TWITCH : À qui profite le stream ?

Depuis sa création en 2011, Twitch a tout changé. En quelques années, la plateforme de streaming en direct s’est imposée comme le refuge d’une génération lassée de la télé verrouillée et d’un YouTube de plus en plus codifié et marchand. Ici, on choisit ce qu’on regarde, on discute en direct, on crée sans filtre. Mais derrière la jolie vitrine se cachent des réalités plus rugueuses : une économie fondée sur l’instabilité, où la passion sert souvent de cache-misère à une précarité bien réelle. Et cette précarité ne touche pas que les individus : elle révèle aussi les failles d’un modèle social où l’État, en se défaussant, confie peu à peu ses missions à des citoyens et au monde associatif. À force de fuir ses responsabilités, ce sont les streamers qui se retrouvent à faire le boulot : lever des millions pour la recherche, la précarité ou l’écologie. Des élans extraordinaires, mais qui disent surtout l’ampleur du vide laissé par les pouvoirs publics. Le tableau serait incomplet sans évoquer celles qui paient encore plus cher leur présence à l’écran : les streameuses, confrontées à un harcèlement sexiste massif, révélateur d’un milieu où l’entre-soi masculin et les violences de genre restent la norme.
Une alternative à la télévision traditionnelle et à un Youtube cloisonné ?
Twitch révolutionne la consommation de contenu audiovisuel en offrant une interactivité sans précédent. Contrairement à la télévision traditionnelle, où le spectateur est passif, Twitch permet une interaction en temps réel entre le streamer (créateur de contenu diffusant en direct) et son audience via le “chat” (espace de discussion en ligne). Cette dynamique favorise une personnalisation du contenu, où les spectateurs peuvent influencer le déroulement du stream (diffusion en direct) en posant des questions ou en suggérant des actions. Par exemple, lors de sessions de jeu en direct, les viewers (spectateurs) peuvent proposer des stratégies ou des défis au streamer, créant ainsi une expérience immersive et collaborative.
Twitch révolutionne la consommation de contenu audiovisuel en offrant une interactivité sans précédent.
La force de Twitch, c’est aussi ça : sa capacité à réinventer le spectacle en direct, en dehors des circuits classiques de production. Ces dernières années, les streamers français ont repoussé les limites du format avec une inventivité impressionnante. En 2022, AmineMaTue a réuni le Stade Jean-Bouin de Paris pour l’Eleven All Stars, un match de football France-Espagne entre créateurs de contenu, suivi par plus d’un million de spectateurs en direct – du jamais vu. Dans un autre registre, le streamer Michou a transposé Danse avec les stars sur Twitch avec Danse avec les stars d’Internet, une émission produite en autonomie qui n’a rien à envier à la télé. Et puis, il y a le phénomène GTA RP Z (RolePlay) : une nouvelle forme de récit collectif, improvisé et incarné en temps réel par des streamers, qui se glissent dans la peau de personnages sur le jeu GTA pour faire vivre un monde parallèle à des centaines de milliers de spectateurs. Une expérience d’écriture partagée, entre théâtre, série télé et jeu vidéo, où la frontière entre créateur et public s’efface (On vous recommande d’ailleurs l’excellente vidéo de Bolchegeek sur le sujet). Sans oublier la Pixel War, menée tambour battant par Kameto sur Reddit, où des dizaines de milliers d’internautes français ont coordonné leurs pixels pour défendre un drapeau, une image, une identité — preuve qu’un simple carré de toile numérique peut devenir un champ de bataille culturel et communautaire. Autant de preuves que Twitch est bien plus qu’un simple lieu de diffusion : c’est devenu un laboratoire culturel à part entière.

Derrière le vernis, une économie de la précarité pour les créateurs de contenu
Sur Twitch, la principale source de revenus pour les streamers provient des abonnements payants de leur audience. Les spectateurs peuvent s’abonner à une chaîne Twitch pour soutenir leurs créateurs favoris. Le tarif standard d’un abonnement de niveau 1 est généralement de 4,99 $ par mois, bien que des variations existent en fonction des régions et des plateformes utilisées. Par exemple, en France, le prix de l’abonnement de niveau 1 est passé de 3,99 € à 4,99 € en juillet 2024. Les abonnés bénéficient d’avantages tels que des émoticônes personnalisées, des badges d’abonné et, souvent, un visionnage sans publicité. Concernant la répartition des revenus, Twitch prélève généralement une commission de 50 % sur les abonnements de niveau 1, le reste étant reversé au streamer. Cette proportion peut varier en fonction des accords spécifiques entre Twitch et certains créateurs. En plus des abonnements, les streamers peuvent recevoir des “bits” (monnaie virtuelle de Twitch) ou des dons directs, mais ces contributions sont volontaires et donc imprévisibles, rendant les revenus fluctuants et incertains.
