âAntisionisme ou barbarieâ Entretien avec Maxime Benatouil
Maxime Benatouil est militant dans deux organisations juives dĂ©coloniales : lâUnion juive française pour la paix et Tsedek, ainsi quâĂ la France insoumise. Il est Ă©galement le co-auteur, aux cĂŽtĂ©s de personnes comme Judith Butler, Houria Bouteldja, Françoise VergĂšs, FrĂ©dĂ©ric Lordon et Naomi Klein, dâun ouvrage collectif paru Ă La Fabrique lâannĂ©e derniĂšre, Contre lâantisĂ©mitisme et ses instrumentalisations, dans lequel il signe un texte intitulĂ© âDe gauche, antiraciste et sioniste ? Pour en finir avec une contradiction qui persisteâ.Â
Nous avons eu la chance de nous entretenir avec lui.
Au dĂ©but de ton texte, tu Ă©voques une rĂ©solution peu connue de lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations unies qui assimile le sionisme Ă âune forme de racisme et de discriminationâ. Est-ce que tu peux nous rappeler rapidement ce quâon entend par sionisme, et si tu considĂšres, toi aussi, quâil sâagit dâune forme de racisme ?Â
Oui, cette rĂ©solution de lâONU a Ă©tĂ© invalidĂ©e en 1991, mais son contenu reste, Ă mes yeux, extrĂȘmement pertinent. Le sionisme est bien une forme de racisme et de discrimination raciale. Pour le comprendre, il faut faire un petit dĂ©tour historique.
Souvent, quand on parle du sionisme â du moins en France jusquâau 7 octobre â le sujet suscite du malaise : on entend « ah, câest compliquĂ© », ou bien « maintenant, lâĂtat dâIsraĂ«l existe ». TrĂšs peu de gens, en dehors des milieux de solidaritĂ© avec la Palestine ou des cercles intellectuels arabes â notamment palestiniens et libanais â, dĂ©finissent le sionisme pour ce quâil est rĂ©ellement : un colonialisme de peuplement.
Il y a une expression que jâaime beaucoup de Gilbert Achcar [ndlr : intellectuel et universitaire libanais, spĂ©cialiste du monde arabe et des relations internationales], qui parle de la « dualitĂ© du projet sioniste ». Le sionisme naĂźt en Europe centrale et orientale, dans un contexte dâĂ©veil des nationalitĂ©s : de nombreux peuples cherchent Ă se constituer en Ătats-nations alors quâils vivent encore sous le joug des empires ottoman ou austro-hongrois â Grecs, Bulgares, Roumains, Lettons, etc.
Les Juifs, eux, subissent Ă la mĂȘme Ă©poque des pogroms dâune extrĂȘme violence, et la rĂ©surgence de lâantisĂ©mitisme â notamment avec lâaffaire Dreyfus â met Ă mal le principe dâassimilation bourgeoise qui semblait jusquâalors possible. Dans ce contexte, certains voient dans le sionisme politique une rĂ©ponse Ă la « question juive » : un mouvement nationaliste et dâĂ©mancipation collective mais qui se heurte Ă une rĂ©alitĂ© fondamentale : il nâa pas de territoire propre.
Le choix du mouvement sioniste se porte alors sur la Palestine, parce que, dans la tradition juive, câest Eretz Israel, la « terre dâIsraĂ«l ». Ce choix renvoie Ă des affects puissants : comme tout nationalisme, le sionisme cherche Ă parler aux tripes, Ă lâĂ©motion collective.
Si Achcar parle de « dualitĂ© du projet sioniste », câest justement parce que ce projet est Ă la fois un mouvement dâĂ©mancipation nationale â comme tant dâautres en Europe Ă lâĂ©poque â et un projet de colonialisme de peuplement. Le sionisme rĂ©ellement existant, celui qui sâest mis en Ćuvre sur le terrain, est un projet suprĂ©maciste par essence : il sâagit de crĂ©er un Ătat juif pour les Juifs, une dĂ©mocratie exclusivement juive â ce qui est Ă©videmment une contradiction dans les termes.
Sa mise en Ćuvre passe par la dĂ©possession de la Palestine, oĂč vivait dĂ©jĂ un peuple, avec son histoire, sa culture, son Ă©conomie, son tissu social. Lâobjectif Ă©tait de « faire place nette », de remplacer la population indigĂšne par de nouvelles vagues dâimmigration juive. Le cĆur du projet sioniste, tel quâil sâest matĂ©rialisĂ©, câest dâaccaparer une terre arabe avec le moins dâArabes possible Ă lâintĂ©rieur â dâoĂč le refus du droit au retour des Palestiniennes et Palestiniens expulsĂ©s.
Tu expliques que qualifier quelquâun de âsionisteâ, câest caractĂ©riser un positionnement politique, et non pas âune maniĂšre voilĂ©e de le renvoyer nĂ©gativement Ă sa judĂ©itĂ©â. Mais est-ce quâil nây a pas aussi eu, notamment par le passĂ©, une utilisation antisĂ©mite ou dâextrĂȘme droite de ce mot ?
Il faut en effet analyser, prendre du recul, voir ce quâil se passe quand quelquâun est qualifiĂ© de âsionisteâ. Aujourdâhui, câest devenu un mot presque imprononçable, comme si le dire revenait Ă dire âJuifâ de maniĂšre dĂ©guisĂ©e. Moi, je suis en dĂ©saccord avec cette idĂ©e.
Cela dit, je reconnais quâil existe parfois de la confusion dans la maniĂšre dont le mot est employĂ©. Je me souviens, par exemple, dâun Ă©pisode oĂč Finkielkraut â pour qui, vous vous doutez, je nâai pas de grande sympathie â Ă©tait allĂ©, par provocation, dĂ©ambuler dans un rassemblement de Gilets jaunes. Des manifestants lui avaient lancĂ© : âFinkie, sale sioniste, retourne en IsraĂ«l.â LĂ , on voit bien le problĂšme : cette phrase est elle-mĂȘme une revendication sioniste, puisquâelle assimile les Juifs de France Ă une autochtonie israĂ©lienne. Câest une façon de dire : âta place est lĂ -basâ, ce qui est prĂ©cisĂ©ment lâun des fondements du sionisme. Donc oui, ça peut parfois ĂȘtre puant et confus.Â
Mais quand on qualifie par exemple lâUEJF â lâUnion des Ă©tudiants juifs de France â de âsionisteâ, lĂ , câest une position politique objective. Leur logo reprĂ©sente une carte du âGrand IsraĂ«lâ. Leurs activitĂ©s, leurs rencontres avec des dĂ©putĂ©s israĂ©liens ouvertement suprĂ©macistes, ou encore lâorganisation dâune partie de leurs universitĂ©s dâĂ©tĂ© dans les territoires occupĂ©s, tout cela montre quâils participent concrĂštement Ă lâaccomplissement du colonialisme de peuplement israĂ©lien. Dans ce cas, âsionisteâ nâest pas une insulte : câest un constat politique.
En revanche, il est Ă©vident quâon a vu des personnalitĂ©s comme Soral ou DieudonnĂ© instrumentaliser lâantisionisme dans une logique antisĂ©mite. Il faut donc tenir les deux bouts du problĂšme : reconnaĂźtre cette instrumentalisation tout en refusant quâelle serve de prĂ©texte Ă disqualifier toute critique du sionisme.
