Quâest-ce que la suprĂ©matie blanche ? Entretien avec Amandine Gay
CrĂ©dit : Hamza Abouelouafaa Amandine Gay est activiste afrofĂ©ministe, autrice et rĂ©alisatrice (Ouvrir la Voix, 2017 ; Une histoire Ă soi, 2021; Ballroom, 2025). LâannĂ©e derniĂšre elle publiait Vivre, libre. Exister au coeur de la suprĂ©matie blanche aux Ăditions La DĂ©couverte, dans lequel elle articule tĂ©moignage personnel et thĂ©orie (amenĂ©e de maniĂšre trĂšs accessible) autour de la domination raciste toujours exercĂ©e contre les personnes noires. Nous lâavons rencontrĂ©e pour en discuter.Â
La suprématie blanche
Vous utilisez le terme de suprĂ©matie blanche, que vous dĂ©finissez longuement au cours du livre. Quâest-ce qui le distingue et le rend plus prĂ©cis que celui de racisme par exemple ?
Dans le contexte francophone, la limite du mot « racisme », câest quâil recouvre beaucoup trop de rĂ©alitĂ©s qui sont en fait des manifestations de la suprĂ©matie blanche en tant que rĂ©gime politique. LâidĂ©e, câest dâintroduire la notion de rĂ©gime politique pour lâoppression raciale, comme on peut avoir un rĂ©gime politique pour lâoppression de genre avec le terme de patriarcat. Le racisme, ça peut faire rĂ©fĂ©rence au racisme scientifique du XVIIe siĂšcle, Ă des remarques racistes du quotidien, au racisme systĂ©mique dans les institutions. Ce sont en rĂ©alitĂ© des manifestations du fait quâil existe un rĂ©gime politique dâoppression raciale. La suprĂ©matie blanche, câest lâidĂ©e dâavoir un terme qui dĂ©signe un rĂ©gime, comme on a le patriarcat, lâhĂ©tĂ©ronormativitĂ© (ndlr : le systĂšme social qui pose lâhĂ©tĂ©rosexualitĂ© comme norme naturelle et universelle, rendant invisibles ou dĂ©viantes toutes les autres orientations sexuelles et identitĂ©s de genre) ou le validisme (ndlr : le systĂšme de discrimination et de domination qui hiĂ©rarchise les individus selon leurs capacitĂ©s physiques et mentales, en posant le corps valide comme norme et en marginalisant les personnes handicapĂ©es.)
Pour revenir un peu sur les origines de cette suprĂ©matie blanche : Ă propos des LumiĂšres vous parlez de âgaslighting philosophiqueâ. Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ?
Je commence le livre avec un chapitre oĂč jâexplique la pensĂ©e de Charles Mills, un philosophe dâorigine jamaĂŻcaine qui a fait sa carriĂšre aux Ătats-Unis et qui est encore trĂšs peu connu dans le contexte francophone, alors quâil a Ă©crit en 1997 un livre qui a vraiment remuĂ© la philosophie occidentale, et qui nâa Ă©tĂ© traduit en français quâen 2023. Pour moi, il Ă©tait important de revenir aux fondements de la thĂ©orie du contrat social (ndlr : concept philosophique dĂ©signant lâaccord fictif par lequel des individus renoncent Ă une partie de leur libertĂ© naturelle pour fonder une sociĂ©tĂ© politique lĂ©gitime fondĂ©e sur la volontĂ© collective), justement pour montrer que la race nâest pas du tout une anecdote, une note de bas de page, mais quâelle est au contraire constituante de cette thĂ©orie. Parce quâun des arguments quâon nous oppose toujours quand on veut aborder les questions raciales en France, câest la philosophie des LumiĂšres : libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ©. Mills, lui, revient aux origines de la philosophie continentale moderne pour montrer quâelle nâincluait pas tout le monde.

Il fait commencer son analyse en 1492 avec les conquĂȘtes coloniales et la question de ce que celles-ci font des peuples autochtones des AmĂ©riques. Et ce quâil montre, câest que dĂšs le dĂ©part, il ne sâagit pas de rencontres entre les peuples, mais dâexploiter des territoires, des ressources et des ĂȘtres humains. De ces conquĂȘtes naissent de grands dĂ©bats thĂ©ologiques et politiques. Pour les autochtones, la conclusion est que les colonisateurs peuvent les convertir au catholicisme : sâils acceptent, on leur laisse la vie sauve, sinon on les tue. Ensuite, une fois les territoires conquis, il faut les exploiter : la main-dâĆuvre va ĂȘtre importĂ©e dâAfrique. Et pour ces personnes-lĂ , les controverses de lâĂ©poque aboutissent Ă la conclusion quâelles ne sont pas des ĂȘtres humains, ce qui se traduit juridiquement, en France, par le Code noir (ndlr : lâĂ©dit royal promulguĂ© par Louis XIV en 1685 qui codifiait juridiquement lâesclavage dans les colonies françaises, rĂ©glementant le statut des personnes esclavisĂ©es comme propriĂ©tĂ© et lĂ©gitimant leur exploitation et leur rĂ©pression).
