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Pourquoi la non-violence ne résout rien


Si le soutien au mouvement lycéen est majoritaire, selon les derniers sondages, et partagé par plusieurs personnalités politiques de gauche ainsi que quelques journalistes ou éditorialistes qui sont conscients du marasme qu’est la vie et l’avenir de la jeunesse populaire, un consensus règne : “la violence ne résout rien”. Manifester oui, mais “pacifiquement” et sans feux de poubelles. Si possible en annonçant son parcours à l’avance. Macron, lui, réclame une mobilisation “dans le calme, dans l’ordre”. Et puis pourquoi ne pas “rétablir le dialogue” au sein des lycées, sur la base d’une grande concertation par exemple ? Parce que ça ne marche pas. Si la “violence”, terme sur lequel il faut revenir tant il est flou et arbitraire, s’impose, c’est parce que la non-violence a toujours été inefficace. 

Qu’est-ce que la violence ?

Je me souviendrai toujours de cette scène d’anthologie télévisuelle, datée de 2009, où David Pujadas, éditocrate parisien installé et bien connecté à la bourgeoisie, demandait des comptes à Xavier Mathieu, syndicaliste et représentant des travailleurs de l’usine Continental de Clairoix, menacée de fermeture. Ses camarades ayant envahi la sous-préfecture de Compiègne et mis plusieurs ordinateurs à terre, Pujadas lui posait cette première question : “On comprend bien sûr votre désarroi, mais est-ce que ça ne va pas trop loin ? Est-ce que vous regrettez ces violences ?  ». « Vous plaisantez j’espère ? On regrette rien… »lui a répondu le syndicaliste. David Pujadas : « Je vous pose la question. » - Xavier Mathieu : « … Non, non, attendez. Qu’est-ce que vous voulez qu’on regrette ? Quoi ? Quelques carreaux cassés, quelques ordinateurs à côté des milliers de vies brisées ? Ça représente quoi ? Il faut arrêter là, il faut arrêter. » 

Les vagues de licenciements des années 2010 ont mis des dizaines de milliers de personnes au chômage, et ce chômage de masse a provoqué des divorces, des maladies psychiques et des suicides. C’est de cette violence dont Xavier Mathieu parlait, mais c’était des ordinateurs cassés dans une sous-préfecture qui suscitait la compassion de David Pujadas.

La qualification de violence est toujours délivrée d’en haut. J’en parlais récemment : les attaques d’exploitants agricoles contre des bâtiments publics (et leurs salariés) ne sont jamais qualifiés comme de la violence, mais comme une colère bien compréhensible. Pour les lycéens en lutte dans les banlieues (puisque c’est ici que tout a commencé), c’est immédiatement le terme de violence qui a été utilisé. Or, que désigne la violence ? Elle désigne, dans le langage médiatique, indifféremment des dégradations de biens et des attaques envers des personnes. C’est assez fou, quand on y pense, que le même mot puisse être utilisé pour parler d’un tabassage en règle (comme la police s’y est adonnée à plusieurs reprises contre des mineurs) et l’incendie d’une poubelle. Mais c’est normal, dans une société bourgeoise, de ne pas distinguer les biens des personnes, puisque quotidiennement des gens sont exploités pour produire des objets et du profit. 

Mais nous devons refuser ce qualificatif utilisé indifféremment. La violence contre les personnes est une chose. La dégradation des biens, la désobéissance et les manifestations non déclarées en sont une autre. En mettant tout dans le même sac de la “violence”, on nous empêche de penser à l’efficacité et à la pertinence de ces différents modes d’action.

Demander gentiment n’a jamais fonctionné

Dans une démocratie, pourquoi brûler des poubelles ? Pourquoi tirer des mortiers d’artifice sur des lycées ou des voitures de police ? Pourquoi courir en tous sens et briser des vitrines ? Il faut avoir hiberné ces 20 dernières années, ainsi que les décennies précédentes, pour ne pas comprendre comment on en arrive là. Car dans notre pays, nous avons eu plusieurs fois l’occasion d’exprimer des avis très clair dans un cadre non-violent et institutionnel. En 2005, c’est-à-dire la toute dernière fois qu’un référendum national a eu lieu, les Français ont massivement rejeté le traité constitutionnel européen, qui consacrait et accélérait l’Union Européenne telle qu’on la connaît actuellement. Leur avis a été balayé quelques années plus tard par voie parlementaire. En 2012, ils ont voté pour un candidat dit de gauche qui s’est employé à mettre rapidement en place une politique de droite. Depuis 2016, d’immenses pétitions sont signées, sans le moindre effet sur les politiques publiques. Durant le mouvement des gilets jaunes, un “grand débat national” a été organisé, et des cahiers de doléances ont été rempli par des centaines de milliers de personnes désireuses d’adresser aux pouvoirs publics leurs galères… Sans le moindre effet. Même chose pour la convention citoyenne pour le climat. Et même chose pour les élections législatives anticipées de 2004, qui ont placé une alliance gauche en tête, fait perdre largement le camp gouvernemental mais aboutit tout de même au maintien du macronisme par divers jeux parlementaires malsains. 