La plateforme est marquée par une disparité significative des revenus parmi les streamers. Selon un article Next Gen de 2024, un streamer débutant avec une petite audience (environ 100 spectateurs réguliers) peut gagner entre 100 et 300 euros par mois. Pour les streamers intermédiaires, avec environ 1 000 spectateurs réguliers, les revenus mensuels peuvent osciller entre 1 000 et 3 000 euros. En revanche, les streamers les plus populaires, avec des dizaines de milliers de spectateurs, peuvent générer des revenus mensuels de plusieurs dizaines de milliers d’euros, accentuant ainsi les inégalités économiques au sein de la plateforme.
À partir de 2017, YouTube a connu ce que l’on a appelé les “Adpocalypse” : plusieurs vagues de retrait massif des publicités sur des vidéos jugées sensibles ou non “family friendly” (non adaptées à tous publics), suite à des pressions d’annonceurs inquiets de voir leurs marques associées à des contenus polémiques
Pour maintenir et développer leur audience, les streamers sont souvent contraints de diffuser pendant de longues heures, avec une régularité soutenue. Cette exigence peut entraîner une pression psychologique importante, menant parfois à un épuisement professionnel, communément appelé “burn-out”. La nécessité de rester constamment en ligne pour fidéliser les spectateurs et augmenter les revenus peut avoir des répercussions négatives sur la santé mentale des créateursL’histoire récente de YouTube offre un précédent inquiétant pour Twitch : celui d’une plateforme qui, après avoir fait miroiter l’autonomie et la liberté créative, a peu à peu broyé ses créateurs sous le poids de ses logiques commerciales. À partir de 2017, YouTube a connu ce que l’on a appelé les “Adpocalypse” : plusieurs vagues de retrait massif des publicités sur des vidéos jugées sensibles ou non “family friendly” (non adaptées à tous publics), suite à des pressions d’annonceurs inquiets de voir leurs marques associées à des contenus polémiques. Résultat : des milliers de vidéastes ont vu leurs revenus chuter brutalement, sans explication claire, ni recours. Une instabilité algorithmique dénoncée par Le Joueur du Grenier dans sa vidéo “YouTube m’ennuie” (2023), où il raconte comment les exigences de la plateforme en matière de format, de durée et de fréquence de publication ont progressivement vidé le métier de sa substance. Moins de créativité, plus de conformité, toujours plus de dépendance aux caprices d’un système opaque. Sur Twitch, la dépendance aux abonnements, aux dons, et à la bonne volonté d’Amazon (à qui appartient la plateforme TWITCH) ne garantit rien à long terme : une décision unilatérale de la plateforme, une évolution de l’algorithme ou un changement dans les politiques de modération pourrait, demain, provoquer une chute équivalente. À qui appartient vraiment la scène quand on peut vous couper le micro à tout moment ?
Le harcèlement genré subi par les streameuses
Le harcèlement en ligne à l’encontre des streameuses est un problème persistant et systémique qui reflète des inégalités de genre profondément enracinées dans le milieu du jeu vidéo et du streaming. Maghla, l’une des streameuses françaises les plus suivies, a courageusement mis en lumière cette réalité en partageant son expérience personnelle. En décembre 2021, elle a dénoncé publiquement les vagues de publications sexualisantes, les menaces et les insultes qu’elle reçoit régulièrement lors de ses diffusions en direct. Ces témoignages ont suscité une prise de conscience accrue sur la plateforme Twitch, où de nombreuses créatrices de contenu sont confrontées à des comportements misogynes et à une objectification constante.
Ce phénomène n’est pas isolé. D’autres streameuses ont également pris la parole pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent en ligne. Elles rapportent des menaces de viol, des images non sollicitées et une sexualisation permanente de leur personne. Ces cyberviolences créent un climat toxique qui entrave leur liberté d’expression et leur bien-être mental. La plateforme Twitch a été critiquée pour sa gestion jugée insuffisante du cyberharcèlement. Des victimes ont dénoncé le manque de soutien et l’inaction de la plateforme face à ces comportements abusifs. Elles estiment que les mesures de modération actuelles sont inefficaces pour protéger les créatrices de contenu contre le harcèlement en ligne.
Dans le milieu du jeu vidéo, les femmes sont encore souvent perçues comme illégitimes ou inférieures. Cette culture toxique contribue à marginaliser les streameuses et à perpétuer des inégalités de genre dans l’industrie du streaming. Il est essentiel que les plateformes de streaming, les communautés en ligne et la société dans son ensemble prennent conscience de la gravité du harcèlement genré et œuvrent conjointement pour instaurer des mesures efficaces de prévention et de protection. Cela inclut une modération plus rigoureuse, des sanctions appropriées contre les comportements abusifs et une éducation visant à déconstruire les stéréotypes sexistes.
