Au fait, câest quoi âla rĂ©volution des Ćilletsâ ? Entretien avec Ugo Palheta
Aujourdâhui, le 25 avril, câest lâanniversaire de la rĂ©volution portugaise, plus connue sous le nom de ârĂ©volution des oeilletsâ, qui a renversĂ© la dictature de Salazar, mais qui est finalement assez peu connue aujourdâhui en France, lĂ oĂč, au Portugal, le slogan â25 de abril sempreâ (25 avril toujours!) est un classique protestataire.Â
Ă cette occasion nous publions un entretien avec Ugo Palheta, auteur de DĂ©couvrir la rĂ©volution des Ćillets, Portugal (1974-1975) sorti lâannĂ©e derniĂšre aux Editions Sociales Ă lâoccasion des 50 ans de cet Ă©vĂ©nement. Ugo Palheta est sociologue, codirecteur de publication dans la revue Contretemps, il a notamment coordonnĂ© lâouvrage collectif ExtrĂȘme droite : la rĂ©sistible ascension (2024) aux Editions Amsterdam et sâapprĂȘte Ă sortir Comment le fascisme gagne la France (2025, Editions La DĂ©couverte).Â
Un entretien rĂ©alisĂ© par Rob Grams. Photographies par Farton BinkÂ
Quâest-ce quâil se passe le 25 avril 1974 ?Â
Le 25 avril 1974 câest une date trĂšs importante du point de vue des luttes dâĂ©mancipation : câest le jour oĂč est tombĂ©e la dictature fasciste la plus vieille du monde, qui sâĂ©tait imposĂ©e dans les annĂ©es 1920 au terme dâun coup dâEtat militaire. Quelques annĂ©es plus tard, un professeur dâĂ©conomie et militant des mouvances catholiques rĂ©actionnaires, Salazar, sâĂ©tait hissĂ© au sommet du pouvoir jusquâĂ ne plus le lĂącher jusquâĂ son accident cĂ©rĂ©bral Ă la fin des annĂ©es 1960. Cette dictature a perdurĂ© jusquâen 1974.Â
Le 25 avril 1974 câest une date trĂšs importante du point de vue des luttes dâĂ©mancipation : câest le jour oĂč est tombĂ©e la dictature fasciste la plus vieille du monde.
Le 25 avril 1974, un certain nombre dâofficiers intermĂ©diaires de lâarmĂ©e portugaise, rĂ©unis dans un mouvement qui sâappelait le MFA (Mouvements des Forces ArmĂ©es) essentiellement composĂ© de capitaines et de commandants (des majors en portugais), donc ni des soldats ni le sommet de la hiĂ©rarchie militaire, dĂ©cident dâaccomplir un putsch pour faire tomber le rĂ©gime.Â
Pourquoi ? Parce que le régime est enlisé depuis treize ans dans des guerres coloniales, en Angola puis au Mozambique, Guinée Bissau et Cap-Vert, donc dans les colonies africaines du Portugal.
Au dĂ©part ces officiers se sont rĂ©unis sur des motifs corporatistes qui concernaient leurs conditions de rĂ©munĂ©ration et dâavancement. Ils se politisent dans les mois qui prĂ©cĂšdent le 25 avril, notamment sous lâinfluence de quelques capitaines plus politisĂ©s et plus Ă gauche que les autres. Comme quoi lâHistoire ne tient pas (parfois) Ă grand-chose⊠On trouve ici notamment Otelo de Carvalho qui va ĂȘtre lâorganisateur du 25 avril, Melo Antunes qui va avoir un rĂŽle important dans la rĂ©volution ou encore Vasco Lourenço. Ils vont dire une chose assez simple : le problĂšme nâest pas notre avancement, notre rĂ©munĂ©ration, câest cette guerre qui nâen finit pas et dont tout le monde comprend, y compris certains gĂ©nĂ©raux, quâelle est ingagnable.Â
Il faut mesurer que la premiĂšre puissance militaire au monde Ă ce moment lĂ , les Etats-Unis, nâarrivent pas Ă gagner au Vietnam, donc beaucoup dâofficiers portugais se disent âcomment nous, qui consacrons dĂ©jĂ prĂšs de la moitiĂ© de notre budget militaire Ă ces guerres depuis plus dâune dizaine dâannĂ©es, allons nous les gagner alors quâil sâagit de se battre sur plusieurs fronts trĂšs Ă©loignĂ©s les uns des autres ?â.
Certains des capitaines considĂšrent de toute façon que ces guerres sont illĂ©gitimes : on fait la guerre Ă des peuples qui ont raison de se battre pour leur libĂ©ration nationale et leur Ă©mancipation vis-Ă -vis du colonialisme portugais.Â
Ils comprennent et disent donc que pour arrĂȘter ces guerres il faut une solution politique et donc nĂ©gocier avec les mouvements de libĂ©ration nationale, que le rĂ©gime ne le voudra jamais, quâil sâaccrochera Ă ses possessions coloniales jusquâĂ son dernier souffle, et que par consĂ©quent il faut en finir avec ce rĂ©gime. NâĂ©tant pas rĂ©formable, il doit tomber par la force, câest-Ă -dire par un coup dâEtat militaire.
Câest ce quâils vont accomplir le 25 avril. Le 25 avril est donc dâabord un coup dâEtat militaire. Ă ce stade, ce nâest pas une rĂ©volution. Ces capitaines ont un projet de rĂ©formes, formalisĂ© dans un programme quelques semaines avant le 25 avril et qui contient essentiellement des propositions anticoloniales (en faveur de lâindĂ©pendance immĂ©diate des colonies), dĂ©mocratiques (rĂ©tablir des Ă©lections libres et les libertĂ©s publiques fondamentales : dâexpression, dâorganisation, etc.), et un programme Ă©conomique et social assez vague mais qui repose sur lâidĂ©e de briser les grands monopoles qui contrĂŽlent lâĂ©conomie portugaise (notamment les septs grands trusts). Ce qui est clair, câest quâils nâattendent ni nâespĂšrent dans cette premiĂšre Ă©tape un grand soulĂšvement populaire, une intervention directe des masses.Â
Pourquoi ce nom de ârĂ©volution des Ćilletsâ ?
Les militaires du MFA investissent, avec un certain nombre de rĂ©giments, les grandes villes â essentiellement Lisbonne et Porto â dans le cadre dâun plan minutieusement prĂ©parĂ© par Otelo de Carvalho, qui joue un rĂŽle trĂšs important le 25 avril et dans les mois qui vont suivre.Â
Ă Lisbonne, une travailleuse dâun restaurant, Celeste Caeiro (dĂ©cĂ©dĂ©e il y a quelques mois), dispose dâĆillets parce que son patron avait prĂ©vu de fĂȘter le premier anniversaire de son restaurant. Elle prend lâinitiative dâoffrir un Ćillet Ă lâun de ces soldats qui viennent dâinvestir la ville. Cette initiative est imitĂ©e par dâautres et de nombreux militaires se retrouvent avec des Ćillets Ă leurs fusils.
Ă Lisbonne, une travailleuse dâun restaurant, Celeste Caeiro (dĂ©cĂ©dĂ©e il y a quelques mois), dispose dâĆillets parce que son patron avait prĂ©vu de fĂȘter le premier anniversaire de son restaurant. Elle prend lâinitiative dâoffrir un Ćillet Ă lâun de ces soldats qui viennent dâinvestir la ville. Cette initiative est imitĂ©e par dâautres et de nombreux militaires se retrouvent avec des Ćillets Ă leurs fusils. CâĂ©tait peut ĂȘtre une maniĂšre dâapprivoiser ces militaires dont on ne savait rien et dont on pouvait aussi craindre le pire puisque câĂ©tait sept mois aprĂšs le coup dâEtat militaire au Chili, et parce que des bruits circulaient sur le fait que les âultrasâ du rĂ©gime prĂ©paraient un coup dâĂtat, accusant le dictateur de Caetano (qui avait pris la suite de Salazar) de mollesse dans les guerres coloniales et la gestion des oppositions internes.Â
Les soldats eux-mĂȘmes ne savent pas trĂšs bien ce quâils vont faire puisquâils sont entraĂźnĂ©s par les capitaines et les commandants du MFA dans cette initiative. Cela est bien montrĂ© dans le film Capitaines dâAbril de Maria de Medeiros, un des films les plus connus sur le 25 avril. On y voit comment le capitaine Salgueiro Maia rĂ©veille les soldats pendant la nuit du 24 au 25 et parvient Ă les convaincre de la mission historique quâils vont accomplir dans la journĂ©e : les soldats dĂ©cident courageusement de le suivre alors que la victoire nâavait rien de garanti et quâune dure rĂ©pression les attendait en cas dâĂ©chec.Â
On vous connaĂźt souvent par vos travaux sur le fascisme et la fascisation. Pourquoi vous ĂȘtes vous intĂ©ressĂ© Ă ce sujet et comment est nĂ© le projet de ce livre ?
Il y a une dimension personnelle : je suis issu de lâimmigration portugaise. Mon pĂšre est nĂ© au Portugal dans une des rĂ©gions qui a Ă©tĂ© un des Ă©picentres de la rĂ©volution portugaise, lâAlentejo, oĂč il y a eu des luttes paysannes de trĂšs grande intensitĂ© dans lâannĂ©e 1975.Â

Ă cela sâajoute le fait que je voulais contribuer Ă repolitiser le 25 avril et la rĂ©volution portugaise, auprĂšs de la communautĂ© portugaise et luso-descendante, donc rĂ©tablir la dimension radicale et conflictuelle de cette rĂ©volution. Cela passait justement par le fait de ne pas se focaliser uniquement sur le 25 avril 1974, Ă©vĂšnement trĂšs important mais qui peut tendre Ă masquer les 19 mois de processus rĂ©volutionnaire qui sont en rĂ©alitĂ© plus importants, en particulier dans leurs consĂ©quences sur la sociĂ©tĂ© portugaise dans les dĂ©cennies qui vont suivre, puisque les conquĂȘtes de la rĂ©volution portugaises en termes de droits dĂ©mocratiques et sociaux vont perdurer jusquâĂ aujourdâhui.Â
Je voulais aussi restituer les dĂ©bats stratĂ©giques qui ont percutĂ© le camp rĂ©volutionnaire. MĂȘme au sein de la gauche radicale on tend Ă rĂ©duire la rĂ©volution des Ćillets au 25 avril. Ătrangement car il sâagit bien de la derniĂšre rĂ©volution dans un sens plein du terme sur le sol europĂ©en : Ă la fois anticoloniale et antifasciste, politique et sociale, dĂ©mocratique et anticapitaliste. Et pourtant elle reste mĂ©connue et ne fait pas partie du curriculum classique des militants de la gauche radicale.Â
Il sâagit bien de la derniĂšre rĂ©volution dans un sens plein du terme sur le sol europĂ©en : Ă la fois anticoloniale et antifasciste, politique et sociale, dĂ©mocratique et anticapitaliste. Et pourtant elle reste mĂ©connue.
