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Comment le travail influence nos convictions politiques


Comment faire changer les idées politiques de ceux qui nous entourent ? Cette question est au cœur de la réflexion de celles et ceux qui prônent un changement de société, et se concentre le plus souvent autour d’une notion à la mode : la bataille culturelle. Par les mots, par les médias, par le retour de “grands récits”, on pourrait parvenir à convaincre les gens de rallier le camp conforme à leurs intérêts de classe, par exemple. Ce que nous dit le sociologue Vivek Chibber dans un article récent, c’est que ce tournant culturel du marxisme, de l’action vers les idées, est excessif et inefficace. Il tient grandement au fait que la théorie du changement social est passée des mains du mouvement ouvrier à celui des universitaires, qui ont eu beau jeu de décrire une méthodologie qui leur donne un rôle prépondérant : parler, analyser, produire du discours afin de changer la société. Stratégie largement partagée désormais par les organisations de gauche ou d’extrême-gauche qui, faute d’ancrage suffisant dans la vie quotidienne, s’engagent à “mener la bataille culturelle”. Or, nos convictions politiques (ce que je pense qu’il faut faire collectivement) et nos croyances sociales (ce que je pense qu’il est possible de faire avec mes compatriotes/l’humanité telle qu’elle est), sont bien plus forgées par notre quotidien plutôt qu’au niveau des idées avec lesquelles nous sommes en contact. C’est en fonction de notre expérience de la vie et surtout des autres que nous adhérons à des idéaux politiques plus ou moins égalitaires, plus ou moins libertaires, plus ou moins fascistes. Et l’un des lieux où cette expérience des autres est particulièrement déterminante, c’est le travail. C’est ce que viennent montrer deux études aux résultats particulièrement précieux.

La faible autonomie et le travail de nuit favorisent le vote RN

Dans une étude intitulée “le bras long du travail”, l’économiste et statisticien Thomas Coutrot explique le lien fort entre autonomie au travail et comportements électoraux. Concrètement, les résultats de cette enquête au long court, qui croisent conditions de travail et attitude lors des scrutins présidentielles de 2017 et européens de 2019,  démontre que l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention aux élections. Quant aux salariés qui votent, c’est la possibilité ou non de s’exprimer sur leur travail dans le cadre de réunions formelles qui contribue à orienter leur vote vers les candidats du centre (macroniste) ou de gauche, et les éloigne du vote RN. Thomas Coutrot montre aussi que les horaires atypiques et la pénibilité physique favorisent le vote RN et défavorisent au contraire le vote macroniste. 

Le titre de l’étude “le bras long du travail”, l’inscrit dans une tradition un peu oubliée d’analyse de l’impact du travail sur la formation de nos idées. Dès Adam Smith, rappelle Thomas Coutrot, des théoriciens du capitalisme s’interrogent sur ce que le travail industriel – répétitif, aliénant, non créatif – produit sur les ouvriers. L’économiste socialiste George Douglas Howard Cole, partisans de l’autogestion, disait au début du XXe siècle qu’un “système servile dans l’industrie se reflète inévitablement dans la servilité politique et dans la société civile”. Cette vision fataliste est affinée par la théoricienne féministe Carol Pateman, qui propose la “thèse du débordement” du travail sur le hors-travail. Selon elle, il n’y a qu’en changeant le mode d’organisation du travail et en réduisant la hiérarchie que l’on pourra socialiser la société à agir démocratiquement au quotidien – dans une perspective de démocratie directe. Sinon, des habitudes d’obéissance, d’effacement, de non-expression de ses opinions prennent le dessus. 

L’étude de Thomas Coutrot vient ainsi établir un lien entre le travail de nuit et les tâches pénibles et le vote d’extrême-droite : “Tout se passe comme si l’exposition à ces contraintes favorisait l’adhésion des salarié·es concerné·es à la grille de lecture du monde social proposée par l’extrême-droite, marquée par une vision sacrificielle du travail et un rejet de l’assistanat, imaginairement associé à l’immigration”. Autrement dit, un travail pénible et contraignant semble pousser à des idées d’extrême-droite, l’idée que l’on trime dur tandis que les “assistés” eux, non.  C’est aussi le cas de la faible possibilité de s’exprimer sur son lieu de travail qui favoriserait ce vote RN. Or, le travail de nuit comme la perte d’autonomie sont en augmentation dans de nombreux secteurs professionnels, du fait des politiques d’intensification du travail (faire plus avec moins de moyens, tout mesurer, tout calculer, veiller à la continuité de la production de jour comme de nuit). La hiérarchisation du travail ne fait que se renforcer. Par conséquent, les dynamiques démontrées par Thomas Coutrot ne sont pas prêtes de s’arrêter. 

Sujet au royaume de l’entreprise mais souverain dans son pays ?

