Pourquoi se fait-on tunneliser ? (Et comment s’en sortir ?)
“Se prendre un tunnel”, “se faire tunneliser”, … L’expression dit bien la sensation d’être prisonnier du flot de paroles ininterrompu d’un interlocuteur qui monopolise l’échange jusqu’à pomper tout votre élan vital. Derrière cette logorrhée souvent centrée sur soi et répétitive, se cache une expérience relationnelle marquée par un profond sentiment de non-considération pour qui la subit. Fréquente dans les environnements professionnels, notamment là où les rapports d’expertise et de hiérarchie structurent la parole, cette “tunnelisation” procède également de biais liés au statut social ou au genre. Et puis, il y a aussi les tunnels du quotidiens (lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble,…) qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent en nous la même sensation d’accablement. Et si on éclairait ensemble le tunnel ?
Lundi, 9h15, salle polyvalente, réunion de service. Vos collègues prennent place autour de la table. Les corps sont en réunion, les esprits sont encore en week-end. Les biscuits dans la panière sont mangés machinalement — ils sont écoeurants, mais disparaissent quand même. Ce n’est pas de la faim, c’est de l’ennui. On débute par l’ordre du jour. Rapidement, les échanges patinent et s’enlisent. Constatant que tout ça ne va nulle part, vous sortez de votre demi-sommeil et prenez la parole, non pour sauver cette réunion (quelle idée !), mais pour retarder votre délitement mental en ramenant un peu de concret : “Peut-être qu’on pourrait aborder ça autrement… en faisant un lien avec untel…” Mais votre intervention sera vite balayée. Vous espériez du concret ? C’était sans compter sur Philippe, cadre référent exécutif de proximité. Jusqu’ici silencieux, l’air grave et occupé à observer les autres participants comme un documentaire animalier, il interrompt votre phrase d’un bruit de gorge réprobateur. Il prend la parole, c’est son moment… et toujours la même rengaine. Il n’a clairement rien suivi mais veut quand même apporter ses lumières. Épisode n° 842 : Philippe enclenche le mode monologue, grands détours assurés ! Son discours est confus, la question centrale est diluée dans des considérations dont tout le monde se fout, le tout est agrémenté de réflexions personnelles et même d’une citation de Jacques Brel. Ce n’est jamais un dialogue. Auto-érotisé par sa propre voix, Phil fait les questions, les réponses et ne laisse AUCUNE place aux autres. Vous voyez la scène basculer dans le grand n’importe quoi, Philou est en train de vous tunneliser. Le fuseau horaire de l’ennui est officiellement dépassé. Bonus : votre mâchoire se crispe, vous promettant une belle semaine de douleurs cervicales. Et en plus, y’a plus de biscuit.
La domination par la parole dans le monde du travail.
Dans le monde du travail, nous sommes nombreux·ses à en faire le constat : les personnes occupant une position sociale et/ou hiérarchique élevée, ou reconnue socialement pour leur expérience, ont davantage tendance à interrompre, parler plus longtemps ou imposer les sujets de discussion. Parce qu’elles sont perçues socialement comme des personnes “qui savent”, leur parole apparaît plus légitime et s’exprime avec plus d’assurance. Le tunnel verbal n’est pas qu’un problème de personnalité ou de communication ; il constitue une façon ordinaire d’exercer une domination par la parole. À travers les monologues imposés, l’absence de réciprocité dans les échanges ou l’invalidation de l’interlocuteur·ice, la parole circule uniquement du haut vers le bas et le message implicite est : “Je parle, tu écoutes”.
Au contraire, les personnes occupant des positions subalternes intériorisent l’idée qu’il est très risqué de contester ou d’interrompre la hiérarchie. Ces croyances fonctionnent comme des règles d’autocensure. Beaucoup de travailleur·euse·s supposent d’avance que le silence est plus sûr. Il existe plusieurs croyances récurrentes qui freinent la libre expression des salarié·e·s : parler sans solution complète serait irresponsable ; contester un supérieur pourrait nuire à notre parcours professionnel ; exprimer un problème risquerait d’être perçu comme de la critique ; passer outre son manager serait une faute grave ; pointer des difficultés en public ferait perdre la face au chef,… Ces croyances sont souvent renforcées par les structures du monde du travail. Plus une organisation est verticale et valorise implicitement l’obéissance, la loyauté ou la maîtrise émotionnelle, plus les salarié·e·s apprennent qu’il vaut mieux se taire que prendre le risque d’être perçus comme perturbateurs. Il faut rajouter à cela la grande précarisation des travailleur·euse·s qui contribue à renforcer la docilité en créant des conditions d’incertitude et de dépendance qui limitent nos capacités de contestation. Un contrat d’intérim, un CDD ou un renouvellement en attente conditionnent souvent notre prise de parole. Faut-il la ramener au risque de se faire dégager ? Résultat : même face à un monologue totalement absurde et déconnecté, les gens se taisent. Ce silence finit par renforcer le comportement du supérieur. Moins il est contredit, plus il se sent légitime à monopoliser la parole.