On parle davantage de la rĂ©volution russe, de la Commune de Paris, de Mai 68, et on connaĂźt plutĂŽt la rĂ©volution portugaise par son folklore : les Ćillets dans les fusils, les jeunes soldats avec de vraies moustaches dâĂ©poque, etc. Je voulais expliquer Ă quoi peut ressembler une rĂ©volution, pas si Ă©loignĂ©e de nous, dans un pays beaucoup moins paysan que la rĂ©volution russe et qui, dans sa structure sociale, ressemble davantage aux sociĂ©tĂ©s contemporaines, avec une assez large majoritĂ© de travailleurs salariĂ©s, mĂȘme sâil y avait une paysannerie importante, et un pays dĂ©jĂ fortement urbanisĂ©.Â
Jâaimais aussi bien le format de cette collection aux Editions sociales, oĂč lâon passe par les textes. Il y a une introduction pas trop longue qui prĂ©sente les grands enjeux et le dĂ©roulement et ensuite il y a des textes avec les acteurs et actrices de lâĂ©poque : on est plongĂ©s dans lâambiance et Ă partir du commentaire de ces textes on dĂ©veloppe les enjeux politiques et stratĂ©giques qui se posent pour les acteurs.Â
LA RĂVOLUTION PORTUGAISE : UNE RĂVOLUTION ANTICOLONIALISTE ?Â
Il y a une thĂšse trĂšs intĂ©ressante que vous dĂ©fendez dans le livre, câest celle que la rĂ©volution portugaise, la chute du dictateur, a Ă©tĂ© permise par les luttes des colonisĂ©s dans les colonies portugaises. Alors quâon aurait pu penser lâinverse : que câest la chute de la dictature qui a entraĂźnĂ© lâeffondrement du systĂšme colonial. Vous pouvez nous en parler ?Â
Il y a toujours eu dans certains courants politiques, notamment socialistes ou sociaux-dĂ©mocrates, une forme dâeuro-centrisme qui consistait Ă penser, vis-Ă -vis de la question coloniale, que les pays du Sud colonisĂ©s nâĂ©taient pas assez dĂ©veloppĂ©s du point de vue politique et Ă©conomique, quâils nâavaient pas assez dâexpĂ©rience dĂ©mocratique et des libertĂ©s publiques, pour avoir un rĂŽle positif et autonome en termes de libĂ©ration nationale et sociale.Â
Il y a une dialectique de renforcement mutuel entre les luttes sociales et les luttes démocratiques, le combat anticapitaliste et le combat anticolonial.
CâĂ©tait une idĂ©e dĂ©jĂ contestĂ©e par Marx, notamment Ă partir de la question irlandaise, oĂč il disait que la clĂ© de lâĂ©mancipation du prolĂ©tariat anglais Ă©tait la lutte anticoloniale du peuple irlandais, que la premiĂšre viendrait postĂ©rieurement comme une consĂ©quence de la libĂ©ration nationale irlandaise. On retrouve cette idĂ©e dans les courants lĂ©ninistes. Il y a non seulement un potentiel important de luttes populaires libĂ©ratrices du cĂŽtĂ© des peuples colonisĂ©s, mais on peut mĂȘme inverser le schĂ©ma : il y a de trĂšs fortes chances que ce soit ces mouvements de libĂ©ration anticoloniale qui poussent Ă une forme de radicalisation sur le sol des grandes mĂ©tropoles coloniales. Dans tous les cas, il y a une dialectique de renforcement mutuel entre les luttes sociales et les luttes dĂ©mocratiques, le combat anticapitaliste et le combat anticolonial.
Câest ce qui sâest passĂ© ici : le fascisme portugais, le salazarisme, est tombĂ© sous le coup des contradictions de son empire colonial et des mouvements de libĂ©ration nationale. Il nây aurait pas eu de rĂ©volution antifasciste, dĂ©mocratique et sociale, sous cette forme radicale bouleversant toute la sociĂ©tĂ© portugaise, sâil nây avait pas eu ces luttes de libĂ©ration nationale, ces mouvements armĂ©s et civils, politiques et militaires, cherchant Ă briser le colonialisme portugais en Angola, puis en GuinĂ©e, au Cap-Vert et au Mozambique.Â

Il y a un texte dans le livre qui lâillustre bien, dâAmilcar Cabral, grand leader rĂ©volutionnaire, anti-impĂ©rialiste et socialiste guinĂ©en, qui montre que les forces anticoloniales ne pouvaient et ne devaient pas faire dĂ©pendre leurs mĂ©thodes et leurs stratĂ©gies de libĂ©ration de lâagenda des forces politiques dites âdĂ©mocratiquesâ au Portugal. Le parti communiste et lâextrĂȘme gauche avaient un agenda anticolonial mais une sĂ©rie de forces qui pouvaient sâopposer Ă la dictature salazariste pour des motifs dĂ©mocratiques nâavaient pas pour objectif lâindĂ©pendance des colonies.Â
Cabral percevait par ailleurs que lâopposition dĂ©mocratique au Portugal Ă©tait assez faible. Et dâailleurs ce nâest pas un soulĂšvement populaire qui a fait tomber le rĂ©gime â ce qui Ă©tait lâhypothĂšse stratĂ©gique du PC dans toute la pĂ©riode. On aurait pu imaginer des changements de rĂ©gime par en haut, Ă©ventuellement, mais on nâaurait certainement pas eu une dynamique rĂ©volutionnaire et un changement radicale sans lâinitiative et lâaction hĂ©roĂŻque des mouvements de libĂ©ration nationale, notamment Ă partir de 1961 en Angola.Â
Vous dites que la thĂšse lĂ©niniste de âlâaristocratie ouvriĂšreâ, si je rĂ©sume : lâidĂ©e quâune partie des amĂ©liorations des conditions de vie des travailleurs des pays colonisateurs sont permises par une sorte de rente coloniale, sâapplique mal ici. Pourquoi ?Â
Le Portugal est un cas un peu Ă©tonnant dans le paysage des puissances coloniales. Câest lâun des derniers empires qui, dans les annĂ©es 1970, ne veut pas lĂącher ses colonies, sachant que les autres puissances coloniales ont trouvĂ© les moyens de maintenir leur domination sous des formes nouvelles, et notamment la France Ă travers la Françafrique mais aussi les transformations des formes de sa domination dans ses possessions dites dâ âoutre-merâ. Â
Le Portugal veut maintenir coĂ»te que coĂ»te ses colonies et en mĂȘme temps câest le pays le plus pauvre dâEurope, sous dĂ©pendance des grands capitaux impĂ©rialistes Ă©trangers (notamment Ă©tats-uniens, allemands de lâOuest, français, britanniques, suĂ©doisâŠ). Câest un pays Ă la fois dominant et sous domination du capital et des grandes puissances impĂ©rialistes. Un pays qui par ailleurs prĂ©sente des indicateurs en toutes matiĂšres (Ă©conomiques, santĂ©, espĂ©rance de vie, mortalitĂ© infantile, Ă©ducationâŠ) de loin les plus mauvais de toute lâEurope : nettement plus mauvais que la GrĂšce, pourtant trĂšs pauvre Ă lâĂ©poque, ou que ceux des pays dâEurope de lâEst.Â
Donc la thĂšse de âlâaristocratie ouvriĂšreâ paraĂźt mal adaptĂ©e car il nây a pas de segments larges de la population portugaise qui bĂ©nĂ©ficient de la colonisation : ni la paysannerie ni la classe ouvriĂšre qui nâavait aucun droit du fait de la dictature, pas de syndicats libres, qui Ă©tait payĂ©e une misĂšre. Câest dâailleurs ça que venaient trouver les entreprises capitalistes Ă©trangĂšres : une main dâĆuvre bon marchĂ©, sans droits, sans possibilitĂ© de lutter.Â
Câest comme ça quâon peut comprendre le soutien trĂšs rapide et spontanĂ© de larges pans de la population portugaise lors du 25 avril Ă lâidĂ©e dâun changement de rĂ©gime, et un assez large soutien Ă lâindĂ©pendance des colonies dont les Portugais pouvaient difficilement saisir les bĂ©nĂ©fices quâeux-mĂȘmes en tiraient. Ăvidemment, sâajoutait Ă cela le fait que de nombreuses familles avaient perdu un enfant lors de la guerre ou que beaucoup de soldats Ă©taient revenus estropiĂ©s, que de nombreux jeunes hommes avaient dĂ» sâexiler pour Ă©chapper au service militaire, etc.Â
Bien sûr il y a le cas spécifique des retornados, les pieds-noirs portugais, qui étaient notamment en Angola et au Mozambique, qui vont revenir au Portugal en masse en 1974-1975 et qui eux vont pousser dans un sens conservateur, vers la droite.
Lâautre chose câest que ça donne des Ă©lĂ©ments pour comprendre comment des officiers, ce qui nâa pas Ă©tĂ© souvent vu dans le monde occidental, ont pu se retourner contre le rĂ©gime et mener des luttes progressistes dans un sens anticolonial, dĂ©mocratique et mĂȘme quasi-anticapitaliste, ce quâon a jamais vu dans le cas de la France coloniale ou de la Grande-Bretagne.Â
On a par contre pu voir des secteurs de lâarmĂ©e jouant un rĂŽle progressiste dans des pays sous domination ou occupation impĂ©rialiste comme Nasser en Egypte, Mustafa Kemal en Turquie, ou au PĂ©rou Ă partir de 1968. Pour le dire autrement, la dĂ©pendance du Portugal vis-Ă -vis du capital Ă©tranger impĂ©rialiste permet de comprendre pourquoi des secteurs de lâarmĂ©e qui, a priori, devraient plutĂŽt aller dans le sens du maintien de lâordre social, ont pu jouer un rĂŽle libĂ©rateur sous certains aspects pendant la rĂ©volution portugaise.Â
LE RĂLE DE LâARMĂE DANS LA RĂVOLUTION PORTUGAISE
Justement, cette notion de âgauche militaireâ câest quelque chose qui nâest pas une Ă©vidence. Au Chili câest bien lâarmĂ©e qui a renversĂ© Allende malgrĂ© tous les efforts de ce dernier pour tenter de se lâapprivoiser. Comment des idĂ©es de gauche voire rĂ©volutionnaires ont pu essaimer au sein de lâarmĂ©e ?Â
Il y a deux choses. Il y a cet aspect que je viens dâĂ©voquer puis il y a la logique mĂȘme du processus rĂ©volutionnaire. Câest sans doute vrai pour toutes les rĂ©volutions : elles jouent un rĂŽle transformateur trĂšs profond. Pas simplement dans lâarmĂ©e mais dans des secteurs de la population qui pouvaient ĂȘtre trĂšs conservateurs voire rĂ©actionnaires et qui assez vite peuvent ĂȘtre bouleversĂ©s politiquement et prendre des positions diamĂ©tralement opposĂ©es Ă celles qui Ă©taient les leurs quelques mois auparavant. Câest quelque chose quâon a vu dans toutes les rĂ©volutions, Ă commencer par la RĂ©volution française : de larges secteurs de la population sont entraĂźnĂ©s par le processus, et lâeffervescence sociale aussi bien que lâenthousiasme politique les amĂšnent beaucoup plus loin quâils ou elles ne lâauraient imaginĂ© quelques mois auparavant.Â
Sous la contrainte des masses, une partie du corps militaire a joué un rÎle progressiste.
