Dimanche soir, 23h, tu scrolles Instagram. Un reel te dit que “les gens qui te drainent l’énergie ne méritent pas ta présence”. Qu’il faut “virer les toxiques de ta vie”. “protéger ta paix”. Ce discours arrive toujours au bon moment, quand les gens sont épuisés, précaires, à bout. Et les gens le sont pour de vraies raisons. Sauf que la solution proposée n’est pas de changer les conditions qui les épuisent, mais de changer leurs fréquentations.
Conditions matérielles, réponses personnelles
Le monde qui est imparfait, mais dans lequel nous vivons, est épuisant d’une façon qui n’a rien d’accidentelle. Les cadences s’accélèrent, les contrats se précarisent, les heures supplémentaires ne se comptent plus, les objectifs se redéfinissent chaque trimestre à la hausse, inatteignables. Et ça c’est pour les personnes qui auraient “le luxe” de pouvoir travailler. À côté de ça, les discriminations systémiques continuent leur travail souterrain et silencieux : le racisme ordinaire qui fatigue à force de répétition et d’accumulation, les “phobies” des personnes gay, lesbiennes, trans, qui contraignent et qui isolent, la charge mentale domestique qui s’accumule sans jamais être comptabilisée nulle part ni par personne. Les gens arrivent chez eux le soir vidés, et ce n’est pas une question de tempérament ou de fragilité individuelle, mais bien la résultante directe de nos conditions matérielles d’existence.
C’est dans ce terreau-là que fleurissent ces comptes Instagram et TikTok au visuel soigné : coucher de soleil, tasse de matcha, lumière dorée, qui délivrent en une phrase ce que personne ne t’a jamais dit aussi clairement :
“j’ai évolué le jour où j’ai bloqué les gens qui vampirisaient mon énergie”
“protège ta paix”
“tu ne dois rien personne”
Ces contenus ont capté quelque chose de réel avec une précision redoutable, et c’est précisément ce qui explique leur succès massif : ils parlent à des gens qui souffrent vraiment dans un monde qui les épuise méthodiquement.
Sauf que la réponse qu’il apporte à cette souffrance réelle est d’une cohérence idéologique assez horripilante. Ce qu’on propose concrètement : identifier dans ton entourage les sources de ta fatigue, les nommer « personnes toxiques » ou « vampires d’énergie », et les éliminer. Protège ton énergie comme un capital. Investis en toi comme on investit dans une entreprise prometteuse. Le vocabulaire est celui du management, et ce n’est pas un hasard, parce que la logique est exactement la même. L’épuisement, qui est le produit de structures collectives, de rapports de domination, de conditions matérielles dégradées, se voit soudainement requalifié en problème de gestion personnelle. Ta famille qui te pèse, tes collègues qui t’épuisent : autant de coûts à rationaliser, autant de postes déficitaires dans le budget de ta vie intérieure. La solidarité, dans cette logique, n’est plus une valeur politique ou une pratique collective, c’est une dépense qu’on peut se permettre ou non selon ses ressources propres. Et si tu n’arrives pas à t’en sortir malgré tous ces conseils, la conclusion est toute trouvée : t’as pas assez travaillé sur toi et surtout, tu n’as pas correctement identifié les personnes “faibles” autours de toi qui te tirent vers le bas.
Bienvenue dans le trou de lapin du darwinisme social
Le développement personnel est une industrie lucrative. Les coachs de vie, les influenceurs bien-être, les auteurs de livres, les organisateurs de retraites de pleine conscience à 800 balles le week-end : tous vivent de la même conviction qu’ils vendent et entretiennent soigneusement, à savoir que les outils pour aller mieux existent, qu’ils sont accessibles, et qu’ils ne dépendent que de toi. C’est un marché qui se présente volontiers comme bienveillant, voire subversif, prendre soin de soi dans un monde qui t’exploite, c’est presque un acte de résistance, nous dit-on. Et la forme que prend ce discours sur les réseaux sociaux renforce encore cette illusion : le reel qui t’explique comment poser des limites saines ne te coûte rien, il se consomme en trente secondes entre deux stories, il ressemble à un conseil d’ami “franc du collier” plutôt qu’à une transaction commerciale. Mais cette gratuité apparente est précisément ce qui le rend si efficace comme outil de prescription, il crée le besoin et normalise le vocabulaire. S’il ne le crée pas, il alimente un imaginaire : celui d’un monde qui pourrait t’être bien plus profitable si tu commençais à penser un peu plus à ta gueule et à virer les éléments perturbateurs du mythe de l’individu augmenté.

