A mesure que l’emprise de Vincent Bolloré sur les médias, l’édition et même les manuels scolaires est mise à jour par de nombreux militants et intellectuels, Matthieu Pigasse, banquier d’affaires et multimillionnaire, apparaît comme son antithèse, voire son antidote. Pour celles et ceux qui ne sont pas familiers du personnage, Pigasse est propriétaire d’une holding médiatique du nom de Combat Média, qui possède Radio Nova, Les Inrocks, le festival Rock en Seine, et des participations dans le Huffington Post,Télérama et le Nouvel Obs, ainsi que des dizaines de sociétés de production, particulièrement influentes à France Télévision. En raison de ses sorties contre l’extrême droite, du succès de l’excellente émission de gauche décomplexée “la Dernière” sur Radio Nova, Pigasse apparaît comme un grand bourgeois fréquentable, qui pourrait nous sauver la mise face à la fascisation du pays. La presse insiste sur son amour du punk (il serait “fan des Clash” nous apprend Le Monde), des jeans t-shirts, bref, de son côté “atypique”, alors qu’il s’agit d’un énarque haut fonctionnaire devenu banquier d’affaires… comme Macron. Il nourrit désormais des ambitions présidentielles, et rencontre les leaders de la gauche “non-mélenchoniste”. Prêt à concurrencer la France Insoumise, il a annoncé la semaine dernière vouloir incarner « une gauche radicale de gouvernement ». Son ascension politico-médiatique, bien décrite par nos confrères d’Acrimed, n’empêche pas que, les yeux effrayés rivés sur Bolloré, toute une partie de la gauche militante ignore la menace que représente Matthieu Pigasse. Et semble ignorer le parcours et les dégâts commis par l’un des piliers du capitalisme français.
Un parcours classique de grand bourgeois français
La presse mainstream aime insister sur les petites exceptions biographiques des personnages bourgeois qu’elle décrit. On se souvient tous, il y a dix ans, des hagiographies (une hagiographie est une biographie avantageuse) d’Emmanuel Macron, énarque banquier d’affaire millionnaire qui était présenté comme un “assistant du philosophe Paul Ricoeur”, un “outsider” de la vie politique française qui apporterait, nous disait Libération en septembre 2016, un « zéphyr de nouveauté sur la vie politique ». Tout cela était faux : Macron était un pur produit de la bourgeoisie française, avec un parcours absolument conforme et semblable à ses pairs : haute fonction publique pour se constituer un carnet d’adresses puis passage dans le secteur privé pour capitaliser sur le dos du contribuable. Mais puisque cette classe règne sans partage sur nos vies depuis près de deux siècles, elle a besoin d’inventer une illusion de renouvellement et d’introduire de nouveaux personnages dans une série qui tourne en rond.
Matthieu Pigasse est ce genre de “nouveau” personnage. Son parcours est on ne peut plus classique : enfance à Paris dans une famille aisée – une famille de journalistes et de patrons de presse – Science Po Paris, l’ENA, et début de carrière dans la haute administration, à la direction du Trésor, avant de devenir conseiller de Dominique Strauss-Kahn au ministère de l’Economie en 1998. Recommandé par Alain Minc, influent homme d’affaires, il intègre la banque d’affaires Lazard au moment de la victoire de la droite en 2002, et quitte donc la haute fonction publique. C’est ce que l’on appelle le “pantouflage” : quand un haut fonctionnaire part rejoindre le secteur privé, fort des ressources accumulées durant son temps au service de l’État. C’est donc très tranquillement qu’il rejoint la banque d’affaires. Cette histoire vous évoque quelque chose ? C’est normal puisque c’est à peu de choses près le parcours d’Emmanuel Macron, passé du ministère des Finances à la Banque Rothschild. Les banques d’affaires ne sont pas des banques au sens courant du terme mais des entreprises de conseil stratégique, le plus souvent spécialisées dans les fusions-acquisitions. Les banquiers d’affaires mettent en relation les différentes parties d’un rachat et coordonnent le montage financier et organisationnel qui permet d’y parvenir en maximisant les profits des actionnaires. Une banque d’affaires est donc un point central dans les réseaux du capitalisme.
