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D’OS CANGACEIROS AUX LUTTES D’AUJOURD’HUI : ENTRETIEN AVEC ALÈSSI DELL’UMBRIA


Rob Grams
Rob Grams
‱ 06/08/2025

AlĂšssi Dell’Umbria a fait partie d’Os Cangaceiros, un groupe de hors-la-loi rĂ©volutionnaires dans les annĂ©es 1980 qui arnaquaient des banques, pratiquaient le sabotage et prĂȘtaient mains-fortes aux luttes. Dans “Du Fric ou on vous tue” (2023), celui-ci revient sur son expĂ©rience, l’analyse, et livre dans le mĂȘme temps une histoire critique des bouleversements de cette dĂ©cennie trĂšs importante. Propos recueillis par Rob Grams. 

“Du Fric ou on vous tue”, c’est un titre trùs marquant. Pourquoi ce titre ?

PrĂ©cisĂ©ment parce qu’il est trĂšs marquant. C’était un tag anonyme, Ă  Marseille, Ă  la Belle-de-Mai, oĂč j’habitais alors, en 1980. Je n’ai jamais su qui l’avait fait, mais ça me parlait vraiment, vu qu’avec ma compagne nous traversions une pĂ©riode de galĂšre prolongĂ©e et que nous n’en voyions pas le bout. Et comme je le raconte dans le livre, quelques annĂ©es aprĂšs -alors que nous nous Ă©tions sortis de la galĂšre- nous avions choisi d’en faire le titre d’une affiche, suite au geste dĂ©sespĂ©rĂ© d’un chĂŽmeur breton, en 1984. Nous ne connaissions donc ni l’auteur du tag ni celui du saccage des bureaux de l’Assedic, mais nous ressentions la mĂȘme chose. Il nous revenait donc d’exprimer cette communautĂ© inavouable des relĂ©guĂ©s. Et plusieurs dĂ©cennies aprĂšs, donc, j’ai trouvĂ© que ce titre, qui fait trĂšs « roman noir », convenait pour le rĂ©cit de nos aventures passĂ©es. On objectera qu’aprĂšs tout, nous n’avons tuĂ© personne : c’est que, prĂ©cisĂ©ment, nous avons trouvĂ© moyen de ramasser du fric sans avoir Ă  aller jusqu’à cette extrĂ©mitĂ©. Qui sait ce que nous aurions Ă©tĂ© capables de faire, sinon ? En mĂȘme temps, comme l’avait tagguĂ© sur un mur en 1978 notre amie et complice Andrea, « L’argent est ce qui manque, mais ce dont on manque n’est pas d’argent ». La contradiction Ă©tait posĂ©e.

L’HISTOIRE D’OS CANGAGEIROS

Pourquoi avoir eu envie d’écrire ce livre, une trentaine d’annĂ©es plus tard ?

Je n’avais pas spĂ©cialement envie de l’écrire, mais je croisais de plus en plus de gens bien plus jeunes qui me suggĂ©raient de le faire. Je savais que Os Cangaceiros Ă©tait une rĂ©fĂ©rence pour pas mal de jeunes rĂ©voltĂ©(e)s, mais je n’en parlais jamais, les autres membres du groupe non plus, d’ailleurs, mais ça se savait que j’en avais fait partie, signant alors d’un autre nom. En mĂȘme temps, j’ai toujours Ă©tĂ© pĂ©nĂ©trĂ© de l’importance de la mĂ©moire historique, d’autant plus que nous faisions partie d’une gĂ©nĂ©ration presque orpheline en la matiĂšre, et cela ne nous avait pas aidĂ©s. Il aurait donc Ă©tĂ© d’autant plus regrettable de ne pas donner notre propre expĂ©rience en partage aux gĂ©nĂ©rations suivantes.

Dans les annĂ©es 1980, avec votre groupe, vous avez participĂ© Ă  des “reprises”. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que c’est et quelle Ă©tait un petit peu la logique derriĂšre ?


DĂšs les annĂ©es 1970, la plupart d’entre nous pratiquaient dĂ©jĂ  la reprise individuelle, sous diverses formes, vols dans les magasins, vols de voiture ou de moto, chĂšques volĂ©s, petits cambriolages. Et c’était dĂ©jĂ  plus ou moins « thĂ©orisé » dans tout une mouvance informelle. Il y avait aussi des actes de reprise collective, je pense notamment au fameux pillage du Quartier latin en juin 1971, calomniĂ© par tous les rackets politiques, et qui fut alors racontĂ© de premiĂšre main dans une brochure « Le pillage du Quartier latin le 29 juin 1971 et la lutte des classes ». Il y avait aussi l’article dans un numĂ©ro de l’I.S (ndlr : l’Internationale Situationniste) sur le pillage de Watts en 1965 (ndlr : une sĂ©rie d’émeutes violentes ayant Ă©clatĂ© dans le quartier noir de Watts Ă  Los Angeles, en rĂ©action Ă  des violences policiĂšres et au racisme), qui circulait pas mal. Et puis il existait un prĂ©cĂ©dent historique, celui des anarchistes illĂ©galistes du dĂ©but du XX° siĂšcle (ndlr : des anarchistes qui prĂŽnaient et pratiquaient le vol, la fraude ou la contrebande comme moyens de rĂ©volte individuelle contre l’ordre capitaliste et Ă©tatique)

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Donc vers 1983-1984, aprĂšs avoir tous et toutes traversĂ© des vicissitudes diverses, et acquis un certain savoir-faire, nous sommes passĂ©s Ă  la vitesse supĂ©rieure, que ce soit au niveau des procĂ©dĂ©s comme au niveau de l’organisation. La logique derriĂšre ça, c’était qu’au moment oĂč des liens de complicitĂ© et d’amitiĂ© s’élargissaient et se renforçaient, nul ne soit plombĂ© par la nĂ©cessitĂ© de l’argent. Dans cette dĂ©cennie oĂč gagner de l’argent s’imposait comme l’objectif Ă©thique par excellence, individualisant et isolant toujours plus, nous renversions la perspective : le rapport Ă  l’argent devait au contraire, sous cette forme, s’inscrire dans un mouvement de communisation entre nous. 

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale pour votre groupe le banditisme avait clairement une dimension politique, ce qui n’est pas forcĂ©ment le cas de toutes les formes d’actions hors-la-loi. Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous politisiez tout cela ? Parce que vous dites aussi que y avait aussi la nĂ©cessitĂ© du “fric”. 

On ne le voyait pas comme ça, comme du banditisme politique. Ce terme qualifie des actes illĂ©gaux destinĂ©s Ă  financer les caisses d’un parti -un certain Joseph Djougachvili par exemple avait fait ses dĂ©buts comme ça, en braquant la banque de Tbilissi
 Nous le voyions plutĂŽt comme une pratique sociale, visant Ă  communiser sans plus attendre les biens et ressources disponibles dans un pays aussi riche que la France. Pour nous, ça procĂ©dait d’une rĂ©volte gĂ©nĂ©rale, au mĂȘme titre que de participer Ă  des Ă©meutes. Certains de nos proches, avec qui nous avions pu faire Ă©quipe ça et lĂ , finissaient par se contenter d’une sorte de confort matĂ©riel obtenu par effraction -confort relatif, ceci dit, puisque le risque de la prison Ă©tait toujours lĂ . Mais nous Ă©tions trop exigeants pour nous contenter de ça. Bien entendu, nous avions un principe : rançonner les institutions, banques, sociĂ©tĂ©s de crĂ©dit, hypermarchĂ©s, commerces de luxe
 Il ne nous serait jamais venu Ă  l’esprit d’aller arracher des sacs Ă  mains ! MĂȘme si nous connaissions d’autres jeunes qui pouvaient le faire, en ce qui nous concerne nous suivions une rĂšgle Ă©thique fondamentale, celle de se financer par expropriation du capital. Nous savions combien c’était dĂ©risoire par rapport au niveau de concentration et de puissance du capital, mais l’idĂ©e Ă©tait celle-ci. Contrairement Ă  la vision lĂ©niniste qui prĂ©tendait instaurer le communisme par en haut -on a vu le rĂ©sultat !- pour nous le communisme n’était pas un systĂšme Ă  Ă©tablir mais un mouvement d’expropriation Ă  Ă©largir, qui s’opĂ©rait par en bas, dans l’action directe. Si le mot communisme a encore un sens, il se trouve lĂ . Ni programme ni systĂšme, mais une expĂ©rience sans cesse renouvelĂ©e. Nous rencontrions sans cesse d’autres gens rĂ©voltĂ©s mais condamnĂ©s Ă  une relative impuissance, bien obligĂ©s d’aller au chagrin pour pouvoir survivre. Le dĂ©bat portait lĂ -dessus, sur l’essentiel. Pour nous, s’affranchir d’une telle servitude et aller porter le trouble partout oĂč c’était jouable, c’était le mĂȘme geste. 

Vous expliquez avoir renoncĂ© avec vos amis Ă  publier un manifeste en 1992, vous dites que “s’il s’agissait simplement de rajouter un texte sur les rayonnages des bibliothĂšques radicales, cela n’en valait pas la peine.”. Aujourd’hui il y a une production un peu industrielle d’essais critiques. Comment vous percevez cela ? Est-ce que tout ce qui va dans le bon sens est bon Ă  prendre ? Ou bien est ce que vous pensez qu’il faut ĂȘtre plus exigeant et qu’une publication doit se justifier d’une maniĂšre ou d’une autre ?

Il y a beaucoup d’essais critiques, en effet, en tout cas en France -il n’en va pas de mĂȘme dans les pays voisins, par exemple en Italie la situation de l’édition alternative et critique est assez dĂ©sastreuse. Outre toute la littĂ©rature postmoderne et dĂ©construite qui a imposĂ© son hĂ©gĂ©monie dans les rayons des librairies alternatives, il y a une plĂ©thore d’ouvrages de critique sociale et politique, bien plus que dans les annĂ©es d’aprĂšs-1968 par exemple (il est aussi possible de trouver pas mal de choses stimulantes sur divers sites et blogs qui ont une orientation radicale). Certains me tombent vite des mains, d’autres arrivent Ă  me captiver, la question n’est pas lĂ . La plupart de ces livres sont Ă©crits prĂ©cisĂ©ment Ă  partir d’un point de vue extĂ©rieur, celui du chercheur -pas nĂ©cessairement quelqu’un qui Ă©marge Ă  Paris 8 ou Ă  l’EHESS, du reste, ce peut ĂȘtre des chercheurs free lance. Le compte-rendu de telles recherches peut ĂȘtre intĂ©ressant, mais il est Ă©galement frustrant. C’est ce que l’I.S appelait « des recherches sans mode d’emploi ». Et dans cette avalanche d’ouvrages de critique sociale, ça jargonne quand mĂȘme beaucoup, donnant trop souvent l’impression que les auteurs s’adressent Ă  des gens qui ont suivi le mĂȘme cursus d’études supĂ©rieures qu’eux. La preuve de la fausse universalitĂ© de l’université  Je n’ai pas Ă  juger de la pertinence ou pas d’écrire et publier ces livres, certains peuvent sans aucun doute nourrir une position rĂ©volutionnaire, mais ils ne constituent pas eux-mĂȘmes cette prise de position. Il faut que ceci soit bien clair. 

Concernant la France, on pourrait dire qu’on s’est trouvĂ© dans une guerre de mouvement de 2016 Ă  2020. Du mouvement contre la loi Travail avec l’apparition du cortĂšge de tĂȘte, Ă  la mobilisation de Notre-Dame-des-Landes et jusqu’aux Gilets jaunes
 L’opĂ©ration covid-19 nous a ramenĂ© de fait Ă  la seule possibilitĂ© d’une guerre de position. Donc la question actuellement, ce serait de construire une position. Ce que personne n’arrive Ă  faire, sinon en revenant Ă  des modĂšles historiquement pĂ©rimĂ©s. Une prise de position rĂ©volutionnaire dans le monde ne saurait se ramener Ă  l’affirmation d’un choix politique. Elle doit exprimer des formes de vie qui se cherchent et trouver ainsi son propre langage, sans se laisser aspirer par tout cet activisme militant fixĂ© sur l’actualitĂ©. 