Bref, oui, "en démocratie" on peut vouloir brûler des poubelles précisément parce que nous ne sommes pas en démocratie. La démocratie, ce n’est pas l’élection d’un monarque tout puissant tous les cinq ans. C’est le pouvoir du peuple. Or, nous n’avons pas d’autre pouvoir qu’en obtenant un rapport de force avec ceux qui nous oppriment.

Il est possible, en observant les vingt dernières années de tentatives d’intervention populaire dans les affaires publiques, de constater ce qui a échoué et ce qui a marché. Ce qui a échoué ? Tous les mouvements encadrés et annoncés à l’avance, en négociation avec les autorités. J’ai nommé les manifestations et grèves syndicales, qui, en 2010 puis en 2023, ont échoué à obtenir la moindre inflexion gouvernementale, alors même que ces deux mouvements sont ceux qui ont rassemblé le plus de monde (jusqu’à 3 millions de manifestants) et disposaient d’un soutien massif dans l’opinion publique. Ce qui a marché ? La ZAD de Notre Dame des Landes, le mouvement des gilets jaunes et désormais le mouvement lycéen de 2026, qui a déjà obtenu de véritables reculs  gouvernementaux (bien qu’insuffisants à ce stade). 

Les manifestations syndicales sont un symbole de la lutte non-violente : on se rend dans la rue pour faire une démonstration de mécontentement (regardez comme on est nombreux à être en colère) et non pas pour créer une démonstration de force (regardez comme on est dangereux pour vous si vous ne nous écoutez pas) ou un rapport de force (vous voyez, nous contrarier vous fait perdre de l’argent, vous inquiète, vous menace). La démonstration de mécontentement ne fonctionne que si votre interlocuteur a besoin de votre soutien et de votre consentement pour survivre. Or, les gouvernements contemporains et leurs membres n’ont pas besoin de notre consentement. Macron peut se maintenir au pouvoir avec 15% de popularité, il a pu gagner le pouvoir avec un peu plus de 20% des gens votant pour lui, et tant qu’il est au pouvoir il n’a aucun compte à rendre, aucun contre-pouvoir susceptible de lui barrer la route. Pire : l’impopularité est désormais la marque des vrais leaders du monde capitaliste, puisqu’il est entendu dans ces sphères que leur job consiste à prendre des décisions “impérieuses” qui ne peuvent que déplaire à la population. Il en va de même dans les entreprises et la fonction publique : une génération de dirigeants au coeur de pierre (mais “bienveillants”) ont appris à rester de marbre face aux suppliques des représentants du personnel et des syndicalistes : “je prends le point”, répondent avec calme les DRH mis face aux effets ravageurs de leurs politiques internes. Aussi, la démonstration de mécontentement n’a aucune chance de fonctionnement et, depuis 20 ans, elle a systématiquement échoué à obtenir le moindre effet.

Comment créer un rapport de force

Démonstration et rapport de force sont nettement plus intéressants, quelle que soit l’échelle où elles sont mises en œuvre (une ville, une entreprise, un pays…). Elles nécessitent de trouver la réponse à cette question : qu’est-ce qui fait peur à mon adversaire ? Certains patrons craignent pour leur réputation et ne veulent pas que l’on sache comment ils traitent leurs salariés. Mais beaucoup d’en fichent, et c’est alors à leur portefeuille qu’il faut s’en prendre, via la grève et le débrayage. À l’échelle d’un pays, on peut également s’en prendre au cours normal de l’économie, notamment de ses flux de circulation, pour attendre que le patronat fasse pression sur le gouvernement pour obtenir un retour au calme. Les blocages, grèves, occupations font partie des modes d’action qui mettent en risque l’économie capitaliste. Mais ils sont compliqués à mettre en œuvre sur la durée : le mouvement du 10 septembre l’a montré, bloquer un rond-point pendant une matinée seulement, à cause de la répression policière, n’est qu’une action symbolique sans effet lourd sur les flux de circulation.

