Logo de Frustration

Canicule : un nouveau darwinisme social


Ce jour-là, dans la matinale de France Inter, la voix fringante de Sonia Devillers, happiness animatrice en cheffe, annonçait le portrait de 9h10 en termes choisis : « Ce matin, je vous emmène sur la côte fleurie, en Normandie. Par cette chaleur, ce sera délicieux. »

De ma fenêtre, j’observais un employé communal d’un âge avancé se lancer dans la tonte d’un espace vert entièrement jauni par la sécheresse, accoutré d’une lourde tenue de protection et d’une débroussailleuse dégingandée, tandis que le thermomètre indiquait déjà 34 °C à l’ombre. Le temps du portrait normand de Sonia Devillers et d’un débat lénifiant sur la clim entre une conseillère macroniste (Marine Braud) et un obscur ingénieur – la journaliste avouant découvrir à cette occasion le terme de « techno-solutionnisme » –, le bruit de la débroussailleuse avait cessé : le vieil homme était assis à l’ombre d’un arbre, visiblement sonné. À peine un dixième de la surface couverte de hautes herbes brûlées avait été coupé.

Un peu plus tard dans la journée, une amie m’annonce que son oncle s’est noyé : il ne savait pas bien nager, mais n’a pu résister à l’appel de la fraîcheur. La canicule a ce génie politique : elle tue en laissant toujours à la victime une part suffisante de responsabilité pour qu’on puisse éviter de parler du système. Il n’est pas mort « du climat », dira-t-on. Il est mort parce qu’il nageait mal. Il est mort parce qu’il a pris un risque. Il est mort parce qu’il aurait dû être prudent.

La veille, Dominique Seux expliquait, lui aussi sur France Inter, que le pays du « champion de la Terre » ne pouvait pas grand-chose au changement climatique. Il représente trop peu d’émissions mondiales, voyez-vous. Et puis il est déjà en pointe. La conclusion coulait de source : si nous sommes trop petits pour peser, autant continuer à produire comme si nous étions trop grands pour mourir. Le cynisme ramené à une règle de trois. Typique de la désinvolture avec laquelle la bourgeoisie culturelle aborde le réchauffement climatique, quand sa matérialité, à l’occasion des canicules notamment, se fait trop pressante pour l’ignorer complètement.

Dans la journée, Agnès Pannier-Runacher, ancienne ministre de l’Écologie dont la famille a fait fortune dans l’infrastructure pétrolière, expliquait à la télé que la France était en avance sur l’adaptation. Le soir, Karim Rissouli réservait le seul siège politique de l’émission C ce soir à un député du RN, critique du Giec.

Le lendemain, Yann Barthès exhibait l’essence même de l’habitus bourgeois, dans toute sa virtuosité sociologique, sur le plateau de Quotidien : « Comme on le disait hier, tout le monde a chaud. C’est rare d’ailleurs de vivre un événement universel. On est tous logés à la même enseigne. Si vous croisez Bernard Arnault, il aura chaud. Un ministre, il aura chaud. Il aura aussi chaud que vous, que votre voisin du dessus ou du dessous. Que vous habitiez dans le nord, dans le sud. » sermonne-t-il. Avant d’ironiser au second degré : « Enfin non, il y a cette catégorie de personnes qui est plus concernée, que tous les autres : il y a… il y a ceux qui vivent sous les toits. Et ils le précisent. Donc ils se sentent autorisés à parler plus fort, car “j’habiiiite sous les toiiiiits” ». Avant de s’autoriser lui-même à conclure depuis son plateau climatisé : « Tout le monde s’en fout.»

Derrière cette désinvolture, il y a une mentalité de classe : celle qui organise sciemment un nouveau darwinisme social. Non pas seulement une indifférence morale devant la souffrance des autres, mais une manière active de trier les vies selon leur capacité matérielle à encaisser le monde que les dominants rendent invivable.