Ce que Mills dit, câest quâau moment oĂč se dĂ©veloppent les thĂ©ories du contrat social, les contours de lâhumanitĂ© ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©limitĂ©s et en ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© exclus les autochtones des AmĂ©riques et les Africains dĂ©portĂ©s en esclavage. Ce quâon nous prĂ©sente comme un contrat social est en rĂ©alitĂ© un contrat racial. La suprĂ©matie blanche nâest pas un accident de parcours de la philosophie moderne occidentale : elle en est le cĆur.
Pour moi, ça a Ă©tĂ© une rĂ©vĂ©lation. Je viens de la sociologie, pas de la philosophie, et jâavais toujours Ă©tĂ© mal Ă lâaise face Ă cette dissonance entre le dĂ©veloppement du contrat social et la traite et lâesclavage. Mais Ă chaque fois que je posais la question, Ă lâĂ©cole en France, on mâexpliquait que non, il nây avait pas de contradiction, que la race nâavait pas vraiment de sens. Maintenant quâon a accĂšs Ă la pensĂ©e de Mills en français, il me semblait essentiel de commencer le livre par lĂ , pour montrer que tout rĂ©gime politique a aussi un socle thĂ©orique.
La féminité hégémonique
Dans le livre, vous attaquez Ă tous les points durs de cette suprĂ©matie blanche, notamment quand vous Ă©voquez la fĂ©minitĂ© hĂ©gĂ©monique, dĂ©finie dans le livre comme celle âdes femmes blanches, bourgeoises, hĂ©tĂ©rosexuelles et validesâ. Vous Ă©crivez que les femmes noires subissent de la violence de la part des femmes blanches, mais que jusquâici vous aviez prĂ©fĂ©rĂ© ne pas en parler pour ne pas donner du grain Ă moudre aux antifĂ©ministes. Quâest-ce qui a motivĂ© ce changement dâapproche ?
Jâen avais quand mĂȘme parlĂ©, mais en privĂ©, entre fĂ©ministes. Ce qui a changĂ©, câest la dĂ©couverte du concept de violence latĂ©rale, qui mâa donnĂ© les outils pour en parler publiquement sans que ça puisse ĂȘtre retournĂ© contre le fĂ©minisme.
Ce concept vient dâune chercheuse canadienne qui a beaucoup travaillĂ© avec les communautĂ©s autochtones. LâidĂ©e de dĂ©part, câest dâobserver quâun groupe opprimĂ© par un pouvoir colonial omniprĂ©sent, face auquel il a le sentiment de ne pas pouvoir rĂ©agir, va dĂ©velopper des violences internes : suicides, alcoolisme, violences intrafamiliales, inceste. Plus lâĂ©crasement est fort et durable, plus la violence se retourne contre les pairs au sein du groupe.
Ce concept me permettait de poser la question de la violence entre femmes sans nier ce qui est premier : dans un systĂšme patriarcal, la violence lĂ©gitime appartient aux hommes â les fĂ©minicides, les guerres, la violence systĂ©mique⊠Mais ça ne veut pas dire quâil nâexiste pas de violence au sein des groupes minorisĂ©s. Et dans la classe des femmes, parce que je me situe dans une perspective afrofĂ©ministe matĂ©rialiste (ndlr : lâafrofĂ©minisme matĂ©rialiste est un courant qui articule lâanalyse des rapports de race, de genre et de classe pour penser lâoppression spĂ©cifique des femmes noires comme produit de structures sociales et Ă©conomiques imbriquĂ©es, et non de simples prĂ©jugĂ©s culturels), on nâest pas toutes pareilles. Si vous ĂȘtes blanche, bourgeoise, française, valide, hĂ©tĂ©rosexuelle, vous ĂȘtes potentiellement en mesure dâopprimer votre femme de mĂ©nage sans papiers dâorigine maghrĂ©bine.
Ce qui mâintĂ©resse, câest dâidentifier les endroits oĂč nous-mĂȘmes on perpĂ©tue de la violence ou de lâoppression. Câest le travail que personne nâa envie de faire, et encore moins dans les milieux qui se revendiquent progressistes, oĂč il y a souvent une confusion entre lâidentitĂ© et le combat quâon mĂšne, et une sorte dâa priori moral : on serait de bonnes personnes parce quâon est anticapitalistes, pour le droit Ă lâavortement, etc. Cette approche morale des luttes sociales est problĂ©matique, parce que pour transformer la sociĂ©tĂ©, il faut ĂȘtre capable de se transformer soi-mĂȘme et de regarder honnĂȘtement les axes sur lesquels on est dominant.