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Pour en revenir Ă  ce projet de manifeste que nous avions eu Ă  la fin d’Os Cangaceiros, le hasard a fait que j’en ai rĂ©cemment retrouvĂ© les brouillons. J’ai Ă©tĂ© surpris d’abord par le style assez sec de ces textes -cela fait longtemps que ceux d’entre nous qui ont continuĂ© d’écrire n’écrivent plus comme ça !-, mais en mĂȘme temps par la quantitĂ© d’intuitions que plusieurs d’entre nous devions dĂ©velopper par la suite chacun de notre cĂŽtĂ©. Par exemple, certaines thĂ©matiques que j’ai exposĂ© dans Antimatrix Ă©taient dĂ©jĂ  abordĂ©es dans ce projet de manifeste, de façon beaucoup plus rudimentaire mais tout de mĂȘme, ça avait donc continuĂ© de me hanter lors mĂȘme que j’avais oubliĂ© ces lignes Ă©crites en 1987 puis reĂ©crites en 1992. Comme quoi, nous avons de la suite dans les idĂ©es


Sur le recours aux armes, vous dites que votre groupe n’avait pas de position de principe. Mais lĂ  oĂč on pourrait vous rapprocher un peu rapidement d’autres groupes armĂ©s des annĂ©es 70-80 vous prĂ©cisez quand mĂȘme que ce que vous rejetiez “absolument, c’était l’avant-gardisme militant des organisations de lutte armĂ©e”. Est-ce que vous pouvez nous expliquer pourquoi ?

On en revient Ă  ce qu’on disait plus haut Ă  propos du rĂŽle que peut jouer ou non un petit groupe dĂ©terminĂ© dans le dĂ©clenchement d’un affrontement. Il faut aussi garder bien prĂ©sent Ă  l’esprit que les groupes de lutte armĂ©e, Ă  de rares exceptions, Ă©taient de stricte obĂ©dience marxiste-lĂ©niniste, donc dĂ©jĂ  formĂ©s par cette idĂ©e qu’une avant-garde devait avoir l’initiative tant politique que militaire. Et pour faire quoi ? « porter l’attaque au cƓur de l’État ». DĂ©jĂ , en assimilant l’appareil d’État Ă  la seule classe politique, ils prenaient dĂ©jĂ  le mauvais dĂ©part. Les Brigades rouges ont flinguĂ© ou blessĂ© des dizaines de politiciens dĂ©mocrates-chrĂ©tiens, et jusqu’à enlever et exĂ©cuter un prĂ©sident du Conseil, sans jamais atteindre l’État : mĂȘme aussi affaibli qu’il pouvait l’ĂȘtre dans l’Italie des annĂ©es 1970. 

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Graffiti Brigades rouges à Milan dans les années 1970; domaine public

Le problĂšme n’est pas dans l’usage des armes -j’ai indiquĂ© dans le livre des cas prĂ©cis oĂč les armes ont Ă©tĂ© utilisĂ©es Ă  bon escient par des rebelles. Il est dans cette conception de la rĂ©volution qui ne fonctionne qu’en miroir de l’État. L’affrontement est isolĂ© dans un champ sĂ©parĂ©, oĂč tout dĂ©bat est court-circuitĂ© au nom de l’urgence militaire, et par rapport auquel les « masses » sont donc vouĂ©es Ă  rester passives -massives- et, en derniĂšre issue, Ă  suivre docilement la direction imposĂ©e par l’avant-garde. Et tout cet avant-gardisme militaire, fondĂ© sur une logique instrumentale, impliquait une dimension de sacrifice individuel que nous rejetions absolument. Nous n’avions certainement pas vocation Ă  ĂȘtre les petits soldats d’une telle armĂ©e rouge. 

La rĂ©volution, c’est la dissolution des masses. Et donc le dĂ©passement des avant-gardes. L’idĂ©e qu’on pourrait entrainer les masses dans un processus rĂ©volutionnaire en prenant l’initiative d’ouvrir le feu sur des gouvernants Ă©tait assez naĂŻve et caractĂ©ristique de l’idĂ©ologie de ces groupes avant-gardistes des annĂ©es 1970, mais elle tirait sa crĂ©dibilitĂ© du fait qu’en face ça canardait : aussi, si l’on doit critiquer le militarisme des B.R, il ne faut pas non plus oublier que dans l’Italie des annĂ©es 1970 tant les flics que les groupes fascistes n’hĂ©sitaient pas Ă  tirer dans le tas et pas pour blesser. La question de la violence se posait donc, mais elle fut envisagĂ©e prĂ©cisĂ©ment de la pire des maniĂšres, celle d’un affrontement spectaculaire entre l’État et une avant-garde autoproclamĂ©e. C’est sur le reflux du printemps 1977 que les groupes de lutte armĂ©e ont prospĂ©rĂ© -qui n’étaient pas intervenus dans le mouvement oĂč ils n’avaient pas d’espace, malgrĂ© le niveau de confrontation Ă©levĂ© avec les flics. Ces groupes existaient auparavant, et menaient dĂ©jĂ  des actions violentes, mais c’est vraiment aprĂšs 1977 que la tendance Ă  « porter l’attaque au cƓur de l’État » l’a emportĂ© au sein des B.R. avec les rĂ©sultats qu’on a vus. À l’opposĂ© d’une violence diffuse, incontrĂŽlable par l’appareil d’État, ces organisations ont centralisĂ© l’affrontement, Ă  la fois dans le choix des cibles et dans le mode opĂ©rationnel, en rupture totale avec cette multiplicitĂ© d’expĂ©rience qu’on a pu appeler l’Aria dell’Autonomia. Le bilan en est dĂ©sastreux : des centaines de militants emprisonnĂ©s pour de trĂšs longues peines, les annĂ©es de plomb de la dĂ©cennie 1980 et le rĂ©formisme non-violent des Tute Bianche qui prĂ©tendait tirer un trait dĂ©finitif sur une question qui reste pourtant en suspens


LES APPAREILS RÉPRESSIFS

Dans votre livre, vous revenez longuement sur les rĂ©voltes dans les prisons, les mutineries de l’étĂ© 1974, celles de Toul et Nancy
 Vous revenez aussi sur la prise d’otages au palais de Justice de Nantes en 1985. Vous avez vous-mĂȘme, avec vos camarades, participĂ© Ă  beaucoup d’actions, y compris de sabotage, en soutien aux mutins et vous dĂ©nonciez l’existence mĂȘme de cette institution, celui du systĂšme pĂ©nitentiaire. Plusieurs questions : Pourquoi ce mode d’action : le sabotage ?  Pour vous quel est le rĂŽle de la prison dans notre sociĂ©tĂ© ? Et est-ce qu’on peut imaginer une sociĂ©tĂ© sans prison ? 

Le sabotage, comme je l’ai dit, parce que c’était et c’est toujours le mode d’action premier des prolĂ©taires, selon le principe de faire avec ce que l’on a sous la main. Et puis l’explosif, outre tout ce que l’on peut dire contre son usage spectaculaire, suppose une certaine maĂźtrise professionnelle : combien de gens se sont fait sauter en fabriquant une bombe ! Sans parler des dommages imprĂ©visibles, genre le passant qui a le malheur de se trouver lĂ  Ă  l’instant oĂč ça explose !

La fonction premiĂšre de la prison est celle d’exposer une menace, celle d’une Ă©limination radicale en cas d’inconduite. Quand j’ai commencĂ© Ă  dĂ©serter, Ă  15-16 ans, tout le monde adulte allait me rĂ©pĂ©tant « si tu continues, tu finiras en prison » (ce qui s’est d’ailleurs produit
). La prison, dans la bouche des profs, des Ă©ducateurs, des assistantes sociales et des parents, c’était la sanction ultime de l’inconduite et elle reprĂ©sentait l’indignitĂ© sociale : mĂȘme dans les milieux ouvriers, c’était mal vu, trĂšs mal vu. Pour l’ouvrier fier de sa qualification, le taulard c’était vraiment le type de la personne indigne. Et Ă©videmment, trĂšs peu de ces ouvriers prennaient en compte un fait non nĂ©gligeable : la sociĂ©tĂ© a la main autrement plus lourde envers l’inconduite des pauvres, a fortiori s’ils sont immigrĂ©s, qu’envers celle des bourgeois. En prison, on croise majoritairement des prolĂ©taires. C’était un fait connu et reconnu dans les milieux ouvriers d’avant 1914 -suffit de lire « Le PĂšre Peinard » ! La gauche institutionnelle qui a pris la main aprĂšs guerre a fait disparaĂźtre cette sensibilitĂ©. Je me souviens d’un fait marquant, parmi tous ceux qui ont jalonnĂ© les mutineries de l’étĂ© 1974. Le maire de Lille, AndrĂ© Mauroy, avait carrĂ©ment organisĂ© une journĂ©e « portes ouvertes » Ă  la prison de Loos-les-Lille, qui avait Ă©tĂ© entiĂšrement dĂ©vastĂ©e et incendiĂ©e par les mutins et avait donc Ă©tĂ© Ă©vacuĂ©e de ses occupants. Les Lillois Ă©taient invitĂ©s ce dimanche-lĂ  Ă  venir constater sur place Ă  quel point ces gens Ă©chappaient dĂ©cidĂ©ment Ă  toute civilisation. Ces socialistes sont vraiment les plus pervers de tous les politicards ! La tĂ©lĂ©vision avait abondamment relayĂ©, interviewant les visiteurs -Ă  l’époque, Lille-Roubaix-Tourcoing c’était une agglomĂ©ration ouvriĂšre et de gauche, n’est-ce-pas. Les rĂ©actions du « populo », en tout cas celles que les reportages tĂ©lĂ©visĂ©s retransmettaient, dĂ©bordaient de haine et de fureur envers les sauvages qui avaient commis un tel saccage, appelant Ă  une rĂ©pression sans pitiĂ© (« Il faudrait les guillotiner, ces gens-là » hurlait un couple de vieux prolos devant la camĂ©ra). Et ce n’étaient pas des Ă©lecteurs du FN (qui n’avait alors aucune force Ă©lectorale), dans cette agglomĂ©ration ça votait socialiste de pĂšre en fils. Il ne leur venait mĂȘme pas Ă  l’idĂ©e que la plupart de ces mutins venaient du mĂȘme milieu social qu’eux : ou, sans doute, considĂ©raient-ils que ceux-lĂ  s’en Ă©taient irrĂ©vocablement exclus en commettant le dĂ©lit qui les avaient conduits lĂ -dedans. Aujourd’hui, l’emprisonnement se serait presque banalisĂ© : combien de citoyens tout Ă  fait intĂ©grĂ©s ont fait de la prison pour ivresse au volant ou pour avoir revendu des ecstasys en discothĂšque ? jusqu’à des Ă©lus et chefs d’entreprise qui ont leur couloir rĂ©servĂ© Ă  la Santé ! Cette morale bourgeoise qui avait pĂ©nĂ©trĂ© les milieux ouvriers -par le truchement, entre autres, des partis de gauche et des syndicats- est aujourd’hui remplacĂ©e par ce cynisme blasĂ© qui a gagnĂ© toutes les classes sociales. Le regard sur la prison est devenu plus cynique que moraliste, mĂȘme s’il comporte toujours cette dimension vindicative qu’on surprend dans des propos aussi imbĂ©ciles que rĂ©currents (les fameuses « prisons trois Ă©toiles »). 