Des vies dispensables

Faut-il le rappeler, les canicules sont l’une des manifestations du réchauffement climatique, résultant des émissions de gaz à effet de serre, qui ne cessent toujours pas d’augmenter à la surface du globe. Elles désignent un épisode de chaleur anormalement intense, qui dure plusieurs jours et plusieurs nuits consécutifs, avec des températures dépassant des seuils dangereux pour la santé, donc potentiellement létales.

En France, le phénomène s’accentue : le ministère de la Transition écologique comptabilisait 17 vagues de chaleur entre 1947 et 2000, contre 32 entre 2000 et 2025. Dans le scénario de référence français d’adaptation, Météo-France prévoit que le nombre de jours de vagues de chaleur serait multiplié par 5 dans une France à +2,7 °C, vers 2050, puis par 8 à 10 dans une France à +4 °C, vers 2100, par rapport à 1976-2005. Nous n’en sommes donc qu’à la bande-annonce.

Mais déjà, par dizaines ou centaines de milliers selon les périmètres retenus, les morts s’entassent. Selon l’OMS, la chaleur tue en moyenne plus de 175 000 personnes par an en Europe. Santé publique France attribue chaque été, au niveau national, plusieurs milliers de décès à l’exposition à la chaleur : plus de 5 700 pour l’été 2025, dont plus de 1 900 pendant les seuls épisodes de canicule. Comme prévu, le réchauffement climatique, que l’insouciance bourgeoise imaginait encore cantonné aux petites îles du Pacifique dans les années 2000-2010, mord désormais violemment les pays riches. Pour autant, les élites qui gouvernent et médiatisent continuent de penser, à juste titre d’ailleurs, qu’il s’agit d’un truc de pauvres. Car évidemment, les impacts de la canicule épousent la structure de classe et se distribuent à proportion des vulnérabilités matérielles.

N’en déplaise à Yann Barthès, il n’existe pas d’« homme générique » face à la chaleur. L’homme générique est une fiction statistique produite par ceux qui vivent assez protégés pour oublier qu’ils ont un corps socialement situé. En France, ce sont les publics fragiles qui morflent. Les étudiants précaires confinés dans des chambres irrespirables, les populations racisées parquées dans des bouilloires thermiques et des barres d’immeubles sans ascenseur, les détenus qui étouffent à petit feu dans des bâtiments insalubres et surpeuplés, les retraités désocialisés qui n’ont plus de soutien familial, les migrants condamnés à subir une chasse à l’homme permanente, les sans-abri qui endurent le surplus de chaleur rejeté dans la rue par le déploiement anarchique de la clim dans les centres-villes des nantis. À leur égard, le climatologue-lobbyiste François Gemenne déclare d’ailleurs sur LinkedIn : « Les climatiseurs rejettent-ils de la chaleur dans la rue ? Oui, c’est le principe de la climatisation. Et dans les zones très denses, cela peut réchauffer la rue jusqu’à 2 °C. Mais c’est un inconvénient local, sans impact sur le climat. Ça reste un vrai problème pour les sans-abri. Mais la majorité des gens vivent à l’intérieur, et pas dans la rue. » Entendre : la vie des SDF est un problème secondaire.

Il y a bien entendu les composantes les plus exposées de la classe laborieuse. Une partie du monde agricole – et l’on ne pourra pas climatiser les champs –, les ouvriers du bâtiment – et l’on ne pourra pas climatiser les rues –, les livreurs à deux roues, les manutentionnaires, les déménageurs, les agents d’entretien, en particulier ceux de la voirie, les éboueurs, les ouvriers de l’industrie chaude (aciérie, métallurgie ; fondeurs, soudeurs). Bref, cette fraction de la classe ouvrière dont les conditions d’existence ne passent jamais la barre de l’espace public bourgeois.

Sans parler des métiers de service essentiels : les enseignants, dont les écoles sont beaucoup moins souvent climatisées que les grandes surfaces, et les soignants, confrontés à un afflux de patients alors que leurs moyens se dégradent chaque année à cause des coupes budgétaires. En l’occurrence, plus un employé subit de contraintes au travail, plus il est exposé aux méfaits de la chaleur. Sa survie en période de canicule est directement fonction de son degré d’autonomie – donc de son degré d’exploitation par le rapport de production capitaliste.