Le problĂšme aujourdâhui, câest quâon crie trĂšs vite Ă lâantisĂ©mitisme dĂšs quâon Ă©voque le sionisme. Câest devenu un mot qui gĂȘne, parce quâil oblige Ă regarder en face une situation ancienne et structurelle. Quand on aborde sĂ©rieusement la question du sionisme, on acte deux choses : dâabord, que tout nâa pas commencĂ© le 7 octobre 2023 ; ensuite, que le problĂšme ne date pas de 1967, mais bien de 1948, voire dâavant, au moment de la partition de la Palestine et de la crĂ©ation dâun Ătat suprĂ©maciste juif distribuant droits et privilĂšges selon lâappartenance ethno-religieuse.

Les Palestiniens dâIsraĂ«l â ceux qui nâont pas Ă©tĂ© expulsĂ©s en 1948 â ont vĂ©cu sous couvre-feu militaire jusquâau milieu des annĂ©es 1960. Aujourdâhui encore, lâONG palestinienne Adalah recense plus de soixante lois discriminatoires envers eux. Cela montre bien que le rĂ©gime dâapartheid israĂ©lien, mĂȘme sâil prend des formes diffĂ©rentes en Cisjordanie, se dĂ©ploie aussi au sein mĂȘme dâIsraĂ«l.Â
Tu as Ă©voquĂ© âle droit au retourâ. Comment peut-on envisager concrĂštement les modalitĂ©s du retour ?
LĂ , tu ouvres une grande question â mĂȘme plus quâune question, un vĂ©ritable chantier. Et je ne prĂ©tends pas avoir de rĂ©ponse clĂ© en main, ni que ce soit mon rĂŽle dâen formuler une. Ce sera une dĂ©cision souveraine du peuple palestinien, dans toutes ses composantes : celles et ceux qui vivent sous occupation, mais aussi la diaspora, les rĂ©fugiĂ©s et leurs descendants.

Ce quâon peut faire, en revanche, câest regarder les prĂ©cĂ©dents historiques. Il existe des exemples de situations oĂč des populations ont Ă©tĂ© massivement expulsĂ©es, et oĂč la fin dâun rĂ©gime dâapartheid a posĂ© la question du retour et de la rĂ©paration. Je pense bien sĂ»r Ă lâAfrique du Sud, mais aussi Ă des contextes oĂč cette rĂ©intĂ©gration nâa pas eu lieu, comme en AlgĂ©rie : avant que la guerre ne sâenvenime, certaines composantes du Mouvement de libĂ©ration nationale envisageaient la possibilitĂ© dâun avenir commun incluant les Juifs indigĂšnes dâAlgĂ©rie, francisĂ©s par le dĂ©cret CrĂ©mieux de 1870. Ces expĂ©riences, rĂ©ussies ou non, peuvent nourrir notre rĂ©flexion.
Mais, au fond, il faut revenir Ă un principe simple : tant quâil y aura une inĂ©galitĂ© aussi profonde entre les Juifs du monde â qui, comme moi, peuvent en un claquement de doigts obtenir la citoyennetĂ© israĂ©lienne, circuler dans toute la Palestine historique, voire sâinstaller dans les territoires occupĂ©s â et les Palestiniens, qui, comme Rima Hassan, nâont pas ce droit, on ne pourra pas parler de justice.
Câest le nĆud fondamental : le droit au retour, câest la possibilitĂ© pour un peuple de circuler librement sur sa terre, de partir et de revenir. Aujourdâhui, un Palestinien de Gaza ou de JĂ©rusalem-Est, sâil parvient Ă quitter le territoire â ce qui coĂ»te cher et met sa vie en danger â, ne peut pas revenir. Ces libertĂ©s-lĂ , dont bĂ©nĂ©ficient les Juifs du monde entier et, plus encore, le collectif national judĂ©o-israĂ©lien, doivent Ă©videmment ĂȘtre Ă©tendues Ă toutes les composantes du peuple palestinien. Pour le reste, ce nâest ni mon rĂŽle ni ma place de dĂ©finir les modalitĂ©s prĂ©cises de ce retour. Mais il existe des prĂ©cĂ©dents historiques et des ressources sur lesquelles sâappuyer pour penser concrĂštement cette justice-lĂ .
Le vrai problĂšme, câest lâaccaparement colonial : des ressources, des terres, de lâhistoire, des droits. Tant que cet accaparement perdure, il ne peut pas y avoir dâĂ©galitĂ©. Le droit au retour ne pourra devenir effectif que sâil y a dâabord une dĂ©sionisation du rĂ©gime israĂ©lien. Sinon, ce ne seront que des mots, des nĂ©gociations, des accords de façade, peut-ĂȘtre quelques rĂ©parations financiĂšres, mais rien de rĂ©el. Tant quâil nây aura pas de politique de lâĂ©galitĂ©, donc de dĂ©sionisation effective, ce droit restera symbolique.
Tu Ă©cris Ă©galement que âles partisans de la solution Ă deux Ătats peuvent, sous condition, ĂȘtre intĂ©grĂ©s au bloc antisioniste Ă©galitaristeâ. Est-ce quâon peut revenir sur ce quâon entend par âsolution Ă deux Ătatsâ â ce quâelle pose ou non comme problĂšme â et sur ce que tu dĂ©signes, toi, par âantisionisme Ă©galitaristeâ ?
Câest sans doute la partie la plus provocatrice de mon chapitre. LâidĂ©e mâest venue aprĂšs plusieurs discussions assez tendues avec des militants dâorganisations que je qualifie de judĂ©o-sionistes de gauche â comme JJR ou Golem. Ces gens-lĂ nous disaient, Ă nous de TsĂ©dek, de la FI ou de lâUJFP : âvous ĂȘtes des sionistes, puisque vous reconnaissez de fait une souverainetĂ© judĂ©o-israĂ©lienne sur une partie de la Palestine historiqueâ. Et, de fait, quâon le veuille ou non, un collectif national judĂ©o-israĂ©lien existe. Il y a la langue hĂ©braĂŻque ressuscitĂ©e, une mĂ©moire, des morts enterrĂ©s sur place⊠On ne peut pas faire comme si cela nâexistait pas.
Mais la vraie question, ce nâest pas qui contrĂŽle la terre, câest comment la terre se partage. Les Palestiniens, eux, ont un rapport Ă la terre beaucoup moins utilitariste, beaucoup moins colonial, que celui quâen ont les IsraĂ©liens.
Pour ma part, je ne crois plus Ă la solution Ă deux Ătats. Jây ai cru, dans ma jeunesse â Ă lâĂ©poque oĂč jâĂ©tais plutĂŽt âsioniste de gaucheâ. Mais en y rĂ©flĂ©chissant, cette solution ne ferait quâentĂ©riner une forme dâapartheid reconnue par le droit international.