Une sociĂ©tĂ© sans prison ? La sociĂ©tĂ© suppose la prison, au contraire de la communautĂ©. J’ai lu une fois dans une revue anthropologique un article sur certaines communautĂ©s du nord du Cameroun, qui ont un dispositif qu’ils appellent « la prison », par emprunt au langage des colonisateurs. « La prison » en question n’est pas un Ă©difice, ni murs ni barreaux, c’est un rapport aux autres : un individu qui s’est gravement manquĂ© se retrouve condamnĂ© par la communautĂ© Ă  faire de la « prison ». Il est tout Ă  fait libre d’aller et venir, de vaquer Ă  ses occupations, il continue de rĂ©sider dans sa maison mais plus personne ne lui parle. Il devient transparent aux yeux de la communautĂ©. Il est de fait exclu dans la communautĂ©, et publiquement. Je ne me souviens plus si cette peine est dĂ©finitive ou relative, je suppose qu’elle est calculĂ©e en rapport aux faits commis, mais en tout cas elle est terrible, et certaines personnes qui en sont affligĂ©es peuvent aller jusqu’à sombrer dans la folie ou se suicider. Elle suppose Ă©videmment de la communautĂ© : dans la sociĂ©tĂ©, qui est le modĂšle occidental et dĂ©sormais dominant, une telle peine n’aurait aucune effectivitĂ©, vu l’impersonnalitĂ© des relations sociales. 

C’est prĂ©cisĂ©ment le fait que la sociĂ©tĂ©, « la simple somme des intĂ©rĂȘts privĂ©s », implique des dispositifs aussi monstrueux que l’incarcĂ©ration pour maintenir son Ă©quilibre toujours instable, qui la condamne sans appel. Quand j’étais au Mexique, j’ai eu l’occasion d’aller plusieurs fois dans le sud du Guerrero, en 2011-2012, lĂ  oĂč sont nĂ©es et se sont dĂ©veloppĂ©es les fameuses « polices communautaires ». En parlant avec quelques-uns des fondateurs, Ă  San Luis AcatlĂĄn, ils m’avaient expliquĂ© qu’ils avaient rencontrĂ© dĂšs le dĂ©but un problĂšme, quand ils apprĂ©hendaient des individus qui avaient commis un dĂ©lit contre la communautĂ©. Les dĂ©lits en question c’était le plus souvent du vol de bĂ©tail, -qui peut ĂȘtre une vĂ©ritable catastrophe pour ces paysans pauvres dont c’est souvent la seule ressource-, mais aussi des viols parfois suivis de meurtres. Leur problĂšme c’était : que faire de ces personnes ? « Si on les livrait Ă  la justice, ils allaient en prison dont ils revenaient encore plus mauvais, complĂštement perdus pour la communautĂ©, et d’autre part nous ne les considĂ©rions pas comme des dĂ©linquants mais comme des camarades qui s’étaient manquĂ©s, donc il fallait instaurer notre propre justice » : les individus en question Ă©taient donc condamnĂ©s par une assemblĂ©e Ă  travailler pour la famille qu’ils avaient lĂ©sĂ©e, Ă  charge pour celle-ci de les loger et de les nourrir. Cela pouvait aller de quelques semaines Ă  plusieurs annĂ©es, selon la gravitĂ© des faits commis bien sĂ»r. Le plus beau, c’est que les personnes ainsi apprĂ©hendĂ©es et condamnĂ©es ne s’enfuyaient jamais, ce qu’elles auraient pu faire sans trop de difficultĂ©s : elles prĂ©fĂ©raient avoir avoir affaire Ă  la police et justice communautaire plutĂŽt qu’à celle de l’État
 La premiĂšre les traitait avec fermetĂ© mais respect, la seconde les traitait comme des chiens. Bon, je ne prĂ©tends pas que la CRAC-PC soit un modĂšle idĂ©al, mais pour avoir participĂ© ici Ă  la lutte contre le systĂšme pĂ©nitentiaire, je ne vais pas faire le bec fin devant cette tentative d’en sortir lĂ -bas, surtout au vu des conditions qui sont celles du Guerrero, un des États les plus pauvres et les plus violents du Mexique
  

Vous dites que les stades de foot ont servi de laboratoire rĂ©pressif. Aujourd’hui encore on voit que le foot est encore trĂšs utilisĂ© par le pouvoir pour justifier des mesures rĂ©pressives. Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment ça s’est passĂ© ? 

Toute concentration spectaculaire d’individus porte en elle une logique policiĂšre. Tant que la foule se tient sage, pas de problĂšme. Mais le stade de foot, parce qu’il rassemble de la plĂšbe tout en convoquant un sentiment d’appartenance fort, est toujours un endroit Ă  risque. Et il se fait l’écho des tensions agitant la sociĂ©tĂ©. 

Il y a une chose dont je n’ai pas parlĂ© dans le livre, mais qui nous prĂ©occupait dĂ©jĂ  Ă  l’époque, c’était la pĂ©nĂ©tration de l’extrĂȘme-droite dans les stades, plus spĂ©cialement dans les virages. En Angleterre c’était flagrant avec un club comme Chelsea, en France avec le PSG, en Italie avec la Lazio. À Marseille, un certain nombre d’amis disaient « les bras tendus dans les stades, ce n’est pas une fatalitĂ©, c’est en partie la faute Ă  la gauche qui mĂ©prise les divertissements populaires et abandonne les virages au fafs ». Je parle de la fin des annĂ©es 1980 et du dĂ©but des annĂ©es 1990. L’appartenance, c’est Ă©videmment une dimension de l’existence qu’on a toujours ignorĂ© Ă  gauche -et jusqu’à l’ultra-gauche- au nom de cette universalisme abstrait dans lequel se trouvait projetĂ© le prolĂ©tariat. Mais les prolĂ©taires, eux, dans leur vie, Ă©prouvent ce besoin d’appartenance qui est inhĂ©rent au genre humain et l’extrĂȘme-droite se fait fort d’apporter sa propre rĂ©ponse Ă  ce besoin. Le stade est donc un terrain de lutte -c’ est de toute façon un espace social, au mĂȘme titre que l’usine, le mĂ©tro, le centre commercial. Il y a donc cet aspect de la question, et quand nous avions fait l’affiche sur l’affaire du Heysel (ndlr : une bagarre gĂ©nĂ©ralisĂ©e et un mouvement de foule ayant entraĂźnĂ© la mort de 39 personnes Ă  Bruxelles en 1985) il n’existait pas encore en France de clubs de supporters, juste des groupes plus ou moins remuants. Pour l’OM, les premiers clubs naissent en 1987, avec les Ultras puis les Fanatics, suivis par les South Winners ; MTP ne viendra qu’en 1994. Il y avait une certaine ambigĂŒitĂ© parce certains Ultras avaient des sympathies pour le FN, mais il leur Ă©tait interdit de les proclamer dans le stade vu que les Ultras se voulaient a-politiques, tandis que les autres clubs ici mentionnĂ©s disaient au contraire qu’il fallait interdire physiquement le stade Ă  l’extrĂȘme-droite, pour l’empĂȘcher de s’infiltrer en douceur, et c’est ce qui s’est fait. Et de fait l’apparition d’un drapeau bleu-blanc-rouge dans le virage sud provoquait une vigoureuse rĂ©action, au point oĂč il fut dĂ©cidĂ© entre tous les clubs de supporters marseillais de s’en abstenir. Aujourd’hui encore, quand il s’agit de monter au baston contre l’intrusion de groupes fafs (Identitaires, Action Française ou ultras d’extrĂȘme-droite de clubs comme Feyenoord ou Chelsea) dans les rues de Marseille, on voit en premiĂšre ligne des Fanatics, des MTP
 Ceci Ă©tant dit, l’antifascisme ne fait pas tout
 avec le temps, il arrive que certains clubs de supporters se transforment en petites fĂ©odalitĂ©s dirigĂ©es par des capos corrompus : ainsi le dirigeant historique des South Winners n’a pas craint de soutenir la campagne Ă©lectorale de la droite marseillaise aux derniĂšres municipales, et ce aprĂšs le scandale de la rue d’Aubagne !
Quant Ă  la question du flicage, il faut bien voir qu’il va de pair avec une gentrification des stades. C’est flagrant en Angleterre, mais ça se passe aussi en France. On a vu construire ou reconstruire des stades entiers, de Lille Ă  Nice en passant par Marseille, transformĂ©s Ă  grand frais en vĂ©ritables centres commerciaux. Les prix des places n’ont cessĂ© de grimper, les tribunes de s’embourgeoiser et si les virages eux restent populaires ils sont surveillĂ©s de tout cĂŽtĂ©, par vidĂ©o, et plombĂ©s par une rĂ©glementation extrĂȘmement punitive -un gars de mon quartier, Ă  Marseille, a quand mĂȘme fait de la prison juste pour avoir tentĂ© d’introduire quelques fumigĂšnes dans le virage Nord !- sans parler de la carte de supporter qui a Ă©tĂ© imposĂ©e en Italie, une carte Ă  puce individualisĂ©e qu’il faut valider Ă  chaque entrĂ©e dans le stade -j’ai des amis Ă  Naples, qui constituaient un petit groupe au stade, et qui, sans se dĂ©finir « antifas » n’hĂ©sitaient pas Ă  faire le coup de poing contre les fafs, et qui ont carrĂ©ment cessĂ© d’aller aux matchs par refus de cette carte, par ailleurs acceptĂ©e bon grĂ© mal grĂ©. Donc, sous tous les rapports, le foot populaire des annĂ©es d’aprĂšs-guerre a laissĂ© place Ă  un foot beaucoup plus spectaculaire, fait de match retransmis -avec des droits de retransmission qui font par contrecoup monter le prix des billets !-, avec des Ă©quipes qui n’ont plus aucune base locale et tournent autour de superstars -qui a de gros investisseurs derriĂšre est sĂ»r de gagner, voyez l’équipe du Qatar, le PSG. 

UNE CRITIQUE DE LA SÉPARATION

À Frustration on partage avec vous une critique de la sphĂšre universitaire, qui fait des savoirs une sphĂšre sĂ©parĂ©e et lĂ©gitime. Dans le livre vous faites une critique radicale de l’UniversitĂ© : “un lieu hors sol oĂč les mots” ne coutent “pas grand chose”, un milieu qui ne “vous inspire aucune confiance”. Alors pourquoi selon vous “la plupart des auteurs en sciences humaines et sociales” qui vous ont “appris quelque chose” sont restĂ©s “en dehors de l’universitĂ© et ont toujours eu des relations tendues avec cette institution” ? 

Pourquoi ? Tout simplement parce que c’étaient des hommes libres. Et des chercheurs courageux, qui exploraient le monde sans recourir Ă  la cartographie livrĂ©e par les programmes universitaires. Ceci Ă©tant dit, tout universitaire n’est pas nĂ©cessairement quelqu’un d’aveuglĂ©ment soumis Ă  l’institution et obsĂ©dĂ© par ses ambitions de carriĂšre, mĂȘme si globalement c’est le cas : et je prĂ©fĂšre lire l’ouvrage d’un universitaire sĂ©rieux et compĂ©tent dans sa spĂ©cialitĂ© qui va au moins m’apprendre quelque chose plutĂŽt que du prĂȘchi-prĂȘcha radical dĂ©jĂ  entendu plein de fois. 

Ce n’est pas seulement la position sociale de l’universitaire, avec ses privilĂšges, qui est Ă  critiquer, mais l’essence mĂȘme de son rapport au monde. Un cas presque emblĂ©matique est celui de l’École de Francfort et de son Ă©volution aprĂšs-guerre, de retour en Allemagne, spĂ©cialement le tandem Horkheimer/Adorno qui a finit par dĂ©savouer la contestation Ă©tudiante en 1968 et se poser en dĂ©fenseurs de la RFA face Ă  la RDA -non que je songe un instant Ă  regretter celle-ci, mais de la part de gens qui ont quand mĂȘme passĂ© leur vie Ă  construire une pensĂ©e critique, on pourrait attendre mieux qu’une prise de position campiste
 C’est l’occasion de dire que la majoritĂ© des penseurs rĂ©volutionnaires qui nous avaient inspirĂ©, Ă  l’époque d’Os Cangaceiros, n’étaient pas des universitaires : ni Marx ni Bakounine, ni Debord ni Voyer. Et mĂȘme Benjamin que nous devions dĂ©couvrir bien plus tard n’a jamais rĂ©ussi Ă  se faire accepter Ă  l’universitĂ© ! 