Toutes les données territoriales, sanitaires et résidentielles disponibles convergent vers une surmortalité et une surexposition des classes populaires, des personnes âgées pauvres, des locataires, des habitants des quartiers minéralisés et des travailleurs physiquement exposés. La canicule n’est pas seulement un phénomène météorologique ; c’est un révélateur de classe.

Les impacts du réchauffement climatique se distribuent aussi le long de la structure patriarcale, puisque les violences conjugales dont sont victimes les femmes augmentent lors des vagues de chaleur, sous l’effet de la pression accrue qu’elles exercent sur les corps et les psychés. Là encore, il ne s’agit pas d’un supplément psychologique au phénomène climatique, mais de sa traduction sociale : quand la chaleur comprime les espaces, dérègle le sommeil, accroît l’irritabilité et enferme davantage les individus dans leur logement, les rapports de domination domestique deviennent plus explosifs.

Les canicules ont aussi un impact majeur sur la santé mentale et entraînent une hausse du nombre de suicides. Elles agissent d’abord comme une mise en échec progressive de la thermorégulation : le corps tente de maintenir sa température autour de 37 °C par la transpiration, la dilatation des vaisseaux et l’augmentation du rythme cardiaque ; quand ces mécanismes sont débordés, apparaissent fatigue, crampes, déshydratation, hyperthermie, coup de chaleur. Par conséquent, les canicules renforcent les premiers ressorts de l’aliénation individuelle : le cerveau perd en disponibilité comme en lucidité. La chaleur ne se contente pas d’incommoder ; elle diminue. Elle attaque la continuité de la volonté, dégrade l’énergie humaine, rétracte le corps et le recroqueville hors du monde.

En ce sens, la décision de laisser filer le réchauffement climatique implique une nouvelle forme d’eugénisme : les constitutions les moins résistantes ne sont plus les bienvenues sur Terre. On peut imaginer que dans quelques années, si l’on reste dominé par le joug capitaliste, les détenteurs des moyens de production s’enquièrent des capacités de résistance à la chaleur avant toute embauche. La résistance thermique deviendra-t-elle une compétence professionnelle ? Les constitutions les plus fragiles rejoindront alors les rangs de la main-d’œuvre dispensable. Ainsi se profile une sélection thermique des corps : ne seront pleinement employables, intégrables, assurables, que ceux qui peuvent encore tenir dans l’étuve.

Mais ce darwinisme social qui ne dit pas son nom épouse également la structure impérialiste internationale. Les pays du « Sud global » subissent des impacts disproportionnés par rapport à leur responsabilité dans le ravage climatique. Par exemple, alors que le continent africain pèse pour une faible part des émissions mondiales (autour de 4%), une part considérable de sa population subit déjà des pénuries d’eau sévères (1 personne sur 3), tandis que la mortalité des pays vulnérables est très supérieure (15 fois) à celle des pays mieux protégés. Durant les quinze prochaines années, on estime que plusieurs dizaines de millions de personnes seront condamnées à trouver un autre lieu où vivre sur la planète. Celles qui en seront incapables périront en silence, peut-être répertoriées dans les statistiques anonymes d’une ONG ou d’une administration. Et celles qui pourront partir vers l’Europe affronteront le racisme des pays occidentaux vis-à-vis des migrants

Si la classe dirigeante était humaniste

Si la classe dirigeante était humaniste, elle prendrait des mesures sociales évidentes pour pallier les effets actuels des canicules : l’encodage d’un droit de retrait climatique pour les travailleurs et travailleuses, couvert par la sécurité sociale, au-delà de certains seuils ; des congés rémunérés pour les parents en cas de fermeture des établissements scolaires ; une prise en charge par l’État, par exemple au motif de catastrophe naturelle, des pertes associées à la canicule, tout particulièrement dans le secteur agricole ; la climatisation généralisée dans les équipements collectifs, en priorité hôpitaux, Ehpad, écoles ; la réquisition et la gratuité des lieux de fraîcheur, notamment les points d’eau, y compris quand ils sont privés ; l’abolition des passoires thermiques et un droit d’expropriation quand le propriétaire d’un bien locatif refuse de financer les travaux nécessaires. Ce qui implique de rogner sur les intérêts et le pouvoir du capital.