Ce que ces contenus prescrivent concrètement, une fois qu’on dépasse le vernis de la “bienveillance” apparente, c’est une vision du monde dans laquelle chaque relation humaine se juge à l’aune de ce qu’elle t’apporte. L’autre n’est plus une personne avec une histoire, des conditions matérielles, des difficultés qui lui appartiennent, il est une variable dans l’équation de ton épanouissement personnel. S’il contribue positivement à ta « croissance », il reste. S’il te « draine », il part. C’est une logique d’optimisation appliquée au lien social (vaste programme) et elle repose sur un mot qui mérite qu’on s’y arrête : toxique. Le terme est partout, il a colonisé le vocabulaire du quotidien au point de ne plus rien désigner de précis. Or la distinction est pourtant fondamentale : une personne toxique, au sens clinique et sérieux du terme, c’est quelqu’un qui manipule, qui ment, qui cherche délibérément à nuire, qui exerce une emprise. Ça existe, et s’en éloigner peut effectivement être nécessaire. Mais dans l’usage qu’en font ces contenus, « toxique » est devenu un fourre-tout commode qui englobe aussi (et surtout) les gens qui vont mal. La personne déprimée qui n’a plus d’énergie pour être drôle en soirée. L’ami anxieux qui rappelle deux fois, écrit des pavés, bref te sollicite beaucoup. Le proche précaire dont les problèmes sont pesants parce qu’ils sont réels et insolubles. Ces gens-là ne sont pas toxiques : ils sont en difficulté, et leur difficulté est précisément le produit des mêmes conditions matérielles dont on parlait plus tôt. Les virer de ta vie au nom de ta santé mentale, ce n’est pas de l’hygiène psychique contrairement à ce que tous ces contenus tentent de te faire gober, c’est du darwinisme social grimé en développement personnel. C’est le renoncement organisé à la solidarité envers ceux qui ont moins de chances que toi, moins de ressources, moins de capital social et économique pour traverser les coups durs.
Le marché du bien-être et le démantèlement de tout le reste
Ce marché ne s’est pas développé dans un vide historique. Il a explosé précisément au moment où les structures collectives qui permettaient autrefois d’absorber une partie de la souffrance sociale ont été démontées. C’est une séquence qu’il faut comprendre dans sa logique matérielle : depuis les années 1980, sous l’impulsion des politiques néolibérales successives, les États occidentaux ont progressivement transféré sur les individus la responsabilité de leur propre reproduction sociale. Le suivi psychologique remboursé reste une chimère pour l’immense majorité, les délais d’attente de certains CMP se comptent en mois, les dépassements d’honoraires en centaines d’euros, et les médecins généralistes débordés n’ont pas le temps de faire autre chose que prescrire des anxiolytiques. Les services publics de proximité ferment. Le tissu associatif se délite faute de financement. Ce n’est donc pas un hasard si le podcast de croissance personnelle a rempli exactement le vide laissé par toutes ces structures qui auraient pu, collectivement, prendre en charge une partie de cet épuisement. L’industrie du self care n’est pas apparue malgré le démantèlement de l’État social je dirais plus qu’elle en est le produit direct, et elle en est aussi l’un des meilleurs alibis. Un État qui se désengage de la santé mentale, du logement, du temps libre n’a pas besoin de se justifier tant qu’il existe une industrie entière prête à te convaincre que la solution a toujours été en toi.

Ce discours, même s’il prétend s’adresser à tout le monde, a une cible. Il s’adresse à des personnes qui ont déjà un socle suffisant pour envisager de « travailler sur soi » comme un projet de vie : du temps disponible, une stabilité minimale, la possibilité concrète de choisir avec qui passer ses journées. Autrement dit, il s’adresse prioritairement à ceux dont les conditions matérielles d’existence permettent déjà une certaine marge de manœuvre. Pour les autres, la prescription ne tient tout simplement pas la route au contact du réel. Ce qui est révélateur dans ces contenus, c’est ce qu’ils ne disent jamais. Jamais un reel « protège ta paix » ne te recommande d’aller voir un professionnel. Jamais une coach Instagram ne pointe vers une structure, un dispositif, un filet collectif. Ce silence est constitutif de la doctrine. Orienter vers un thérapeute, ce serait reconnaître que le problème a une dimension qui dépasse la mauvaise gestion de son entourage. Ce serait introduire de la systémicité là où le discours a précisément besoin d’un coupable humain, concret, bloquable. Le problème ne peut pas être les conditions matérielles d’existence, il doit être cette personne spécifique dans ta vie qui sont « bad vibes ».