Lâaiguillon fondamental dans les rĂ©volutions câest lâintervention des masses sur la scĂšne politique. Bien sĂ»r, hors situation rĂ©volutionnaire, cette intervention nâest pas inexistante mais elle se maintient Ă un niveau assez faible et minoritaire. Pendant une rĂ©volution, elle prend une ampleur beaucoup plus importante et des formes plus radicales. Sous lâinfluence de cet aiguillon, donc sous la contrainte des masses, une partie du corps militaire a jouĂ© un rĂŽle progressiste.Â
Si on Ă©coute les discours de certains gĂ©nĂ©raux, qui en appellent Ă la rĂ©volution et au socialisme, on est assez sidĂ©rĂ©s rĂ©trospectivement. Eux-mĂȘmes le seraient certainement quelques annĂ©es avant ou aprĂšs la rĂ©volution. Il y a bien sĂ»r des formes dâhypocrisie, des gens qui adoptent le langage rĂ©volutionnaire pour des motifs opportunistes. Les rĂ©volutions multiplient les faux-amis. Toute une sĂ©rie dâacteurs sont des rĂ©volutionnaires en parole et des antifascistes de la derniĂšre heure : ils se rallient Ă la rĂ©volution pour sây mĂ©nager des positions, des pouvoirs, des privilĂšges, des rentes, en adoptant les idĂ©es du moment quitte Ă sâen dĂ©barrasser quelques mois aprĂšs si ce nâest plus payant.Â
Les rĂ©volutions multiplient les faux-amis. Toute une sĂ©rie dâacteurs sont des rĂ©volutionnaires en parole et des antifascistes de la derniĂšre heure
Mais tout ne se rĂ©duit pas à ça : la rĂ©volution transporte et transforme les individus et, au moins pendant un certain temps, on peut ĂȘtre gagnĂ© Ă certaines idĂ©es qui auraient paru folles ou radicales trois semaines avant. Je pense notamment Ă Costa Gomes qui va ĂȘtre prĂ©sident de la RĂ©publique portugaise pendant une bonne partie du processus rĂ©volutionnaire, et tenir des discours en faveur du socialisme, pour un pouvoir populaire, etc. Dans des situations rĂ©volutionnaires, on a ce genre de choses surprenantes.Â
Fait relativement rare : la rĂ©volution des Ćillets nâa Ă©tĂ© ni pacifique ni non-violente mais elle a toutefois Ă©tĂ© peu violente, elle a fait peu de morts. Comment ça se fait ?Â
Effectivement câest rare et câest particuliĂšrement Ă©trange, car on sait que beaucoup dâarmes circulaient au Portugal pendant toute la sĂ©quence rĂ©volutionnaire. Toutes les organisations â pas seulement la gauche rĂ©volutionnaire ou lâextrĂȘme droite nostalgique du salazarisme â avaient des armes, et par ailleurs on sait le rĂŽle central quâont jouĂ© les militaires dans la RĂ©volution.Â
Le premier moment oĂč il y aurait pu avoir nettement plus de morts, câest le 25 avril. Le MFA, qui a organisĂ© le putsch, craignait que les appareils du rĂ©gime rĂ©agissent de maniĂšre beaucoup plus violente. Câest pourquoi quand ils lancent le soulĂšvement militaire dans la nuit du 24 au 25 avril, ils prennent possession des radios et disent Ă la population de rester chez elle. Ce nâest pas simplement pour Ă©viter une intervention populaire et des manifestations, câest parce quâils craignent que beaucoup de gens meurent, que la police politique et des secteurs de lâarmĂ©e se mettent Ă tirer sur la foule pour dĂ©fendre le rĂ©gime.Â
Ce nâest pas ça quâil se passe car les contradictions Ă©taient telles que le fruit Ă©tait mĂ»r pour un changement de rĂ©gime. TrĂšs vite les appareils du rĂ©gime qui auraient pu se rebiffer ont le sentiment dâavoir face Ă eux des forces trop importantes et prĂ©fĂšrent transiger. Certains vont transiger pour pouvoir fuir, notamment le dictateur Caetano, qui est Ă©vacuĂ© par le MFA dans un tank hors de la caserne oĂč il sâĂ©tait rĂ©fugiĂ© : la caserne du Carmo, en plein centre de Lisbonne, qui va ĂȘtre assaillie Ă la fois par le MFA et la population lors du 25 avril. Il sâen va en avion le soir mĂȘme, sans payer pour les crimes quâil avait commis ou ordonnĂ©s quand il Ă©tait au pouvoir. La grande majoritĂ© des caciques du rĂ©gime vont partir, notamment au BrĂ©sil. Â
Ces secteurs qui auraient pu sâopposer au putsch ont le choix soit de fuir soit de sâadapter au nouveau cours. Il y a le cas de Spinola, clairement pas un progressiste ni un type de gauche, qui a Ă©tĂ© sur le front en soutien aux franquistes dans les annĂ©es 1930, puis en soutien aux nazis sur le front de lâEst face Ă lâUnion soviĂ©tique, qui sâest rĂ©engagĂ© pendant les guerres coloniales et a Ă©tĂ© gouverneur de la GuinĂ©e⊠Mais il fait partie de ces gĂ©nĂ©raux qui ont compris trĂšs tardivement que ces guerres sont intenables et que, si le Portugal veut maintenir sa domination Ă©conomique, il faut trouver de nouvelles formes politiques (nĂ©o-coloniales).Â
Son objectif câest de faire comme De Gaulle : rompre avec les formes les plus brutalement dictatoriales pour aller vers une sorte de dĂ©mocratie bonapartiste de type Ve RĂ©publique, trĂšs par en haut, avec beaucoup de pouvoir pour lâexĂ©cutif et un faible niveau de libertĂ©s publiques, et maintenir les anciennes colonies sous la domination portugaise (mĂȘme en leur accordant un statut dâautonomie voire dâindĂ©pendance, comme la Françafrique). Spinola est par ailleurs un membre de lâĂ©lite militaire trĂšs liĂ©e Ă lâĂ©lite Ă©conomique portugaise et il va ĂȘtre la carte du capital monopoliste portugais aprĂšs le 25 avril, sur la scĂšne politico-militaire.Â
Le capital portugais veut tirer bĂ©nĂ©fice de la situation et se dit que lâidĂ©al serait de maintenir une forme de domination Ă©conomique sur les colonies tout en investissant davantage dans lâespace Ă©conomique europĂ©en qui se constitue dans ces annĂ©es lĂ Ă travers la CommunautĂ© Ăconomique EuropĂ©enne (CEE), pour diversifier leurs investissements et amĂ©liorer la rentabilitĂ© de leur capital.Â
Le fait que le rĂ©gime est lĂąchĂ© par une partie de la bourgeoisie, celle qui se reconnaĂźt dans Spinola et le soutient, est sans doute lâune des raisons qui font quâil nây aura que quelques morts le 25 avril. Il y a toutefois la police politique qui se rĂ©fugie dans son siĂšge Ă Lisbonne (notamment pour avoir le temps de brĂ»ler une partie de ses archives et dissimuler ainsi lâampleur de ses crimes) : elle est assaillie par les manifestants et tire sur la foule ce qui fait trois quatre morts et des dizaines de blessĂ©s graves. Â
Par la suite, pendant le processus rĂ©volutionnaire portugais, il y a eu Ă©galement peu de morts, non pas parce quâil y aurait un caractĂšre national portugais plus pacifique que dâautres, je ne crois pas du tout dans ce genre dâexplications culturalistes. Il y a trois choses qui jouent Ă mon sens :Â
- Le choix est fait par le MFA, qui est lâacteur hĂ©gĂ©monique pendant les 19 mois, dâavoir un traitement trĂšs peu rĂ©pressif des mobilisations. Il empĂȘche les policiers (PSP) et les gendarmes (GNR) de rĂ©primer brutalement les manifestations, occupations et grĂšves. Ils restent dans leurs commissariats et leurs casernes, ne tirent pas ni ne matraquent la foule. Le MFA crĂ©e mĂȘme une police militaire, le COPCON, pour gĂ©rer le maintien de lâordre mais en rĂ©alitĂ© celle-ci se retrouve souvent Ă prendre le parti des manifestants, des grĂ©vistes, de ceux qui occupent des logements vides, etc. Donc le nouveau pouvoir dĂ©cide assez souvent dâappuyer les mobilisations, ce qui paraĂźt assez Ă©trange vu de la France actuelle.Â
- Les organisations de la gauche rĂ©volutionnaire disposent dâarmes, donc une guerre civile Ă©tait une hypothĂšse qui nâavait rien de fantasque. Mais le Parti Communiste portugais fait le choix de ne pas sâengager dans cette voie-lĂ et il sâagit de loin de lâorganisation la plus implantĂ©e, la plus significative, la seule qui avait la masse critique pour sâengager dans un processus de soulĂšvement armĂ©. Les partis Ă sa gauche â maoĂŻstes, marxistes-lĂ©ninistes, guĂ©varistes ou trotskystes â sont trop faibles politiquement et militairement pour sâengager dans un conflit militaire avec le MFA. Quelques escarmouches Ă©clatent mais de faible intensitĂ©.Â
- Les secteurs nostalgiques du salazarisme sont assez vite marginalisĂ©s. Leur principale initiative, une tentative de coup dâEtat le 11 mars 1975 sous lâĂ©gide de Spinola dont jâai parlĂ© plus tĂŽt, pour tenter de reprendre le pouvoir dont ils avaient Ă©tĂ© chassĂ©s six mois avant, prend un tour pathĂ©tique et ils sont dĂ©faits trĂšs facilement. Spinola est obligĂ© de sâexiler dans lâEspagne franquiste. Il construit alors une organisation qui va commettre quelques attentats, avec des morts, mais nâa absolument pas les moyens dâaller plus loin.Â
Quelles sont les premiÚres grandes mesures économiques prises par le MFA et pourquoi ?
Il faut dâabord rappeler quâimmĂ©diatement aprĂšs le 25 avril, les capitaines du MFA pensent ne pas avoir les Ă©paules pour exercer eux-mĂȘmes le pouvoir. Ils veulent avoir un rĂŽle dans le processus politique qui sâouvre pour tenir leurs promesses en termes de programme â lâindĂ©pendance des colonies, la dĂ©mocratie, une sortie de la misĂšre pour la majoritĂ© de la population portugaise â mais ils ne veulent pas exercer le pouvoir eux-mĂȘmes. Câest pour cela quâils portent le gĂ©nĂ©ral Spinola au pouvoir.Â
Assez vite, Spinola comprend quâil nâa pas les rĂȘnes de lâarmĂ©e, que câest le MFA qui la contrĂŽle dans les faits. Cherchant la confrontation pour obtenir le pouvoir rĂ©el, sur la question des colonies comme sur la question dĂ©mocratique, il est poussĂ© vers la sortie et câest lĂ que le MFA se retrouve vraiment au pouvoir, Ă partir de fin septembre 1974. Câest aussi lĂ quâĂ©mergent des divergences entre des lignes quâon pourrait qualifier de social-dĂ©mocrates, qui ne pensent pas quâune remise en cause du pouvoir du capital soit Ă lâordre du jour, et des lignes plus anticapitalistes (au minimum contre le pouvoir des grands monopoles capitalistes).Â
Il va y avoir des nationalisations massives dans tous les secteurs de lâĂ©conomie. Elles seront prĂ©sentĂ©es dans la Constitution votĂ©e en 1976 comme âdes conquĂȘtes irrĂ©versibles du peuple portugaisâ.