Elle organiserait aussi de grands travaux de réaménagement du territoire : désimperméabilisation des sols et végétalisation des villes ; rénovation de fond en comble du cycle de l’eau – réparation des réseaux fuyards, sécurisation de l’eau potable, protection des nappes, restauration des zones humides et des rivières, réduction des prélèvements agricoles et industriels, réutilisation de certaines eaux usées traitées, adaptation des stations d’épuration aux sécheresses et aux pluies extrêmes ; développement des renouvelables pour assurer la sécurité énergétique ; protection du trait de côte et relocalisation de l’habitat condamné ; réhabilitation des services publics, qui sont les seuls refuges climatiques des personnes vulnérables. Mais cela demande un investissement budgétaire massif, donc de se libérer des marchés financiers d’une part – en retrouvant une autonomie monétaire – et d’autre part de créer de nouvelles recettes fiscales, que seuls des impôts confiscatoires en direction des riches peuvent abonder. Ce qui implique, là encore, de rogner drastiquement sur les intérêts et le pouvoir du capital.

Aussi, puisque le débat est à la mode au point d’éclipser les ressorts socio-politiques des canicules, elle nationaliserait sans tarder l’industrie de la fraîcheur et de la climatisation. Car qui a les moyens de climatiser sa vie ? En l’état, les canicules sont en train de cristalliser toute une fraction du capital qui a intérêt aux canicules : qui s’enrichit énormément lorsqu’il fait chaud et fera tout son possible pour que le législateur évite de lutter contre les causes de la chaleur. On parle d’un marché essentiellement trusté par des entreprises privées, en pleine expansion : au niveau mondial, autour de 137 milliards de dollars en 2025, avec une projection à 245,6 milliards en 2034.

Si elle était conséquente, la classe dirigeante régulerait aussi drastiquement les usages de la clim, notamment individuels. Car c’est l’exemple même de la « maladaptation », ou plutôt de l’adaptation capitaliste : privatisation de la fraîcheur, socialisation de la chaleur. Celui qui climatise son appartement refroidit son salon et rejette dehors l’air chaud de son confort. Il se crée une bulle respirable en aggravant l’hostilité générale. De plus, au niveau mondial, elle représente déjà une part importante de la consommation électrique et des émissions de gaz à effet de serre (7%). Elle est donc un remède qui aggrave le mal. Mais là encore, une approche rationnelle implique de rogner sur les intérêts du capital.

Ce n’est donc pas un hasard si le bloc bourgeois se focalise sur la climatisation : d’une part, elle constitue un marché juteux ouvert par le réchauffement climatique ; d’autre part, elle permet de surseoir momentanément à l’une des contradictions écologiques du capitalisme, en l’occurrence la perte de productivité liée au fait que la force de travail, en temps de canicule, n’est plus en capacité de se reconstituer lors des phases de repos. La climatisation généralisée, laissée au marché, n’est pas une politique d’adaptation collective : c’est simplement la marchandisation du refuge.

Enfin, le débat sur l’adaptation, a fortiori quand il est trusté par la clim, a l’avantage de supplanter celui sur l’atténuation, c’est-à-dire sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre, sans quoi l’adaptation n’est d’ailleurs qu’un doux rêve. Bizarrement, en période de canicule, on ne parle pas de l’empreinte carbone de Bernard Arnault (1 200 fois plus de CO₂ qu’un Français moyen) et consorts.

