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17 octobre 2026 : on a repris la main, continuons !


Rédaction
Rédaction
• 19/10/2026

Depuis plusieurs années, le retour des gilets jaunes, face aux vies de plus en plus galères, aux lois de plus en plus violentes, à une police de plus en plus impunie, était régulièrement invoqué. Mi-septembre, sur les réseaux sociaux, la date du 17 octobre a été lancée pour convoquer  ce spectre qui hante la bourgeoisie. Mais ce n’est pas le retour d’un phénomène déjà connu qui s’est produit : c’est un mouvement de masse, insaisissable sur sa forme, radical dans ses modes d’actions et très surprenant pour une classe dominante quasi blasée par nos dernières tentatives de rébellion en date. Que s’est-il passé ? Comment nos dirigeants réagissent-ils ? Qu’est-il possible d’espérer ?

Ce qu’il s’est passé

Le 17 octobre avait été annoncé et il a eu lieu. 

Le “flop” annoncé sur certaines chaînes d’info le matin du 17 ne s’est pas produit : les estimations du renseignement intérieur, qui annonçaient à peine 100 000 personnes dans le pays, se sont avérées complètement fausses. Non seulement le mouvement a été massif en nombre mais il a été radical dans son mode de fonctionnement : ni cortège syndical, ni parcours déclaré. D’habitude, c’est soit l’un soit l’autre : quelques milliers de radicaux ultra mobiles, ou deux millions de manifestants qui vont d’un point A à un point B. Cette fois-ci, puisque manifester sans un nuage de lacrymo n’a de toute façon nulle part été rendu possible par la police, on parle de 800 000 (au moins) manifestants mobiles et hors cadre établi.

De nombreux commerces et restaurants ont été pris pour cibles dans plusieurs villes : par exemple SFR, Versace, Louis Vuitton, McDonald's et Monoprix à Paris, Orange et les Galeries Lafayette à Rennes, Jules et H&M à Lyon, Apple Store et Louis Vuitton à Bordeaux… Même chose notamment à Montpellier, au Mans, à Nantes, à Marseille, à Nice, à Rouen, à Caen, à Lille, à Brest, etc. L’ampleur du mouvement est considérable. Il ne s’est pas arrêté aux symboles marchands du capitalisme, mais s’est attaqué également aux institutions qui organisent sa domination : les médias, avec le siège de CNews qui a été pris pour cible, mais aussi les symboles de la République bourgeoise avec la statue de Marianne place de la République à Paris qui a été habillée d’un immense gilet jaune, des mairies comme celles de Lille, de Marseille et de Bordeaux qui ont été saccagées ou celle de Limoges qui a été brulée. À Caen, des centaines de manifestants ont défoncé les grilles du parking de la police municipale à l’aide d’un rouleau compresseur. À Reims, l’autoroute A344 a été bloquée.

“C’est contre quoi ?” demandait interloqué un couple de touristes, “c'est pas contre, c'est pour. Pour un avenir. Un avenir meilleur" répondait une lycéenne. 

Pleurer les morts ou les vitrines ? 

La morale élémentaire voudrait que la mort d’un manifestant (pacifiste au demeurant) émeuve toujours plus qu’une destruction matérielle, mais dans le monde inversé de la bourgeoisie la propriété est plus importante que la vie humaine. “La bourgeoisie du monde entier, qui contemple avec satisfaction le massacre en masse après la lutte, tremble d'horreur devant la profanation de la brique et du mortier !” écrivait déjà Karl Marx en 1871 dans La Guerre civile en France. 

Pendant que la bourgeoisie, l’éditocratie et la caste politique pleurent des vitrines et des bâtisses, nous, nous pleurons les nôtres. Nous pleurons ce manifestant mort lors du parcours de la manifestation “autorisée” mais réprimée dès son départ, comme nous pleurons ce jeune qui s’est jeté du haut de l’Arc de Triomphe. “Rien à voir avec la mobilisation” nous disent les médias : mais qu’est-ce qui peut avoir d’avantage à voir avec cette éruption de la jeunesse que le suicide spectaculaire d’un jeune, victime de notre société morbide ? 

Ailleurs, des manifestants ont été mutilés : une jeune femme a perdu son oeil à Mulhouse après avoir reçu une grenade lacrymogène en plein visage, un adolescent a eu la main arraché par une grenade à Saint-Étienne. 

Rappelons à toutes fins utiles que les commerces ont des assurances : les vitrines seront réparées. Les mains et les yeux, eux, ne repousseront pas.