Il y a une idĂ©e assez commune dans la gauche (aussi bien le PS que le PCP et le MFA), Ă savoir que lâappareil productif du Portugal est trĂšs archaĂŻque, arriĂ©rĂ©, largement sous domination du capital impĂ©rialiste Ă©tranger et quâil y a besoin dâune phase assez durable de dĂ©veloppement Ă©conomique capitaliste avant de pouvoir imaginer un passage au socialisme. Câest ce quâon appelle gĂ©nĂ©ralement âlâĂ©tapismeâ : il faut une Ă©tape bourgeoise, capitaliste et dĂ©mocratique avant la rupture anticapitaliste et lâinstauration dâune dĂ©mocratie socialiste.Â
Donc entre septembre 1974 et le printemps 1975, le nouveau pouvoir (et notamment le MFA) hĂ©site beaucoup sur lâorientation Ă prendre en matiĂšre Ă©conomique et sociale. Les choses sâaccĂ©lĂšrent suite Ă la tentative de coup dâEtat de Spinola le 11 mars 1975. Dans la nuit qui suit est organisĂ©e ce quâon va appeler une âAssemblĂ©e sauvageâ (ou âAssemblĂ©e rĂ©volutionnaireâ) des principaux dirigeants du MFA, qui dĂ©cident notamment de la nationalisation complĂšte des banques et des assurances portugaises. Et dans les semaines et mois qui suivent, il va y avoir des nationalisations massives dans tous les secteurs de lâĂ©conomie. Elles seront prĂ©sentĂ©es dans la Constitution votĂ©e en 1976 comme âdes conquĂȘtes irrĂ©versibles du peuple portugaisâ. La bourgeoisie se chargera dâailleurs de rappeler, des annĂ©es 1980 Ă nos jours, quâaucune conquĂȘte nâest irrĂ©versible tant quâon demeure en rĂ©gime capitaliste.Â
Les dirigeants du MFA et les principaux partis de gauche (PS et PCP) ne touchent pas au capital Ă©tranger, en partie en lien avec le coup dâEtat au Chili : ils veulent Ă©viter Ă tout prix, y compris le prix du renoncement, une intervention impĂ©rialiste directe des Etats-Unis avec une reprise en main des secteurs conservateurs de lâarmĂ©e et des nostalgiques du salazarisme. Ils ne touchent pas non plus Ă lâappartenance du Portugal Ă lâOTAN. Ă part lâextrĂȘme gauche, personne, mĂȘme pas le PC, ne revendique la sortie de lâOTAN : lâidĂ©e est de ne pas bouleverser les grands Ă©quilibres entre lâEst et lâOuest.Â
Sur le plan social, on accorde un certain nombre de droits dĂ©mocratiques, notamment le droit de grĂšve (aprĂšs la tentative de Spinola de le limiter fortement en aoĂ»t 1974), mais plus largement les libertĂ©s dâorganisation, dâexpression, de manifestation, etc. Toutes choses dont les Portugais avaient Ă©tĂ© privĂ©s depuis les annĂ©es 1920 et sans lesquelles la lutte Ă©tait devenue presque purement clandestine. Il y a la fondation progressive de services publics dâĂ©ducation et de santĂ© qui font que le Portugal connaĂźt une amĂ©lioration des conditions dâexistence et de vie presque sans Ă©quivalent, avec un pays qui passe dâindicateurs extrĂȘmement mauvais pour rejoindre les standards europĂ©ens assez rapidement. Câest en partie un legs de la rĂ©volution : ce nâĂ©tait clairement pas le projet des secteurs du capital coalisĂ©s autour de Spinola ; ce sont des concessions arrachĂ©es Ă la bourgeoisie portugaise par la classe travailleuse.Â
Il faut mesurer quâon est dans les annĂ©es 1970 et que le projet dâun capitalisme trĂšs rĂ©glementĂ©, avec une trĂšs forte intervention Ă©conomique et sociale de lâEtat, est quelque chose qui est alors trĂšs consensuel, bien au-delĂ du Parti Communiste.
Il y a Ă©galement la rĂ©forme agraire : un partage des terres dans les campagnes du Sud de Lisbonne, notamment dans lâAlentejo et le Ribatejo. Le Nord est trĂšs diffĂ©rent dans sa structure agraire. Dans le Sud ce sont des grandes propriĂ©tĂ©s latifundiaires, avec Ă©normĂ©ment de paysans sans terre et dâouvriers agricoles qui luttent pour travailler et pour vivre dignement de leur travail, pour le partage des terres ou pour la crĂ©ation de grandes coopĂ©ratives agricoles. Dans le Nord ce sont des toutes petites propriĂ©tĂ©s terriennes, avec un trĂšs fort morcellement, des gens trĂšs misĂ©reux mais trĂšs attachĂ©s Ă leurs petits lopins de terre et qui sont en gĂ©nĂ©ral beaucoup plus conservateurs et attachĂ©s Ă lâEglise catholique. La rĂ©forme agraire, Ă laquelle le MFA et le PCF Ă©taient trĂšs favorables, produit donc davantage ses effets dans le Sud.Â
Il faut mesurer quâon est dans les annĂ©es 1970 et que le projet dâun capitalisme trĂšs rĂ©glementĂ©, avec une trĂšs forte intervention Ă©conomique et sociale de lâEtat, est quelque chose qui est alors trĂšs consensuel, bien au-delĂ du Parti Communiste. Ăa inclut le Parti socialiste qui est dans un premier temps favorable Ă une grande partie des nationalisations qui ont lieu, mais mĂȘme la droite bourgeoise portugaise parle de socialisme et est dâaccord pour un certain niveau de nationalisations, ce qui paraĂźt complĂštement absurde vu nos standards en 2025. En 1974-1975, dans des secteurs de la droite, il est consensuel de penser quâil faut un fort secteur Ă©conomique Ă©tatique, et pas simplement de protection sociale. Dans le gaullisme on retrouve ce genre de prĂ©occupations.Â
Il y a donc la volontĂ© dâaller vers une forme de capitalisme dâĂtat, dont une partie de la gauche pense que ça pourrait ouvrir, dans une deuxiĂšme Ă©tape, vers le socialisme, câest-Ă -dire vers quelque chose qui ressemblerait Ă un pouvoir des travailleurs sur lâĂ©conomie et la sociĂ©tĂ©. Mais pour certains on sent bien que la vision du socialisme se ramĂšne Ă une Ă©tatisation sans pouvoir des travailleurs, sans autogestion, loin dâune appropriation sociale ou populaire de lâĂ©conomie, des moyens de production et dâĂ©change.
Pour qualifier le MFA, vous utilisez la notion de Gramsci de âcĂ©sarismeâ. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ?Â
Oui je parle de cĂ©sarisme collectif, moins pour dĂ©signer le MFA en tant que tel que le type de pouvoir, transitoire et exceptionnel, quâil va exercer Ă partir de septembre 1974 et jusquâen 1976 (pas totalement sans partage puisque les partis politiques vont aussi jouer un rĂŽle), à bonne distance dâune dĂ©mocratie de type parlementaire. GĂ©nĂ©ralement le cĂ©sarisme dĂ©signe le pouvoir dâun homme â un CĂ©sar ou un Bonaparte â sâappuyant sur une lĂ©gitimitĂ© charismatique. Ici câest une organisation qui joue ce rĂŽle en sâappuyant sur le prestige du 25 avril, associĂ© au fait dâavoir renversĂ© une dictature cinquantenaire.
GĂ©nĂ©ralement le cĂ©sarisme dĂ©signe le pouvoir dâun homme â un CĂ©sar ou un Bonaparte â sâappuyant sur une lĂ©gitimitĂ© charismatique. Ici câest une organisation qui joue ce rĂŽle en sâappuyant sur le prestige du 25 avril, associĂ© au fait dâavoir renversĂ© une dictature cinquantenaire.
Le cĂ©sarisme Ă©merge, nous dit Gramsci (ndlr : intellectuel et dirigeant communiste italien dans les annĂ©es 1920-1930), lorsquâaucune des grandes classes sociales fondamentales aux intĂ©rĂȘts antagonistes â la bourgeoisie ou la classe travailleuse â nâont la capacitĂ© de sâimposer politiquement lâune Ă lâautre. Dans le Portugal de 1974-75, la bourgeoisie est trĂšs affaiblie par la chute du rĂ©gime, la fracturation de lâEtat, lâaffaiblissement des appareils rĂ©pressifs et le dĂ©part de Spinola. Elle est politiquement trĂšs faible, ce qui ne veut pas dire quâelle ne disposerait plus du pouvoir Ă©conomique.Â
De lâautre cĂŽtĂ©, la classe travailleuse connaĂźt une progression, notamment parce quâelle accroĂźt trĂšs fortement ses capacitĂ©s dâorganisation : le Parti communiste passe de quelques milliers de militants Ă 100 000 un an plus tard, les organisations syndicales connaissent une croissance exponentielle, la gauche rĂ©volutionnaire se dĂ©veloppe aussi rapidement, etc. Mais ce prolĂ©tariat nâest pas en capacitĂ© Ă ce stade â en tout cas il ne le dĂ©montre pas pratiquement â de prendre le pouvoir.Â
Le cĂ©sarisme Ă©merge, nous dit Gramsci, lorsquâaucune des grandes classes sociales fondamentales aux intĂ©rĂȘts antagonistes â la bourgeoisie ou la classe travailleuse â nâont la capacitĂ© de sâimposer politiquement lâune Ă lâautre.
Le pouvoir du MFA Ă©merge sur cet Ă©quilibre des forces entre une bourgeoisie affaiblie et un prolĂ©tariat qui nâest pas encore capable de conquĂ©rir le pouvoir et de transformer la sociĂ©tĂ© dans un sens anticapitaliste, socialiste. Gramsci disait aussi que le cĂ©sarisme pouvait avoir un rĂŽle rĂ©actionnaire ou progressiste. Dans les conditions de 1974-1975 le MFA va jouer un rĂŽle progressiste : câest lui qui permet de marginaliser Spinola et de nĂ©gocier lâindĂ©pendance immĂ©diate des colonies, quâon nâaille pas vers une constitution de type bonapartiste comme lâavait imaginĂ© Spinola avec un faible niveau de droits dĂ©mocratiques, câest lui qui, avec une bonne partie des organisations ouvriĂšres, pousse dans le sens des nationalisations et donc vers la rupture avec le pouvoir des grandes entreprises monopolistiques portugaises.Â
LâAUTO-ORGANISATION : UNE DIMENSION PHARE MAIS OUBLIĂE DE LA RĂVOLUTION PORTUGAISE
Ce que votre livre montre câest que bien que la rĂ©volution portugaise ait dĂ©marrĂ© par une rĂ©volution par le haut, depuis lâarmĂ©e, trĂšs vite des formes dâauto-organisation populaires se mettent en place. Comment ça se manifeste concrĂštement ?Â
Câest ce Ă quoi quâon reconnaĂźt un processus rĂ©volutionnaire ou une situation prĂ©-rĂ©volutionnaire : une progression rapide de lâauto-organisation des classes populaires au sens large, qui incluent les travailleurs des villes, pour lâessentiel des ouvriers et ouvriĂšres (qui sont nombreux du fait de lâarrivĂ©e de beaucoup de capitaux impĂ©rialistes Ă©trangers dans les annĂ©es 1960 qui ont stimulĂ© lâindustrie au Portugal) mais aussi des employĂ©-es (des banques et des assurances par exemple), la paysannerie pauvre (les ouvriers/Ăšres agricoles), les Ă©tudiant-esâŠÂ
Câest ce Ă quoi quâon reconnaĂźt un processus rĂ©volutionnaire ou une situation prĂ©-rĂ©volutionnaire : une progression rapide de lâauto-organisation des classes populaires au sens large
Pour prendre un point de comparaison : en France ces 10 derniĂšres annĂ©es la combativitĂ© sâest manifestĂ©e surtout Ă travers des manifestations de masse, comme pendant le mouvement sur les retraites, mais avec un faible niveau de grĂšve et mĂȘme quand il y a des grĂšves avec un faible niveau dâauto-organisation (peu dâassemblĂ©es gĂ©nĂ©rales ou peu suivies, gĂ©nĂ©ralement pas de comitĂ© de grĂšve Ă©lu par les travailleurs en grĂšve, etc.).Â
Auto-organisation veut dire que les travailleurs dans leurs entreprises prennent le contrĂŽle de leurs mobilisations, crĂ©ent des comitĂ©s dans lesquels ils et elles dĂ©cident. Au Portugal en 1974-1975 on appelle ça des âcommissionsâ (de travailleurs, dâhabitants, etc.) dans lesquelles on rĂ©flĂ©chit collectivement, on Ă©labore et on dĂ©cide sur les revendications, les formes de luttes et les mĂ©thodes dâaction permettant dâobtenir satisfaction. On ne dĂ©lĂšgue pas tout le pouvoir Ă un certain nombre de reprĂ©sentants syndicaux non-Ă©lus et non-contrĂŽlĂ©s par les travailleurs qui vont ensuite nĂ©gocier avec la direction. Il y a une pratique dâintervention directe, dâauto-activitĂ© des travailleurs qui vont en assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale, dĂ©battent, votent des propositions, Ă©lisent des dĂ©lĂ©guĂ©s.Â
Auto-organisation veut dire que les travailleurs dans leurs entreprises prennent le contrĂŽle de leurs mobilisations, crĂ©ent des comitĂ©s dans lesquels ils et elles dĂ©cident. Au Portugal en 1974-1975 on appelle ça des âcommissionsâ (de travailleurs, dâhabitants, etc.)