Vous dites “ce que nous refusions absolument, c’était la politique en tant qu’activitĂ© spĂ©cialisĂ©e et sĂ©parĂ©e, qui constituait prĂ©cisĂ©ment l’horizon des militants”. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce que vous voulez dire ? Vous rejetiez Ă©galement la sĂ©paration entre politique et culture. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ? 

Notre point de dĂ©part, au dĂ©but des annĂ©es 1970, c’était le refus de la vie Ă  laquelle on nous prĂ©parait. Nous Ă©tions alors trĂšs jeunes, puis nous avons dĂ©couvert la critique de la vie quotidienne Ă©bauchĂ©e dans la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente par des rĂ©volutionnaires qui, en cela, avaient su se montrer Ă  la hauteur de leur Ă©poque. A partir de lĂ , il est clair que le militantisme ne pouvait nous satisfaire, qui fonctionnait sur un mode tout Ă  fait instrumental (les militants parlaient d’ailleurs de leur activitĂ© comme d’un travail, « un boulot politique », « un tel mĂšne un boulot de boĂźte », « tel autre un boulot de quartier » ). Ce refus de la vie quotidienne, la vie sans histoire, prenait Ă©videmment des dimensions poĂ©tiques, notamment Ă  travers la musique mais pas seulement, qui nous transportaient dans une autre dimension de la rĂ©alitĂ©. Nous voulions enchanter le monde. Ou plutĂŽt nous ouvrir l’accĂšs Ă  un monde enchantĂ©.

Les militants eux vivaient dans la politique, leurs partis ou groupuscules Ă©taient des appareils -extrĂȘmement hiĂ©rarchisĂ©s, qui reproduisaient en cela la forme mĂȘme de l’appareil d’État- bref Ă  tous points de vue ils reproduisaient les paradigmes Ă©tatiques. Et ces appareils fonctionnaient sur le sacrifice de toute individualitĂ© : le but final transcendait tout le vĂ©cu des militants. Franchement, ça ne donnait pas envie ! surtout quand le but final se concrĂ©tisait sous la forme du « socialisme chinois » par exemple
 on en avait d’ailleurs un avant-goĂ»t puisqu’il suffisait d’émettre quelque rĂ©serve sur le modĂšle chinois pour se faire traiter invariablement de « fasciste »  on sentait bien que s’ils avaient eu le pouvoir ils nous auraient expĂ©diĂ© direct dans un camp de rééducation -comme les OuĂŻgours aujourd’hui ! 

Votre question renvoie à deux aspects. 

Nous avions tous et toutes eu l’occasion de cĂŽtoyer dans les annĂ©es 1970 des Ă©tudiants qui se prĂ©tendaient rĂ©volutionnaires, tout en prĂ©parant anxieusement leurs examens. Ils n’arrĂȘtaient pas d’invoquer « les ouvriers » mais, si l’on excepte ceux qui quittaient la fac pour s’établir en usine et avaient au moins le mĂ©rite d’ĂȘtre consĂ©quents, les autres se prĂ©paraient tout de mĂȘme un avenir bien en place, Ă  une Ă©poque oĂč un diplĂŽme universitaire conduisait encore Ă  des postes autrement plus valorisĂ©s que serveur chez Mac Donald’s. Et de fait beaucoup de ces militants qui nous avaient tant saoulĂ©s avec leur verbiage ont fait carriĂšre ensuite, dans la culture, la politique ou l’économie. Et lĂ  je parle des Ă©tudiants qui se voulaient rĂ©volutionnaires, lesquels ne constituaient qu’une minoritĂ© dans les facs : le gros des troupes estudiantines Ă©tait mĂȘme en-deçà de toute critique ! Il flottait dans ces facs une atmosphĂšre particuliĂšrement dĂ©bilitante, Ă  tous points de vue. Mes copains loubards, qui eux connaissaient dĂ©jĂ  l’usine dans leurs lycĂ©es techniques (Ă  l’époque ça s’appelait CET, CollĂšge d’Enseignement Technique) avaient bien plus les pieds sur terre. 

Le second, c’est qu’en mĂȘme temps, l’universitĂ© -et son nom indique bien cette prĂ©tention Ă  l’universel- s’arroge le monopole du savoir et de la recherche. Elle dispose pour cela de moyens, entre autres financiers, avec lesquels nul ne peut rivaliser. Et cette prĂ©tention s’exprime comme spĂ©cialisation du savoir, laquelle ne cesse de se subdiviser en autant de disciplines et sous-disciplines universitaires, disposant chacune de leur propre langage rĂ©servĂ©. C’est donc un concept de l’universel qui est tout Ă  fait particulier. 

RACKET, SYNDICATS, PARTIS POLITIQUES ET ÉCOLOGIE

Vous utilisez souvent la notion de “racket” pour parler des partis, des politiciens et des syndicats. Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce dont il s’agit ?

Comme vous savez, il y a eu toute une gĂ©nĂ©ration de rĂ©volutionnaires allemands qui ont dĂ» s’exiler aux USA dans les annĂ©es 1930’
 C’était prĂ©cisĂ©ment la pĂ©riode qui succĂ©dait Ă  la liquidation quasiment militaire des IWW (ndlr : syndicat rĂ©volutionnaire fondĂ© en 1905 qui prĂŽne l’union de tous les travailleurs pour renverser le capitalisme par l’action directe et instaurer une sociĂ©tĂ© autogĂ©rĂ©e) par les autoritĂ©s, et la montĂ©e de deux gros appareils syndicaux bureaucratiques, le CIO et l’AFL. Et ces rĂ©volutionnaires, qui avaient dĂ©jĂ  payĂ© dans leur pays pour savoir la complicitĂ© de la social-dĂ©mocratie et du capital, pouvaient observer le fonctionnement des ces appareils. Je crois bien que c’est Max Horkheimer (ndlr : philosophe et sociologue allemand, figure centrale de l’École de Francfort) qui a Ă©crit sur ça le premier, mais sans doute aussi des gens comme Paul Mattick (ndlr : thĂ©oricien marxiste et militant conseilliste germano-amĂ©ricain, critique du capitalisme et du marxisme-lĂ©ninisme) . Ils Ă©largissaient la notion de racket : il ne s’agissait pas seulement du fait que la mafia ait la main sur certains syndicats, on pense Ă©videmment aux dockers new-yorkais du temps d’Albert Anastasia ou plus tard au leadership de Jimmy Hoffa sur le syndicat des camionneurs. Mais c’est prĂ©cisĂ©ment le caractĂšre vertical et bureaucratique du syndicat qui facilite cette emprise : la mafia n’aurait jamais pu prendre le contrĂŽle d’un mouvement horizontal comme les IWW. La notion de racket forgĂ©e par ces Allemands exilĂ©s s’appliquait de façon plus gĂ©nĂ©rale Ă  tous les appareils bureaucratiques qui canalisaient la classe ouvriĂšre nord-amĂ©ricaine, dans cette pĂ©riode d’union sacrĂ©e que fut le New Deal (ndlr :  ensemble de rĂ©formes Ă©conomiques et sociales lancĂ© par le prĂ©sident amĂ©ricain Franklin D. Roosevelt dans les annĂ©es 1930 pour rĂ©pondre Ă  la Grande DĂ©pression, visant Ă  relancer l’économie) puis la Seconde Guerre mondiale, agissant comme instance d’intĂ©gration. Fonctionnement qui a Ă©videmment continuĂ© par la suite, mĂȘme aprĂšs que la dĂ©cennie Reagan ait clĂŽturĂ© l’épisode keynĂ©sien. Mais les ouvriers nord-amĂ©ricains avaient beau se placer sous la protection des syndicats, face Ă  un patronat qui n’hĂ©sitait pas Ă  employer la maniĂšre forte pour casser toute forme d’insubordination, il ne leur Ă©chappait pas qu’entre la base et les cadres du syndicat, il y avait Ă  peu prĂšs autant de diffĂ©rence qu’entre l’ouvrier et l’encadrement technique de l’entreprise. De fait, au tournant des annĂ©es 1960-1970 de nombreuses luttes ouvriĂšres, en particulier dans cette industrie stratĂ©gique qu’était l’automobile, se firent sans les syndicats et parfois contre eux. La logique du racket avait ses limites en pĂ©riode d’agitation. À l’opposĂ©, Ă  New-York, le syndicat du bĂątiment n’avait pas hĂ©sitĂ© Ă  envoyer ses affiliĂ©s agresser des manifestations contre la guerre du Vietnam
 

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Manifestation des IWW en 1914 ;  Domaine public

Pour rĂ©sumer, le principe du racket est de constituer une catĂ©gorie d’exploitĂ©(e)s ou de dominĂ©(e)s en parti formel au sein de la sociĂ©tĂ©, oĂč il se pose en reprĂ©sentants de cette catĂ©gorie. En France, aprĂšs 1968, cette notion de racket a Ă©tĂ© reprise par Jacques Camatte pour qualifier la logique de ces petits groupes Ă  prĂ©tention rĂ©volutionnaire qui fonctionnaient en concurrence permanente entre eux et sur le registre de l’adhĂ©sion inconditionnelle et de l’exclusion. Et c’était sans aucun doute pertinent, il suffit de lire les rĂ©cits d’ancien(ne)s militant(e)s de groupes maoĂŻstes dans les annĂ©es 1970 par exemple. Camatte avait dĂ©missionnĂ© du Parti Communiste International, en 1966, lassĂ© de l’activisme stĂ©rile de ce groupuscule bordiguiste. Mais pour la revue Invariance, toute forme d’organisation relĂšve du racket, comme s’il ne pouvait en exister que des formes politiques ; c’est donc chez Camatte une sorte de commoditĂ© pour s’affranchir de la question organisationnelle et lĂ©gitimer sa propre position de thĂ©oricien hors sol. 

La revue NĂ©gation, qui est parue de 1972 Ă  1974, reprenait cette notion de racket et c’est lĂ  oĂč nous l’avions trouvĂ©e. A nous qui avions dĂ» nous confronter aux agissements des staliniens comme des trotskystes lors des mouvements lycĂ©ens, ça nous parlait. En outre, il Ă©tait notoire que les syndicats avaient activement travaillĂ© Ă  neutraliser le mouvement en mai-juin 1968. Le rĂŽle jouĂ© alors par la CGT avait montrĂ© que le racket allait jusqu’à l’intimidation violente des rĂ©calcitrants : des cheminots que nous avions rencontrĂ©s lors de la grĂšve de l’hiver 1986, qui avaient vĂ©cu mai-juin 1968, nous racontaient comment les gros bras cĂ©gĂ©tistes avaient imposĂ© la reprise du boulot en juin n’hĂ©sitant pas Ă  tabasser ceux qui contestaient la dĂ©cision syndicale. C’était d’ailleurs ce souvenir qui les avait incitĂ©s Ă  s’organiser en coordination horizontale durant cette longue grĂšve de l’hiver 1986. 

D’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale vous critiquez vivement les syndicats, vous pointez par exemple leur responsabilitĂ© dans la dĂ©faite de la grĂšve des mineurs en Angleterre en 1984-1985.  Vous aviez des liens avec certains grĂ©vistes, et des membres de votre groupe et vous mĂȘme ĂȘtes allĂ©s sur place Ă  plusieurs reprises. Alors comment se manifeste ce “racket syndical” ?