Notons que ce type de situation dépasse largement le cadre professionnel. Les contextes sociaux où un “sachant” impose sa position surplombante sont nombreux : professeur universitaire multipliant les monologues aberrants face à des étudiants silencieux et désireux de valider leur semestre ; médecin spécialiste coupant la parole d’un ton agacé et condescendant sans répondre réellement aux inquiétudes du patient sur son diagnostic,…
Le contrôle de la parole : une pratique genrée…mais pas seulement.
En 1975, deux sociologues américains, Don H. Zimmerman et Candace West, publient une étude qui va beaucoup faire parler d’elle : “Sex Roles, Interruptions and Silences in Conversation”. Leur but est d’observer ce qui se joue dans les conversations de tous les jours. Qui parle le plus ? Qui coupe la parole ? Qui est vraiment écouté ? En observant des échanges entre hommes et femmes, ils remarquent un phénomène fréquent : dans les discussions mixtes, les hommes interrompent davantage, prennent plus facilement la parole et imposent plus souvent leurs idées. Ces comportements s’expliquent par une socialisation différente selon le genre et des normes sociales valorisant davantage la domination verbale masculine. Les femmes sont, elles, davantage socialisées à l’écoute et à la coopération. Ce constat s’applique dans des situations quotidiennes : au cours d’une réunion, une collègue commence à partager une idée et reçoit peu de réactions ; un collègue la coupe avant la fin puis, quelques instants plus tard, il reformule la même idée qui sera mieux reçue par l’assemblée. Les hommes occupent davantage l’espace verbal et symbolique. Si cette étude date de 50 ans, on peut observer encore de nos jours que des phénomènes persistent comme le “mansplaining” (quand un homme explique de manière condescendante à une femme quelque chose qu’elle connaît déjà). Les rapports de pouvoir dans la conversation n’ont donc pas disparu, loin de là. Mais l’étude de Zimmerman et West repose cependant sur une opposition hommes/femmes assez binaire. D’autres facteurs méritent pourtant d’être pris en compte…
La domination par l’ancienneté : en finir avec le mythe de l’expérience accumulée.
La domination par l’ancienneté repose sur une croyance très répandue : plus une personne est âgée ou a “de l’expérience”, plus elle serait naturellement légitime pour décider, expliquer ou imposer son point de vue. Cette croyance en l’ancienneté comme supplément d’expérience est rarement remise en question et sert même de fondement à la valorisation rétributive dans le monde du travail : les salaires augmentent avec l’ancienneté, quand bien même les conditions et la charge de travail restent similaires entre un salarié “ancien” et un plus “jeune”. Dans une série d’entretiens pour le podcast Cracker l’époque, Sébastien Charbonnier, chercheur en sciences de l’éducation, démonte le mythe de l’ancienneté et montre comment ce principe sert à justifier des rapports de domination. Selon lui, l’idée que l’ancienneté donne automatiquement plus de savoir repose sur une vision uniquement quantitative de l’expérience. Le message implicite serait en quelque sorte : “J’ai vécu 20 ou 30 ans de plus que toi sur cette Terre donc je sais plus de choses que toi”. Comme si l’accumulation d’expériences de vie valait forcément apprentissage. Bien sûr, certaines expériences peuvent transformer profondément une personne. Elles bouleversent notre manière de voir, nous déplacent intérieurement et modifient durablement notre rapport au monde en ouvrant de nouvelles perspectives, puissantes et joyeuses. Ces expériences sont belles mais restent rares. La plupart du temps, les individus évoluent dans des habitudes et des cadres sociaux qui les conduisent à répéter les mêmes schémas tout au long de leur vie. Cette répétition vient alors renforcer l’impression de savoir et de maîtrise, sans forcément développer une réelle capacité de doute, de remise en question ou de prise en compte d’un autre point de vue. Répéter la même expérience foireuse pendant 30 ans ne la transforme pas en sagesse. Il y a donc une confusion entre les notions quantitative et qualitative de l’expérience.
La domination de classe : qui peut parler, qui doit se taire.