On voit cette auto-organisation se manifester dans les entreprises mais aussi dans les quartiers populaires et les bidonvilles. Il y avait beaucoup de bidonvilles dans le Portugal de 1974-1975, notamment Ă Lisbonne et autour de Lisbonne, Ă Porto, dans les grandes villes. Câest liĂ© Ă la misĂšre quâil y avait Ă la campagne sous la dictature qui a produit lâĂ©migration de masse vers la France en particulier mais aussi lâexode rural vers les villes et les bidonvilles.Â
DĂšs les semaines qui suivent le 25 avril 1974, dans ces bidonvilles les gens sâorganisent, dĂ©cident collectivement par exemple de prendre possession dâun certain nombre de logements vides, des logements qui viennent tout juste dâĂȘtre construits ou encore des logements laissĂ©s vacants par des cadres de la dictature qui ont fui le pays. Les organisations dâextrĂȘme gauche prennent aussi dâailleurs possession dâun certain nombre de logements pour y installer leurs quartiers gĂ©nĂ©raux, leurs siĂšges.Â
DĂšs les semaines qui suivent le 25 avril 1974, dans ces bidonvilles les gens sâorganisent, dĂ©cident collectivement par exemple de prendre possession dâun certain nombre de logements vides
Il y a eu un article de MickaĂ«l Correia dans MĂ©diapart lâannĂ©e derniĂšre pour les 50 ans de la rĂ©volution portugaise oĂč on apprend que des crĂšches qui avaient Ă©tĂ© créées en 1974-1975 sous une forme auto-organisĂ©e existaient encore. On prend possession dâun lieu car la garde des enfants est un enjeu fondamental pour les familles et en particulier pour les mĂšres. On essaye de rĂ©soudre collectivement par le bas cette question.
Il y aussi lâauto-organisation dans les campagnes qui progresse Ă©normĂ©ment Ă partir de lâĂ©tĂ© 1975 et qui met en cause le pouvoir des grands propriĂ©taires terriens qui sous-exploitent Ă©normĂ©ment les terres ce qui crĂ©e un sous-emploi Ă©norme pour les ouvriers agricoles qui, toute une partie de lâannĂ©e, ne travaillent pas et sont privĂ©s de revenus.Â
Il y aussi lâauto-organisation dans les campagnes qui progresse Ă©normĂ©ment Ă partir de lâĂ©tĂ© 1975 et qui met en cause le pouvoir des grands propriĂ©taires terriens
Le dernier secteur dans lequel se dĂ©veloppe lâauto-organisation vers la fin du processus, Ă lâautomne 1975, qui sans doute amĂšne le nouveau pouvoir et notamment lâaile droite du MFA, le PS ainsi que les Ă©lites traditionnelles, Ă reprendre le contrĂŽle : câest dans lâarmĂ©e. JusquâĂ lâautomne 1975, les soldats ont continuĂ© Ă respecter la discipline militaire et le prestige des capitaines qui avaient fait tomber la dictature et ne ressentaient pas le besoin de former leurs propres comitĂ©s de soldats. On doit se souvenir que lâun des Ă©lĂ©ments fondamentaux de la rĂ©volution russe, ce sont les soviets de soldats ; sans eux il nây a pas de rĂ©volution bolchevique en octobre.
Une des faiblesses de la rĂ©volution portugaise du point de vue socialiste et de la transformation rĂ©volutionnaire, câest le caractĂšre tardif de cette auto-organisation des soldats. Elle arrive en septembre-octobre 1975 oĂč lâon voit la fondation des SUV (Soldats Unis Vaincront) qui se manifestent de maniĂšre autonomes vis-Ă -vis des capitaines et de la hiĂ©rarchie militaire, participent Ă des manifestations avec leurs uniformes et leurs armes, se lient avec les secteurs les plus avancĂ©s des mouvements populaires. Ăa change la donne car les soldats ont des armes et, sâils sâauto-organisent dans un sens rĂ©volutionnaire, cela pourrait modifier les rapports de forces sociaux et politiques, en donnant plus de consistance au mot dâordre de âpouvoir populaireâ qui Ă©tait mis en avant depuis des mois par la gauche rĂ©volutionnaire.Â
Le point culminant de lâauto-organisation, câest âlâĂ©tĂ© chaudâ (Ă©tĂ© 1975), quâest ce quâon dĂ©signe par lĂ ?Â
Câest le moment oĂč il y a le plus de rĂ©cupĂ©rations dâentreprises par des travailleurs en lutte car un certain nombre de propriĂ©taires dâusine, effrayĂ©s par la dynamique rĂ©volutionnaire, fuient alors Ă lâĂ©tranger, ou parce que lâentreprise connaĂźt des difficultĂ©s dâapprovisionnement ou ce genre de choses. Les salariĂ©s reprennent possession de lâoutil de travail dans pas mal de secteurs, gĂ©nĂ©ralement au dĂ©part sur une base dĂ©fensive, pour continuer Ă faire tourner lâusine.Â
Dans les campagnes du Sud, il y a la reprise des terres aux grands propriĂ©taires terriens qui sont partis en Espagne franquiste ou ailleurs, et des formes dâauto-gestions avancĂ©es, de contrĂŽle par les ouvriers de la production, de formation dâunitĂ©s collectives de production, etc.Â
Câest donc un moment de forte polarisation sociale et politique parce que du cĂŽtĂ© du mouvement rĂ©volutionnaire il y a ces initiatives populaires par en bas qui effraient les bourgeois et les petits-bourgeois, et de lâautre cĂŽtĂ© ça sâagite beaucoup dans le Nord et le Centre du pays contre la gauche et le mouvement communiste. Sous lâinfluence des Ă©lites traditionnelles et de lâEglise catholique qui avaient soutenu jusquâau bout la dictature, on prend dâassaut les siĂšges du parti de gauche.Â
Il y a des images dâarchives assez incroyables oĂč lâon voit des masses de gens qui viennent brĂ»ler des siĂšges du Parti Communiste dans des villes du Nord, ce qui ressemble au mode opĂ©ratoire des milices fascistes (dites âsquadristesâ) dans lâItalie des annĂ©es 1920, quand elles allaient dans les campagnes ou dans certaines petites villes pour dĂ©loger un maire socialiste, brĂ»ler une maison du peuple ou lâimprimerie du Parti socialiste, intimider, agresser ou tuer des militants ouvriers (socialistes, communistes ou anarchistes), etc. On a ce genre de scĂšnes qui se multiplient.Â
On dit Ă ces populations que les communistes veulent faire un coup dâEtat, imposer une dictature totalitaire sur le modĂšle des pays de lâEst, et surtout leur prendre leurs petits lopins de terre. Dans ces campagnes, beaucoup de gens sont trĂšs attachĂ©s Ă la petite propriĂ©tĂ© terrienne et voient le PCP et la gauche rĂ©volutionnaire comme une menace existentielle, et cela alimente cette rĂ©action contre-rĂ©volutionnaire Ă partir de lâĂ©tĂ© et de lâautomne 1975.Â
Cette rĂ©volution a aussi Ă©tĂ© une rĂ©volution paysanne. Est-ce que vous pouvez nous parler de comment les paysans se sont organisĂ©s et avec quelles revendications ?Â
Leur principale revendication, câĂ©tait de donner la terre Ă ceux qui la travaillent, tout simplement. La chose contre laquelle luttaient le plus les paysans sans terre, les ouvriers agricoles, câĂ©tait le sous-emploi : sous la dictature, ils travaillaient quelques mois dans lâannĂ©e et nâavaient pas le reste de lâannĂ©e de moyens de subsistance. Câest ce qui faisait que beaucoup de jeunes partaient Ă la ville sâagglutiner dans les bidonvilles, ou Ă©migraient (notamment vers la France). Leur problĂšme fondamental câĂ©tait lâexploitation de la terre, reprendre ces terres pour les exploiter de maniĂšre plus productive, avoir du boulot et vivre dignement de son boulot.Â
La chose contre laquelle luttaient le plus les paysans sans terre, les ouvriers agricoles, câĂ©tait le sous-emploi : sous la dictature, ils travaillaient quelques mois dans lâannĂ©e et nâavaient pas le reste de lâannĂ©e de moyens de subsistance.