Qui veut la peau du collectif ?
Et qui produit ce discours ? Une majorité de femmes blanches, bourgeoises, dont les conditions matérielles d’existence sont déjà suffisamment confortables pour que leurs problèmes relationnels soient effectivement leur principal souci. Des personnes qui ont les moyens de se payer une vraie thérapie, une vraie nounou, un vrai appartement à soi, et qui, depuis cette position, dispensent des conseils de gestion de l’entourage à des gens qui n’ont pas les mêmes marges de manœuvre. Ce n’est pas un détail : c’est la condition de possibilité de tout le discours. On ne peut prescrire le détachement qu’à partir d’une position où le détachement est une option. Pour quelqu’un dont le réseau familial et communautaire est le seul filet de sécurité réel, faute de services publics, faute de revenus suffisants, faute de papiers, couper les liens « négatifs », c’est potentiellement se retrouver sans rien. Mais ça, la coach en croissance personnelle depuis son loft bien éclairé n’en parle pas. Parce que sa classe lui a épargné d’avoir à y penser et que c’est autrement plus fun d’être une girlboss plutôt qu’un agent du capital.
Ce qu’on perd, c’est une pratique politique qui a fait ses preuves. Les pratiques d’entraide collective (dans les quartiers, dans les communautés issues de l’immigration, dans les milieux ouvriers) n’ont jamais été de la philanthropie. Elles étaient une réponse matérielle à une situation matérielle : quand l’État ne prend pas en charge, quand les salaires ne suffisent pas, quand les administrations sont hostiles, on s’organise entre soi. On garde les enfants des uns, on avance de l’argent aux autres, on partage les informations sur les droits, on se couvre mutuellement. Ce tissu-là n’était pas chaleureux par nature, il est souvent tendu, hiérarchique, pesant mais il créait quelque chose de bien plus dangereux pour le système que n’importe quel discours politique : une dépendance mutuelle consciente, une expérience vécue du fait que mon sort est lié au tien.
C’est précisément cette expérience que le discours du self care dissout. En faisant de chaque lien épuisant un problème individuel à résoudre par du tri, il atomise ce qui pourrait se constituer en solidarité. Il transforme la conscience de classe en burn-out personnel, la domination collective en mauvaise gestion de son énergie. Et cette destruction-là arrive à l’exact moment où les conditions pour reconstruire du collectif seraient pourtant réunies. Des gens qui ont objectivement les mêmes intérêts, les mêmes conditions matérielles, la même colère et qu’on convainc un par un de se concentrer sur leur propre optimisation plutôt que de regarder à côté. Hannah Arendt notait que ce qui prépare les sociétés à la domination totalitaire, ce n’est pas la violence mais la solitude devenue expérience ordinaire. Des individus isolés, coupés les uns des autres, sans structure collective pour nommer ce qui leur arrive, sont des individus qui ne se défendent pas. Ils votent mal, ils consomment bien, ils gèrent leur énergie. Le « prends soin de toi d’abord » est un programme politique qui a l’avantage de ne pas se présenter comme tel.
Le self care n’est pas le problème. Se reposer, prendre soin de soi, reconnaître ses limites réelles : tout ça est non seulement légitime mais nécessaire dans un monde qui nous broie. Le problème, c’est la substitution, le moment où une pratique individuelle de survie devient une idéologie collective de résignation, où « prendre soin de soi » cesse d’être un geste privé pour devenir une prescription politique déguisée en bon sens. L’entraide n’a jamais été confortable. Elle est lente, contradictoire, parfois épuisante, souvent ingrate. Elle demande de tolérer la friction, la dépendance, l’imperfection des autres. Mais c’est précisément dans cette friction-là que quelque chose se construit qui résiste : une conscience partagée, une structure, une capacité collective à nommer ce qui nous arrive et à y répondre autrement qu’en optimisant notre gestion des contacts. Le capitalisme le sait mieux que nous. C’est pour ça qu’il a inventé un marché pour nous en dégoûter.
Farton Bink
Vidéaste et co-rédactrice en chef
