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La peur du RN a permis l’application de son programme


“Tu préfères une dissolution ? Moi j’ai trop peur du RN pour souhaiter une chose pareille”. C’est le genre de commentaire auquel j’ai droit quand je me désole – sans trop de surprise – que le projet de loi budgétaire, qui contient une austérité continue et des mesures toutes plus violentes les unes que les autres, passe grâce à l’usage de l’article 49-3, rendu possible par le soutien du Parti Socialiste au gouvernement Lecornu. Pour beaucoup de gens de gauche, ce maintien au pouvoir du macronisme serait préférable à un chaos politique qui laisserait de la place au RN. Parfois même la peur du RN devient parfois l’unique moteur de l’engagement politique à gauche. Et pour quel magnifique résultat ? L’application de son programme.

Vous voulez tester ? Vous pensez que j’exagère, que je ne mesure pas ce qu’est la “bête immonde”, face à laquelle la situation actuelle serait toujours préférable ? Prenons quelques points clefs de son programme depuis 20 ans : 

Dans le programme de Marine Le Pen on trouvait ceci : “Les policiers et les gendarmes doivent intervenir partout contre les délinquants. En utilisant la force lorsque cela est nécessaire. Sans jamais craindre de l’utiliser. Le recours à la force au service de la sécurité des Français nécessite d’instaurer une présomption de légitime défense pour les policiers et les gendarmes”. En 2022, c’était cette mesure que l’on nous opposait lorsque nous critiquons le réflexe politique du “barrage au RN” à tout prix. Or, c’est d’abord le PS – pour lequel on nous a longtemps demandé de voter pour empêcher de vivre la même situation qu’en 2002, Le Pen père au second tour- qui, en 2016, s’est inscrit dans la droite ligne de ces grands principes chers au RN. La loi Cazeneuve a autorisé le tir de légitime défense, de la part des forces de l’ordre, en absence d’un danger immédiat. Depuis, le nombre de tirs mortels sur des véhicules a été multiplié par 6. Et désormais, c’est une proposition de loi LR, soutenue par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, qui est examinée au parlement pour appliquer le programme de Marine Le Pen : il s’agit d’instaurer une “présomption de légitime défense” pour les policiers. Si la loi passe, tout usage d’une arme à feu par un policier sera présumé légitime. Il n’appartiendra plus au policier de démontrer qu’il était en état de légitime défense, mais au parquet d’établir qu’il ne l’était pas. La loi n’est pas passée en première lecture grâce à l’obstruction parlementaire des groupes de gauche mais elle va revenir devant l’Assemblée nationale prochainement. On se souvient de la mort de Nahel Merzouk, tué à bout portant par balle. Mais l’impunité policière, encouragée par ces lois successives, se poursuit. Dans la nuit du 14 au 15 janvier, un homme de 35 ans, El Hacen Diarra, est mort dans un commissariat après une arrestation violente. L’autopsie du corps a depuis montré un déchaînement de violence. Aucun des policiers n’a été suspendu et le ministre de l’Intérieur les soutient. En quoi le contexte actuel diffère-t-il du programme de Marine Le Pen ? “Sans jamais craindre d’utiliser la force” dit-il. Dans le contexte actuel, avec un tel ministre de l’Intérieur et une telle loi en passe d’être votée, les policiers français craignent-ils d’utiliser la force ? Certainement pas.

Dans la section 2 du programme de Jordan Bardella au moment des législatives de 2024, intitulée “Préserver le peuple français de la submersion migratoire” on pouvait lire “Mettre en place la priorité nationale”. La priorité nationale, ou préférence nationale, est un point historique et fondamentale du programme du FN puis du RN. Il s’agit de donner la priorité au logement et à l’emploi, ainsi qu’à la plupart des services publics et mécanismes de solidarité, aux Français, sachant que les membres du RN en ont une notion restrictive, qui exclut les Français dont les parents ou les grands-parents ont immigré en France. Leur notion de Français est d’abord raciste, elle ne repose pas sur un système de valeur hormis l’exclusion raciale justifiée désormais par des critères culturels et/ou religieux. Qu’en est-il dans la France de Macron ? La “priorité nationale” n’existe quand même pas ? Jugez par vous-mêmes : dans la France de Macron, tout salarié disposant d’un titre de séjour ne peut être embauché que si son employeur obtient une autorisation délivrée par la préfecture. Pour que l’employeur puisse obtenir cette autorisation d’embaucher le salarié étranger, même lorsque celui-ci a déjà eu un contrat en France, il faut qu’il atteste la mise en ligne – sur le site de France Travail – d’une annonce correspondant au poste, annonce active pendant trois semaines. Il doit démontrer à la préfecture qu’il a envisagé toutes les candidatures de Français avant d’embaucher un étranger, et exposer les critères de refus des offres concurrentes. Au revoir la “liberté d’entreprendre” : une entreprise risque gros si elle n’applique pas cette procédure de priorité nationale, puisque les amendes ont considérablement augmenté depuis la loi Asile et Immigration de 2023. Cette loi, nous le disions au moment de son vote, a mis en oeuvre un autre point central du programme du RN : la fin du droit du sol, qui a quasi disparu de fait avec elle.

