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Attaque du Venezuela : contrer la propagande “démocratique”


“Nous voulons le récupérer. Ils ont pris nos droits pétroliers, nous avons beaucoup de pétrole là-bas, comme vous le savez ils ont expulsé nos entreprises, et nous voulons le récupérer.” La franchise de Donald Trump, le 19 décembre dernier, laisse sans voix, mais a le mérite de couper l’herbe sous le pied de tous ceux qui auraient pu croire que son litige avec le gouvernement venézuelien concerne le supposé narcotrafic mené par le président Nicolas Maduro ou bien la question de la “démocratie”. Pourtant, il est fort à parier qu’en France, ces deux éléments seront constamment mis en avant, comme les justifications américaines pour envahir l’Afghanistan, l’Irak, le Nicaragua, pour bombarder l’Iran, le Nigéria, pour soutenir le renversement des gouvernements chiliens, panaméen, lybien et la liste est encore longue. Ou bien encore la violence de l’attaque menée dans la nuit de vendredi à samedi contre le Venezuela, dont le président et son épouse ont été enlevés par l’armée américaine, sera décrit comme le résultat de la “folie” de Trump, effectivement plus belliqueux que son prédécesseur mais qui se contente d’agir selon les intérêts du capitalisme américain, sans changer une doctrine d’intervention extérieure également en vigueur chez les présidents démocrates. 

Pour contrer la propagande qui envahit dès aujourd’hui nos écrans, il est nécessaire de rétablir un certain nombre de faits :  

Les Etats-Unis s’en foutent royalement de la “démocratie”. Ils n’hésitent pas à collaborer avec une dictature brutale comme l’Arabie Saoudite. En Amérique du sud, ils ont contribué à l’émergence de dictatures militaires comme au Chili. 

Les Etats-Unis ne sont pas une démocratie. Si l’on reprend le sens du mot à sa base linguistique, “pouvoir du peuple” en grec, il s’agit d’un idéal vers lequel on doit à minima tendre pour pouvoir y prétendre, et ce n’est surtout pas le cas aux Etats-Unis. Il s’agit d’un régime de type oligarchique, où la classe capitaliste finance directement les candidats et où seuls un peu plus de la moitié des électeurs participent aux élections. Les deux grands partis qui monopolisent la vie politique depuis deux siècles défendent des programmes proches et la situation s’aggrave avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir. 

Ce qui compte pour l’administration américaine, ce n’est pas d’avoir à faire ou non à des démocraties mais à des types de régimes compatibles avec ses intérêts et ceux des entreprises américaines. Le terme “démocratie” a été dévoyé, et il l’est également par les régimes bourgeois européen pour justifier l’escalade militaire contre Moscou qui en voudrait “à nos démocraties”. Les puissances impériales comme la Russie ou les Etats-Unis s’en foutent de “nos démocraties” qui n’existent pas. Ce qu’elles veulent ce sont des pays diminués et fidèles à leurs intérêts. Et pour cela, les dictatures militaires sont pratiques, mais peu durables. Alors ces puissances s’immiscent dans des processus électoraux d’autant plus faciles à corrompre qu’ils le sont déjà par les bourgeoisies locales qui n’hésitent pas à se vendre aux plus offrants (c’est le cas en Géorgie, dominée par un milliardaire pro-russe, et c’est le cas en Amérique du sud où la bourgeoisie a toujours préféré la domination américaine plutôt que les envies de socialisme de ses peuples).

Les Etats-Unis multiplient ainsi les ingérences dans les processus électoraux des pays d’Amérique du sud, de façon bien plus agressive que ne le font les Russes en Europe – mais on sait de qui on entend le plus parler dans nos médias. Ainsi, le Monde Diplomatique rappelait ce mois-ci que Trump s’était adressé à plusieurs reprises à la population du Honduras pour la pousser à voter pour le candidat de droite soutenu par Washington, sous peine de représailles commerciales et monétaires, comme il l’avait fait en soutien au président argentin Milei lors des législatives d’octobre dernier. 

Le Venezuela n’est pas non plus un exemple de démocratie. A la fin des années 1990, l’élection à une très large majorité (56% des votants) du président Hugo Chavez initiait un nouveau régime inspiré du socialisme, qui a mis sous fort contrôle de l’Etat la production et l’exportation de pétrole, au grand dam des entreprises américaines et européennes. Gangréné par la bureaucratie et la corruption, l’état du pays laissé à sa mort par Chavez, à son successeur Nicolas Maduro, a entraîné le départ de près de 7,7 millions de citoyens, selon l’ONU. Depuis 2013, le régime de Maduro a multiplié les atteintes aux droits des citoyens et, en 2017, a perdu les élections législatives. La non-reconnaissance de cette défaite a culminé avec une tentative de prise de pouvoir par le chef de l’opposition Juan Guaidó. 

Mais comment peut-on penser qu’une intervention militaire américaine pourrait améliorer le sort du peuple Vénézuelien ? Aucun précédent historique ne permet d’imaginer un dénouement heureux pour lui. C’est l’inverse que nous avons sous les yeux depuis des décennies : la seule “liberté” que Washington promeut est celle des multinationales américaines, protégée par des régimes autoritaires. 