Il se manifestait de façon diffĂ©rente outre-Manche. Dans les villages miniers, le NUM (ndlr : National Union of Mineworkers, syndicat britannique des mineurs) semblait absent : en fait, il Ă©tait tout Ă  fait prĂ©sent, mais d’une autre maniĂšre qu’un syndicat l’aurait Ă©tĂ© de l’autre cĂŽtĂ© de la Manche. La cohĂ©sion ouvriĂšre Ă©tait telle dans ces villages qu’elle constituait d’elle-mĂȘme l’ossature de la lutte : le NUM intervenait en fait en tant qu’instance de coordination et d’organisation, sous la houlette de son leader, Arthur Scargill (adhĂ©rent du Parti Communiste Anglais). Autrement dit, la direction du NUM lançait les mots d’ordre, organisait les grandes manifestations, dictait en quelque sorte la marche Ă  suivre : mais au fur et Ă  mesure du mouvement les gestes d’insubordination se multipliĂšrent Ă  la base. Nous avons connu un gars, aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ©, qui avec ses amis refusa la dĂ©cision du NUM de mettre fin Ă  la grĂšve : Ă  l’annonce de la reprise du travail ils sabotĂšrent les ascenseurs de leur puits, de sorte que le travail ne put reprendre qu’une semaine plus tard
 des gestes comme ça, il y en eĂ»t, mais Ă  la fin, quand beaucoup de grĂ©vistes rĂ©alisĂšrent qu’ils avaient Ă©tĂ© les pions d’une stratĂ©gie syndicale calamiteuse. Les mineurs du Yorkshire que nous connaissions créÚrent, une fois la grĂšve terminĂ©e, un mouvement « Rank and File », visant Ă  coordonner les luttes de façon horizontale, mais c’était Ă©videmment trop tard.

Sur les manifestations auxquelles vous avez participĂ©, vous dites que vous Ă©tiez “prĂ©parĂ©s Ă  toute Ă©ventualitĂ©â€, mais aussi qu’il n’“appartient pas Ă  un petit groupe extĂ©rieur” de provoquer l’affrontement, et que dĂ©jĂ , la CGT et la CFDT essayaient d’empĂȘcher les “dĂ©bordements”. Cette question du rapport de force en manifestation se pose toujours aujourd’hui Ă  intervalles rĂ©guliers, vous pouvez nous expliquer votre position et celle de vos camarades de l’époque ?

On parle lĂ  d’une manifestation d’ouvriers, mobilisĂ©s sur un enjeu bien prĂ©cis. Nous, nous arrivons lĂ  comme des Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs, et, comme je l’ai Ă©voquĂ© dans le livre, le simple fait que nous allions discuter avec ces ouvriers dĂ©plaisait aux cadres syndicaux. Ce jour-lĂ , si un groupe de sidĂ©rurgistes Ă©tait parti Ă  l’affrontement avec la police nous aurions aussitĂŽt enquillĂ© avec eux, et nous y Ă©tions prĂ©parĂ©s. Cela ne s’est pas produit, et l’on peut toujours imaginer rĂ©trospectivement que, si nous avions pris l’initiative, des sidĂ©rurgistes auraient enquillĂ© avec nous, on peut aussi imaginer que nous nous serions retrouvĂ©s isolĂ©s, coincĂ©s entre le s.o syndical et les CRS. Ce n’était clairement pas le 29 mars 1979, oĂč dĂšs le dĂ©but la tension Ă©tait Ă  son maximum. MĂȘme ce groupe de sidĂ©rurgistes de Fos avec qui j’avais sympathisĂ© et avec qui j’ai fait la manif, qui avaient les poches pleines de boulons, n’ont pas pris l’initiative. Ce n’était pas la « vibe »   Je pense qu’un petit groupe organisĂ© et rĂ©solu peut avoir un rĂŽle dĂ©cisif dans une situation prĂ©-insurrectionnelle qui dĂ©borde d’emblĂ©e le cadre d’une manif syndicale, par exemple lors des Gilets jaunes. Mais lĂ  ce n’était vraiment pas le cas, et d’autre part l’affrontement avec la police n’est pas une finalitĂ© en soi, il n’est qu’un moment d’une lutte.  

Pour en revenir aux sidĂ©rurgistes, leur dĂ©faite fut totale. Toute cette rĂ©gion de Lorraine qui vivait au diapason de la sidĂ©rurgie et qui a connu le traumatisme des fermetures d’usines est Ă  prĂ©sent un rĂ©servoir Ă©lectoral du RN. Nous fĂ»mes contemporains de cette liquidation du monde ouvrier et donc des potentialitĂ©s rĂ©volutionnaires qu’il contenait : car mĂȘme si celles-ci avaient Ă©tĂ© neutralisĂ©es depuis longtemps, notamment par le racket stalinien, elles restaient latentes, prĂȘtes Ă  ressurgir comme on l’avait vu en 1968. DĂ©sormais elles allaient ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©es par l’idĂ©ologie la plus rĂ©actionnaire. Mais celle-ci n’a pas forcĂ©ment le dernier mot, on l’a vu avec les Gilets jaunes -condamnĂ©s par Marine le Pen, rappelons-le.  

Vous dites qu’on a assistĂ© Ă  cette Ă©poque Ă  la “dislocation de la classe ouvriĂšre”. Qu’est-ce que vous voulez dire par lĂ  ? et Ă  travers ce prisme comment vous analysez le mouvement des Gilets jaunes puis celui, beaucoup plus encadrĂ©, contre la rĂ©forme des retraites ?

Alors le mouvement contre la rĂ©forme des retraites, c’est vraiment l’illustration la plus Ă©clatante de l’impuissance organisĂ©e par les bureaucraties syndicales. Une participation Ă©norme aux manifestations, comme on n’en avait plus vu depuis longtemps, mĂȘme lors de la mobilisation contre la Loi Travail au printemps 2016, avec des sondages assurant le soutien des trois quarts de la population, bref les conditions subjectives Ă©taient rĂ©unies. Et ça a dĂ©bouchĂ© sur quoi ?
.. ça m’a fait penser Ă  cette manif des sidĂ©rurgistes Ă  Paris au printemps 1984, Ă©voquĂ©e plus haut. Les syndicats sont lĂ  pour mettre en scĂšne la protestation, et une fois la reprĂ©sentation terminĂ©e, en fin de parcours, dispersion et tout le monde rentre chez soi. D’accord, il y a eu des dĂ©parts en manif sauvage, mais quelques centaines de personnes Ă  peine, quand c’étaient des centaines de milliers de personnes qui venaient de dĂ©filer, bien sages, de Nation Ă  RĂ©publique ! On a vraiment vu le spectacle de la protestation responsable, et la dignitĂ© malheureuse des manifestants bafouĂ©e allĂšgrement par un gouvernement qui avait trĂšs bien compris que ça n’irait pas au-delĂ . Comme je l’ai Ă©crit en 2008 dans la postface Ă  la réédition de « C’est de la racaille ? eh bien j’en suis ! », « tant de monde rassemblĂ© pour faire si peu choses  ». Et puis on revient toujours Ă  quelque chose que j’avais Ă©voquĂ© dans ce texte-lĂ , Ă  savoir que le parcours mĂȘme de ces manifs est fait pour en neutraliser toute Ă©nergie : c’est toujours sur ces grands boulevards haussmanniens, conçus pour que la bourgeoisie s’y donne en reprĂ©sentation, et sur ces places, Nation, Bastille, RĂ©publique conçue pour que l’État s’y donne en reprĂ©sentation (rien que les noms, dĂ©jà
.) que ça se passe. Alors que l’immense majoritĂ© des manifestants vit et travaille ailleurs, et notamment en banlieue, au-delĂ  du pĂ©riph’. Ce fut le gĂ©nie des Gilets jaunes de laisser tomber ce modĂšle et d’innover -les ronds-points, les pĂ©ages autoroutiers, les dĂ©boulĂ©s dans le 8° arrondissement de Paris, etc. Avec ces manifs syndicales contre la rĂ©forme des retraites, on a complĂštement rĂ©gressĂ©.

Vous parlez de l’essor du FN dans les annĂ©es 1980. Cet essor n’a en fait jamais cessĂ©. Comment vous l’analysez ? 

Assez simplement. Le FN a fondĂ© son succĂšs sur deux bases : une forte hostilitĂ© au systĂšme eurocratique, et de l’autre la persistance d’un racisme postcolonial. Mais surtout, il apparaĂźt comme le plus apte Ă  remettre en avant l’identitĂ© nationale, Ă  laquelle tant de gens sont tentĂ©s de se raccrocher en ces temps de crise chronique. En outre le FN a Ă©voluĂ©, tout comme son homologue italien, du groupuscule extrĂ©miste et violent qu’il Ă©tait dans les annĂ©es 1970 vers un parti de « droite nationale » qui a rĂ©solument optĂ© pour la voie Ă©lectorale et le respect des institutions. Il existe bien sĂ»r des groupes activistes capables de faire le coup de poing, mais ce sont juste des satellites, qui ont pour fonction d’attirer les jeunes extrĂ©mistes, les plus rĂ©solus montant par la suite dans l’appareil Ă©lectoral -par exemple Pascal Vardon, qui fonda et dirigea le groupe des Identitaires Ă  Nice, a ensuite intĂ©grĂ© le FN dont il a portĂ© les couleurs aux Ă©lections lĂ©gislatives. Par contre les groupes activistes peuvent intervenir comme supplĂ©tifs de la police contre des rĂ©voltes populaires, et il est notoire qu’ils sont armĂ©s et s’entraĂźnent au combat. Il ne faut donc pas les sous-estimer. 

J’ai dit et Ă©crit qu’en France l’extrĂȘme-droite n’avait pas vocation Ă  exercer le pouvoir. Et de plus une victoire du RN aux prochaines prĂ©sidentielles ne serait pas forcĂ©ment une bonne affaire pour ses dirigeants, qui se retrouveraient dans l’obligation de prendre les mesures impopulaires dont ils prĂ©fĂšrent laisser la responsabilitĂ© aux actuels gouvernants. De toute façon, ce parti a conquis l’hĂ©gĂ©monie politique ; il a du pouvoir, pourquoi se compliquer l’existence Ă  exercer le pouvoir ? Je pense que le RN se trouve, toutes choses Ă©tant Ă©gales, dans la position qui Ă©tait celle du PCF dans les annĂ©es 1960 -en 1969, Jacques Duclos, le candidat du PCF aux prĂ©sidentielles, ramassait quand mĂȘme 23% des voix- celle de fonctionner comme le parti d’opposition, et de vivre de cette rente de situation. De mĂȘme que le PCF n’a jamais vraiment voulu prendre le pouvoir en France, je pense que le FN-RN ne veut pas vraiment de cette charge qui pourrait trĂšs vite se retourner contre lui. Il lui suffit, tout comme le PCF d’antan, d’avoir des Ă©lus qui s’incrustent dans les collectivitĂ©s locales, balisant le terrain Ă  long terme. Je pense donc qu’on va voir le scĂ©nario habituel, un candidat de centre-droit Ă©lu « pour faire barrage » aussi bien au RN qu’à la LFI. 

Vous en parlez Ă  plusieurs reprises dans le livre : quel est votre regard sur le mouvement Ă©cologique Ă  l’époque et aujourd’hui ? 

Je ne crois pas qu’il existe quelque chose comme un mouvement Ă©cologique. Il existe d’une part des luttes sur le terrain, contre des projets Ă©comonstrueux, et d’autre part le parti Ă©cologiste, deux choses bien diffĂ©rentes. Les partis Ă©colos ne sont que des rackets, et par rapport aux luttes de terrain ils ne font que vrombir autour comme de vĂ©ritables mouches Ă  merde du mouvement rĂ©el. 