DĂ©jĂ , il faut rappeler que le projet mĂȘme de partition de la Palestine, votĂ© en 1947, est un projet colonial. Je prĂ©fĂšre dâailleurs le mot anglais âpartitionâ Ă âpartageâ, qui laisse entendre quâil y aurait eu un accord Ă©quilibrĂ© entre deux parties â ce qui nâa jamais Ă©tĂ© le cas. Ă lâĂ©poque, beaucoup de pays nâavaient pas encore conquis leur indĂ©pendance et ne siĂ©geaient pas Ă lâONU. Ce sont donc les grandes puissances, occidentales et soviĂ©tiques, qui ont validĂ© cette partition injuste.
Alors, pourquoi pas deux Ătats ? Peut-ĂȘtre de maniĂšre transitoire, je peux le concevoir. Vu la violence accumulĂ©e depuis 77 ans â et tout particuliĂšrement ces deux derniĂšres annĂ©es â je comprends trĂšs bien que beaucoup de Palestiniens ne veuillent plus rien avoir Ă faire, pour un temps, avec le collectif national judĂ©o-israĂ©lien. Je peux entendre cela. Mais cette sĂ©paration porte en elle le germe de lâapartheid. Parce quâen rĂ©alitĂ©, elle conduirait forcĂ©ment Ă chasser les 20 % de Palestiniens qui vivent dĂ©jĂ dans lâĂtat dâIsraĂ«l : leur dire ârentrez chez vousâ, alors quâils sont justement chez eux. Et rien nâempĂȘcherait la partie dominante, câest-Ă -dire israĂ©lienne, de chercher Ă constituer un Ătat ethniquement homogĂšne, un fantasme raciste et colonial sur une terre profondĂ©ment plurielle.

Câest pour cela que je parle, Ă lâinverse, dâantisionisme Ă©galitariste. Je veux le distinguer de lâantisionisme judĂ©o-religieux, aujourdâhui trĂšs minoritaire, mais qui fut historiquement central. Dans le livre Lâantisionisme : une histoire juive, mes camarades de lâUJFP rappellent que les premiers antisionistes Ă©taient juifs, et quâils considĂ©raient quâune prĂ©sence juive de masse en Palestine ne pouvait avoir lieu quâaprĂšs la venue du Messie. Depuis 1967, tout cela sâest renversĂ© : la conquĂȘte des territoires occupĂ©s mentionnĂ©s dans la Torah a nationalisĂ© et armĂ© cette religiositĂ©, au sens littĂ©ral.
Lâantisionisme Ă©galitariste, câest lâinverse : câest lâidĂ©e quâil faut les mĂȘmes droits et les mĂȘmes libertĂ©s pour toutes et tous, sans distinction ethno-religieuse. MĂȘme les sionistes de gauche disent vouloir âles mĂȘmes droitsâ, mais pour eux, ces droits doivent sâexercer dans un Ătat juif. Ils ne voient pas la contradiction. Or, tout Ătat qui privilĂ©gie un groupe sur un autre vise lâhĂ©gĂ©monie de ce groupe â ici, la supĂ©rioritĂ© dĂ©mographique du collectif judĂ©o-israĂ©lien sur les Palestiniens. Et cette rĂ©alitĂ©, les sionistes de gauche prĂ©fĂšrent souvent lâesquiver.
Depuis que notre livre, Contre lâantisĂ©mitisme et ses instrumentalisations, a remis le droit au retour au centre du dĂ©bat, comme ligne de sĂ©paration entre sionistes de gauche et antisionistes, on voit dâailleurs des Ă©volutions. Par exemple, le collectif JJR (Juives et Juifs rĂ©volutionnaires) mentionne dĂ©sormais dans ses revendications le droit au retour des Palestiniens â mais dâune maniĂšre que je trouve âsionisteâ. Ils mettent sur le mĂȘme plan le droit au retour des Palestiniens et celui, hypothĂ©tique, des descendants judĂ©o-maghrĂ©bins, dont je fais moi-mĂȘme partie, vers lâAfrique du Nord. Or, il nây a jamais eu de mouvement organisĂ© de Juifs maghrĂ©bins rĂ©clamant un tel retour, lĂ oĂč les Palestiniens le revendiquent depuis 77 ans. Mettre ces deux âretoursâ Ă Ă©galitĂ©, câest reprendre â parfois peut-ĂȘtre sans le rĂ©aliser â un argument classique de la propagande israĂ©lienne : âOui, on a chassĂ© des Palestiniens, mais des Juifs arabes ont aussi Ă©tĂ© chassĂ©s de leurs terres, donc ça sâĂ©quilibre.â Cette symĂ©trie artificielle, câest une façon de solder la question sans la rĂ©soudre. Et câest, en ce sens, une posture sioniste, mĂȘme si elle ne se reconnaĂźt pas comme telle.
Puisquâon parle des Juives et Juifs rĂ©volutionnaires (JJR), ta contribution porte sur cette contradiction : comment peut-on se dire de gauche, antiraciste, et ne pas ĂȘtre antisioniste â voire se revendiquer sioniste ? Tu critiques aussi leur idĂ©e selon laquelle la âdĂ©sertion de la gauche radicaleâ sur la lutte contre lâantisĂ©mitisme aurait permis Ă la droite de capitaliser sur ce terrain. Quâest-ce qui te semble critiquable dans cette lecture ?
Tout, en rĂ©alitĂ©. On peut â et on doit â critiquer la gauche radicale, comme nâimporte quelle force politique dont on se sent proche. On doit pouvoir analyser ses positions, par exemple la relation Ă©trange que la France insoumise entretient avec le Parti socialiste, ou encore la maniĂšre dont elle a longtemps traitĂ© la question de lâislamophobie : trĂšs mal, comme le reste de la gauche dâailleurs. Sur lâantisĂ©mitisme aussi, la FI a des angles morts. Câest une forme particuliĂšre de racisme, et elle a parfois du mal Ă lâaborder clairement. Mais il faut aussi voir quâelle est attaquĂ©e de toutes parts : par la droite, Ă©videmment, mais aussi par une partie de la gauche. Difficile, dans ce contexte, de parler sereinement dâantisĂ©mitisme sans tomber dans un piĂšge politique tendu Ă dessein.
Alors oui, on peut discuter de ses failles, mais dire que âles erreurs de la gauche radicaleâ auraient laissĂ© un vide que lâextrĂȘme droite serait venue combler, câest complĂštement faux. Et surtout, ça masque lâessentiel. Ce qui a permis aux extrĂȘmes droites europĂ©ennes â pas seulement française â de se ârefaire une virginitĂ©â tout en ayant en leur sein Ă©normĂ©ment de militants profondĂ©ment antisĂ©mites, câest leur alignement total sur les positions les plus radicales de lâĂtat dâIsraĂ«l. Il leur a suffi de se dĂ©clarer âalliĂ©es inconditionnelles de lâĂtat dâIsraĂ«lâ pour plusieurs raisons : dâabord parce quâelles partagent avec lui la mĂȘme islamophobie ; ensuite parce quâelles fantasment lâidĂ©e dâun Ătat-nation ethniquement homogĂšne, fondĂ© sur le sang plutĂŽt que sur le sol. Il y a aussi, je pense, une sorte de nostalgie coloniale : un rĂ©gime colonial qui fonctionne, ça fascine encore une partie de la droite europĂ©enne. Et enfin, un point rarement dit : lâextrĂȘme droite et le sionisme partagent une idĂ©e commune, formulĂ©e dĂšs Theodor Herzl, celle que les Juifs nâauraient ârien Ă faire en Europeâ et devraient partir en Palestine. On peut donc ĂȘtre pro-sioniste par antisĂ©mitisme, par islamophobie, par rejet de la crĂ©olisation. Câest ce mĂ©lange â alignement sur IsraĂ«l, redĂ©finition politique de lâantisĂ©mitisme comme toute critique dâIsraĂ«l, opportunisme idĂ©ologique â qui a permis Ă lâextrĂȘme droite de se poser en âdĂ©fenseur des Juifs de Franceâ. Pas les insuffisances supposĂ©es de la gauche radicale.
