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En Espagne, la régularisation massive dessine un nouvel horizon


La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d’affirmer que l’immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d’accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu’il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu’il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l’enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d’une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.

Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l’une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l’attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l’une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.

La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu’il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu’en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n’y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l’immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d’un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.

La fondation Funcas estime qu’en 2025, 840 000 personnes vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu’environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n’ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d’au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l’étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.

Une victoire de la mobilisation populaire

La procédure actuelle de régularisation a attiré l’attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d’un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par Regularización Ya, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu’à 900 mouvements et associations de toutes sortes.

« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l’un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d’emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l’approbation d’une régularisation exceptionnelle. La lettre n’a jamais reçu de réponse. » C’est ainsi qu’a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l’absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L’Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint 65 % en 2021 parmi la population migrante originaire de l’extérieur de l’Union européenne.

Après ces premiers revers, l’idée d’une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s’agit d’un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l’initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c’est-à-dire que les étrangers titulaires d’une autorisation de séjour n’étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l’étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l’extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d’Espagnols pour régulariser des migrants ?

Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l’une des ILP ayant reçu le plus de soutien en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l’on se disait qu’on n’y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l’objectif, c’était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l’activiste, qui salue également les centaines d’organisations qui ont soutenu l’initiative ainsi que l’Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »

Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l’Église s’y est jointe à partir des valeurs de l’Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s’occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l’Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l’initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L’année précédente, le parti d’extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.

Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l’initiative pendant plus d’un an. « Le PSOE n’a jamais soutenu l’ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l’asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c’était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c’était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l’initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l’Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de Vicky Canalla, une autre porte-parole de Regularización Ya.

Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d’effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m’a dit qu’il n’y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu’un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »

Une procédure administrative et citoyenne

Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s’est rendu dans l’un des bureaux de la mairie pour obtenir l’attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd’hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d’attente s’étaient formées autour des points de traitement des demandes.

La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d’origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d’origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d’information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d’intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d’un processus qui a attiré l’attention de l’Europe.

Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d’accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l’information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu’il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d’attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L’image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l’administration s’est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l’adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l’attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».

La décision du gouvernement espagnol d’exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n’a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d’origine des migrants et des consulats espagnols à l’étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu’elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d’Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l’Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s’ajoute la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d’être arrêtés par la police, une peur qu’ils espèrent laisser derrière eux d’ici très peu.

La régularisation n’a pas été qu’une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu’à Barcelone – habilitées par l’administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L’une d’elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l’ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d’utiliser mon temps est d’aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu’on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l’angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l’association.

L’un d’eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l’ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu’il n’était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j’aimerais suivre un cours d’électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d’autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.

Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c’est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d’un an et l’implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c’était à une époque où l’immigration était peu politisée, alors qu’aujourd’hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.

Les impacts politiques et économiques d’une régularisation exceptionnelle

« L’extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l’université Carlos III spécialisé dans l’extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent sondage. L’extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l’idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d’obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.

Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu’a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n’avait tenu qu’au Parti socialiste, cette régularisation n’aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l’exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d’influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L’activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l’impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l’extrême droite : « Il n’y a aucune logique à dire qu’il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l’extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l’extrême droite devra se mordre la langue. »

Ce qui est clair, c’est l’impact économique et social considérable qu’aura le fait que plus d’un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu’« il faut permettre et garantir l’accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d’abus lorsqu’ils n’ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l’agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d’accélérer l’homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C’est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l’administration espagnole. La syndicaliste réclame également d’accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu’elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l’exigence de deux ans de résidence avant d’obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d’attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.

Même le patronat voit d’un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l’eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l’emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont plus élevés que la moyenne, l’hôtellerie-restauration est l’un des secteurs les plus précarisés de l’économie espagnole, avec des salaires bas et des contrats qui ne dépassent généralement pas un an.

La Banque centrale européenne attribue 80 % de la croissance du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l’immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu’« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu’à l’issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l’Espagne a une économie souterraine de 24 %, le troisième taux le plus élevé de l’Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d’avoir peur d’être arrêtées et expulsées, auront le droit d’entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.

Pablo Castaño
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