La solidarité en stream : quand les streamers font le travail de l’Etat
Des événements comme “Streamers 4 Palestinians” et « Stream for Humanity » (organisés respectivement par Baghera Jones et Aminemastue pour soutenir des familles palestiniennes) ou le ZEvent montrent la puissance mobilisatrice du stream. Des millions d’euros récoltés, une communauté engagée, des créateurs sincèrement investis :le ZEvent est un marathon caritatif annuel où des streameurs francophones se réunissent pour collecter des fonds en faveur d’associations. Depuis sa création en 2016, l’événement a connu une croissance exponentielle, atteignant plus de 10 millions d’euros récoltés lors de l’édition 2024 pour des associations telles que Amnesty International, Action contre la faim ou bien encore diverses associations autour de la lutte contre la précarité et pour la cause environnementale. Cette mobilisation témoigne de l’engagement profond des créateurs de contenu et de leurs communautés, illustrant le potentiel du streaming pour fédérer et agir concrètement en faveur de causes humanitaires.
Emmanuel Macron a salué publiquement le succès du ZEvent dans une vidéo postée sur Twitter, remerciant les streamers pour leur engagement. Une récupération politique mal digérée par une partie de la communauté : le streameur Antoine Daniel a sèchement répondu « C’est littéralement votre travail »,
Mais cette générosité, aussi impressionnante soit-elle, souligne un problème : pourquoi faut-il que des streameurs prennent en charge des missions qui devraient relever de l’État ? Si la réussite du ZEvent est indéniable, elle soulève néanmoins des questions sur le rôle de l’État dans le financement des initiatives sociales. Le fait que des collectes de fonds privées, bien que louables, soient nécessaires pour soutenir des causes essentielles interroge sur le désengagement des pouvoirs publics. Pourquoi des citoyens doivent-ils pallier, par leurs propres moyens, des insuffisances institutionnelles dans des domaines tels que la lutte contre la précarité ou le soutien à la recherche médicale ? Cette situation reflète une tendance où la responsabilité de financer des services publics est de plus en plus transférée aux initiatives privées, posant la question de la pérennité et de l’équité de telles actions. Cette bascule a été d’autant plus flagrante en 2021, lorsque le président Emmanuel Macron a salué publiquement le succès du ZEvent dans une vidéo postée sur Twitter, remerciant les streamers pour leur engagement. Une récupération politique mal digérée par une partie de la communauté : le streameur Antoine Daniel a sèchement répondu « C’est littéralement votre travail », tandis que Angle Droit dénonçait une tentative d’appropriation d’une mobilisation née en réaction à l’inaction des pouvoirs publics. Quand l’État félicite ceux qui pallient ses manquements, le malaise est complet.
Cette approche ponctuelle, bien que bénéfique à court terme, ne remplace pas des politiques publiques durables et structurées. Elle peut également conduire à une forme de “charity-washing”, où l’enthousiasme suscité par ces événements masque les lacunes systémiques et retarde la mise en place de solutions pérennes par les institutions compétentes. Le risque, ce n’est pas la dépolitisation par cynisme, mais par défaut de cadre : sans critique systémique, la charité devient un palliatif à l’austérité publique. L’essor des initiatives caritatives sur des plateformes comme Twitch pourrait, sans une réflexion critique, contribuer à une dépolitisation des enjeux sociaux. En se concentrant sur des actions ponctuelles et médiatisées, on risque de négliger les causes profondes des problèmes abordés. La charité, bien que vertueuse, ne devrait pas devenir un substitut aux responsabilités étatiques ni une réponse aux politiques d’austérité qui réduisent les budgets alloués aux services publics et aux programmes sociaux. Il est essentiel de maintenir un équilibre entre les initiatives privées et l’action publique pour assurer une réponse globale et efficace aux défis sociétaux.
Twitch, c’est à la fois le miroir grossissant et le laboratoire d’une génération. Un espace où des communautés se créent, où la culture se vit en direct, où l’on invente d’autres manières de faire ensemble. Mais c’est aussi le terrain de jeu d’un capitalisme numérique où chacun doit être à la fois créateur, entrepreneur, animateur, souvent sans garantie, ni stabilité. Derrière les performances du ZEvent, les récits collectifs de GTA RP, ou les grands événements portés par des streamers passionnés, il y a des vies précaires qui tiennent la baraque pendant que l’État décroche. Et des femmes, encore, qui doivent affronter insultes et harcèlement pour avoir osé exister à l’écran. Twitch n’est pas à mettre en cause. Ce qu’il révèle, en revanche, mérite qu’on s’y attarde : si le stream est devenu central, c’est peut-être parce qu’il dit tout haut ce que notre époque vit tout bas.