Puisquâon parle de lâantisĂ©mitisme et de la gauche : les mĂ©dias et la classe politique ont beaucoup parlĂ© dâun âantisĂ©mitisme de gaucheâ, cette question de lâinstrumentalisation politique est aussi un fil directeur de lâouvrage. Est-ce que pour toi cet âantisĂ©mitisme de gauche » existe ? Et Ă dĂ©faut dâun rĂ©el âantisĂ©mitisme de gaucheâ qui serait structurĂ©, idĂ©ologique, organisĂ©, est ce quâon a pas en revanche, en effet, Ă gauche, un dĂ©ni de lâantisĂ©mitisme ou Ă minima sa relativisation ?Â
Un dĂ©ni de lâantisĂ©mitisme, je ne crois pas. Ce qui manque surtout Ă la gauche, câest une analyse solide de la place de la question juive dans la stratification raciale de la RĂ©publique. On nâen parle pas, on ne sait pas quoi en faire.
Une partie de la gauche â et notamment la France insoumise â commence Ă comprendre que lâislamophobie dâĂtat sâinscrit dans lâhĂ©ritage colonial de la RĂ©publique. En revanche, elle ne voit pas, ou ne veut pas voir, que le philosĂ©mitisme dâĂtat est lui aussi une forme dâantisĂ©mitisme. Attention : rien Ă voir avec le dĂ©lire fasciste du âprivilĂšge juifâ. Ce que je veux dire, câest que les Juifs sont instrumentalisĂ©s par le pouvoir. La RĂ©publique, aprĂšs avoir collaborĂ© avec les gĂ©nocidaires nazis, a besoin de se rĂ©habiliter moralement. Et elle le fait en disant par exemple âsans les Juifs, la RĂ©publique ne serait pas la RĂ©publiqueâ. Câest une posture paternaliste et profondĂ©ment rĂ©ductrice. Elle nous enferme, nous Juifs de France, dans une seule identitĂ©, alors quâon en a mille autres : on est aussi des travailleurs, des militants, des urbains, des ruraux, des communistes, des gens ordinaires. Ce philosĂ©mitisme dâĂtat sert de cache-sexe du nĂ©ocolonialisme : il permet Ă la RĂ©publique post-Seconde Guerre mondiale de maintenir ses logiques impĂ©riales tout en prĂ©tendant avoir âappris les leçons du passĂ©â. Sur ce point, la gauche est trĂšs mauvaise, oui. Elle a encore un long chemin Ă faire. Alors bien sĂ»r, elle peut condamner des agressions antisĂ©mites, publier un tweet quand un Juif est attaquĂ© â câest bien, mais ce nâest pas de la politique, câest de la charitĂ© morale. Politiser la lutte contre lâantisĂ©mitisme, ce serait comprendre que ce phĂ©nomĂšne fait partie dâun systĂšme qui combine islamophobie dâĂtat et philosĂ©mitisme dâĂtat dans un mĂȘme dispositif de domination. Tant que la gauche nâaura pas compris ce nĆud-lĂ â la maniĂšre dont la âquestion juiveâ est mobilisĂ©e pour lĂ©gitimer la RĂ©publique postcoloniale â elle restera Ă la surface. Et câest pour ça quâaujourdâhui, oui, elle reste trĂšs faible sur ces questions.
Tu tâen doutes : quand je parlais de ârelativisationâ, je pensais par exemple aux propos de Jean-Luc MĂ©lenchon sur âlâantisĂ©mitisme rĂ©siduelâ â propos sur lesquels il est dâailleurs revenu depuis. Mais câest une vraie question : selon toi, lâantisĂ©mitisme est-il en augmentation en France ?
Oui, je pense que oui. Historiquement, la France connaĂźt toujours des poussĂ©es dâantisĂ©mitisme quand la situation sâenflamme lĂ -bas, en IsraĂ«l-Palestine. Et cette fois, on ne parle mĂȘme plus dâune guerre, ni dâun conflit â ces mots sont impropres â mais dâun gĂ©nocide. ForcĂ©ment, les secousses qui accompagnaient habituellement les pĂ©riodes de tension ont pris cette fois une ampleur inĂ©dite.
Donc oui, il y a une augmentation. AprĂšs, il faut rester prudent : les chiffres officiels du ministĂšre de lâIntĂ©rieur posent problĂšme. On ne sait pas exactement ce qui est comptabilisĂ©. Si une inscription du type âsionistes hors de nos facsâ dans les toilettes de Tolbiac est enregistrĂ©e comme un acte antisĂ©mite, Ă©videmment, ça fausse les donnĂ©es. On nâa pas accĂšs Ă la dĂ©composition prĂ©cise des faits, donc difficile de mesurer rigoureusement lâĂ©volution.Â
Mais malgrĂ© ça, les agressions, les insultes, les meurtres existent. On a eu la synagogue de Rouen, une jeune fille juive violĂ©e⊠Ce sont des rĂ©alitĂ©s. Et sur le dernier exemple, je me souviens que MĂ©lenchon avait Ă©tĂ© attaquĂ© parce quâil avait mis en lien lâantisĂ©mitisme et la domination masculine. Moi, je trouve ça au contraire trĂšs juste : câest une façon dâarticuler les rapports de domination, de dĂ©passer la simple charitĂ© morale pour penser une politique rĂ©ellement Ă©mancipatrice. MĂ©lenchon est ce quâil est. Câest un homme avec une socialisation catholique, il sort parfois des âdingueriesâ de catho de son Ă©poque, mais tant quâil est capable de se remettre en question et quâil porte un programme Ă©mancipateur, je nâai pas de problĂšme Ă le dĂ©fendre.
Je me permets de revenir sur lâantisionisme Ă©galitariste. Est-il reprĂ©sentĂ© en Palestine ou en IsraĂ«l ?Â
Je crois quâon est arrivĂ© Ă un point oĂč les Palestiniens ne veulent plus voir dâIsraĂ©liens pendant un moment â et on peut le comprendre. Mais je pense quâils ont parfaitement saisi que le problĂšme nâest pas la prĂ©sence juive en tant que telle : câest la souverainetĂ© sioniste exclusive, lâaccaparement sioniste des ressources, de la terre et du pouvoir.Â
Du cĂŽtĂ© israĂ©lien, il existe quelques groupes antisionistes radicaux, mais câest une poignĂ©e dâindividus. Ă Tsedek, si on additionne nos membres et ceux de lâUnion juive pour la paix, on est probablement plus nombreux quâeux.