Les étudiants étrangers hors Union européenne subissent aussi une sacrée priorité nationale pour tout ce qui concerne l’accès aux études. Depuis 2019, les étrangers payent des droits exorbitants dans les universités et grandes écoles. Ça ne s’appelle pas “préférence nationale” mais “droits d’inscription différenciés”. Mais le principe est le même, instaurant une discrimination au revenu. Dans son budget passé grâce au PS et au 49-3, afin d’éviter “une dissolution et le risque du RN” donc, le gouvernement vient de mettre fin aux APL pour les étudiants étrangers hors UE. Le “hors UE” a son importance : la France veut toujours payer pour les étrangers, mais pas n’importe lesquels : les blancs, si possible. En cela, la logique est parfaitement compatible avec celle du RN, qui voit donc son programme accompli sous le macronisme. Pendant ce temps, les préfectures augmentent la durée des procédures de demande de titre de séjour et de droit d’asile afin de créer de toute pièce des situations irrégulières et permettre arrestations et expulsions. 

Ce ne sont que quelques exemples mais la vie en France est devenue, en 2026, celle qu’imaginait Jean-Marie Le Pen dont on a célébré la mort alors que ses idées, elles, vivent bel et bien. Une France qui ferme ses frontières, qui détruit sa solidarité, qui fait de l’autre un profiteur, un délinquant, un danger, surtout quand il n’est pas blanc. C’est dans la France de Macron qu’un membre du Conseil d’Etat (la plus haute juridiction administrative), Arno Klarsfeld, propose, sur la chaîne CNews, “d’organiser des grandes rafles” contre “les étrangers asociaux”. Personne ne le contredit ou se scandalise en plateau.

C’est tragique, mais le programme du RN s’accomplit chaque jour grâce à la peur du RN : cette peur qui fait “faire barrage” et générer des alliances de bric et de broc qui noient tout programme de gauche. Cette peur qui doit pousser à voter Macron, à souhaiter la solidité de ses gouvernements putschistes. Cette peur qui pousse à rêver petit, à ne pas oser dire tout haut que l’on veut une société solidaire, un accueil digne et généreux, une diversité culturelle forte. 

Cette peur est constamment instrumentalisée par les politiciens de la gauche bourgeoise dont on découvre que la seule qualité – celle d’être contre le RN – n’en est même pas une, puisqu’on apprend que Marine Tondelier participe à des dîners sélects organisés par des sympathisants de la bourgeoisie réactionnaire. Cette peur du RN a décidément trop permis d’être de gauche à peu de frais, de faire des envolées lyriques contre l’extrême-droite alors qu’on vote son programme – il n’a simplement pas le même nom ni la même odeur, mais ses effets sont bien les mêmes. 

“Oui mais le RN ça serait pire”. Eh oui, le RN ça sera pire, pourquoi il se priverait ? Si on laisse les participants au “front républicain” appliquer son programme, alors pourquoi il se priverait de rêver à plus grand, trop contents que nous ayons renoncé à tout pour le combattre en laissant ses idées se concrétiser ? Le RN n’a même pas le choix, pour exister politiquement, que de se radicaliser pour exister une fois que son programme est appliqué. “Ce serait pire” : c’est vous qui rendez le pire à venir possible en sacrifiant vos exigences vis-à-vis du présent.

La cécité de la classe politique et médiatique française, mais aussi de toute la classe sous-bourgeoise et petite bourgeoisie culturelle qui continue chaque jour d’entretenir cette peur désarmante du RN, tient à deux choses. D’abord, elle est incapable de voir que ce n’est pas parce que ça ne se passe pas exactement comme dans Matin brun (petit classique littéraire décrivant la montée du fascisme) et que nos policiers ne sont pas habillés par Hugo Boss (designer des uniformes nazis) qu’on ne se retrouve pas progressivement et réellement dans la même merde noire. Son imagination politique est scriptée, car son rapport à la politique est distant, donc très esthétique. Tant que l’ICE ne s’appellera pas Gestapo, tant que les agents de la BAC n’arboreront pas des symboles nazis (oups, ils en arborent déjà), ils resteront de marbre, car tout chez eux n’est que posture. Aussi il ne faut pas compter sur eux. Il ne faut pas compter sur eux aussi car ils seront les derniers à subir la montée du fascisme, s’ils ne collaborent pas d’ici là, comme la bourgeoisie française l’a déjà fait dans les années 40. Le harcèlement policier dans les banlieues, les milices antiécologistes dans les campagnes, les armes de guerre contre les ZAS, les blindés contre les gilets jaunes, les tirs mortels contre les jeunes racisés, c’est loin d’eux. Ils sont presque plus inquiets de ce qu’il se passe aux Etats-Unis que de ce qui nous frappe en France car l’effet cinématographique de ce qui nous arrive du Minnesota marque davantage leur imaginaire que le déjà-là fasciste en bas de chez eux. Comme le confessait un membre éminent de leur classe sociale, Raphaël Glucksmann, “quand je vais à New-York ou à Berlin, je me sens plus chez moi culturellement, que quand je me rends en Picardie”, alors imaginez Saint-Denis. Aussi, ils peuvent d’un côté dénoncer le trumpisme et de l’autre exalter le macronisme. 

C’est à nous de nous débarrasser des croyances et des mythes qu’ils nous ont inculqués. Et parmi eux, l’idée que tous les sacrifices – parmi lesquels l’abandon de nos principes et de nos rêves – valent le coup pour combattre le RN. Et pendant ce temps son programme s’applique et un RN éternellement repoussé loin du pouvoir régnera de fait. Il est temps de se ressaisir : on ne combat pas seulement le RN. On combat des idées et des lois sexistes, racistes et capitalistes. On combat donc le RN, la droite radicalisée, Macron le despote et le PS son sauveur. On arrête de s’excuser, on propose fort et on rêve très grand.

Nicolas Framont
Nicolas Framont
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