Le MFA et le Parti Communiste qui veulent moderniser lâappareil de production agricole portugais prennent le parti de la rĂ©forme agraire, donc dâun dĂ©mantĂšlement de la grande propriĂ©tĂ© latifundiaire, dĂ©fendent le partage des terres et les ouvriers sans terre qui occupent les terres. On a une force de maintien de lâordre (créée Ă lâautomne 74 par le MFA pour supplĂ©er aux forces de rĂ©pression traditionnelles mais dĂ©lĂ©gitimĂ©es par leur rĂŽle dans la dictature), le COPCON, qui est appelĂ© lors des occupations de terres. Or quand les militaires du COPCON arrivent, gĂ©nĂ©ralement ils donnent raison non pas aux propriĂ©taires mais aux paysans pauvres : ils nâempĂȘchent gĂ©nĂ©ralement pas lâoccupation et lâautogestion mais vont dans bien des cas au contraire les soutenir face aux propriĂ©taires terriens pour nĂ©gocier une solution favorable aux paysans et au dĂ©veloppement de la production agricole.Â
Ces paysans sont influencĂ©s par le Parti Communiste qui est implantĂ© de longue date dans lâAlentejo (principale rĂ©gion agricole du sud). Il y a donc une coalition dâintĂ©rĂȘts qui se crĂ©e avec le MFA dont lâenjeu est le dĂ©veloppement Ă©conomique. Le rĂ©sumĂ© du projet du MFA câĂ©tait âDĂ©mocratiserâ (restaurer les libertĂ©s dĂ©mocratiques), âDĂ©coloniserâ et âDĂ©velopperâ. DĂ©velopper Ă©tait aussi vu comme un moyen de favoriser lâindĂ©pendance du pays. Et câest en partie ce qui sâest passĂ© : la production agricole a progressĂ© assez nettement, notamment dans les secteurs socialisĂ©s du Sud, elle sâest rationalisĂ©e par lâintermĂ©diaire de la rĂ©forme agraire et de lâintervention des paysans pour leurs propres intĂ©rĂȘts.Â
LA BOURGEOISIE CONTRE LA RĂVOLUTIONÂ
Vous dites que Spinola, qui prĂ©side le Portugal dans lâimmĂ©diat aprĂšs rĂ©volution, reprĂ©sente la bourgeoisie. Pourquoi la bourgeoisie lĂąche-t-elle la dictature ? Quâest-ce quâelle lui reproche ?Â
Elle lui reprochait des guerres coloniales sans fin qui engloutissaient une grande partie des ressources de lâEtat, ce qui fait quâil nâĂ©tait pas capable de faciliter le dĂ©veloppement capitaliste portugais. Donc pour certains secteurs du capital portugais il y avait un dilemme : maintenir leurs intĂ©rĂȘts dans les colonies tout en en finissant avec ces guerres mais en trouvant des nouvelles formes politiques permettant de continuer dâassurer leur mainmise en particulier sur lâAngola et le Mozambique (la GuinĂ©e avait moins dâintĂ©rĂȘt pour eux).Â
Pour certains secteurs du capital portugais il y avait un dilemme : maintenir leurs intĂ©rĂȘts dans les colonies, tout en en finissant avec ces guerres, mais en trouvant des nouvelles formes politiques permettant de continuer dâassurer leur mainmise en particulier sur lâAngola et le Mozambique
Par ailleurs, les secteurs les plus internationalisĂ©s de la bourgeoisie portugaise avaient la volontĂ© de diversifier leurs investissements et leurs activitĂ©s, en sâintĂ©grant davantage Ă lâespace Ă©conomique europĂ©en qui Ă©merge alors et qui va de fait se dĂ©velopper dans les dĂ©cennies suivantes.Â
On sent bien dans une partie de la bourgeoisie que le pays a besoin dâune forme de modernisation sous tous ses aspects et quâune dĂ©mocratie de type parlementaire ou libĂ©rale nâest pas forcĂ©ment lâennemi des intĂ©rĂȘts capitalistes, quâon peut Ă la fois dĂ©fendre ces intĂ©rĂȘts et avoir une dĂ©mocratie en partie de façade, obtenir une modernisation du systĂšme Ă©ducatif permettant dâavoir des travailleurs plus productifs, davantage de ressources de lâEtat pour soutenir le dĂ©veloppement capitaliste plutĂŽt que de les consacrer aux dĂ©penses militaires, etc.Â
Les secteurs les plus internationalisĂ©s de la bourgeoisie portugaise avaient la volontĂ© de diversifier leurs investissements et leurs activitĂ©s, en sâintĂ©grant davantage Ă lâespace Ă©conomique europĂ©en
Par rapport aux dictatures fascistes italienne et allemande, la dictature salazariste avait une dimension trĂšs rĂ©actionnaire, tournĂ©e vers un passĂ© mythifiĂ©. Salazar ne souhaitait par exemple absolument pas un dĂ©veloppement industriel important. Il avait une vision du monde largement empruntĂ©e aux milieux traditionalistes de type Action Française : retour en arriĂšre, vision trĂšs âarchaĂŻqueâ de la sociĂ©tĂ©, trĂšs paysanne, trĂšs rurale⊠CâĂ©tait ça son modĂšle de sociĂ©tĂ© et non pas une sociĂ©tĂ© urbanisĂ©e, industrialisĂ©e, scolarisĂ©e, etc. Il a poussĂ© Ă fond pour refuser lâindustrialisation, la scolarisation de masse, etc.Â
Câest en raison des guerres coloniales que les capitaux impĂ©rialistes Ă©trangers sont beaucoup entrĂ©s dans le pays et ont impulsĂ© un dĂ©collage industriel qui a créé une nouvelle classe ouvriĂšre, plus jeune et sans les expĂ©riences de dĂ©faite des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, celle prĂ©cisĂ©ment qui va faire la rĂ©volution de 74-75. Le Portugal avait besoin de recettes fiscales pour soutenir la guerre, acheter des armes, etc. ils ont donc Ă©tĂ© contraints dâouvrir leur Ă©conomie davantage, ce que ne voulait pas Salazar auparavant. Cela a aussi dĂ©veloppĂ© de nouveaux secteurs du capital qui aspiraient Ă autre chose que le statu quo Ă©conomique quâavait connu le Portugal pendant les dĂ©cennies prĂ©cĂ©dentes.Â
Vous dites que lâobjectif de Spinola â qui va Ă©chouer â câest de mettre en place un rĂ©gime bonapartiste qui lâaiderait Ă mater la contestation sociale, et que pour se faire il veut sâinspirer de De Gaulle et de la Ve RĂ©publique. Quâest-ce quâon entend par âbonapartismeâ et pourquoi la Ve RĂ©publique inspire Spinola ?Â
Câest un homme dâarmĂ©e comme le GĂ©nĂ©ral De Gaulle et il se dit quâil pourrait peut-ĂȘtre avoir le mĂȘme destin. De Gaulle lui mĂȘme nâĂ©tait pas un homme de gauche : il avait Ă©tĂ© un lecteur assidu du journal de lâAction française, trĂšs certainement antisĂ©mite, raciste et xĂ©nophobe si on suit les dĂ©clarations qui lui sont prĂȘtĂ©es par son conseiller Peyrefitte. Spinola peut imaginer quâau Portugal il va pouvoir incarner ce genre de figure : conservatrice, autoritaire mais modernisatrice.Â
Le bonapartisme se prĂȘte tout Ă fait Ă sa vision du monde : derriĂšre des dĂ©clarations de façade dâapologie de la dĂ©mocratie voire mĂȘme du socialisme, il pense quâil faut quâil y ait un chef dans la famille, dans lâentreprise et Ă la tĂȘte de lâEtat, et tant mieux si ce chef est un militaire, et si ce chef câest lui. Une constitution de type Ve RĂ©publique, prĂ©sidentielle ou semi-prĂ©sidentielle, est parfaite car elle accorde beaucoup de pouvoir Ă lâExĂ©cutif : pouvoir dĂ©clarer la guerre sans contrĂŽle du Parlement, pouvoir dissoudre lâAssemblĂ©e nationale, pouvoir dĂ©clarer lâĂ©tat de siĂšge ou lâĂ©tat dâurgence⊠Tout un ensemble de prĂ©rogatives quâon ne trouve pas en gĂ©nĂ©ral dans les dĂ©mocraties strictement parlementaires.Â
Câest donc vers ce type de rĂ©gime quâil tend ce qui devrait lui permettre deux choses :Â
- imposer par le haut une solution nĂ©ocoloniale. Sa vision câest quâil faut un Commonwealth ou une Françafrique Ă la portugaise, câest-Ă -dire maintenir les colonies africaines sous la domination Ă©conomique portugaise sans quâil y ait de domination politique directe.Â
- rĂ©gler la question sociale au Portugal. Il voit la montĂ©e du mouvement grĂ©viste au printemps 74 et veut rĂ©gler la question par des dispositions juridiques et rĂ©glementaires, dâoĂč la loi anti-grĂšve dâaoĂ»t 1974 qui ne sera jamais vraiment appliquĂ©e du fait de lâintensitĂ© des luttes populaires et de la fracturation des appareils de rĂ©pression.Â
Quel a Ă©tĂ© le rĂŽle de lâEglise catholique durant ce processus ?
LâEglise catholique comme une bonne partie des Ă©lites portugaises cherchent Ă sâadapter au nouveau cours tout en soutenant en sous-main les forces les moins radicales, notamment Spinola dans un premier temps en lien avec le capital monopoliste portugais. Ils vont mĂȘme Ă lâautomne 1975 dĂ©velopper des formes dâalliances avec le Parti Socialiste, puisquâil sâagit de discuter avec toutes les forces capables de mettre un coup dâarrĂȘt Ă la dynamique rĂ©volutionnaire. Mais dans un premier temps lâidĂ©e est certainement pour eux de laisser passer lâorage, de chercher des relais sur la scĂšne politique, y compris chez des gens qui ne sont pas au dĂ©part leur tasse de thĂ©, comme Mario Soares, principal dirigeant du Parti Socialiste.Â
LâĂglise Ă©tait le principal appareil idĂ©ologique du rĂ©gime : elle Ă©tait prĂ©sente dans le moindre village.
LâĂglise Ă©tait le principal appareil idĂ©ologique du rĂ©gime : elle Ă©tait prĂ©sente dans le moindre village. Le sermon du prĂȘtre le dimanche donnait la ligne de lâEglise en tant que pilier du rĂ©gime (avec lâarmĂ©e et le grand patronat). Donc pendant le processus elle va jouer un rĂŽle contre-hĂ©gĂ©monique vis-Ă -vis du MFA, de la gauche et des mouvements populaires. Câest en partie elle qui, Ă lâĂ©tĂ© et lâautomne 1975, va orienter les masses populaires, notamment paysannes, du centre et du nord du pays, contre le mouvement rĂ©volutionnaire, contre le PCP notamment.Â
Mais dans lâEglise, pendant la dictature comme dans dâautres situations historiques dâoppression, il y a aussi eu des Justes qui ont plaidĂ© pour le peuple, pour la dĂ©mocratie et contre les guerres coloniales. Il y a des membres de lâEglise, au niveau le plus bas de la hiĂ©rarchie ecclesiastique mais aussi quelques dirigeants (comme lâĂ©vĂȘque de Porto Antonio Ferreira Gomes), qui ont critiquĂ© explicitement le rĂ©gime. Certains ont pris le parti de la rĂ©volution, comme il y eut en France des curĂ©s du cĂŽtĂ© de la RĂ©volution française, ou encore des cathos de gauche au PSU et dans lâextrĂȘme-gauche en France (câest sans doute moins le cas aujourdâhui). Sans mĂȘme parler de la thĂ©ologie de la libĂ©ration en AmĂ©rique latine.Â
LE RĂLE DU PARTI COMMUNISTE ET DU PARTI SOCIALISTE
Le Parti communiste, vous le montrez, joue un rĂŽle assez ambigu et finalement assez conservateur. En allant jusquâĂ critiquer la grĂšve et les demandes trop ambitieuses. Câest pas la premiĂšre fois : on avait vu la mĂȘme chose en France en 1945 avec Thorez, puis encore en 1968, on lâa vu aussi justement pendant la rĂ©volution chilienne, aujourdâhui le PCF est encore dans une phase assez conservatrice. Comment ça se fait, puisquâon attendrait dâun parti communiste, surtout fraĂźchement rĂ©autorisĂ©, quâil soit plutĂŽt Ă lâavant-garde rĂ©volutionnaire ? Est-ce que ça provient dâune analyse dâun rapport de force dĂ©favorable ? Est-ce que câest une remontĂ©e de la volontĂ© populaire qui ne voulait pas aller plus loin ? Est-ce que câest une vision quâon appelle âĂ©tapisteâ de la rĂ©volution ? Ou est-ce quâil poursuivait son propre agenda ?Â
Il y a plusieurs Ă©lĂ©ments.Â
Le Parti Communiste Portugais Ă©tait au sein des partis communistes europĂ©ens, avec le Parti Communiste Grec, un des plus stalinisĂ©s, un des plus sous la fĂ©rule de lâUnion SoviĂ©tique. Son principal dirigeant, un personnage trĂšs connu au Portugal, une des personnalitĂ©s politiques les plus importantes du XXe siĂšcle dans le pays, Ă©tait Ălvaro Cunhal. Il a un aspect hĂ©roĂŻque : il a Ă©tĂ© enfermĂ© un bon bout de temps pendant la dictature avant de sâĂ©vader de prison de maniĂšre assez rocambolesque avec quelques autres militants et dirigeants communistes. Il a vĂ©cu longtemps Ă lâEst, Ă Moscou et en RĂ©publique tchĂšque. Il a Ă©tĂ© formĂ© politiquement par la ligne stratĂ©gique qui Ă©tait celle des partis communistes depuis les annĂ©es 1930, celle des âfronts populairesâ, qui consistait en une alliance dĂ©mocratique, anti-monopoliste et antifasciste, avec des secteurs de la petite et moyenne bourgeoisie contre le grand capital monopoliste.
