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Primetime : fais ce que je dis, pas ce que je fais


Primetime de Lance Oppenheim, sorti le 23 septembre 2026, suit le présentateur Chris Hansen, qui anime To Catch a Predator, une émission (réelle) qui piège des pédocriminels et les expose. Porté par Robert Pattinson, toujours inspiré, la potentielle charge critique de Primetime est en partie désamorcée par sa façon de spectaculariser sa propre critique du spectacle. Analyse. 


L’obscène marchandisation de tout

Le sujet de départ de Primetime est on ne peut plus passionnant : la marchandisation d’absolument tout (de l’attention, de la criminalité, du voyeurisme…) et l'hypocrisie qui consiste à se croire autorisé à tout si notre cause est “moralement légitime”. L’émission dont traite le long métrage, To Catch a Predator, transforme la pédocriminalité et la justice en spectacle de télévision avec un dispositif qui pourrait aussi bien s’appliquer au Pire Stagiaire : des caméras cachées, des acteurs qui jouent grossièrement des mineurs, une confrontation théâtralisée et scénarisée avec Chris Hansen...

Comme dans Night Call (2014, Dan Gilroy), il ne s’agit pas seulement de capter l'événement mais de la provoquer : dans ce film Lou Bloom (Jake Gyllenhaal) exploite le marché des images de violence et organise son activité pour correspondre aux attentes de la chaîne. Au lieu de se contenter de filmer des accidents et des crimes, il manipule les scènes, intervient voire provoque les événements. Ici, de la même façon, l’émission n’est pas témoin de pédocriminels approchant des mineurs mais crée elle-même la situation. 
Primetime a aussi l’intérêt de montrer que cette spectacularisation et cette privatisation de la justice ne se limitent pas à la sphère télévisuelle mais est accompagnée d’une police et d’une justice qui se prêtent à ce jeu (cela est particulièrement vrai aux Etats-Unis), également pour des raisons d’images et politiques. La police texane, incarnée ici par Bokeem Woodbine, est ainsi ravie de voir l’émission venir sur son territoire pour mettre en scène sa propre force dans un contexte d’élections. 

Primetime explore le miroir de perversité entre les accusés et Hansen lui-même : il s'entraîne à répéter les phrases immondes que les pédocriminels ont écrites lorsqu’ils pensaient discuter avec des mineurs. D’une manière générale, l’équipe jubile quand elle parvient à capter une séquence où un des satyres met de la chantilly sur son sexe : la perspective d’une bonne image. Ce voyeurisme est-il vraiment bien intentionné ? 
Le film touche assez juste quand il semble questionner la morale qui consiste à penser que s’en prendre à de mauvaises personnes - le pédocriminel étant généralement en haut de cette hiérarchie - pourrait justifier de se laisser aller à toutes ses pulsions violentes, ici le piège, l’humiliation publique et le refus du droit à la défense. Le personnage de Chris Hansen, qui, utilisant le vocabulaire de la panique morale réactionnaire, prétend “purifier le monde” d’un “mal ancestral”, fait lui-même le parallèle avec la fonction du pilori au Moyen Âge. Mais le film ne s’égare-t-il pas un peu quand il semble mettre en parallèle la presse à scandale qui s’apprête à dévoiler l’infidélité de Chris Hansen et l’exposition des pédocriminels, comme s’il était pris “à son propre piège” ? Des phénomènes qui, bien que pris dans des dynamiques de production semblables, restent de nature assez différentes. 

Primetime est assez efficace dans sa manière d'évoquer la course à l’audience, la concurrence entre chaînes télé, entre présentateurs, entre programmes de fiction (Lost) et ce genre d'émissions lors de la tranche horaire du primetime (celle la plus regardée). Le montage très nerveux, avec peu de respiration, parvient à retranscrire cette adrénaline, cette sensation de flux permanent et à nous faire ressentir ce que c’est de travailler dans cette économie de l’attention. Une sensation d’immersion renforcée par cette caméra très souvent collée aux personnages (mais surtout à Robert Pattinson dont elle a quand même du mal à se détacher). 

Mais force est de constater que ce propos n’est pas non plus d’une immense originalité. Network (1976) de Sidney Lumet, dans lequel le présentateur Howard Beale devenait une star accidentellement après une crise de nerfs en direct, et où la chaîne y voyait un nouveau format très rentable, nous paraissait aller beaucoup plus loin dans l’exploration concrète de ces mécanismes (les parts de marché, la rentabilité, la segmentation des publics, la création de personnages et la transformation de ceux-ci en marques et en produits…). 

Spectacle ou critique du spectacle ? 


L'ambiguïté voire la contradiction de Primetime tient en la forme et l’esthétique choisie pour incarner sa critique du spectacle.

La forme hypertrophiée de Primetime, qui nous plonge dans un très fort sentiment d’artificialité, reproduit en partie ce qu’il prétend décortiquer. Par son rythme frénétique, sa caméra, ses couleurs saturées, le film rappelle un peu le cinéma des Frères Safdie, en particulier Uncut Gems et Good Times, mais sans sa cohérence interne. On peut bien sûr y voir une intentionnalité qui sert le propos : comme ce qu’il met en scène, le film doit lui même augmenter l’intensité du réel, maintenir l’attention du spectateur au maximum ce qui passe par cette image constamment stylisée et granuleuse (supposée évoquer l’imagerie télévisuelle et le format mini-DV des années 2000). Mais que faire de cela ? Épouser la forme que l’on prétend dénoncer n’est-elle pas une démarche cynique puisque produisant un spectacle au carré, comme si nous étions dans l’impossibilité pratique d’y échapper ?  Car fondamentalement To Catch a Predator transforme la pédocriminalité en spectacle puis Primetime transforme à son tour la fabrication de la pédocriminalité en spectacle en nouveau spectacle…

Par ailleurs peut-on passer à côté du fait que l’esthétique de Primetime correspond en tout point à des formes de plus en plus dominantes dans le cinéma indé-branchouille américain ? Peut-on alors encore prêter une intention subversive à cet élan de conformité avec ce qui fait “la patte d’A24” (producteur du film) ? Peut-on vraiment faire fi de cette très forte standardisation esthétique à l'œuvre depuis une dizaine d’années ? Que faire également de cette fascination complète pour Robert Pattinson, toujours très talentueux et qui développe ici encore une nouvelle palette de jeu, mais qui par son omniprésence semble parfois effacer tout le reste ? 

Cette contradiction est ce qui constitue la principale limite de Primetime. Lance Oppenheim semble toucher du doigt que dans l’économie de l’attention, même la dénonciation du spectacle est un spectacle mais se refuse à chercher une forme qui permette de s’en extraire, au moins partiellement, préférant, un peu cyniquement, accepter cette logique jusqu’au bout en stylisant et dramatisant à outrance, en transformant une émission sordide en nouvel objet de fascination. Il est bien sûr possible d’utiliser les artifices du spectacle tout en dénonçant le spectacle, mais ici Primetime ne semble pas vraiment savoir quoi faire de l’absence de distance entre ce qu’il raconte et la manière dont il le raconte, plongeant le spectateur dans une sensation assez proche de celui de l’émission initiale, à savoir être fasciné par quelque chose qu’il sait pourtant être parfaitement obscène. 

Rob Grams
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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