Comment Master Poulet a cuisiné la gauche bourgeoise
Saint-Ouen, avril 2026. Un conflit majeur s’apprête à toucher le territoire français pour la première fois depuis le XXe siècle dans la surprise totale : un maire qui se veut présidentiable, n’écoutant que son courage déclare la guerre à.. une enseigne de poulet.
Un restaurant de poulet ouvre rue Albert Dhalenne, en plein centre-ville, à la sortie du métro. Trois jours après, la mairie socialiste de Karim Bouamrane fait condamner le bâtiment avec des blocs de béton et des grilles métalliques. Le tribunal administratif de Montreuil déclare ça « manifestement illégal ». La mairie est forcée de retirer ses blocs. Elle avait aussi, en attendant, fait déposer des pots de fleurs malodorants devant l’entrée pour décourager les clients d’approcher. Karim Bouamrane, maire PS de Saint-Ouen depuis 2020, présenté l’été dernier comme candidat sérieux à Matignon, a mobilisé la puissance publique contre une rôtisserie.
« La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen »
C’est la phrase officielle de la municipalité. Le genre de discours qui donne un habillage de gauche à une politique arbitraire : parce qu’en face du Master Poulet condamné (littéralement en face, de l’autre côté de la rue), il y a un Burger King qui n’a jamais été inquiété par la mairie. La malbouffe internationale, standardisée et mondialisée ne pose donc pas de problème à la mairie. Et si le sujet n’était donc pas l’alimentation pour le Maire ?
Master Poulet, c’est une enseigne de poulet halal, pas cher, dont la clientèle est majoritairement racisée et populaire. Le genre de clientèle que les projets de « qualité de vie » de la mairie n’ont précisément pas prévu de garder dans le décor. Karim Bouamrane ne vise pas spécifiquement Master Poulet en soi, mais sa clientèle qu’il ne veut pas voir occuper l’espace public du centre-ville qu’il veut dédier à une autre population. Pourquoi ? Dans le numéro annuel de Frustration consacré à la ville, nous expliquions dans un article que l’occupation de l’espace publique par des personnes racisées était un problème pour les gentrificateurs, d’où la pression grandissante sur les épiceries de nuit et les salons de coiffure afro. La fameuse phrase de Booba pourrait être de nouveau mobilisée « si j’traine en bas de chez toi, j’fais chuter le prix de l’immobilier ».
Le 21ème arrondissement de Paris
Bouamrane a une formule qu’il ressort à chaque interview (si on a la patience de d’abord d’écouter sa success story libérale du fils d’immigré devenu maire de banlieue) : Saint-Ouen serait le 21ème arrondissement de Paris. Le village olympique construit pour 2024, converti depuis en logements neufs, a transformé des quartiers entiers du Vieux Saint-Ouen. Des centaines de logements sociaux détruits ou réhabilités : à Cordon, 256 logements Semiso seront détruits; côté Vieux Saint-Ouen, 231 logements devront être remplacés. La mairie a promis aux familles de les reloger sans augmentation de loyer. Mais l’objectif était aussi de changer la population à travers des programmes pour « catégories intermédiaires », infirmières et enseignants qui remplacent des ouvriers et des employés. Ce que la mairie appelle une politique de mixité, c’est une formule passe-partout pour habiller l’éviction en politique sociale : le prix d’un deux-pièces à Saint-Ouen a grimpé de 52,9% en cinq ans, un record absolu en Seine-Saint-Denis. Dans une ville où le taux de pauvreté atteignait encore 26% en 2017, presque le double de la moyenne nationale.
Ces gens-là ne pourront plus se loger ici et leurs enfants encore moins pour concrétiser le 21ème arrondissement : les Parisiens fuient la ville à cause des prix exorbitants des loyers, donc des mairies de petite couronne veulent faire de la place pour eux. Et si vous vous demandez : où iront les plus pauvres ? Toujours plus loin de Paris, jusqu’à ce que la gentrification les rattrape.
Racisme d’aménagement
Il y a deux niveaux dans ce que fait la mairie de Bouamrane, et il faut les distinguer parce qu’ils se renforcent l’un l’autre. Le premier, c’est le logement. Les destructions, les relogements, les programmes neufs vendus à des catégories sociales plus élevées, la pression du marché immobilier parisien qui remonte vers les banlieues, tout ça chasse physiquement les habitants de Saint-Ouen, qui sont dans leur immense majorité des familles racisées, issues de l’immigration maghrébine et subsaharienne. Le second, c’est l’espace public. Et c’est là que l’affaire Master Poulet intervient : parce que même ceux qui restent, qui tiennent encore un appartement, qui résistent à la hausse des loyers, se voient progressivement signifier qu’ils ne sont pas le public visé par le centre-ville rénové. Les commerces qui leur correspondent ferment par manque de fréquentation ou n’obtiennent plus d’autorisation. Les espaces se dessinent et se structurent pour une population qui n’est pas encore là mais qu’on espère attirer. L’espace public devient une vitrine, et dans cette vitrine, une rôtisserie halal ou l’on peut manger pour 3 euros 50, ça fait désordre.
C’est du racisme d’aménagement. Pas nécessairement intentionnel dans sa forme la plus consciente, on peut laisser le bénéfice du doute sur les arrière-pensées individuelles malgré tout, mais mécaniquement, dans ses effets sur des populations réelles, c’est l’organisation de l’espace public par et pour des catégories blanches et aisées au détriment de populations racisées et populaires. Ce racisme se structure lui-même sur les lectures racistes conscientes ou inconscientes des investisseurs et des populations blanches qui veulent inonder la petite couronne parisienne : la présence de personnes racisées dans l’espace publique est constamment associée à l’insécurité, à la peur, au bruit ou à la violence.
Le PS municipal dans les banlieues proches de Paris joue depuis vingt ans un rôle très précis dans la mécanique de la gentrification en lui donnant un visage présentable. La gentrification pilotée par des élus de droite est assez assumée. Pilotée par des élus socialistes, elle se drape dans le vocabulaire de l’émancipation et de la mixité, elle obtient des financements d’État au titre de la politique de la ville, et elle use des questions de sécurité et de tranquillité publique pour faire fermer des lieux fréquentés par les classes populaires. Mathieu Delafosse, maire de Montpellier est un bon exemple sur le sujet.
Des mairies veulent donc condamner physiquement des commerces parce qu’ils ne correspondent pas à l’image qu’ils veulent donner de leur centre-ville en pleine revalorisation foncière. Ça s’inscrit dans un processus de dix ans de transformation d’une ville populaire en produit d’appel pour cadres parisiens. La formule de Bouamrane est juste finalement : l’objectif est de faire de Saint-Ouen un nouvel arrondissement parisien, mais pas pour ceux qui y habitent, pour les Parisiens et au détriment des banlieues.
Le 18 avril, le tribunal administratif de Montreuil a ordonné à la mairie de retirer les blocs de béton sous 48 heures. Depuis le maire de Saint-Ouen écume les plateaux pour mener sa campagne contre le fast-food et épuise peu à peu ses possibilités juridiques car l’objectif n’est pas tant de gagner, car il est difficile pour un maire de faire fermer des commerces sans motif, mais d’épuiser financièrement la rôtisserie à coups de frais de justice et d’avocats.
Amine Snoussi