Police partout, maintien de l’ordre nulle part 

La police française est une des plus violentes et répressive d’Europe et on ne comprend pas la rage qu’on a vu hier si on ne se rappelle pas des 6000 gardés à vue des semaines précédentes, du gosse à la main arrachée, de celui que l’on a tenté de noyer ou de celui qui a ramassé ses dents devant son bahut. Ce qu’il s’est passé hier est aussi causé par la suspension, de fait, du droit de manifester depuis plus d’une décennie : si on rend toute manifestation pacifique aussi inutile que dangereuse comment s'étonner ensuite que certains tentent autre chose ? 

La police et le pouvoir ont créé ce paradoxe que rien n’est plus dangereux pour un manifestant que de suivre le parcours officiel et autorisé : c’est le meilleur moyen pour l’honnête citoyen de se retrouver au milieu de nuages épais de lacrymo, de mouvements de foule pour fuir les grenades mutilantes, assourdissantes, les tirs de flashball comme les charges… tout cela avant d’être nassé. Que ce soit au sein de ce cortège qu’un manifestant soit mort, comme le fait que des milliers de personnes n’aient pas voulu, une fois de plus, tomber dans ce piège grossièrement tendu, il n’y a là aucune matière à surprise. 

Si la police a, de toute évidence, été débordée par ce que les préfets qualifient d’ “individus jeunes, très mobiles, toujours aussi nombreux et masqués”, cela ne l’a pas empêché de déchaîner sa violence aveuglément : encore une main arrachée, cette fois à Saint-Etienne. Les journalistes, comme toujours et comme dénoncé par Reporters Sans Frontière, ont été empêché de faire leur travail. 

Comment expliquer que la police française, désormais si expérimentée dans le matage des éruptions populaires, ait pu se laisser ainsi dépassée ? Une explication possible est une forme de grève du zèle liée aux récents conflits entre le ministère de l’Intérieur et l’Elysée. Le plus probable est, toutefois, que la police ne sache pas quoi faire de la multiplication aussi forte de points de tension, par des groupes très mobiles et organisés, qu’elle ne parvient pas à infiltrer du fait que, contrairement à la propagande gouvernementale, ceux-ci ne sont affiliés à aucune organisation. Qu’ils dissoudent à tour de bras, Révolution Permanente ou la France Insoumise, n’y changera rien : bien au contraire. La blague reprise en boucle autour de “bismillah c’est les ténèbres” n’était pas qu’une farce : le 17 octobre a montré un mouvement qui ne se laisse pas pénétrer et surveiller facilement. 

Il ne faut pas non plus sous-estimer l’apprentissage qui a été fait depuis le mouvement des gilets jaunes : depuis, les mouvements sociaux se sont enchaînés et ont été globalement mis en échec par la police et sa répression. Or, ces dernières semaines, et fort des stratégies mises en place par les lycéens, un mot d’ordre s’est répandu, inspiré par la mobilisation Hong Kongaise de 2019 : “sois comme l’eau”, c’est-à-dire fuir les grandes places, les cortèges imposants, et se disséminer partout par petits groupes difficiles à saisir. Dans de nombreuses villes, les policiers ne sont pas parvenus à faire face à tous ces petits groupes à la fois. Par ailleurs, le nombre de rendez-vous donnés partout dans le pays - souvent plusieurs par ville - a rendu le travail des forces de l’ordre très compliqué depuis le début de la journée. Par ailleurs, aucun espèce d’encadrement politique et syndical n’est venu empêcher ce travail de créativité dans les parcours et les stratégies : partout dans le pays, les gens se sont adaptés et ont fui les vieux réflexes. La police n’avait aucun précédent sur lequel se baser, puisque si un mouvement analogue a eu lieu pendant le mouvement des gilets jaunes, il semble que les effectifs des manifestants, eux, étaient beaucoup plus importants.

La bourgeoisie et le pouvoir ont leurs coupables : Mélenchon et “l’ultra-gauche”

Dans sa panique, le pouvoir cherche partout un coupable qui ne soit pas lui. Cela fait longtemps que le bouc émissaire est désigné : La France Insoumise. Ainsi de cette députée macroniste qui invective Mélenchon « Arrêtez de prétendre que vous n’y êtes pour rien. » et pourtant LFI n’y est, littéralement, « pour rien ». Si retour des gilets jaunes il y’a eu alors c’est bien dans l’absence totale d’encadrement bureaucratique, syndical et politicien. 