De fait, une politique d’atténuation un tant soit peu sérieuse aboutirait à une socialisation généralisée de l’économie. C’est ça, le sens de la planification écologique. En l’occurrence, garantir une péréquation globale entre la production et les limites physiques de la biosphère : est-ce que telle unité produite est conforme aux trajectoires de réduction de notre empreinte matérielle globale ? Est-ce qu’elle s’insère dans un schéma de production général, supervisé, articulé à des objectifs de réduction contraignants. Pas des promesses pour 2050. Pas des trajectoires repeintes en vert. Des contraintes.

Cela implique évidemment d’organiser la sortie du capitalisme au plus vite, pour mettre un terme à l’immense accumulation de marchandises (Marx) générée par « l’anarchie dans la production » qui règle les rapports de concurrence entre producteurs (Marx aussi), elle-même stimulée par la lutte perpétuelle contre la baisse tendancielle du taux de profit (Marx encore). Bref, repartir des besoins, élaborés et priorisés non par le marché – l’offre, l’innovation privée – mais par l’instance politique : la délibération citoyenne et l’autogestion. Bien entendu, on commencerait sans doute par démanteler des industries toutes désignées, celles des hydrocarbures, du luxe, de l’aviation, etc. Ce qui implique cette fois non plus de rogner sur les intérêts du capital, mais de les éliminer purement et simplement.

Mais elle est darwiniste

Hélas, la classe capitaliste n’est ni humaniste, ni rationnelle ; elle est profondément darwiniste. Déjà dans les années 1970, lorsque la multiplication des dégradations environnementales a poussé les États à reconnaître officiellement le réchauffement climatique, la position des États-Unis, fer de lance de la mondialisation néolibérale, consistait à prioriser l’adaptation sur l’atténuation, jugée trop coûteuse en perte de compétitivité. Rappelons qu’en France, pays de l’accord de Paris, aucune contrainte climatique sérieuse n’existe pour les entreprises, c’est-à-dire pour l’appareil de production.

Quant aux économistes orthodoxes qui se sont penchés sur la problématique climatique, ils ont presque tous défendu une thèse largement darwinienne : laisser filer les émissions de CO2 – donc la hausse des températures – pour ne pas entraver les gains de productivité et le volume global d’accumulation (le PIB), afin de parvenir à un niveau de développement optimal qui nous permettrait, plus tard, de nous adapter aux conséquences du réchauffement climatique. William Nordhaus, prix Nobel d’économie en 2018, a ainsi pu situer dans ses modèles une trajectoire dite optimale autour de +3,5 °C. Or l’implicite de cette théorie, suivie à la lettre par toutes les élites néolibérales, c’est qu’une partie de la population peut bien périr le long du chemin, car elle est dispensable. Laisser filer les températures au nom du capital, c’est sacrifier des vies en toute connaissance de cause.

Et tandis que les classes populaires douillent, la classe capitaliste se met à l’abri. Le bunker de luxe, semi-militarisé, fait désormais partie du package de base des multimillionnaires et ne cesse de se multiplier, par exemple en Nouvelle-Zélande. Car ils ne sont pas dupes. Ils ne croient pas forcément à la fin du monde sous forme de film catastrophe ; ils croient, plus rationnellement, à la fin du monde commun. Ils savent que l’habitabilité deviendra un privilège. Ils se positionnent.

Ainsi se déploie une sorte de survivalisme des privilégiés, qui comprend des stratégies politiques agressives. Ce n’est pas un hasard si le capital s’accapare toujours davantage de pouvoir régalien et accroît sans cesse son emprise sur l’État ; pas un hasard si toute une industrie est dédiée à la sécession fiscale ; pas un hasard si des ghettos de riches se constituent ; pas un hasard si le démantèlement de l’État s’accélère par la privatisation galopante des services publics. C’est une stratégie d’ajustement – ou d’adaptation – de la classe capitaliste à l’aléa climatique, qui passe par l’annexion grandissante des forces sociales et la fragilisation parallèle des classes populaires, qu’elle juge surnuméraires. Autrement dit, la classe capitaliste se débrouille pour que la sécurité matérielle, qui passe par la disponibilité des forces sociales, soit d’abord arrimée au capital. Ainsi pense-t-elle traverser l’apocalypse qui vient et qui porte son ADN.