Des particularités biographiques qui n’en sont pas
Matthieu Pigasse n’est pas un “simple” bourgeois : c’est le bourgeois originel, celui qui se trouve au cœur du processus de décision capitaliste. Et pourtant, la presse ne cesse de lui tisser des louanges et surtout de célébrer ses petites particularités : “banquier punk”, se fait-il appeler dans les médias, parce qu’il possède des festivals comme Rock en Seine, les Eurockéennes de Belfort et désormais We Love Green, et parce qu’il apparaît souvent sans porter de cravate. Les journalistes français sont décidément restés bloqués dans les années 1970, à l’époque où le sociologue Pierre Bourdieu expliquait que la bourgeoisie écoutait de l’Opéra et les prolétaires du rock, et feignent d’ignorer que la bourgeoisie contemporaine est éclectique, qu’elle sait sautiller d’une référence à l’autre et qu’il n’y a rien de surprenant à ce qu’un bourgeois célèbre la musique punk – après l’avoir vidée de sa substance contestataire comme ils savent tous bien le faire.

La vie professionnelle de Matthieu Pigasse, elle, n’est pas très punk. Il suffit de voir son bilan, relativement calamiteux pour les travailleuses et travailleurs de France comme d’ailleurs. Car comme banquier d’affaires, job qui l’enrichit considérablement puisqu’il est désormais multimillionnaire, les banquiers d’affaires étant actionnaires principaux de la banque, il a pris part à des épisodes clefs de notre vie économique récente.
Un bilan de banquier d’affaires positif pour lui et les actionnaires, négatif pour les travailleurs et les peuples
En 2007, Il participe à la fusion entre les groupes Suez et GDF (Gaz de France), qui aboutit concrètement à la privatisation de GDF, entreprise publique historique de la Libération. Les banquiers d’affaires, parmi lesquels Pigasse et ses associés, se gavent sur la fusion, à hauteur de 200 millions d’euros. Le groupe, qui a été engendré par la fusion Engie, a depuis supprimé des milliers d’emploi et a délocalisé une partie de ses activités, comme le redoutaient les syndicats au moment de la fusion. Il est aussi à la manœuvre lors de la fusion entre la Banque populaire et la Caisse d’épargne en 2011, visant notamment à sauver la filiale Natixis, complètement ébranlée par la crise financière que ses traders avaient largement contribué à créer, puis il participe au rachat de Darty par la Fnac, en 2016, un processus catastrophique selon les syndicats de Darty. Lors de ces opérations, la Banque Lazard s’est copieusement servie, sur le dos des contribuables ou des salariés, et Matthieu Pigasse s’est généreusement rémunéré à mesure que sa banque prenait de l’ampleur.
Mais ce sont les crises de dette publique qui ont contribué à faire de Matthieu Pigasse l’homme incontournable qu’il est devenu. En particulier la crise de la dette grecque, en 2015. A cette époque, le parti de gauche radicale parvient au pouvoir, et Alexis Tsipras premier ministre. Toute la “troïka”, c’est-à-dire la Banque centrale européenne, le Fond Monétaire international et la Commission européenne, chargés d’auditer les finances publiques grecques pour les remettre dans le “droit chemin”, lui tombe dessus. Le charismatique ministre des finances grecs de l’époque, Yanis Varoufakis, fait alors un choix étrange, qui permet, a posteriori, d’expliquer les reculs que le gouvernement Syriza a fait en quelques semaines. Il fait appel à la banque Lazard et à Matthieu Pigasse pour le conseiller. Pourtant, dans un livre publié un an plus tôt (Eloge de l’anormalité, édité chez Flammarion), Pigasse, déjà très prolixe quand il s’agissait de commenter les affaires du monde, écrivait : “Dans un grand élan de démagogie, Syriza propose tout simplement de raser gratis: hausse des salaires, baisse de la TVA sur les produits… Son discours présente des points d’intersection avec l’extrême droite, notamment l’anticapitalisme, le rejet de l’Europe et le populisme ». Mais au magazine patronal Challenges, il confiait, un mois avant son élection, qu’Alexis Tsipras était un homme « plus raisonnable qu’on ne voulait bien le décrire ». Est-ce Pigasse qui a conseillé à Syriza de se coucher devant les institutions européennes et de renoncer à sortir de l’Euro ? Le renoncement total de Tsipras, après pourtant un référendum victorieux, à l’été 2015, où le peuple grec lui demandait de désobéir à la Troïka, n’est sans doute pas étranger à cette ambiance “raisonnable” que Pigasse vantait tant. Une chose est sûre : la banque Lazard s’est largement enrichie dans l’opération : rien qu’en 2012, son premier mandat de restructuration de dette au service du précédent gouvernement, elle avait empoché 20 millions d’euros d’honoraires. Et les grecs dans tout ça ? Ils ont désormais l’un des niveaux de vie le plus bas de l’Union européenne.