Il y a des organisations intĂ©ressantes, comme Omdim Beyachad â Standing Together, ce qui veut dire Ă la fois âdebout ensembleâ et âon rĂ©siste ensembleâ. Leur stratĂ©gie, câest de convaincre la population juive israĂ©lienne Ă partir dâun argument de sĂ©curitĂ© : âOn a tout essayĂ© â les rĂ©ponses punitives, la militarisation â et ça ne marche pas. Si on essayait la paix, pour nous ?â Ils parlent dâĂ©galitĂ© entre Juifs et non-Juifs en IsraĂ«l, mais jamais des droits des Palestiniens en tant que Palestiniens, en tant que peuple colonisĂ©. Donc ce nâest pas de lâantisionisme, mĂȘme sâils exposent leurs corps. Par exemple, ils ont tentĂ© dâempĂȘcher des fanatiques sionistes de dĂ©tourner lâaide humanitaire destinĂ©e Ă Gaza. Pendant la âJournĂ©e de JĂ©rusalemâ, cette manifestation sioniste suprĂ©maciste abjecte qui traverse la vieille ville chaque annĂ©e, ils se placent devant les boutiques palestiniennes pour protĂ©ger les commerçants.Â

Sâils Ă©taient français, je dirais que ce sont des sionistes de gauche, un peu mous. Dâailleurs, il existe une branche française de Standing Together, câest le mĂȘme rĂ©seau : Hanna Assouline, Les GuerriĂšres de la paix, etc. Leur discours, câest : âSi on sâĂ©coutait mieux, on pourrait vivre ensemble, ce serait merveilleuxâ â mais sans jamais parler du droit au retour, ni du dĂ©sĂ©quilibre fondamental entre les deux peuples. Ils veulent tout mettre sur un pied dâĂ©galitĂ© comme sâil y avait deux camps Ă©quivalents dans un conflit colonial profondĂ©ment asymĂ©trique. Il faut malgrĂ© tout soutenir certaines de ces initiatives, mĂȘme timorĂ©es, et comprendre ce quâelles impliquent. Tenir une position sioniste de gauche en IsraĂ«l aujourdâhui, ça coĂ»te trĂšs cher. Alors quâen France, ça ne coĂ»te rien. LĂ -bas, ce sont eux qui se font cracher dessus, menacer de mort â pas nous.
Jâai vu un sondage du Washington Post qui montre que la plupart de Juifs amĂ©ricains ont un rapport assez critique Ă IsraĂ«l : environ 40% dâentre eux parlent dâun âgĂ©nocideâ Ă Gaza et plus de 60% de âcrimes de guerresâ. Cela casse un narratif antisĂ©mite : celui dâune corrĂ©lation immĂ©diate entre prĂ©sence juive et soutien Ă IsraĂ«l. Quâen est-il en France ? Jâai vu notamment beaucoup de militants de Tsedek, de lâUnion juive française pour la paix, se faire dĂ©nier leur judĂ©itĂ©, se faire traiter dâantisĂ©mites, se faire accuser de âhaine de soiâ, par dâautres personnes juives mais quant Ă elles pro-israĂ©liennes.Â
Oui, câest une question qui me travaille depuis longtemps. Et mĂȘme entre nous, Ă Tsedek, on nâest pas toujours dâaccord sur lâanalyse. Mais ce quâon peut constater, objectivement, câest quâil y a une dĂ©sionisation progressive des communautĂ©s juives amĂ©ricaines, surtout chez les jeunes gĂ©nĂ©rations. Notre organisation partenaire lĂ -bas, Jewish Voice for Peace, a dâailleurs inscrit lâantisionisme dans ses statuts avant mĂȘme lâUnion juive française pour la paix, et elle nous a aidĂ©s Ă aller plus vite dans cette voie. Câest aujourdâhui la plus grande organisation pro-BDS aux Ătats-Unis, et elle progresse Ă©normĂ©ment. Et puis on le voit trĂšs concrĂštement : Ă New York â la plus grande ville juive du monde â les jeunes Juifs veulent voter en masse pour Zohran Mamdani, un candidat qui sâoppose frontalement au gĂ©nocide Ă Gaza. Les 18-35 ans juifs ont Ă©tĂ© politisĂ©s par cette sĂ©quence, parce que Gaza, ce nâest pas quâun territoire : câest devenu le nom dâun monde. Un monde oĂč les classes dominantes occidentales participent Ă un gĂ©nocide, le financent, le justifient. Que quelquâun qui sây oppose puisse recueillir une telle quantitĂ© de soutien parmi les jeunes Juifs amĂ©ricains, câest trĂšs encourageant.

En France, câest plus lent, mais il se passe des choses. Quand Tsedek a Ă©tĂ© fondĂ©e, câĂ©tait justement pour offrir un espace plus ouvert, avec un mode de fonctionnement plus fluide et mieux adaptĂ© aux comportements militants des jeunes gĂ©nĂ©rations que celui de lâUJFP, qui est une association loi 1901, avec les avantages comme les inconvĂ©nients que cela suggĂšre. Beaucoup de jeunes Juifs disaient : âJe ne peux pas parler de ça dans ma famille, câest lâenfer, jâai besoin dâun espace oĂč respirer, avec dâautres Juifs.â Certains avaient peur dâaller vers lâUJFP, Ă cause de ce quâils en entendaient au sein de leur famille. Tsedek, au dĂ©but, a permis de lever ce tabou. Et maintenant, deux ans et demi plus tard, on subit les mĂȘmes attaques que lâUJFP â voire plus violentes encore.
Câest le signe quâon existe, quâon travaille, quâon est Ă©coutĂ©s, et quâon dĂ©range un certain ordre Ă©tabli dans nos communautĂ©s.. Et il faut rendre Ă CĂ©sar ce qui appartient Ă CĂ©sar : sans le travail prĂ©alable menĂ© par lâUJFP, je ne suis pas certain que Tsedek aurait pu voir le jour. Nous nous inscrivons indubitablement dans son hĂ©ritage politique, et continuons dâailleurs Ă militer ensemble.
Les sionistes de gauche essaient eux aussi dâinterpeller les syndicats, la gauche politique, et câest leur droit : ils font de la politique. Nous, on fait la mĂȘme chose â mais Ă notre maniĂšre. PlutĂŽt que de dispenser des formation trĂšs onĂ©reuses, nous avons rĂ©cemment dĂ©cidĂ© de mettre en place une grille de tarifs progressive tenant compte des ressources des organisations invitantes. Nous pourrons par ailleurs proposer un prix libre, ce qui inclut la possibilitĂ© de gratuitĂ©, Ă celles qui ont peu de moyens financiers.
Pour ĂȘtre clair, quand tu parles de âformations onĂ©reusesâ tu parles des formations contre lâantisĂ©mitisme, comme celles de Jonas Pardo ?Â
Oui, je parle bien de ces formations largement pratiquĂ©es par des sionistes de gauche et proposĂ©es Ă des tarifs souvent hors de prix. Câest leur maniĂšre de proposer une « lecture » de lâantisĂ©mitisme â une lecture dont je conteste le monopole.