Cette sécession n’est pas seulement matérielle. Elle est aussi mentale, sociale, politique. La classe dominante vit déjà hors du monde qu’elle administre. Elle traverse les villes sans les habiter, fustige les hôpitaux publics sans s’y soigner, les écoles sans y mettre ses enfants, les transports sans les prendre, les files d’attente sans les subir. Elle peut donc imaginer assez facilement une planète où la majorité suffoque, pourvu que ses propres circuits de reproduction restent fonctionnels. Le capitalisme avancé n’a pas besoin de nier la catastrophe ; il lui suffit de la privatiser.

La classe capitaliste y est d’autant plus disposée que l’ordre capitaliste lui-même est largement darwinien. N’est-il pas régi par la concurrence généralisée, c’est-à-dire la lutte de tous contre tous ? Dans la mentalité bourgeoise, les pauvres, ceux qui pleurent et qui meurent plus tôt, sont responsables de leur destin. C’est madame Arnault expliquant à la radio qu’on est SDF par « choix de vie ».

Sauf que les circonstances changent un peu la donne. Bien sûr, la misère tue déjà. Elle tue par les logements insalubres, par la mauvaise alimentation, par l’accès différé aux soins, par l’usure au travail, par les accidents, par la dépression, par l’isolement, par l’humiliation. Il n’y a pas besoin d’attendre 2050 pour savoir que le capitalisme distribue inégalement les chances de vivre. Mais le changement climatique ajoute une dimension nouvelle, plus radicale, parce qu’il s’en prend au substrat même qui permet la vie sur Terre : la biosphère. Il ne se contente pas de produire des pauvres ; il produit des conditions dans lesquelles la pauvreté devient physiologiquement létale plus vite, plus souvent, plus massivement.

Jusqu’à maintenant, la promesse de croissance formulée par le capitalisme permettait de relativiser les inégalités de fortunes, aux deux sens du terme : même les pauvres pouvaient attendre du capitalisme débridé une amélioration absolue de leur condition sociale. La croissance a été cet opium du peuple qui laissait croire que les choses iraient mieux pour tous, malgré les privilèges pour quelques-uns. Avec la matérialisation du réchauffement climatique, ce pacte social vole en éclats. Car les plus vulnérables sont désormais promis à une dégradation continue de leurs conditions d’existence, afin notamment que celles des riches se perpétuent dans le luxe et l’opulence. Non contente d’avoir privatisé une grande partie du monde, la classe capitaliste s’arrange désormais pour que les parties communes deviennent invivables.

Cette nouvelle forme de darwinisme social, dont la brutalité commence à peine à apparaître sous nos yeux et dans nos chairs, appelons-la darwinisme caniculaire. Car il ne dira pas son nom ; mais adaptation, résilience, responsabilité individuelle, innovation, transition, modernisation. Il aura des PowerPoint, des chartes RSE, des ministres en chemise blanche devant des ventilateurs, des éditorialistes climatisés, des numéros verts, des applications météo, des conseils pour bien s’hydrater. Et derrière cette langue raisonnable, il y aura une question brutale : qui a le droit de rester au frais ? Ou plutôt : de vivre encore ?

La réponse, pour l’instant, est celle du monde tel qu’il va : ceux qui peuvent payer. Ceux qui possèdent. Ceux qui héritent. Ceux qui commandent. Ceux qui vivent déjà dans les hauteurs matérielles de la société. Les autres devront s’adapter, c’est-à-dire encaisser. Jusqu’au jour où ils comprendront que la chaleur n’est pas seulement une température, mais une politique. Jusqu’au jour où la suffocation deviendra colère. Jusqu’au jour où l’on cessera peut-être de demander aux corps de tenir, et où l’on commencera enfin à demander des comptes aux mondains qui les brûle. Jusqu’au jour de la révolution.

Clément Sénéchal
Clément Sénéchal
Chroniqueur
Tous les articles
Bannière abonnements