“Un mal pour un bien” nous dira-t-on en nous montrant certainement des scènes de joie d’exilés venezuelien heureux de la chute de Maduro. Mais le bonheur sera de courte durée, comme à chaque fois. Aucun pays ne se remet rapidement de la chute de son chef, aussi sanglant soit-il, par une puissance impérialiste extérieure. On nous montrera donc la liesse des premiers temps puis plus personne ne parlera du Venezuela, dont les ressources continueront d’être pillées avec la bénédiction d’un nouveau gouvernement approuvé par Washington.

Car Donald Trump a prévenu samedi 3 janvier, il ne laissera pas les Vénézuéliens voter librement après le départ de Maduro : « Nous ne pouvons pas prendre le risque de laisser quelqu’un d’autre prendre sa place et poursuivre sur sa voie », a-t-il dit à Fox News. Il a ajouté que Les Etats-Unis seront « très impliqués » dans l’avenir du pays, disant « vouloir la liberté pour le peuple ». On se pince en lisant ça, mais il faut comprendre que pour Trump et ses semblables la liberté du peuple c’est la liberté des capitaux, pas des gens. Il a confirmé ses intentions le soir-même au cas où ça ne serait pas clair : une deuxième attaque d’une plus grande ampleur est prévue si les vénézuéliens ne choisissent pas un gouvernement favorable aux intérêts pétroliers américains.

Expérience de pensée pour bien comprendre ce qui est en train de se produire : nous vivons nous-même, en France, dans un pays non démocratique et qui l’est de moins en moins. Notre classe capitaliste, de plus en plus puissante, cadre le débat public via ses médias, favorise ses candidats, a déjà décidé lequel devra gagner les prochaines élections, et l’actuel président n’a pas respecté le résultat des législatives qui étaient sensée porter le RN au pouvoir. Par ailleurs, lui et ses sbires n’ont cessé, depuis 7 ans, de restreindre nos libertés, avec un droit de manifester complètement détruit, une répression policière militarisée contre les gilets jaunes et les anti-bassines, de la justice expéditive dans les banlieues où la police peut tuer en relative impunité… Et les images de ces violences ont fait le tour du monde. Si nous n’étions pas une puissance impérialiste, et si nous possédions des ressources qui intéressent les multinationales occidentales, nul doute qu’il serait tout à fait possible de dénoncer le manque de démocratie en France et de justifier une intervention militaire contre nous. En serions-nous heureux ?

Ce scénario semble complètement fou car nous sommes habitués depuis notre enfance à nous sentir faire partie du “camp des gentils”, et nous sommes abreuvés par une production culturelle qui met en scène les Etats-Unis dans le rôle de sympathiques gendarmes du monde. De plus en plus, dire “nos démocraties” est une façon de dire “les pays comme nous”, à savoir dominés par des blancs, qui garantissent le bien-être des entreprises capitalistes et où règne des régimes d’apparence démocratique, même si on peine à en fixer des critères clairs. C’est au contraire le flou qui règne pour “nous” décrire dans le discours médiatique et politique, car c’est ce flou qui garantit qu’on se pose pas trop de question sur qui sont les gens qui prétendent nous représenter et nous défendre.

De là où nous sommes, que faire ? Bien sûr, lutter contre la propagande états-unienne qui justifie cette intervention mais aussi, plus profondément, lutter contre cette pensée dominante française qui considère Trump comme un accident de l’Histoire alors qu’il est le résultat d’un processus mais aussi d’une clarification : celui de la radicalisation mais aussi du dévoilement de la violence de la classe capitaliste américaine, largement soutenue par ses homologues européennes. De timides condamnations arrivent du côté de l’Europe : l’Union Européenne appelle à la “retenue”, expression qu’on ne comprend pas bien dans un contexte comme celui-ci, mais il faut dire que la mollesse des dirigeants européens est en fait une validation déguisée, comme le sont les condamnations de principe de la colonisation israélienne et de la poursuite du génocide à Gaza. D’ailleurs, la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen comme Jordan Bardella, dénoncent l’intervention des Etats-Unis mais appellent aussitôt à une transition au Venezuela : ils valident donc ce qu’il vient de se produire. Le ton est globalement le même « c’est pas bien » mais « tant mieux ».

Décidément, si l’on veut vivre dans un monde en paix, il faut mener partout la guerre des classes. Et parvenir un jour à désarmer cette classe capitaliste qui ne recule devant aucune violence quand il s’agit d’augmenter sa prospérité. Actuellement, les classes dominantes de toutes les puissances mondiales semblent jouer avec le feu d’une escalade militaire que ne veut pourtant aucun peuple, et que tous subissent. Les classes dominantes profitent des guerres et n’en subissent au contraire aucun effet négatif. La classe dominante américaine reste à ce jour la plus dangereuse du monde, avec le bilan le plus lourd à son actif, en termes d’interventionnisme et de violation de souveraineté. Pourtant, elle bénéficie toujours d’un double-standard, que toutes ses duplicités, en particulier depuis 2003 et l’invasion de l’Irak basée sur un mensonge, ne semble jamais écorner. Du côté des Etats-Unis, le discours d’investiture du nouveau maire socialiste de New York, Zohran Mamdani, laisse pourtant entrevoir le début d’une solution à la monopolisation du pouvoir entre quelques mains guerrière : “collectivisme”, invoquait-il jeudi face à la foule venue célébrer ce qui pourrait contribuer au renouveau d’un mouvement socialiste qui, au début du 20e siècle, aurait bien pu empêcher la première guerre mondiale.

Nicolas Framont
Nicolas Framont
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