Jâavais vu une vidĂ©o de Jonas Pardo sur lâaffaire Guillaume Meurice que jâavais trouvĂ© trĂšs insuffisante.Â
Son point â que « nazifier des Juifs » est antisĂ©mite â, il a Ă©videmment le droit de le penser. Mais il y a un autre point que nous devons tenir fermement : dire que comparer Netanyahu au nazisme nâest pas automatiquement antisĂ©mite. Il faut pouvoir le dire sans se faire immĂ©diatement disqualifier. Deux remarques pour expliquer pourquoi je pense cela. La premiĂšre, câest que nous nâavons pas le monopole de la mĂ©moire du nazisme dans les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes : ces figures circulent dans toutes les couches, dans les cultures populaires. Ce nâest pas la « faute » des Juifs si Benjamin Netanyahu est juif. Le critiquer politiquement, y compris par des images et des comparaisons fortes, relĂšve du dĂ©bat politique. Netanyahu mĂšne une politique gĂ©nocidaire, et on ne pourrait pas faire des comparaisons simples qui stimulent un peu les affects pour engager les gens ?
La deuxiĂšme remarque, câest la hiĂ©rarchisation. On en est Ă un point oĂč, pour certains mĂ©dias, comme parfois Mediapart, le slogan Ă©crit dans des toilettes de Tolbiac â âsionistes hors de nos facsâ â devient quelque chose Ă mettre au mĂȘme niveau, ou pire, au-dessus des bombardements qui tuent femmes, enfants et hommes Ă Gaza. Câest incomprĂ©hensible et profondĂ©ment choquant. Et jâinsiste sur âles hommesâ : trop souvent, dans le traitement public, la mort dâun homme palestinien est suspectĂ©e a priori â « Ă©tait-il liĂ© au Hamas ? » â ce qui revient Ă conditionner notre empathie Ă une impossible preuve post mortem de sa non appartenance au Hamas. Et dâailleurs mĂȘme sâil Ă©tait membre du Hamas, il restait un ĂȘtre humain.
Ce qui mâavait dĂ©plu dans sa vidĂ©o, câest quâelle passait complĂštement Ă cĂŽtĂ© du deux poids deux mesures : du fait que ce sont prĂ©cisĂ©ment IsraĂ«l et les pro-israĂ©liens qui ont sans cesse invoquĂ© â et tu en parles dans ta contribution â la mĂ©moire de la Shoah pour crĂ©er une continuitĂ© entre celle-ci et le 7 octobre 2023. Cela mâĂ©voque une question : la comparaison avec le nazisme a Ă©tĂ© mobilisĂ©e par tout le monde. AprĂšs le 7 octobre, elle a Ă©tĂ© utilisĂ©e Ă tort et Ă travers par les soutiens dâIsraĂ«l, alors que ces attaques Ă©taient dâune autre nature. Inversement, depuis le gĂ©nocide, on compare souvent les dirigeants israĂ©liens aux nazis. Est-ce, comme tu dis, une maniĂšre dâinvoquer un sens commun pour se reprĂ©senter les massacres, ou bien une comparaison problĂ©matique ?
MĂȘme si ça prend la mĂȘme forme, la nazification nâa pas le mĂȘme sens selon qui la pratique. Nazifier Netanyahu, par exemple, ça relĂšve pour moi dâune tradition populaire de satire et dâironie, qui sâappuie sur des tragĂ©dies historiques pour exprimer la colĂšre. On pourrait citer plein dâautres exemples : câest une maniĂšre de dĂ©noncer la violence dâun pouvoir.
Mais nazifier les Palestiniens, câest tout autre chose. LĂ , on sâinscrit dans une histoire bien plus concrĂšte. Ce processus ne date pas du 7 octobre 2023 : il remonte Ă longtemps. Il vise Ă faire accepter, dans les opinions occidentales, la dĂ©possession coloniale de la Palestine par le sionisme rĂ©ellement existant â Ă faire passer lâidĂ©e que ânous nâavons pas de partenaires pour la paixâ, que âce sont des animauxâ, quââils veulent tous nous jeter Ă la mer parce quâon est juifsâ. Ce discours sâinstalle dĂšs les annĂ©es 1960, surtout aprĂšs 1967.
Le 7 octobre a simplement intensifiĂ© cette nazification des Palestiniens, parce quâil fallait Ă tout prix â et je le dis dans le livre â que cet Ă©vĂ©nement apparaisse comme un âcoup de foudre antisĂ©mite dans un ciel sereinâ, dĂ©tachĂ© de tout contexte colonial. Pour cela, il fallait attribuer des intentions spĂ©cifiquement antisĂ©mites aux combattants du Hamas ou du Djihad islamique. Certains disent : âSi, si, câĂ©tait antisĂ©mite, ils disaient âyahudâ, pas âisraĂ©liensâ.â Mais depuis 1948, dans la sociĂ©tĂ© palestinienne, on ne dit pas âisraĂ©lienâ, on dit âjuifâ. âYahudâ veut dire âisraĂ©lienâ sauf si câest prĂ©cisĂ© autrement â si on parle de quelquâun âde religion juiveâ, âde culture juiveâ, on le dit. Mais dans lâusage courant palestinien, âyahudâ, câest âles IsraĂ©liensâ. Et ça, ce nâest pas une invention palestinienne : câest le produit de lâĂtat dâIsraĂ«l lui-mĂȘme. Câest IsraĂ«l qui a placĂ© une menorah gĂ©ante â un symbole juif â devant la Knesset ; câest IsraĂ«l qui a mis une Ă©toile de David sur son drapeau ; câest IsraĂ«l qui instrumentalise les symboles du judaĂŻsme depuis sa crĂ©ation. En 2018, il a mĂȘme adoptĂ© la loi fondamentale âĂtat-nation du peuple juifâ, qui a valeur constitutionnelle. Il se prĂ©sente donc comme le reprĂ©sentant politique des Juifs dans le monde. En hĂ©breu, on ne parle jamais du âpeuple israĂ©lienâ au sens civique : on parle dâAm Israel, le âpeuple juifâ. Sur les cartes dâidentitĂ©, il y a la citoyennetĂ© israĂ©lienne, mais la nationalitĂ© est soit âjuifâ, soit âarabeâ. Câest donc ainsi que les Palestiniens perçoivent ceux quâils affrontent. Se contenter de dire que les auteurs du 7 octobre ont tuĂ© des Juifs âparce quâils Ă©taient juifsâ, câest un raccourci, câest reprendre mot pour mot le rĂ©cit israĂ©lien, avalisĂ© par les chancelleries occidentales, et qui sert Ă invisibiliser la rĂ©alitĂ© : celle dâun colonialisme de peuplement, tout simplement.
Quel regard tu portes sur lâaccord rĂ©cent qui a abouti Ă la libĂ©ration de tous les prisonniers israĂ©liens et dâenviron 2 000 prisonniers palestiniens (sur plus de 9 000) ?Â
Ndlr : entre le moment de la rĂ©alisation de lâentretien (14 octobre) et celui de sa publication (20 octobre), IsraĂ«l a repris le bombardement de Gaza tuant, des dizaines dâhommes, femmes et enfants, rĂ©activĂ© le blocus de lâaide humanitaire â ce qui constitue des violations flagrantes de lâaccord de cessez-le-feu. Dans le mĂȘme temps, IsraĂ«l a Ă©galement tuĂ© des civils en Cisjordanie et bombardĂ© le Liban.