Pour revenir aux annĂ©es 1980, l’époque de Os Cangaceiros donc, ces luttes se concentraient autour de la mobilisation antinuclĂ©aire ; en Loire-Atlantique, oĂč nous Ă©tions prĂ©sents alors, cette lutte aura Ă©tĂ© assez forte pour faire annuler successivement deux projets de centrale nuclĂ©aire, sur la rive sud de la Loire, au Pellerin, et plus tard sur la rive nord, au Carnet. Je connaissais certaines personnes trĂšs impliquĂ©es dans cette lutte, sur des bases clairement anticapitalistes et antiĂ©tatiques, et dont au moins l’une a par la suite participĂ© Ă  la lutte contre le projet d’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes. L’engagement de ces camarades prouvait qu’il Ă©tait possible de mener des luttes contre la dĂ©vastation industrielle dans une perspective radicale, hors de toute logique de racket politique.

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Manifestation du mouvement No Tav Ă  la gare de Suse en novembre 2005. CrĂ©dit : Par Ocelon1444 — Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Aujourd’hui, la lutte s’est Ă©largie Ă  tous les aspects de la dĂ©vastation. Il y a eu d’abord les actions contre les OGM qui ont Ă©tĂ© si importantes en France -au point que pour beaucoup de camarades indigĂšnes au Mexique, mobilisĂ©s contre l’introduction du maĂŻs OGM dans leur pays, cette lutte française a Ă©tĂ© une rĂ©fĂ©rence. Les mouvements se sont ensuite Ă©tendus Ă  d’autres projets, il y a eu la lutte No-Tav dans la Val Susa, cĂŽtĂ© italien, puis Ă©videmment Notre-Dame-des-Landes, qui a Ă©tĂ© une victoire inattendue. On voit maintenant se multiplier les conflits, contre les mĂ©ga-bassines, contre des projets autoroutiers, et l’on ne peut que s’en fĂ©liciter. Toutes ces luttes sont de fait anticapitalistes, quelle que soit la conscience que chaque participant peut en avoir individuellement. 

Je ne me prononcerai pas ici sur les mouvements organisĂ©s, comme Extinction RĂ©bellion ou Les SoulĂšvements de la terre, n’ayant pas eu l’occasion de participer Ă  l’une de leurs actions (si j’excepte une manifestation contre un projet de mĂ©gabassine dans le Puy-de-DĂŽme, oĂč je me trouvais ce jour-lĂ ). J’ai lu le manifeste des SoulĂšvements, « PremiĂšres secousses » qui va dans le bon sens malgrĂ© quelques concessions au gauchisme dĂ©construit -et de façon gĂ©nĂ©rale je constate qu’aprĂšs la menace de dissolution ce mouvement semble avoir fait le choix de se fondre dans l’extrĂȘme-gauche pour s’y trouver des alliĂ©s. Je sais trĂšs bien, pour en avoir discutĂ© briĂšvement avec l’un des animateurs, que l’idĂ©e est celle-ci : alors que longtemps les groupes radicaux ont Ă©tĂ© Ă  la traĂźne de la gauche, Ă  prĂ©sent c’est la gauche qui est Ă  la traĂźne derriĂšre nous, en particulier depuis la victoire de Notre-Dame-des-Landes, et c’est nous qui avons l’initiative dĂ©sormais donc nous ne devons pas craindre des alliances. Cet optimisme me laisse sceptique, mais nous verrons bien
 Le problĂšme de la composition, Ă  mon sens, c’est qu’elle doit toujours rester organique : quand elle devient organisationnelle, ce sont toujours les rackets politiques qui finissent par y avoir le dernier mot. 

Soit dit en passant, je ne suis pas sĂ»r que tous les groupes radicaux aient Ă©tĂ© Ă  la traĂźne de la gauche : ce n’était clairement pas le cas d’Os Cangaceiros. C’était d’ailleurs une critique que plusieurs d’entre nous faisaient aux Autonomes, au tournant des annĂ©es 1970/80, celui d’ĂȘtre dĂ©pendants des agendas politiques et syndicaux -mĂȘme si l’Autonomie parisienne ne se limitait pas Ă  essayer de radicaliser les manifs, elle avait aussi ouvert un espace inĂ©dit, depuis les auto-rĂ©ductions jusqu’aux squats. 

Pour revenir Ă  l’écologie, je trouve qu’il y a beaucoup de confusion autour de cette notion. Au dĂ©part, elle dĂ©signe simplement l’étude des milieux naturels, de leur Ă©volution et des dommages qu’ils peuvent subir. Et finit par vĂ©hiculer, de façon plus ou moins explicite, l’idĂ©e d’une nature incontaminĂ©e, sans intervention humaine, qui s’incarne dans la gestion des Parcs nationaux et rĂ©gionaux -on sait que le tout premier parc naturel, aux USA, a Ă©tĂ© inspirĂ© par les Ă©crits d’Aldo Leopold. 

Il y a actuellement dans les zones rurales une certaine haine des Ă©colos, considĂ©rĂ©s comme des urbains ne connaissant rien Ă  la campagne et voulant imposer une morale plutĂŽt puritaine Ă  travers diverses mesures contraignantes. Et de fait, beaucoup d’écolos considĂšrent les gens de la campagne comme de gros beaufs -l’un d’eux me l’a carrĂ©ment dit un jour, Ă  propos des gens qui s’opposent aux parcs Ă©oliens. Il se dit qu’une partie du vote RN en zone rurale serait liĂ© Ă  cette haine des Ă©colos ; en tout cas je connais des paysans qui votent LFI et partagent complĂštement ce ressentiment anti-Ă©colo. En fait, les choses sont bien plus compliquĂ©es : par exemple, les responsables de certains parcs rĂ©gionaux ont signĂ© pour des projets Ă©oliens, soi-disant Ă©cologiques. Aujourd’hui, n’importe quel margoulin qui veut monter une opĂ©ration y appose le prĂ©fixe « éco ». J’ai vu disparaĂźtre l’un des derniers espaces verts dans le centre de Marseille sous le bĂ©ton d’un « éco-quartier ». Il en va de mĂȘme pour tout cet immonde business autour des parcs Ă©oliens et, de plus en plus, solaires -on en est Ă  dĂ©boiser pour installer des panneaux solaires ! La plupart des maires qui signent pour ces projets n’avancent d’ailleurs mĂȘme pas l’argument Ă©cologique, mais l’argument financier en mode « ça augmente de 30% le budget de la commune », de sorte que le prĂ©fixe « éco » a plus Ă  voir avec « économie » qu’avec « écologie », les deux se fondant dans le mĂȘme racket. Les gens qui subissent ces dĂ©vastations, sous forme de parcs Ă©oliens ou solaires sont tout Ă  fait fondĂ©s Ă  dĂ©tester les chantres du capitalisme vert
 

Parlons alors d’écologisme, pour dĂ©signer tout le dispositif idĂ©ologique qui fonde une nouvelle sĂ©quence de l’accumulation capitaliste trouvant dans le constat de la dĂ©vastation matiĂšre Ă  rebondir. Et dĂ©jĂ  dans l’énoncĂ© du constat il y a embrouille : le fameux « rĂ©chauffement climatique » qui est devenu en quelques annĂ©es un lieu commun du langage spectaculaire. La globalitĂ© du fait, Ă  l’échelle planĂ©taire, pose d’emblĂ©e la question Ă  un niveau de solution lui-mĂȘme global, sur lequel seules Ă©videmment des instances ayant voix au chapitre de la gouvernance mondiale seraient lĂ©gitimes Ă  s’exprimer -et cela donne les COP successives, autant d’insultes au pauvre monde ici-bas qui souffre dans sa chair de cette dĂ©vastation industrielle de la planĂšte. 

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Et c’est sans surprise que nous voyons cet Ă©cologisme engendrer un extractivisme dĂ©bridĂ© -il suffit de voir l’arnaque de la voiture Ă©lectrique, et il n’y avait mĂȘme pas besoin d’attendre les frasques d’Elon Musk chargĂ© de mission par le prĂ©sident des USA pour avoir envie d’incendier ces foutues bagnoles !  J’ai dĂ©jĂ  parlĂ© de tout ça dans « Istmeno, le vent de la rĂ©volte », Ă  propos des « énergies renouvelables »  Et ce dispositif s’accompagne d’une perpĂ©tuelle moralisation dont les Ă©colos urbains se font volontiers les agents. On est exactement dans l’optique libĂ©rale de l’individu souverain, supposĂ© entiĂšrement libre de choisir, alors mĂȘme que la grande masse des petites gens n’a d’autre choix que se nourrir de malbouffe industrielle, boire de l’eau contaminĂ©e, respirer de l’air empoisonnĂ© et vivre dans des non-lieux bĂ©tonnĂ©s et asphaltĂ©s d’oĂč tous rĂȘvent de s’échapper. 

Ceci Ă©tant dit, dans les luttes de terrain s’opĂšrent des rencontres inattendues, et des gens que le spectacle politico-mĂ©diatique cherche Ă  opposer se retrouvent cĂŽte Ă  cĂŽte dans le mĂȘme refus de projets Ă©comonstrueux. Et c’est quelque chose de trĂšs intĂ©ressant. Parce que le dĂ©passement de ces oppositions bornĂ©es est l’acte politique en soi, non au sens oĂč les divergences seraient suspendues mais dans le sens oĂč elles se trouvent projetĂ©es dans une autre dimension de la rĂ©alitĂ©. Les rackets Ă©colos ne peuvent avoir aucune prise sur de telles dynamiques, qui ne se soucient aucunement de reprĂ©sentation.

Vous ĂȘtes assez critique de “la transition dĂ©mocratique” de Nelson Mandela aprĂšs l’apartheid en Afrique du Sud, est-ce que vous pouvez nous expliquer ?

LĂ  oĂč les conditions Ă©taient rĂ©unies pour une rĂ©volution sociale, il a fallu se contenter d’une rĂ©forme politique. Et inĂ©vitablement les conflits de classe ont fini par ressurgir dans l’Afrique du Sud rĂ©formĂ©e, et de la pire des maniĂšres, Ă  travers les manifestations, souvent violentes, contre les immigrĂ©s venus des pays voisins qui entraient en concurrence avec la main d’Ɠuvre noire sud-africaine. La transition aura sauvĂ© l’Afrique du Sud, en tant qu’État-nation, elle n’aura pas sauvĂ© les Africains. Et avec tout sa phrasĂ©ologie marxiste-lĂ©niniste, l’ANC aura simplement eu une pratique nationaliste : un scĂ©nario dĂ©jĂ  vu dans d’autres parties du monde, et qui devrait donner Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  certains qui en sont encore Ă  fantasmer sur Bandung


LA GUERRE

Vous dites qu’on a Ă©tĂ© gouvernĂ©s “par la guerre durant la premiĂšre moitiĂ© du siecle (
) et dĂ©sormais on nous gouvernait par la crise” Ă  partir 1973. Est-ce que vous vous nous expliquer ce que vous voulez dire par lĂ  ? Est-ce que selon vous nous sommes toujours gouvernĂ©s par la crise aujourd’hui mais aussi peut-ĂȘtre de nouveau par la guerre ? 

Les deux sont Ă©troitement liĂ©s : la guerre est une solution Ă  la crise, comme ce fut le cas dans l’Allemagne des annĂ©es 1930 oĂč la politique de rĂ©armement massif menĂ©e par les nazis a assurĂ© le plein emploi. Et mĂȘme les destructions causĂ©es par la guerre Ă  l’appareil industriel sont un Ă©lĂ©ment dynamique pour le capital : on a bien vu comment l’industrie allemande a dĂ» complĂštement se reconstruire aprĂšs-guerre, avec des installations et des Ă©quipements dernier cri tandis que les rĂ©gions industrielles de France et de Belgique sont restĂ©es avec leurs usines et leurs machines vĂ©tustes. Et de fait aujourd’hui l’Allemagne est le pays d’Europe qui dispose de l’appareil industriel le plus important, quand la France et la Belgique ont fermĂ© leurs haut-fourneaux et leurs chantiers navals. 