Dans ses travaux, le sociologue Pierre Bourdieu montre que les groupes sociaux dominants imposent plus facilement leur manière de parler, penser et juger comme étant “naturelle” ou “légitime”. Les classes supérieures développent ainsi un sentiment d’autorité sociale qui leur permet de se sentir légitimes à diriger, couper la parole ou expliquer aux autres ce qu’ils devraient penser. Les classes dominantes ne dominent pas seulement par leur capital économique, mais aussi, entre autres choses, par la certitude que leur parole mérite davantage d’être écoutée. Les dominants définissent ce qui doit être considéré comme intelligent, valable ou crédible dans l’espace social.
Publiée en 2019 dans le Journal of Personality and Social Psychology, une étude de chercheurs de l’université de Virginie (États-Unis) vient confirmer que les différences de classes sociales ont des effets sur l’aisance sociale des individus. Menée sur un échantillon de 150 000 personnes aux États-Unis et au Mexique, l’étude révèle que, comparativement aux individus de classe sociale modeste, les individus de classe sociale aisée sont plus confiants en eux et affirmés socialement : “Dans les classes supérieures, les gens sont encouragés à se différencier des autres, à exprimer ce qu’ils pensent et ressentent et à énoncer avec confiance leurs idées et leurs opinions, même lorsqu’ils manquent de connaissances précises. En contraste, les personnes de la classe ouvrière sont conditionnées pour embrasser les valeurs de l’humilité, de l’authenticité et de la conscience de sa place dans la hiérarchie” (Peter Belmi, chercheur et directeur de l’étude).
Tunnels-pouvoirs d’en haut, tunnels-détresse d’en bas
Il y a aussi les tunnels du quotidien, ceux qui ne relèvent, a priori, d’aucune hiérarchie et qui pourtant produisent la même sensation d’accablement. Lors d’une soirée, dans un dîner, sur un palier d’immeuble, quelqu’un vous accapare sans relâche. La voisine qui vous intercepte pour parler de son dégât des eaux, tonton Michel qui vous raconte par le menu son opération de la cataracte, … s’il existe des tunnels-pouvoirs, il y a aussi des tunnels-détresse/impuissance. L’effet de capture est similaire, mais son origine diffère profondément. Né de la solitude, du désir débordant de plaire ou du besoin de se déverser sur quelqu’un enfin disponible, le tunnel-détresse est l’expression maladroite d’une parole qui ne trouve jamais place ailleurs et aspire tout le cadre de la relation. C’est peut-être là toute l’ambiguïté du tunnel verbal : il peut être un outil de pouvoir ou un symptôme d’impuissance, une manière d’écraser autrui ou une tentative de ne pas disparaître. Le paradoxe du tunnel-détresse est qu’il détruit parfois ce qu’il vient chercher : un lien réel. Ainsi, couper court peut produire un effet de confirmation : la personne perçoit une fermeture généralisée du monde à son égard. Alors comment faire ? Il faut peut-être distinguer l’accueil d’une parole et la disponibilité illimitée. On peut reconnaître le besoin de l’autre sans accepter d’être transformé en réceptacle sans fond. Poser calmement une limite temporelle permet, par exemple, de ne pas transformer cette limite en jugement global. “Je suis désolé, je dois partir. Mais nous pourrons reprendre cette discussion plus tard, si vous voulez”. Cela contribue à maintenir une possibilité minimale de lien, ou du moins à éviter d’aggraver le sentiment d’exclusion déjà éprouvé par la personne. C’est aussi ramener dans l’échange l’existence de deux présences, et pas d’une seule.
Lorsqu’une personne s’étend longuement auprès de vous pour exprimer des plaintes, il est intéressant d’interroger ce qui se joue, en termes de rapports sociaux : sommes-nous face à un·e égal·e qui cherche une oreille attentive, ou bien dans un rapport social où l’on attend de nous que l’on absorbe passivement une parole dominante ? Cet aspect nous permet d’ajuster notre réaction. On peut ainsi s’épargner sans égard les tunnels des CSP+, notables, professions libérales qui projettent leur panique bourgeoise sur l’état du monde, tout en reproduisant des rapports de pouvoir : “Les jeunes ne veulent plus travailler… génération d’assistés… les pauvres consomment mal… on peut plus rien dire…”. La bourgeoisie dispose déjà d’un capital social et relationnel lui assurant d’autres espaces d’écoute – merci pour elle. En revanche, lorsqu’il s’agit de personnes dominées professionnellement ou socialement, et en souffrance, il semble important d’accorder du temps et de l’attention à leur parole, précisément parce qu’elles ont moins accès à cette reconnaissance.
“Et si c’était moi le tunneliseur ?”
Ce matin, en salle de pause, vous expliquez à Carole, avec grand sérieux, qu’un bon classeur à levier se reconnaît d’abord à la qualité de son “clac”. Ce bruit net et satisfaisant du mécanisme qui se referme correctement, c’est, selon vous, la base de toute stabilité administrative…Tiens, c’est étrange, Carole semble vous écouter mais ses pieds sont tournés vers le couloir, sa main fermement accrochée à la poignée de porte.