Dâabord, il faut saluer le rĂ©pit que ce cessez-le-feu accorde aux Palestiniens de Gaza. Câest la premiĂšre chose Ă dire. Tant que ça tient â car on connaĂźt la tradition israĂ©lienne de rupture des cessez-le-feu â les habitants de Gaza peuvent au moins vaquer Ă leurs occupations sans ĂȘtre directement tuĂ©s. Jâinsiste sur âdirectementâ, parce quâindirectement, des gens peuvent encore mourir de famine, de blessures, de lâeffondrement des infrastructures. Mais au moins, temporairement, ils Ă©chappent aux bombardements. Câest dĂ©jĂ une bonne nouvelle.
La deuxiĂšme, câest que cette trĂȘve met un coup dâarrĂȘt, mĂȘme provisoire, aux vellĂ©itĂ©s des suprĂ©macistes israĂ©liens qui rĂȘvaient de voir Gaza vidĂ©e de sa population palestinienne et recolonisĂ©e par des colons judĂ©o-israĂ©liens. Pour le moment, ce projet est suspendu.
Mais pour le reste, rien ne va. Cet accord reste profondĂ©ment colonial. Il est conçu par des puissances occidentales â Trump, Blair, les Ătats-Unis, lâEurope â et non par les Palestiniens eux-mĂȘmes. Câest un projet dâinspiration coloniale, dans le sens oĂč il nie toute souverainetĂ© politique au peuple palestinien. On ne leur demande jamais leur avis sur la maniĂšre dont ils veulent sâorganiser, sur leur avenir collectif. Tout est pensĂ© par dâautres, pour eux, sans eux.

En rĂ©alitĂ©, cet accord nâapporte mĂȘme pas lâembryon dâune solution politique. Câest un simple retour au statu quo ante, au 6 octobre 2023. Et si on en reste lĂ , on prend le risque que tout recommence. Car on ne peut pas maintenir indĂ©finiment un peuple sous pression, lui refuser sciemment toute perspective, tout espoir dâautodĂ©termination, sans que ça explose un jour.
Une diffĂ©rence que je vois peut-ĂȘtre par rapport au 6 octobre 2023, câest que les mensonges dâIsraĂ«l ont Ă©clatĂ© au grand jour. Lâignorance est moins permise : avant, on se rĂ©fugiait souvent derriĂšre âla complexitĂ©â, alors que cette fois, on a vu des mouvements de masse partout.
Oui, je pense quâon comprend mieux. Il y a une nouvelle gĂ©nĂ©ration, juive et non juive, qui sâest politisĂ©e avec la sĂ©quence Gaza. Une gĂ©nĂ©ration qui a saisi lâillusion, le mythe des accords dâOslo, et donc celui de la âsolution Ă deux Ătatsâ. Elle commence Ă relier le sionisme rĂ©ellement existant Ă ce quâil est : un projet de colonialisme de peuplement. Et comme tous les colonialismes de peuplement, il contient en lui une potentialitĂ© gĂ©nocidaire â qui sâest rĂ©alisĂ©e lĂ , et qui continue de se rĂ©aliser. Oui, on ouvre les yeux.
Mais les sionistes bourgeois, eux, sont trĂšs forts. Je pense Ă Delphine Horvilleur, par exemple, qui a publiĂ© il y a quelques mois dans sa revue Tenouâa un texte qui mâa sidĂ©rĂ©. Elle y dĂ©fend, aprĂšs Macron dâailleurs â qui avait commencĂ© Ă prendre ses distances avec son âcher Bibiâ â cette idĂ©e de âdeuxiĂšme guerre de Gazaâ : la premiĂšre aurait Ă©tĂ© juste, lĂ©gitime, dĂ©fensive, mais la seconde trahirait les valeurs du judaĂŻsme. Ce genre de discours, qui dĂ©politise tout, qui refuse de faire le lien entre ce qui se passe et le colonialisme de peuplement israĂ©lien, est la meilleure façon de garantir le statu quo. Car si on rĂ©duit le problĂšme Ă Netanyahu et Ă son cabinet de guerre, on garantit la continuitĂ© du systĂšme. On revient au 6 octobre 2023. Et câest prĂ©cisĂ©ment ce quâil faut Ă©viter : ne pas revenir au 6 octobre 2023.
Lâenjeu aujourdâhui, maintenant que le cessez-le-feu semble tenir, câest de prĂ©server ce qui a Ă©tĂ© compris. Câest triste Ă dire, presque honteux, mais dans cette sĂ©quence atroce, il y a eu un acquis : une meilleure comprĂ©hension de ce qui se joue en Palestine historique depuis 1948 â et non pas depuis 1967, ni depuis le 7 octobre 2023.
Je trouve ce que tu dis trĂšs intĂ©ressant. Câest aussi ce que mâa fait comprendre cette sĂ©quence. Ă titre personnel, je nâai pas utilisĂ© le mot âgĂ©nocideâ immĂ©diatement, jâai mis, Ă mon sens, trop de temps Ă lâutiliser car jâai pensĂ© au dĂ©but que cela pouvait masquer la rĂ©alitĂ© coloniale de ces massacres massifs. Puis jâai compris ce que tu dis : que dans la genĂšse du colonialisme il y a au bout du compte le gĂ©nocide qui vient avec.Â
Exactement. Regarde lâAustralie, les Ătats-Unis : tous les projets de colonialisme de peuplement ont pris des formes gĂ©nocidaires.
Quand on compare le colonialisme israĂ©lien avec les autres colonialismes de peuplement on dit souvent que celui-ci ne serait pas totalement comparable car il nâ y aurait pas de mĂ©tropole.Â
Câest vrai que câest une spĂ©cificitĂ© â comme lâĂ©taient aussi certaines caractĂ©ristiques du colonialisme australien ou Ă©tats-unien â mais ça ne rend pas la comparaison caduque. Au contraire, lâabsence dâune mĂ©tropole impose une exigence : partager la terre et ses ressources avec justice.
Cela dit, cette singularitĂ© rĂ©vĂšle dâautres inĂ©galitĂ©s internes au collectif judĂ©o-israĂ©lien. Par exemple, les Juifs dâorigine europĂ©enne peuvent souvent se prĂ©cipiter vers un consulat roumain, polonais ou allemand pour demander une seconde nationalitĂ© et, potentiellement, partir. Les descendants des Juifs nord-africains et moyen-orientaux â quâon appelle de façon coloniale les âmizrahimâ â nâont pas ce luxe.Â

Donc, deux choses : premiĂšrement, lâabsence de mĂ©tropole renforce lâurgence dâun antisionisme Ă©galitariste ; deuxiĂšmement, poser la question âoĂč iraient-ils ?â est un faux dĂ©bat du point de vue du peuple palestinien spoliĂ© : que les dĂ©possĂ©dants aient ou non une mĂ©tropole ne change rien Ă sa dĂ©possession.