Le Parti Communiste Portugais Ă©tait au sein des partis communistes europĂ©ens, avec le Parti Communiste Grec, un des plus stalinisĂ©s, un des plus sous la fĂ©rule de lâUnion SoviĂ©tique.
Leur idĂ©e câest ça : face Ă une dictature fasciste ou juste aprĂšs la chute de celle-ci il faut faire des alliances avec les partis qui reprĂ©sentent la bourgeoisie pour assurer la transition vers une dĂ©mocratie bourgeoise qui permettra, dans un second temps, de poser la question du socialisme. Le Parti Communiste Portugais, comme le Parti Communiste Français aprĂšs 1945, entre donc dans une coalition gouvernementale dans laquelle on retrouve des forces de droite avec lesquelles il ne partage Ă©videmment pas le mĂȘme projet de sociĂ©tĂ©. Il pense quâil faut consolider les acquis dĂ©mocratiques et la sortie de la dictature, et ne pas risquer de braquer la petite et moyenne bourgeoisie qui pourrait ĂȘtre tentĂ©e par un coup dâEtat pour rĂ©tablir le rĂ©gime antĂ©rieur ou Ă©tablir une nouvelle dictature.Â

Il y a ensuite ce que tu as dit, âlâĂ©tapismeâ. LâidĂ©e que le Portugal ne serait pas prĂȘt pour une rĂ©volution de type socialiste, que ce qui serait Ă lâordre du jour câest uniquement une rĂ©volution dĂ©mocratique bourgeoise. Dans le cas particulier du Portugal, lâappareil productif est archaĂŻque et dĂ©pendant des capitaux impĂ©rialistes Ă©trangers, ce qui fait que cette phase devrait ĂȘtre durable pour avoir un dĂ©veloppement industriel, technique, Ă©ducatif, scientifique, politique⊠Il faudrait avoir une longue phase de dĂ©mocratie parlementaire permettant au Parti Communiste de se dĂ©velopper avant de prendre le pouvoir et opĂ©rer une forme de rupture anticapitaliste.Â
Cette ligne, que le parti a thĂ©orisĂ©e dans des documents stratĂ©giques des annĂ©es 1960 Ă©crits par Ălvaro Cunhal, va se cogner au rĂ©el qui nâest pas trĂšs Ă©tapiste, car le rĂ©el ici câest la lutte des classes. Quelques semaines aprĂšs le 25 avril, le plus grand mouvement grĂ©viste de lâhistoire du Portugal Ă©merge et les travailleurs nâont pas envie de sâen tenir aux revendications minimales que le PCP met en avant pour ne pas effrayer la petite et moyenne bourgeoisie. On a des travailleurs des grandes, moyennes et petites entreprises qui veulent des augmentations beaucoup plus importantes de salaires, des semaines de congĂ©s payĂ©s, qui veulent avoir leur mot Ă dire sur les dĂ©cisions prises par et pour lâentreprise. Il y a une aspiration, dans des secteurs significatifs notamment des grandes entreprises industrielles (mĂ©tallurgie, construction navaleâŠ) Ă aller plus vite que ce que considĂšre comme raisonnable le Parti communiste Ă ce moment-lĂ .Â
Quelques semaines aprĂšs le 25 avril, le plus grand mouvement grĂ©viste de lâhistoire du Portugal Ă©merge et les travailleurs nâont pas envie de sâen tenir aux revendications minimales que le PCP met en avant pour ne pas effrayer la petite et moyenne bourgeoisie.
Dans les campagnes câest un peu diffĂ©rent : le Parti communiste joue un rĂŽle plus actif et dynamique car il perçoit ces luttes comme ancrĂ©es dans cet agenda dĂ©mocratique. Il ne perçoit pas le partage des terres et la rĂ©forme agraire comme un passage au socialisme mais comme une dimension de la rĂ©volution dĂ©mocratique. Ces luttes paysannes sâopposent aux grands propriĂ©taires terriens qui sont une des fractions du capital monopoliste quâil faut briser en faisant alliance avec des secteurs de la petite et moyenne bourgeoisie.Â
Mais dans les villes, le Parti communiste sâaffronte dâemblĂ©e, dĂšs le mois de mai 1974 et de plus en plus durement Ă mesure que la dynamique rĂ©volutionnaire se dĂ©veloppe, avec des commissions de travailleurs et des organisations dâextrĂȘme gauche qui poussent Ă lâauto-organisation, Ă des revendications plus avancĂ©es, au pouvoir populaire.Â
Une des singularitĂ©s du bolchĂ©visme en Russie câest de dire, non pas quâon peut sauter lâĂ©tape dĂ©mocratique bourgeoise, mais que dans les pays dominĂ©s par lâimpĂ©rialisme ou dĂ©pendant de lâimpĂ©rialisme, cette Ă©tape tend Ă fusionner avec lâĂ©tape socialiste-prolĂ©tarienne.
Il faut noter que la ligne du Parti communiste portugais est alors en rupture avec le parti bolchevique de 1917 dont il se prĂ©tend le continuateur car une des lignes de LĂ©nine quand il revient en Russie en avril 1917 câest prĂ©cisĂ©ment de refuser la participation gouvernementale et de stimuler lâopposition populaire au gouvernement de coalition de classe, alors que le Parti Communiste Portugais dĂ©cide de participer au gouvernement tout le long du processus rĂ©volutionnaire, y compris aprĂšs le coup dâarrĂȘt de novembre 1975 qui le marginalise. Il joue tout au long de la pĂ©riode un rĂŽle de tampon entre les luttes des ouvriers, le MFA et le gouvernement, ce qui Ă©tait contraire Ă la ligne des communistes pendant la rĂ©volution russe.
Une des singularitĂ©s du bolchĂ©visme en Russie câest de dire, non pas quâon peut sauter lâĂ©tape dĂ©mocratique bourgeoise, mais que dans les pays dominĂ©s par lâimpĂ©rialisme ou dĂ©pendant de lâimpĂ©rialisme, cette Ă©tape tend Ă fusionner avec lâĂ©tape socialiste-prolĂ©tarienne. Pourquoi ? Car la bourgeoisie de ces pays est trop faible politiquement, trop peu autonome, pour aller au bout des tĂąches dĂ©mocratiques. Il faut donc que le prolĂ©tariat et ses organisations prennent en charge cette dimension dĂ©mocratique mais en lâarticulant Ă une dimension anticapitaliste.Â
Cette ligne ne sera pas celle du Parti Communiste Portugais alors que, je le dis dans le livre, câĂ©tait la seule organisation qui avait lâimplantation et la reconnaissance au sein de la classe ouvriĂšre, du fait de son rĂŽle hĂ©roĂŻque pendant la dictature, pour mener le prolĂ©tariat du Portugal vers une rĂ©volution socialiste.  Â
AprĂšs Spinola on a le socialiste Mario Soares. Pire encore que le Parti communiste, on a le Parti Socialiste. Ce que vous expliquez câest que le Parti socialiste est trĂšs Ă gauche dans le discours, mais va ĂȘtre trĂšs conservateur dans la pratique. ConcrĂštement quel a Ă©tĂ© le rĂŽle des socialistes ?Â
Toute rĂ©volution multiplie les faux amis. On lâa vu pendant la RĂ©volution française, la Commune de Paris, les rĂ©volutions tunisienne et Ă©gyptienne⊠On voit des personnages se retourner une premiĂšre fois en faveur de la rĂ©volution puis une deuxiĂšme fois contre la rĂ©volution.
Du fait de la dictature, le Parti Socialiste nâexistait quasiment plus avant le 25 avril
Du fait de la dictature, le Parti Socialiste nâexistait quasiment plus avant le 25 avril, si ce nâest sous la forme de quelques intellectuels et avocats mais sans aucune implantation dans la sociĂ©tĂ© portugaise, en particulier dans les classes dominĂ©es. Il avait pu en avoir une dans les annĂ©es 1920 et 1930 mais avait Ă©tĂ© complĂštement dĂ©cimĂ© par la dictature. Il est recréé trĂšs tardivement quelques mois avant la rĂ©volution avec le soutien du SPD allemand qui va beaucoup appuyer le Parti Socialiste Portugais, y compris financiĂšrement, pendant le processus rĂ©volutionnaire.Â
Il va coaliser des forces assez hĂ©tĂ©rogĂšnes. La gauche du PS, assez forte, part prĂ©cocement (aprĂšs le 1er congrĂšs de fin 1974), ce qui est peut-ĂȘtre une mauvaise dĂ©cision stratĂ©gique car elle aurait pu batailler en interne et ancrer davantage le parti Ă gauche. Ce parti va tenir une ligne trĂšs Ă gauche en parole, par exemple quand Soares fait des discours dans la ceinture industrielle de Lisbonne qui est trĂšs Ă gauche. Il se dote dâun programme qui mentionne lâobjectif de la sociĂ©tĂ© sans classe, la fin de lâexploitation de lâhomme par lâhomme, etc., des choses quâon ne trouve plus du tout dans la rhĂ©torique socialiste portugaise ou française aujourdâhui. Dans le mĂȘme temps, dans le Nord, il ne tient pas du tout le mĂȘme discours.Â
La gauche du PS, assez forte, part prĂ©cocement (aprĂšs le 1er congrĂšs de fin 1974), ce qui est peut-ĂȘtre une mauvaise dĂ©cision stratĂ©gique car elle aurait pu batailler en interne et ancrer davantage le parti Ă gauche.
Dans la premiĂšre sĂ©quence de la rĂ©volution portugaise, il joue un rĂŽle progressiste sur la question des colonies. Mario Soares en tant que Ministre des affaires Ă©trangĂšres appuie avec le MFA pour lâindĂ©pendance des colonies. Mais sur les questions Ă©conomiques et sociales, face Ă la dynamique de radicalisation Ă lâĂ©tĂ© et lâautomne 1975, il se braque sur une ligne qui consiste Ă dire : il ne faut pas aller plus loin car sinon on va favoriser une rĂ©action et le retour dâune dictature. Il trouve des alliĂ©s au sein de lâaile droite du MFA avec la crainte dâun scĂ©nario Ă la chilienne : un coup dâEtat militaire appuyĂ© par les Etats-Unis et la CIA et il faut Ă tout prix Ă©viter ça.Â
Il faut noter que le coup dâEtat au Chili est dans toutes les tĂȘtes mais avec deux interprĂ©tations diffĂ©rentes.Â
- Celle du PS et du PC est quâil ne faut pas effrayer la classe dominante : il faut faire du Allende mais en mieux.Â
- Celle de lâextrĂȘme gauche et des milieux les plus radicalisĂ©s de la classe ouvriĂšre : la dĂ©faite est le fait dâavoir trop transigĂ© avec les classes dominantes et les secteurs conservateurs de lâarmĂ©e au lieu dâavoir poussĂ© lâavantage quand on le pouvait, dans le sens de lâexpropriation complĂšte de la bourgeoisie notamment, de la dĂ©mocratie des travailleurs, par en bas, etc.Â
Soares et le PS dĂ©veloppent cette ligne dâarrĂȘt de la rĂ©volution Ă partir de la fin du printemps 1975 et vont chercher Ă restabiliser lâordre social et politique Ă lâautomne, en se dĂ©barrassant des secteurs les plus Ă gauche de lâarmĂ©e, en domptant la combativitĂ© ouvriĂšre et paysanne progressivement, donc sans opĂ©rer comme au Chili avec une contre-rĂ©volution sanglante et criminelle mais par une contre-rĂ©volution rampante et civile.Â
Les rapports de force politico-militaires changent au cours de lâannĂ©e 1975 : dâun cĂŽtĂ© il y a la montĂ©e des mouvements populaires, mais de lâautre le PS prend lâascendant politique sur le PCP sur la base de son trĂšs bon rĂ©sultat aux Ă©lections dâavril 1975 (oĂč il fait 38% contre 13% pour le PCP). Sur le plan militaire, lâaile droite prend lâhĂ©gĂ©monie sur lâidĂ©e quâil faut empĂȘcher les communistes dâimposer une dictature et lâextrĂȘme droite de faire un coup dâEtat militaire. Tous ces gens disent quâil faut le socialisme mais par en haut, de maniĂšre trĂšs institutionnelle et Ă pas trĂšs lentsâŠ
LA RĂVOLUTION PORTUGAISE : VICTOIRE OU DĂFAITE ?