Un autre député macroniste demande à ce que LFI soit traînée devant la justice : avec la mairie cramée de Limoges, la droite semble avoir trouvé son nouvel incendie du Reichstag (l’incendie du parlement allemand qui avait été utilisé comme prétexte par Hitler pour interdire le Parti communiste). BHL, décidément toujours dans les bons coups, parle lui d’une « responsabilité écrasante » de « Mélenchon & cie » à cause de ce qu’ils répéteraient « depuis des mois ». Or des « révolutionnaires » autoproclamés appellent à l’insurrection tous les quatre matins depuis toujours. Si un jour l’insurrection est bien là ce n’est jamais à cause de ce qui est dit mais bien à cause de ce qui est vécu. Mais il est logique que des gens qui ne sont capables que de discourir projettent un tel pouvoir sur les mots. Une ancienne “ministre des entreprises” : “Les forces politiques qui hier encore appelait à cette colère au sein de l'hémicycle sont lourdement responsables.” Mais encore une fois : « Appeler à la colère » n’est jamais l’origine de ladite colère ni de la façon dont elle s’exprime. C’est, au mieux, une pauvre caisse de résonance verbale. S’intéresser aux causes de la colère voilà qui nécessiterait une forme profonde d’introspection dont la bourgeoisie est, comme toujours, bien incapable. 

Sans surprise, le patronat se vautre aussi dans le complotisme. À propos des dits « casseurs » cette ancienne présidente du Medef déborde, paniquée, d’interrogations : « qui sont-ils ? comment fonctionnent ils ? qui les financent ? quels sont leurs réseaux, intérieurs et extérieurs ? qui les soutient et les encourage ? leurs liens avec le narco-trafic ? avec l’ultra-gauche ? ». Et pour cause : un réseau tentaculaire et souterrain financé par Soros voilà une explication bien plus rassurante que l’idée que « les casseurs » puissent simplement être « des gens ». Quand les dits black blocs avaient été traînés en procès au moment des gilets jaunes : surprise, c’était en fait des prolos sans aucun casier.

Pillages et politique

Malgré ces accusations, à gauche, l’heure est aussi à la condamnation. Si la bourgeoisie a besoin de sa théorie du complot avec un leader omniscient tirant les ficelles pour ne pas affronter sa propre responsabilité, LFI était invisible hier et condamne vivement aujourd’hui - un mouvement émeutier ne fait pas son affaire (électorale). Mélenchon parle à propos des “pillages” et des “saccages”, d’ “actions sans signification politique”. Il est suivi de près par le secrétaire général du Parti Communiste qui, pourtant, il y a quelques semaines à peine, lançait un vibrant appel à “faire la révolution maintenant dans la rue” “sans attendre l’élection”. Bah alors, on assume plus Fabien ? La condamnation, qui appartient normalement aux juges, est probablement l’expression la plus claire possible du refus de penser réellement un moment. 

Étrangement, mais le moment est plein de surprises, c’est l’essayiste réactionnaire Raphaël Enthoven, qui en citant Chien Blanc (1969) de Romain Gary, a semblé avoir une analyse plus fine de ce qu’il y a de politique dans le pillage : « J'appelle "société de provocation", toute société d'abondance et en expansion économique qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu'elle provoque à l'assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu'elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s'étonner, lorsqu'un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique, comment s'étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? »

Et, bien sûr, l’obscénité de la société marchande a à voir dans tout ça. Et pour cause, un “casseur” déclarait à RTL : “On récupère ce qu'on paye toute l'année". 

Se prêter (ou non) au jeu de la condamnation ne dispense d’ailleurs pas de comprendre que, dans le cadre d’une mobilisation contre le “coût de la vie”, où les capitalistes font leur bénéf sur l’augmentation de leurs marges en pleine crise sociale, le pillage puisse avoir une dimension politique. À l’époque de révolutions qu’on célèbre aujourd’hui, ce à quoi on assistait était autrement moins aimable que trois iPhone volés : les nobles et les notables qui voyaient leurs maisons dépouillées auraient pu vous en dire quelque chose. 

Si autant de gens peuvent avoir davantage d’empathie pour des trottinettes, des vitrines ou des objets que pour des personnes qui perdent la vie ou sont mutilées, c’est parce que la mentalité petite bourgeoise, petite commerçante, le culte de la propriété sont plus répandues que chez les seuls individus qui y ont réellement intérêt. On parle de “vol” en général, comme tous ces mots qu’on applique à tout et n’importe quoi (au hasard : propriété) si bien qu’on croirait que l’on parle de tirer le sac à main d’une grand-mère ou d’un cambriolage. 

Refuser de voir la dimension politique de ces actions a l'intérêt rassurant d’animaliser ceux qui protestent (des “sauvages”, des “casseurs”, qui aiment le vol et la destruction en eux-mêmes), mais ça ne permet en rien de comprendre ce qui se passe.