Câest pourquoi je parle aussi de domination adulte : il y a au moins un axe sur lequel tous les ĂȘtres humains sont en capacitĂ© dâopprimer quelquâun une fois adultes. On nâest jamais intĂ©gralement une personne opprimĂ©e. Ce qui ne veut pas dire que tout sâĂ©quivaut : lâargument « une femme noire diplĂŽmĂ©e peut opprimer un ouvrier blanc » a souvent Ă©tĂ© utilisĂ© pour faire taire les minoritĂ©s dans les groupes opprimĂ©s, en oubliant que cet ouvrier peut toujours la violer ou la frapper. Ce qui mâintĂ©resse, câest de penser en termes dâaxes dâoppression croisĂ©s, plutĂŽt que de se concevoir comme un ĂȘtre unidimensionnel dĂ©fini par une seule positionnalitĂ©. On est toujours sur plusieurs axes Ă la fois.
Sur cette violence latĂ©rale entre femmes, vous analysez aussi les « larmes comme armes » des femmes blanches, les âwhite women tearsâ. Quâest-ce que ça signifie et comment cela se manifeste ?
La question centrale, câest : qui peut mobiliser quels outils pour opprimer qui ? Dans une sociĂ©tĂ© rĂ©gie par la suprĂ©matie blanche, il existe des stĂ©rĂ©otypes partagĂ©s par lâensemble de la population : la « femme noire en colĂšre », la fĂ©tichisation sexuelle des femmes noires, la docilitĂ© supposĂ©e des femmes asiatiques, etc. Ces stĂ©rĂ©otypes sont prĂ©sents dans lâimaginaire collectif et donc mobilisables par les individus. Ce qui se passe alors, câest un dĂ©placement : un conflit politique â une critique lĂ©gitime formulĂ©e par des femmes racisĂ©es â va ĂȘtre retournĂ© en agression.
Je donne un exemple concret dans le livre, parce que câest arrivĂ© plusieurs fois dans ma vie, celui dâun Ă©vĂ©nement universitaire sur lâintersectionnalitĂ©, organisĂ© par des femmes blanches, plus ĂągĂ©es, avec des postes Ă responsabilitĂ© (fonctionnaires, en CDIâŠ) et sur lequel elles nâont programmĂ© aucune personne racisĂ©e. Nous sommes un groupe de femmes racisĂ©es dans la salle. La seule chose que nous faisons, câest poser une question : est-ce que la blanchitĂ© du panel est un choix ? Ce nâest pas une interruption violente, câest une question politiquement lĂ©gitime dans le cadre dâun colloque public.
La rĂ©ponse est immĂ©diatement agressive et dĂ©fensive. Et dans la salle, ça crĂ©e aussitĂŽt une crispation parce que si une femme blanche crie sur une femme noire, le prĂ©supposĂ© collectif, câest que câest la femme noire qui a tort, que câest elle qui a agressĂ©. Quoi quâil se soit passĂ©. Une autre femme noire lui rĂ©pond, en signalant que ça fait deux jours quâon ne peut pas poser de questions sans ĂȘtre rejetĂ©es. La femme en question tente dâabord de passer en force en rappelant son statut : « je suis anthropologue depuis vingt ans, je nâai pas Ă recevoir ça de vous » puis, face Ă la rĂ©sistance, elle renverse la violence : elle se met Ă pleurer.Â
Câest ça, les white women tears. Ce mĂ©canisme, câest la mobilisation de la fĂ©minitĂ© hĂ©gĂ©monique â la fragilitĂ©, la douceur, lâimage de la femme telle quâelle devrait ĂȘtre â comme arme politique. Les femmes blanches peuvent ĂȘtre opprimĂ©es par le patriarcat et par les injonctions liĂ©es Ă cette fĂ©minitĂ©. Mais elles peuvent aussi, prĂ©cisĂ©ment parce quâelles en incarnent le modĂšle dominant, la retourner contre celles qui en sont exclues. Ce qui mâimporte, câest de le thĂ©matiser clairement : quand on est dans un conflit politique, on est dans un conflit politique. Il nâest pas acceptable de le transposer sur le terrain Ă©motionnel et affectif pour masquer la relation de pouvoir. Dans ce cas prĂ©cis, nous Ă©tions quatre ou cinq jeunes femmes racisĂ©es, Ă©tudiantes ou hors du monde universitaire, face Ă des personnes bien plus installĂ©es, plus ĂągĂ©es, et blanches.
Nommer ce mĂ©canisme, câest aussi un outil pour les femmes racisĂ©es : pour quâelles comprennent que les moments oĂč elles ont Ă©tĂ© agressĂ©es, mais oĂč les larmes dâune femme blanche les ont fait passer pour les personnes violentes, Ă©taient bien rĂ©els et politiques.
