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Le musée égyptien et l’opium des classes moyennes


Le théologien américain Reinhold Niebuhr affirmait que : « Le nationalisme est l’un des moyens les plus efficaces par lesquels l’homme moderne échappe aux problèmes de la vie morale. » Niebuhr était un théologien soucieux d’éthique et de principes, c’est pour cela qu’on doit ajouter à ses propos cette phrase: « C’est aussi un moyen pour l’homme moderne d’échapper à tous ses problèmes. » La vie en Égypte, surtout depuis une dizaine d’années, n’est qu’une confirmation quotidienne de cette idée. Car le pouvoir contre-révolutionnaire en place, n’ayant plus rien à offrir ou à proposer, doit continuer tout de même à régner avec un minimum de légitimité idéologique. L’inauguration du nouveau musée égyptien n’est rien d’autre qu’une autre pierre à l’édifice idéologique du régime. Cet article propose une lecture critique de cette inauguration en la replaçant dans son contexte politique et social. Il s’agira d’abord de revenir sur la trajectoire contre-révolutionnaire de l’Égypte depuis 2011, puis d’analyser la réception enthousiaste du musée par une partie de la classe moyenne et des intellectuels, avant de montrer comment le patrimoine et le nationalisme fonctionnent ici comme un « opium » destiné à anesthésier la conflictualité sociale et la violence du réel.

Lumières sur le Thermidor égyptien

Pour comprendre les causes de notre critique, nous devons revenir en arrière.
Ainsi l’Égypte a connu, depuis la chute du président Moubarak en 2011, une décennie de bouleversements politiques et sociaux. La révolte de 2011, qui promettait liberté et justice sociale, a été broyée par une coalition contre-révolutionnaire et réactionnaire en 2013 : le pouvoir central contrôlé par les militaires (colonne vertébrale du régime), la grande bourgeoisie civile, une partie de la classe moyenne réactionnaire apeurée par les changements et le ‘’chaos’’ populaire. Cette alliance de classe était soutenue (financièrement, diplomatiquement) par des puissances impérialistes mondiales et régionales (les puissances occidentales, les pays du Golfe, etc.) qui ne voulaient pas – par intérêt de classe et par intérêt régional (Israël est à la frontière de l’Egypte, et nous avons déjà vu que le degré de lutte de classes dans les pays arabes est intrinsèquement lié à la cause palestinienne) – de propagation révolutionnaire dans la région.
Fort de ses institutions et de ses forces de sécurité, l’État militaire a repris le contrôle de la situation, en laissant dans son sillage contre-révolutionnaire des milliers de morts, des dizaines de milliers de prisonniers, des centaines de disparus. En un mot, il s’est transformé en un État totalitaire version XXIème siècle où la surveillance et la répression poursuivent les militants et les activistes jusqu’à leurs foyers à travers le numérique et les réseaux sociaux. C’est un régime qui veut à tout prix étouffer toute voix contestataire dans le but d’imposer un Thermidor éternel.
Et tandis que le pouvoir se consolide au sommet, la majorité de la population continue de faire face à l’appauvrissement, à la précarité et à l’incertitude économique. L’endettement public a décuplé sous le régime contre-révolutionnaire, les classes populaires et moyennes payent le prix des mégaprojets et la financiarisation des fortunes de la bourgeoisie égyptienne à coup de dévaluation de la monnaie, de dettes, de destruction encore plus accrue des services publics, de taxes, etc.
Dans ce contexte, les grandes célébrations culturelles, comme l’inauguration du nouveau musée égyptien, prennent une valeur symbolique particulière : elles mettent en lumière la grandeur historique du pays, mais occultent la réalité sociale, politique et économique vécue par le citoyen ordinaire. Comprendre cette tension entre patrimoine et quotidien est essentiel pour saisir pourquoi la magnificence d’un musée est un écran derrière lequel se dissimulent les contradictions d’une nation en contre-révolution.

L’inauguration du Grand Musée égyptien au Caire en Novembre 2025 ; Wikimedia Commons