Et ce qui se passe ici - qu’on soit d’accord ou non, ce n’est en fait jamais la bonne question - c’est que le pillage a une signification : à savoir que le pouvoir, donc le capital, n’est pas présent que dans les symboles de l’Etat, mais tout autant, si ce n’est plus, dans le commerce et dans la géographie capitaliste des centre-villes.  

Qu’est-ce que CNews si ce n’est une chaîne de propagande détenue par un milliardaire fasciste ? Qu’est-ce que SFR sinon une entreprise multi-condamnée pour la manière de traiter ses clients et qui exploite, pour son SAV, des travailleurs pauvres du Sud, et Orange l’entreprise responsable d’une atroce vague de suicides? Qu’est-ce que la grande distribution si ce n’est de grandes multinationales faisant leur beurre sur des besoins vitaux et la misère ? Louis Vuitton si ce n’est une entreprise pour ultra-riches détenue par Bernard Arnault ? Mcdo si ce n’est un symbole clownesque de la mondialisation ? Les agences immobilières si ce n’est des agents de la prédation capitaliste sur le logement ? Le prêt-à-porter de luxe si ce n’est une obscénité qui envahit l’espace public tout en étant inaccessible à 99% de la population ? H&M si ce n’est la pointe de l’iceberg de l’exploitation des ouvriers bangdalais travaillant 80 heures par semaine pour 30 euros par mois et des ouïghours soumis au travail forcé en Chine ? BNP Paribas et la Société Générale si ce ne sont des banques parmi les plus impliquées dans le financement des énergies fossiles et dans l’évasion fiscale ? 

Que l’on soit donc ou non d’accord avec les méthodes utilisées par les émeutiers le 17 octobre, force est de constater qu’on a affaire ici à des cibles très politiques. 

À la marge des petites boutiques d’indépendants ou de produits “éthiques” ont aussi été visées. Dans une société à la fois inégalitaire et abondante, où le taux de pauvreté explose, il n’est pas surprenant que certains ne fassent pas de différence. 

La suite 

Le pouvoir, aux abois, ne va pas laisser impunie une telle humiliation. Puisque nous sommes à l’heure des réseaux sociaux, faites attention aux propos publics que vous y tenez : partout il va chercher à se venger, à trouver des coupables. Le seul moyen de résister à la répression annoncée en grandes pompes par des puissants aussi paniqués que violents c’est la poursuite du mouvement : on peut réprimer des personnes isolées, mais des millions de personnes en simultanée, cela devient plus compliqué. Cela devient ingérable. Certains appellent à continuer jour après jour, d’autres veulent reprendre le “rendez-vous du samedi”, quoi qu’il en soit tout se joue maintenant, et attendre la morose date syndicale du 5 novembre, ou les peu ragoûtants “votes en AG”, ne semble pas à la hauteur du moment. “On va continuer tant qu'on ne sera pas écoutés. On prend exemple sur les gilets jaunes qui ont manifesté durant des semaines" disait Mohamed, 18 ans. 

RDV le 24 octobre

La révolte n’est pas que franco-française et le monde entier suit ce qu’il se passe ici. En Albanie, la “révolution des flamants roses”, qui a débuté contre un projet immobilier impliquant la famille Trump, prend, elle aussi, des allures insurrectionnelles. En Italie, la contestation est elle aussi un écho. 

Samedi 17 octobre, nous ne sommes pas encore “sortis de l’époque contemporaine”, comme un slogan y appelait. Mais les cadres établis de la contestation sociale polie ont été sévèrement débordés. Contrairement aux années précédentes, un très grand nombre (un nombre inédit en réalité) de personnes, de milieux divers, ont participé à ce débordement, ou du moins y ont pleinement consenti. Un terme a été mis à plusieurs décennies de vieilles routines politiques, celle, notamment qui dit que quelques mois avant une présidentielle, on se tient sage et on attend de régler nos conflits de classe par le vote. Or, le timing de ce mouvement qui est amené à continuer voir s’amplifier est inédit : il semble que cette échéance ne suffise plus à calmer la population. Que l’on sente bien que le problème est plus profond, qu’il ne pourra pas se régler lors d’une seule élection (dont les règles et les cadrages médiatiques sont bien maîtrisés par la classe dominante). 

Espérons maintenant que le reste de la population entende ce qu’il s’est passé le 17, que sa compassion aille vers les humains qui souffrent du capitalisme plutôt que vers les boutiques et les marchandises  qui garantissent sa poursuite.


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