Du Congo au Conseil d’Administration de Derichebourg, Pigasse fait prospérer le capitalisme
Les restructurations de dette sont devenues la spécialité de Pigasse, qui intervient en Argentine, en Ukraine, en Equateur… Des pays perdants du système d’endettement public sur des marchés financiers, mode de fonctionnement qui fait les choux gras des banques d’affaires comme Lazard, qui viennent trouver les créanciers pour le compte des Etats, et sur le dos des contribuables. Matthieu Pigasse, qu’une presse à sa botte (on va y revenir) fait passer pour un grand humaniste, n’est pas regardant sur les gouvernements qu’il conseille, ni sur la logique coloniale de tout ça, puisque ce sont bien des créanciers du Nord qu’il vient chercher pour financer les dettes du Sud et se faire de l’argent sur le dos d’Etats étranglés. En 2019, Pigasse se met au service de Denis Sassou-Nguesso, président de la République du Congo depuis 1979. Il y retrouve Dominique Strauss-Kahn, désormais consultant : “Les deux hommes, qui jadis ont travaillé ensemble à Bercy, respectivement comme conseiller technique et ministre, œuvrent désormais pour l’assainissement des finances du pays de Sassou-Nguesso. En toute confiance et presque en famille puisque Jean-Paul Pigasse, oncle de Matthieu, contrôle les principaux médias du Congo” nous informe Challenges. Rien que ça.

Ce genre de fréquentation ne devrait-il pas entacher un peu la bonne image de Pigasse dans le petit monde de la gauche bourgeoise française ? Apparemment pas plus que sa présence aux conseils d’administration de plusieurs groupes qui ne brillent pas par leur respect des travailleurs. Il siège ainsi au CA du groupe Derichebourg qui possède des entreprises de ramassage d’ordures mais aussi de nettoyage dans les EHPAD, où les salariés sont largement maltraités, ainsi que les résidents. En 2020, c’est une autre filiale de Derichebourg qui impose un “accord de performance collective” à ses salariés pour leur faire payer le prix de la crise covid. Et tout récemment, Derichebourg a licencié des salariées parce qu’elles portaient le voile. Est-ce que Matthieu Pigasse, qui vient d’être renouvelé pour 3 ans comme administrateur du groupe, a protesté, lui qui prône des mesures de gauche en vue de sa potentielle candidature à la présidentielle ? Lui qui nous promet tant, pourquoi ne pas déjà agir dans les nombreuses entreprises où il le peut ?
Un patron de média et un pillier du capitalisme culturel franças
Pour qu’il soit poussé à le faire, encore faudrait-il que ces informations existent en dehors de la presse patronale où elles sont des entrefilets. Mais ce n’est pas le cas puisque Matthieu Pigasse, à mesure qu’il s’enrichissait dans la banque d’affaires, s’est constitué un véritable empire médiatique qui, en termes d’influence, n’a finalement rien à envier à celui de Vincent Bolloré. Dès 2010, il prend le contrôle, avec Xavier Niel et Pierre Bergé, du groupe Le Monde (qu’il revend au milliardaire tchèque Daniel Kretinzky en 2018, ne gardant que des parts minimes du groupe). Puis, c’est le Nouvel Obs dont il prend le contrôle en 2014. Dès 2009, il avait racheté les Inrocks, magazine culturel, dont il sabre largement les effectifs. En 2016, il fait l’acquisition de la Radio Nova. C’est la réussite récente de cette chaîne, avec l’arrivée de Guillaume Meurice, Pierre-Emmanuel Barré et la légendaire bande de l’émission La Dernière qui lui octroie une grande popularité à gauche, faisant de lui un “anti-Bolloré”. Mais comme Bolloré, c’est bien son omniprésence dans le paysage médiatique qui rend puissant et lui donne le droit d’émettre des discours politiques, via son groupe Combat, qui regroupe Nova, les Inrocks, Cheek magazine, qui a des participations dans Télérama, le Nouvel Obs, le Huff Post, Vice ou encore la plateforme Deezer.