Les fantômes du déni

L’inauguration du nouveau musée égyptien le 1er Novembre dernier a été accueilli par une partie de la classe moyenne et des pseudo-intellectuels avec ferveur patriotique et fierté nationale, malgré le climat politique et économique ambiant.
Pour comprendre cette réaction, il faut l’analyser sous l’angle du traumatisme collectif et du déni face à l’ampleur des catastrophes que traverse le pays. Il faut aussi replacer cela dans le cadre d’un ancien nationalisme fascisant, réactivé lors des célébrations politiques superficielles ou en temps de crises.
Comme le dit l’écrivain égyptien Mahmoud Haddhoud : « Ce que nous vivons depuis 2013 est une version égyptienne unique du populisme : elle n’est pas contre l’État ni ses institutions, au contraire, elle supplie ce dernier d’être toujours présent. Les gens cherchent l’État, espèrent le voir, même à travers un policier corrompu qui leur extorque de l’argent, ou dans les blindés stationnés devant les bâtiments publics. Et plus l’État s’absente ou chancelle, plus les gens s’acharnent à le rechercher et à le célébrer comme une compensation psychologique. »
Ce nationalisme chauvin est donc un symbole de faiblesse et non de force, un signe de désarroi et non de confiance, une preuve de défaite et non de victoire.
Le problème du peuple égyptien est qu’il est un peuple vaincu, vivant dans la réaction et la contre-révolution la plus crasse. Son nationalisme exacerbé n’est pas seulement l’idéologie dominante depuis des décennies, il repose aujourd’hui sur les ruines du passé, car le présent lui échappe.
Pour preuve, et comme nous l’avons dit précédemment, le pays subit depuis plus de dix ans une sorte de « thérapie de choc néolibérale » sans discontinuité, qui a détruit la classe moyenne et plongé une grande partie de la société dans la pauvreté et la surexploitation, tandis qu’une minorité s’enrichit grâce aux mécanismes d’appauvrissement et de financiarisation de l’économie. Cet hyper-exploitation a rendu l’avenir du citoyen ordinaire incertain et menacé.
Ainsi, selon l’économiste socialiste renommé Ilhami El-Merghani ( article d’Août 2025), environ 30 % des Égyptiens vivaient sous le seuil de pauvreté en 2020, un chiffre passé à 35,7 % en 2023, soit plus de 30 millions de personnes. Ce n’est bien sûr que le sommet de l’iceberg (nous n’entrerons même pas dans les détails de la répression politique et sociale — la pire de l’histoire moderne de l’Égypte — qui constitue le résultat direct de ces politiques d’exploitation néolibérales) : En Haute-Égypte rurale, la pauvreté atteint 43 %, et même 9,4 % des diplômés universitaires vivent dans la misère. Plus de 150 000 élèves ont quitté l’école ces dernières années, reliant directement pauvreté, travail des enfants et décrochage scolaire.
Les égyptiens de l’ère pharaonique — qui menèrent la première grève de l’histoire (jamais célébrée bien sûr dans les médias officiels ou privés) — n’auraient sans doute pas été très fiers de cette situation.
Face à un tel appauvrissement et à l’absence d’horizon politique, le déni du réel devient un devoir patriotique, une manière de se protéger psychologiquement et de préserver une dignité brisée.

Symboles et cendres

Cette amnésie collective, accompagnée d’un déni national et d’une euphorie fascisante, devient obscène quand on sait que la construction du musée a coûté plus d’un milliard de dollars, financés par un prêt japonais de 84,2 milliards de yens, et que la cérémonie d’ouverture aurait coûté plusieurs millions (l’absence de transparence sur ces chiffres est en soi révélatrice).
La cérémonie a révélé plusieurs moments symboliques. Le premier symbole d’indécence est l’absence du peuple égyptien lui-même. C’est un paradoxe : le musée et son inauguration prétendent glorifier la nation égyptienne, alors que son élément fondamental — le peuple — en est exclu. Ce n’est pas la première fois qu’on célèbre le peuple égyptien en son absence: cela s’est produit lors de l’inauguration du « nouveau » canal de Suez ou du cortège des momies royales. Le régime égyptien est un fascisme sans masses : il glorifie le peuple comme idée métaphysique mais le déteste en tant que pratique politique.
La présence d’anciens piliers du régime Moubarak — Ahmed Ezz, Hicham Talaat Moustafa — est tout aussi symbolique. Un projet prétendant célébrer le « peuple génial » invite, pour son inauguration, des hommes d’affaires corrompus et meurtriers, jadis honnis. C’est une insulte aux classes populaires et moyennes qui se sont soulevés contre ces figures en 2011.


Les feux d’artifice qui ont illuminé le ciel du Caire étaient eux aussi hautement symboliques : l’argent des Égyptiens, utilisé contre eux — pour financer des projets élitistes par la dette, pour alimenter la machine répressive, pour maintenir le capitalisme néolibéral — s’envole littéralement en fumée. Après une décennie d’austérité et d’érosion du pouvoir d’achat, le peuple voit enfin où sont passés ses impôts : dans le ciel, sous forme d’explosions colorées célébrant une grandeur passée. En bas, il applaudit, fasciné, sans savoir s’il pourra, le lendemain, acheter de la nourriture pour ses enfants.
Le musée, en soi, n’est pas un mal : il est même une belle manière de redécouvrir l’histoire égyptienne. Mais dans un contexte de pauvreté, de répression et d’exploitation, et tandis qu’à ses frontières se déroule un génocide à Gaza, cette célébration a le goût de la cendre.