En rĂ©sumĂ© pour le collectif judĂ©o-israĂ©lien il y a deux voies : maintenir une politique dâaccaparement et de âterre brĂ»lĂ©eâ, ou envisager sĂ©rieusement lâantisionisme Ă©galitariste. Autrement dit : antisionisme ou barbarie. Et la barbarie, on connaĂźt comment elle commence ; on nâen maĂźtrise jamais la fin.Â
Jâai trouvĂ© le livre en gĂ©nĂ©ral trĂšs intĂ©ressant, ainsi que ton texte, mais je dois quand mĂȘme admettre une interrogation sur son titre (âContre lâantisĂ©mitisme et ses instrumentalisationsâ) dans le sens oĂč il mâa semblĂ© que les diffĂ©rents textes traitaient plutĂŽt de lâinstrumentalisation de lâantisĂ©mitisme que de comment lutter contre lâantisĂ©mitisme en tant que tel â mĂȘme si je vois bien pourquoi lâinstrumentalisation de la lutte contre lâantisĂ©mitisme fait elle mĂȘme progresser lâantisĂ©mitisme.Â
Le titre a sa propre histoire. En fait, le projet du livre est nĂ© quand la Mairie de Paris a menacĂ© le Cirque Ă©lectrique de lui couper ses subventions sâil maintenait une confĂ©rence intitulĂ©e « Contre lâantisĂ©mitisme et ses instrumentalisations », avec Houria Bouteldja, nous, et Judith Butler. Câest Ă ce moment-lĂ que les Ă©diteurs de La Fabrique ont commencĂ© Ă rĂ©flĂ©chir Ă un livre : pour documenter ce que cet Ă©pisode disait de la sĂ©quence politique du moment.
Donc le titre vient de lĂ . Et Ă©videmment, le titre dâun ouvrage collectif nâest jamais parfait : parfois il donne lâimpression dâaller dans une direction alors que le contenu penche un peu ailleurs. Mais lĂ , câĂ©tait important de le maintenir, parce quâil fait Ă©cho Ă un geste politique trĂšs fort â celui dâune institution publique qui interdit la parole Ă des collectifs et intellectuels juifs au nom mĂȘme de la lutte contre lâantisĂ©mitisme. Câest ça que ce titre raconte.
Propos recueillis le 14 octobre 2025 par Rob GramsÂ

DROIT DE RĂPONSE DE MONSIEUR JONAS PARDO, Ă LâARTICLE « âANTISIONISME OU BARBARIEâ ENTRETIEN AVEC MAXIME BENATOUIL », PUBLIĂ LE 20 OCTOBRE 2025 SUR LE SITE INTERNET FRUSTRATIONMAGAZINE.FR
« Il est curieux de constater que les accusations fantasques qui me mettent en cause ici semblent ĂȘtre aujourdâhui en circulation Ă la fois dans les cercles soraliens, les militants du RN, et les cercles bouteldjistes.
Lâaccusation de mâenrichir en utilisant la lutte contre lâantisĂ©mitisme, par exemple, ne repose pas sur la rĂ©alitĂ© des formations que je dispense, car elles sont Ă prix libre. Si cette accusation, rĂ©pĂ©tĂ©e jusquâĂ plus soif par les camarades de Maxime Benatouil sur le rĂ©seau social appartenant au complotiste Elon Musk, ne reposent pas sur des faits, câest probablement quâelles reposent sur lâidĂ©e, nĂ©e Ă lâantiquitĂ© et toujours en circulation, quâil existerait un lien entre les Juifs et lâargent.
Pareillement, le problĂšme de lâĂ©mission de Guillaume Meurice concerne moins la nazification de Netanyahu que le fait de le dĂ©crire comme un « sans prĂ©puce ». Comme je lâexplique dans la vidĂ©o mentionnĂ©e1, cette accusation « sans prĂ©puce » est une insulte utilisĂ©e de maniĂšre obsessionnelle par lâAction française et lâextrĂȘme droite dĂšs la fin du XIXe. DĂšs lors, comment ne pas voir un problĂšme dans la reprise de cette insulte ?
Par ailleurs, nous observons avec mon co-auteur Samuel Delor, que la banalisation du nazisme et du gĂ©nocide des Juifs dâEurope participe de la diffusion de lâantisĂ©mitisme dit du rejet dĂ©fensif de la culpabilitĂ© de la Shoah (antisĂ©mitisme secondaire), Ă lâĆuvre dans le « refus de la repentance » cher au projet dâunification des droites. Cette banalisation est Ă lâĆuvre multilatĂ©ralement. Comme nous lâĂ©crivons dans notre livre, Petit manuel de lutte contre lâantisĂ©mitisme, « la nazification des Palestiniens participe tout
autant de la banalisation de la Shoah »2, autant quâelle encourage leur diabolisation et leur dĂ©shumanisation.
Il est Ă©tonnant de voir dans un journal qui se revendique du mouvement social la reprise des poncifs habituellement utilisĂ©s par les droites conservatrices et antiwokes. Le ressentiment « on ne peut plus rien dire », qui est Ă lâĆuvre ici pour justifier la sortie de Meurice, est souvent justifiĂ© par le recours Ă lâidĂ©e que ce serait de « lâhumour populaire ». On peut observer la mobilisation de cet argument populiste Ă chaque fois que les antiracistes, qualifié·es de « casse-pieds », « bien-pensants » et « dĂ©connectĂ©s du peuple », pointent
du doigt un problĂšme.
Enfin, le qualificatif « sioniste », utilisĂ© comme une accusation par Benatouil, ne sâappuie pas non plus sur des faits comme le rappellent plusieurs dizaines de personnalitĂ©s universitaires, syndicales et antiracistes, dans une tribune « Du juif antiraciste au sioniste imaginaire, silencer la lutte contre lâantisĂ©mitisme » parue dans lâHumanitĂ©3.
Mes critiques ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© publiĂ©es dans plusieurs droits de rĂ©ponses suite Ă des accusations mensongĂšres profĂ©rĂ©es par Tsedek et consorts. Mais Maxime Benatouil semble critiquer sans lire, accuser sans connaissance, sâappuyer sur la rumeur et la diffuser. Par « sionistes de gauche », Benatouil dĂ©signe probablement les Juifs de gauche. Puisquâil nâaime pas non plus les Juifs de droite, qui sont les Juifs qui trouvent grĂące Ă ses yeux ? Le collectif Tsedek dĂ©nonçait rĂ©cemment ĂȘtre la victime de lâensemble des Juifs rĂ©unis dans un « arc sioniste qui va de Golem Ă lâextrĂȘme-droite en passant par toutes les nuances du soi-disant âarc rĂ©publicainâ »4 Ce complexe de persĂ©cution, sâil ne peut ĂȘtre rĂ©solu sur un divan, devra passer par lâĂ©tude de ce quâest lâantisĂ©mitisme. Ă bientĂŽt en formation (payante) ?
1 â https://www.youtube.com/watch?v=XDmzAu-bVcM.
2 â Jonas Pardo et Samuel Delor, Petit manuel de lutte contre lâantisĂ©mitisme, Ăditions du commun, 2024, p. 426
3- https://www.humanite.fr/en-debat/antisemitisme/du-juif-antiraciste-au-sioniste-imaginaire-silencer-la-lutte-contre-lantisemitisme.
4- https://www.lemediatv.fr/articles/2025/les-juifs-antisionistes-sont-ils-encore-des-juifs-mise-au-point-sur-la-campagne-antisemite-
qui-nous-vise-K2b5tUlRTtqO-OrKub43Aw. »
Jonas Pardo
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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