Un autre exemple parlant dans votre livre est celui oĂč vous racontez votre expĂ©rience lors dâune journĂ©e dâĂ©tude dâune organisation vouĂ©e Ă promouvoir lâĂ©galitĂ© entre femmes et hommes dans lâaudiovisuel.
Ce que cet exemple illustre, câest quelque chose de trĂšs ancien : lâexclusion des femmes noires de la catĂ©gorie « femme » elle-mĂȘme. Le Combahee River Collective (ndlr : un groupe fĂ©ministe noir amĂ©ricain fondĂ© en 1974) le formulait dĂ©jĂ en 1977 dans leur manifeste puis dans All the Women Are White, All the Blacks Are Men, But Some of Us Are Brave. Lâuniversel nâest pas neutre. Quand on dit « les femmes », on pense aux femmes blanches. Et donc quand je me retrouve dans un rassemblement pour lâĂ©galitĂ© femmes-hommes dans le cinĂ©ma, je sais que lâĂ©crasante majoritĂ© des femmes blanches autour de moi ne pense pas Ă toutes les femmes. Câest ça qui est important Ă comprendre : les mots quâon emploie ne sont jamais neutres, et ne sâappliquent pas automatiquement Ă tout le monde.

Santé et trauma racial
On a assistĂ© depuis une dizaine dâannĂ©es Ă de nombreuses luttes autour des questions de santĂ© : chlordĂ©cone, vaccins contre la Covid-19, loi Duplomb, dĂ©serts mĂ©dicaux⊠Vous dĂ©veloppez longuement le concept d' »oppression raciale-biomĂ©dicale ». Est-ce que vous pouvez nous expliquer de quoi il sâagit ?
Câest un ensemble de discriminations dans lâaccĂšs Ă la santĂ© auquel font face les personnes racisĂ©es, et qui opĂšre Ă plusieurs niveaux.
Dâabord dans la recherche : on va moins sâintĂ©resser Ă la prĂ©valence de certaines maladies chez les personnes noires, moins Ă©tudier la façon dont elles fonctionnent dans ces populations. Ensuite dans le soin lui-mĂȘme : il y a les stĂ©rĂ©otypes â le fameux « syndrome mĂ©diterranĂ©en » : lâidĂ©e que la douleur exprimĂ©e par les personnes racisĂ©es est par nature exagĂ©rĂ©e â qui aboutissent concrĂštement au fait que les personnes noires reçoivent moins dâantalgiques que les personnes blanches Ă situation Ă©gale. Il y a aussi de vrais errements mĂ©dicaux liĂ©s Ă des prĂ©supposĂ©s racistes. Je donne lâexemple dans le livre de ce qui sâest passĂ© en rĂ©gion parisienne Ă la fin des annĂ©es 1980 : des grossesses compliquĂ©es de femmes dâAfrique subsaharienne ayant subi des mutilations gĂ©nitales se terminent frĂ©quemment en cĂ©sarienne, et de lĂ se dĂ©veloppe un protocole systĂ©matique appliquĂ© Ă toutes les femmes noires, Ă©tendu ensuite aux femmes sud-asiatiques. Il a fallu que la sociĂ©tĂ© civile et des mĂ©decins noirs produisent des recherches pour montrer quâappliquer ce protocole par exemple dans la CaraĂŻbe nâavait aucun sens.
Avant de dĂ©finir tout ça, je fais un dĂ©tour historique et notamment par la figure de celui qui est considĂ©rĂ© comme le pĂšre de la gynĂ©cologie moderne, qui sâest fait la main sur des femmes esclavagisĂ©es dans le sud des Ătats-Unis, avant de devenir le gynĂ©cologue de lâimpĂ©ratrice EugĂ©nie Ă Paris et de donner des confĂ©rences dans la capitale. Câest ça que je veux montrer : ces circulations de la suprĂ©matie blanche dans lâAtlantique noir (ndlr : concept forgĂ© par Paul Gilroy dĂ©signant lâespace culturel et politique transnational créé par la diaspora africaine Ă travers lâocĂ©an Atlantique, nĂ© de la traite esclavagiste) sont trĂšs puissantes, et leurs effets perdurent.
Ce dĂ©tour est aussi important pour comprendre la dĂ©fiance des communautĂ©s noires vis-Ă -vis de la mĂ©decine, une dĂ©fiance quâon ne peut pas regarder comme on regarde, par exemple, le mouvement anti-vax blanc. Au Cameroun, les traumatismes liĂ©s aux campagnes de vaccination coloniales, oĂč des gens se sont retrouvĂ©s avec la gangrĂšne ou lâhĂ©patite, se transmettent de façon intergĂ©nĂ©rationnelle, jusque dans la culture populaire, dans des chansons. Cette dĂ©fiance est rationnelle. Et elle est dâautant plus problĂ©matique que ce sont ces mĂȘmes communautĂ©s qui sont les plus touchĂ©es par les manifestations physiques du stress liĂ© Ă lâoppression raciale. On est dans un vrai cercle vicieux.