Soudain, une question vous hante : “Et si j’étais, moi aussi, médaillé d’or dans la catégorie tunnel ?”
Il est tentant de croire que le tunneliseur est toujours l’autre. Pourtant, il nous arrive à tous·tes de tunneliser. Certains sujets agissent comme des vortex émotionnels (les peines amoureuses, les blessures narcissiques, les angoisses existentielles, … ) et lorsque nous en parlons, notre souffrance occupe tout l’espace. Dans ces moments-là, la conversation cesse d’être un échange pour devenir un exutoire. Un signe qui doit nous alerter est notre difficulté à quitter le sujet, même lorsque l’autre tente doucement d’ouvrir sur d’autres choses ; ou encore cette sensation d’être absorbé par notre propre récit au point de ne plus percevoir les réactions, la fatigue ou le silence de notre interlocuteur·rice. La détresse, par exemple, peut créer une bulle émotionnelle qui rétrécit momentanément le monde. Être attentif à cela, c’est développer une forme de lucidité relationnelle.
Comment sortir du tunnel : interrompre l’autorité, construire la solidarité.
En ce qui concerne le tunnel en réunion, n’hésitez pas à intervenir lorsqu’un supérieur ou un collègue monopolise la parole. Certaines formulations permettent d’interrompre un monologue avec subtilité tout en reprenant la main : “Pardon de vous couper, j’aimerais revenir sur un point précis avant d’aller plus loin” ou encore “Avant de continuer, il me semble utile de distinguer deux points”. Ces interruptions tranquilles permettent parfois de réintroduire du dialogue. De même, il est toujours intéressant de construire des formes de solidarités entre collègues : lorsqu’une personne se fait interrompre, ou invisibiliser, un simple “Attendez, laissez Sylvie terminer s’il vous plaît” ou “Marc avait commencé un point important tout à l’heure” peut aider à rééquilibrer la discussion. De la même manière, acquiescer, soutenir et valider l’idée d’un·e collègue qui s’exprime aide à renforcer sa légitimité lorsqu’il·elle hésite ou cherche ses mots, cela donne de la force. Enfin, il ne faut pas se laisser impressionner par certains anciens qui mettent en scène leur expérience comme un argument d’autorité incontestable – “Quand tu auras mon expérience, on en reparlera”. Derrière ces postures se cachent souvent l’exagération, l’anecdote embellie et le besoin de performer une supériorité symbolique. Cette démonstration de puissance traduit surtout la fragilité de celui qui cherche à l’imposer.
Ces quelques conseils ne sont pas des fins en soi. Ils s’inscrivent nécessairement dans une solution plus large et systémique qui consiste à s’orienter vers des formes d’organisation sociale plus horizontales, fondées sur la coopération et la reconnaissance mutuelle plutôt que sur des rapports hiérarchiques. Une telle orientation ne supprimera sans doute pas toutes les tensions propres aux relations sociales, mais elle favorisera des interactions plus ouvertes et réciproques où personne n’arrive en se posant en sachant et en considérant autrui comme ignorant.
Dans cette perspective, il s’opère un changement de cadre : un comportement jugé dominant dans un contexte donné peut prendre un sens différent lorsqu’il est replacé dans un environnement plus favorable. Ainsi, interrompre quelqu’un ou terminer ses phrases ne sera plus perçu comme une manière de dominer la conversation, mais comme une marque d’enthousiasme, d’accord et d’implication dans l’échange, caractéristique de relations plus égalitaires.
Et si la tunnelisation était l’un des nombreux symptômes (et pas le plus violent, on en est bien conscient) de la radicalisation autoritaire du capitalisme ? Une société qui donne de plus en plus de pouvoir à une minorité et à ses serviteurs, qui sacralise les hiérarchies quelles qu’elles soient (la sacro-sainte parole des adultes, celle des chefs, celle des anciens, …) mais qui, par ailleurs, plonge une grande partie de la population dans la solitude et les troubles psy ? Forcément, nos liens se dégradent et la distribution de la parole se déséquilibre encore davantage. Face à ces tunnels sans fin, on pourrait être tenté de déserter (la cantine, la machine à café, les fêtes des voisins…) et c’est parfaitement compréhensible. Mais pour celles et ceux qui croient dans la possibilité de maintenir des relations de qualité dans une société qui la dégrade chaque jour, comprendre la tunnelisation et la combattre n’est pas une mission négligeable.
Maxime Devars
Contributeur extérieur