Comment expliquer ces liens forts entre conditions de travail et attitude politique électorale ? L’étude de Thomas Coutrot établit des liens statistiques mais les hypothèses explicatives sont un peu frustrantes. Certains résultats sont faciles à interpréter : par exemple, le vote macroniste (on parle bien des élections de 2017 et 2019 puisque depuis il est en voie de disparition) semble lié à des conditions de travail peu pénibles, des horaires classiques et une forte autonomie au travail. C’est cohérent avec le profil de l’électeur macroniste type, qui a le sentiment d’avoir une forte maîtrise de sa vie, qui se sent reconnu et qui ne comprend pas qu’il existe des métiers pénibles dont il faudrait prendre soin. Les résultats de l’étude montrent que c’est aussi le cas des électeurs socialistes.

Le lien entre abstention électorale et faible autonomie est également très facile à comprendre, du moins si l’on sort de la vision morale de l’abstention qui prédomine dans les milieux militants. Voter est un pari hasardeux, c’est une délégation de souveraineté vers une classe sociale qui fera bien ce qu’elle en veut, en retour (en termes de programme, d’alliance etc.). Le vote prend du sens pour quelqu’un quand il s’accompagne d’un certain niveau de maîtrise de la suite du processus : connaissance de l’actualité politique, compréhension de ses rouages, et réseau qui permet d’espérer pouvoir peser ou s’exprimer sur ce qui fera fait de son vote. A l’inverse, quelqu’un dont le quotidien est très loin de celui du personnel politique, y compris géographiquement, comprendra peu l’intérêt d’un tel acte. Quand on est très aliéné au travail, avec très peu d’autonomie, que notre avis ne pèse en rien dans ce qu’il nous arrive 8 heures par jour, il peut sembler presque étrange qu’on nous demande notre avis, une fois tous les 5 ans, pour ce qui se produit en dehors de nos heures de travail. « La Révolution a fait du Français un roi dans la cité et l’a laissé serf dans l’entreprise » observait Jean Jaurès, dont le parti, la SFIO, ancêtre du PS, a pourtant rapidement laisser tomber la question de la reprise en main du travail par les travailleuses et travailleurs eux-mêmes.

Mais qu’en est-il du lien entre faible expression de son opinion au travail, conditions de travail pénibles et vote RN ? Cela semble à priori plus contre-intuitif, puisqu’on pourrait imaginer au contraire une impulsion vers un vote LFI, parti qui prône une certaine redistribution des richesses produites par le travail… Mais dont les propositions de réorganisation du travail ne sont guère mises en avant (et ont été tout simplement supprimées du programme du NFP en 2024). Une autre étude, plus récente, vient apporter un éclairage sur les déterminants de ces deux alternatives. 

La confiance envers les collègues comme déterminant de nos croyances politiques

Menée par trois chercheurs d’HEC, Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard, l’étude “vécu au travail et fractures politiques des salariés en France” a été publiée en mars 2026 et porte sur des données de 2024 et 2025. 3900 salariés du secteur privé ont été sondés. Ses résultats mettent en lumière le rôle central de la confiance au travail. Sur ce vaste échantillon, 33% des salariés ne déclarent aucune préférence partisane : c’est beaucoup. Ensuite, cette étude constate que les salariés macronistes ne sont plus très nombreux, et elle s’intéresse donc principalement aux salariés se sentant proches du RN et ceux s’identifiant davantage à LFI. 

Les salariés RN comme LFI sont en colère. Mais cette colère ne se traduit pas de la même façon. “Le RN est isolé au travail ; LFI est insatisfait mais entouré, nous indiquent les auteurs de l’étude. L’électeur du RN est le seul dont la confiance dans ses propres collègues est négative. Suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance à l’équipe, entraide en berne… L’isolement est donc d’abord relationnel, vécu au quotidien dans l’open-space. L’électeur LFI, à l’inverse, travaille dans un collectif : bonne entraide entre collègues, solidarité d’équipe, fort sentiment d’utilité. Sa défiance vise la direction et l’institution entreprise dans son ensemble, pas les personnes qui l’entourent. Défiance verticale chez LFI ; défiance horizontale surtout dans les collègues au RN.”

L’étude distingue deux types de salariés proches du RN : le “RN heureux” et le “RN malheureux”. Le premier est bien intégré, croit dans l’entreprise, tandis que le second est isolé et désabusé. Mais contrairement au salarié LFI, le RN malheureux, qui pourrait partager une frustration commune avec lui, n’est pas proche de ses collègues. Cela donne des types de convictions politiques assez différentes envers le travail et le capitalisme, qui reflète, selon les auteurs de l’étude, les atermoiements du parti RN face aux questions économiques et sociales : un temps plus social dans son discours, il est, sous Bardella, très “pro-business” et pourrait donc décevoir les salariés de type “RN malheureux”. 

L’étude d’HEC confère une grande importance à ce qui se passe dans l’entreprise, puisque dans sa distinction entre RN heureux et RN malheureux, la situation financière des sondés diffère peu. Ainsi, “Le salarié RN qui se sent respecté et fier dans son travail soutient la liberté d’entreprise. À l’inverse, celui qui vit l’indifférence managériale, le manque de considération, l’exclusion des décisions, construit une défiance qui déborde le cadre de son employeur pour contaminer sa vision du modèle économique tout entier. Ce n’est donc pas la position de classe qui façonne l’attitude économique, mais la qualité de la relation vécue au travail.”