Et puis il y a les politiques de santĂ© publique elles-mĂȘmes : en Guadeloupe et en Martinique, des cubis de trois litres de rhum sont en vente libre au supermarchĂ©, pendant que manger sainement reste hors de portĂ©e pour beaucoup. Les yaourts vendus dans la CaraĂŻbe contiennent 30 % de sucre en plus que ceux vendus en mĂ©tropole et les communautĂ©s noires souffrent beaucoup plus du diabĂšte. Ce Ă quoi on a accĂšs, pourquoi lâalcool est la chose la moins chĂšre dans un supermarchĂ© caribĂ©en : ce sont aussi des enjeux dâoppression raciale biomĂ©dicale.
Vous venez de parler du stress liĂ© Ă lâoppression raciale. Pouvez-vous nous parler de cette notion ?
Câest un concept dĂ©veloppĂ© par Robert T. Carter, un psychologue afro-amĂ©ricain, qui part dâune question simple : quâest-ce qui distingue les effets psychiques, Ă©motionnels et physiques de lâoppression raciale du stress post-traumatique classique ? Le PTSD est liĂ© Ă un Ă©vĂ©nement isolĂ© : un bombardement, un accident de voitureâŠ. Vous pouvez nommer le moment, et câest Ă partir de lui que se construisent les symptĂŽmes : lâanxiĂ©tĂ©, les dĂ©clencheurs, les flashbacks.
Avec lâoppression raciale, ce qui est compliquĂ© pour ses patients, câest prĂ©cisĂ©ment quâils ne peuvent pas nommer un moment. Et ça, câest quelque chose que jâai toujours beaucoup ressenti : les gens sâattendent Ă ce quâon leur raconte lâanecdote la plus raciste quâon ait vĂ©cue. Mais ce nâest pas comme ça que ça fonctionne. Ce sont des agressions du quotidien, rĂ©pĂ©tĂ©es, Ă des niveaux plus ou moins manifestes, qui crĂ©ent une vigilance constante.
Carter sâintĂ©resse alors aux Ă©tudes menĂ©es sur le genre, parce quâil existe davantage de recherches sur les effets du stress liĂ© au patriarcat chez les femmes et notamment sur le cortisol. Le cortisol, câest lâhormone du stress, mais câest aussi ce qui nous permet de nous lever le matin : dans un corps rĂ©gulĂ©, il y a un pic le matin, puis ça redescend. Ce qui se passe pour les femmes, et pour lâĂ©crasante majoritĂ© des minoritĂ©s, câest une production quasi constante de cortisol. Parce que ce nâest pas juste âon sort de chez soi le matin et on a besoin dâun petit coup de boostâ, on sort de chez soi et un homme nous suit, un autre nous insulte, on arrive au travail et il faut Ă©viter le collĂšgue aux mains baladeuses. Ă partir de ces recherches sur les femmes, Carter applique le mĂȘme cadre aux personnes noires, en y ajoutant une dimension : les agressions ne sont pas seulement directes. Voir en boucle des images dâhommes noirs tuĂ©s Ă la tĂ©lĂ©vision, câest aussi une source de stress traumatique.
Il identifie trois types de symptĂŽmes. Des troubles cognitifs dâabord : troubles du sommeil, anxiĂ©tĂ© de performance⊠Des troubles physiques ensuite : diabĂšte, hypertension artĂ©rielle, maladies cardiovasculaires⊠Et des troubles comportementaux enfin, dont les addictions, ainsi que des troubles psychiques comme la paranoĂŻa.
Ce que jâai trouvĂ© vraiment important lĂ -dedans, câest que ça donne un cadre Ă des choses qui peuvent ĂȘtre reconnues mĂȘme en France. On sait quâil y a une hypertension artĂ©rielle plus Ă©levĂ©e chez les personnes noires, le monde mĂ©dical lâadmet. Mais la question quâon ne pose pas encore, câest : pourquoi ? Quelles en sont les causes ? Ce que propose Carter, câest de dire que le stress liĂ© Ă la race en est une, via cette production constante de cortisol. Des recherches existent en Grande-Bretagne et aux Ătats-Unis. En France, on nâen est mĂȘme pas lĂ . Et câest pour ça aussi que jâĂ©cris ce genre de chapitre : parce quâon a besoin dâĂȘtre soignĂ©s correctement. Et quâaujourdâhui, lâabsence de statistiques ethno-raciales dans le monde mĂ©dical français, câest une catastrophe, au moins au niveau de la recherche.