Pour revenir Ă  la crise ouverte par le choc pĂ©trolier de 1973-1974, mais qui fut bien plus largement une crise du systĂšme fordiste
 Contrairement aux annĂ©es 1930 oĂč la crise s’est traduite par une course gĂ©nĂ©rale au protectionnisme -laquelle devait fatalement aboutir au choc des États-nations industriels d’Europe-, lĂ  ça se passe sur un fond de construction eurocratique et de libre-Ă©change Ă  l’intĂ©rieur de l’U.E. Donc la crise a bon dos
 et ça n’a rien Ă  voir avec une prĂ©tendue baisse tendancielle du taux de profit, axiome rĂ©pĂ©tĂ© Ă  l’infini par les marxeux de tout poil mais avec une reconfiguration d’ensemble du capitalisme en Europe, sur d’autres bases que celles des États-nations protectionnistes (et coloniaux, parce que le protectionnisme Ă©tait aussi liĂ©, dans le cas de la France, Ă  l’existence d’un vaste empire colonial qui constituait un dĂ©bouchĂ© pour les produits français : inversement, l’Allemagne qui avait perdu ses quelques colonies en 1918 et ne disposait donc d’aucun espace commercial ouvert partit dans ce dĂ©lire de « Lebensraum », dĂ©veloppĂ© par les nazis, lequel conduit fatalement Ă  des annexions puis des invasions militaires). Donc, construction d’un marchĂ© unique europĂ©en, et paix Ă  l’intĂ©rieur de cet espace : la guerre est repoussĂ©e au dehors, parfois trĂšs prĂšs comme en Yougoslavie dans les annĂ©es 1990, mais enfin les EuropĂ©ens de l’Ouest, eux vivent en paix, le service militaire finit mĂȘme par ĂȘtre supprimĂ© (on ne s’en plaindra pas !) alors qu’inversement les forces du maintien de l’ordre intĂ©rieur ne cessent de se militariser. 

Quand on a une armĂ©e, on doit s’en servir, c’est aussi simple que ça. Une armĂ©e qui ne fait jamais la guerre se rouille, et finit par perdre sa capacitĂ© opĂ©rationnelle. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt pour des pays comme la France d’envoyer de temps Ă  autre des troupes d’élites intervenir, ça et là
 À la fois pour se montrer dans le spectacle des grandes puissances, mĂȘme si c’est pour y tenir les seconds rĂŽles, et pour renforcer ses capacitĂ©s grĂące au retour sur expĂ©rience. La guerre est toujours quelque chose de potentiel, elle constitue l’horizon de l’État, et il faut que rĂ©guliĂšrement cette potentialitĂ© se rĂ©alise -le plus loin possible du centre de commandement. En outre, le rĂŽle de l’industrie de guerre dans l’équilibre de la balance commerciale est bien connu : le matĂ©riel militaire constitue l’un des grands secteurs d’exportation de la France, et ces interventions servent Ă  la fois Ă  Ă©prouver le matĂ©riel et Ă  en assurer la promotion. 

Au fond, ce qui est scandaleux, ce n’est pas que les États fassent la guerre, c’est l’essence mĂȘme de l’État. Ce qui est scandaleux, c’est la lĂ©gitimation de la guerre. Car la guerre n’est pas seulement un acte de rivalitĂ© impĂ©rialiste entre États-nations, c’est dans le mĂȘme mouvement une opĂ©ration de maintien de l’ordre Ă  l’intĂ©rieur des frontiĂšres de ces États, qui vise prĂ©cisĂ©ment Ă  les fonder comme nation. C’est par le prix du sang que le fait d’ĂȘtre Français est devenu quelque chose de sacrĂ©, avec les deux guerres mondiales. Ensuite, il faut renouveler ce pacte du sang pĂ©riodiquement, sauf qu’à prĂ©sent cela se fait Ă  travers des opĂ©rations spĂ©ciales, menĂ©es par des soldats professionnels : on imagine mal une guerre massive recourant Ă  la conscription dans la France d’aujourd’hui. Les Français ne connaissent plus de la guerre que son spectacle. 

La diffĂ©rence entre les USA et l’Europe, c’est que les premiers, aprĂšs s’ĂȘtre imposĂ©s comme la puissance mondiale par excellence, ont continuĂ© Ă  se refonder par la guerre, l’exportant au dehors. On se souvient comment la premiĂšre guerre du Golfe avait eu pour fonction d’effacer le souvenir si traumatisant de l’échec vietnamien
 Et puis il y eut le consensus quasi-gĂ©nĂ©ral d’aprĂšs le 11 septembre -toujours le prix du sang. Et Trump a beau ĂȘtre anti-interventionniste, il s’est bien gardĂ© de dĂ©manteler les innombrables bases militaires dont disposent les USA dans le monde, et dont l’entretien doit mĂ©chamment grever le budget du gouvernement
 

LES INSPIRATIONS

Vous vous ĂȘtes beaucoup intĂ©ressĂ©, et vous en parlez dans le livre, aux “rĂ©voltes millĂ©naristes” qui ont Ă©tĂ© assez ignorĂ©es ou mĂ©prisĂ©es par les marxistes. Vous pouvez nous expliquer ce dont il s’agit et pourquoi cela a suscitĂ© votre intĂ©rĂȘt ?

Tous les marxistes n’ont pas ignorĂ© ou mĂ©prisĂ© les rĂ©voltes millĂ©naristes : le marxisme aussi a eu ses hĂ©rĂ©tiques, par exemple Ernst Bloch avec son beau livre sur Thomas MĂŒnzer. Disons, pour faire court, qu’il s’agit des courants rĂ©volutionnaires qui se sont dĂ©veloppĂ©s Ă  l’intĂ©rieur du monde chrĂ©tien. Monde dont on peut dater la fin au XVIII° siĂšcle -en Europe, les derniĂšres tendances millĂ©naristes s’expriment dans la rĂ©volution anglaise, soit en fin du XVII° siĂšcle. AprĂšs, celles-ci se dĂ©veloppent que sur d’autres continents, au BrĂ©sil comme en Chine Ă  la fin du XIX° siĂšcle, puis en MĂ©lanĂ©sie tout au long du XX° siĂšcle, chaque fois en rĂ©action Ă  l’irruption de la logique marchande venue d’Europe. 

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Quand je parle de monde chrĂ©tien Ă  propos de l’Europe d’avant, je ne parle pas d’un monde oĂč il y a entre autres des chrĂ©tiens, -aujourd’hui, mĂȘme les chrĂ©tiens les plus pratiquants ne vivent plus dans un monde chrĂ©tien, tout au plus ont-ils des habitus culturels en commun-, mais d’un monde qui est entiĂšrement construit par la religion chrĂ©tienne, oĂč toute la vie sociale baigne dans la religiositĂ© et oĂč cela ne fait pas l’objet d’un choix personnel car c’est quelque chose que l’on reçoit en venant au monde comme l’air que l’on respire et que l’on emporte avec soi dans son dernier soupir. La religion chrĂ©tienne est alors le langage du monde. Nous avons du mal Ă  l’imaginer dans toute sa profondeur et toute son Ă©tendue parce qu’en Europe la religion ne fonctionne plus que comme une morale, fort rĂ©barbative du reste. Le monde dans lequel surgissent les rĂ©voltes millĂ©naristes n’est pas encore configurĂ© par l’argent et la marchandise, et banquiers et marchands y sont encore considĂ©rĂ©s comme des intrus, comme des Ă©trangers, par la masse des petites gens. Et ces derniers trouvent dans la Bible, telle qu’interprĂ©tĂ©e et dĂ©clamĂ©e par des prĂ©dicateurs rĂ©volutionnaires, de quoi lĂ©gitimer leur rĂ©volte mais, plus encore, un certain nombre de promesses qui constituent un horizon d’attente : Omnia Sunt Communia ! 

Nous avions trouvĂ© dans ces mouvements l’esprit mĂȘme du communisme, que ce soit dans les formes de vie clandestines des FrĂšres du Libre Esprit qui ont irriguĂ© toute une partie de l’Europe, ou sous la forme d’une vĂ©ritable guĂ©rilla comme celle menĂ©e par les partisans de Fra Dolcino dans le nord du PiĂ©mont ou d’une citĂ© idĂ©ale comme celle des Taborites en BohĂšme. Les uns comme les autres Ă©taient inspirĂ©s, ignorant la sĂ©paration propre Ă  l’époque moderne qui oppose un matĂ©rialisme utilitariste et un spiritualisme abstrait. RedĂ©couvrir cela aprĂšs un siĂšcle de domination du matĂ©rialisme le plus vulgaire, c’était dĂ©jĂ  en soi une expĂ©rience Ă©mouvante. Pour nous, hĂ©ritiers de mai-juin 1968, il Ă©tait clair que Dieu Ă©tait mort depuis longtemps, mais nous pouvions comprendre qu’en d’autres temps cette idĂ©e ait pu animer des hommes et des femmes en rĂ©volte, et surtout nous pouvions ressentir l’exigence radicale qui les portait, celle de la communautĂ© humaine.

LE DROIT DE VIVRE ET DE MOURIR

 Vous remerciez dans le livre les auteurs de Suicide mode d’emploi, qui fut interdit en 1989. Le droit au suicide c’est un thĂšme qui est revenu avec le dĂ©bat sur l’euthanasie. Est-ce que vous avez un avis sur ça ? La plupart des gens y sont favorables et en mĂȘme temps on a aussi vu une critique qui s’inquiĂšte de ce droit dans un monde qui fait de tous les gens improductifs au sens du capital, un poids pour la sociĂ©tĂ© ou leurs proches, et notamment les personnes handicapĂ©es ou invalides. 

Il va sans dire que je condamne absolument toute forme d’eugĂ©nisme, par exemple les stĂ©rilisations forcĂ©es visant les personnes handicapĂ©es ou invalides, qui sont encore tout Ă  fait lĂ©gales dans pas moins de quatorze pays europĂ©ens. Une telle monstruositĂ© n’a rien Ă  voir avec le libre choix du suicide. Quand Ă  la question de l’euthanasie, elle est effectivement assez dĂ©licate
 Car si le suicide est une chose, relevant d’une dĂ©cision individuelle prise en pleine conscience, l’euthanasie en est une autre, appliquĂ©e Ă  des personnes ayant perdu toute capacitĂ© de dĂ©cision, suite Ă  une maladie ou un accident
 Nous y sommes tous confrontĂ©s avec des proches, un jour ou l’autre.
Ce qui me frappe actuellement, c’est la multiplication des suicides de jeunes. On a connu ça jadis, dans le reflux de mai-juin 1968, mais lĂ  ça prend des proportions inĂ©dites, surtout aprĂšs l’épisode covidesque. Et tandis que tant de jeunes dĂ©cident de mourir avant d’avoir pleinement vĂ©cu, il y a une sorte d’acharnement mĂ©dical auprĂšs de vieillards manifestement Ă©teints et qui ont eu largement le temps de faire leur vie pour le meilleur comme pour le pire. Et je pense que maintenir artificiellement en vie pendant des annĂ©es quelqu’un qui mĂšne une existence vĂ©gĂ©tative est une absurditĂ©. Je ne parle pas ici de personnes invalides ou handicapĂ©es, qui ont une vie, je parle de personnes grabataires, qui ont souvent perdu jusqu’à l’usage de la parole et sont rĂ©duits Ă  l’état vĂ©gĂ©tatif. En Sardaigne, il existait dans les villages, jusqu’à une date pas si Ă©loignĂ©e, la figure de l’acabadora, une femme ĂągĂ©e dont c’était la fonction, chargĂ©e par les familles de mettre fin aux jours d’une personne agonisante, afin de lui Ă©pargner des souffrances inutiles. Elle disposait pour ce faire d’une sorte de marteau de bois. Ce qui fonctionnait dans un univers pastoral, oĂč la raretĂ© des ressources ne permettait de toutes façons pas de maintenir en vie indĂ©finiment une personne agonisante, serait Ă©videmment impensable dans la sociĂ©tĂ© ultra-mĂ©dicalisĂ©e oĂč nous vivons
 Mais dĂ©fendre la vie en soi, lorsqu’elle se rĂ©duit Ă  une existence totalement vĂ©gĂ©tative, c’est du mĂȘme ordre d’idĂ©es que l’argument des intĂ©gristes religieux s’opposant au droit Ă  l’avortement au nom du respect de la vie. Le droit Ă  quitter ce bas monde dignement devrait ĂȘtre imprescriptible.