Pour les auteurs de l’étude, le clivage majeur qui existe entre ces salariés RN malheureux, qui ne croient donc pas dans les promesses de l’entreprise et du capitalisme, et les salariés LFI ou de gauche radicale, c’est l’acceptation ou non de l’immigration, c’est-à-dire l’ouverture culturelle. Les deux groupes sont prêts à plus de solidarité, mais pas avec n’importe qui. Tout le monde pour les salariés de gauche radicale, et seulement certains pour les “RN malheureux”. À l’échelle de l’ensemble des salariés, nous dit l’étude, la confiance interpersonnelle apparaît comme le premier prédicteur de l’ouverture culturelle dans toutes les CSP. Qu’il soit ouvrier, employé ou cadre, l’individu qui fait confiance à autrui se montre plus ouvert ; celui qui se méfie tend vers la fermeture.”

Faire communauté au travail : remède antifasciste et vecteur de changement social

Dans un précédent article sur le problème de la confiance, je prônais une analyse relationnelle de nos idéaux politiques. Autrement dit, sortir d’une analyse purement culturelle (je pense ainsi car je regarde telle chaîne, écoute telle radio, ait lu tel livre) ou purement matérielle (je pense ainsi car je suis ouvrier, cadre ou retraité). Mais s’intéresser à ce qui, dans nos expériences quotidiennes, nous pousse à adopter une certaine vision de la société, et d’en tirer des espoirs politiques variables. Ces espoirs et cette vision ne se traduisent que partiellement dans le vote. De telles études ont cette première limite : elles ne traitent que de la dimension électorale de nos convictions politiques, pour des raisons méthodologiques évidentes (Il est plus facile de sonder quelqu’un sur son dernier vote que sur une série de questions portant sur le modèle de société qu’il aimerait). 

Mais elles prouvent le lien fort entre des expériences négatives de la vie en société et un vote à l’extrême-droite. Mes croyances sociales sont négatives : je pense que les autres sont globalement un danger, un frein, un problème. Et si je pense ainsi, il y a des chances que j’établisse des hiérarchies et que certains “autres” soient plus dangereux que d’autres. Ma vision négative de la société rencontre le racisme systémique qui est présent à tous les étages culturels de la société française et viennent donner un sens à ce rejet. Cette vision négative des autres nourrit un projet de société à son tour négatif : le mieux que l’on puisse faire, c’est se méfier, se protéger, se replier. Je deviens alors un “voisin vigilant”, et c’est finalement mon seul projet politique, car “on” ne mérite pas mieux. A l’opposé, les partisans d’un changement social ambitieux, inclusif et égalitaire, croient dans les potentialités de l’être humain à faire mieux collectivement. C’est bien pour ça que lorsqu’on exprime cette croyance, on se fait souvent traiter de “bisounours” par la droite et l’extrême-droite. Pour eux, nous serions naïfs de ne pas considérer l’humanité comme elle est : égoïste, brutale et dangereuse.

Ces croyances sociales prennent racines dans notre quotidien et donc, forcément, pour celles et ceux qui en ont un, dans notre travail. Les deux études mentionnées plus haut le confirment. Une fois que l’on sait ça, que faire ? De plus en plus, face à la montée de l’extrême-droite, on entend des appels à reformer des communautés dans les quartiers, dans les villages, mais il semble qu’il soit également nécessaire de le faire au travail. Le syndicalisme a longtemps été un vecteur d’intégration et de communauté au sein des entreprises et administrations. Mais ce temps-là semble révolu : Thomas Coutrot montre, dans son étude, que le vote d’extrême-droite est de plus en plus fort chez les syndicalistes eux-mêmes. C’est un résultat triste mais pas surprenant : avec leur intégration dans le “dialogue social” auprès des employeurs, les syndicalistes sont de plus en plus coupés du monde du travail, et nourrissent souvent eux-mêmes une vision négative de leurs collègues, qu’ils estiment désengagés, individualistes et se comportant avec eux comme avec des prestataires de service… Ce cercle vicieux de la défiance n’est pas suffisamment freiné par les syndicats, quand il n’est pas carrément encouragé. 

Faire communauté au travail passerait par deux choses, que les syndicats ne font plus ou peu : nourrir un lien de confiance et d’entraide entre collègues. Ne laisser personne isolée et pour cela sociabiliser, organiser des évènements, se lier même avec les prestataires, les sous-traitants, les livreurs… sortir du cadre juridique étroit dans lequel le syndicalisme a été réduit alors que dans le même temps la chaîne de production était éclatée et atomisée. Mais aussi nourrir la défiance verticale : plutôt que de laisser s’installer la défiance entre égaux, la susciter contre les directions d’entreprise. Ces études nous donnent une recette : à nous de l’appliquer et d’en observer les effets.

Nicolas Framont
Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
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