Travail, création et industrie culturelle
Vous dĂ©crivez lâextractivisme mais aussi le âreste-Ă -ta-placismeâ dont vous faites lâobjet en tant que rĂ©alisatrice et militante noire. Est-ce quâil y a un moment oĂč vous avez commencĂ© Ă les refuser plus frontalement ? Et si oui, est-ce que ça a eu un coĂ»t ?
Ăa revient Ă ma positionnalitĂ©. Je suis une femme noire, mais je suis adoptĂ©e dans une famille blanche, diplĂŽmĂ©e de Sciences Po : jâai une certaine capacitĂ© Ă savoir jusquâoĂč je peux aller avec le monde blanc. La fois oĂč je nâavais pas bien mesurĂ© ce que je pouvais me permettre de dire, câĂ©tait sur Dominique Boutonnat (ndlr : prĂ©sident du Centre national du cinĂ©ma (CNC) de 2019 Ă 2024). Ăa a clairement mis un coup Ă ma carriĂšre Ă ce moment-lĂ , et câest pour ça que je me suis Ă©loignĂ©e un temps du cinĂ©ma pour me tourner vers la tĂ©lĂ©vision. Mais jâavais Ă©crit publiquement que ce nâĂ©tait pas normal quâil reste en poste alors quâil Ă©tait mis en examen pour agression sexuelle sur son neveu. CâĂ©tait avant quâil soit renouvelĂ©, puis condamnĂ©, puis contraint Ă dĂ©missionner. Ce jour-lĂ , je ne me suis pas dit « jâai envie de partager quelque chose » : je me suis dit que câĂ©tait scandaleux, et que je ne voulais pas ĂȘtre du cĂŽtĂ© des gens qui se taisent. Câest plutĂŽt ça qui guide mes prises de risque.
Jâai aussi signĂ© la tribune de novembre 2023 des artistes en soutien Ă la Palestine, Ă un moment oĂč câĂ©tait extrĂȘmement tendu de sâexprimer sur la question. Il y a des moments oĂč sâexprimer politiquement est plus important que de protĂ©ger sa carriĂšre. Mais je me suis dâabord dit : ce nâest pas donnĂ© Ă tout le monde de pouvoir faire ce choix-lĂ .
Moi, je me suis organisĂ©e en sachant quâĂ un moment donnĂ©, le sol pourrait se dĂ©rober et que je devrais peut-ĂȘtre partir. Jâai achetĂ© un appartement en 2022. Je peux enseigner, jâai travaillĂ© en restauration, je parle plusieurs langues, jâai la rĂ©sidence permanente au Canada. Une de mes grandes angoisses Ă©tait de vieillir dans des conditions prĂ©caires, elle sâest dissipĂ©e depuis que jâai cet appartement. Avoir des ressources, câest ce qui permet de prendre des risques calculĂ©s. Et beaucoup de femmes noires ne peuvent pas se le permettre.
Câest pour ça quâon est si peu nombreuses comme rĂ©alisatrices en France. Celles qui vivent du cinĂ©ma en particulier, on est cinq ou six, MaĂŻmouna DoucourĂ©, Mati Diop, quelques autres. Beaucoup de femmes noires font du documentaire parce que câest lĂ oĂč il y a moins dâargent en jeu, et donc moins de barriĂšres. Et si on regarde les CV de celles qui ont rĂ©ussi Ă tenir, tout le monde a des diplĂŽmes, tout le monde a des outils pour faire face Ă des institutions qui nous sont hostiles par dĂ©finition. On est obligĂ©es dâĂȘtre politisĂ©es et surarmĂ©es parce que si on Ă©tait « juste des artistes », on ne sâen sortirait pas.
Coalitions et perspectives politiques
Sur cette prise de risque diffĂ©renciĂ© selon le statut, il y a un exemple Ă©vocateur dans le livre oĂč vous racontez une intervention Ă la ZAD de Notre Dame des Landes oĂč vous avez expliquĂ© aux participants et participantes que âle fait de pouvoir se permettre dâoccuper illĂ©galement un territoire, de se prĂ©senter avec des dreadlocks en entretien dâembauche ou dâavoir un trou de sept ans dans son CV relevait autant du privilĂšge blanc que du privilĂšge de classeâ. Sur les perspectives stratĂ©giques, vous en donnez vers la fin du livre. Notamment vous prĂ©fĂ©rez la notion de « coalition » Ă celle de « convergence des luttes ». Quelle est la diffĂ©rence concrĂšte, sur le plan militant ?
La convergence, ça suppose un centre. Et sâil y a un centre, il y a une lutte principale, des personnes qui la mĂšnent et qui dĂ©terminent les axes dâaction, et les autres, les minoritaires, qui peuvent venir rejoindre. Historiquement, ça veut aussi dire que ces personnes-lĂ se retrouvent souvent dans les tĂąches de sĂ©curitĂ©, dans les coulisses de lâorganisation. Quand jâentends « convergence », jâentends « un chef ».
