est-à-dire une maladie des plantes qui fait pourrir les pommes de terre, déclenchant immédiatement une grande crise alimentaire. Beaucoup de  récits historiques en sont restés là et en restent encore là aujourd’hui. Mais la réalité fût plus complexe car pendant la famine, l’Irlande continuait d’exporter de grandes quantités de nourriture vers l’Angleterre comme du blé, de l’orge, de la viande et d’autres produits agricoles. Cette exportation forcée a eu lieu malgré la famine qui sévissait en Irlande. En effet les propriétaires terriens anglais, qui, en raison de plusieurs de siècles de colonisation et de politiques de confiscation des terres menées par le gouvernement anglais, possédaient environ 90% des terres agricoles en Irlande, préféraient les exporter pour en tirer profit plutôt que de les distribuer à la population irlandaise mourant de faim. 

Face à la crise, l’obsession des colons britanniques, tous boursouflés de l’idéologie du “laissez-faire”,  concept structurant de l’économie libérale qu’ils ont quasiment inventée, a été d’éviter la charité qu’ils trouvaient synonyme d”assistanat” et ont ainsi refusé que l’aide à l’Irlande ne pèse trop sur les finances britanniques. Comme le dit l’historien Fabrice Bensimon, auteur de La Grande Famine en Irlande (2014) “il n’y a pas de volonté politique de mobiliser les moyens de l’Etat britannique pour mettre fin à cette famine”. Les résultats sont à l’image de cette inhumanité de l’oppresseur : charniers de cadavres, abandons d’enfants, prostitution contrainte, parfois même du cannibalisme.

On estime à plus d’un million le nombre de morts entre 1845 et 1852, auquel il faut ajouter 1,5 million d’irlandais qui ont fui leur pays pour rejoindre l’Angleterre ou l’Amérique du Nord. L’Irlande a donc perdu à cette période un quart de sa population de 8,5 millions de personnes, et a mis plus d’un siècle à s’en remettre. Le nationaliste irlandais John Mitchel, cité par l’historien Hugh Kearney (Ireland: Contested ideas of nationalism and history, 2007) dira également : “Le Tout-Puissant a en effet envoyé le mildiou de la pomme de terre, mais les Anglais ont créé la Famine…et un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants ont été soigneusement, prudemment et pacifiquement tués par le gouvernement anglais”. 

Comme le dit l’historien français Jean Guiffan dans Irlande, écritures et réécritures de la famine (2012) : “Si la Grande Famine a laissé une forte empreinte dans la mémoire collective des Irlandais, son souvenir n’était guère évoqué dans le paysage avant les années quatre-vingt-dix, y compris dans les régions où de nombreux témoignages de ce drame sont encore visibles aujourd’hui. (…) Jusque dans les années quatre-vingt-dix, l’évocation de la Grande Famine dans le paysage irlandais se limitait à quelques discrètes plaques commémoratives ou à de petits monuments dans des lieux particulièrement touchés”. 

Michel-Rolph Trouillot nous invite à nous interroger sur la manière dont l’Histoire qui nous parvient est écrite. Qui a produit les sources ? Qui les a conservées ? Quels mots avons-nous utilisés pour désigner les événements ? Quelles catégories ont rendu certaines interprétations pensables et d’autres presque impossibles ? Mais Michel-Rolph Trouillot interroge aussi le rapport entre cette connaissance du passé et notre action dans le présent. Il met ainsi en garde contre l’idée selon laquelle une meilleure connaissance historique suffirait à empêcher le retour des violences que nous condamnons rétrospectivement. “Tous les travaux de recherche sur l’Holocauste et toute la culpabilité à l’égard du passé de l’Allemagne ne sauraient aujourd’hui se substituer aux manifestations contre les skinheads allemands d’extrême droite”, écrit-il.  Cette remarque l’amène également à critiquer le “fétichisme des faits” qui voudrait que l’historien puisse se tenir à distance de son époque et observer le monde depuis une position parfaitement neutre. Selon Trouillot, “la position de l’historien serait donc officiellement neutre : ce serait celle de l’observateur non historique”. Mais un tel observateur n’existe pas : les historiens travaillent depuis une époque, une société, des institutions et des catégories de pensée particulières. Reconnaître cela ne signifie pas que les faits n’existent pas ou que toutes les interprétations se valent mais que l’histoire est une pratique politique, et que prétendre être totalement extérieur à son objet peut lui-même constituer une manière de ne pas voir les rapports de pouvoir qui structurent sa production. Faire l’histoire des dominés ne consiste pas seulement à ajouter quelques personnages oubliés aux récits existants mais à remettre en question les cadres mêmes dans lesquels ces récits ont été construits. C’est ce que montre particulièrement bien l’exemple de la Révolution haïtienne : il ne suffit pas de raconter cette histoire mais aussi de comprendre pourquoi il a été si difficile, et pendant si longtemps, de concevoir que les esclaves révoltés d’Haïti aient pu être les acteurs de leur propre histoire. 

Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, Michel-Rolph Trouillot, coll. Mémoires des Amériques, ed. Lux, 2025, 23 euros.
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Rob Grams
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