Seul le nombre nous protège (en partie) de cette répression. Aussi, pour parvenir à mettre en œuvre des blocages à grande échelle, il faut parvenir à convaincre un nombre suffisamment important de gens que le jeu en vaut la chandelle. C’est la chose la plus dure à obtenir : pourquoi sacrifier son temps, son énergie, son argent et son intégrité physique pour rejoindre une lutte ? Parce que l’on sait qu’elle peut fonctionner et rapporter à tout le monde de sérieux gains (pas seulement financier, mais aussi en termes de pouvoir démocratique, de dignité, de conditions de travail etc.). Cela  veut dire qu’il ne faut pas multiplier les actions brouillonnes, mais regrouper toutes ses forces en même temps. L’annonce du 17 octobre (trouvez le rendez-vous le plus proche de chez vous sur cette carte interactive) permet ce genre de regroupement de force : quand une date arrive sur toutes les lèvres (mais est-ce déjà le cas ?), on peut espérer que le nombre de gens convaincus que le jeu en vaut la chandelle soit suffisamment élevé pour qu’on aille au-delà de l’action symbolique, que l’économie capitaliste soit sérieusement ébranlée pour plusieurs jours, que le pouvoir ressente, à minima, de la peur.

En finir avec l’impuissance apprise

Toute une partie du monde militant et syndical s’est progressivement séparé du reste de la population et constitue désormais un “champ”, concept sociologique qui désigne un espace social autonome avec ses propres règles et ses propres croyances. Le sociologue Pierre Bourdieu explique que les membres d’un champ partagent une croyance commune dans l’intérêt du jeu auquel ils jouent collectivement (il appelle cela “l’illusio”). Cette croyance commune, dans le cas du monde militant et syndical, mais aussi associatif, réside dans l’idée que toute “initiative”, rassemblement, pétition, manifestation calme, journée isolée de grève, mérite d’être saluée, et que tout vaut la peine. Le militantisme devient une pratique sociale comme une autre : on ne se rend plus à un rassemblement matinal parce que l’on pense qu’il va produire le moindre effet, mais parce qu’on y retrouve ses semblables, que l’on aimerait pas ne pas y être vu et parce que l’on pense sincèrement que “c’est important”, sans jamais se demander si ça l’est tant que ça. Beaucoup de militants s’épuisent d’ailleurs ainsi, de rassemblement pacifique en action symbolique, et finissent dégoûtés et “en burn out”... Faute de se demander pourquoi.

Quand un mouvement social fait irruption en dehors des mondes militants et syndicaux établis, comme c’était le cas des gilets jaunes et comme nous le voyons avec le mouvement lycéen (qui ne sont ni syndiqués ni manipulés par LFI), les règles du champ n’existent plus : les personnes impliquées agissent d’abord selon l’idée qu’elles se font de l’utilité concrète de leurs actions. C’est pour cela qu’elles sont plus radicales, qu’elles peuvent impliquer des blocages et de la destruction de bien : elles sont le fait de gens qui croient nettement moins dans le pouvoir des actions ordinaires pour obtenir gain de cause. C’est pourquoi l’implication de forces syndicales et politiques constituées à leur côté n’est pas forcément une bonne nouvelle : leurs membres peuvent tenter de convertir les néo-participants aux règles de leur champ. Parmi ces règles, la déconnexion entre une action et sa capacité à établir une démonstration de force. Et certains réflexes comme l’AG qui dure des heures, la modération politique, l’unionisme syndical ou politique, la déclaration en préfecture des parcours de manifestations.

Est-ce si grave de multiplier les actions inutiles ? Farton Bink, dans son livre Non, vous êtes pas une merde : se défendre contre les attaques du capitalisme, montre que oui. En nous habituant à la défaite, en nous poussant à participer à des actions qui ne fonctionnent pas, les militants professionnels participent du maintien de l’ordre capitaliste. Car ils provoquent, à leur corps défendant, de “l’impuissance apprise” : l'imprégnation individuelle de l’idée que la victoire est impossible et que nous sommes condamnés à perdre. Cette impuissance apprise se présente “sous les traits d’un pseudo-réalisme”, explique Bink, qui rajoute que cette résignation “s’accumule différemment selon les corps, les histoires, les positions sociales”. Les défaites répétées pèsent davantage chez ceux qui subissent fortement la société bourgeoise, plutôt que sur ceux qui s’en accommodent et qui peuvent continuer à jouer longtemps à ce jeu de la défaite.

Dans cette même logique, éviter les actions radicales perdues d’avance devrait aussi faire partie de notre stratégie. Ne pas envoyer tout le monde au casse-pipe, avec les conséquences que cela provoque : mutilations, traumatismes, amertume…

Pour en finir avec cette impuissance apprise, il nous faut des victoires. Et pour cela, il faut concentrer son attention sur ce qui crée du rapport de force et arrêter de les disperser dans des actions symboliques, démonstratives, performatives, tout en faisant attention à ce que la répression peut provoquer. Heureusement, de plus en plus de gens sont convaincus de cela, et depuis quelques années la part de la population en colère essaye de briser les vieilles routines. À voir si, après l’élan radical du mouvement lycéen, le 17 octobre transforme l’essai.


Nicolas Framont
Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
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