La coalition, câest autre chose : diffĂ©rents groupes se retrouvent et se mettent dâaccord sur un agenda commun. Par dĂ©finition, câest une approche beaucoup plus horizontale. Ăa ne suppose pas que tout soit alignĂ© politiquement : ce nâest jamais le cas. Mais ça demande de travailler Ă partir de critĂšres simples et clairs. Je donne lâexemple dans le livre de la Rainbow Coalition de Fred Hampton, qui rassemblait les Black Panthers, des radicaux portoricains, des nationalistes blancs des quartiers populaires de Chicago⊠: le terrain commun, câĂ©tait la lutte contre la prĂ©caritĂ©, contre la gentrification, contre les violences policiĂšres. Pas un programme de 150 points que personne nâa le temps de lire et qui sâadresse Ă qui, dâailleurs ?

Ce que ça implique, câest aussi de reconnaĂźtre quâon nâest pas toujours des alliĂ©s objectifs. MĂȘme dans la lutte anticapitaliste, Ă partir du moment oĂč certains vont hĂ©riter et dâautres non, on nâest pas dans la mĂȘme position. Les consĂ©quences ne sont pas les mĂȘmes pour un syndicaliste blanc issu dâune famille de propriĂ©taires que pour Rachel KĂ©kĂ©. On le voit trĂšs concrĂštement avec les reprĂ©sailles subies par les femmes qui ont menĂ© la lutte des femmes de chambre Ă lâhĂŽtel Ibis. Ăa ne veut pas dire que la radicalitĂ© nâa pas de place, au contraire, il en faut, et ce sont les personnes qui peuvent prendre ces risques qui doivent les prendre. Mais il faut ĂȘtre honnĂȘte sur qui peut se le permettre.
La coalition, pour moi, ça demande dâĂȘtre capable de faire face au conflit, de dĂ©terminer collectivement lâagenda, et de travailler sur des enjeux nets et prĂ©cis. Câest aussi pour ça que je fais des films, que je fais un podcast, parce que tout le monde ne peut pas lire des livres de sociologie, et que la question de lâaccessibilitĂ© est une question politique. Avec qui veut-on lutter, qui veut-on atteindre ?
Et puis il y a une dimension qui me tient Ă cĆur : on nâest pas lĂ pour reproduire les rapports de pouvoir qui existent dans la sociĂ©tĂ©. Je ne fais pas confiance aux gens qui me vendent des idĂ©es de rĂ©volution quand je vois que ce sont les mĂȘmes qui commettent des agressions sexuelles, monopolisent la parole dans les assemblĂ©es et veulent ĂȘtre les seuls Ă dĂ©terminer lâagenda. Ăa, ce nâest pas ma rĂ©volution.
Il y a un point qui est intĂ©ressant, voire mĂȘme surprenant : vous dites que lutter contre les systĂšmes de domination, y compris la suprĂ©matie blanche, revient Ă âlibĂ©rer les oppresseurs malgrĂ© euxâ. Pourquoi ?Â
Parce que le fait dâĂȘtre opprimĂ© nous donne quelque chose de particulier : un regard trĂšs clair sur le monde dans lequel on vit. Comme on nâappartient pas Ă la norme et quâon en est exclu en permanence, on la voit, on la comprend, on est forcĂ© de lâanalyser; parce quâon en a besoin pour survivre. Par dĂ©finition, plus une personne est proche de la norme, moins elle la perçoit. Elle a la sensation que la norme, câest la rĂ©alitĂ©. Et donc elle est, elle aussi, aveuglĂ©e par le systĂšme.
Je donne un exemple dans le livre qui mâa vraiment frappĂ©e. Je faisais des ateliers dâĂ©ducation populaire sur la justice reproductive (ndlr : un cadre politique et thĂ©orique, dĂ©veloppĂ© par des femmes noires amĂ©ricaines, qui dĂ©passe le simple droit Ă lâavortement pour revendiquer le droit dâavoir ou de ne pas avoir des enfants dans des conditions dignes et sĂ»res) avec des copines afrofĂ©ministes, et lâune dâelles expliquait quâelle prĂ©vient toujours son public en dĂ©but de confĂ©rence quâelle devra peut-ĂȘtre sâinterrompre pour aller aux toilettes Ă cause de ses rĂšgles hĂ©morragiques. Et en lâĂ©coutant, jâai rĂ©alisĂ© que jâavais passĂ© quinze ans Ă travailler avec la peur au ventre que ma protection ne tienne pas pendant une heure et demie dâintervention, sur un plateau, devant des Ă©lĂšvesâŠ, sans jamais me dire que jâavais le droit de le nommer, de mâautoriser une pause. MĂȘme moi, qui suis militante, qui travaille sur ces questions : ça ne mâavait pas traversĂ© lâesprit. Câest ça, apprendre dans lâadversitĂ©. Quand on comprend que les rĂšgles nâont pas Ă©tĂ© faites pour nous, on voit des choses que les autres ne voient pas.