L’opium des intellectuels

Dans L’Opium des intellectuels (1955), le philosophe français Raymond Aron critiquait dans un contexte de guerre froide, les penseurs occidentaux séduits par l’Union soviétique, victimes selon lui d’un aveuglement idéologique — l’« opium marxiste ». Le marxisme est un formidable outil d’analyse des sociétés et de la politique. Mais il peut être en effet néfaste quand il est sclérosé, comme sous le stalinisme.
Mais l’opium des intellectuels égyptiens, ce n’est pas le marxisme stalinien : c’est le nationalisme égyptien et ses dérives fascistes.
Nous savons que l’opium est un puissant analgésique. Face à la douleur sociale du néolibéralisme et à la répression, les intellectuels égyptiens ont besoin de ce calmant idéologique. Sans lui, ils verraient la catastrophe et ne pourraient plus se cacher derrière les civilisations anciennes, les feux d’artifice et la mise en scène du pouvoir.
Cet opium paralyse la pensée critique, empêche de questionner la politique, l’État, l’économie. Il fait oublier que le même régime a détruit des monuments mamelouks du Caire en 2020 tout en glorifiant le patrimoine pharaonique à des fins politiques.
Certains de ces chiens de garde intellectuels, dopés à la « fierté nationale », prétendent défendre le bonheur du peuple, que le peuple a le droit de fêté un évènement national et d’être fier : en réalité, ils ne lui offrent qu’une joie artificielle d’une nuit, suivie d’une dépression collective. Ainsi fonctionne toute drogue stimulante : euphorie, puis dépression.
Cet opium qui endort la classe moyenne intellectuelle, n’est qu’un épisode de plus dans une longue histoire du nationalisme fascisant égyptien : des manifestations de 19671, à 20132, au cortège des momies3, et maintenant le musée. On pourrait y ajouter la crise footballistique Égypte–Algérie (2009), lorsque des Égyptiens, enflammés par des ‘’journalistes’’ tels qu’Ahmed Moussa — considéré comme un véritable chien de garde du régime et l’un de ses plus fervents soutiens — ont insulté ou agressé des Algériens vivant en Égypte, suite à ses appels en direct au meurtre à leur encontre (un épisode qui peut être considéré comme un avant-goût de toute la violence politique et surtout de l’utilisation des médias pour l’incitation au meurtre de manifestants que le pays a connu depuis l’année 2011).
Cet opium intellectuel prétend unir la nation autour d’un projet mensonger, car prétendre unir la nation égyptienne quand elle est au summum du déchirement politique à cause de la répression acharnée depuis 2013 et en phase de ghettoïsation aigue par les politiques néolibérales constantes (10 % des égyptiens les plus riches reçoivent environ 48,7 % des revenus totaux selon Middle East Policy Plateform) est une vaine tentative.
Tout projet véritablement unificateur commence par une répartition juste des richesses et du pouvoir.
Comme le rappelle un historien tunisien : « Comme le dit l’historien français Paul Valéry : ‘’L’histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré.’’  L’inauguration du nouveau musée du Caire l’a rappelé : le passé peut devenir un instrument de pouvoir. Sous les projecteurs, le récit pharaonique se transforme en vitrine politique, une mise en scène où l’histoire légitime l’autorité du présent […] Quand elle éclaire, l’Histoire émancipe. Quand elle est confisquée, elle aveugle. » 

  1. En 1967, l’Égypte a été secouée par de vastes manifestations patriotiques mêlant colère et soutien au président Gamal Abd El Nasser après la défaite contre Israël, refusant sa démission et le poussant à continuer la guerre.
    ↩︎
  2.  En 2013, l’Égypte a été le théâtre de manifestations massives, où une furie nationaliste à tendance fasciste s’est déchaînée dans les rues, mobilisant des foules passionnées contre le gouvernement islamiste en place, demandant l’armée de sauver la nation. ↩︎
  3. Dans la même logique de l’inauguration du musée dont est sujet l’article, le régime égyptien a organisé un cortège des momies à travers Le Caire, transportant les pharaons vers le Musée de la civilisation égyptienne, en l’imposant comme une mise en scène grandiose de fierté nationale. ↩︎
https://frustrationmagazine.fr/soudan-un-genocide-arme-par-loccident-et-les-emiratis
https://frustrationmagazine.fr/helene-mercier-arnault
https://frustrationmagazine.fr/campisme

Amr Gamal
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