Quâest-ce qui fait finalement que cette rĂ©volution nâa pas pu aller plus loin ? La faute Ă qui ?
La question Ă 100 000 escudos !Â
Au niveau de la mĂ©thode il faut opĂ©rer une forme de raisonnement contrefactuel pour constater que ce qui est advenu nâĂ©tait pas nĂ©cessairement vouĂ© Ă advenir. Il y a eu un Ă©chec partiel de la rĂ©volution indĂ©niablement : il y a bien eu des conquĂȘtes sociales et dĂ©mocratiques trĂšs importantes pour le Portugal, qui ont considĂ©rablement amĂ©liorĂ© les conditions de vie des gens, mais on nâest pas allĂ© au socialisme et Ă une rupture avec le capitalisme.Â
Il y a eu un Ă©chec partiel de la rĂ©volution indĂ©niablement : il y a bien eu des conquĂȘtes sociales et dĂ©mocratiques trĂšs importantes pour le Portugal, qui ont considĂ©rablement amĂ©liorĂ© les conditions de vie des gens, mais on nâest pas allĂ© au socialisme et Ă une rupture avec le capitalisme.
Un des Ă©lĂ©ments principaux câest, Ă mon sens, lâattitude du Parti Communiste car câĂ©tait la force la plus implantĂ©e dans la classe travailleuse (paysans pauvres, ouvriers des villes, Ă©tudiantsâŠ) et capable de transformer fondamentalement la sociĂ©tĂ©. Bien quâil fasse partie du camp rĂ©volutionnaire (il se rĂ©clame de la rĂ©volution et du socialisme, a poussĂ© dans le sens de la dĂ©colonisation, des libertĂ©s dĂ©mocratiques, etc.), il a une attitude assez dĂ©faitiste et attentiste. Il centre toute son activitĂ© sur son auto-construction et la reconstruction des syndicats, et va voir gĂ©nĂ©ralement comme une menace lâĂ©mergence des commissions de travailleurs dans les entreprises.Â
DeuxiĂšme Ă©lĂ©ment : la fragmentation Ă©norme de lâextrĂȘme gauche. Câest une des plus puissantes dâEurope avec lâextrĂȘme gauche française et italienne. Il y a des partis maoĂŻstes, marxistes-lĂ©ninistes, guĂ©varistes, trotskystes, conseillistes (ndlr : qui prĂŽnent le pouvoir direct des conseils ouvriers), autogestionnaires, libertaires, socialistes de gauche⊠On a toute la gamme. MalgrĂ© quelques tentatives Ă diffĂ©rents moments de se coaliser, chaque formation va dĂ©velopper son propre agenda dans une attitude souvent boutiquiĂšre, car chaque organisation sâimagine ĂȘtre lâembryon de lâavant-garde du prolĂ©tariat, donc avec la nĂ©cessitĂ© de se dĂ©marquer en permanence dâautres organisations rĂ©putĂ©es ârĂ©formistesâ voire ârĂ©actionnairesâ.Â
Les plus significatives, comme le MRPP (Mouvement RĂ©organisateur du Parti ProlĂ©tarien) ou le PRP-BR, cherchent Ă construire leurs propres coordinations de commissions de travailleurs, chacune dans leurs coins, plutĂŽt que dâarriver Ă une sorte dâunification des instances dâauto-organisation qui ont Ă©mergĂ© dans les entreprises, quartiers populaires et campagnes. Câest pourtant ce qui Ă©tait arrivĂ© en Russie avec lâassemblĂ©e des soviets qui se rĂ©unit en octobre 1917. Ici cet Ă©miettement ne permet pas de constituer un pĂŽle alternatif par rapport au PCP puisquâil y a plein de lignes stratĂ©giques et programmatiques diffĂ©rentes et aucune volontĂ© de les faire travailler ensemble. On assiste mĂȘme Ă des batailles rangĂ©es, des conflits trĂšs durs parfois physiques, entre maoĂŻstes, communistes, guĂ©varistes, trotskistesâŠÂ
Le Parti Communiste, contrairement au Parti bolchevik de 1917, nâavait pas une politique dâauto-organisation des soldats mais dâalliance avec les officiers du MFA, ce qui est diamĂ©tralement opposĂ©.
Enfin il y a ce qui nâest pas entre les mains du camp rĂ©volutionnaire mais qui joue un rĂŽle : dans le Mouvement des Forces ArmĂ©es (MFA), la gauche militaire perd lâhĂ©gĂ©monie au profit dâune aile droite. Les individus ont leur importance dans lâHistoire : Otelo de Carvalho qui a eu un rĂŽle Ă©minent, ne va pas rĂ©ussir Ă coaliser et entraĂźner la gauche militaire notamment par son refus de discuter avec Vasco Gonçalves qui reprĂ©sente une autre frange plus liĂ©e au PC. Il va par ailleurs avoir une attitude assez attentiste et conciliatrice au moment de la reprise en main de novembre 1975⊠Il nâa pas vraiment de stratĂ©gie dâensemble. Câest une figure de rĂ©fĂ©rence plus quâun tribun populaire capable dâentraĂźner largement autour de lui. Les secteurs les plus Ă gauche de lâarmĂ©e sont mĂȘme enfermĂ©s Ă la fin de lâannĂ©e 1975.
Le dernier aspect câest le caractĂšre trĂšs tardif de lâauto-organisation des soldats : est-ce liĂ© Ă un dĂ©faut dâintervention des partis politiques de gauche et dâextrĂȘme gauche Ă destination des soldats ? Câest surtout liĂ© au fait que le Parti Communiste contrairement au Parti bolchevik de 1917 nâavait pas une politique dâauto-organisation des soldats mais dâalliance avec les officiers du MFA, ce qui est diamĂ©tralement opposĂ©. Si le PC avait eu dĂšs le dĂ©part une ligne politique consistant Ă dire aux soldats : âles capitaines ont lancĂ© une initiative permettant de faire tomber le rĂ©gime, trĂšs bien, mais ne vous fiez pas Ă eux, ils ont leur propre agenda, constituez vos propres organisations autonomesâ, peut-ĂȘtre que le destin de la rĂ©volution portugaise aurait Ă©tĂ© diffĂ©rent et nâaurait pas eu ce dĂ©nouement de contre-rĂ©volution rampante Ă partir de la fin de 1975.Â
Est-ce quâil reste certains de ces conquis sociaux aujourdâhui au Portugal ? Comment vit cette mĂ©moire de la rĂ©volution ?Â
Une grande partie des droits sociaux sont un hĂ©ritage de la rĂ©volution portugaise. Un historien, que je cite souvent, Fernando Rosas, un personnage assez important au Portugal Ă gauche, dit que la dĂ©mocratie portugaise porte la marque gĂ©nĂ©tique de la rĂ©volution.Â

On peut noter deux moments de rĂ©appropriation de la rĂ©volution portugaise :Â
- le moment dâimposition par la troĂŻka de mesures dâaustĂ©ritĂ© extrĂȘmement brutales sur les pensions et les services publics. Des capitaines dâavril, une partie de la population et des secteurs de gauche ont repris Ă leur compte lâhĂ©ritage du 25 avril avec cette idĂ©e que câest quelque chose quâil faut faire vivre au prĂ©sent, que câest la promesse dâune libĂ©ration sociale et dĂ©mocratique qui nâa pas Ă©tĂ© jusquâau bout. On sâest remis Ă chanter il y a une douzaine dâannĂ©es GrĂąndola, Vila Morena, symbole de la rĂ©volution portugaise car elle fut diffusĂ©e Ă la radio par les militaires du MFA dans la nuit du 24 au 25 avril comme le signal que le soulĂšvement militaire avait commencĂ©. Beaucoup de jeunes se la sont appropriĂ©e.Â
- Il y a une rĂ©appropriation face Ă lâĂ©mergence dâune extrĂȘme droite au Portugal. Il Ă©tait le dernier pays en Europe qui ne disposait pas dâune extrĂȘme droite Ă©lectoralement puissante. Ce nâest plus le cas depuis 5 ans avec lâĂ©mergence de Chega (âĂa suffitâ) qui a commencĂ© assez bas, qui est parti de zĂ©ro, mais a maintenant une cinquantaine de dĂ©putĂ©s et fait presque 20% des voix. Celui-ci sâest fondĂ© Ă partir de secteurs de lâextrĂȘme droite traditionnelle et de la droite â le principal dirigeant câest quelquâun qui vient du centre droit libĂ©ral, AndrĂ© Ventura, un commentateur sportif. Il a dit, quand ils ont fait 18% des voix, que câĂ©tait le moment de rĂ©gler ses comptes avec le 25 avril. Cette rĂ©volution redevient dâactualitĂ© du fait de la progression de lâextrĂȘme droite, avec sa dimension antifasciste Ă©vidente.
Il reste quelque chose Ă la fois dans les conquis sociaux (services publics, droits sociaux et dĂ©mocratiques) mais aussi dans une impulsion politique et symbolique, un peu comme les Gilets jaunes ont pu reprendre certains symboles de la rĂ©volution française, etc. De mĂȘme que la rĂ©volution de 1848 en France sâinscrivait dans lâhĂ©ritage de la RĂ©volution française, quand cette derniĂšre sâinscrivait dans lâhĂ©ritage de la Rome et de la GrĂšce antiques.Â
Câest quelque chose dâassez courant. Le problĂšme est de ne pas se laisser emprisonner par cet hĂ©ritage, de le faire vivre au prĂ©sent, de lui donner un avenir plutĂŽt que de mimer des personnages du passĂ©. Mais câest positif de sâinscrire dans une histoire de luttes de classe, de luttes pour lâĂ©mancipation, car prĂ©cisĂ©ment le nĂ©olibĂ©ralisme en tant quâidĂ©ologie efface lâavenir et le passĂ©, nous fait vivre dans un prĂ©sent perpĂ©tuel oĂč lâon ne peut pas se lier Ă ce que Walter Benjamin appelait âla tradition des opprimĂ©sâ et apprendre de leurs combats pour se projeter dans une rupture Ă venir.  Â
Un entretien réalisé par Rob Grams. Photographies par Farton Bink
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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