Mon travail ne sâadresse pas aux suprĂ©macistes blancs convaincus : sâils sont convaincus, câest leur affaire. Ce qui mâintĂ©resse, câest toutes les personnes qui sont dans le systĂšme sans mĂȘme avoir compris quâil y a un systĂšme. Et ça, ça vient aussi de mon parcours. Quand jâai commencĂ© Ă militer, vers 18-19 ans, je suis dâabord allĂ©e vers des collectifs anticapitalistes et de dĂ©croissance, en rĂ©gion lyonnaise. Et trĂšs vite, jây ai trouvĂ© une forme de violence Ă©pistĂ©mique : beaucoup de gens issus de familles de gauche, qui avaient dĂ©jĂ tout le vocabulaire, qui partaient du principe que tout le monde savait de quoi ils parlaient. Des rĂ©unions censĂ©es ĂȘtre ouvertes Ă tous, mais oĂč lâon passait le temps Ă jargonner et Ă sâembrouiller sur des points de dĂ©tail du marxisme. Si des gens ont fait lâeffort de venir jusquâĂ vous â et câest dĂ©jĂ un effort â et que vous faites ça, vous avez perdu.
Tout mon travail depuis le dĂ©but, câest de construire ce pont. Il y a tout une partie de la population qui ne sait pas ce qui lui arrive, ni pourquoi. Il y a des femmes noires qui nâavaient pas conscience que ce quâelles vivaient Ă©tait systĂ©mique avant de voir mes films. LâidĂ©e dâOuvrir la voix, câest simple : vingt-quatre femmes noires parlent de leur vie, et une fois que vous entendez tout le monde parler de la fĂ©tichisation sexuelle que vous avez vĂ©cue, vous vous dites que ce nâest pas normal, et de lĂ naĂźt lâenvie de sâengager. On a besoin de cette Ă©tape, pour les opprimĂ©s, mais aussi pour les oppresseurs. Parce quâil y en a parmi eux qui ne voient vraiment pas la structure, et qui, si on la leur montre et quâils sont de bonne foi, peuvent faire le travail. Mais il faut que quelquâun leur montre le monde tel quâil est, comme dans Matrix. Ce sont les opprimĂ©s qui ont cette capacitĂ©-lĂ .Â
Le milieu militant et universitaire semble parfois se positionner en opposition Ă cette volontĂ© dâaccessibilitĂ©, alors que, parfois, nommer des oppressions peut avoir un effet libĂ©rateur pour certaines personnes, sĂ»rement plus que de pratiquer une Ă©criture Ă usage interne au milieu militant et acadĂ©mique.Â
Ce que je trouve intĂ©ressant en ce moment, câest quâil y a un vrai retour de lâintĂ©rĂȘt pour le marxisme dans les communautĂ©s noires, ce qui Ă©tait trĂšs difficile il y a dix ans. Ă lâĂ©poque, on Ă©tait en plein dans lâidĂ©e que le capitalisme allait nous sauver, et on avait vraiment du mal, dans les espaces afrofĂ©ministes matĂ©rialistes, Ă intĂ©resser les membres de nos communautĂ©s Ă ces questions-lĂ . LĂ , je sens que quelque chose a changĂ©. Il y a par exemple un collectif trĂšs jeune qui vient de se former avec des gens de 18 Ă 25 ans, Peaux Noires, Lignes Rouges qui ont dĂ©jĂ un comitĂ© afrofĂ©ministe intĂ©grĂ©, ce qui est trĂšs diffĂ©rent de ma gĂ©nĂ©ration, oĂč dĂšs quâon Ă©tait sur des positions radicales, on Ă©tait dâemblĂ©e opposĂ©s aux fĂ©ministes. Chez eux, ça fait partie du collectif dâentrĂ©e de jeu.
Je suis aussi intervenue rĂ©cemment Ă lâĂ©cole Savoir, Pouvoir, constituĂ©e par une association afrofĂ©ministe sur la justice reproductive, et on a pu parler longuement des questions dâexploitation des femmes noires, des rapports de classe et de pouvoir, avec un discours accessible, moins thĂ©orique, mais qui ne cĂšde rien sur le fond. Et ça accroche. Ce nâest pas une enquĂȘte sociologique, mais pour avoir vĂ©cu le moment oĂč câĂ©tait vraiment dur de parler de ces questions dans les communautĂ©s noires, je vois bien quâil sâest passĂ© quelque chose. Les gens ne sont pas hermĂ©tiques. Une fois quâon leur a expliquĂ©, ils savent oĂč se mobiliser.

Un entretien réalisé par Rob Grams le 30 avril 2026
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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