Comme Bolloré, il ne se contente pas des médias traditionnels : il a investi aussi dans l’audiovisuel après avoir fondé le groupe Mediawan, qui compte une vingtaine de sociétés de production, mais aussi des chaînes télévisées documentaires, des distributeurs etc. Mediawan est le premier fournisseur de programmes du groupe France Télévision, avec des émissions comme C à vous ou C dans l’air… Et c’est encore Mediawan qui présente 9 films au festival de Cannes cette année, un record. Pigasse reste à ce jour l’un des principaux actionnaires du groupe. Il a également des participations dans le médiasLes Jours, et il a financé Rue89 ou encore Vice France. On comprend donc que pas grand-monde, dans le milieu de la gauche culturelle et médiatique, n’ait envie de le fâcher en déballant de désagréables vérités.
Liens avec Trump et banquier de la dette Vénézuelienne
Depuis quelques années, les activités de Matthieu Pigasse sont encore plus limpides : il a quitté la banque Lazard pour prendre la tête de la filiale France de la banque d’affaires états-unienne Centerview, pour laquelle il vient de décrocher un juteux contrat : la restructuration de la dette du Venezuela, qui lui a été confiée par Delcy Rodriguez, cheffe d’Etat qui a succédé à Nicolás Maduro après son enlèvement par les Etats-Unis de Trump début janvier dernier. Il est accusé par ses concurrents d’avoir obtenu ce contrat par l’entremise d’un proche de Donald Trump, et Le Monde (qu’il ne possède plus depuis 2018, souvenez-vous) nous raconte qu’ “il a été aperçu à la projection privée organisée fin janvier à la Maison Blanche du documentaire Melania, à la gloire de la première dame des Etats-Unis, en compagnie de Donald Trump, du boxeur Mike Tyson et du patron d’Apple, Tim Cook. Ni les récentes polémiques visant les humoristes de Radio Nova, qu’il possède à travers le groupe de média Combat, ni ses prises de position à gauche ne semblent ternir son image à Washington.” Attaqué par Marine Le Pen sur cette participation active à une opération impérialiste, Matthieu Pigasse a été défendu, dans un tweet, par… Jean-Luc Mélenchon, le 28 mai dernier.
On ne comprend décidément pas comment un multimillionnaire qui sympathise avec Trump, qui possède des dizaines de sociétés de productions, des médias, des chaînes de TV et de radio, mais qui est aussi l’un des banquiers d’affaires les plus influent du capitalisme contemporain, se nourrissant de l’endettement des pays du Sud avec la bénédiction de Washington et du FMI, peut être invité, l’été dernier, à la fête de l’Huma pour débattre sur le thème “face à la bollorisation des médias, que faire à gauche ?” avec le sénateur communiste Fabien Gay. A quel moment ont-ils débattu de la Pigassisation des médias de centre et de gauche, qui ne semble faire aucun débat ?

Se passer des patrons de presse, des banquiers d’affaires et des faux hommes de gauche : est-ce trop demander ?
Nous le disons souvent à Frustration magazine : la droitisation du pays, l’ouverture de la fenêtre d’Overton à l’extrême-droite, repose certes sur celles et ceux qui la tirent de ce côté-là. Les Bolloré, Stérin et autres Zemmour, Ciotti etc, font ce job. Mais elles passent aussi par celles et ceux qui ferment la fenêtre à gauche, en mettant leur esprit critique au placard quand leur portefeuille est en jeu. Le fait que la gauche française se laisse charmer par quelqu’un qui incarne autant tout ce que nous combattons et tout ce qui nous fait du mal, le fait que ne soit pas relevé à longueur d’antennes l’immense conflit d’intérêt qui consiste à être banquier d’affaires, avec un rôle politique immense sur les gestions de dette souveraines, posséder des médias et des entreprises de production et tenir un discours politique, surtout de gauche, devrait nous laisser pantois.
Elle devrait légitimement nous questionner : qui a tant intérêt à laisser Matthieu Pigasse jouer un rôle aussi prépondérant ? Quel rôle veut-on lui laisser jouer en 2027 ? Carte de rechange avec l’échec annoncé du charismatique Glucksmann ? Point de ralliement des échoués de la “primaire de gauche” ? Nouveau Benoît Hamon avec ses petits grelots “radicaux” ? Ou bien nouveau Macron, nouveau “mozart de la finance” chargé de nous mettre pour de bon au pas, tout en faisant croire, comme il a fait croire aux grecs, qu’il encourageait le punk et la colère ?
Nicolas Framont
Co-rédacteur en chef