LA SUITE 

Vous dites que “depuis deux siĂšcles qu’un projet rĂ©volutionnaire hante la sociĂ©tĂ© occidentale, la question de l’organisation a toujours oscillĂ© entre deux formes distinctes et mĂȘmes opposĂ©es, celle de la conjuration et celle de l’assemblĂ©e”. Quelles sont ces deux formes et est-ce qu’on est toujours dans cette configuration ?

La conjuration, c’est le groupe fermĂ© et Ă©lectif qui s’organise en secret pour mener un coup d’État. S’il y a un prĂ©cĂ©dent clairement communiste avec la Conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf, en 1795, en plein Ă©pisode thermidorien, c’est surtout dans les annĂ©es 1830 que se dĂ©veloppe tout un courant rĂ©publicain et socialiste : on le voit en Italie avec les Carbonari, en France avec les sociĂ©tĂ©s secrĂštes blanquistes. Certains de nos camarades se rĂ©clament actuellement de Blanqui : et il faut lui reconnaĂźtre le mĂ©rite d’avoir posĂ© la question militaire, ce que personne d’autre n’a fait Ă  l’époque. Mais il l’a fait prĂ©cisĂ©ment selon le schĂ©ma de la conspiration, et le fait est que toutes les tentatives insurrectionnelles des blanquistes ont Ă©tĂ© de tragiques Ă©checs. Puis arrive la Commune, qui est une vĂ©ritable insurrection populaire -le 18 mars n’est pas un coup prĂ©parĂ©, c’est une Ă©meute spontanĂ©e qui aboutit Ă  une situation insurrectionnelle, et aucun groupe organisĂ© n’a vraiment de rĂŽle dĂ©cisif dans le dĂ©roulement de cette journĂ©e. C’est donc un dĂ©menti de la vision militaro de Blanqui -qui du reste se trouve alors aux arrĂȘts, Thiers l’ayant prudemment fait sĂ©questrer par sa flicaille quelque temps avant. Les blanquistes parisiens ont Ă©videmment un rĂŽle important dans la Commune, une fois celle-ci dĂ©clarĂ©e, et plusieurs vont d’ailleurs mourir au combat, tel Gustave Flourens. C’est dans la derniĂšre phase de l’insurrection qu’ils prennent en quelque sorte le leadership, profitant de la panique gĂ©nĂ©rale, Ă  travers le ComitĂ© de Salut Public dont la rĂ©fĂ©rence jacobine est transparente. Et on voit d’ailleurs des comportements typiquement jacobins se reproduire, comme quand Raoul Rigault, chef de la sĂ©curitĂ©, fait arrĂȘter des gens comme EugĂšne Varlin ! Le plus triste, c’est qu’ils seront tous les deux assassinĂ©s par les Versaillais quelques jours aprĂšs
 Bref, on a dans la Commune cette tension entre l’option militariste et centraliste, portĂ©e par les blanquistes, et l’option, disons plus mouvementiste, portĂ©e par les gens de l’AIT (ndlr : Association Internationale des Travailleurs, fondĂ©e en 1864, premiĂšre organisation internationale ouvriĂšre, rassemblant socialistes, communistes et anarchistes, avant d’éclater en 1872). Quoi qu’il en soit, il est clair que la question militaire a Ă©tĂ© mal posĂ©e, par les uns comme par les autres. 

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Attaque du 14 aoĂ»t 1870 de la caserne des pompiers de la Villette par les Blanquistes. CrĂ©dit : Par Dumont, Louis-Paul-Pierre (Paris, en 1822 – aprĂšs 1880), graveur — CC0

On sait que LĂ©nine, inspirĂ© par cet Ă©pisode, y apportera sa rĂ©ponse : un groupe de rĂ©volutionnaires professionnels, entiĂšrement dĂ©vouĂ©s Ă  l’objectif final, celui de s’emparer du pouvoir d’État -pour le briser, dit-il dans « L’État et la rĂ©volution », Ă©crit durant l’étĂ© 1917, reprenant en cela l’analyse de Marx sur la Commune en 1871 dans « La guerre civile en France ». Donc octobre 1917, le coup d’État rĂ©ussit, l’appareil tombe aux mains des bolcheviks et que font ces conjurĂ©s ? Loin de briser cet appareil, ils en font une vĂ©ritable machine politico-militaire qui va trĂšs vite instaurer une « dictature sur le prolĂ©tariat » (selon l’expression de Karl Korsch), et notamment sur le prolĂ©tariat paysan, et Ă©touffer toute voix divergente au sein du mouvement rĂ©volutionnaire. Tout cela est bien connu, mĂȘme si nous assistons Ă  prĂ©sent Ă  un come-back du lĂ©ninisme sous des formes Ă©cologistes ou dĂ©coloniales qui font manifestement l’impasse sur les leçons de l’histoire : mais c’est le propre de l’idĂ©ologie d’ĂȘtre dans le dĂ©ni de rĂ©alitĂ©, n’est-ce pas
 D’autre part, il y a les soviets, nĂ©s spontanĂ©ment en 1905 et qui ressurgissent en fĂ©vrier 1917 -le mot russe pour dire « assemblĂ©e ». Ils ont fait tomber le rĂ©gime tsariste en fĂ©vrier et s’en suit une situation de double pouvoir, avec un rĂ©gime bourgeois sous la direction de KĂ©rensky et d’autre part les soviets qui n’entendent rien lĂącher. Un double pouvoir ne peut jamais durer, et ce fut le gĂ©nie politique de LĂ©nine de brusquer le cours des Ă©vĂ©nements en organisant un vĂ©ritable coup d’État. Octobre 1917, c’est une conjuration qui rĂ©ussit grĂące Ă  la participation active des soviets. Mais la conjuration une fois victorieuse se retourne contre eux, l’épisode final Ă©tant la liquidation du soviet de Cronstadt en 1921 qui marque irrĂ©vocablement la victoire de la contre-rĂ©volution bureaucratique sur le mouvement rĂ©el. On a donc, dans la rĂ©volution russe, le cas paradigmatique de cette tension entre la conjuration et l’assemblĂ©e, entre deux formes qui, Ă  un moment donnĂ©, convergent pour renverser l’ancien rĂ©gime puis divergent radicalement : les soviets sont rĂ©duits Ă  une courroie de transmission du parti, ou sont liquidĂ©s. LĂ  encore, c’est l’état de guerre qui prĂ©tend justifier, comme pour les jacobins de 1793, la centralisation autoritaire des pouvoirs. Dans le parti, qui est la forme institutionnelle de la conjuration, il n’y a pas de place pour la discussion -c’est d’ailleurs quelque chose que j’ai entendu rĂ©cemment par des militants de la LFI, ce qui n’a rien de surprenant- au contraire de l’assemblĂ©e, du soviet lequel a, de plus, une dimension locale alors que le parti est dĂ©libĂ©rĂ©ment une structure hors sol. C’est l’état d’exception gĂ©nĂ©ralisĂ©, et qui Ă©videmment n’est pas une simple phase transitoire mais finit par composer l’ossature de la sociĂ©tĂ© russe. A la fin de sa vie, LĂ©nine, qui ne manquait pas de luciditĂ©, dira que « finalement, nous n’avons fait que repeindre en rouge l’édifice tsariste ». 

Pour autant la question reste entiĂšre, et c’est pourquoi je l’ai posĂ©e sous cette forme dans mon rĂ©cit. Nous Ă©tions un petit groupe affinitaire, oĂč il Ă©tait facile d’assumer une totale horizontalitĂ©. Que se passe-t-il dĂšs qu »il s’agit d’un mouvement Ă©largi, dans lequel des centaines et des milliers de personnes sont engagĂ©es ? Je vois bien qu’il y a actuellement des polĂ©miques Ă  ce sujet autour des SoulĂšvements de la terre, le mode de fonctionnement et d’organisation fait manifestement dĂ©bat, au-delĂ  mĂȘme des habituelles rancunes qui hantent le milieu radical. 

Vous expliquez que votre groupe s’est dissous parce qu’il “n’arrivait pas Ă  dĂ©passer cette pure nĂ©gativitĂ©â€ dont vous pressentiez qu’elle “finirait par” vous “vider de l’intĂ©rieur”, que “l’exaltation du nĂ©gatif ne se convertissait pas en affirmation” mais que cela Ă©tait aussi propre Ă  une pĂ©riode historique. Donc plusieurs questions : qu’est-ce que vous entendez par “nĂ©gativitĂ©â€ ? Est-ce que vous avez pu trouver ailleurs plus tard cet “envers positif du monde” ? Et est-ce qu’aujourd’hui on peut avoir un autre objectif que “survivre Ă  une sale Ă©poque ?” C’est des questions qu’on se pose beaucoup Ă  Frustration. Nos numĂ©ros papiers annuels se sont successivement nommĂ©s “Ce qu’il nous faudrait c’est une bonne rĂ©volution”, “Et maintenant on fait quoi ?” puis le dernier “Comment tenir ?

Os Cangaceiros s’est terminĂ©, voici plus de trente ans, quand nous avons Ă©chouĂ© Ă  construire une position Ă  partir de notre expĂ©rience -et cela allait bien au-delĂ  de la simple question de rĂ©diger un manifeste. Nous avons eu au moins la luciditĂ© de prendre acte de cet Ă©chec. Du reste, je voudrais dire, Ă  beaucoup de gens qui s’intĂ©ressent Ă  cette aventure, que le fait d’y avoir mis fin est aussi important que l’aventure elle-mĂȘme. Tout ce que nous avons fait et Ă©crit est marquĂ© du sceau de l’inachĂšvement, et assumĂ© comme tel : je voudrais vraiment que les gens comprennent cela. Ce fut une tentative de communisation, qui a eu le mĂ©rite d’exister, et nous sommes heureux d’y avoir participĂ©, mais ce ne fut qu’une tentative -comment aurait-il pu en ĂȘtre autrement ? S’il y a quelque chose Ă  en tirer, c’est les limites sur lesquelles elle a butĂ©, Ă  partir de quoi il est possible de reprendre l’offensive. Mais en aucun cas cela ne doit ĂȘtre un modĂšle Ă  suivre, pas plus cette expĂ©rience-ci que les autres. On peut s’en nourrir, mais il faut ensuite digĂ©rer. 

Je suis Ă©videmment bien d’accord avec vous pour dire qu’il nous faudrait une bonne rĂ©volution. Je pense que nous devrions revenir sur les insurrections qui, de Tunis Ă  Istambul, ont constituĂ© un Ă©vĂ©nement sans prĂ©cĂ©dent. Sur la Syrie, il y a quelques documents dĂ©jĂ  disponibles, produits par des camarades syrien(ne)s. Une chose est sĂ»re, c’est que la question militaire se pose bien diffĂ©remment qu’au XIX° siĂšcle, oĂč il suffisait que la foule empoigne les fusils pour renverser le pouvoir en place. Du cĂŽtĂ© des États, nous voyons s’opĂ©rer Ă  une vitesse hallucinante une concentration de moyens technologiques de destruction face Ă  laquelle nous sommes non seulement dĂ©sarmĂ©s, mais carrĂ©ment sidĂ©rĂ©s. Pourtant, tout peut ĂȘtre dĂ©tournĂ© de son usage initial, et il est grand temps d’y penser.

Un entretien réalisé par Rob Grams


Rob Grams
Rob Grams
Co-rédacteur en chef
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